‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 49 sur 100 · TERRIBLE NUIT DE NOCES · texte numérisé non relu

TERRIBLE NUIT DE NOCES

L'homme qui était tombé sous les coups de Choquart était un des plus anciens ser" viteurs de la famille de Hautvilly.

Non seulement le père de Norbert avait pour lui une sympathie toute particulière, mais encore le jeune baron, qui toujours l'avait vu auprès de lui, le traitait plutôt comme un vieil ami que comme un valet.

Aussi, en le retrouvant dans le parc, couvert de sang et la lividité de la mort déjà sur le visage, le jeune seigneur de Hautvilly n'avait-il pu se défendre d'abord d'une immense douleur.

Ecartant vivement tous les antres valets qui entouraient le moribond, il s'était vivement rapproché de lui, mais c'était à peine si le vieillard avait pu reconnaître son maître.

Il était sans souffle, les yeux déjà voilés, et l'agonie commençait.

Elle ne fut pas longue.

Deux ou trois spasmes, quelques hoquets, et tout fut dit.

Le pauvre homme n'était plus! -

Alors, en face de ce cada\Te que ses gens emportaient, la douleur de Norbert fit place à une colère terrible.

Mort ou yif, il lui fallait le meurtrier!

Et il oublia toute prudence, il partit en emmenant tous ses gardes et en laissant sa jeune femme seule dans le château .

Il est vrai que dans sa pensée son absence ne devait pas être longue.

Le crime ayant 6té découvert aussitôt que commis il, était bien certain que l'assassin n'avait pas eu le temps d'aller bien loin.

— Une battue autour du château suffira pour le faire découvrir, pensait le jeune baron. •

Mais on avait eu beau fouiller partout, battre tous les sentiers et tous les chemins, on n'avait pas trouvé le gibier que l'on cherchait.

Le meurtrier était resté insaisissable.

Norbert alors s'était entêté. Il voulait à tout prix cette tète qui se dérobait. Il vou-

lait que, pour l'exemple, demain tout TIautvilly pût la voir clouée comme une chouette à l'une des potences du château!

Et tandis que le jeune baron s'éloignait, Choquart, lui, se rapprochait.

Au moment de sortir desbroussailles il avait guetté encore.

Mais plus rien !

Le chcâleiu était biec désert

Il pouvait s'y risquer et satisfaire enfin la passion brutale qui était son supplice et qui ne lui laissait pas une seconde de repos.

Le mur se dressait devant lui et il ne s'agissait que de le franchir.

Une fois dans le parc, il trouverait bien le moyen d'arriver jusqu'à la fenêtre, d'ailleurs peu élevée, où il avait vu tout à l'heure briller une lumière.

Le genou du monstre le faisait bien encore souffrir, mais il était endolori.

Et toujours très adroit, très agile, Choquart se mit à escalader.

Depuis un moment, Jeanne, que toutes ces ténèbres qu'elle avait en face d'elle effrayaient, avait refermé la fenêtre.

Elle se croyait plus en sûreté ainsi, mais cependant comme elle était pâle et toute tremblante encore!

Ce n'étaient plus à présent les grands arbres du parc qui lui faisaient peiir, c'était l'immense salle des ancêtres qu'elle savait derrière elle.

Tous ces portraits qu'elle avait entrevus, si sévères et si imposants, mi faisaient l'effet de fantômes qui tout à coup allaient apparaître.

Parfois même elle tressaillait subitement, plus nerveuse et plus inquiète.

Retenant son haleine, l'œil fixe, elle regardait la porte.

Qu'avait-elle donc entendu là derrière ?

Qui donc marchait à pas furtifs dans cette salle?

Personne. C'étaient les vieilles boiseries qui craquaient, ces bruits imperceptibles que font les choses quand, la nuit, un grand silence nous entoure.

Et la peur de la jeune baronne était si grande que l'idée de pousser les verroux ne lui était même pas venue.

Mais elle les vit briller.

Alors, contente, elle courut vers la porte, et maintenant bien enfermée, bien chez elle, elle se sentit presque vaillante.

Pourtant, elle avait encore parfois de courts frissons.

Elle songeait au meurtre qui venait de s'accomplir dans le parc. Elle voyait encore défiler sous ses yeux le lugubre cortège. Elle pensait à ce mort avec qui elle se trouvait seule maintenant au château.

En ce moment, la silhouette du monstre se dressait sur le mur.

A demi vêtue, ses beaux cheveux ruisselant en flots d'or sur la blancheur de neige

ses épaules, la jeune baronne, assise près d'un guéridon incrusté de marbre, restait leujours pensive, s'étonnant de ne pas voir revenir Norbert.

Et les minutes s'écoulaient. Son inquiétude devenait de l'angoisse. Puis, tout à coup elle se leva pour rouvrir la fenêtre.

— Il ne doit pas être bien loin ; j'entendrai peut être sa voix, se dit- elle. •Mais elle n'avait pas encore fait un pas qu'elle s'arrêta, jetant un cri terrible.

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— Misérable ! va-t'-en.

Comme k Pont-Servan, sur le balcon de sa chambre, elle voyait derrière la fenêtre

l'iiorrible figure du monstre.

De ses poings énormes il ébranlait déjà la fenêtre. La jeune baronne hurlait. La fenêtre céda, un nouveau cri de Jeanne retentit, et Choquart bondit dans la chambre.

La jeune femme, plus blanche qu'un spectre, avait reculé jusqu'à l'extrémité de la

pièce.

Le monstre dardait sur elle des yeux fous.

Et lentement il avançait, tendant déjà les bras pour la saisir..

Jeanne se sentait perdue.

Elle eut un cri déchirant :

— Norbert 1 . . . Norbert 1

Liv. 189. — Fayard Frères, éditeurs.

Mais la lourde main de l'idiot venait de s'abattre sur elle...

— Au secours!... au secours! cria Jeanne, éperdue, à demi morte de terreur. Mais Choquart venait de la faire taire sous un baiser.

Et elle criait encore. Elle se débattait furieusement, désespérément. Les caresses do cet homme, c'était le plus affreux supplice qu'une femme pût souffrir.

Et Tidiot, dont tout le corps frémissait de désir, l'idiot qui pouvait enfin la tenir et en faire sa proie, l'idiot, les lèvres tremblantes et pâle aussi comme un mort, l'entraînait ''emportait...

Deux fois il l'avait soulevée de terre, deux fols il avalL fermé autour d'elle ses bras robustes, et chaque fois la jeune baronne, dont Le désespoir décuplait les forces, avait pu échapper à son étreinte.

Mais il la ressaisissait aussitôt et une nouvelle lutta recommençait, plus ardente et plus impitoyable.

Jeanne avait les épaules nues, les soins nus, les poignets meurtris, et Glioquart le visage et le front ensanglantés.

— Bandit! bandit! hurlait la jeune baronne. L'idîat ricanait.

Que pouvaient lui faire toute cette colère et tout ce désespoir? Est-€e qu'il la comprenait, seulement!

Mais ee qnll savait^ c'est qu'il voulait cette femme. D'ailleurs, n'était-eïïe pas déjà presque à lui?

Ne sentait-il pas sous ses rudes étreintes ses membres gracieux et souples et ne so grisait-il pas de sa nudité éblouissante ?

— Oh! je te veux..., je te veux! hurla-t-il à son tour.

Norbert, d'un instant à l'autre, pouvait surgir, mais en ce moment-là Choq-^art n'y pensait pas.

Il aiirait fallu qu'on le tuât pour qu'il lâchât Jeanne.

Et naaintenant il la serrait dans une étreinte encore plus puissante.

La jeune femme, haletante, se sentiit fail)lir. Des éclairs rouges passaient devant ses yeux, une pluie d'étiifcelles... Et pourtant elle ne voulait pas être à cet homme!... Cent fois, mille fois, elle eût préféré mourir...

Et toiujours elle luttait, toujours elle appelait :

— Norbert!... Norbert!...

Alais sa voix n'avait plus assez de force pour être entendue. Son cœur cessait de battre.

Elle s'en ;llai-.

— Je te veux! répéta le miséraJDle avec un accent de triomphe. Mais il n'avait plus à lutter.

Jeanne restait dans ses bras, les lèvres flétries, les yeux clos, inerte comme un cadavre.

Et le monstre, de plus en plus triomphant, lia contemplait et s'enivrait de sa merveilleuse beauté.

