‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 6 sur 100 · SUITE DU PRÉCÉDENT · texte numérisé non relu

SUITE DU PRÉCÉDENT

Le capucin se renaît le jour même chez l'abbé, qui demeurait dans le quartier de Rhodez appelé la Cité. Il trouva l'abbé, comme d'ordinaire, très souffrant, et très vivant néanmoins, c'est-à-dire très actif, et jouissant d'une grande vivacité d'esprit. Il demanda à l'entretenir en particulier.

Il aborda la question sans ambages.

— Monsieur l'abbé, lui dit-il, je sors de l'évêché, Monseigneur avec une modestie digne des âges antiques, après avoir déploré que sa jeunesse et son inexpérience ne lui permissent pas d'être à la hauteur de l'importance de sa mission, m'a dit qu'il voyait avec une certaine inquiétude l'aiïaiblissement progressif des facultés de son premier vicaire, M. l'abbé Bérard. Monseigneur a ajouté qu'il avait songé à vous pour remplacer ce dernier.

M. Armand de X... rougit de surprise et de plaisir tout à la fois. — Le père capucin poursuivit :

— Monseigneur espère que vous agréerez ses offres; cependant, avant de vous appeler au vicariat, il a cru devoir vous prévenir. L'état de votre santé ne mettrait-il pas obstacle aux vœux de Sa Grandeur?

— Aucunement, mon père; sans doute la charge que j'aurai à remplir pèsera d'un poids fort lourd sur mes épaules, mais Dieu ne m'a jamais refusé la force nécessaire à son service. C'est en Dieu, c'est dans le mérite de Jésus, portant sa croix, que nous puisons l'énergie nécessaire à l'accomplissement du devoir. Celui qui fait le bien peut dire comme saint Paul : « Je n'y ai aucun mérite ! » Rien de bien n'arrive sans la permission ou l'aide de Dieu, mais avec Dieu le plus humble peut s'élever aux plus hautes fonctions.

Le père François reprit :

— Votre gastrite, Monsieur l'abbé, n'exige-t-clle point des soins particuliers et de chaque jour?

Armand de X.., habitué aux sous-entendus du langage clérical, ouvrit l'oreille et devina où le capucin voulait en venir,

— Vous voulez parler des soins que me donne ma sœur Jeanne ? demanda-t-il. • — Oui, Monsieur l'abbé.

— Ils me sont nécessaires en effet, mon père.

— Vous sont-ils indispensables ?

— Dieu le sait!...

— Avant d'accepter la démission de M. l'abbé Bérard, et de le prier de vous céder l'appartement qu'il occupe au palais, Monseigneur désii^e savoir si vous consentez à vous séparer de votre sœur.

— Pourquoi cela? fit Armand avec vivacité.

— Parce que Monseigneur ne juge pas convenable que voire sœur, malgré sa piété bien connue, habite à l'évêché.

Le visage de l'abbé s'assombrit visiblement et il y eut un silence laissé à la reflexion.

« Pourquoi l'évêque écarte-t-il ma sœur? Obéit-il à un sentiment personnel ou à la pression de ses conseillers intimes, ou encore aux cancans du public?

« J'ai des envieux, ma sœur a des jaloux peut-être... L'éclat de sa beauté nuit sans doute à sa réputation de piété et l'aflection qui nous unit prête à des interprétations fâcheuses...

« Mais si je refuse?

« C'est rébellion... et pour des raisons suspectes. Tombé en disgrâce, Rhodez ne m'est plus habitable.

« Et si j'accepte?...

« "Vais-je renvoyer ma sœur à la maison paternelle ? Que lui dire ? Comment demander à sa tendresse ce nouvean sacriHce?

Ainsi pensait Armand de X... son front pâle dans la main, les yeux baissés. Le père François, en le regardant à la dérobée, attendait sa réponse. L'abbé lui dit enfin :

— Je suis prêt à obéir à la volonté de Monseigneur. Un refus de ma part serait une action coupable.

— Ce n'est pas un ordre, c'est une offre qui vous est adressée, fit observer le moine.

