‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 53 sur 100 · L HEURE DE MOURIR · texte numérisé non relu

L HEURE DE MOURIR

Toute la nuit s'était écoulée et une nouvelle aube allait poindre, quand don Ramire sortit enfin de son long évanouissement.

D'abord il ne se reconnut pas.

Les yeux étincelants de fièvre, la tête vide et l'air hagard, il regarda longtemps autour de lui.

Où donc se trouvait-il ?

Quel était donc ce lieu sinistre où deux lumières jetaient leur faible clarté d'étoiles pâlissantes?

Une prison? un souterrain? un cachot?

Mais il venait de bouger trop brusquement, et il eut un cri de douleur.

Maintenant il se ressouvenait!... maintenant, son regard qui s'habituait à l'ombre

distinguait très nettement autour ie lui les horribles instruments de torlui-e!... maintenant il venait d'apercevoir, non sans épouvante et sans frisson, et tout ouvert encore, le chevalet sur lequel il avait 6lé martyrisé!...

Et l'ancien chef des l'anandels ne pouvait remuer ni faire le m^^indre mouvement sans pâlir...

Alors, ses blessures à peine fermées, à peine cicatrisées, se rouvraient, saignaient et c'étaient des douleurs intolérables, des soutTî-anoes atroces qui lui mettaient une abondante sueur au front.

l'ourlant, au bout de quelques jours, don Uamire qui, malgré sa vie d'aventures, avait gardé une constitution robuste, retrouva ses forces <'t guérit.

C'était ce moment-là que le comte de Nérée attendait avec impatience.

Accompagné d'un homme qui avait aussi un visage de tortionnaire, il descendit dans le cachot de son prisonnier.

C'était le matin et celui-ci dormait encore. ' Le comte et l'homme qui l'escortaient le regardèrent un instant, puis le gcnlilhommo cul un sourire.

— Voici le coquin! dit-il,

— L'ancien chef des fanandels ?

— Oui.

— Don Ramire?

— Oui, le fameux don Ramire !

— Enfin l'homme qui a brûlé votre château?

— Oui, c'est lui!

— Et cinquante coups de fouet, monsieur le comte?

— Oui, cinquante, et bien comptés.

— 11 s'est remis promptement, dit l'homme ; il faut que le gaillard ait en la vie dure...

— Heureusement ! réiîliqua le comte de Nérée toujours avec son terrible et fi-old sourire. Je n'ai eu qu'une peur, c'est que le drôle n'en revienne pas...

- 11 en est revenu, lit l'homme qui, à son tour, eut un affreux sourire. Puis il s'accroupit, se pencha surl'dncien chef des fanandels. Celui-ci, tiés lourdement endormi, avait des ronflements sonores. L'homme, très lentement et sans se presser, le palpa, l'ausculta. Le comte de Nérée semblait attendre les paroles qui allaient sortir do sa bouclio.

— Eh bien? fit-il tout à coup.

— Vous avez dit cinquante coups de fouet, monsieur le comte?

— Oui, cinquante.

— Il peut eu recevoir autant...

lis parlaient très bas. Le comte eut un mouvement et un sourire de joie. Puis reprenant aussitôt son masque d'impassibili:c ;

— Le fouet n'est pas à dédaigner, dit-il, mais je voudrais cependant varier un peu...

— Varier les supplia js?

~ Oui, je voudrais lui faire goûter un peu du brodequin.

L'autre qui, paraît-il, était le médecin du château mais qui avait une ligure de bourreau, secoua doucement la tète.

— Vous le pouvez, répondit-il, mais je croyais que vous vouliez le pendre...

— Pardieu, oui, mais plus tard!

— Alors, soyez prudent... allez-y délicatement.

— Quelques coins seulement...

— Je vous accorde quelques coins...

Et ils étaient sortis sans que don Ramire pût se douter de riea.

Mais, le lendemain, l'ancien chef des fanandels devait avoir an îc-rrible réveil.

A peine avait-il ouvert les yeux qu'il resta saisi d'épouvante.

En face de lui il venait d'apercevoir les deux liomaies sinisires, les deux tortionnaires.

