‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 51 sur 100 · SEIGNEURS ET FANANDEL · texte numérisé non relu

SEIGNEURS ET FANANDEL

A l'heure où dans le sinistre ravin, les fanandels se préparant au pillage, acclamaient d'une seule voix, leur chef, le capitaine don Ramire, jamais le village de Hautvilly n'avait eu un aspect plus farouche et plus lugubre dans les ténèbres et le silence mystérieux de la nuit.

Pas un signe de vie, pas une lumière, pas un écho. Seuls, perchés sur les toits de chaume des cabanes ou sur les branches des arbres qui bordaient les routes, les hiboux et les chouettes hurlaient sinistrement.

L'antique château était aussi plongé dans une paix profonde et dormait, comme avait dit le vieux baron, sur ses deux oreilles.

.Mais il n'y avait pas bien longtemps qu'il s'était endormi, car M. de Beauval et Octavie étaient venus en compagnie du comte de Nérée pour y passer quelques jours, et la veillée s'était prolongée bien plus tard que d'habitude.

Tout à coup, Norbert, qui venait à peine de fermer les yeux, sursauta.

Il lui semblait qu'on venait de frapper à sa porte et qu'on l'appelait.

— Je rêve ! murmura-t-il.

Mais au même instant de nouveaux coups retentirent, alors violents, plus pressants, et une voix cria :

— Monsieur le baron!,.. Monsieur le baron!

— Qu'est-ce donc? dit Norbert la voix brève.

— Les fanandels !

Le jeune baion était déjà debout, très pâle, pas de peur, mais de colère.

Les fanandels !

Etait-ce possible !

En moins d'une minute il était vêtu et sautait sur son épée, qui ne le quittait jamais.

Sa porte ouverte, il se trouva en présence du domestique qui lui servait de valet de chambre.

Cet homme, qui aurait donné sa vie pour Norbert, était un colosse d'une force prodigieuse.

— Monsieur le baron, dit-il vivement, ces bandits viennent d'escalader les murs du château... C'est le garde de nuit qui a donné l'alarme... On se bat...

— On se bat!

— Ecoutez!.,.

En effet, des coups de feu venait d'éclater. Norbert tremblait de rage.

Lh

CARTOUCFIE

inGl

Deux serviteurs, armés, protégeaient Jeanne défaillante.

— Ah ! don Ramire, murmura-t-il les poings serrés et plein d'une immense colTre. je ne m'étais donc pas trompé 1. c'était donc toll

Et il venait de faire im geste de menace quand un cri de terreur rel.enlil dans la chambre voisine de la sienne.

C'était Jeanne qui, frémissante, éperdue, l'appelait i

— Norbert!... Norbert ?

Le jeune baron allait répondre, s'élancer vers elTe. mais il non ent pas !e temps.

La jeune femme venait d'apparaître, seulement enveloppée d'un manteau.

Norbert courut vcrselle, la prit dans sesbras. MaiseUe était si défaite, si tremblante et si pleine d'effroi qu'à chaque seconde il croyait qu'elle allait mourir

Liv. 19(» — Fayard Frère?, éditeurs.

lOG

— Ne crains rien, chère amie! lui dit-il rapidement et tout bas. C'est don Ramire que sa mauvaise étoile ramène... C'est don Ramire qui veut que je le tue!... Mais aujourdhui tu ne resteras pas seule ici... on veillera sur toi...

N'est-ce pas, Gerbert?

Appelle quelqu'un.

Deu5 minutes après le valet revenait accompagné d'un autre domestique. Tous deux étaient ormes.

— Vous me répondez d'elle ! s'écria Norbert.

FA son épée nue jetant des éclairs, il s'élança hors de la chambre.

Dans le parc, plein de cris et des clameurs, c'était entre les gens de don Ramire et et les gens des barons de Hautvilly, une lutte folle, un combat saunage.

Les fanandels, qui avaient espéré surprendre le châleau, mais qui à peine après en avoir escaladé les murs, s'étaient subitement trouvés en présence des serviteurs des barons, prévenus par le garde de nuit, les fanandels pleins d'une résolution farouone, et surtout très surexcités par l'appât du pillage, voulaient vaincre quand même.

D'ailleurs, il comptaient sur leur nombre et pas un d'eux n'aurait voulu reculer.

Le Borgne, qui se servait de la crosse de son fusil comme d'une massue, venait d'étendre deux gardes à ses pieds, et tandis que ceux-ci râlaient, la tête ouverte, on l'entendait crier, la voix retentissante.

— En avant, fanandels!... Hautvilly nous appartient !... Hautvilly est à nous!... Mais si les fanandels ne rompaient pas d'une semelle et se battaient avec rage, avec

furie, de leur côté les gens du château, tous très solides et très braves, se multipliaient et faisaient à chaque minute, à chaque seconde des prodiges de valeur.