— Les désirs de Monseigneur doivent être des ordres pour moi. Je vous autorise donc, mon père, à porter à Sa Grandeur l'expression de ma reconnaissance et de mon empressement à la servir.

A ces paroles prononcées dun ton sec le capucin ne crut avoir rien à répondre; il se leva pour se retirer. L'abbé le retint.

— Pardon, lui dit-il, permettez-moi une question.

— Je vous écoute, Monsieur l'abbé.

— Entre-t-il dans l'intention de Monseigneur que ma sœur quitte Rhodez?

— Mais non, mais non, fit le capucin avec vivacité. Mademoiselle de X... peut prendre un appartement sur le Terrai.

Le Terrai est une grande rue qui conduit à l'évêché.

— Monseigneur, reprit le moine, serait au contraire très heureux de voir une personne du mérite de mademoiselle Jeanne de X... fixer sa résidence à Rhodez.

L'abbé Armand se rasséréna et parut convaincu de la sincérité du moine.

— Très bien, répondit-il; je suis ainsi, mon père, très heureux d'apprendre tout ce que vous aviez à me communiquer.

A la suite de cet entretien, l'abbé fut élevé à la dignité de grand vicaire, quitta son modeste séjour pour celui du palais épiscopal et loua sur le Terrai une maison pour sa sœur.

Jeanne ne laissa rien paraître de la peine que lui causait cette demi-séparation et ne parut que se réjouir de l'élévation de son frère. Celui-ci allait la voir très souvent et elle-même venait aussi au palais. Malheureusement ces visites n'auraient pu sans imprudence être très fréquentes.

— Que son frère aille chez elle, disaient les dévotes, rien de plus naturel; mais qu'elle aille souvent au palais, rien de moins convenable.

« Malgré sa haute piété, Monseigneur est trop jeune pour ne pas prêter le flanc à la calomnie.

— Il paraît, disait une autre, que Monseigneur par ses bontés encourage mademoiselle de X... à venir à l'évêché. Il veut, dit-il, lui rendre moins sensible la séparation qu'il a exigée. Il n'est sorte d'attention aimable qu'il n'ait pour elle. Il a donné des ordres à son jardinier pour lui envoyer des primeurs de son jardin et des raretés de ses serres, et cependant à la maison de mademoiselle de X... attient un des plus beaux jardins de Rhodez.

— Mais c'est lui, reprenait une troisième, qui lui a choisi la maison qu'elle occupe. Il l'a visitée et la connaît de la cave au grenier. Comment une jeune fille de vingt ans peut-elle sans crainte demeurer seule dans une grande maison? Ne vous semble-t-il pas qu'il eût été préférable qu'elle prît pension chez quelque bourgeois honorable? Cela, vous le pensez bien, prête aux mauvaises langues, et vous savez sans doute, mesdames, ce que l'on dit déjà ?

— Non, non ; que dit-on, je vous prie?

— Qu'il a désiré l'avoir près de lui, et que l'abbé a acheté sa place de grand vicaire par cette complaisance.

— Complaisance est charmant!... C'est une singulière complaisance. Mais mademoiselle Jeanne est donc complaisante aussi, elle?

Et chacun de rire.

Bientôt dans les conversations rhutenoises les noms de l'évêque et de la jeune demoiselle se rencontrèrent souvent. On prenait un malin plaisir à ce rapprochement, on ne parlait plus de l'un sans dire un mot de l'autre.

Armand de X... l'ignorait-il?... Ce qui est certain, c'est que Jeanne ne s'en doutait point.

Un incident se produisit qui donna un nouvel essor aux calomnies.

Un peintre célèbre ayant été appelé à l'évêché pour le portrait du prélat fut frappé delà beauté de Jeanne et, ayant à composer un tableau pour une chapelle de la cathédrale, il pria mademoiselle de X... de poser pour une des saintes qu'il avait à représenter. Le portrait de Jeanne exposé à la dévotion des fidèles souleva de nombreux murmures, et l'on vit les dévotes déserter la chapelle. L'évêque le sut et en marqua son mécontentement et maintint le tableau à sa place ; mais, les fidèles continuant à s'abstenir de prier devant le portrait de Jeanne, l'évêque le fit enlever et transporter dans son appartement.

