‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 50 sur 100 · LON RAMIRE RUMINE · texte numérisé non relu

LON RAMIRE RUMINE

Pourtant si heureux qu'il fût au jeu, un beau jour arriva où le comte deVcrlillac s'aperçut que sa bourse s'épuisait et qu'il ne pourrait bientôt phis tenir son rang.

Il songea d'abord à faire des économies et à mener moins joyeuse vie. Mais était ce possible? N'allait-on pas s'étonner qu'un gentilhomme si riche réduisît ses dépenses et regardât à quelques écus ?

Et puis enfin ne fallait-il pas qu'il trouvât le moyen de se procurer encore de l'argent?

— Il est temps que j'y pense,se dit-il avec amertume,je n'aurai bientôt plus un louis. Et il se mit à réfléchir, chercha, combina...

Pour quitter brusquement la petite ville, il avait d'abord un excellent prétexte : l'assassinat de son pauvre domestique. Comment pourrait-on continué à vivre dans un endroit qui vous rappelle de si tristes souvenirs?

Mais après?

Qu'allait-il faire ?

Où se dirigerait-il?

A quel vent ouvrirait-il sa voile?

Et c'était là le sujet de ses réll exions les plus graves et de ses méditations les plus profondes.

Il ne fermait pas l'œil de la nuit et cherchait, combinait, ruminait toujours.

— Il me faudrait une bande! se disait-il.

Une bande? Mais où la trouver? comment la former?

Cependant une idée lui venait peu à peu, une idée très hardie, très audacieuse, qui 'abord l'avait fait trembler de peur, et dont maintenant il ne pouvait se défendre.

— Si je retournais à Hautvilly? se disait-il dans ces moments-là.

Mais il ajoutait tout de suite, secoué de frissons comme s'il eût déjà vu la potence:

— Folie!.. C'est se jeter dans la gueule du loup!..

Pourtant cette folie, au bout de quelques jours, n'effrayait plus autant don Ramire, et nous pourrions même dire qu'elle lui souriait.

D'abord, en se rappelant sa dernière expédition, il avait fait le compte des châteaux qui n'avaient pas été pillés, et il y en avait au moins deux, sans compter les autres, dont les richesses suffiraient à lui refaire une fortune.

L'un de ces châteaux s'appelait le château de Beauval. A la vérité, les brigands de don Ramire, méprisant leur consigne, y avaient bien fait quelques dég-âts et volé quelques objets, mais c'était si peu de choses que cela n(3 comptait pas.

— Ai-je été assez stupide de me montrer généreux! s'écriait avec colère l'ancien capitaine des fanandels. Cinq cents louis de rançon quand j'aurais pu en exiger le double!.. Cinq cents louis de rançon quand il s'agissait d'une femme superbe, d'une femme adorable comme .M'"^ de Beauval!.. Non, ma parole, j'ai été trop bêie et ça valait davantage... Son mari me redoit donc le reste...

L'autre des châteaux qui tentaient don Ramire, c'était — on l'a deviné — le château de Hautvilly.

Là — et le bandit y songeait en souriant — il y avait double prise à faire: d'abord on le débarrassait de l'argent et de tous les objets rares et précieux qu'il pouvait contenir, puis on mettait encore la main sur une autre proie qui à elle seule valait un résor... Jeanne!

Ace îiom, qu'il prononçait les yeux étincelants, don Ramire sentait se réveiller subitement l'ardente passion qui le dévorait.

Jeanne, la petite-fille de la vieille Mace, Jeanne, la petite-fille de son ancienne complice, maintenant grande dame, baronne de Hautvilly.

Le misérable le savait, et comme il n'avait point non plus oubhé Norbert, comme il gardait toujours conre le jeune gentilhomme une grande soif de vengeance, cette pensée excitait son désir.

— Ah! que je voudrais la tenir. sans que personne puisse accourir à son'secours ! se disait avec un ricaneinent sinistre l'ancien chef débande; ah ! que je voudrais la sentir se débrttre entre mes bras pâle, palpitante et folle de terreur!...

« Elle supplierait, elle crierait: Grâce!... Mais que je serais heureux de lui répondre: « Tu as méprisé don Ramire, mais don Ramire reste sourd! don Ramire te veut! don « Ramire te prend!... Oh! tu peux crier, appeler !... Mai tu es bien à moi !... Pas de « grâce!... »

Puis, le front livide, tout frémissant de joie, le capitaine des fanandels ajoutait, pensant à Norbert:

— El lui!... et lui !.,. Oh! comme je rirais bien desa douleur et de son désespoir!.. Et de plus en plus l'idée de revenir sur ses pas et de retourner à Hautvilly s'ancrait

dans l'esprit de don Ramire.

Les dragons et les gendarmes, bien qu'il fût lâche, ne l'effrayaient guère, car il étaii convaincu que maintenant on ne devait plus penser à lui.

— Est-ce qu'ils pourraient s'imaginer que je suis capable de revenir ? ricanait le bandit. Non, non, les gendarmes à présent sont loin, et, mon coup fait, j'aurai encore le temps de filer avant qu'ils ne me rattrapent...

Mais une difTictilté se présentait et très difficile à résoudre.

Don Ramire pouvait-il faire seul le siège de deux châteaux?

Donc il lui fallait une clique, une cinquantaine d'hommes au moins prêts à le suivre.

C'était par là que l'entreprise semblait surtout devenir impossible.

Mais le bandit en était arrivé déjà à ne pas vouloir se déclarer battu. Il creusa donc davantage encore son idée et il finir par se dire qu'il ne s'agissait, après tout, que d'avoir assez d'audace pour essayer de grouper de nouveau les fanandels dispersés.

— Ils couient les bois,., ils font les morts dans mes tanières, se dit don Ramire. Mais, pardieu, je suis bien sûr qu'ils doivent être pleins de rage et qu'ils ne demanderaient pas mieux que de prendre leur revanche.

Le parti de don Ramire était pris.

— L'essentiel, c'est de ne pas leur laisser ma peau, pensa-t-il. Et le même soir, il fit appeler l'hôielier,

— Monsieur le comte me demande?

— Oui, bonhoiinno.

— Que désire Monsieur le comte ?

— M.i note.

— Ah ! Monsieur le comte nous quitte?

— Dans une heure...

— Monsieur le comte retourne sans doute en Gascogne?

— Non, pas encore. Je continue mon voyage.

— Je souhaite bonne chance à Monsieur le comte.

Une heure plus tard don Ramire sautait en selle el reprenait sans se presser le choniia de Hautvilly.

UNE nE.NCONTKE

Norbert qui avait fini par désespérer de retrouver Choquart consacrait maintenant toutes ses heui'es à Jeanne et avait entrepris de faire d'elle une excellente écuyère.

Aussi les deux jeunes époux faisaient-ils chaque jour de longues chevauchées, choisissant de préférence aux grandes routes et aux chemins fréquentés, les sentiers ombreux qui allaient se perdre dans la pleine solitude de la campagne.

Or, ce matin-là, les deux jeunes gans chevauchaient environ depuis une heure et il y avait déjà longtemps que les hautes tours du château de Hautvilly avaient disparu derrière eux.

Le ciel était superbe, l'air très doux.

Les chevaux n'allaient qu'au pas et Norbert, qui ne cessait de contempler Jeanne, comme s'il la voyait pour la première fois, se penchait souvent vers elle pour lui mettre un tendre baiser au front.

Quant à la jeune'baronne, depuis qu'elle avait pu triompher "delà mort, il lui semblait que c'était un sang nouveau, un sang plus jeune qui courait dans ses veines.

Tout rétonnait comme une enfant, tout la ravissait.

Les fleurs, les plantes, les arbres, le radieux soleil qui jetait comme une line poudre d'or sur la verdure, les ruisseaux dont le murmur-e la berçait, les oiseaux qui traversaient le ciel d'une aile rapide, toute la nature et tous les êtres lui semblaient des amis qu'elle ne devait plus revoir et qu'elle retrouvait.

Mais pour Norbert, plus épris que jamais, toute la nature, tout le ciel et toute la lumière, c'était Jeanne.

Il ne vivait, il ne respirait que pour elle.

JeanuR !

C'était là le mot qui montait constamment de son cœur à ses lèvres, le mot qui disait tout, exprimait tout, contenait tout; toutes les joies, toutes les espérances. tons les souvenirs, toutes les amibitions et tous les orgueils.

Aimer, c'est-à-dire se dévouer: être aimé, c'est-à-dire se savoir béni pour ses sacrifices, n'est-ce pas là, si la vie signitie quelque chose, le but unique, le but suprême?

Et c'était à ces pensées que s'arrêtait l'esprit du jeune homme, lorsque, soudain, Jeanne crut s'apercevoir qu'il tressaillait.

Qu'était-ce donc?

Elle l'interrogea du regard.

Mais ce regard de la jeune femme, Norbert ne le vit pas.

Sa vue se portait au loin, tout au fond du sentier qu'il suivait.

Un homme, un passant s'avançait, là -bas, la tête basse, le dos courbé.

Et c'était cet homme que Norbert regardait ou plutôt épiait.

