‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 52 sur 100 · LES PRISONNIERS · texte numérisé non relu

LES PRISONNIERS

Lorsque le jour parut, Jeanne, qui avait compté toutes les minutes, toutes les secondes de cette horrible nuit, nosa pas s'approcher de la fenêtre et jeter un coup d'œil dans le parc.

Et certes, la jeune baronne avait raison, car le spectacle qui se fût offert à ses yeux l'eût remplie d'épouvante et d'eiîroi.

Plus de plaintes, plus de râles, plus de gémissements. Tous les blessés n'étaient plus à présent que des cadavres. Et il y en avait partout, on en trouvait partout, dans tous les chemins, dans tous les sentiers, dans toutes les allées.

Et c'étaient des rencontres qui faisaient frémir.

Il y en avait de tout jeunes, presque des enfants encore, au visage imberbe et dont les yeux sans vie, larges ouverts sur le ciel, gardaient une expression de fureur et de colère indéfinissable.

Il y en avait de très vieux, tout ridés, et dont les longs cheveux blancs étaient plaqués sur les tempes dans d'épais caillots de sang.

Ah ! les fanandels avaient payé cher leur attaque du château de Hautvilly et, cette fois, les seigneurs avaient pris une terrible revanche.

Mais les plus à plaindre, ce n'étaient point le« morts! c'étaient les prisonniers que l'on continuait de garder à vue dans le parc, et c'était surtout don Ramire.

Non plus attaché avec des cordes, mais avec de lourdes chaînes, et le cou serré dans un large collier de fer qui le rivait à la muraille, don Ramire, qui avait vieilli de dix ans en quelques heures, restait immobile et farouche dans le cul de basse-fosse où le comte de Nérée l'avait fait jeter.

Le lieu où se trouvait l'ancien chef des fanandels, très sombre, très humide, était hideux, mais il ne s'en apercevait pas.

CAKTOrCUE

Toute son attention étaii fix^e sur les moindros bruits qui pouvaient lui parvenir du dehors, car à chaque miniue il trenil)Iait de voir suigir le comte de Nérée et, derrière hii, le buinroau!.,..

Point de lumière, pas le plus mince rayon de jour.

Seule, une lueur sépulcrale filirait à travers les épais barreaux de fer d'une fenêtre percée très haut, et celte lueur, qui rendait ce ca -hot, ou plutôt cet in-pac^ plus sinistre encore, ne permelîail pas même au priionnior de distinguer la cruclie d'eau qu'un de ses eceôhers avait Qéposce dans un angle, à la portée de sa main et tout près de lui.

Que va-t-on faire de moi?

A quel supplice, après cette victoire des seigneurs, dois-je m'attendre à être réservé?

Quelles tortures va-t-on me faire subir?

C'était là l'ur.ique pensée de don Ramire; c'étaient là les questions qu'il se posait avec une angoisse qu'il est facile de comprendre.

L'ancien chef des fanandels ne connaissait pas son vainqueur, il ne connaissait pas le comte de Nérée, mais s il avait pu le connaître, combien il eût éprouvé plus d'épouvanie encore!...

Certes, le comte de Nérée était un loyal et brave gentilhomme, mais de même que rien n'était plus désirable (jue son amitié, rien n'était plus lerri'ole que sa haine.

Et nous savons si le comte de Nérée haïssait i ju Ramire!

Son château, le château de ses ancêtres, le berceau de sa famille, pillé, dévahsé, incendié par la bande dont l'ancien chef des fanandels dvait été le chef -lui repassait toujours devant les yeux.

Ah! ce misérable aventurier qui avaii osé porter une main sacrilège sur cet antique domaine qui avait vu naître tous les comtes de Nérée, combien il <^vait désiré le tenir!

Et même quand il n'espérait plus le revoir ni le rencontrer, même quand il pouvait croire que sa vengeance ne serait jamais satisfaite, il lui était arrivé plus d'une fois de se demander très pâle, l'œil fixe et les dents serrées, quel supplice il pourrait inventer pour punir assez don Ramire.

Et maintenant il le tenait, maintenant il le savait là, a sa discrétion et à sa merci

Quelle joie!

Le comte de Nérée en était pâle, comme, autrefois, il avait été pâle de colère.

— Mon cher, disait-il en ce moment à Norbert, jusqu'à présent nous n'étions que des voisins, que des gentilshommes d'une même province et d'un même pays... Mais nous sommes des amis, du moins je suis le vôtre, sur l'honneur! et si jamais vous avez besoin de mon épée, dites un mot, faites un signe, et mon épée est à vous!...

Après la bataille et la prise de don Ramire, le comte s'était couché pendant quelques heures, mais il n'avait point fermé l'œil. Une pensée fixe le hantait, lui donnait la fièvre.

— M.)urir!.,. il est quelquefois facile de mourir! murmurait-il avec un sourire qui eût fait frissonner l'ancien lieutenant de Cartouche. Mais pour ce bandit, il me faudrait une agonie lente, une agonie atroce.

i oûO

C'était le cadavre de Choquart.

Et il fnnt rmirp cnr.l avait trouvé le supplice qa'il lui fallait, car dès qu'il fut

debout il était radieux <'t gai.

—Vous savez queje l'emmène, notre don Ramire dit-il au vieux baron de Haulvifly ct à Norbert. Oui, je vais le conduire chez moi sous bonne escorte... Et vous viendrez voir ça, n'est-ce pas, messieurs ? Aussi vrai que je m'appelle le comte de Nirée, la grimace de ce drôle vaudra la peine d'être vue.

Don Ramire était don& dans son cachot, pâle, tremblant, comptant les heures.

Tout à coup il tressaillit.

Il lui semblait qu'il venait dentendre des pas qui se rapprochaient de sa prison.

11 écouta avec plus d'attention encore.

Et il eut un nouveau tressaillement. ,

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Favai-.l Fi'«!res. oïliteinp.

— Je ne me trompais pas On vient! fit-il à voix haute. Et les yeux fixés sur la porte, il attendit.

Quelques secondes s'écoulèrent.

Le bruit des pas se rapprochait.

Soudain, il y eut un grincement dans la serrure, la porte lentement roula sur ses gonds et don Raraire, qui n'avait pu s'empêcher de baisser les yeux, eut un frisson. Brusquement une voix forte séleva.