Puis, brusquement, goulûment, il posa ses lèvres en feu sur les lèvres de la jeune femme.

Mais soudain il se redressa.

Des aboiements venaient de se faire entendre.

Qu'allait-il faire?

Il pouvait la prendre encore, la prendre iout entière, mais alors il n'avait plus lo temps de fuir, il était perdu, et ce qui l'attct^dait, ce n'était plus seulement la mort, c'était la torture, c'étaient les plus affreux supplices. '

— Encore un baiser! ricana le misérable.

Ses lèvres efûeurèrent encore une fois les lèvres do la Jeune baronne, puis il disparut.

t?vTRE LA VIE ET LA MORT

Les gens du ohcâreau rentraient, indignés et pâles de leur longue battue inutile. Personne ne comprenait rien à celte brusque disparition du meurtrier.

— Il faut que ce soit le diable, et qu'il se soit tapi sous terre 1 s'écria avec colère un vieux garde à la barbe blanche.

Le brave liomrne ne savait pas dire si vrai.

Cependant, quelques jeunes valets, plus entêtés que les autres et qui n'étaient rentrés au cbâteau que parce qu'ils en avaient reçu l'ordre de leur seigneur, hochaient encore la tète.

Four ceux-là on avait mal cherché et le bandit, qui sans doute n'était pas très loin, devait bien rire à cette heure de leur déconvenue.

D'autres rappelaient les aboiements persistants et furieux des chiens dans les broussailles.

Peut-être l'assassin s'étaii-il caché là?

Peut-être même y était-il encore?

— Quelqu'un veut-il me suivre? Quelqu'un veut-il venir avec moi? s'écria vivement UTipiquf-ur. **

Trois ou quatre de ses camarades s'approchèrent.

— En rouie!

Pliais pour s'ouvrir un passage à travers cet enchevêtrement de branches, il aurait fallu avoir l'incroyable souplesse de Choquart.

11 aurait fallu être un serpent comme lui, et ramper, se glisser, ne faire qu'un avec la terre.

Nos hommes s'aventurèrent bien un peu, mais bientôt ils rebroussèrent chemin, le visage balafré et les mains tout en sang.

Le piqueur était très ve\é d'avoir fait buisson creux, car c'était lui surtout qui avait poussé à cette nouvelle expédition, dont les résultats n'étaient pas meilleurs que ceux qu'il avait obtenus dans la première.

Mais il n'était pas homme à se laisser démonter facilement, et loin de montrer du dépit, il déclara, très grave : .

— Je l'avais bien dit... Il n'y a rien k faire... Personne ne pourrait se faufiler par là...

Pendant ce temps, Norbert s'était empressé de rejoindre Jeanne, il passa par la salle des Ancêtres et fut très étonné d'abord de trouver la porte fermée, les verrous mis.

l\Iais une réflexion qui lui vint aussitôt le lit sourire.

— Parbleu! si cette porte était fermée, c'est que la jeune femme avait eu peur. Et quoi de plus naturel?

N'élait-elle pas restée seule dans ce grand château? seule en face de ce parc immense ?

— Oh ! je vais bien la surprendre ! se dit avec joie le jeune baron, qui maintenant oubliait tout pour ne plus penser qu'à son amour.

Et lentement, doucement, marchant ou plutôt glissant sur la pointe du pied, il s'éloigna, cherchant et tâtonnant dans l'ombre pour trouver une porte secrète qu'il connaissait bien et qui aboutissait à la chambre nuptiale oii, sans doute — et Norbert souriait encore en y songeant — très inquiète et toute peureuse, Jeanne devait le guetter et l'attendre.

— Oh ! va, je t'aime bien aussi ! ... Je t'aime follement, éperdu ment, chère Jeanne! s'dcria tout Las Norbert qui sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine.

Sa main, cependant, venait de rencontrer la porte secrèie.

Une s'agissait plus à présent que de trouver le ressort quj la faisait mouvoir.

Le jeune homme chercha, tâtonna encore...

Enfin, la porte s'ouvrit laissant apercevoir, plein d'ombre, un étroit et long couloir à l'extrémité duquel filtrait sur le plancher un mince filet de lumière.

Norbert s'avançait sans bruit, après avoir refermé la porte derrière lui.

Il avait toujours le même sourire de bonheur, le même front radieux.

Une autre porte se trouva devant lui, cachée par une tenture, et il allait l'ouvrir, quand il eut encore la môme pensée :

— Oui, je vais bien la surprendre I Et il entra.

— Jeanne, c'est moi ! cria-t-il doucement et joyeusement. Mais, tout à coup, il s'arrêta net, livide, efïrayé, l'œil hagard. Jeanne ne pouvait pas l'entendre.

Jeanne, étendue sur le tapis, les bras raidis et les yeux fermés, avait la rigidité d'une morte.

Le jeune baron avait eu un grand cri de désespoir. Puis il s'élança vers elle d'un bond.

Et il lui parla, l'appela :

— Jeanne ! ... Jeanne, c'est moi I ... c'est Norbert 1 ... Jeanne !

Il l'avait soulevée dans ses bras et la tenait comme un instant auparavant l'avait tenue l'affreux Choquart, et la voix pleine de sanglots, il lui parlait encore, l'appelait toujours :

— Jeanne ! ... Jeanne ! ... Ma femme adorée !

Mais la jeune baronne n'avait pas un souffle, pas un tressaillement.

CARTOUCHE Io09

C'était un cadavre que Norbert serrait contre sa poitrine. Il se sentait devenir fou.

Il couvrait de ses baisers le front glacé de la jeune femme, et il continuait à l'appeler, à lui crier son nom :

— Jeanne, m'entends-tu ?... Jeanne, c'est ton mari 1 ... Jeanne, c'est Norbert l Et rien I

Pas même un frisson !

Si la jeune femme ne répondait pas à cette voix, c'était donc que tout était fmi !... 3'était donc qu'elle était morte !...

Norbert eut un cri d'épouvante.

Mais, soudain, il recula, pétrifié.

11 venait d'apercevoir dans la chambre des traces de lutte. En effet, une chaise était renversée et sur le tapis on voyait des taches de poussière et de boue, de nombreuses empreintes qui attestaient qu'il y avait dû avoir là un piétinement furieux.

Puis, comme il s'était de nouveau penché sur Jeanne, qu'il avait doucement déposée sur le lit, il s'aperçut aussi que la jeune femme avait les épaules déchirées, les seins meurtris.

Les poings fermés, l'œil élincelant, le visage si défait qu'on aurait pu croire qu'il allait tomber foudroyé, Norbert s'était brusquement retourné vers la fenêtre et regardait fixement le parc, comme s'il interrogeait la nuit.

Que s'était-il donc passé ?

De quel monstrueux attentat sa Jeanne aimée avait-elle donc été la victime ?

Et le souvenir du rôdeur nocturne, du meurtrier du vieux Lorrain, soudainement lui revint.

— C'était donc pour elle que cet homme avait escaladé le parc? pensa-t-il. Il espérait donc, le misérable, qu'il pourrait l'arracher do mes bras ?... 11 était donc fou I

Fou!

Ce mot-là fit tressaillir Norbert.

Il se rappelait tout ce que lui avait dit Jeanne quand ils étaient venus de Pont- Servan à Hautvilly, il se rappela l'audacieuse tentative de l'idiot pour pénétrer une fois déjà dans la chambre de la jeune femme, il se rappela Choquart !...

Les dent? serrées, terrible, le jeune baron en ce moment y voyait rouge.

Mais il eut la force de vaincre sa colère.

Il courut à la fenêtre, et cria, d'une voix brisée :

— A moi, vous autres !.. à moi!., à moi!

Car si Jeanne respirait encore, il s'agissait d'abord de la sauver. La vengeance viendrait après.

A l'appel désespéré de leur maître, tous les domestiques, réveillés en sursaut,étaient accourus.

Norbert s'était élancé au-devant d'eux dans la salle des Ancêtres.

— Madame la baronne se meurt... Madame la baronne est morte peut-être ! leur dit-il tout tremblant de douleur.

Les valets n'avaient pu retenir un cri de stupeur. Mais déjà le jeune homme leur donnait ses ordres.

Il envoyait les uns chercher promptement le médecin du château.

— Vite! vite! cria-t-il impatient et plein de fièvre. Chaque minute qui s'écoule peut être la dernière!..