La jeune baronne à son tour fixa son attention sur l'inconnu.

Celui-ci, qui marchait très lentement, se rapprochait, et, chose étrange, plus la distance qui le séparait de Norbert et de Jeanne se raccourcissait, plus son dos se voûtait et plus il tenait le front baissé.

Ce n'était d'ailleurs, si l'on ne s'en rapportait qu'à l'apparence, qu'un pauvre hère

Dans tous les cas, ce n'était pas quelqu'un de Hautvilly, de Chennevières ni des environs, car Jeanne qui dans ces pays connaissait tout le monte, jusqu'au plus humble des paysans, l'aurait alors reconnu, et même de plus loin, rien qu'à son allure.

Était-ce un voyageur? Il n'avait pas de bagage, pas même le petit paquet que le plus pauvre compagnon porte sur son épaule,..

Et pourtant cet homme, si sa marche lente, lourde et harassée, n'était pas feinte, devait venir de loin.

Ses souliers étaient blancs de poussière; ses habits aussi. De plus il n'avançait que péniblement et en s'appuyant avec efforts sur un gros bâton.

— Un vagabond, pensait Jeanne émue de pitié, un malheureux qui, pour vivre, court de ville en ville et de village en village.

Mais Norbert devait avoir une autre pensée, car non seulement son regard n'avait pas quitté une seconde l'inconnu, mais encore tous ses traits s'étaient contractés.

— Norbert ! fit doucement la jeune baronne. Puis, comme il se taisait, elle reprit :

— Pourquoi reg-ardez-vous donc ainsi cet homme? Mais Norbert ne répondit que par un singulier sourire.

L'homme, à présent, n'était plus qu'à quelques pas d'eux. Il tenait toujours la lête baissée, son bonnet couvrait son front et descendait jusque sur ses y^ux, et il passa, son épaule frôlant le genou du Jeune baron de Hautvilly.

Mais, chose qui frappa vivement Jeanne, cette fois ce ne fut plus Norbert, mais ce fut cet homme, ce pas-;ant, cet inconnu, qui eut un tressaillement.

Le jeune baron avait arrêté net ^on che^'al et se retournait.

L'autre continuait son chemin du même pas lent et las.

Jeanne, qui S'était arrêtée à son tour, regardait Norbert et semblait attendre qu'il parlât.

L'homme maintenant était déjà loin. Là-bas, le sentier se dérobait., faisant un coude. Il disparut.

— Norbert 1 répéta alors Jeanne presque inquiète.

Le jeune baron rendit les rênes à son cheval et pendant quelques minutes demeura pensif.

Puis, tout à coup :

— Jeanne, dit-il, avez- vous reconnu cet homme?

— Non.

— Mais vous l'avez vu, n'est-ce pas, vous l'avez regardé?

— Oui, Norbert.

— Alors c'est étrange, dit le jeune baron. Eh bien, moi, je crois le reconnaître...

— Cet homme! s'écria Jeanne très surprise.

— Oui, cet homme! dit lentement et sourdement Norbert.

— Un passant, un inconnu...

Mais le jeune baron secouait la tête.

— Un inconnu? lit-il. Non, Jeanne, ce n'est pas un inconnu pour moi, ni pour vous.

— Que voulez- vous dire?

— Cet homme, si je ne me trompe pas — et je ne crois pas me tromper — vous l'avez maudit cent fois...

La jeune femme restait stupéfaite. Elle parut chercher un instant dans ses souvenirs quand enlin à voix basse :

— Je n'ai jamais maudit personne, dit-elle.

— Si. Jeanne! si, souvenez-vous! insista Norbert.

— Excepté don Ramire.

— Don Ramire?

— Contre lui seul je me suis senti de la haine.. .

— Eh bien, c'est lui! s'écria Norbert qui se retourna vivement comme pour montrer l'inconnu qui venait de disparaître.

— Cet homme ! s'écria à son tour la jeune baronne, mais avec un accent plein de doute.

— Oui, c'est lui !

iri36

Jeanne qui, au nom de l'ancien chef des brigands avait légèrement pâli, venait flo lever les yeux sur Norbert et le regardait avec une surprise de plus en plus grande.

Elle se demandait si le jeune baron n'était pas le jouet d'une hallucination.

Car, en effet, comment supposer un instant que le passant qui venait de les croiser pouvait être l'infâme don Ramire?

La tête du misérable n'avait-elle pas été mise à prix et n'avait-il pas tout à risqr.er en remettant pour une heure seulement les pieds à Hautvilly?

Donc, lâche comme il l'était, il était certain que don Ramire, qui avait eu la chance d'échapper au châtiment, devait maintenant se tenir prulemment à l'écart.

- Non, ce n'eslpas lui, ce n'est pas don Hamire, reprit enfm Jeanne l'accert très convaincu. -

— Je le souhaite pour lui, répondit Norbert, les dents serrées et l'œil plein de menace, car je jure bien que, cette fois, il ne sortirait pas vivant d'ici !..

« Mais, quant à moi, ajouta-t-il, je persiste a croire que l'homme que nous venons de voir passer et don Ramire ne font qu'un.

<•< Oh! je sais bien ce qui fait croire que je me trompe... Cet homme est si pauvrement vêtu que ses habits sont presque des haillons de mendiant, et vous vous rappelez que don fiamire aimait à parader dans un costume de grand seigneur.

« Mais si cet homme revenait aujourd'hui à H.tutvilly, ne serait-il pas obligé de se cacher, de se dissimuler, et, par conséquent, de prendre un travestissement?

— En elTet, dit Jeanne. Mais dans quel but don Ramire pourrait-il venir?

— C'est facile à deviner.

- Serait-ce avec l'intention de faire une nouvelle guerre aux châteaux?

— • Peut-être !

— Oh! quelle foUe!

— Il y a toujours un moment où le crime est avougle, dit Norbert. Mais voulez -vous que je vous dise encore ce que j'ai cru remarquer...

— Quoi, Norbert?

— Ce passant, ce voyageur avait l'air bien las, bien fatigué, n'est-ce pas ?

— C'est vrai.

— Ou peut-être feignait de l'être... Eh bien, pourtant, il avait les mêmes allures et la même démarche que don Ramire... Et quant à son regard...

— Je ne l'ai point vu...

— Il ne s'est levé qu'une fois dans un coup d'oeil rapide comme l'éclair... Mais c'était encore le regard du misérable dont je vous parle. ..

La jeune baronne commençait à être ébranlée.

Elle se rappelait aussi que le passant, quand il était arrivé près d'eux, avait eu un tressaillement.

— Quoi qu'il en soit, reprit tout à coup Norbert, je saurai bientôt à quoi m'en tenir, et si c'est ce bandit, si c'est encore don Ramire...

Et il acheva sa pensée d'un geste mendçant, tandis qu'un éclair terrible faisait étinceler son regard.

Puis ils continuèrent leur chevauclu5e. Mais ils avaient beau ne plus vouloir songer à cette rencontre, ils sentaient malgré eux leur gaieté les abandonner et leur front s'assombrir.

GARTOur.m-:

VjS:

Lo (anancle) se mit à courir de toutes ses jambes.

XWTlIf

A I.A RECUERCHE D'UXD ARMÉE

Ce passant, ce voyag-eur, ce pauvre hcre oui paraissait si las, si accablé, et aur lequel, pendant un instant, Jeanne n'avairt pu s empêcher de sattendiii., c'ttUlit biea, en effet, l'ancien capitaine des fanandels, c'était bien don llamire.

Dès qu'il eut disparu au détour du chemin, il s'arrêta,

11 était très paie et tout saisi.

— Norbert!... Jeanne i nmrmura-l-il.

I IV. |Ç):î.

FiVy.Tid Fri'ii'CK, t.iil,-nrs

Si le jeune baron, l'apercevant de loin, avait tressailli de surprise à sa vue, lui, don Ramire, avait tressailli do peur.

— Si cet homme me reconnaît, je suis perdu! s'était-il dit la tête baissée et en fuyant le regard de Norbert.

Puis, pendant quelques minutes, il avait senti tout son sang se liger dans ses veines.

Maintenant le danger était passé, mais l'ancien chef des brigands en restait tout livide encore.

Aul)out d'un moment il avança lentement Ja tête et jeta un coup d'œil dans le sentier.

Norbert et Jeanne s'éloignaient, toujours de la même allure tranquille.

Pourtant don Kamire ne se sentait pas rassuré.

Il avait senti peser sur lui le regard du jeune baron de Hantvilly, et c'était ce regard qui l'effrayait.

Pendant quelques minute? encore, don Ramire, immobile et -le cou tendu, resta les yeux fixés sur les deux jeunes gens qui, toujours de la même allure tranquille, continuaient à s'enfoncer dans le lointain.

Puis brusquement, la route, là-bas, se caclia derrière un épais rideau de verdure, et l'ancien chef des fanandelsne distingua j)lns rien.

Il reprit alors son chemin, la tête basse toujours, mais la marche beaucoup plus rapide.

Il fit deux ou trois cents pas puis il s'arrêta court.