C'était la voix hautaine du comte de Nérée

— Drôle ! flt-il.

L'ancien chef des fanandels, qui n'avait plus une goutte de sang dans les veines, no remua pas.

— Drôle ! reprit le comte, la voix plus dure encore, je te parle, m'entends-tu ?...

— Ah! oui, certes, qu'il entendait don Ramire, mais il ne bougea pas davantage. Derrière le comte, trois ou quatre hommes se tenaient debout, regardant curieusement le prisonnier et riant d'un mauvais rire.

Le comte se tourna vers eux.

— Oh! nous lui délierons bien la langue, dit-il. Et il ajouta la voix très brève :

— Détachez-le !

Les hommes, des valets des barons de Hautvilly, s'étaient vivement rapprochés de don Ramire.

Ils lui enlevèrent ses chaînes, le lourd collier de fer qui l'étranglait et le rivait au mur.

— Lève-toi ! dit alors le comte de Nérée.

L'ancien chef des fanandels venait d'obéir, mais il n'osait pas regarder le comte et il restait toujours la tête basse.

— iNous partons ; nous allons nous mettre en route pour le château de Nérée, reprit le comte en appuyant sur les mots.

Puis après un silence d'une de mi- minute, il ajouta avec un sourire qui était eu même temps une ironie et une meiiace :

— Et tu comprends ce que cela veut dire, n'est-ce pas ?

Et don Ramire demeurait abruti de peur, quand le comte de Nérée le poussa brutalement devant lui.

— En route... Marchons...

L'ancien chef des fanandels, qui venait d'arriver dans le parc, n'y eut pas plutôt posé le pied, qu'il eut comme un éblouissemejit.

Il faisait si sombre et si noir dans le triste cachot dont il sortait, et il y avait là un si gai rayon de soleil, une si charmante lumière !...

M. de Néré était si content du cadeau que lui avait fait Norbert en lui cédant le .ban dit, qu'il voulut retourner chez lui sur-le-champ et qu'il refusa même de déjeuner avant de se mettre en route.

— Non, non, je brûle de repartir, dit-il au vieux baron de llautvilly. Au revoir Hcauval !.,. au revoir, Norbert !... Mais à bientôt, n'est-ce pas ?... Vous viendrez lui voir, faire ses grimaces ! ajouta-t-il en montrant don Ramire.

Cinq minutes après, l'ancian chef des fanandels, escorté de quatre ou cinq hommes qui hil auraient brûlé la cervelle à la moindre tentative d'évasion ou à la plus légère résistance, prenait le chemin du château de Nérée.

Les sei^aieurs de Hautvilly avaient sur leurs terres droit de haute et basse justice. Ils n'avaient qu'à enterrer les morts qui jonchaient le parc, et tout serait dit.

Dôjà des paysans, des vassaux avaient été commandes pour cette sinistre corvée. Ils s'étaient répandus dans une plaine voisine, et là, armés de pelles et de pioches, ils commençaient à creuser de grands trous.

Mais Norbert avait voulu, avant qu'on enlevât les cadavres, voir de près les brigands qui s"étaien.t ainsi rués sur Hautvilly, et comme la belle Octavie, qui, toute la nuit, s'était blottie dans un grenier où eUe grelottait de peur, s'était décidée à reparaître et à rejoindre Jeanne, le jeune gôûtilhomme en profita pour aller passer cette lunèbre revue des morts.

Et Norbert les regardait les uns après les autres, et, chose étrange, aucun de ces visages qui semblaient encore se tourner vers lui menaçants, ne lui rappelait un souvenir.

— Pourtant je croyais connaître tout le monde ici, se dit le jeune baron, je croyais connaître, au moins de vue, tous nos vassaux, tous les nôU'cs...

Oui, sans doute, Norbert connaissait tous les hommes qui vivaient sur ses domaines, et même le plus grand nombre de ceux qui vivaient sur les terres des autres seigneurs ses voisins.

Mais les fanandels qui avaient composé l'armée de d.on Ramire n'étaient pas des hommes comme les autres. Serfs insoumis, vassaux rebelles, ils n'approchaient guère ou plutôt n'approchaient jamais du château. D'ailleurs, ils ne fréquentaient que très rarement les grandes routes et on ne les voyait jamais dans le village.

Mais c'était dans les forêts les plus inextricables et les plus sombres, c'était dans les bois les plus épais que leur existence s'écoulait. Ils y vivaient de braconnage, et comme on ne les trouvait jamais dans leurs repaires, ils échappaient ainsi aux corvées, qui n'en pesaient que plus lourdement sur les autres.

C'était pourquoi les paysans accourus au bruit du tocsin s'étaient jetés sur eux pleins de haine et en avait fait une boucherie atroce.

Norbert continuait sans se presser sa lugubre visite.

Tout h coup il eut un brusque tressaillement.

Il était maintenu non loin du château et sous une sorte de petit rond-point formé par l'entrecroisement de plu? leurs sentiers.

La lutte, ici, avait dû être épouvantable et terrible. Le sol, profondément piétiné, était tout rouge do larges flaques de sang, et les morts, très nombreux, s'enlaçaient, s'étreignaient encore, fanandels et paysans, gardes de cMteau et fanandels, et comme beaucoup avaient la bouche toute grande ouverte, le jeune baron croyait les entendre crier encore... Un cadavre venait d'attirer son attention.

Mais celui-ci hideux entre les plus hideux.

Sous un furieux coup de sabre qui avait ouvert la tôle depuis les sourcils jusqu'à la nuque, la cervelle, qui éclaboussait le front et les tempes, avait jailli comme le suc d'un fruit trop mur

Et cependant, ce caiavre, le je me sei£rneur de II lutvilly le reconnaissait bien, et très pâle, tout saisi, il en mnrnu'rait le nom à voix haute, comme s'il l'appelait :

— Cho^iiart !... c'est ('ho [iiart!...

Oui, c't^tait bien Cho(uart! oui, c'était bien lui qui était là les points crispés, les lèvres violettes, les yeux terreux, la têle vide!...

Oui, c'était bien l'idiot, dont désormais, Jeanne, qui tremblait à son seul souvenir, n'aurait rieu à craindre.