Ils n'étaient pas même trente, mais tous leurs coups portaient, tous leurs coups donnaient la mort.

Du côté des fanandels, comme du côté des gens du château, on avait allumé des torches qui éclairaient d'an reflet sanglant cette scène terrible.

Il y en avait sur la crête des murs et jusque dans les branches des arbres qui brûlaient.

Dès les premiers coups de feu, M. de Beauval avait tressailli.

— Tiens! qu'est-ce donc?

Mais il n'avait pas eu la peine de chercher.

Au même instant on avait cogné brusquement à sa porte, et la voix du vieux baron de Hautvilly lui avait crié :

— Vite, mon cher, prenez votre épée, et venez vous payer de vos cinq cents louis! .. Quant au comte de Nérée, ils l'avaient déjà trouvé au plus fort de la mêlée.

Ce n'était plus un homme, c'était un démon. Il avait déjà reçu un coup de sabre au front, son sang coulait, mais il ne s'en apercevait pas. Et tout en abattant toujours des fanandels, il continuait décrier:

— Je veux votre chef !... je veux don Ramire!... Celui qui mêle livre, je lui fais grâce...!

Mais non seulement cet appel à la trahison ne trouvait pas d'écho parmi les fanan dels, mais encore il ne faisait qu'exciter davantage, si c'était possible, leur terrible colère.

Seulement, ce cri-là, toutes les fois qu'il était jeté par le comte, rendait affreusement pâle don Ramire.

— Le coup est manqué... nous serons battus... et ils me livreront peut-être tout à l'heure ! pensait-il en claquant des dents.

Aussi, tout en ayant l'air de ne pas se ménager et de se jeter hardiment dans la

mêlée, songeait-il déjà à fuir.

Mais comment?

Ce n'était pas chose facile.

Grâce à la lueur des torches, quelqu'un des siens pouvait l'apercevoir quitter le champ de bataille, et alors il était perdu.

Ou on le livrait au comte de Nérée, ou on le tuait comme un chien.

— J'étais fou! se disait avec désespoir le lâche. Comment sortirai- je de là?

Et la lutte continuait toujours ardente, atroce, inouïe. Les plaintes et les gémissements des mourants se mêlaient aux imprécations des combattants.

Les cadavres s'entassaient sur les cadavres, et dans ce beau parc qui le. matin encore était plein de poésie, de soleil et de gaieté, dans ce beau parc plein d'ombre, plein d'oiseaux et où Jeanne avait passé, émue, éblouie et charmée, les heures si douces de sa convalescence, c'était maintenant une rosée tiède et rouge qui tombait sur les pelouses et qui, demain, ferait s'ouAnrir lesfleursl

Tout à coup quelque chose se passa quifit frémir don Ramiro.

Couvrant presque le formidable chquetis des armes et les cris furieux des combattants, une cloche venait de sonner.

C'était à l'église de Hautvilly...

C'était le tocsin!

— Perdus! nous sommes perdus ! murm.uraavec épouvante le chef des fanandels... Les seigneur? appellent à leur aide... Les paysans, qui leur sont dévoués, vont accouru ! Il faut fuir... Il n'y a plus une minute à perdre !...

Et tout en continuant à exciter les fanandels, tout en brandissant son épée d'un air farouche, il ne bougeait plus, reculait même, cherchant à sortir au plus tôt de l'affreuse mêlée.

Soudain il y eut un grand remous dans les rangs des fanandels qui l'entouraient.

Le Borgne, qui s'était montré l'un des plus braves, venait de tomber, la poitrine toute rouge, les lèvres toutes blanches et l'ombre de la mort déjà sur le vi<age.

Et quelques-uns de ses compagnons l'emportaient, cherchaient un endroit où il put rendre l'âme tranquille.

La vue de ce spectacle lit tressaillir don Ramire, non de pitié, mais de joie.

Il venait de trouver peut-être le moyen de déserter!

— Ah ! pauvre ami !, . . pauvre ami ! s'écria le misérable en feignant l'indignation et la douleur.

Et la voix vibrante il cria :

— Vengez-le !... A mort les seigneurs I... A sac le château!... En avant, fanandels! Mais il s'était joint au petit groupe qui emportait le mourant.

Quand ils fui-ent à l'écart, don Ramire s'agenouilla devant le Borgne et sembla éponger le sang de sa blessure.

Puis, d'un geste, il congédia les autres.

— Laissez-le 1 laissez-moi 1 dit-il. Au combat I... au combat, mes amis!... Je vous rejoins... IVous le vengerons ensemble...