Maintenant il ne suivait plus le sentier, mais il venait d'entrer dans un petit bois très touffu qui le couvrait de son ombre et le cachait à tous les yeux.

Là, il se laissa tomber au pied d'un arbre, et les jambes étendues, les yeux fermes et la tête appuyée sur sa main, il parut s'endormir.

Mais il réfléchissait.

Décidément, il n'avait pas de chance!

Il avait eu la précaution de changer de costume, il avait eu soin aussi, à mesure qu'il se rapprochait de Hantvilly, de prendre des chemins détournés et d'éviter la grande route, et le liasard, qui semblait conspirer contre lui, venait justement de le jeter ©n îace d* Norbert, c'est-à-dire en face de son ennemi de la veille et qui allait devenir aussi son ennemi du lendemain.

« C'est une fatalité! grommela entre ses dents le bandit plein d'une sourde colère. Jusqu'à présent, tout marchait si bien! »

Et il avait, rai?0D, l'ancien chef des fanandels, car depuis qu'il avait quitté l'hôtellerie du Grand Monarque tout semblait, en effet, aller à souhait pour la réussite de ses projets

Revenant sur ses pas sans se presser, car il ne cessait d'étudier et d'approfondir le nouveau plan qu'il méditait, il avait bien mis dix à douze jours pour atteindre les environs de Hautvilly, et il n'en était plus qu'à une lieue à peine, lorsque, soudain, il avait eu une très vive surprise.

Dans un lieu d'aspect lugubre et sinistre et tout près d'un ravin très large et qui avait la profondeur d'un abîme, une cabane d'aspect lamentable et tragique aussi s'était dressée devant lui.

Et don Rimii-e n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver en face d'elle 'iuand, tout à coup, il avait laissé échapper un cri de saisissement et de joie.

Un homme venait d'en sortir, un homme que l'ancien chef de briirands reconnaissait bien.

— Tirin??, le Borgne! s'écrii-l-il. Ah! tudieu, c'est une bonne renconliel... Je le clierrhais.. .

— Moi, capitaine?

— Toi et les aiilres... toi et tous mes braves fanandcls.. Puis mettant vivement pied à terre:

— Attache mon cheval! ajouta don Ramirc...

— Oui, capilaino.

— C'est ici ta bicoque?

— Oui, capitaine

— Et lu es seul?

— Tout seul, comme toujours.

— Entrons, nous avons à causer.

Le cheval lié à un arbre, les deux hommes pénétrèrent dans la cabane.

lUen n'était plus triste et plus misérable que celte demeure. Le plancher était en terre bat'ue, le toit était criblé de larges trous quilalssaient voir le ciel, et les murs craquaient à tous les vents.

D'ailleurs, point de meubles, mais seulement un affreux grabat qu'on entrevoyait dans un angle, un vieux coffre de bois et une cruche dont l'anse était cassée.

— Tu n'habites pas dans un palais, mon brave, fit avec un sourire don Ramire, et j'en connais qui sont mieux logés que toi...

il fit une courte pause puis il ajouta:

— Les barons de Ilautvilly, par exemple, et M. de Beauval, pour ne parler que de ceux-là.

Un éclair avait brillé dans l'œil du Borgne,

— Oh! ceux-là sont riches , dit-il les dents serrées, ceux-là sont des seigneurs, tandis que nous ne comptons pas, nous autres, nous sommes moins que leurs chiens!...

— Très bien ! pensa don Ramire à qui cette colère plaisait. S'ils sont tous ainsi, je crois que je n'aurai pas beaucoup de peine à retrouver mes fanandels.

I^ourlant il cherchait autour de lui un siège pour s'asseoir; puis, comme il n'en trouvait pas, il se laissa tomber sur le coffre, et croisant les bras:

— yVvoue que îu ne m'attendais pas? reprit-il.

— Oh ! ça, c'est vrai, capitaine, répondit vivement le Borgne.

— Tu me croyais donc mort?

~ Non. Mais on disait que vous vous étiez enrichi dans le pillage des châteaux el que l'on ne vous reverrait plus,

— On me calomniait, mon cher, et la preuve encore, c'est que je viens venger notre défaite!...

— Vous venez pour recommencer la guerre?

— Oui.

— La guerre aux châteaux ?

— Oui, la guerre aux seigneurs I la guerre à vos iiiaîtres ! la guerre à vos bourreaux ! s'écria avec force don Ramire. Mais trouverai-je encore la petite année gu'il me faut? mais aura-t-on encore confiance en moi? mais consenti ra-t-on à me suivre?

— Moi je vous suivrai, capitaine! s'écria-t-il avec enthousiasme.

— Oh! toi, ;îe ne doute pas... Je sais que tu étais un de mes dIus vaillants et do mes plus intrépides compagnons... Mais les autres?

— Les autres feront comme moi...

— En es-tu sûr?

— J'en réponds, capitaine. A cette heure, ils se cachent et tremblent encore, niiiis Ils sont pleins de colère et de rancune, et qu'on leur dise: L'heure est venue de prendre notre ravanche ; l'heure est venue de venger ceux des nôtres qui ont été perdus, et vous les verrez tous accourir...

— Je l'espérais aussi, dit don Ramire, et il n'y a pas encore une heure que je pensai? à toi et que je me disais : Si le Borgne n'est pas mort, et que je le retrouve, peut-être voudra-t-il prévenir nos amis...

— Je m'en charge, capitaine.

— Et que leur diras-tu?

— Ce que vous voudrez Dlen leur faire dire.

— Altends! fit vivement l'ancien chef des fanandels.

11 venait de se lever et les mains croisées derrière le dos, il se mit à marcher de lorigen large.

Tout à coup son regard rencontra une petite fenêtre au fond de la cabine.

Il s'en approchaet jeta un regard au dehors.

Il avait sous les yeux le ravin.

Pendant un instant encore don Ramire demeura silencieux, puis enfin se retournant vivement :

— Hé, camarade ! appcla-t-il.

— Capitaine?

— Approche.

Le fanandel venait déjà d'obéir.

— Je cherchais un lieu sûr où nous réunir, reprit don Ramire, et je viens d'apercevoir ce ravin auquel je ne pensais plus... Du diable si la maréchaussée se hasarde parla!...

— En ellel, capitame, dit le Borgne en riant.

— Mais je ne vois pas si l'on pourrait y descendre.

— Oh! certainement, capitaine. Ily a des chemins que je connais et que mes ami3 connaissent aussi.

— Alors, c'est parfait, dit le chef des fauandels. Tu leur donneras rendez-vous ici.., —Bon !

— Pour ce soir..,

— Bien !

— A minuit.

- Soit !

— Pendant ce temps, moi je vais me rendre ?i Ilautvilly?

— A Hautvilly?

— Oui, car c'est par là, c'est par le château des deux barons que nous commencerons...

— Oh! ce sera une belle danse! s'(''cria le Borgne dont le regard s'illumina d'un <5clair de joie sinistre.

— Oh! pour ça, tu peux t'en rapportera moi! dit don Ramire dont le visage prit soudain une elFrayante expression de menace. Je veux qu'on promène le feu partout '.... qu'on brûle tout !...

— Tout?... tout ce qu'on ne pourra pas emporter, capitaine!

— Bien entendu !

— Mais pourquoi voulez-vous aller à Hautvilly?..

— Je veux y faire une reconnais-îance.

— Une reconnaissance?

— Je veux lâcher de savoir si l'on se tient sur ses gardes let si l'on se m •''fie encore» ...

— Non, capitaine, répondit vivement le Borgne, les barons sont maintenant couii^l'tement rassurés, et il en est de môme de M, de Beauval, de iM. de Kérée et de t©u? l-^s autres...

— C'est ce que je saurai... Et je veux me rendre compte aussi de ce qui se passe dans le pays., je veux savoir si les gendarmes sont toujours par là ou â Chennevij'rc .

— Les gendarmes ! Us sont bien tranquilles, aussi maintenant... Mais il y a quelq^ues jours, vous en auriez rencontré partout...

— Ils trHquaient encore les fanandels?

— r^on, capitaine, ils cherchaient Choquart.

— Choquart?

— Il a tué un des gardes du château de Haut\illy.

— Bravo! s'écria don Ramire. Ça fait toujours un ennemi de moins.

— C'est ce que j'ai pensé, ricana le Borgne.

— Maintenant, mon brave, reprit le capitaine, il faut que tu me rendes un servie?.

— Un service?

— Oh! ne t'effraie pas, ce n'est pas à ta bourse que j'en veux...

— Heureusement pour vous, dit l& fanandel.

— Mais c'est ce costume qui me gêne.

- Oui, je comprends.

- Si je me risquais ainsi à Hautvilly, je ne manquerais pas d'être reconnu.

— Et pendu !

— Comme tu dis. Or, n'as-tu pa'? une autre défroque que celle que tu portes?...

— Une autre défroque. J'ai des haillons.

— Qu'importe!

— Mais vous n'en voudrez pas.

— Montre toujours.

— Oh ! je veux bien.

Et le Borgne ouvrant le coffre en tira des vêlements usés jusqu'à la corde. C'étaient bien, comme il venait de le aire, de véritables haillons.