Ce fut bien pis et le gros mot fut lâché : « Il a voulu avoir pour lui seul le portrait de sa maîtresse. »

Six mois ne s'étaient pas écoulés, et c'était l'opinion générale, que l'évêque de Rhodez avait pour maîtresse la sœur de son grand vicaire.

Il ne s'agissait plus dans le camp des dévotes que de trouver une personne assez hardie, assez dévouée, disait-on, pour rapporter à Jeanne ce que l'on disait d'elle.

Du côté des hommes cette jeune fille comptait aussi de nombreux ennemis. Tous ceux qui avaient conçu l'espoir de lui faire la cour et avaient dû. l'abandonner

Le moine assommé gisait sur le cliemin.

étaient au premier rang. La rancune d'un amoureux écondiiit ne pardonne pas.

Alors s'organisa le fameux système d'espionnage que l'on connaît. L'évéque, son grand vicaire et Jeanne de X... furent mis en surveillance par plusieurs espions volontaires de l'un et l'autre sexe. Ces reptiles se glissèrent jusque chez la demoiselle, pour y corrompre la servante et le jardinier. Ne .pouvant rien arracher à ces domestiques qui paraissaient fort étonnés de leurs questions, ils ne s'en remirent plus qu'à leurs yeux et à leurs «oreilles.

Jeanne fut suivie dans les courses et les rares promenades qu'elle se permettait, et,

IjIV. 143. Fayard Frères, édite

le soir, la nuit même on monta la garde pour voir si quelqu'un après l'heure du couvre-feu s'introduisait chez elle ou si elle sortait en cachette, la nuit, pour se rendre à i'évêché.

Ni la pluie ni le froid ne découragèrent ces intrépides curieux et curieuses.

Enfin tant de peines parut être couronnée de succès.

Une nuit on put voir Jeanne sortir de chez elle et se rendre au palais épiscopal, où elle pénétra non par la grande porte, mais par une porte de service, qui n'avait point de concierge, et qui était ménagée dans une des ailes de l'édilice.

Premier succès 1

On en obtint encore d'autres non moins concluants.

— Savez-vous, mon voisin, ce que j'ai vu cette semaine passée?

— Je ne m'en doute pas.

— Quelque chose d'inouï, d'incro3''able, un vrai mystère qui mettrait tout' Rhodez en révolution s'il était connu.

— Qu'est-ce donc?

— Je veux vous le confier, mon cher voisin, mais sous le sceau du secret absolu.

— Pour les secrets, vous le savez, mon ami, je suis une tombe, et vous pouvez parler.

— Depuis longtemps je me doutais de quelque chose d'anormal et d'immoral, etje guettais. J'eus de la peine, je l'avoue, j'y usai toute ma patience, et risquai de compromettre à la fois ma santé et la paix de mon ménage,^ car je fus obligé de déserter la nuit, et pendant une semaiaev te lit conjugal.

— Enfin qu'avez-vous déconvert?

— Posté à l'angle de la me du Terrai et âe l'évêeÎEéy |'aî vu wm ombre.

— Un fantôme?

— Je ne crois pas aux fantômes. J''ai vu un homme se glisser comme une ombre noire dans la maison de mademoiselle Jeanne de X... Vous m'entendez?

— Ah! ah! j'y suis, etje crois bien que vous n'êtes pas le seul qui l'ayez vu.

— C'était toujours entre onze heures et minuit. Mais j'ai voulu m'assurer si cet inconnu mystérieux demeurait dans la maison de mademoiselle de X.., etje demeurai toutes les nuits en factioa. Convenez, mon voisin, que j'ai du courage.

— Un courage étonnant, cher ami, héroïque; et qu'avez-vous appris?

— Je ne regrette pas la peine que j'ai prise. Mes efforts ont été couronnés d'un plein succès. Entre trois et quatre heures du matin, j'ai vu sortir mon inconnu. J'en fus tellement saisi d'abord que je ne pensai pas à le suivre. Plus tard le temps devint trop clair, je craignais de me découvrir.