— Mais comment se trouvait-il donc dans cette affreusemêlée?... Il n'avait donc pas quitté le pays?... Il rôdait donc encore près de nous, près d'elle?

Et Norbert, dont les yeux continuaient à demeurer fixés sur le mort, tressaillait encore à cette pensée.

.Non, Cho [u.irt qu'on n'avait découvertnuUe part; non, le monstre qui était resté invisible à tous et qui avait échappé à toutes les recherches, n'avait point cependant quitté liautvilly.

Il avait des tanières, des repaires de rechange, où il avait vécu comme une bête sou ^ terre .

Vingt fois, cent fois, alors queles gendarmes, les dragons, les paysans le cherchaient, il avait entendu résonner au-dessus de sa tête les pas de ceux qui le poursuivaient.

11 avait entendu leurs oropos, leurs cris de colère ou de découragement; il avait su que sa tête était mise ^ prix, et loin de s'en effrayer, il en avait ri.

Seulement, il n'avait plus vu la lumière, plus vu le jour. Tout idiot qu'il était il avait un instinct qui l'avertissait admirablement des dangers qu'il pouvait courir... Aussi n'avait-il plus bougé du trou où il s'enterrait que lorsqu'il avait eu la certitude qu'il pouvait le faire impunément.

Il guettait avec impatience, avec fièvre, la nuit, les premières ombres du soir. Alors il était bien certain de ne pas rencontrer ceux qui le traquaient. Mais pourtant comme il comprenait à merveille le grand danger qu'il courait, comme il était très heureux de sentir encore sa tête sur ses épaules, il demeurait encore captif quelques heures, épiait guUtait, cherchait à se rendre compte du moindre bruit qui lui parvenait, du plus faible écho qu'il pouvait saisir.

Et ce n'était qu'à l'heure fantômale de minuit, alors qu'autour de lui la campagne n'était non pas seulement plus déserte et plus triste, mais farouche et presque sinistre, que Choquart se risquait hors de son abri.

Mais il ne sortait pas d'un coup et d'un seul mouvement, car la prudence encore le retenait.

Glissant, rampant, tout le poids de son corps portant sur ses mains, il commençait d'abord par avancer la tête.

Oh ! que l'air était bon ! qu'il était doux de s'arracher à cette tombe et de respirer un peu!...

Puis, longuement, très attentivement, car il y allait de sa tête, il flairait autour de lui... Mais rieu.

La terre était muette, les hommes dormaient, le ciel seul le voyait, le ciel où brillaient et étincelaient des millions d'étoiles et des millions d'astres, mais ce n^était pas le ciel qui le trahirait et ce n'était pas lui qui lui faisait peur.

C!ioqn;ii't alors niaraiidnit, volaif, cheri^hait sa vie comme un sauvage. Il ne lui fallait pas une heure pour renouveler ses provisions. Il escaladait les murs, les barrières, tombait che.?: les habitants riches qu'il connaissait, faisait une raOe de tout ce qu'il pouvait eni,)orter, et son large couteau jetait des éclairs dans sa main, car il fallait bien qu'il pût se d<Memlre si on l'atlaiiuait ou si on lui résistait ; il courait, riant tout haut (le son étrange rir-e d'idiot, s'enfouir pour queliues heures encore sous la terre et dans la nuit.

Mais luiB fois, comme il venait de sortir la tête de son trou, et qu'il guettait et flairait encore la campagne pleine (roml;re, il eut soudain une extrême surprise.

De grands coups de clo(ihe secouaient le vieux clocher de l'église de Hautvilly, et cette sonnerie lente et lugubre qui l'avait fait tressaillir et qui s en allait très haut, très loin, Choquart la connaissait bien.

C'était le tocsin 1

Il sortit tout à fait de sa cachette, se mit debout d'un bond, et regarda autour de lui.

Il s'attendait à voir le ciel tout rouge, une immense lueur d'incendie.

Mais le ciel restait noir, l'horizon noir.

Pas une flamme, pas une étincelle au loin.

Et l'idiot, de plus en plus surpris, se demandait ce que cela pouvait être, quel malheur avait pu arriver.

Soudain, il sursauta, très pâle, le regard brillant, non plus les yeux levés vers le ciel ou flxés sur l'horizon, mais tournés, là-bas, du côté où s'apercevaient les hautes et imposantes tours du château de Hautvilly.

N'étaient-ce pas des cris, des clameurs, un grand bruit de bataille qui lui arrivaient?

Il releva brusquement son front p;\le et tous ses traus se contractèrent de joie.

Puis avec un mauvais rire et la voix sourde :

— Hein ! qu'est-ce donc? murmura-t-il.

Quelque chose d'extraordinaire devait se passer là-bas. Et il se répéta sa question :

— Qu'est-ce donc^

Mais il n'eut pas besoin de chercher longtemps pour comprendre. Des cris furieux, des cris très distincts et dont la campagne était pleine, lui arrivaient à présent:

— En avant, fanandelsl... Mort aux seigneurs!... L'idiot partit alors d'un grand éclat de rire.

On attaquait le chcàleau I Les fanandels étaient revenus!

On allait piller et brûler encore!...

Et le monstre se sentit tressaillir de .jcie.

Une autre pensée venait de lui venir et un nom, encore le même, toujours celui qui lui brûlait les lèvres, encore une fois lui échappa:

— Jeanne!... Jeanne Macél...

Car pour lui, qui constamment y songeait, Jeanne n'était point la baronne do Haut-

villy, mais toujours ce qu'elle lui était apparue la première fois, alors qu'elle distrii'Uait Li fortune de sa grand'mère en aumônes, c'est-à-dire îa jeune fille simple et douce, de naissance modeste.

Et comme il ne pouvait jamais penser à la jeune femme sans sentir se rallumer tyrannique et folle l'immense passion qui le consumait, plus pâle encore et tout fréinissnrd, il réfléchit pendant quelques secondes.

Gerte. il ne savait rien du retour de don Ramire à Hautvîlly et il ignorait aussi comment les fanandels, naguère écrasés et dispersés, avaient pu se retrouver et se réunir encore.

Mais ce qu'il con"!prcnail très bien, c'est qu'une autre occasion, et plus favorable encore que la première, s'offrait à lui de se rapprocher de Jeanne.