— Ta n'as pas mieux? dit en riant don Ramire.

— Non, capitaine, c'est tout. La plus belle fille du monde...

— Oui, je sais. Il faut bien que je m'en contente.

Et lestement l'ancien chef des fanandels avait mis habit bas. Dix minutes apr^s, il n'était plus un élégant griutilhomme, mais le pauvre diable et le vagabond que devaient ronconlrer (fuelques heures plus tard Norbert et Jeanne.

Pais il se mit à fouiller du regard auiour de lui.

— Que cherchez-vous, capitaine? deaianJa le Borgne.

— Un bâton.

— Voici ie mien.

Et le fanandel alla prendre près de son grabat une énorme trique qu'il passa à don Ramire.

— A présent, il s'agit de mon cheval.

— Je n'ai pas d'é:uri3, capitaine, dit en rimt le fan mJol.

— Mais tu as ta cabane...

— Oui A votre service.

— Entre -le.

— Oui, capitaine.

Le Borgne détacha le cheval et l'installa sous son toit.

— C'est bien! dit don Ramire. Maintenant, mon brave, tu sais ce qu'il nous reste à faire... Moi je vais, à Hautvilly et toi...

— Moi vers les nôtres.

— Et bonne chance !

— Bonne chance, capitaine.

Et le fanandel se mit à courir à toutes jambes.

Cependant les heures s'écoulaient et don Ramire, toujours caché dans le bois de Hautvilly, continuait à méditer et à réfléchir.

D'abord il se dit qu'il serait peut-être prudent de ne pas pousser plus loin sa reconnaissance et de regagner au plus tôt la cabane du Borgne.

Car si Norbert l'avait reconnu; si, dans ce vagabond qui passait, le jeune baron avait deviné et flairé don Ramire, il était bien certain qu'on n'allait pas manquer de se mettre à sa poursuite.

— Je crois que je ferais bien de détaler, pensa-t-il.

Puis,. pensant aux fanandels, il se demanda ce qu'il allait leur dire le soir.

Ceux-ci, exaspérés et furieux,mais surtout alléchés parle riche butin qu'ils espéraient, allaient vouloir se ruer sur-le-champ sur les châteaux. ■

Par quel moyen les retiendrait-il?

Leur parlerait-il de la rencontre qu'il avait faite et leur ferait-il connaître ses craintes ?

Don Ramire alors- hochait la tète et se disait qu'il serait bien maladroit de leur avouer la vérité.

En eîîet si les fanandels apprenaient que leur chef avait peut-être été reconnu, ils l'abandonneraient et ne voudraient plus marcher.

Ils se diraient, ce qui d'ailleurs était très juste, que leur attaque contre les châteaux

ne pouvjiil rj^ussir que par surprise, mais que du moment où c^ux-ci étaient prévenus par la présence le don Hamire dans le pays, ils devaient être bien gardés et bien défendus, que se Jeter sur eux c'était risquer follement et inutilement sa têle.

« Non, non, je me tairai, se dit don Ramire, et je trouverai un prétexte pour les relenir... Je lenr parlerai d'un plan que je combine... je leur dirai que jai ii moyen Infaillible pour que rien ne nous écbappc, ni les seigneurs, ni leurs biens... Et comme ve sont de pauvres brutes, ils me croicont...

« Alors, pondant ce temps, j'aviserai...

« Si Haulvilly continue à rester cilme, s'il n'y a pas entre les seigneurs des conciMabules dont je soi'ai certai:iement au courant, et si les gendarmes qui ont enfin disparu ne rcparnissent pas, c'est que Norbert ne m'a pas reconnu et que l'on ne se doute de rien.

« Alors, assaut et branlebas!... T mt flambe!... Je garnis mes poches, jo me refais une petite aisrince, et jo décampe au plus tôt pour redevenir un honnête homme...

« Si, au contraire, je m'aperçois (fu'on se méfie... si je vois que j'ai des chances de laisser ma tête dans le bag-arre... oh! alors, je lâche les fanandels, je lâche tout!... et je vais cliercher un pays plus hospitalier, un coin où l'on puisse encore tenter un bon coup sans trop de danger.»

Ces r^^flïjxions faites, don Hamire sortit enfin du bois.

Mais il fallait le voir s avancer!

A chaque minute, à chaque seconde, il s'arrêtait, l'oreille au guet, ses 3'eux effarés fouillant autour de lui.

Puis, quand il s'était assuré qu'il î'était trompé, qu'il n'avait rien entendu et que personne n'était là, il se remettait à marcher d'un paa.de plus en plus rapide, jusqu'au moment où, efirnyé de nouveau, il s'arrêtait encore, tout tremblant et tout blême.

Il était déjà nuit noire, nuit profonde quand il atteignit enfin la cabane du Borgne.

Le fanandel n'était pas encore rentré et l'on n'entendait d'autre bruit dans la masure pleine d'obscurité que le souffle du cheval qui parfois frappait le sol du pied. Don llamire, en tâtonnant, trouva enfin le coffre sur lequel il s'assit. Il avait en ce moment de très sombres pensées. Tantôt, il se disait :

— Pourquoi m'embarquer encore dans cette aventure?... Neferais-je pas mieux de ne jamais remettre les pieds àllautvilly et d'aller chercher fortune ailleurs?...

Puis tantôt ;

— Oui, mon escarcelle est vide!,.. Je n'ai plus rien, plus une obole, je suis gueux comme Job!... D'ailleurs, je ne trouverai jamais nulle part une aussi bonne aubaine qu'ici... Que le coup réussisse, et c'est une fortune que j'empoche!...

Mais lui, qui faisait le brave devant les fanandels, il était plus hésitantct plus tremblant qu'une femme.

Etait-ce le farouche silence qui régnait autour de lui ? Etait-ce la profonde obscunlc dans laquelle il était plongé? Toujours est-il qu'il avait beau faire, ses («ensées devenaient de moins en moins gaies et il ne pouvait, par instants, se défendre d€ sinistres pressentiments.

Et, chose étrange, lui qui n'y pensait j araais,il songeait à Cartouche en ee moment-là.

L'ombre qui l'enveloppait se faisait tout à coup lumineuse, et l'ancien daron, dont lO nom seul remplissait encore d'épouvante, le Roi des voleurs lui apparaissait conclu' sur la roue.

Et le front en sueur, défait et frissonnant, don Ramire croyait entendre la lourde barre de fer s'abattre, le bruit sec des membres qui se rompaient, des os qui se brisaient.

Et il se sentait plein de vertige, plein d'effroi, car il se disait que cet horrible supplice-là, que cptte affreuse torture l'attendait aussi peut-être!

Puis il se iiuL à ricaner sourdement et ironiquement.

— Allons donc! s'écria-t-il à voix haute.

Et il releva son front pâle. Il semblait braver et défler la justice. Comme tous les criminels que l'échafaud atlend un jour ou l'autre, il avait l'orgueilleuse pensée que l'expiation n'était pas faite pour lui.

— Oh! les juges, les tourmenteurs, les bourreaux! ricana-t-il de nouveau. Os no m'ont pas encore!... Et puisque je suis ici, j'y reste!... Il faut de l'or!... non plus seulement une rançon, non plus seulement cinq cents louis, mais tout l'or du seigneur de Beauval, mais tout l'or des seigneurs de Hautvilly.

Et soudain le bandit tressaillit, dressa l'oreille.

Dans la solitude qui l'entourait, un bruit do pas venait de se faire entendre.

Mais don Ramire se remit presque aussitôt.

Il se ressouvint du fanandel.

— Le Borgne!.., c'est le Borgne! nnirmura-t-U.

Et il n'avait pas encore achevé sa pensée que la porte de la cabane s'ouvrait toute grande sous un violent coup de poing.

C'était, en effet, le Borgne.

Malgré les ténèbres qui cachaient don Ramire, il l'aperçut du premier regard.

— Déjà? s'écria-t-il.

— Oui. Et je t'attendais.

— Je n'ai pas perdu mon temps... je suis éreinté, je n'ai plus de souffle...

— As-tu de la lumière?

— Oui.

— Allume-la. Il fait noir ici comme dans l'enfer...

Le fanandel s'empressa d'allumer une petite lampe de fer qui ne jeta dans la cabane qu'une pâle et triste clarté de veilleuse.

— La flamme pourrait être plus vive, reprit ironiquement don Ramire, mais enfin on voit à qui l'on parle.

Le tiorgne avait dû aller très loin et longtemps courir, car ses souliers et ses vêlements étaient blancs de poussière et il paraissait, en effet, hors d'haleine.

— Souffle ! souffle, mon brave ! dit le capitaine. Nous causerons après.

Le fanandel, sans mot dire, venait de se laisser choir lourdement sur le coffre, à côté de don Ramire. •

Celui-ci l'examinait.

C'était un homme très jeune encore, à peu près de l'âge de Choquart, mais s'il avait un front bas comme l'idiot, son regard, en revanche, était plein de finesse et de ruse.

lo4o

Li' rcndcz-voiis de miiiuil.

Très grand et de la maigreur d'un squelette, on aurait pu croire qu"il avait de la peine à se tenir sur ses jambes trop longues.