Puis il en envoya d'autres à Pont-Servan prévenir son père et W Gosset. — Quils accourent!.. Brùiez le pavé! dit-il. Les domestiques venaient de disparaître en courant. Norbert était revenu vers Jeanne.

Soudain il eut un cri de joie.

Le regard de la jeune femme était maintenant fixé sifr le sien.

— Jeanne, parle-moi!... Jeanne, réponds-moi! s'écria Norbert. Mais elle resta muette.

n lui avait pris les mains : elles étaient brûlantes; il lui avait touché le front, et ce front tout à l'heure glacé, était brûlant aussi.

— Jeanne, je suis là! reprit doucement le jeune homme; Jeanne, parle-moi... rassure-moi...

Mais elle gardait toujours le silence, et son regard, qui brillait d'un feu étrange, semblait prendre depuis quelques minutes une expression farouche.

En ce moment le médecin entrait.

C'était un homme d'une soixantaine d'années, d'une grande expérience et qui était tout dévoué à la famille de Hautvilly.

Norbert venait de courir à sa rencontre, l'air suppliant.

— Docteur, je n'ai plus d'espoir qu'en vous! murmura-t-il, tandis que d'un geste il montrait Jeanne.

Le docteur s'était approché de la jeune baronne.

Pâle, anxieux, Norbert ne le quittait pas des yeux et semblait épier ses pensées.

Mais le visage du médecin restait impénétraJjle.

Une des mains de Jeanne dans les siennes, il la regardait longuement et attentivement.

Il essaya de l'interroger, mais elle ne lui répondit pas plus qu'elle n'avait répondue Norbert.

— Je n'ai pu obtenir d'elle une seule parole, dit tout bas le jeune baron. Est-ce qu'elle ne me reconnaît pas?

Mais le docteur demeura silencieux.

Son regard profond s'attachait toujours sur Jeanne.

Puis tout à coup, son front se couvrit d'une ombre et Norbert le vit hocher lentement et tristement la tête.

— Elle est donc perdue? s'écria-t-il.

Et le front caché dans ses mams, il se mit à sangloter.

Mais le docteur s'était vivement retourné vers lui et d'un geste lui commandait le silence.

— Du courage, monsieur le baron ! dit-il.

Norbert tressaillit, car il crut que ces paroles étaient un arrêt de mort.

— Elle est perdue, n'est-ce pas? bégaya-t-il à travers ses larmes. - Peut-être! répondit lentement le docteur.

Et il ajouta aussitôt :

— Mais il peut se faire un miracle 1

Le jeune baron avait courbé la tête, écrasé, anéanti et tanlis qu'il continuait à sangloter tout bas, il faisait les plus tristes, les plus sombres réflexions.

Oh! comme son bonheur avait peu duré!

Oh! comme ses espérances s'étaient vite évanouies!

Et il songeait à tous les rôves dont il s'était bercé, à toutes les riantes chimères qu'il avait caressées...

C'était donc là l'avenir qui l'attendait !

C'était donc là cette éternité de joies qu'il s'était promise!.

Et le regard tourné vers Jeanne, que le docteur examinait et étudiait encore, le jeune baron souffrait en ce moment tout ce qu'on peut soufirir sans que la raison s'égare ou que le cœur se brise.

Et il croyait bien par moments, en effet, que sa raison s'en allait.

N'est-ce pas un rêve horrible qu'il faisait là ?

N'était-il pas le jouet de quelque sombre hallucination qui lui troublait l'esprit?

Etait-ce bien Jeanne, le matin encore si rayonnante et si belle, était-ce bien elle, cette agonisante qu'il avait à présent sous le? yeux?

Il lui semblait que ce n'était pas possible ; il lui semblait qu'il n'avait (pi'un mot à dire pour qu'elle retrouvât tout à coup son radieux sourire.

Et à demi fou de douleur, le je.me baron appela :

— Jeanne!... Jeanne!...

Et le regard plein de tendresse, il paraissait attendre qu'elle l'appelât à son tour. Riais la voix grave et sévère du docteur s'était élevée ;

— Silence, monsieur le baron! dit-il.

Puis saisissant Norbert par le bras, il l'entraîna à l'écart. M""^ la baronne a dû éprouver quelque grande frayeur? dit-il.

— Une frayeur ?

— C'est certain... Elle est donc restée seule?.. Vous n'étiez donc paslèi?...

— Cette nuit un homme s'est introduit dans le parc, répondit Norbert. A ces mots le docteur s'était redressé.

— Cet homme allait être pris quand il a tué un de mes domestiques... le plus ancien de tous... le vieux Lorrain...

— Le misérable ! murmura le docteur devenu tout pâle.

— Je me suis élancé à la poursuite'du meurtrier, mais j'ai eu le tort d'emmener tous mes gens...

— Et madame la baronne est demeurée seule ici?

— Oui, seule au château, répondit Norbert. Le docteur réfléchissait.

Puis après un silence.

— Cette jeune femme, reprit-il, doit être très nerveuse, très impressionnable, et a la rigueur on pourrait s'expliquer qu'elle ait eu peur de se sentir isolée la nuit dans une demeure aussi vaste et qui lui était inconnue. Mais cependant cette peur-là n'aurait pu sulhre à déclarer chez elle d'aussi graves symptômes... Il faut donc [u'il

y ait eu encore autre chose, monsieur le baron; il faut qu'en votre absence madame la baronne ait couru quelque grand danger. Et sans laisser à Norbert le temps de lui répondre, il ajouta vivement :

— Et d'ailleurs la chose est certaine, évidente... Madame la baronne porte des traces d'ongles aux épaules et aux seins et des ecchymoses au cou...

— C'est vrai.

— Il faut donc qu'elle ait eu une lu tte à soutenir, et une lutte terrible... Un misérable sera entré ici et aura cherché à lui faire violence...

L'œil deNorbert s'emplit d'éclairs.

— Elle aura résisté, mais au prix peut-être de sa vie... ou de sa raisoni Le jeune baron n'avait pu s'empêcher de frémir.

— Folle ! s'écria-t-il.

Lentement le docteur secoua la tête comme pour faire un signe afllrmatif.

— Monsieur le baron, dit-il, la voix émue, vous savez combien je vous suis dévoué...

— Oui, merci! fit Norbert en lui serrant la main.

— Mais je vous dois la vérité tout entière, et c'est à vous d'être courageux et fort...

— Courageux et fort!.. Est-ce possible?... lit avec accablement le jeune homme

— Je n'aime pas cet état d'insensibilité, continua le médecin dont le regard venait encore une fois de se porter sur Jeanne... Je préférerais une crise violente ^ïde délire, alors, la mort et moi nous lutterions... Mais à présent fje suis désarmé et ja ne puis rien faire...

Et Tair profondément soucieux, il réfléchissait encore lorsque, soudain il tressaillit. Norbert venait de lui serrer longuement le bras, puis la voix sourde et la main tendue vers le lit:

— Ecoutez!... Regardez! dit-il.

— Ah ! balbutia le docteur immobile et saisi.

Jeanne, lentement, venait de se soulever et de se dresser sur son lit.

Les cheveux épars, pâle comme un lis, les yeux étincelants, elle regardait autour d'elle.

Jamais pins d'effroi ne s'était peint sur un visage.

Norbert avait voulu courir vers elle, mais le docteur l'avait retenu, et plein d'autorité : — Ne bougez pas!... ne bougez pas ! dit-il.

La jeune femme passait maintenant la main sur son front, et de plus en plus sou regard exprimait l'épouvante.

Tout à coup, le docteur eut un brusque mouvement.

n venait de se rejeter en arrière, se dérobant dans l'ombre.

Et il appelait à voix basse Norbert;

— Venez là!... venez là!...

Le regard de Jeanne, à présent, un regard plein de folie, s'attachait sur la fenêtre. Elle se souleva, se dressa davantage encore, frémissante, terrifiée, et soudain, jetant un grand cri, elle étendit les mains devant elle.

— Jeanne! ne put s'empêcher de crier Norbert. Mais le docteur lui serrait fortement le poignet.

La maréchaussée battait le pays

^ Taisez-vous ! dit-il avec force. ♦pnH.iPset

La jeune femme, maintenant, se i^jeUit en arrière, le. maïus taapurs tendues et

le resard toujours fixé du coté du parc. cro-ir

Puis eu. eut an ge.te violent, comme ai une effroyable appa.,t.or> vena.t de surg.r

devant elle.