Mais il ne fut pas plus tôt obéi, pas plus tôt seul avec le Borgne qui se tordait dans les derniers spasmes de l'agonie, qu'il s'empressa de lui tourner le dos.

— Il peut bien cre^'er seul! pensa-t-il. Filons !...

Ils étaient près de mur; il le suivit, cherchant avec anxiété un endroit qu'il put escalader...

Plié en deux, quelquefois même se traînant à quatre pattes pour mieux se dissimuler, le bandit, à qui !a peur atroce qu'il éprouvait en ce moment mettait de grosses gouttes de sueur au front, avançait aussi rapidement qu'il lui était possible.

Mais en cet endroit-là du parc le mur restait toujours très élevé. Pas moyen de fuir. Don Ramire se trouvait pris dans le château de Hautvilly comme dans une souricière. El tous les traits contractés, les poings serrés, il jurait et hurlait de désespoir,

Et toujours le tocsin sonniit!...

Le chef des fanandels était maintenant loin du combat, et c'était avec efîroi qu'il se disait que sa fuite pouvait être découverte d'un moment à l'autre et qu'il n'avait pas une minute à perdre.

— Peut-être s'inquiète-t-on déjà de ma disparition? se disait-il; peut-être quelquesuns des nôtres sont-ils déjà à ma poursuite?... Et rien!... Toujours le même mur !... Pas moyen de le fi-anchir!...

Le cœur battant à grands coups dans la poitrine, il rampa encore pendant quelques secondes.

Puis, soudain, il se redressa, un éclai» de joie dans les yeux.

Le mur s'abaissait... s'abaissait encore. C'était par là que Choqnart avait fui la nuit qu'il avait assassiné le vieux Lorrain. Et de grosses pierres en saillie, de larges trous rendaient l'escalade encore plus facile.

Don Ramire ne tremblait plus. Il avait même pris un air triomphant. Il se tourna du côté où mouraient les fanandels, puis, tendant les mains comme pour leur dire adieu:

— Amusez-vous bien! ricana-t-il.

Et il avait encore sur les lèvres son rire ironique et cynique, lorsque, brusquement, il s'arrêta liéb'îté, changé en statue de pierre.

Un homme accourait sur lui l'épée haute.

C'était Norbert!

Le jeune baron, dès son arrivée dans le parc, s'était jeté à corps perdu au plus fort de la mêlée. Deux hommes armés protégeaient Jeanne, il n'avait point d'inquiétude sur elle, il pouvait se battre tranquille.

Mais quatre ou cinq fanandels armés de sabres, se ruèrent sur lui, l'entraînèrent.

Le combat entre eux et lui avait été très long et ils avaient reculé- jusque-là, jusqu'à l'endroit où venait d'arriver à présent don Ramire.

En reconnaissant le bandit, le jeune baron n'avait fait qu'un bond vers lui.

— Rends-toi ! lui cria-t-il.

Mais don Ramire venait déjà de tomber en garde.

— Quand je t'aurai tué ! répondit-il.

FA ils s'(''l;incèreut l'un sur l'autre le cœur plein de racre, les yeux chargés d'éclairs tcrrihiHs.

Un moment don l^amire avait eu la pensée d'appeler h lui ses compagnons, mais une retiHxion lui était venue qui l'en avait e'nipêché.

Rn eflef, en le retrouvant si loin du champ de bataille n'aurait-on pas.le soupçon de sa fuite?

II ani-ait i)u répondre, il est vrai, qu'il s'était mis h la poursuite de Norbert, mais les anciennes mélianees qui s'étaient élevées contre lui ne se seraient-elles pas réveillées et l'aurait -on cru?

Et tout en parant et en ripostant aux coups furieux de Norbert dont l'épée cherchait sa poitrine, le misérable se dit:

— Non, tout cela ne serait peut-être pas très clair, très vraisemblable... Il vaut mieux que je le tue!

Et tle son côté aussi le jeune baron avait eu la môme pensée:

— Si j'ap[)elais nos gens!... Si je criais : Je tiens don Rami 'e !... Mais Norbert s'était vite aperçu combien, son idée était dangereuse.

Au lieu des aens du châ eau, c'étaient des fanandels qui pouvaient accourir pour défendre leur chef, et alors il était perdu.

— Alors, je vais le tuer! conclut il à son tour.

Les épées jetaient des éclairs. Très pâles, l'œil en feu, le souffle court, les deux ennemis se guettaient. Parfois pourtant don 1-lamire ricanait:

— OU! tu ne me tiens pas encore, baron!

— Si, bandit!

— iMoi je ciierche ton cœur!

— Je vais trouver le tien !

— Et sa Jeanne sera veuve !... Quel dommage!

— Miséralde !