— Levez-vous! dit l'un d'eux.

Le misérable, dont tout le sang venait de s'arrêter net dans les veines, était si terrifié, qu'il se borna à les regarder l'air ahuri, sans un geste et sar.s une parole.

— Avez-vous compris? reprit l'autre bourreau, la voix encore plus rude etplus brutale. On vous a dit de vous lever.

Et le saissisant brusquement sous l'aissgUe, il le mit debout sans plus de peine que s'il se fût agi d'an enfant.

L'autre tortionnaire rôdait déjà autour du sinistre chevalet.

— On va me pendre ? demanda don Ramire.

Mais le bourreau qui le tenait eut un petit ricanement,

— Patience! dit-il. La potence viendra... Mais ce n'est pas pour aujourd'hui...

— Alors, qu'est-ce donc? fuTancieu chef des lanaudels dont la voix était si faible qu'on avait eu de la peine à l'entendre.

— La torture! répondit le bourreau.

— La torture ?

— Oui, rien que ça.

Le misérable avait eu un geste effaré, un recul plein d'effroi.

Mais il était déjà enlevé, jeté sur le chevalet, puis hgolté...

Avec fureur, avec folie il essayait pourtant de se débaître, mais les courroies qui lui entraient dans les chairs lui arrachaient déjà des cris de douleur.

Et les deux bourreaux ricanaient.

L'un d'eux se baissa, fouilla pendant quelques secondes parmi quelques horribles instruments qui gisaient dans l'ombre, puis, se relevant :

— Voici une bonne paire de chaussures ! ricana-t-il de nouveau en emprisonnant les pieds de don Ramire dans les brodequins.

Quant à l'autre tortionnaire, qui s'était baissé à son tour, il tenait maintenant dans une main un lourd maillet et dans l'autre quelques coins de fer.

Don Ramire, haletant, fermait les yeux dans une appréhension terrible.

Les brodequins I

C'était donc ce supplice dont la pensée seule remphssait d'effroi, que le comte de Nérée lui réservait encore !...

Aussi dès que le comte parut, non plus seul comme le jour des coups de fouet, mais suivi cette fois de médecin, l'ancien lieutenant de Cartouche, qui avait essayé de se soulever, jeta-t-il vers lui un grand cri de pitié :

— Comte, je t'en prie!... comte, écoute-moil...

— Je t'écoute, répondit froidement M. de Nérée.

— Tue-moi!... mais ne sois pas barbare!... mais ne sois pas inhumain!.,.

Et don Ramire, dont le front s'était couvert d'une pâlenr mortelle, levait sur l'iir.pld cable gentilhomme un regard où l'on voyait des larmes.

Mais celui-ci, quand il avait été atteint dans son orgueil, était moins facile à attendrir qu'un tigre.

Il haussa les épaules, et la voix lente :

— Oh! je te tuerai, répondit-il, tu peux être tranquille!

Puis il fit un signe et l'horrible besogne des bourreaux commenta. Les os du patient craquaient, les coins pénétraient dans les chairs, et c'étaient des cris terribles et déchirants.

— Grâce !... Grâce! hurlait don Ramire,

— Continuez! disait le comte.

Au dehors, les gens du château entendaient ces cris qui les rendaient tout pâles.

Le médecin qui suivait très attentivement le travail des bourreaux^ de temps à autre hochait la tête.

Tout à coup, il se rapprocha vivement du comte et lui dit rapidement quelques mots à l'oreille.

— Vous croyez? lit M. de Néréc.

— Il ne bouge plus...

— Regardez-le donc.

Le médecin s'approcha de don Ramire.

Celui-ci, la face violette, leslèvres blanches d'écume et les yeux hors de la tête, était hideux à voir.

Le médecin ne lui avait jeté qu'un coup d'oeil, puis, doucemeut ;

— On est allé trop loin, je n'en réponds plus! dit-il. Le comte avait froncé les sourcils.

— Alors, il est mort ? dit-il, la voix brusque.

— Pesit-ètre !

— C'est dommage!