Mais on se serait singulièrement trompé ;

Oe garçon, qui ne paraissait pas plus fort qu'un enfant, était doué d'une vigueur herculéenne

Pillard et voleur comme Choquart, il était aussi braconnier, et on rappelait le Borgne parce qu'après une rencontre avec deux gendarmes il navail pu se tirer de leurs mains qu'après avoir eu un œil crevé.

— Es-tu remis? dit don Ramire.

— Oui, capitaine... Mais J'avais besoin de me reposer un peu, car j"ai fait du chemin...

LlV. 104. — [v.v.ir.l Vrhros, é.iitcurs.

— Eh bien !

— Eh bien, c'est fait.

— Nos amis sont prévenus? -Tous?

— Par toi?

— Presque tous par moi, mais quelque-uns aussi par d'autres...

— Par qui? fit vivement l'ancien daron qui fronça les sourcils.

— Oh! par des hommes aussi sûrs que moi, capitaine, s'empressa de répondre le Borgne, par des hommes qui sont a,ussi des nôtres...

— Et tout le monde sera là?

— Tout le monde. ^

— A minuit ?

— A minuit.

— Quelle heure est-il?

— Environ dix heures.

— Nous aurions le temps de souper, fit en souriant don Ramire.

— Oh 1 ce n'est pas le temps qui nous manque, capitaine, fit le fanandel en souriant à son tour.

— C'est le reste ?

— Hélas!... j'ai le ventre dans les talons... Je n'ai mangé que quelques fruits que j'ai trouvés sur ma route...

— Alors, attends, mon brave.

Et don Ramire s'approcha de son cheval et prit un petit paquet, qui pendait à sa selle.

Le Borgne était devenu pâle de joie.

— Des provisions! s'écria-t-il.

— Oh! peu de chose, répondit le capitaine, des restes... mes économies. Il ouvrit le paquet et en tira la moitié d'un petit jambon.

Le fanandel était tombé en. extase.

— Ça doit être bon, ça ! dit-il.

— Penh ! fit dédaigneusement don Ramire de l'air d'un homme qui est habitué à faire bonne chère. Mais enfin quand on n'a pas autre chose, on s'en contente...

Puis n sortit aussi du paquet un gros morceau de pain blanc. Le Borgne, qui n'avait jamais vu de ce pain-là que dans ses rêves, battit des mams de joie,

— Ah ! quel festin ! ... quel festin ! murmura-t-il.

Pendant ce temps, l'ancien chef des fanandels posait le jambon et le pain sur le coffre.

Puis il ajouta :

— Mais ce n'est pas tout.

— Comment!

— Il manque encore quelque chose.

— Quelque chose, capitaine!

— Tu n'aurais pas, par hasard, un ou deux bons vieux flacons dans la cave?

— Du vin!

— Oui, du vin?

— Ah! capitaine, vous en demandez trop.

Mais don Ramire haussait les (^-paulcs, et très froid, très digne :

— Eh bien, moi, j'en ai, dit-il.

Pour le coup, le Borgne faillit tomber à la renverse.

— Du vin?... du vin? b6gaya-t-il.

— Oui, mon cher!... Et du bon!... Tu vas voir!

Don Ramire à présent glissait les mains dans ses fontes et eu relirait deux petites bouteilles plaies.

— Le voilà! reprit-il fièrement. Et regarde!... Hein, quelle couleur!... du rubis!... Le fanandel était si saisi qu'il ne pouvait plus dire un mot, mais il pensait, l'air

idiot :

— Du pain! du vin! du jambon!

— A table! à table! cria le capitaine en s'asseyant sur le coll're.

Le Borgne ne s'était pas fait prier. D'un bond il venait de s'asseoir à son tour et il dévorait déjà à belles dents.

— Je n'aime jamais à être pris au dépourvu, reprit don Ramire la bouche pleine. Je me suis procuré ces victuailles dans la dernière ville que j'ai traversée...

Et comme le Borgne n'avait jamais eu d'autre verre que le creux de sa main, ils se repassèrent le flacon et burent fraternellement au goulot.

Le fanandel n'était plus pâle, mais très rouge et ses yeux brillaient d'un étrange éclat.

— Capitaine! s'écria-t-il avec enthousiasme, c'est entre nous à la vie à la n^.orl I

— Pardieu, je l'espère bien ! repondit celui-ci en riant.

Puis comme il avalait la dernière bouchée, il se leva vivement, disant:

— Il ne doit pas être loin de minuit... Dépêchons!

— Oui, capitaine

— Mes habits !

Le fanandel courut prendre dans un coin les habits que don Ramire avait quittés le matin, et bientôt celui-ci débarrassé de ses haUlons de vagabond reparut dans son brillant costume de seigneur.

— Et maintenant, au ravin! s'écria-t-il.

— Au ravin? , ,,.

— N'est-ce pas là où nos amis doivent se rendre?

— C'est juste.

— Conduis-moi donc.

— Venez, capitaine !

Et ils s'élancèrent hors de la cabane.

Mais ils n'avaient pas fait deux pas, que don Ramire levait la tête et regardait ie ciel.

— Pas une étoile ! dit-il.

Et il ajouta :

— Il fait noir comme dans un foiir... C'est bien la nuit qu'il nous faut...

Cependant trois ou quatre fois déjà il avait trébuché.

— En attendant qu'on me rompe les quatre membres en place de Grève, je vais me rompre le cou ici, dit-il en ricanant.

Le fauandel venait de lui prendre la main.

— Voici le petit chemin qui descend, dit-il. Attention!

C'était un chemin très étroit et d'une rapidité vertigineuse. Don; Ramire, qui glissait à chaque pas, s'emportait en jurons terribles.

— Joli trajet, dit-il. Est-ce encore long?

— Nous en avons encore pour cinq bonnes minutes.

— Que la peste t'étouffe !

— Ne parlez pas, capitaine... Méûez-vousl

Et ils continuaient à descendre très lentement, tandis qu'on entendait tomber au fond de l'abîme les cailloux qui se détachaient sous leurs pieds.

Et à mesure qu'ils descendaient, le chemin devenait de plus en plus étroit et de plus en plus rapide.

— Nous aurions dû choisir un autre endroit, grommela encore don Ramire.

— Nous y sommes, capitaine, répondit le Borgne.

En effet, il ne leur restait plus que quelques pas à faire poiu" arriver au fond du ravin.

— Halte! cria enfin le Borgne.

— Enfin! ôoupira don Ramire. Maintenant nous n'avons plus qu'à attendre.

Il s'assit sur une pierre, tandis que le fanandel allumait une torche de résine dont il avait eu soin de se munir.

LE lUO.NDEZ-VOUS DE MINCIT

La lueur vacillante delà torche éclairait cette partie du ravin d'un'reflet sinistre.

Don Ramire regardait autour de lui et il n'apercevait que des pierres, des ronces et des branches d'arbre emportées et jetées là par les ouragans.

Certes, le chemin qu'il venait de parcourir ne lui paraissait pas des plus commodes, mais il était obligé pourtant de reconiaaître que nul endroit n'était plus propice pour conspirer.

Puis, comme il gardait le silence, le Borgne, qui venait de fixer sa torche entre deux grosses pierres, dit timidement :

— J'aurais bien pu faire de la lumière pour descendre, mais peut-être auriez-vous eu le vertige, capitaine...

Don Ramire ne bougea pas et continua à garder le même silence, comme s'il ne l'avait pas entendu.

11 retombait dans ses réflexijons et pensait aux fanandels qui ^n'allaient pas tarder à Darailre.

CARTOUCIH': 1549

Il voulait bien leur faire un beau discours et une belle harangue pour chauffer leur enthousiasme, mais il ne voulait pas se laisser déborder par eux.

— Ils seraient capables de courir sur-le-champ à Ilautvilly ! se dit-il. Pas de bêtise!... Tâchons d'(>tre adroit...

Et comme il ruminait toujours, il eut tout à coup un tressaillement de surprise.

— La main de Borgne venait de se poser doucement sur son épaule.

— Capitaine? Iit-il vivement.

— Qu'est-ce donc ? -

— On vient !

— Les nôtres ?

— Oui, les nôtres !... Oh ! ce ne sont pas les gendarmes, vous pouvez en être sûr!.. Puis, levant la main comme pour montrer le haut de l'abîme:

— Ecoulez, capitaine I reprit-il. Entendez-vous ?

— Oui! oui! répondit don Ramire.

Mais il n'entendait rien; car il n'avait pas l'ouïe aussi fme ni aussi exercée que le Borgne. Pourtant il était bien certain que celui-ci ne se trompait pas et que des gens descendaient vers eux, car des pierres ne cessaient de pleuvoir dans le ravin.

Et brusquement le bruit grandit, se rapprocha, puis des ombres surgirent, des ombres apparurent.

C'était un groupe de fanandels qui accouraient et qui tous avaient retrouvé pour la circonstance le fusil qui leur avait servi dans l'ancienne guerre contre les châteaux.