Il l'avait tenue dans ses bras et serrée contre son cœur; il avait pu mettre des baisers de feu sur ses lèvres et se griser du capiteux parfum qui se dégageait d'elle...

Mais. Norbert et les gardes étaient revenus trop tôt!... mais il avait été obligé de fuir au moment où il jetait un cri de triomphe et où sa victoire lui paraissait certaine ! ...

— Oh! je la veux !... il me la faut! s'écria-t-il avec un gesle de défi et de joie.

Et il sélança vers le château de Haulvilly que maintenant des cris plus grands, des clameurs plus furieuses remplissaient.

Puis, tout en courant, son masque déjà si tragique, devenu depuis quelques secon les plus tragique encore, l'idiot se berçait d'un espoir qui lui donnait des ailes.

Los fanandels et les gens du château se ruaient les uns sur les autres, s'égorgeaient. Il allait escalader le mur et se trouver d'un bond en face d'elle. Elle se débattrait, crierait encore, mais, cette fois, est-ce qu'on pourrait l'entendre?

— EUe est à moi!... elle est à moi ! criait-il la voix rauque, l'œil plein de flammes. L'idiot, qui croyait déjà tenir Jeanne, sentait courir dans sa chair de chauds frissons

de volupté.

Il ne mit que quelques minutes pour franchir la dislance qui le séparait du château de Hautvilly.

Haletant, tout en sueur, il n'eut besoin que d'un élan pour se trouver à cheval sur la crête du mur.

Il leva les yeux.

Cette lumière, c'était là la chambre de la jeune baronne.

Riant et triomphant le monstre se laissa tomber dans le parc.

Là-bas, à l'autre extrémité, c'était le massacre.

Et cela aussi le fit rire.

Alors se raraass^înt sur lui-même, frôlant doucement le mur, il avança...

D'ailleurs, l'ombre qui enveloppait cette partie du château l'encourageait, se faisait son complice.

Et toujours le monstre avançait... avançait... Qu'il pût seulement atteindre jusqu'à cet arbre qu'il voyait là, à quelques pas de lui, et il sautait dans la chambre.

-Alais, brusquement, il s'arrêta, s'aplatit la face contre terre, écrasant entre ses dents un ju.'T'.n furieux.

A la fenêtre delà chambre un homme de haute stature s'était dressé, et cet homme semblait fouiller l'ombre dans la direction où Choquart faisait le mort.

CARTOUCÎIE Vm

Puis, épaulant un fusil, l'homme fit feu.

La balle siffla à l'oreille de l'idiot.

.■Mais 11 ne bougea pas.

Seulement tout son corps tremblait et il avait une peur terrible d'être pris.

— Perdu !... perdu ! balbutia-t-il.

Pourtant l'homme, après avoir encore plongé un regard dans le parc venait de disparaître.

Peut-être n'était-il pas sûr que quelqu'un était là et n'avait-il fait feu que pour l'acquit de sa conscience?

JMais peut-être aussi allait-il descendre ?

Choquart fuyait. Mais il n'escalada pas le mur et ne regagna pas sa tanière. Il remonta le parc et, tantôt courant, tantôt se dissimulant, se dirigea du côté de la bataille.

Cette déception l'avait exaspéré, et il voyait rouge, avait besoin de tuer quelqu'un

Et il se jeta dans la mêlée- Ce n'était plus un homme, c'était un démon. Grisé par l'odeur de la poudre, par la vue du sang et aussi par son immense colère, il n'avait plus peur de tomber dans les mains de Norbert, il ne se cachait plus.

Armé d'un lourd fusil qu'il avait ramassé sous un mort, il s'en servait comme d'une massue, et tandis que l'arme tourbillonnait dans ses poings redoutables, il criait aux paysans et aux gens de Hautvilly qui se ruaient sur lui :

— Je suis Choquart!... prenez-moi donc !

Et nul ne pouvait le prendre. Les plus braves reculaient. Et monté sur les morts qu'il faisait de plus en plus, il s'élevait, grandissait. Il avait un piédestal de cadavres.

— Je suis Choquart!... Je suis Choquart! continuait-il à crier, tandis que son grand éclat de rire qui donnait le frisson semblait souffleter les ennemis qui l'entouraient.

Mais soudain, son rire de bravade s'éteignit.

Il tomba sans un cri, sans un râle, mort, au milieu des trépignements de joio furieuse des paysans et des valets qui l'assaillaient.

Et maintenant Norbert, qui n'avait rien su de la présence de l'idiot dans la mêlée s'oubliait à contempler son cadavre.

— Après tout, finit-il par murmurer, j'aime mieux qu'il en soit ainsi que si j'avais été obligé de le pendre ! . ..

Puis revenant sur ses pas, il rentra au château.

Il en avait à peine franchi le seuil qu'il se trouva en présence de M. de Beauval et do la belle Octavie.

— Nous vous attendions avec impatience, mon cher ami, dit M. de Beauval eu tendant la main au jeune baron. Notre voiture est attelée et nous partons...

— Vous avez raison, répondit Norbert avec un sourire, le séjour de Ilaalvilly n'est pas très gai en ce moment...

— Combien de morts aurez-vous à enterrer?

— Je viens de les voir, mais je n'en sais pas le nombre,

— Ily en a beaucoup?

lo76 CARTOUCHE

— Oui, beaucoup, voulez-vous les voir,

M. de BpuuvuI avait déjà t'ait un pas en avant mais la belle Octavie le retint vivement par le bras.

— Rtes -vous fou, monsieur? s'écria-t-elle ; n'est- ce pas assez d'horreurs comme cela!

El toute piU', toute frissonnante, elle se tourna vers Norbert, ajoutant :

— Je n'ai plus qu'une peur, monsieur le baron...

— <>'nflli' j)eur, m.idame ?

— C'est que re ne soit pas encore fini...

— Si, mad ime, si, c'est fini, répondit vivementM.de Beauval. Ob ! les misérables ont leur compte, je vous en réponds...

— Qui sait .' li! la belle Octavie. Tous ne sont pas morts, n est-ce pas?

— Malheureuse lient! soupira M. de Beau v-"'

— El il en reste d'iutres...