Et laissant les deux bourreaux et le médecin s'occuper de don Ramire, le comte de Nérée se retira.

Cependant on avait appris dans les châteaux voisins les supplices inlligés à l'ancien capitaine dos faaiandels.

Le seigneur de Bonneval et sa femme, il faut bien le dire, ne s'en étaient guère montrés scandalisés.

La belle Octavie n' avait-elle pas encore sur le cœur d'avoir été l'otage de don Ramire? et quant à son mari pouvait-il oublier les cinq cents louis qu'il avait eu tant de peine à se procurer?...

— Je m apitoierais peut-être sur un autre, avcUt dit hypocritement celui-ci, mais comment voulez-vous que je plaigne un drôle pareil, un coquin qui voulait nous dévaliser et qui serait la terreur dans le pays?... Monsieur de Nérée a peut-être été un peu dur, mais il s'est souvenu de son château en flammes !...

Mais le vieux baron de Hautvilly et son fils avaient bondi d'indignation, et quant à Jeanne, le comte de Nérée lui faisait l'efTet d'an bourreau qu'elle ne pourrait plus jamais voir en face.

— Le comte nous déshonore! s'écria avec colère Norbert en apprenant le second supplice de don Ramire.

Et sautant à ckeval, il courut au château de Nérée. Le comte ne fut pas étolmé de cette visite.

— Ah! vous venez prendre des nouvelles de notre prisonnier, s'écrii-t-il. Oh! vous j I pouvez être tranquille, il est en de bonnes mains!...

i ) — Je viens vous faire des reproches, dit froidement Norbert.

! j — Des reproches?

— Je viens vous dire que vous me donnez un remords...

— Un remords?

— Le remords de vous avoir livré cet homme... Le comte s'était mis à rire.

— Je ne comprends pas, mon cher! s'écria-t-il. Est-ce que, par hasard', ce cop;:u vous intéresserait maintenant ?

- Ce coquin a mérité un châtiment, dit Norbert.

— Et bien, alors?

— Mais vous avez été trop loin, comte, vous avez dépassé la mesure ..

- Moi !

— Vous avez été cruel -et féroce avec lui...

— Cruel etféroL-e ! ricana le comte. Pour quelques coups de fouet qu'il a reçus!, pour quelques coins qui l'ont fait chanter.

— Un gentilhomuie n'est pas un bourreau !

— Un geniilhomme a, sur ses terres, droit de justice... Et j'en ai usé avec don Ramire, voilà tout.

— Abusé !

— D'ailleurs, mon cher baron, reprit ironiquement M, de Nérée, que votre conscience se rassure, je le pends demain...

— Vous auriez dû commencer par là...

Et Norbert partit, soulagé d'avoir dit au comte ce qu'il avait sur le cœur.

En effet, le lendemain matin ou allait pendre don Ramire, et c'était la grande nouvelle non seulement à Nérée, mais encore dans tous les villages voisins et dans tous ;es pays environnants.

Mais le comte avait renoncé à accrocher l'ancien capitaine des fanandels à la haute tour qu'il avait un jour montrée à Norbert, et c'était à présent sur un petit monticule situé à la porte même du château qu'il lui faisait élever un gibet.

Du nouveau cachot où on l'avait jeté semblable à un cadavre, après la torture des brodequins, don Ramire pouvait entendre résonner les coups de marteau qui lui annonçaient son supplice.

Encore estropié et mutilé, toujours souffrant de ses blessures, iravait cependant, chose étrange, malgré ce bruit sinistre qui lui arrivait, un visage radieux.

Pourquoi ?

Etait-ce parce quil voyait cnrm venir la mort, cette mort qu'il avait si vivement désirée depuis qu'il était au pouvoir de l'impitoyable comte de Nérée?

Non, mais c'était, au contraire, parce qu'il croyait avoir trouvé la possibilité de vivre.

Et pendant qu'on dressait son gilet, don Ramire souriait d'un air ironique et son visage s'était transfiguré.

Car ne se doutant pas que les forces lui reviendraient si promptement, on l'avait laissé lil)re dans son cachot, et il y avait fait une découverte qui l'avait rempli d'espérance.