Cette fois »core, Norbert voulut s'élancer vers elle ^^

Elle a peur I dit-il. . , Laissez-moi lui due qu elle n est pas seule.

rassurer.

Mais le médecin était inflexible.

— Non, restez! ordonna-t-il.

— Elle parle! s'écria le jeune homme.

LiY. 190. — Fayard Frères, éditeurs.

— Oui, je l'entends... Mais pas un mot, pas un geste!..

— C'est la fièvre!

— C'est le délire !..

— Oh! ma pauvre Jeanne!., ma pauvre Jeanne 1 s'écria malgré lui Norbert, aussi pûle qu'elle.

Le docteur était devenu pâle à son tour, mais pâle de colère.

— Voulez-vous la tuer? fit-il rapidement et très bas.

Puis, montrant la jeune femme qui continuait à lutter et à se battre contre un fan- ' tome imaginaire, il ajouta, la voix brusque :

— Il n'en faudrait pas beaucoup en ce moment!

Norbert s'était laissé tombé sur une chaise, et le front de nouveau caché dans ses mains, il écoutait parler Jeanne.

Car maintenant elle parlait...

Mais chaque mot qu'elle prononçait était pour le jeune homme comme un coup do poignard dans le cœur.

— Folle!... folle! murmurait-il en se rappelant les paroles du docteur.

Et le fait est qu'on aurait pu le croire et que la pauvre jeune femme avait bien l'cir en ce moment d'une insensée.

Elle parlait, mais son langage était incohérent et personne n'aurait pu comprendre sa pensée.

Le docteur suivait très attentivement tous ses gestes, épiait tous ses mots.

— Oui, voilà la crise que je voulais, dit-il tout bas et comme s'il ne parlait quo pour lui-même. Maintenant, on peut espérer... nous la sauverons....

Norbert l'avait entendu.

Use leva4'un bond.

— Oh! faites cela, docteur! s'écria-t-il, rendez-la moi, et ma fortune est à vous!... Le docteur eut un sourire, puis, très calme :

— Qu'en ferais-je? répondit-il. Il me suffira de vous savoir heureux. Puis il s'interrompit pour mettre un doigt sur ses lèvres.

Jeanne jetait à présent des cris rauques, des cris sourds qui faisaient mal ù, entendre. Et toujours éperdue, désespérée, elle semblait se défendre contre un ennemi invisible.

— Oh ! lâche!... oh! lâche !... misérable! criait-elle.

Et soudain, elle eut un appel pénible, un appel qui trouva un écho jusqu'à dans les profondeurs du parc:

— Norbert!... Norbert!...

— Allez ! dit le docteur.

Le jeune homme était déjà près du lit.

— Tu m'appelles?... Me voilà! dit-il en mettant dans sa voix une extrême douceur. Jeanne, c'est Norbert qui est près de toi.

Et U ajouta, l'accent plus doux et plus tendre encore, si c'était possible:

— ... Norbert ton époux!.., Norbert qui t'aime, Jeanne!...

Puis se rapprochant encore, et très lentement, car il avait peur de Tellrayer, il lui Drit la main.

Jeanne n'avait pas fait un mouvement, et, toujours plongée dans la léthargie de son rêve, elle ne le regardait même pas.

Le docteur aussi s'était avancé.

Il y eut un moment de silence.

Le regard du médecin semblait chercher le regard du jeune homme, et quand il l'euCrencontré:

— Parlez-lui encore, dit-il. Essayez de réveiller ses souvenirs...

— Jeanne, reprit lentement Norbert, te souviens-tu du temps où j'allais te voir à Chennevières?...

— Chennevières? lit machinalement la jeune femme.

— Oh! la distance n'était rien pour moi. Je dévorais l'espace... Je me disais; Elle m'attend!... Je vais la revoir! Et comme nous étions heureux alors, d'un mot, d'un sourire ou d'un regard!.. Dis, t'en souviens-tu, Jeanne!., dis, le souviens-tu comme je m'en allai.s joyeux et comme je reprenais, plein d'ivresse, le chemin de Hautvilly ?

— Hautvilly ? répéta Jeanne qui ne faisait pas un mouvement et dont le regard restait fixe toujours.

— Nous y sommes... Et tu es aujourd'hui ma femme, continua le jeune baron dont la voix tremblait. Jeanne, dis-moi que tu me reconnais !

— Oui, je te reconnais ! répondit Jeanne.

Et déjà Norbert jetait un cri de joie, déjà il lui ouvrait ses bra^i lorsque, soudai]"., il recula plein de saisissement et plus désespéré que jamais.

Jeanne venait de le repousser avec une force inouïe, et tous les traits contractés, l'œil en feu, le geste menaçant, elle lui criait :

— Oui, je te reconnais ! oui, je sais qui tu es !... Tu es l'homme que j'ai vu à Pont- Servan!... l'homme que j'ai rencontré à l'église !... Oh! oui, je te reconnais !... Ah! laisse-moi, laisse-moi!...

Son regard lançait encore plus d'éclairs et pendant une seconde elle parut vouloir s'élancer sur Norbert :

— !\lisérable, misérable, va-t'en ! cria-t-eUe.

Elle eut un frisson nerveux, un court spasme, puis lourdement et brusquement elle retomba comme une masse sur le lit.

— Ah I morte ! s'écria Norbert avec, un accent déchirant, tandis que malgré lui, il tombait à genoux près de Jeanne.

Le docteur, tn'îs pâle, s'était vivement rapproché de la malade. Pencher sur elle, il cherchait encore un battement de son cœur. Norbert, le front levé vers lui et les yeux pleins do larmes, semblait attendre l'arrêt qu'il allait rendre.

Enfin, le médecin se releva.

— Morte ? Non, dit-il, mais entre la vie et la mortl... Oui, priez pour elle, monsieur le baron I

CnOQUART INTR0UVACL3

Les valets que le jeune baron de Haufvilly avait envoyés à Pont-Servan porter îa mauvaise nouvelle, avaient en effet brûlé le pavé.

L'aube commençait à paine à blanchir les toits, quand Us traversèrent dans un galop furieux la rue déserte de lapetite ville.

Quelques minutes après ils s'arrêtaient devant la maison du notaire.

— Holà, quelqu'un, cria l'un d'eux en frappant à grand coups de poing dans la porte.

Mais chez le brave tebellion, on avait fêté non seulement si joyeusement, mais encore si longuement le bonheur de Norbert et de Jeanne que, maître et gens, tout le monde dormait encore dans la maison.

Pourtant les valets cognaient, frappaient :

— Quelqu'un!... Quelqu'un!

Eniin la porte s'entre-bâilla, et, les pieds nus dans des chaussons et les yeux lourd 3 encore de sommeil, une vieille servante apparut.

— Monsieur le baron de Hautvilly? dit l'un des valets.

— Il dort, répondit la servante.

— Maître Gosset?

— Monsieur dort aussi...

— Réveillez-le!

— Plaît-il? lit la servante stupéfaite.

— Et vite!... Nous venons de la part de M. Norbert de Hautvilly.ç=,

— De M. Norbert?

— Notre maître... Dépêchez!

— Il y a donc du nouveau?

— Madame la baronne se meurt...

— Ah ! mon Dieu ! s'écria la vieille servante. Et comme un éclair, elle disparut.

Elle alla frapper à la porte du beau-père de Jeanne.

Le baron de Hautvilly faisait en ce moment les rêves les plus heureux, des rêves où il voyait encore passer devant lui, triomphants et radieux, les deux époux, ses deux enfants.

Brusquement, il se réveilla en sursaut.

— Qu'est-ce donc? cria-t-il.

— Monsieur le baron, répondit vivement la servante, c'est M. Norbert qui envoie vers vous...

— Norbert!

— Ses gens vous attendent...

Le vieux gentilhomme avait pâli.

Il avait la pressentiment du malheer.

D'un bond, il fut debout.

— J'y vais! répondit-il.

La vieille servante courait maintenant frapper chez M^ Gosset.

— Hé! Monsieur!... monsieur!...

Mais elle avait beau taper, tambouriner des deux poings, le notaire s'entêtait à ne pas donner signe de vie.

Il est vrai que le festin qu'il avait servi à ses invités était si copieux, qu'il s'était couché la tête un peu lourde.

Enfla, il finit par remuer, j)uis par ouvrir un œii, disant

— Hein! qu'y a-t-il?... Est-ce toi, ma femme?

— Non, monsieur, c'est moi, répondit la servante.