— Des pri onniers! dit vivement le jeune baron. Mais les malheureux ne sont pas bien à craindre.

— Cela dépend, dit la belle Octavie. ■

— De quoi ?

— Du sort que vous leur réservez. . .

— Moi je serais implacable et je les fusillerais jusqu'au dernier ! s'écria M. de Beauval. De cette façon, nous serions peut-être enfin tran quilles et le ne craindiais pas qu'on m'attaqufit un jour ou l'autre comme on vous a attaqué cette nuit...

Norbert, les armes à la main, était d'un cour ige héi-oïque, 'nais il se sentait peu de goût pour regorgement des vaincus.

— D'ailleurs, il faut bien une boime fois pour toutes puriïer le pays de cette race de brigands, reprit très vivement M. de Beauval, et c'est aussi l'avis de notre oère...

— Ah ! mon père pense comme vous?

— Il vient de me le dire...

— A l'inst int ! dit la belle Octavie. Seulement il changerait de résolution d'un moment à l'iulre que cela ne nous étonnerait pas...

— Et ce serait une grande faute ! soupira de nouveau M. de Beauval. Mais il peut la commettre... Jeanne est là!

— Jeanne? dit Norbert, qui le regarda.

— V^otre père l'aime tant qu'il serait désolé de lui faire de la peine.

— Oui, c'est vrai.

— Et Jeanne a peur de sa vengeance et de ses représailles, ajouta M™' de Beauval. Tout à l'heure, elle lui prenait les mains, et deslarmes dans les yeux elle lui demandait la grâce des prisonniers... Et votre père avait presque l'air défaillir...

— Il faut tout tuerl... tout tuer! s'écria avec colère M. de Beauval.

— C'est le plus sage, dit de sa voix douce la balle Octavie. Au revoir, monsieur Norbert! Et ils partirent.

Le jeune baron venait de courir vers Jeanne.

11 la trouva toute fébrile de son absence et toute tremblante encore de cette nuit tragique.

— Plus fort, plus fort, morbleu I

Dès qu'elle l'aperçut, elle s élança vers lui avec une joie d'enfant,, puis lui présentant son front :

— Oh! ne me laisse plus ainsi!... reste près de moil supplia-t-elle arec l'accent d'un doux reproche.

Il ne lui répondit d'abord que par de longs baisers, puis la gardant dans ses bras et la voix très douce à son tour :

— Chère Jeanne, dit-il, cher ange adoré! n'est-ce pas qile les heures qui viennent de s'écouler ont été pour nous des heures terribles et pleines d'angoisses f

— Oh! j'ai cru devenir folle !...j'ai cru en mourir! répondit-elledans un murmure. — Eh bien, ces heures, il ne faut pourtant pas les maudire... Elles nous ont donné

le bonheur!

Liv. 198.

Fayard Frères, éditeurs.

— Le bonheur? fit-elle sans comprendre.

— Oui, Jeanne, car nous pouvons désormais nous aimer sans crainte et sans appréhension. Ce n'est pas moi qui suisallé chercher donRamire?

— Non.

— Ce n'est pas moi qui lui ai tendu un piège pour le faire revenir à Hautvilly?

— Non.

— Et s'il s'est perdu, il s'est bien perdu par sa faute?

— C'est vrai.

— Mais cet homme, reprit Norbert, n'était peut-être pas pour nous l'ennemi le plus re dou table. . . Il y en avait un autre...

Jeanne avait tressailli, puis levé la tête. Elle dit le nom:

— Cho quart !

— Oui. Choquart ! répondit à voix basse le jeune baron.

— Eh bien ?

— Eh bien, Jeanne, tu ne le reverras plus... il est là-bas, parmi les morts!

La jeune femme eut un long- soupir, comme si on lui enlevait de la poitrine un poids immense.

Et presque aussitôt son front se rembrunit.

— C'est triste, murmura-t-elle, que je sols obligée de me réjouir de la mort de cet homme!..,

Mais cependant ce n'était pas sur Choquart que sa pensée s'arrêtait.

Mais ceux qu'elle ne pouvait s'empêcher de plaindre, ceux qui, malgré tout, l'attendrissaient profondément, c'étaient les prisonniers dont on entendait dans le parc le bruit sourd des chaînes.

Elle s'était'enhardie à jeter un coup d'oeil au dehors, et elle les apercevait là-bas, pâles, exténués et tremblant de peur devant les paysans et les gens du château qui les gardaient.

Qu'allait-on faire de cette masse d'hommes qui ressemblait à un troupeau lamentable?

Est-ce qu'on] allait leur faire subir la dure loi du vainqueur?

Est-ce que le baron de Hau'villy Norbert et allaient se montrer sans pitié pour eux?

Est-ce qu'on allaient les égorger, les tuer à leur tour?

Puis, continuant tout haut sa pensée, elle ajouta, la voix pleine d'émotion et en montrant les[fanandels vaincus :

— Norbert, c'est assez de sang versé!... c'est assez de sang répandu! Je vous en prie, ne soyez pas implacable pour ces hommes!...

— Leur sort n'est pas dans mes mains, répondit le jeune baron.

— Et qui donc en dispose?

-- Mon père !... N'est-il pas le maître ici?... n'est-il pas le chef de la famille?...

— Je lui ai déjà parlé et U paraissait s'attendrir, dit le jeune femme.

— Voulez-vous que je lui parle à mon tour?... voulez-vous que je me joigne à vous, Jeanne !

— Oui, Norbert!... oui, faites cela!... soyez clément pour les vaincus!...

— Chut! fit en souriant Norbert.

Le vieux l^aron de Hautvilly venait d'apparaître.

— Et bien, qu'est-ce donc? ût-il en s'arrêtant pour regarder, les deux .jeunes gens On dirait que vous vous parliez en confidence et que je vous gêne...

— Mon père, dit gravement Norbert, nous parlions de vous...

— De moi?

— De vous et de vos prisonniers ... Jeanne demande grâce pour eux et je serais bien heureux si vous ne repoussiez pas sa prière...

— Oui, je sais!... je sais ! lit doucement le baron de Hautvilly. Puis s'adresiant à Jeanne avec un sourire.

— Vous savez bien, ma chère enfant, que je vous aime trop pour pouvoir rien vous refuser, reprit-il.