En effet, comme une fois il venait de s'approcher de la fenêtre garnie d'énormes barreaux de fer, il n'avait pu retenir un cri de surprise, un tressaillement de joie.

Un autre prisonnier avait dû habiter là, un prisonnier qui avait fait le rêve de s'évader, car tous ces barreaux étaient sciés et prêts à s'enlever au moindre elTort!

L'ancien chef des fananJtls eut un éblouissement.

Ce qu'il venait de trouver là, ce qui venait de s'offrir à lui, c'était le salut, la liberté, " le vie!...

Est-ce que, vraiment, il devenait fou ?

Est-ce que ce songe irréalisable allait pouvoir se réaliser?

Est-ce que cette chimère était possible?

Et tout tremblant, tout frissonnant, il regardait la fenêtre, il en ébranlait encore les barreaux.

Oui, ils bougeaient!

Oui, il n'avait qu'à vouloir et ils allaient céder!...

— Ah! comte de Nérée!... comte de Kérée ! s'écria-t-il se relevant la tète avec un air de défi.

Et déjà, il savourait la vengeance qu'il se promettait.

Car une fois libre, il n'en doutait pas, il trouverait bien encore, non pas ici, mais ailleurs, mais dans n'importe quel pays des hommes de bonne volonté et de courage pour le suivre...

Il trouverait bien encore le moyen d'avoir une bande à lui, une bande très forte et bien disciplinée...

Et alors !... aiors il reviendrait, et ce ne serait plus seulement sur le château qu'il se vengerait 1...

Car le château en flammes, eu ruines, que lui importait !

Oh! certainement qu'il le raserait et que cette fois, il n'en laisserait pas pierre sur pierre ; mais ce qu'il lui faudrait, ce qu'il aurait, c'était lui!... c'était le comte !...

Et don Ramire riait, ell'rayant et livide.

Lui aussi il verrait la chair du comte saigner sous les formidables coups de fouet de ses bourreaux!... lui aussi il aurait des coins de fer pour lui briser les os!... lui aussi il dresserait son gibet, mais un gibet qui aurait son supplicié, son pendu, et non pas un gibet inutile comme celui qu'on élevait en ce moment!...

Et don Ramire, qui se disait que quelqu'un pouvait surgir d'une minute à l'autre, voulut être prudent.

11 se tint blotti dans l'angle sombre où on le trouvait toujours d'habitude, mais ' quelle impatience le dévorait! quelle fièvre!...

Il comptait les heures, les minutes, chaque seconde.

- Oh! que la nuit vienne vite !... que la nuit tarde à venir! murmura-t-il à chaque instant.

Pais, quelquefois aussi, il était pris de subites terreur?.

Si l'on allait visiter son cachot!... si l'on allait s'apercevoir que ces barreaux ne tenaient plus!...

Alors il n'osait pas s'en dire davantage, et su tête cachée dans ses mains, il tressaillait, l'oreille ouverte à tous les bruits qui lui venaient du dehors!

Et toujours les marteaux qui dressaient le gibet s'entendaient, résonnaient!...

Don Ramire n'avait pas osé regarder au dehors de peur d'être aperçu, mais il connaissait assez le château de Néréc et l'endroit où il se trouvait pour savoir ce qu'il aurait à laire une fois qu'il serait libre.

La fenêtre n'était pas très élevée et il avait fait cent fois dans sa vie autrement périlleux. Il est vrai qu'il était mutile, éclopé, mais ce n'étaient pas ses blessures, d'ailleurs à peu près cicatrisées, qui le gêneraient à ce moment-là, il en était bien certain.

Le saut fait, il se trouverait dans une petite cour. Des murs assez élevées autrefois le fermaient, mais depuis l'incendie du château de Nérée, ces murs qui n'avaient pas été refaits étaient faciles à l'escalade. '

Après, c'était la campagne...

L'ancien capitaine eut un nouveau ricanement.

— Après, pensa-t-il, le comte pourra courir!

Mais depuis longtemps déjà on n'entendait plus le bruit des marteaux, et le soir commençait à tomber.