— Ah! c'est vous, Catherine...

— Oui, Monsieur. Habillez-vous vite, on veut vous parler...

— Qui?... des chenis?

— Non, monsieur, ce ne sont pas des clients..,

— Qu'ils aillent au diable! s'écria le notaire, furieux. D'ailleurs, ce n'est pas l'heure où l'on vient déranger les gens...

— Il s'agit de M. Norbert...

Le tabellion s'était dressé sur soxi séant

— De M. Norbert! fit-il la voix étranglée...

— Une mauvaise nouvelle, monsieur!... Madame la baronne est morte! dit la servante qui renchérissait encore sur ce qu'elle venait d'apprendre.

Cette fois, le brave notaire était tout à fait réveillé.

11 sauta du lit et se vêtit à la hâte.

Quand il descendit dans le jardin, les yeux rouges et le visage très pâle — car il aimait sincèrement Jeanne — il y trouva le baron de Hautvilly qui déjà interrogeait ses gens.

— Est-ce vrai, monsieur le baron? s'écria le notaire; est-ce possible qu'un si grand malheur soit arrivé?

— C'est un coup de foudre pour moi! répondit le vieux seigneur avec une émotion profonde.-. Mais Jeanne vivait encore quand Norbert m'a envoyé prévenir.

— Je vais dire qu'on attelle...

— - Non, non, un cheval, Gosset, un cheval !

— Je vous suis ! s'écria le tabellion.

Et jamais le brave homme qui galopait à la droite du baron ne s'était senti emporté dans une course aussi rapide.

Mais il n'avait pas peur, cependant.

11 pensait à Jeanne.

— Ah! la pauvre enfant!., la pauvre enfant I ne cessait-il de répéter.

Puis il interrogea le baron pour savoir ce qui s'était passé, comment cet affreux malheur était arrivé.

Mais le vieux gentilhomme n'eu savait pas plus que JJi.

— Mes gens n'ont rien pu ni'apprendre, répondit-il, accablé de tristesse.

Et maintenant depuis trois jours ils ne quittaient plus ni l'un iii l'autre le chevet do Jeanne.

La jeune femme avait eu une première nuit de délire terrible.

Puis elle s'était calmée, apaisée, et la lièvre était devenue moins ardente.

Mais le docteur, qui la soignait nuit et jour avec un dévouement sans bornes, n'était pourtant pas encore complètement rassuré,

— Vous la sauverez, n'est-ce pas? disait le vieux baron de Hautvilly le regard plein d'anxiété.

— Je l'espère, répondait simplement le médecin.

— Mais que craignez- vous donc ? demandait à son tour M" Gosset.

— Une rechute... La moindre émotion suffirait...

Aussi Norbert, après avoir tout dit à son père et au notaire, leur avait-il recommandé ne ne jamais prononcer devant Jeanne le nom de Choquart. Puis il avait achevé en disant :

— Oh! je plains ce misérable!... L'expiation sera terrible et ne se fera pas attendre!

Biais il cachait avec le plus grand soin sa colère à la jeune baronne, et comme elle n'avait eu encore la force de lui faire aucune confidence, il affectait de tout ignorer.

Cependant il ne s'écoulait pas une heure, pas une minute sans qu'il songeât au monstre.

Dès le lendemain du jour où Jeanne avait failli mourir, il avait donné secrètement des ordres à ses domestiques pour rechercher et s'emparer de Choquart.

Il avait pris le prétexte de l'assassinat du vieux Lorrain, et il leur avait dit ;

— Je suis sûr que le meurtrier,c'est ce vagabond. ..Oui, c'est lui qui a tué votre camarade... 11 faut que vous m'aidiez à le découvrir.

Comme tout le monde, les gens du château de Hautvilly haïssaient profondémenl; Clio quart.

Aussi n'avaient -ils pas eu besoin de se faire répéter les ord'res de leur maître.

Armés jusqu'aux dents, car l'idiot était un ennemi redoutable, ils s'étaient reudua cinq ou six dans sa demeure, ou plutôt dans sa tanière.

Mais point de Choquart !

— La bête n'est plus dans son gîte, dirent-ils à Norbert. Le jeune baron n'en fut point étonné.

Il était bien évident que, si peu intelligent qu'U fût, le monstre devait pressentir ce qui l'attendait.

Donc il avait dû s'empresser de déguerpir et de se cacher ailleurs. Mais Norbert pensait qu'il devait être encore à Hautvilly.

— 11 aura peur qu'on le recherche et il n'osera se montrer nulle part, se disait-il. Il s est donc enfoui dans quelque trou où certainement nous le trouverons-

Et il dit à ses gens :

— Fouillez la campagne 1... Cherchez partout !...

Et c'étaient tous les jours, depuis l'aube jusqu'au soir, de longues courses non seule-

ment à travers Hautvilly, mais encore dans tous les environs, partout où l'on pouvait supposer que Choquart s'était réfugié.

Et ce n'étaient plus seulement maintenant les gens du jeune baron qui faisaient la chasse au monstre, mais les paysans aussi s'en mêlaient.

Ils s'armaient de faux, de fourches, de bâtons et se mettaient en campagne avec une ardeur telle qu'on aurait pu croire que chacun d'eux avait une vengeance personnelle à exercer centre l'idiot.

Mais on avait beau chercher, fouiller, fureter partout, pas de trace de Choquart!

Il y avait pourtant de fins limiers, des hommes qui, nés sur les terres du baron, en conBaissaient à fond tous les repaires et toutes les cachettes.

Mais toujours on revenait bredouillé.

Et c'était une grande colère qui s'emparait de tous ces chasseurs d'homme.

M* Gosset lui-même était furieux qu'on n'eût pas encore mis la main sur le misérable.

— C'est extraordinaire! s'écria-t-il. Où diable ce coquin-là a-t-il pu se nicher?..:

— II faut absolument qu'il ait déguerpi de Hauvilly, répondait le vieux baron.

— C'est certain!

— Mais Norbert a fait prévenir les gendarmes!.. On va organiser de nouvelles battues... Je ne désespère pas encore...

— On devrait chercher aussi à Chennevières...

— C'est déjà fait.

— Et l'on pourrait aussi pousser une pointe jusqu'à Pont-Servan...

— Dans une ville?

— Pourquoi pas?

— Le drôle est plus rusé qu'on ne pense et il n'est guère probable qu'il se soit aventuré par là... Il y a trop de gens qui pourraient le découvrir... Non, non... Pour moi ma conviction c'est qu'il ne doit pas être très loin d'ici.

— Mais où? s'écriait le notaire.

— Parbleu! si je le savais, il serait déjà pendu! répondit le baron de Hautvilly.

Et cependant les recherches continuaient, et tandis que les paysans redoublaient do zèle, toute la journée la maréchaussée battait le pays. Mais peines perdues! recherches inutiles!

— Est-ce que le bandit resterait impuni? s'écriait Norbert, pâle de colère.

Puis, comme il réfléchissait encore au moyen de s'emparer de Choquart, il lui vint une idée.

Pourquoi faisait-on ces battues dans la journée?

Il était bien certain pas ce n'était pas ce moment-là que le misérable devait choisir pour se risquer hors de son tron.

Mais c'était quand la nuit était tombée qu'il devait sortir pour marauder et chercher de quoi vivre.

Alors maintenant on ne bougeait plus de tout le jour et l'on ne se mettait en campagne que lorsque la nuit était tout à fait venue.

Muets, l'oreille au guet et s'arrêtant parfois pour épier le moindre bruit qui pouvaient leur parvenir, les gens des seigneurs de Hautvilly et les paysans allaient par petites bandes, et chaque sentier était minutieusement fouU16,

On se faufilait dans les fourés, on se glissait dans les taillis, et môme le trou où d'habitude se réfugiait Clioquart, le trou perdu au milieu des broussailles et dans lequel l'idiot s'était caché le soir du crime, avait enfin été découvert.

Mais cette fois il était vide.

— Allons, le scélérat a décampé ! dit le baron de Hautvilly. Mais j'aurais poiurtant bien voulu le voir se balancer au bout d'une corde.

Quant à Norbert, il paraissait depuis quelques jours un peu moins s'inquiéter de Choquart.

Certes, ce n'était pas que le jeune homme eût renoncé à la terrible vengeance qu'il méditait, mais Jeanne allait mieux, Jeanne renaissait, et l'immense joie qu'il éprouvait lui faisait oublier sa colère.