Tous se précipitèrent d'un bond vers leur chef, criant d'une seule voix:

— Vive don Ramire !... Vive le capitaine !... Mort aux seigneurs ! Mais don Ramire les avait apaisés d'un mot et d'un geste :

— Silence! fit-il, attendons nos amis...

Mais ils n'eurent pas longtemps à attendre. A chaque instant d'autres bandes d'hommes accouraient dans le ravin, et tous très pâles, très exaltés et brandissant leurs .'irmes, criaient à leur tour :

— Vive notre capitaine !... Guerre aux châteaux !...

— Est-ce que tout le monde est là? dit enfin don Ramire, la voix grave.

Il y eut un silence pendant lequel tous les fanandels semblèrent se compter du regard, et le Borgne, qui avait parcouru les rangs, dit :

— Oui, capitaine, tous nos amis sont là.

— C'est bien, répondit don Ramire.

Tous les fanandels à présent formaient un immense cercle autour de lui et du Borgne qui élevait sa torche dans sa main.

Le regard du capitaine allait de l'un à l'autre de ces hommes, et ils avaient dans les yeux un tel éclair homicide, on sentait qu'ils avaient une telle soif et une telle fièvre de carnage, qu'il n'était pas douteux qu'il ne dépendait que de lui de les mener très loin.

11 y eut donc un long moment de silence, puis enfin donRamhe prit la parole avec un accent solennel:

— Compagnons, s'écria-t-il, je vous remercie d'être accourus au rendez-vous que vous avait donné votre ancien capitaine... Mais avant de vous expliquer plus longue-

ment ce que j'attends de vous, je veux être certain qu'aucun d'entre vous n'a gardé contre moi un soupçon qui m'offense.

— Non, non, capitaine! clamèrent d'une seule voix les fanandels.

— Paix !... laissez-moi finir ! interrompit don Ramire toujours très digne et très noble. Jai appris qu'on avait murmuré après ma disparition et qu'on l'avait attribué à des motifs qui me blessent. Les uns ont dit que j'étais un lâche et que je m'étais enfui parce que je craignais la mort...

Don Ramire haussa les épaules, puis s'écria .

— Non, je ne crains pas la mort !... si je la craignais je ne serais pas ici... si je la craignais je ne serais pas en ce moment au milieu de vous !

Un frémissement courut dans les rangs des fanandels. Quelques-uns battirent des mains.

D'autres crièrent encore :

— Vive notre capitaine !... Vive don Ramire . Celui-ci, les bras croisés, souriait.

Il attendit que le calme fût revenu, puis la voix toujours aussi solennelle et aussi vibrante, il continua :

— D'autres ont prétendu que j'étais un égoïste... Us m'ont accusé d'avoir abandonné mes amis pour aller jouir en paix de mon butin... Eh bien, camarades, si parmi vous il y en avait encore un qui eût cette pensée-là, s'il y en avait encore un qui n'eût pas confiance en moi, continua leur ancien capitaine, qu'il sorte des rangs et qu'il le dise !...

Don Ramire, qui jouait très bien son rôle, venait, en prononçant ces dernières paroles, de relever la tête et de prendre l'attitude d'un homme indigné. Les fanandels s'étaient regardés, mais pas un n'avait soufflé mot. Don Ramire eut encore un sourire, mais cette fois un sourire ironique.

— Je vois, dit-il, qu'on a compris que l'on me. calomniait... je constate avec plaisir que l'on a fini par me rendre justice...

— Oui! oui! répondit on de toutes parts. Cependant un des fanandels venait d'élever la voix.

— Capitaine ! dit-il.

— Parle !

— Nous t'avons écouté... nous venons de te prouver que nous avions toujours confiance en toi... Maintenant qu'as-tu à nous dire?

— Écoutez ! fit à voix basse don Ramire.

Tous s'étaient \ ivement rapprochés, resserrant le cercle autour de lui. La torche, dont la flamme montait très haut, éclairait de ses lueurs sanglantes cette scène étrange.

— Camarades, dit le capitaine, vous m'avez tous vu à l'œuvre et vous savez comment j'ai traité les châteaux de vos seigneurs...

11 y eut des rires de joie parmi les fanandels.

— Vous vous souvenez du beau feu de Nérée?... Comme cela flambait bien!... C'était plus beau que le soleil !...

Les rires redoublèrent.

— C'était déjà la guerre, reprit vivement don Ramire, mais ce n'était que la guerre

CARTOUCHE l^^i

aux châteaux... Mais aujourd'hui je ne me contenterai plus de si peu, aujourd'hui il me faut davantage. Nous ferons bien encore la guerre aux châteaux, mais nous la ferons aussi à leurs maîtres, nous la ferons aussi aux seigneurs !... Une longue clameur lui coupa la parole :

— A mort le comte de Neréc !...

— A mort le seigneur de Beauval !

— A mort les barons de Hautvilly !

— A mort tous les gentilshommes!...

— Oui, à mort! sécria don Ramire la voix vibrante. Oh! vous pouvez être tranquilles et je vous promets que vous serez contents de moi!... Pas degrâce!. .

— Non ! non !

— Pas de quartier !

— Tous pendus !

— Et si vous voulez m'en croire, camarades, nous commencerons par celui qui a pendu les nôtres, nous commencerons par le comte de Nérée...

— Oui! oui! le comte d'abord! le comte le premier ! cria-t-on.

— Je veux accrocher moi-même sa tête à la porte d'honneur de son' château. Il y eut encore une explosion de rires et des trépignements d'enthousiasme.

— Car nous avons été trop bons, trop doux.. .Nous avons eu des faiblesses... J'aurais dû brûler Beauval !

— Parfaitement ! cria le Borgne.

— Cette fois, nous le brûlerons... Cette fois, je veux que votre revanche soit complète et que l'on se souvienne longtemps des compagnons de don Ramire...

— Et quand partons-nous? demanda un fanandel. Tout de suite?

— Oui, tout de suite ! tout de suite! répondirent cent voix. Le Borgne dit:

— Jetons-nous d'abord sur Hautvilly, nous verrons après. Cette idée souriait aux fanandels.

En elfet, le château de Hautvilly n'était pas loin.

On n'avait qu'à y courir sur-le-champ et demain l'on serait riche.

— A Hautvilly!.., à Hautvilly! répétèrent-ils tous.

Et l'œil enflammé, la face pâle, ils allaient se précipiter hors du ravin, 'quand don Rimire, qui commençait à ne pas être rassuré, leur fit signe de s'arrêter.

— Ah çà, s'écria-t-il, est-ce moi qui commande ici? Tous le regardèrent, mais pas un n'osa protester.

— A Hautvilly celte nuit, n'est-ce pas ? en campagne sur l'heure ? reprit le capitaine avec un accent ironique. 'Vous êtes fous... vous êtes des enfants... Mais moi j'ai une idée, j'ai un plan...

Tous le regardaient très étonnés Quelqu'un demanda hardiment:

— QueUe idée? quel plan, capitaine?

Don Ramire fut assez embarrassé par cette question, car il n'avait pas prévu que l'on osei'ait l'interroger.

Cependant il ne se déconcerta pas trop, et ce fut de l'air le plus naturel du monde qu'il répondit:

— Vous me demandez quel plan? Je ne puis pas vous le faire connaître en détail, car je l'étudié, je le médite encore... Ainsi qu'il vous suffise de savoir que s'il réussit — et il réussira, pardieu! — il nous permettra de frapper un grand coup et de nous emparer en même temps et à la même heure — vous m^entendez bien, à la même heure! — non seulement du château de Hautvilly, mais encore du domaine de Beauval et de la seigneurie de Nérée...

Il se mit à rire, regarda tout le monde bien en face, puis il ajouta avec aplomb :

— Eh bien, camamarades, que pensez-vous de ce coup de iilet?

Les autres le regardaient avec admiration, et si quelques-uns n'étaient pas contents, du moins n'osaient-ils plus le laisser paraître.

— Donc, si vous voulez m'en croire, reprit vivement don Ramire, que chacun cette nuit rentre chez soi... Mais tous debout à mon premier appel... Voilà la consigne.

Et d'un geste il les congédiait.

— Allez, camarades, au revoir!... à bientôt !...

:\Iais un fanandel qui avait des cheveiLX blancs venait de faire vivement quelques pas pour se rapprocher de lui.

— Capitaine, fit-il, la voix sourde et l'œil étincelant de colère, nous parlions tout à l'heiu^e de ceux des nôtres qui ont été pendus par le comte de Nérée...

— Eh bien, mon brave?

— Eh bien, l'un de ceux-là était mon fils!... Vous me comprenez, n'est-ce pas? vous comprenez que ma vengeance n'a pas le temps d'attendre...

— Compte sur moi.

- Et moi, capitaine, dit un jeune homme qui venait de s'avancer à son tour, j'avais un frère et ce frère a été sabré par les dragons...

— Et tu veux le venger aussi?

— 11 me faut une vie pour la sienne!

— Tu l'auras! dit don Ramire... Mais partez... Rentrez tous dans vos demeures avant le jour... Et bonne nuit, camarades !

Un quart d'heure après, le ruvin était redevenu déseit.