La jeune femme avait eu un mouvement de joie.

— Mais, laissez-moi finir, continua vivement le baron. En vous accordant la faveur que vous me demandez, ne commettrais-je pas une grave imprudence?... Ces hommes sont pleins de haine contre nous et la défaite qu'ils viennent d'éprouver va sans doute les exaspérer encore. Qui peut répondre que nous ne les verrons pas se ruer encore demain le fer et la flamme au poing dans le château de Hautvilly ? qui peut nous assurer qu'ils ne voudront pas, un jour ou l'autre, prendre une sanglante revanche?

Et comme Norbert allait parler, il l'interrompit d'un geste, puis il ajouta :

— Et la preuve que ce que je redoute pourrait arriver, c'est que je ne croyais pas à la présence de don Ramire dans ce pays et que je ne pouvais m'empêcher de sourire quand j'entendais encore parler des fanandels... Et cependant ils nous épiaient et nous guettaient!... Et cependant ils rêvaient encore le pillage, l'incendie, tous les crimes!... Oh ! j'avais tort! J'étais trop confiant et trop tranquille!... Mais à présent il dépend de vous qu'U n'y en ait plus !

— Encore des massacres! encore des victimes? s'écria Jeanne a^ ec douleur !

— Est-ce votre faute ? est-ce vous qui avez provoqué ces hommes? répliqua le baron.

— Peut-être! dit vivement Norbert.

Le vieux baron do Hautvilly regardait son fils avec stupéfaction.

— Peut-être?... Que veux- tu dire? fit-il.

— Je veux dire que les seigneurs ont eu de graves torts envers eux...

— Les seigneurs !

— Oui, mon père.

— Et quel torts?

— Ils ont toujours traité leurs serfs comme des parias et comme des brutes, quand ils auraient pu les conquérir par la douceur...

- Par la douceur?

— Oui, par la douceur, par la justice, par la bonté... Le vieux baron souriait, les bras croisés, pensif.

— Oh ! je veux bien en faire l'expérience, murraura-t-il. Puis, brusquement :

— Eh bien, qu'attends-tu donc, Norbert? Va leur dire qu'ils sont libres! ajouta-t-il.

Un grand cri de joie lui répondit. C'était Jeanne qui tombait dans ses bras, tandis que Norbert s'élançait d'un bond au dehors.

— Oh! c'est bien !... c'est bien ce que vous faites là, cher père! dit la jeune femme dont l'émotion était immense. Mais vous verrez que vous n'aurez pas à vous repentirl

Et le baron de Hautvilly très attendri, très ému aussi, rayonnait du bonheur de Jeanne.

Soudain de grandes clameurs joyeuses emplirent le parc.

Les chaînes des fanandels étaient tombées!... ils étaient libres!...

Comme des fous ils accoururent sous les fenêtres du château. Tous étaient très pâles et quelques-uns pleuraient.

Alors ce fut un tonnerre de cris, une longue exclamation qui monta jusqu'au ciel:

Vive Madame la baronne!... Vive Monsieur le baron!... Vive Monsieur Norbert!...

Le baron de Hautvilly et Jeanne avaient paru à la fenêtre.

Les cris redoublèrent.

— Vive Madame la baronne!... Vive Monsieur le baron !..v

Et ils étaient déjà bien loin qu'on attendait encore retentir leurs longues clameurs joyeuses.

A partir de ce jour il n'y avait plus de fanandels.

LES T0IlTI0ISiNA.IRE3

Il y avait déjà quelques jours que don Ramire croupissait dans un des cachots du château de Nérée.

Mais ce château était autrement sinistre que celui que l'ancien chef des fanandels avait habité pendant quelques heures au château de Hautvilly.

Ici, le misérable n'avait point de lourds colliers de fer au cou et on lui avait laissé les bras libres.

Mais le plafond était si bas qu'il était obUgé de se tenir accroupi sur les talons et qu'au moindre mouvement un peu brusque qu'il eût pu faire, il eût risqué de s'ouvrir le crâne contre la pierre.

Un moment même il s'était demandé s'il ne vaudrait pas mieux pour lui d'en finir ainsi, d'en finir tout de suite, mais il n'avait pas eu le courage de mettre son idée à exécution*

Et en attendant il grelottait autant d'épouvante que de froid, car ce cachot où l'eau ruisselait le long des murs et sur les dalles était d'une humidité glaciale.

Et là c'était un silence si complet, si profond et si farouche que don Ramire pouvait se croire rayé du nombre des vivants.

Puis toujours sapensée lui revenait, le torturait :

— Que va-t-on faire de moi?

Parfois aussi son front pâlissait tout à coup d'une plus grande terreur.

Alors il s'imuginait que le comle de Nérée allait l'oublier là, le laisser mourir de faim dans cette tombe.

— Pourquoi pas? se disait-il tout frémissant. Cet homme doit chercher quelque vcng-cance terrible, et quel supplice pourrait-il trouver qui fût plus effrayant que celui-là?... que cette longue et terrible torture de toutes les minutes et de toutes les secondes?

Mais don I^amire ne connaissait pas bien le comte de NY;rée, et cette vengeance dans l'ombre, cette vengeance ou plutôt cette expiation qui n'eût pas eu de témoins n'eût pas été du goût de l'orgueilleux gentilhomme.

i\on, ce que celui-ci voulait, ce qu'il lui fallait, c'était le supplice au grand jour et à la face de tous.

Mais il ne se pressait pas.

Les jours s'écoulaient, et de plus en plus l'anxiété du bandit, pour qui l'incertilude était non pas seulement une angoisse, mais une torture, croissait, grandissait.

Don Ramire en était arrivé à guetter les pas du bourreau!

Cassé, courbaturé, les os et les membres brisés dans l'impossible posture qu'il était forcé de garder, il en était arrivé à désirer la mort, mais la mort qui foudroie, la mort qui frappe dans un éclair.

Oh ! ce n'était pas sans d'amers regrets et sans une violente colère contre lui-même qu'il s'était résigné et qu'il avait dit adieu à l'espérance.

— Quoi! j'aurais pu prendre la clé des champs et j'étais libre!... libre comme l'air!... libre comme l'oiseau qui va oii son caprice l'emporte! se disait-il la gorge scche et tous les traits contractés, et comme un sot, comme un niais, je suis venu moi-même me livrer à mes ennemis...