Bientôt même la jenne baronne put se lever, descendre dans le parc.

Appuyée au bras de Norbert, elle en faisait lentement le lour, puis, quand elle se sentait lasse, ils s'asseyaient tantôt sur un banc de mousse adressé à une charmille, tantôt à l'ombre d'un chêne.

— Que c'est donc bon de vivre ! murmurait-elle parfois, tandis que jetant autour d'elle des regards ravis elle semblait s'enivrer de parfums et de lumièr-e...

Puis elle regardait longuement Norbert.

Elle le trouvait changé.

Le jeune baron avait tant souffert et tant pleuré ,• il avait éprouvé de si cruches inquiétudes et de si mortelles angoisses qu'il en restait encore tout pâle.

— Oh! si lu savais combien j'ai eu peur! disait-il; si tu savais les heures terribles que j'ai passées!...

— Mon pauvre Norbert!...

— Je suis resté des nuits entières penché sur toi, et guettant, épiant ton souffle... Le docteur me disait: Allez-vous-en, monsieur le baron, retirez- vous... Mais pouvais-je te quitter quand je sentais la mort si près de toi!...

— Oh ! je croyais bien aussi qu'elle allait me prendre !.•• Je me sentais si faible, si faible qu'il me semblait toujours que jallais m'éteindre...

Et les mains dans les mains et les yeux dans les yeux, ils se serraient encore davantage l'un contre l'autre, connue s'ils eussent eu peur que le malheur vînt encore les séparer.

Deux semaines environ s'étaient écoulées depuis le jour où la jeune baronne était entrée en convalescence.

Maintenant ses forces revenaient rapidement et de nouveau sa beauté s'épanouissait.

Les deux jeunes époux auraient donc été parfaitement heureux s'ils n'avaient eu l'un et l'autre une arrière-pensée qui les rendaient soucieux et les préoccupaient.

Tous les deux, ils songeait à Choquart.

Oh ! Jeanne ne demandait pas la mort du monstre, mais elle eût été beaucoup rassurée si elle avait eu la certitude qu'il était à présent bien loin d'elle, bien loin de Hautvilly, et qu'elle ne le reverrait jamais.

Car cet homme ne pouvait-il pas encore surgir un jour ou l'autre devant elle?

Car n'aurait-elle pas encore à se défendre contre lui et à courir le même terrible

anger?

CARTOUaiE

Gonvalesoeaco.

Et cette pensée secouait d'un frisson de terreur îa jeune femme.

Norbert, sans le lui dire, faisait maintenant les menées réQexions qu elle ^

- Tant que ce misérable idiot vivra, se dit-il, Jeanne et moi nous aurons tout a craindre de sa folle passion et de son audace.. . A tout prix, il faut ^i^^:^^^'-^ ,

Et c'était à présent le gentilhomme qui tantôt seul, tantôt escorte d un ou deux valets seulement, fouillait et battait \e pays.

Ses recherches restaient vaines, comme étaient restées toutes les autres, et cependant il ne désespérait pas de mettre un jour la main sur le bandit.

- J'ai peut-être passé bien près de lui sans m'en douter, pensait Norbert, j ai peut è-tretourné déjà vingt fois autour de sonrepaire sans l'apercevoir... Mais ce qu il y a de sûr, ce dont je jurerais, c'estque si invisible qu'il soit, il n'a pas quitte HautviUy...

LiV. 19t. -~ Fayard Frères, éditeurs.

Je l'ai fait dénoncer partout, et si on lavait vu quelque part, on me l'aurait déjà ramené pieds et poings liés.

El quand le jeune baron songeait qu'il unirait bien un jour ou l'autre par se trouver face à face avec lui, il pâlissait subitement de colère, son regard se chargeait d'éclairs, et sa main caressait avec joie les pistolets qu'il avait dans ses fontes.

Car si Norbert avait eu d'abord l'intention, une fois Choquart pris, de faire du supplice qu'il lui infligerait une fête pour les gens de Hautvilly et des pays d'alentour, il en arrivait maintenant à se demander s'il aurait la force d'ajourner sa vengeance et s'il résisterait au plaisir.

Mais tandis que Norbert s'entêtait à vouloir découvrir Choquart, et que celui-ci continuait à demeurer introuvable, les forces de la jeune baronne revenaient, sa beauté ' s'épanouissait plus radieuse et plus éclatante que jamais, et de dramatiques événements se préparaient, dans lesquels l'idiot allait jouer un rôle qui devait lui être funeste.

00 L ON REVOIT DON RAinnC.

Nous avons dit que don Ramire, dont le signalement était pourtant donné à vingt lieues à la ronde, avait pu s'échapper et reprendre sa place dans la société régulière.

Mais c'est le moment d'ajouter que cette place l'ancien chef de bande n'avait passuou n'avait pas voulu la conserver longtemps.

Monté sur un excellent cheval, il n'avait pas eu de peine à dépister les dragons et les gendarmes qui étaient à ses trousses; et comme d'un autre côté, il avait eu la bonne précaution de se débarrasser de son ancienne défroque pour revêtir un riche costume de gentilhomme qu'il avait gardé après un pillage pour sa part de butin, nul n'aurait soupçonné, même parmi les plus méfiants, que ce seigneur à l'air si arrogant et si hautain pouvait être le capitaine des fanandels, le daron que l'on cherchait.

Pour tous, c'était un noble comte ou un noble baron qui voyageait en compagnie d'un domestique, cardon Ram.ire n'était pas seul er il emmenait avec lui, en qualité de valet, un de ses anciens bandits qu'il avait associé à sa fortune.

Et c'étaient sur son passage les sa. ts les plus respectueux et les plus humbles révérences.

Don Ramire, superbe, saluait de la main.

— C'est bien ! c'est bien, bonnes gens ! faisai'-il du bout des lèvres.

Et tandis qu'il filait le plus rapidement possible, ne mettant les pieds dans une auberge que pour en repartir aussitôt, là-bas, à Hautvilly et ailleurs, un grand nombre de ses complices, moins adroits et moins heureux qi.e lui, payaient de leur tête les incendies et les pillages des châteaux.

Maintenant le théâtre de ses derniers exploits se trouvait bien loin derrière lui. Cinquante heues au moins l'en séparaient et il venait d'entrer dans une autre province.

Cette fois, don Ramire tout à fait rassuré respira longuement et bruyamment, puis songeant à la triste figure que devaient faire les dragons et les gendarmes, revenus bredouilles de leur chasse, il haussa les épaules et se mit à rire.

— Oh! ils peuvent chercher... ils chercheront longtemps! ricana-t-il. Quant à moi, je vais donc pouvoir goûter un repos que j'ai si bien mérilé !...

Il venait encore une fois de tâter sa ceinture, et comme il sentait sous ses doigts les cinq cents louis do la rançon d'Octavie, de nouveau son visage s'illumina d'un sourire.

— Oh ! le bon vin, la bonne chair et les jolies femmes qu'il y a là-dedans ! s'écria-t-il en faisant sonner pendant quelques minutes les pièces d'or.

Puis, joyeusement, il éperonna son cheval.

En avant !... Hop ! hop ! cria-t-il.

Et il traversa les rues silencieuses de la petite ville avec un bruit de tonnerre, tandis que les habitants sortaient vivement pour le voir, que toutes les fenêtres se garnissaient de curieux et que tous les chiens aboyaient.

Mais tout à coup don Ramire s'arrêta.

Une alléchante odeur de cuisine venait de lui chatouiller les narines.

En face de lui se dressait l'hôtellerie du Grand Monarque, la plus riche et la mieux achalandée do la ville.

— On doit être très bien là! pensa l'ancien chef des fanandels qui sentait déjà l'eau lui venir à la bouche.

D'un bond il vida l'étrier, puis, criant et gesticulant, H entra avec fracas dans la salle basse.

L'hôtelier, petit homme rond comme une boule et au visage enluminé, s'était empressé d'accourir.

A la vue d'un si grand personnage, il faillit s'évanouir de saisissement.

Don Ramire, qui s'était assis, battait ses bottes poudreuses du bout de sa cravache.

— Approche, drôle ! dit-il.

L'hôteher, son bonnet à la main, se courbait, l'échiné en deus.

— Je suis le comte de Vertillac...

— Oui, mon gentilhomme...

— Et je viens honorer ta maiscm de ma présence...

— Je suis bien reconnaissant, mon gentilhomme.

— Tu vas donc me servir à dîner...