— Mais quelle direction prenait-il?

— Attendez donc! Il retournait sur ses pas, et se dirigeait vers le palais épiscopal.

— Ah!

— Et, finalement, j'ai découvert que l'homme en manteau noir qui visitait la demoiselle...

— ' Était son frère?

■ — Je ne sais pas.

— Mais cependant?

— Je ne sais pas ; tout ce que je puis dire, c'est que c'est une personne de l'évêché.

— Mais si ce n'est pas l'abbé Armand?

— Écartons cette idée, cher voisin; un frère!... songez donc, à pareille heure... ce serait un inceste!...

— Un inceste!... àRhodez!... qui l'eût cru?

Mais pourquoi s'arrêter à semblable horreur? Il se peut que ce soit une autre jcrsonne. L'abbé Armand, ne l'oubhons pas, est un valétudinaire et sa santé s'oppose à ces courses nocturnes.

D'ailleurs il peut se rendre clicz >a sœur le jour quand il lui plaît.

— Alors qui soupçonnez-vous?

— Je ne soupçonne personne.

— Vous le dites.

— A révêché, je ne vois q\ie des vieillards.

— Justement.

— Ciinnnent l'entendez-vous?

— (jueles vieillards ne sont point si entreprenants, et ne courent point le guilledou la nuil.

— 11 n'y a qu'un jeune homme à l'évêché.

— Je le sais, et mes soupçons ne sauraient s'égarer sur lui. Monseigneur, pour tous les fidèles, est et doit être un saint.

— Je suis de votre avis, mon voisin.

— Et les deux interlocuteurs se retirèrent convaincus que l'homme mystérieux était l'évêque. Le bruit s'en répandit et ne tarda point à arriver aux oreilles du pèrs François. Le moine en fut indigné tout d'abord et le repoussa, mais sa consistance l'obligea à le prendre en considération. Il se hasarda à en parler aux intéressés. Certain d'être mal accueilli de Monseigneur, il s'adressa d'abord à mademoiselle Jeanne.

Aux premiers mots d'ouverture, celle-ci se révolta et protesta énergiquement. Personne, môme son frère, ne venait chez elle pendant la nuit.

Sans se décourager, le capucin se rendit chez l'abbé Armand, et avec des précautions diplomatiques parvint à lui répéter ce qui était déjà un bruit public.

L'abbé en parut très affecté, mais répondit que sa santé ne lui permettait point de sortir le soir, encore moins la nuit.

Enfin le père François insinua à l'évêque que la présence de mademoiselle de X... dans le voisinage de l'évêché prêtait à des suppositions calomnieuses. Monseigneur comprit très bien, mais fit la sourde oreille.

11 se contenta de répondre que son clergé était au-dessus de la calomnie et qu'il serait indigne de lui de prêter l'oreille au mal que les impies ont toujours dit des prêtres.

Malgré cette apparente indifférence, l'évêque fut vivement iinpressienné de ce que lui révélait son conseiller intime, et l'on verra bientôt que ce n'était point sans • aison.

TOUT s'explique.

Un soir de novembre, vers dix heures, le bourgeois indiscret qui s'était donné la mission de surveiller la maison de Jeanne de X... eût pu voir y entrer, par une petite porte percée dans le mur du jardin, deux hommes aux allures inquiètes. Le premier venait de l'évêché ; le second, de l'intérieur de la cité.

Tous deux pénétrèrent dans la maison comme chez eux, avec une clef qu'ils avaient en poche, et presque en même temps se trouvèrent réunis dans une petite chambre close et discrète comme un cabinet d'affaires. Un grand feu brûlait dans la cheminée aux coins de laquelle ces deux personnages étaient assis.

Le premier, vêtu de noir de la tête aux pieds, était un homme d'une quarantaine d'années. Son visage blême et ravagé par la variole, son nez en bec de perroquet chargé de lunettes bleues, lui donnaient un air peu avenant.