Soudain, là-bas, vers l'endroit où la lutte continuait entre les fanandels et les gens du cbâteau, une immense et longue clameur s'éleva. Don I amire avait tressailli.

Puis il eut un cri sourd.

L'épée de Norbert venait de lui effleurer la poitrine.

— Touché! cria le jeune baron.

— Oh! ce n'est rien... ça ne compte pas ! répondit le bandit.

Mais celte grande clameur qu'on entendait toujours, lui figeait tout le sang dans les veines.

— Le tocsin ne sonne plus! pensa-t-il tout frissonnant. Les paysans de Hautvilly viennent d'accourir I... C'est la défaite!... c'est la mort!... — Et c'était vrai.

Les paysans de Hautvilly étaient venus au secours de leurs seigneurs. Devant eux les fanandels se repliaient, reculaient .. Puis ce fut une débandade, un sauve-quipeut?... Mais où se cacher?... comment fuir?... Tous tombaient.

— Pas de grâce!.,, pas de quartier! criait M. deBeauval, exaspéré.

— Gardez m'en quelques-uns! criait au contraire le comte deNérée, gardez-en quelques-uns pour mes gibets!...

Et le combat entre Norbert et don Ramire continuait encore.

Quelgnes fuyards passèrent près d'eux, mais si affolés qu'il ne les virent même

PHS.

— Rends-toi! cria de nouveau NorbeTt.

— Non, faites-moi grâce ! supplia le bandit, devenu maintenant très humble.

— Jamais !

— Laissez-moi fuir!

— Tu es fou! dit le jeune baron avec un grand éclat de rire.

Et son rire résonnait encore lorsque, non loin d'eux, une vingtaine d'hommes débouchèrent en courant.

C'étaient des paysans de Hautvilly et des gens de château, qui ayant à leur tête le comte de Nérée, faisaient la chasse aux fanandels.

— Comte, ici! cria Norbert. Je tiens don. Ramire!

En deux bonds, le comte de Nérée était là, liviJe de joie.

— Ah! c'est donc lui, s'écria-t-il... ah! c'est donc notre brûleur de châteaux!... Enfin !

Puis tenant braqué sur le bandit le pistolet qu'il tenait à la main.

— Rends-toi! ajouta-t-il ou je te brûle la cervelle.

Certes, celte mort-là, cette mort si prompte eût été cent fois préférable à celle qui attendait don Ramire. Mais cet homme était si lâche qu'il n'eut pas leeourage de choisir. Il recula. Dix paysans venaient de se ruer sur lui.

— Attachez-le bien, garrottez-le bien ! dit de comte de Nerée. Il est à moi, celui-là !

— Oh! soyez tranquille, monsieur le comte, répondit en riant un des gardes du château... J'ai précisément dans ma poche tout ce qu'il faut... de bonnes cordes toutes neuves et très solides...

Don Ramire était en ce moment-là si défait qu'il aurait presque fait pitié Le garde lui liait les poignets.

— Serrez !.., serrez fort! dit froidement le comte de Nérée. Le bandit hurla de douleur.

Mais le comte sur un ton plus froid encore:

— Oh! lu n'as rien vu! reprit-il... Ne crie pas si fort... Je te ménage d'autres surprises...

Puit le poussant rudement devant lui:

— Marche! dit-il.

Mais, les mains liées derrière le dos et les jambes, entravées, le chef des fanandels, que les gens du château et le^ paysans entouraient, ne pouvait avancer qu'en chancelant.

Norbert et le comte de Nérée venaient en arrière de ce groupe sinistre.

Tout à coup celui-ci posa sa main sur l'épaule du jeune baron.

— Mon cher ami, lui dit-il, recevez toutes mes exeujes... C'était bien ce drôle que vous aviez rencontré.

— En voici la preuve, dit en souriant Norbert.

— Ah I le coquin, quelle audace! s'écria le comte.

Et lenleiiieiit on se dirigea vers le château.

On n'entendait plus dans le parc que des plaintes, des gémissements, les derniers souffles des agonisants.

Brusquement, au détour d'un petit chemin, le groupe d'hommes qui emmenait don Ramire se retrouva sur le champ de bataille.

Déjà liés et garrottés comme leur capitaine, tous les fanandels qui n'avaient pas trouvé la mort dans cette horrible tuerie, étaient là comme un troupeau lamentable

Autour d'eux des gardes et des- paysans, les uns la torche [au poing et les autres armés de fusils, formaient un cordon menaçant,

— Tenez, mes braves, cria le comte de Nérée, voilà votre capitaine!

Et il montrait don Ramire.

Mais pas un des fanandels ne releva la tête. Ils songeaient à la mort, aux supplices qui les attendaient, et ils paraissaient accablés.

Et don I^amire passa.

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