Ah! le comie de Nérée doit bien rire, et il a raison!... slupide ! stupide!... Est-ce que jene devais pas chercher la forLune ailleurs qu'ici ?... Est-ce que je ne devais pas comprendre que le seul endroit où je ne devais jamais remettre les pieds était à Ilautvilly?. . Et j'y suis venu pourtant!... Et l'on me tient!... Ah! oui, stupide! slupide!...

Quelquefois pourtant il était moins faible, moins abattu et retrouvait pour une heure ou deux un peu de son audace.

Dans ces moments-là, il se souvenait qu'il avec été un des meilleurs capitaines du Roi des voleurs, un des meilleurs capitaines de Cartouche, et dans son regard brillait une flamme de défi et d'orgueil.

— Oh! l'on vous arrête... on vous jette dans un cachot ou dans une oubUette, mais quand on est adroit, on peut en sortir! pensait-il.

Mais ici c'était difficile.

Pas même une fenêtre pour donner du jour, mais seulement un trou très étroit qui laissait filtrer un peu d'air.

Don Ramire, cependant, avait voulu en avoir le cœur net.

Se traînant sur le ventre comme un reptile, il avait sondé à plusieurs reprises tous les murs de son horrible cachot.

Mais c'étaient des murs au moins aussi épais que ceux de la Bastille, et il était mutile de chercher à les percer.

— Impossible de fuir par là! avait fini par convenir l'ancien chef des fanandels. Alors il s'était mis à sonder les dalles les unes après les autres.

— Peut-être y a-t-il là- dessous un souterrain, une issue qui me permettrait de sortir! se disait- il.

Et il s'entêtait des heures et des heures, usait sur ces pierres qui ne voulaient pas bouger ses genoux qui saignaient.

D'ailleurs pour les entamer, les soulever, il n'avait d'autres outils que ses ongles. Entreprise impossible et folle!

— Ah! qu'ils viennent... qu'ils viennent donc! s'écria-t-il enfin à bout d'espoir et de courage.

Et comme si son vœu s'exauçait soudain, un bruit se fit entendre dans l'étroit et sombre corridor qui précédait son cachot.

Malgré lui, l'ancien chef des fanandels tressaillit.

Deux hommes parurent. Deux hommes? Non, deux monstres!

C'étaient les tortionnaires du comte de Nérée.

Pendant quelques secondes ils laissèrent tomber sur don Ramire un regard menaçant et sombre, puis enfin l'un d'eux se baissa, lui prit le bras dans sa main comme dans un étau, et la voix sourde et brève:

— Venez! dit-il.

Le corridor franchi, on en suivit encore trois ou quatre autres en zigzags et que des jours de souffrance éclairaient d'une clarté sépulcrale.

Bientôt mie porte se trouva devant eux.

C'était une étroite porte bardée de fer, et si basse qu'on ne pouvait y passer sans courder la tète.

Telles sont les portes des prisons par lesquelles, au moment de marcher à l'échafaud, sortent les condamnés à mort.

D'une violente bourrade dans le dos, l'un des tortionnaires poussa devant lui l'ancien chef des fanandels.

— Entrez !

Don Ramire entra, mais à peine avait-il fait deux ou trois pas, qu'il recula, glacé jusqu'aux moelles.

— La torture ! balbulia-t-il les yeux hagards.

C'était, en effet, dans cette chambre sinistre, qu'avant de les pendre on appliquait parfois la torture aux malheureux que le comte de Nérée avait condamnés.

Très vaste, très grande, avec d'énormes poutres noires entre lesquelles les araignées avaient tissé de larges toiles, cette chambre n'était éclairée que par deux grosses lampes fumeuses accrochées à des piliers.

D'abord, on ne voyait rien, ne distinguait rien, mais bientôt l'œil s'habituait à cette triste lumière et tout à coup dom Ramire eut un nouveau frémissement.

Ce qu'il venait d'entrevoir là, dans l'ombre, c'étaient d'horribles instruments de supplice: des cheyalets avec leurs tabhers et leurs courroies de cuir; de lourds billots avec leurs haches étincelantes ; de grosses tenailles qu'on faisait rougir et avec lesquelles on vous enlevait des morceaux de chair fumante; et des marteaux et des maillets, des coins de fer ou de bois ; des fouets ; enfin tout l'abominable attirail de la q.uestion

Don Ramire comprenait pourquoi on l'avait amené là, et il était plus blanc qu'un linge.

Au milieu de la chambre, un chevalet tout ouvert semblait l'attendre et il ferma les yeux pour ne pas le voir.

Mais au même instant la lourde main d'un des tortionnaires s'abattait brutalement sur son épaule.

— Le torse nu ! fit-il.

— Et vite !... dépêchons ! ajouta l'autre bourreau.

— Le torse nu? bégaya le bandit plein d'un immense elTroi.

Et l'œil hagard, l'air idiot, il ne bougeait pas et restait immobile au milieu de la chambre comme s'il n'eût pas compris.

Mais alors les deux tortionnaires s'en mêlèrent.

Oh! ce ne fut pas long. Une minute après, don Ramire était nu jusqu'à la ceinture

L'ancien chef des fanandels grelottait, mais ce n'était pas de froid.

Soudain, dans le fond de la chambre, une porte que l'ombre cachait et que don Ramire n'avait pu voir, glissa doucement sur ses gonds et un homme entra, lente ment et sans bruit.

Le bandit ne pouvait distinguer encore les traits de cet homme, mais pourtant il le reconnaissait bien.

C'é'.ait.rhomme dont il était devenu la chose, la proie; c'était l'implacable comte de Nérée !

Le masque pâle et froid, un sourire ironique et cruel sur les lèvres, le comte s'avança de la même allure lente jusqu'à deux pas de don Ramire.

Puis son œil brilla, étincela.

— Ah ! voilà le drôle ! dit-il.

Pendant quelques secondes son regard de plus en plus menaçant se fixa sur le misérable, puis avec un petit ricanement sourd:

— Faites! ajouta-t-il.

Les deux bourreaux venaient de se ruer d'un bond sur l'ancien chef des fanandels.