Le second au contraire, jeune homme d'une vingtaine d'années, était mis avec recherche et était d'une physionomie à la fois séduisante et distinguée.

Après s'être réchauffé à la flamme claire de larges bûches de hêtre, le premier levant les yeux vers la pendule, murmura :

— Dix heures ! Il est temps.

— Il se leva et prit un petit sac d'étoffe noire, qui rendit un bruit métallique. II est étonnant, dit le jeune homme, qu'il ne soit pas encore ici. Je vais l'attendre

qu'il soit là ou non. Mais veuillez me prévenir dès que le moment sera venu,

— Oui, Monseigneur.

— Combien de temps pensez-vous que je doive patienter ?

— Je l'ignore.

— Le travail est commencé.

— Oui, mais il peut se prolonger plusieurs heures.

— Il faut cependant que tout soit fini avant le jour, fit l'évêque avec un mouvement d'impatience.

Le docteur s'éloigna et entra dans la chambre de Jeanne.

A la lueur d'une veilleuse, posée sur une table de nuit, il entrevit la malheureuse fille, pâle et mordant ses draps pour étouffer les cris que lui eût arrachés la iouleur.

— Eh bien ? fit-il.

— Je souffre, gémit Jeanne.

— Voulez-vous vous lever ? Gela vous soulagera, reprit le médecin.

— Non, non, répondit mademoiselle de X... Je ne veux pas dans l'état où je suis.. Après un silence :

— Mon frère ? demanda-t-elle.

— Il n'est pas encore arrivé.

— Et lui ?

— Il est ]à.

— Grand Dieu 1 que va-i-il se passer ici et que ne suis-je morte 1

— Calmez-vous ; votre délivrance est prochaine, mais passez un peignoir et restez debout, cela vaudra mieux pour votre état, et vous souffrirez moins. Y consentezvous ? Je vais m'éloigner un instant.

- — Essayons, répondit Jeanne.

Le docteur rejoignit l'évêque, qui, soucieux, se promenait à grands pas dans ]a chambre et qui, à sa venue, tressaillit de nouveau.

— Déjà ? fit-il.

Non, Monseigneur, pas encore, répondit le docteur.

Et il expliqua pour quelle raison il était revenu sur ses pas.

Cependant l'abbé Armand pénétrait chez sa sœur

— Eh bien ! fit-il, où en sommes-nous ?

— Je souffre.

— Est-ce pour cette nuit ?

— Oh ! certainement, et le moment de l'expiation est arrivé. . . du moins pour moî.

— Et moi ? fit l'abbé avec vivacité. Crois-tu que je ne souffre point ?

— Armand ! comment la pensée du crime est-'slle entrée chez nous ? Nous étions si heureux autrefois, frère et sœurs innocents.

— Tais-toi, malheureuse, répliqua l'abbé d'une voix irritée, le crime ne vient pas de moi. La vertu n'engendre pas le péché, le péché vient du démon.

« Pourquoi m'as-tu tenté par l'éclat impur de tes yeux? Pourquoi as-tu jeté le trouble dans mon cœur et fait courir du feu dans mes veines ? Pourquoi ta beauté est-elle semblable à ces belles fleurs qui ne sont que des poisons ?

« Ces charmes, dont tu étais fière, à qui les devais-tu si ce n'e&t à l'auteur du mal ?

— Et vous, Armand, pourquoi avoir écouté l'esprit du mal? Comment des famiharités innocentes se sont-elles changées en de coupables privautés ? Vos souffrances ont été pour moi une amorce trompeuse ; vous avez tendu un piège à ma pitié. Oh ! ne dites pas que le démon parlait en moi quand la compassion faisait battre mon cœur ! Mon Dieu ! que je souffre ! Et pas un mot de consolation ne tombe de tes lèvres, Armand. Que vais-je devenir ainsi abandonnée ?

— N'as tu pas d'appui plus solide que le mien ? Ne va-t-il pas venir pour essuyer tes larmes?... Tais-toi, malheureuse, cesse de te plaindre. Si je n'étais prêtre, je t'aurais tuée. Tu as allumé en moi un enfer de jalousie... car je t'aimais, comme jamais femme ne fut aimée.