HALTVILLY DORT

Quelques jours s'étaient écoules, et Norbert, de même qu'il avait presque oubhé Choquart, avait fini par oublier aussi l'étrange rencontre qu'il avait faite.

CARTOUCIIP.

— Arme-toi, c'est l'heure t criait le iîorgiie.

D'ailleurs, il faut bien le dire, quaad lejeune gentilhomme avait raconté cette aventnre, il n'avait trouvé autour de lui que des incrédules.

Don Ramire revenant à llautvilly, même travesti Pt déguisé, cela devait naturellement paraître invraisemblable à tout le monde.

C'était d'abord à son père, qu'au rçtour de sa promenade avec Jean.nc. Norbert avait fait part de son étrange rencontre.

Mais le vieux baron ne l'avait même pas laissé achever, et sursautant détonneuicnt :

— Ah rà, ! qu'est-ce que tu me racontes là? s'était-il écrié dans un grand éclat de rire, Mais c'est de l'hallucination, mon cher, de ia folie, tout simplement...

— Pourtant je vous assure...

Liv. li»5

— Quoi?... que tu as vu don Ramire?

— Il me semble...

— Que tu as vu ce gueux, ce coquin, ce misérable ?...

— Oui, jai cru le voir.

— Allons donc!... Folie, te dis-je! pure folie!...

Et le vieux baron de Hautvilly s'était mis à rire de plus belle, puis passant les mains sur les épaules de son fils, il avait vivement ajouté:

— Voyons, mon cher Norbert, donne-toi donc la peine de réfléchir un peu... Tu ne sais donc pas ce que c'est que cet homme?

— Je sais que c'est un lâche! dit avec force Norbert.

— Oui, le dernier des lâches !... Oh! si c'était un de ces bandits qui dans leurs coups de main risquent le tout pom* le tout, un de ces sinistres aventuriers qui ont le courage de leurs crimes et qui savent quand il le faut, exposer leur peau et jouer leur tête, peut-être te parlerais-je autrement.

« Je te dirais alors : » Qui sait? Peut-être as -tu raison ei nous ferons bien de nous méfier et de nous tenir sur nos gardes. »

Mais quand il s'agit de don Ramire... de ce coquin plus poltron qu'un liè'STe... non, non, je ne puis te croire et ta rencontre me fait rire !...

Et le baron venait, en effet, de se reprendre encore à rire, ajoutant :

— Non, je vois bien que tu n'as pas pris la peine de réfléchir... Don Ramire !... Le vois-tu à lui tout seul faire le siège de notre château, emporter d'assaut nos murs et nous dicter ses lois !..,

— Comment, tout seul, mon père?

— !\Iais certainement, mon fllsi... Autrefois, don Ramire a bien pu jeter la terreur dans ce pays, incendier le château de votre ami le comte de Nérée et enlever comme otage M"' de Beauval, mais alors, je te le répète, il n'était pas seul, il avait avec lui une troupe de malfaiteurs, une bande de voleurs...

— Les fanandels...

— Oui, les fanandels!... Mais aujourd'hui il n'y en a plus, des fanandels!...

— Qu'en savons-nous ? fît Norbert. On ne les a pas tous pendus...

— Non, pas tous, mais ceux à qui l'on a fait grâce se sont d'eux-mêmes dispersés, d'eux-mêmes exilés, et ceux qui sont restés dans le pays se cachent si bien dans leurs repaires qu'ils n'oseront jamais en sortir...

Puis, frappant gaiement sur les épaules de sou fils, le vieux gentilhomme ajouta :

— Donc, mon cher ami, nous pouvons être parfaitement tranquilles; donc Hautvilly peut continuer à dormir sur ses deux oreilles, c'est moi qui te le dis !...

Et cette iucréduUté du père de Norbert avait été partagée par M. de Beauval. Pourtant, celui-ci, aux premiers mots du jeune baron, n'avait pu s'empêcher de tressafilir.

— Diable! don Ramire ici! s'était-U écrié, tandis que la behe Octavi«, qui déjà se voyait encore la proie du bandit, devenait plus blanche qu'un hnge.

Mais il s'était vite remis, et conime le baron de Hautvilly, il avait fini par dire :

— Non, c'est impossible, don Ramire est trop lâche!... Et puis il n'y a plus de fanandels...

CARTOUCHE iJoû

Quant au comte de Nérée, il s'était presque fâché contre Norbert.

— Ne me donnez pas une fausse joie, baron! s'était-il écrié le front livide et l'œil [Aehi de flammes. Ce misérable reviendrait nous braver encore I... J'aurais peut-être la chance inespérée de pouvoir le châtier et le punir!... Oh! non, ne me dites pas cela, baron!... Non, vous vous êtes trompé et cet homme est lom, cet homme m'échappe pour toujours !...

Et tous les traits horriblement contractés et de plus en plus blême et frémissant, le comte de Nérée, qui nourrissait contre don Ramirc une haine implacable et terrible, montrait à Norbert la plus haute tour de son château,

— Regardez là-haut, baron ! dit -il la voix éclatante. Je m'étais promis de l'accrocher là, si jimais il me tombait sous la main... Mais je n'aurais pas fait la sottise de le pendre tout de suite... Une mort trop rapide, c'est-à-dire trop douce, ne m'aurait pas satisfait... .Mais j'aurais voulu d'abord l'entendre hurler et le voir se tordre entre les mains de mes tortionnaires i...

Maintenant le comte riait, mais son rire était encore plus effrayant que sa colère.

Cependant don Ramire qui savait que Hautvilly, Chenneviùres et les autres pays d'alentour continueraient à conserver leur même physionomie tranquille et calme, commençait à se remettre un peu de sa chaude alerte.

Il avait envoyé le Borgne à la découverte, mais en se gardant bien de lui connaître ses craintes :

— Simple question de prudence, mon garçon, lui avait-il dit, car tu comprends bien qu'à la veille de livrer bataille un bon capitaine ne doit rien laisser au hasard.

Et le fanandel, qui avait fouillé le pays dans tous les sens et fait des lieues et des lieues, était revenu tout joyeux et criant :

— Capitaine, tout va bien !... Pas l'ombre d'un gendarme !... Le pays est désert... Les châteaux sont à nous!... Vivent les fanandels!..

— Bon! pensa don Ramire, maintenant complètement rassuré, cet imbécile de Norbert ne m'avait pas reconnu.

Et il se mit à arpenter la cabane, la tête baissée et l'air très grave, tandis que le Borgne, qui demeurait respectueusement à l'écJft, n'osait plus faire un mouvement de peur de le troubler dans ses réflexions .

Tout à coup don Ramire mit un beau geste de résolution.

— Nous attaquerons ce soir même ! s'écria-t-il, l'accent très lier, tandis que les yeux du Borgne luisaient de joie.

l^uis la voix brève il ajouta :

— As-tu le temps de prévenir les nôtres ?

— Oui..

— Va!... dans le ravin!... et à la même heure que la dernière fois !... Le Borgne était loin.

Il courut d'abord à perdre haleine, mais bientôt il s'arrêta, uron pour respirer, cfuoiqu'un autre en aurait eu besoin, mais pour s'assurer que tout était vide autour de lui et que personne ne pouvait le voir...

— Pas de gendarmes, c'est vrai, pensa-t-il, mais il pourrait y avoir par là quelque

garde, quelque espion des châteaux... Il s'étonnerait de me voir courir ainsi... Il ne faut pas donner l'éveil.

Comme on le voit, c'était un garçon prudent et avisé.

De plus, il connaissait aussi bien que Cboquart lui-même tous les chemins, tous les sentiers, tous les détours.

Où d'autres auraient cru ne pouvoir passer, il se glissait, se faufilait, abrégeait les distance^...

Quand il apercevait une cabane de fanandel il s'arrêtait encore et jetait sournoisement de rapides regards autour de lui...

Mais dans les plaines toutes nues, dans les champs tristes et désolés, c'était la plus profonde, la plus complète solitude.

Quelquefois seulement le Borgne apercevait au loin une silhouette qui ne l'inquif^tait guère. C'était une vieille femme qui ramassait du bois mort, ou un enfant qui faisai* paître une chèvre.

Sûr de n'être point vu, le Borgne ne faisait qu'un bond vers la cabane et son poing ne s'était pas plutôt abattu sur la porte que celle-ci s'entrebâillait.

Alors le front sombre, le teint très pâle et les yeux brillants comme s'il avait de la fièvre, un homme apparaissait.

C'était quelquefois un vieillard aux cheveux blancs et au front sillonné de rides, mais le plus souvent c'était un homme dans la force de l'âge et qu'on devinait très robuste malgré sen extrême maigreur.

— Arme-toi!... c'est pour ce soir !... à la même heure !... dans le ravin I criait le Borgne.

L'autre avait un cri sourd do joie, un éclair homicide dans les yeux, pendant que le Borgne disparaissait en trois ou quatre enjambées.

D'ailleurs, le jeune fanandel avait vraiment des jarrets d'acier. , Aussi la nuit n'était- elle pas encore tout à fait tombée qu'il était déjà de retour dans sa cabane.

Don Ramire remarqua qu'il n'avait pas une goutte de sueur au front ni un souffle plus fort que l'autre.