Instinctivement il eut pendant un instant, la durée d'un éclair, la |pensée folle de résister et de se défendre. Mais il avait affaire à deux colosses dont un seul eût facilement terrassé cinq hommes comme lui. En un clin d'œil il fut enlevé et couché sur le chevalet, et si fortement serré qu'il semblait que le sang allait jaillir des veines.

— Le fouet!... c'est le fouet! pensa avec terreur don Ramire, qui déjà râlait d'avance.

En effet, les deux tortionnaires, qui venaient de se placer de chaque côté du chevalet, s'étaient armés chacun d'un grand fouet aux longues lanières.

— Cinquante coups! dit le comte de Nérée toujours impassible. Et l'un des bourreaux leva le bras.

Le fouet siffla.

Un hurlement de douleur se fit entendre et le patient eut un bond terrible qui fit éclater de rire le comte.

Et le fouet se levait, s abattait, sifflait toujours, tandis que la chair de don Ramire se tuméfiait et se zébrait de longues raies rouges.

Soudain une pluie de sang jaillit et vint frapper le tortionnaire au \isage.

Mais sa besogne à lui était finie, il venait de frapper son vingt- cinquième coup, et très tranquillement il s'essuya le visage.

Don Ramire, les cheveux dressés sur la tête et les yeux hors des orbites, se plaignait, gémissait...

Mais, brusquement, il se remit à hurler, car le comte de Nérée avail fait un signe et le second bourreau, sa manche retroussée jusqu'à l'épaule, le front pâle elle regard féroce, frappait, à son tour, frappait toujours.

— Plus fort!... plus fort, morbleu! cria le comte. Et il comptait à mesure que le fouet sifflait :

— Neuf... dix., onze...

A présent le dos de don Ramire n'était plus qu'une plaie, et ce n'était plus seulement une pluie de sang qui éclaboussait les deux tortionnaires et le comte, mais encore des lambeaux de chair volaient!

Comme le dernier coup tombait, le comte de Nérée, toujours aussi calme, toujours aussi maître de lui, avait fait quelques pas vers la porte, mais non sans jeter sur l'ancien chef des fanandels, depuis longtemps évanoui, un long regard de triomphe et de haine.

Puis, corn me il venait de s'apercevoir que celui-ci ne bougeait plus, ne remuait plus, son visage prit tout à coup une effrayante expression de colère.

— Il n'est pas mort, au moins ! s'écria-t-il avec un accent où grondait une telle colère que les deux bourreaux pâlirent.

Ils échangèrent un coup d'œil craintif, puis l'un d'eux, celui qui avait frappé le premier, répondit vivement :

— NoD, m.onsieur le comte!

— Vous m'en répondez?

— Oui, monsieur le comte !"

— 11 ne faudra pas que cet homme meure trop tôt... il faut qu'il vive encore... Les deux bourreaux s'inclinèrent.

— Vous avez compris? reprit le comte qui les toisait d'un regard très dur.

— Oui, monsieur le comte! répondirent-ils ensemble. Celui-ci venait de disparaître.

Les deux tortionnaires s'empressèrent de détacher don Ramire, qui n'était plus qu'une masse inerte. Le cœur battait encore, mais il fallait en être bien sûr, il fallait en avoir senti les palpitations sous sa main pour croire que cet homme était encore vivant.

— Il n'est pas encore mort, mais il n'en vaut guère mieux, dit l'un des bourreaux.

— Nous avons peut-être frappé d'une main trop rude, répondit l'autre en ricanant.

— On ne pouvait pas faire autrement.

— C'est vrai.

— Tu as bien entendu ce que criait monsieur le comte.

— Parbleu !

— Il me criait: Plus fort!... plus fort, morbleu!...

— Et lu frappais fort!... Tu faisais comme j'avais fait... Tu avais raison... Allons Houp, enlevons !

— C'est l'heure de mourir, mon (ils.

Et ils enlevèrent du chevalet le corps inanimé de don Ramire.

— Où le portons-nous? reprit celui des tortionnaires qui le premier avait parlé. Là-bas, dans son cachot.

jMais l'autre protestait énergiquement d'un signe de Icte.

— Non. non, c'est trop loin, dit-il.

— Peut-être.

— Et il sera très bien ici.

— Oui, sur ce tas de paille... Oh î il ne se plaindra pas que c'est trop dur.. . Un bon lit!... Il ne va faire qu'un somme...

Et les deux bourreaux, portant toujours le patient, riaient tout haut d'un grand rire.

LlV. 199. — Kavard Frères, éditeur

Ils déposèrent le bandit sur un tas de paille qui se trouvait près d'un pilier. Puis l'un d'eux dit, riant encore d'un rire cynique:

— Il va dormir là du sommeil du juste...

— Pourvu qu'il se réveille ! répondit l'autre qui, penché sur don Ramire, l'examinait très attentivement. C'est qu'il ne remue pas plus que s'il était mort...

Il se pencha de plus près, puis il ajouta :

— Tiens, regarde le donc!... Je crois qu'il a passé!...

L'autre bourreau venait de se pencher à son tour. Pendant quelques secondes son regard se fixa sur le visage de don Ramire, puis, très froidement:

— Non, il n'y a pas de danger, répondit-il. Mais je vais le panser... Il faut bien qu'il se guérisse pour avoir encore d'autres petites fêtes comme celle-là.

Et tout en parlant les deux tortionnaires continuaient de rire tout bas.

Maintenant l'ancien chef des fanandels était pansé, c'est-à-dire que ses épaules et sou dos où l'on voyait saigner la chair toute vive brillaient par larges plaques de l'onguent avec lequel ils l'avaient frictionné.

Maintenant quand il va revenir à lui, il aura une fièvre de cheval, reprit le premier bourreau.

— Ça, c'est sûr !

— Et il va crier pour demander à boire...

— Oh ! il peut crier tant qu'il voudra, nous ae [l'entendrons pas... Mais il faut être Imuiain, n'est-ce pas î

— Sans doute.

— Il doit y avoir de l'eau ici?

- Il y en a dans cette cruche, là-bas ?

— La voilà 1... Nous pouvons être tranquille... Il pourra lamper tout son soûl... Et lentement les deux tortionnaires sortirent.

Don Ramire ressemblait à un cadavre.

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