— Oh ! grâce I cria Jeanne tordue par la douleur.

« Le médecin ! implora-t-elle ensuite à voix basse... Appelle le médecin.

— Il est ici.

— Oui, là... fit Jeanne en indiquant la chambre, où le docteur venait de se retirer. L'abbé Armand alla frapper à la porte de la petite chambre.

Le médecin parut aussitôt.

— Jeanne vous demande.

— J'y vais, monsieur; laissez-nous, je vous prie, et attendez-moi. Je vous avertirai dès que vous pourrez reparaître.

— Monsieur, dit Jeanne au docteur, je crois avoir besoin de vous.

— Ah ! vous voilà enfin, fit l'évêque d'un ton aigre.

— J'ai appris à vous céder le pas en toute chose. Monseigneur, répliqua l'abbé.

— Point d'aUusion au passé, je vous prie.

— Le présent parle assez haut en efîet.

^- Un si grand coupable doit apprendre à se taire, monsieur de X... Il n'a pour Cbta, qu'à mesurer l'étendue de ses crimes.

— Monseigneur m'avait accoutumé à quelque indulgence. Mon crime lui parut moins énorme tant qu'il servit d'écran à ses fautes.

— Pas d'insolence, abbé !...

— Un peu d'indulgence, Monseigneur. Pour pénétrer ici, il vous a plu de marcher dans mon ombre, vous m'avez accompagné d'abord.

— Je vous surveillais. Monsieur. Je doutais que ce fût vous... à unepareille heure. Je vis passer une ombre, je la suivis pour savoir ce qu'elle était.

— Mais, lorsque je sortis d'ici, vous auriez pu me suivre encore.

— Je vous avais pris pour un laïc et ce fut votre sœur qui me détrompa : « Qocn ! Armand, c'est encore toi! fit-elle.

— Mais vous. Monseigneur, vous ne l'avez pas détrompée, et lorsque votre fourbe fut découverte par elle, vous avez eu recours à l'intimidation.

— Ne fallait-il point éviter le scandale, comme à cette heure?

— Maintenant ce sera difficile. Monseigneur. J'ai été averti trop tard. Il y a six mois, tout était réparable encore. Mais depuis longtemps je ne voyais plus Jeanne et je ne fus instruit du danger que lorsqu'il était imminent et presque irrémédiable.

— A cette heure le secret nous appartient encore, mais le soupçon s'est glissé jusqu'à nous, et de tous côtés les regards se tournent vers l'évêché. Avec quelle avidité l'esprit d'impiété s'emparerait d'un tel malheur pour calomnier la sainte Église. A tout prix il faut garder ce secret.

— Je le sais, dit l'abbé baissant la tête et fronçant le sourcil, d'un air résigné, et sombre tout à la fois.

— A^ous avez bien réfléchi, l'abbé, à cette éventualité?

— Oui, Monseigneur.

— Nous pourrons être obligés de prendre des mesures cruelles... plus cruelles encore pour moi, ou pour vous que pour Jeanne.

— C'est la fatalité!...

— Ne prononcez pas ce mot impie.

— Par quelle expression puis-je le remplacer? Dirai-je, c'est la Providence qui le veut?

— Rien n'arrive sans la permission de Dieu, monsieur l'abbé, dit le jeune évêque, Dieu a permis au démon de nous tenter, nous avons succombé, demandons-lui pardon, éprouvons de nos fautes un repentir sincère et notre âme recouvrera sa candeur.

— Attendu us pour cela, Monseigneur, dit l'abbé, que nous ayons achevé notre triste besogne.

— Écoutez!... Ecoutez!..

— Des cris... ^

— Oui. La douleur l'a vaincue. Pourvu que nul autre que nous n'ait entendu ces cris !

L'évêque était devenu pâle de saisissement.