.— Sur-le-champ!

— Mais je te préviens que je suis très difficile, très délicat...

— Monsieur le comte sera conten*.

— Maintenant as-tu une bonne cave?

— E.\.cellenle!

— Tu me monteras deux ou trois flacons de tes meilleurs vins...

— J'y consens, monsieur le comte !

Mais don Ramire venait brusquement d'arrêter l'hôteher par sa manche.

— Attends donc, animal, cria-t-il, je n'ai pas fini...

-- A vos ordres, monsieur le comte ! balbutia lliôtelier qui se courba de nouveau. Dcn Ramire alors montra le fanandel qui l'accompagnait et qui demeurait debout au milieu de la salle.

— Voici Lapierre... mon domestique, reprit-il.

-- Oui, mon gentilhomme, répondit l'hôtelier en jGîantun coupd'œil sur le fanandel.

— Le coquin aime aussi les bons morceaux... Je compte donc sur toi pour qu'il n'ait pas à !58 plaindre. . .

— Compris!... Mais monsieur le comte ne veut pas qu'on le serve ici, c'est la salle commune...

— Bien entendu!

-- Je dresserai ici le couvert du domestique...

— Parfait! fit don Ramire avec un signe de têiC. L'hôtelier s'était promptement esquivé.

Le farandel se rapprocha de son ancien chef.

-- Dites donc, capitaine... fit il.

Mais don Ramire avait bondi.

-- Triple brute, s'écria-t-il, furieux, ne m'appelle jamais aîn?i.,;

— Mais...

— N'as-tu pas entendu ce que je viens de dire?

— Quoi donc ?

— Je suis maintenant monsieur le comte de Vcitillac...

— Ah! bon!

— Et tu es Lapierre, mon valet...

— C'est bien.

— Maintenant les gens sont curieux, tu dois le savoir ï

— - Oui, capitaine.

De m Ramire avait froncé les sourcils,

— Oui, monsieur, se reprit vivement le fanandel.

— Il est donc très possible que l'on t'interrogera et que l'on voudra savoir qui je suis...

— Que répondrai-je!

— Tu répondras que je suis un des plus riches gentilshommes delà Gascogne et que je voyage à petites journées pour mou plaisir...

Est-ce tout?

— C'est tout. Mais si une question t'embarrasse, tu as un moyen bien simple de t'en tirer...

Quel moyen?

— Tu restes muet, pardieu!

— (Test juste, répondit le fanandel.

Et vivement il ajouta :

— Tout à l'heure je voulais vous demander pourquoi nous ne dînions pas à la même table, mais à présent je comprends...

— C'est pour mieux jouer ootre rôle...

— Oui! oui!

CARTOUCHIi U25

— Mais si lu tiens à tca peau, pas d'imprudence 1

— Soyez tranquille 1

— Car nous avons beau être loin de Hautvilly nous pourrions très bien être pinces... Mais le fanandel s'était mis à rire.

— Allez! s'écria-t-il, je ne suis pas aussi bête que j'en ais l'air. L'hôtelier revenait.

Don Ramire, qui s'en aperçut, prit alors une pose pleine de noblesse, pour le voir très grave :

— Oui, Lapierre, dit-il, je connais depuis longtemps ton zèle et ton attachement à ma personne... à partir d'aujourd'hui, je double tes gages...

— C'est bien un véritable grand seigneur! pensa l'hôtelier ébloui par tant do générosité.

Puis s'inclinant si profondément qu'il avait la tôle entre les jambes, il dit tout haut :

— Monsieur le comte est servi!

— Bien, fît don Ramire. Marche devant moi !...

Assez gaie et assez coquette, la petite ville avait plu beaucoup à l'ancien chef de bande qui résolut de s'y fixer pendant quelque temps.

Aussi huit jours ne s'étaient pas écoulés que dans la bonne société on ne parlait plus que du comte de Vertillac.

Les jeunes gens se plaisaient beaucoup avec lui, car le comte, paraît-il, avait eu de nombreuses aventures d'amour qu'il racontait volontiers. Bien entendu, toutes ses maîtresses avaient été de très grandes dames, des comtesses, des marquises, des duchesses qui l'avaient adoré jusqu'à la folie.

— J'en étais las, excédé ! ajoutait don Ramire avait un sourire d'homme blessé C'est ainsi, messieurs, que j'ai dû m'exiler de la cour, où pourtant j'étais en très bonne poslure, pour échapper à toutes les agaceries et à toutes les avances de ces pauvres femmes.. .

Les jeunes filles aussi le trouvaient un gentilhomme très aimable, et comme il parlait toujours de son immense fortune; comme il vantait sans cesse son magm'fiquo château, un des plus beaux de France ; comme enfin il se disait céUbataire et ne tarissait ponil d'éloges sur sa vieille noblesse et l'antiquité de sa race, toutes devenaient pensives et soupiraient en se disant que celle-là serait bien heureuse qui deviendrait comtesse de Ycrlillac.

Les hommes mûrs se plaisaient aussi beaucoup dans la compagnie du genlilhommo étranger. Tous le trouvaient bon convive et beau joueur. Seulement quelle veino inouïe! quelle chance insolente!...

— Ce Vertillac! disait-on en souriant. Il a dû faire un pacte avec le diable... S'il reste encore quelque temps ici, il nous ruinera tous!...

Et en effet, don Ramire ne quittait jamais le jeu sans emporter dans ses poches l'argent de tout le monde, et quand on le félicitait de ne jamais perdre un louis, i] souriait et pensait:

Vous ne savez pas dans les griffes de qui vous êtes!

D'ailleurs, il n'avait plus une minute à lui. Tout sou temps était pris par de joyeux festins ou de doux tête-à-tcle amoureux.

iJ2G CARTOUCHE

— Ali! la bonne ville, ami Lapierre! disait-il à son fanandel. C'est Cocagne!., .c'est Cythère!...

IVIais le fanandel broncliait.

Il faut dire aussi que depuis quelques jours il n'était plus le même, et qu'il paraissait soucieux, presque sombre, comme si quelque grave pensée le préoccupait.

— Eh bien, qu'as-tu donc, mon garçon? lui demanda un matin don Ramire. L'ancien chef de bande mettait la dernière main à sa toilette et se préparait à

sortir.

— Depuis quelque temps, je te vois une drôle de mine, ajouta-t-il. Le fanandel, qui s'était assis, le regarda un moment sans répondre.

— Allons, es-tu sourd? es-tu mitet? Parle!

•- Oui, c'est vrai, je ne suis pas très gai, dit enfin le fanandel.

— Pourquoi?

— J'ai de vilaines idées qui me tracassent.

— Quelles idées?

— Je me souviens de là-bas...

— De Hautvilly?

— Oui.

— Et tu voudrais y retourner ?

El don Ramire haussa dédaigneusement les épaules.

— C'est imposiible, dit le fanandel la voix sourde.

— Alors?

— Mais j'ai entendu parler des nôtres...

— De nos compagnons ?

— Et il paraît que beaucoup ont été pendus..» Don Ramire éclata d'un grand rire cynique.

— Il ne l'avaient, pas volé ! s'écria-t-il.

Puis, se retournant vivement et clignant de l'œil:

— Est-ce vrai? ajoula-t-U, riant toujours. Piller, brûler les châteaux des seigneurs!... Est-ce que ça ne vaut pas la potence!...

— Moi je ne ris pas, dit le fanandel, toujours très sombre.

— l^ardieu, je le vois bien. Tu as peut-être des remords?

— Oh! non!

— Des regrets?

— Oui.

— Tu voudrais aussi une corde de chanvre au cou?

— Je voudrais ne m'être jamais embarqué dans cette aventure...

— Qu'as-tu pu y perdre ?

— Mais qu'y ai- je gagné ?

Ln sourire de pitié i)lissa la lèvre de don Rtimire.

— Tu n'avais pas seulement un toit, pas seulement un abri...

— C'est vrai... '

— Tu vivais dans un trou co.nme une bête.

— Je ne dis pas non

r.ARTOUCIIE 1527

— Et pour vivre... non. Je veux dire pour manger, pour ne pas mourir de faim, lu étais obligé de fuser les ongles à gratter la terre!...

— Et maintenant? dit brusquement et vivement le fanandel.

— Maintenant? fit don llamire un peu déconcerté.

— Oui, quel est mon sort? comment vivrai-jc?