Soudain, don Ramire tressaillit.

Il n'avait entendu aucun bruit de pas, aucun grincement de verroux, et cependant il sentait que la porte de son cachot venait de s'ouvrir et que, derrière lui, quelqu'un était là.

Et il ne se trompait pas.

Un des bourreaux du comte, qui en même temps étaient ces geôliers, venaient d'entrer à pas de loup.

Cet homme portait une lanterne sourde qu'il ouvrit et subitement le cachot s'éclaira d'une lumière blafarde.

L'iiomme ne jeta qu'un coup d'œil autour de lui, puis toisa le prisonnier.

Son masque hideux s'illuminait d'un atroce sourire.

— Si vous voulez faire votre testament, dit-il avec une joie mauvaise, je dois vous prévenir que vous n'avez pas de temps à perdre...

Il s'attendait à une réponse, mais don Ramire demeura le front baissé et ne répliqua pas.

— C'est demain que l'on vous pend! ajouta le bourreau en appuyant sur les mots. Alors, l'ancien chef des fanandels eut un soupir prolongé, un scurd gémissement

pour faire croire qu'il souffrait beaucoup.

— Oui ! les coins 1 fit le bourreau du comte de Nérée. Mon cher, ajouta-t-il, autant vous vaut mourir, car je crois que de longtemps vous n'auriez pas pu danser 1...

L\RTOUGKE

Les oiseaux noctures tournoyèrent atftour du uiurt.

Et il sortit, en riant encore d'un rire étouffé.

Mais il n'élait pas encore très loin que don Ramire s'était levé d'un bond.

— Triple brute ! s'écria-t-il. Si je le veux, je danserai encore ! . . .

Et la joue collée contre la porte, il resta à écouter les pas du geôlier qui diminuaient, décroissaient...

Puis il s'élança vers la fenêtre.

Il avait peur d'une nuit hunineuse et pleine d étoiles, mais le ciel se faisait son complice, pas une lueur, pas une clarté, un océan de ténèbres.

— Parfait! dit à voix basse l'ancien capitaine des fanandels. Et doucement il ébranla les barreaux. Alors il eut un sourire.

— Ohl ce sera vite fait... quelques secondes seulement, pensa-t-il.

LiV. 200 — Favanl Frères, éditeur-

iMais le moment de faire n'était pas encore veau.

On veillait encore dans le château.

Il fallait attendre.

Accroupi sur l'énorme tas de paille humide qui lui servait de couche, l'ancien chef des fanandels guetta les heures qui allaient sonner, soit à la vieille horloge du château, soit au clocher de l'église de Nérée.

Mais il lui semblait que le temps s'était arrêté et que les heures ne marchaient plus.

Pourtant, la nuit, depuis longtemps déjà, était devenue plus noire, plus épaisse.

Aucan bruit, aucun murmure n'arrivait plus jusqu'au cachot du prisonnier.

Tout le monde devait dormir dans le château de Nérée.

Brusquement, don Ramire tressaillit.

Dans ce profond et grand silence, lentement et sourdement, onze coups tintèrent à l'horloge du château, puis, une seconde s'écoula, et plus éloigiés, plus sourds encore, onze autres coups répondirent.

C'était l'église qui, à son tour, sonnait onze heures.

— G'€St le moment ! s'écria l'ancien capitaine des fanandels.

Mais il se leva sans précipitation et demenra pendant quelques instant à écouter contre la porte.

Le corridor devrait être déseï t.

On le laissait dormir tranquille sa dernière nuit.

— Ma dernière nuit ! ricana-t-il avec un éclair de triomphe dans les yeux, non, j'en aurai d'autres !...

Marchant ou plutôt glissant à pas furtifs, il s'avança vers la fenêtres, et l'air frais et vif qui vint lui frappa le visage le visage lui fit éprouver une sensation de bien-être.

— La vie est tout de même bonne ! pensa-t-il. Puis, de nouveau, son regard se leva vers le ciel.

Très sombre tout à l'heure, le ciel était maintenant d'un noir d'encre, mais, de temps à autres, des frissons lumineux y couraient.