Malgré sa sécheresse de cœur affectée, il aimait toujours Jeanne, et ces plaintes avaient chez lui un douloureux retentissement. Mais il était jeune, et la vanité de la jeunesse le contraignait à se mon'rer plus dur qu'il ne l'était. Envers les femmes rien déplus dur qu'un jeune homme; la peur de paraître faible, le désir de se montrer esprit fort, étouffent en lui toute pitié, le rendent féroce.

L'amant de Jeanne n'était pas plus mauvais qu'un autre.

Pour arracher celle-ci aux flammes d'un incendie, ou aux flots d'un torrent, il eût volontiers risqué sa vie; il eût donné son sang pour prolonger son existence, mais il l'eût étouffée sous ses pieds plutôt que de supporter pour elle une humiliation.

Ces cris le poignaient et lui faisaient peur.

La conversation en demeura interrompue ; inam^obiles, muets, tous deux attendaient l'événeiaient.

Au bout d'un temps que nous ne saurions préciser, mais qui leur parut un siècle, le docteur entc'ouvrit la porte et dit :

— La mère est délivrée heureusement, et l'enfant est né viable. Pas de réponse.

Il repoussa la porte et retourna près de l'accouchée, considérant la première partie de sa mission comme terminée et prêt à exécuter la seconde»

LA riESOLUTIOiX SUPREME DE L ABBE ARMAXD.

Après un long silence :

— Nous rendons-nous auprès d'elle, monsieur de X...? demanda l'évèqu':".

— Ensemble! se récria l'abbé.

— Eh bien, séparément et l'un après l'autre.

— Non plus. Monseigneur. Moi du moins je m'ab.-tiendrai.

— Quoi ! la laisserons-nous à cette heure sans une parole de consolation?

— Si j'en pouvais trouver une, ut l'abbé avec vivacité, je m'empresserais delà lui porter... mais, hélas! quel baume verser sur une pareille blessure?...

« Jeanne! Jeanne!...

L'abbé tomba à genoux et, les mains sur le visage, se prit à sangloter. Pardonnemoi !Ya, je le sens, je ne survivrai pas longtemps à notre infortune, et le coup dont

tu vas mourir m'a atteint mortellement. Ah! j'ai été lâche et traître, puis pendant un temps je fus impitoyable, mais je n'ai pu changer mon cœur en marbre et je ploie sous le faix du crime et du malheur!

Monseigneur, il y a dans la vie des minutes qui transforment notre nature. Je ne sortirai plus d'ici le même homme que j'y suis entré.

Oh! j'ai été bien dur pour ma pauvre Jeanne; maintenant, si j'allais près d'elle, ce serait pour lui demander pardon, et mourir à ses pieds.

— Allons, monsieur l'abbé, allons, il faut montrer plus de courage. Vous ne parlez que de mort. Votre trépas ne changerait rien à la situation. Votre faiblesse et votre délire m'effrayent. Vous feront-ils oublier tous vos devoirs ? Il faut vous souvenir que vous êtes un dignitaire de l'Église et ne pas vous compromettre. Remettez-vous. Si Jeanne ne vous pardonne pas en ce monde, vous avez l'éternité pour vous réconcilier avec elle et Dieu vous pardonnera.

— Ah I vous avez beau dire!., faisait Armand de X*** en étouffant ses sanglots dan^ son mouchoir.

L'évêque le regardait avec un mélange de pitié et d'impatience. Quelle résolution tirer d'un homme dans un pareil état ?..

— Reprenez vos sens, monsieur; disait-il. Nous avons besoin de tout notre sangfroid. Le jour va venir. Et nous allons regagner le palais. Allez-vous sortir avec cet air décomposé, et ces yeux rougis ?..

Mais Armand n'entendait rien. Le remords et le chagrin l'avaient terrassé. Il demeurait les genoux et le front sur le parquet. Trop longtemps il s'était raidi. Le dernier ressort de son énergie morale venait de se briser aux cris d'angoisses de Jeanne.

L'évêque avait beau se dépiter, Armand ne l'entendait point.

Le jeune seigneur perdit patience.

Il saisit son complice au collet et le secouant vivement :

— Armand ! cria-t-il. Relevez-vous. Voulez-vous dire adieu à votre sœur ?