~ 11 me semble que tu n'as pas à t'en inquiéter, répondit avec hauteur l'ancion daron. Ne t'ai-je pas pris à mon service et n'es-tu pas mon valet?

— C'est vous qui le dites.

— Et ne suis-je pas là pour subvenir à tous tes besoins?

Mais l'autre ne paraissait nullement convaincu et doucement hochait la tète.

— Tu ricanes! s'écria don Ramiie indigné. Mais tu n'as jamais vécu dans une telle opulence!...

— Possible 1

— Alors que te manque-t-il donc?

Mais l'autre ne répondit pas et semblait réfléchir et se consulter encore avant d'en dire davantage.

— Eh bien, j'attends, je t'écoute, reprit avec autorité don Ramire. Oui, voyons, que te manque-t-il et que réclames-tu encore ?

Le fanandel venait lentement de relever la tête.

Il était très pâle et son regard qui brillait s'attachait fixement sur le regard de son ancien capitaine.

— Oui, je vais vous le dire, répondit-il enfin, car c'est précisément la pensée qui m'obsède...

— A la bonne heiu-el... D'ailleurs sois bien convaincu que je ne suis pas un égoïste et que j'aurai du plaisir à te satisfaire...

— J'en doute.

— Si cela se peut.

— Je le crois.

— Dis, mon cher.

Don Ramire venait de poser son épée, une épée superbe à poignée d'argent ciselé.

Il s'assit à son tour, croisa les bras et attendit.

Il y eut alors un silence de quelques secondes.

Puis, les yeux baissés et la voix lente, le fanandel reprit enfin :

— Non, je ne puis rentrer à Hautvilly, même si je pouvais y vivre moins misérablement qu'autrefois...

— Je te l'ai déjà dit.

— On me reconnaîtrait pour un des vôtres, et il y a, là-bas, des bourreaux et dos potences qui m'attendent.

— C'est très clair !

— Mais, d'un autre coté, vous pouvez disparaître d'un moment à l'autre...

— Moi 1

— Vous pouvez me renvoyer, me chasser...

— Pour qui me prends-lu?

— Ceci peut arriver

— Cela n'arrivera pas, je t'en donne ma parole

— Qui sait?

— Animal, quand je te dis que non! s'écria avec emportement don Ramire. Puis, le ton plus radouci, il ajouta aussitôt :

— Tu ne me connais pas, mais je t'apprendrai à me connaître. Je n'ai jamais lâch6 un ami...

— Je vous crois, mais enfin je suppose que vous me lâchiez...

— Quelle brute! grommela entre ses dents l'ancien chef de bande.

— J'en serais donc réduit encore à gratter la terre avec mes ongles pour trouver ma pitance...

— Ab ! dans ce cas-là

— Oui, n'est-ce pas?

— Naturellement.

— Eh bien, je vous avoue que mon estomac ne s'y ferait plu?,..

— Ah ! mon gaillard I

— Et que maintenant que je sais ce que c'est que manger, c'est une habitude quo malgré toute ma bonne volonté, je perdrais très difficilement.

— Conclu.

— Oui, capitaine...

— Appelle-moi brave!...

— Je pensais donc, monsieur le baron, que vous aviez eu une belle part de butin dans le village des châteaux.

Le visage de don Ramire s'était rembruni.

— Ma part! fit-il sèchement.

— Oui, mais la plus grosse...

— Celle qui me revenait.

— Et je pensais encore que, de plus, vous aviez mis de côté la rançon de madame de Beauval...

Et tout en disant ces mots, le fanandel regardait encore fixement son ancien chef qui ne put s'empêcher de tressaillir.

Car il commençait à comprendre où le drôle voulait en venir.

— Cinq cents louis !... une belle somme! ajouta lentement le complice de don Ramire.

— Nous en avons déjà mangé la moitié, fit vivement celui-ci.

— Non, monsieur le baron !

— Plaît-il.

— Vos gains au jeu ont plus que tripe cette somme...

— Erreur !

— Je sais ce que je sais... Et voici maintenant ce que je vous propose. Don Ramire n'avait pu dissimuler une grimace.

— Canaille ! pensa-t-il, tu veux me filouter, mais nous allons voir!

— Je vous propose, reprit froidement le fanandel, de vouloir bien faire^une part sur cette somme...

— Sur les cinq cents louis ?

Un homme» un passant s'avançait.

Oui. si c'est un eiïet de votre obligeance...

Mais je t'ai déj.\ dit, maUieureux, qu'il n'en restait pl.is q..o îa mo.t.e.

— Soit! je ni en contente !

I Dom!ez-n.oi doux cent cinquante louis et je voa.s prucla.ne le plus honnête des

V(>leurs...

Don Uamire se mordait les lèvres.

— Ah! le gueux! murmura-t-il, il me fait chanter !

Puis, tout haut : , i ., ^^.,-

Voyons, sois raisonnable, n'insiste pas, dit-il. Je v'^is te donner quelque, lo..

l't que fout soit dit...

LiV. 1!^-. ['av.iia l-rèrcs, éditeurs

— Non! non! les deux cent cinquante louis!...

— Tu es fou !

— 11 me les faut !... Il me faut cette somme-làpour être rassuré sur mon sort...

— Mais, misérable, hurla don Kamire; si je te la donne que me restera-t-il?

— Le surplus.

— Ne plaisante pas.

— Je parle très sérieusement.

— Tant pis!... iMais, mon cher, tu décompteras.

— Vous refusez ! s écria le fanandel avec un éclair dans le regard. Puis, .l'œil menaçant, il répéta:

— Ainsi, c'est entendu, n'est-ce pas, vous refusez... Vous voulez gardez pour vous seul toute cette rançon ?

Don Ramire, qui venait de se lever, ne répondait pas.

Il venait de prendre son chapeau et se dirigeait vers la porte.

— Nous en reparlerons, fmit-il par dire.

— Mais l'autre, très câline, très résolu, s'était placé devant lui et lui barrait le chemin.

— Quand ? demanda-t-il .

— Mais ce soir...

— Vrai ?

— Et je te compterai les deux cent cinquante louis...

Le fanandel avait eu un mouvement de joie, mais presque aussitôt son regard exprima la méfiance.

— Est-ce sûr ? dit-il.

— Oui, pardieu ! répondit avec aplomb don Ramire. Car ne suis-je pas à ta merci, drôle? car ne peux tu pas me dénoncer et me trahir si je te les refuse ?...

Le fanandel ne répUqua pas un mot, mais l'étrange sourire qu'il avait en ce moment eu disait assez.

— Oh ! je te devine, mon cher 1 reprit vivement l'ancien chef de bande. Ce que tu me proposes, c'est d'acheter ton silence.

— Oui, dit franchement le fanandel.

— Pourtant tu es mon complice, ne l'oublie, pa? !

— Qu'importe!... Entre mourir lentement de misère et rendre l'âme d'un seul coup, après réflexion je crois que je n'hésiterais pas.

— C'est bien I... Je me débarrasserai de toi... Tu auras ton argent... Et don R:imire sortit.

Mais le soir, la petite ville toujours si tranquille, était pleine de rumeurs. Près d'une petite rivière qui la traversait on avait trouvé un cadavre étendu. Ce cadavre, c'était celui du fanandel.

Ohl on ne lui avait pas porté deux coups, mais un seul, et terrible, un beau coup de poignard "iii lui avait ouvert la gorge. Le cou. Je Vertillac , bien entendu, se montra le plus indigné de tous. On le vit même pleurer, tant il aimait un domestique si sûr et si fidèle. Mais tout en pleurant d'un œil, il riait de l'autre.

CARTOUCHE lo3l

- — Brigand, tu ne me menaceras plus! pensaîMl.

Pourtant la justice s'était émue. On fit semblant de faire une enquête. On chercha h se rendre compte comment le crime avait pu se commettre. Mais on ne trouva rien, car la justice et la police étaient alors à peu près aussi intelligentes que de nos jours.

Seul le prétendu comte de Vertillac aurait pu fournir quelques éclaircissements.

11 furait pu dire, par exemple, qu'il savait l'habitude que la victime avait de se promener chaque soir sur le bord do cette rivière, et il aurait pu ajouter aussi qu'il l'avait guettée lA, et que surgissant tout à coup d'un bond, il l'avai'; tuée net, sans un cri et sans un râle, du beau coup que l'on voyait.

On enferra le cadavre, et tout fut dit.

— De pro/undisl ricana don Ramire

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