— Pardieul s'écria-t-il, voilà ce qui s'appelle une mission lestement remplie...

— On fait ce que l'on peut, capitaine, répondit modestement le Borgne.

— Et tout va bien ?

— Tout va bien pour nous, mais tout va mal pour les seigneurs, dit en riant le ieune fanandel.

Puis il ajouta :

— J'ai une soif!... une soif!... je me sens la langue collée au palais !...

— Bois de l'eau.

— 111e faut bien, dit le Borgne en se mettant la cruche sous le nez, mais c'est bien plat, bien fade, capitaine...

— Cette nuit nous aurons du vin.

— C'est ce qui me console.

— Et du meilleur,

— Le vin de Hautvilly 1

— Ktle vin de Nérée... et celui de M. de Beauval...

— Je me charge d'en vider quelques bouteilles à la santé des seigneurs...

— Maintenant causons.

— Oui, capitaine.

— Connais-tu Hautvilly?...

— Cela dépend.

— Comment?

— Si vous me parlez du village, je vous répondrai que j'en connais toutes les pierres.

— Non, je te parle du château.

~ Alors, c'est différent. Je n'en connais que les tours et les murs, comme tout le monde.

— Tu n'as jamais mis les pieds à l'intérieur.

— Jamais.

— Dans ce cas, tu es moins avancé que moi, pensa dom Ramire qui se rappelait les heures qu'il y avait passées en prison. *

Puis, il reprit tout haut :

— Il n'y a pas de brèche ?

— Non, capitaine.

— Les murs ont-ils tous la même hauteur ?

— Non, capiLaine. J'en connais qu'on escaladerait facilement.

— Combien de gens sont au service des barons de Hautvilly ?

— Je ne sais pas au juste, capitaine.

— A peu près ?

— Comptez trente.

— Peut- on les armer tous ?

— C'est probable, répondit le Borgne. Mais nous serons plus de cent... que pourront-ils l'aire ?

Mais don Ramire les sourcils froncés, venait de se camper devant lui et de le saisir fièrement.

— Ah (;à, drôle, s'écria-t-il, douterais-tu de mon courage?

— Ohl capitaine.

— Oserais-tu croire que lorsqu'on s'appelle don Hamire on compte le nombre de ses ennemis...

— Non, capitaine ! balbutia le Borgne qui se fit tout petit.

— Ils sont trente à Hautvilly!... Mais ils seraient mille que je ne reculerais pas d'une semelle!... Tu apprendras à me connaître!...

— Oh! je vous connais, capitaine!... je sais que vous êtes brave!..

Don Ramire eut un léger haussement d'épaules avec un sourire de dédain...

— Je ne t'interrogeais, reprit-il, le ton plus radouci, que pour savoir quelles mesiu'es j'avais à prendre. Car il ne s'agit pas seulement de vaincre, entends-tu bieal

— Oui, capitaine.

Mais il faut encore que la victoire ne coûte pas trop cher.

— Oui, capitaine!

(lARTOUCIIE

— Il faut ménager les siens et éviter l'effusion du sang de ses soldats... Dis, comprends-lu?

— Oui, capitaine! murmura le Borgne, toujours très humble. Et don liamire se tut.

Le fanandel venait de faire de la lumière, et dans la cabane, qui paraissait encore plus triste et plus sinistre sous cette clarté blafarde, l'ancien lieutenant de Cartouche s'était remisa marcher de long en large.

Il avait l'air de combiner son pian, mais de réalité il combinait sa trahison.

Il se disait que sitôt le coup fait, il ne serait pas si bête que d'aller s'exposer encore en faisant le siège de Beauval et du château de Nérée.

Non, Hautvill^' lui sufTirait, et quand il aurait f;''.; main basse sur l'argent et les trésors quil contenait, quand il aurait ainsi conquis une autre fortune qui lui permettrait d'aller vivre ailleurs de la vie opulente et large d'un grand seigneur, vite il filerait, laissant ses bons amis les fanandels s'arranger comme ils pourraient.

— 11 est probable que, cette fois, on ne se contentera pas seulement d'en pendre quelques-uns, se disait-il. Les seigneurs, outrés de cette nouvelle révolte, voudront faire un exemple encore plus terrible... Us n'auront pas assez de gibets pour y accrocher des cadavres, pas assez de billots pour y faire voler des têtes... Je m'en lave les mains... L'essentiel, c est que je m'en tire, et je m'en tirerai!...

Pourtant, don Hamire ne pouvait, en réfléchissant, se défendre d'un petit frisson.

S'évader et laisser ses amis aux prises avec les seigneurs, c'était bien; mais il ne fallait par donner l'éveil ni provoquer les soupçons des fanandels, car, dans ce cas-là, il savait bien qu'il ne sortirait pas vivant de leurs mains.

— Et il faut si peu de choses pour qu'on interprète mal vos intentions! se dit le bandit avec un sourire ironique.

Alors comment ferait-il? comment s'y prendrait-il?

Il y avait bien Jeanne dont il aurait voulu tirer une éclatante vengeance, mais il croyait à cette heure que le mieux était encore de ne pas s'occuper d'elle.

— Certes, une belle proie!.., une jolie part de butin ! ricanait le misérable. Mais elle criera, hurlera, se débattra... Donc, quel temps précieux perdu àfaire cette conquête!... Et puis, puis- je remmener, l'emporter avec moi ?... Non par Dieu!... 11 vaut donc mieux y renoncer, à moins que le hasard...

Don Ramire eut alors une pensée qui fit courir sur ses lèvres un sourire hideux.

Elle voulait dire : à moins que le hasard ne me la livre pour un instant, pour ([uelques minutes, le temps d'assouvir enfin mon effréné désir, l'ardente et brutale passion qui me brûle...

— Mais, je n'y pense pas et ne la cherche pas, se dit-il, voilà mon plan. La bataille engagée, les portes enfoncées, je cours au plus pressé et je pille !... Je prends le plus que je peux, bien entendu, et mes poches pleines, je profite du tumulte pour m'esquiver, je saute sur mon cheval, et bonsoir! ! ! Débrouillez-vous, fanandels !...

— 11 ne doit pas être loin de minuit, dit le Borgne étendu tout de son long sur le coffre.

CARTOUCHE 13:iO

Mais don Ramire ne l'avait pas cnleiidu, ou s'il l'avait entendu, n'avait pas daigné lui répondre.

Toujours le front incliné ei la marche lente, il continuait sa promenade à travers la cabane.

Il songeait à présent à l'attaque de Ilautvilly.

Serait-ce difficile?

Non probablement, puisqu'il y avait des murs aisés à escalader.

La mêlée serait-elle meurtrière, le combat dangereux?

Non encore, sans doute, car on ne trouverait là qu'environ trente hommes contre cent.

— Une bouchée pour nous! ricana don Rainire.

Mais soudain, son front qui venait de rayonner se rembrunit.

Les fanandels ne trouveraient en face d'eux que trente hommes, mais ces trente liommes auraient deux chefs très braves. Le vieux baron de Hautvilly passait pour avoir encore toute la fougue et toute la verdeur d'un jeune homme, et quant à Norbert, tout le monde savait qu'il avait le couiage d'un lion.

— Bah ! deux cpées de plus qu'est-ce que cela peut faire ! se dit don Ramire avec un haussement d'épaules. D'ailleurs il y a beaucoup à parier qu'ehes ne sortiront pas du fourreau, car lorsque nous tomberons là comme la foudre, tout le monde dormira les seigneurs comme les valets.

l^uis se frottant les mains, il cria:

— Tout va bien!... Est-ce qu'il n'est pas minuit?

Mais d'un bond, le Borgne venait de se remettre sur ses pieds, et la face radieuse, la main tendue, il répondit, la voix sourde:

— Si! si!... Ecoutez, capitaine!

— Quoi donc ?

— Ces bruits?...

l)on Ramire prêta l'oreille :

— Je n'entends rien, dit-il à voix basse. Puis, tout à coup il tressaillit.

Il entendait maintenant.

C'étaient des bruits très faibles, très légers, presque imperceptibles * — Ce sont eux ! dit-il

— Oui, les fanandels! répondit le Borgne.

Le capitaine était près de la fenêtre, il y plongea son regard. C'étaient bien les fanandels qui arrivaient au rendez-vous. A chaque minute, ils défilaient devant lui, quelquefois par petits groupes, mais le plus souvent isolés. Et sous le ciel bas et sombre et rayé d'une peliie pluie qui tombait depuis une heure, on voyait étinceler le fer des faux et les canons des fusils.

Don Ramire était resté derrière la fenêtre, comme s il se plaisait à les compter.

Mais bientôt il n'en passa plus. Ils étaient tous arrivés, tous à présent dans le ravin, d'où pourtant ne montait aucune rumeur, aucun murmure.

— Demain, je ne serai plus don Ramhe le chef de bande !... demain je serai riche! se dit le capitaine l'a'il étincelant de joie.

Il s'enveloppa de son manteau, mit vivement l'épée nue à la main, puis sortit suivi du Borgne qui poitait un fusil sur son épaule.

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