— Lui dire adieu ? répéta M. de X*** troublé et comme éperdu.

— Oui. Vous n'en avez plus que le temps.

— Mais, fît le misérable en se levant, que voulez-vous dire ?..

— L'avez-vous oublié ? Cela n'a-t-il pas été décidé entre nous ?.. Demain Jeanne aura quitté Rhodez.

— Mon Dieu ! Lavoir en ce moment...

— Voyons, décidez-vous, fit durement le jeune prélat. Le temps presse.

— Mais que lui dire ?...

— Tout ce que vous voudrez.

— Oh ! se récria Armand, cela vous est bien égal que je la tue ? Mais chargez-vous de ce dernier crime, ce n'est pas moi qui en un pareil moment, alors que chez elle toute la nature est ébranlée, irai lui dire que demain elle sera mise en voiture et transportée, exilée, loin d'ici.

— Eh bien, ne lui dites rien. Au fait cela n'est pas nécessaire, répondit l'évêque; et, puisqu'elle a besoin de repos maintenant, laissez-la tranquille.

L'abbé se dirigeait lentement vers la porte.

Jeanne de X"* était morte.

— Où allez-vous? reprit le jeune seigneur. Vous avez un air effrayant à voir Tenez, réflexion faite, au lieu d'aller lui faire une scène, vous feriez, mieux de vous en retourner avec moi. — Venez-vous?

Armand, hébété de douleur, s'arrêta indécis.

Puis tout à coup, prenant une résolution, il se dirigea vers la chambre de Jeanne.

Le médecin était parti et la chambre n'était pins éclairée que par une veilleuse.

Armand s'avança lentement jusqu'à peu de dislance du lit; il se mit à genoux et dit avec l'accent d'une affliction sincère :

Liv. 144.

Eajard Frôres, éditeurs.

— Jeanne, je viens te dire à genoux que je me reconnais seul couperble et que j'éprouve de mon crime un profond repentir. Adieu, Jeanne, ma sœur bien-aimée, adieu I...

Jeanne voulut répondre et fit un effort pour se tourner vers Armand, mais déjà celui-ci s'était relevé et avait gagné la porte.

L'évêque le prit alors par le bras et l'entraîna dehors, en le soutenant, car ses jambes le portaient à peine.

Ils sortirent de l'habitation par une porte du jardin. Ils étaient vêtus en laïques et couverts chacun d'un long manteau, dont ils ramenaient le collet sur leur visage. Ils savaient qu'ils étaient espionnés et prenaient leurs précautions en conséquence; mais quand ils arrivèrent en face de la petite porte par laquelle ils rentraient d'habitude, ils virent un inconnu qui s'en éloignait en les regardant

Le jour suivant, l'abbé Armand fut retenu au lit par une forte fièvre ; il ne put se lever que dans la soirée. Il se rendit alors chez l'évêque et lui dit d'un ton ferme :

— Monseigneur, je viens implorer de Votre Grandeur une dernière faveur.

— Laquelle ? demanda le prélat.

— D'accepter ma démission de grand vicaire.

— Eles-vous fou, monsieur ? Un de ces jours vous serez proposé pour être évèque.

— Monseigneur, reprit l'abbé, je vous prie de me pardonner, mais ma résolution est irrévocable. Je vais entrer au couvent de la Trappe, pour y faire pénitence.

Le jeune évêque réfléchit un instant.

— C'est bien, monsieur l'abbé, je ne puis contrarier votre vocation. Votre démission est acceptée, mais elle ne sera rendue publique que dans quelques jours. Il ne convient pas que votre départ de Rhodez coïncide avec celui de votre sœur de façon à frapper les esprits, et inquiéter les malveillants. Nous dirons donc que votre santé toujours chancelante ne vous permet pas de porter plus longtemps le poids des affaires. Le père François lui-même n'en saura pas davantage.

Quinze jours plus tard la détermination d'Armand de X*** était rendue publique. L'abbé avait tenu parole et était allé frapper à la porte d'un monastère de l'ordre des Trappistes.

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