— Des éclairs ! se dit don Ramire avec effroi. Un orage se prépare...

Il fallait donc agir sans perdre ime minute, sans perdre une seconde, car si, en effet, un orage éclatait, le bruit du tonnerre ne manquerait pas de réveiller les gens du château, et la clarté des éclairs pourrait le trahir dans sa fuite...

Et nerveusement, fiévreusement, sa main secouait les barreaux. Il ne fallait pas un grand effort pour les arracher. Sans bruit ils cédaient les uns après les autres et doucement et en évitant le moindre heurt, le moindre choc, il les posait contre le mur et à ses pieds.

Maintenant la fenêtre n'avait plus d'obstacles, la cage était ouverte !

D'un bond léger, don Ramire s'y hissa, puis s'y accroupit.

Son regard plongeait dans la cour pleine de ténèbres et il cherchait à se rendre compte si elle était bien déserte...

■— Oui, déserte ! murmura-t-il au bout d'un moment ; personne !.,.

Il n'avait pas eu jusque-là de peine à préparer son évasion, et cependant il était en proie à une telle émotion et à une telle anxiété qu'il avait le front couvert de sueur et qu'il sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine.

Maintenant il s'agissait de se laisser tomber.

Se cramponnant des deux mains au rebord de la fenêtre et ses genoux battant le mur, l'ancien chef des fanandels se laissa glisser dans le vide....

Il s'y balança pendant quelques secondes, puis un bruit sourd, presque imperceptible se fit entendre : il était d.'ns la cour !..

Mais tout n'était pas fini, et ce n'était pas encore la liberté, ce n'était pas encore le salut.

Il fallait h présent s'orienter dans cette ombre épaisse, arriver jusqu'au mur et l'escalader.

Cela fait, don Ramire pourrait alors se réjouir et chanter victoire...

Et les mains en avant et glissant comme un fantôme il avança le plus rapidcmcmt possible.

Parfois son pied se heurtait à une pierre, à quelque obstacle qu'il ne pouvait voir. . Alors, tout frémissant et tout prdc, il s'arrêtait et écoutait derrière lui avec des frissons de peur dans les veines...

Puis, rassuré, il continuait sa marche en avant.

Tout à coup, il eut un sourire, un éclair de joie dans les yeux.

Le mur était là ! Il le voyait 1

Il n'avait plus que quelques pas à faire pour l'atteindre!

— Libre!... hbrc! s'écria-t-il la voix sourde, tout tremblant et oppressé de bonheur. Et ses mains à présent touchaient le mur, et ses pieds avaient trouvé des points

d'appui.

Puis il grimpa.

— .\u revoir, comte de Nérée! sécria-t-il. Mais il n'acheva pas.

Il eut un cri rauque, le rugissement terrible d'un fauve blessé. Sur sa nuque une main venait brusquement de s'abattre, une main qui lui ôfait le souffle et qui le serrait comme dans un étau. Et tandis qu'il rfilait, il entendit un long rire gouailleur :

— Voulez-vous que je vous fasse la courte échelle?... Vous n'avez qu'cà le dire. Et la main de fer qui le tenait l'enlevait comme un fétu l'entraînait...

Au comble de la fureur et du désespoir, don Ramire lutta, résista avec fohe, avec rage...

S'il était le plus fort, il pouvait être hbre encore; et si pour en venir à bout on le tuait, qu'avait- il à y perdre?... Ne valait-il pas mieux finir d'un coup que de râler à l'atroce gibet?

Mais l'ancien chef des fanandels ne put pas lutter. Il était emporté par une force irrésistible contre laquelle il n'y avait rieu à faire. Et toujours celui qui le tenait, c'est-àdire l'un des bourreaux du comte, le souffletait de son grand rire ironique. Comment trouvez- vous le petit tour que nous vous avons joué, mon cher? disait-il. Nous savions que les barreaux étaient sciés... et chaque nuit, mon camarade ou moi, nous vous attendions, nous vous guettions... Histoire de rire!...

Lorsque le jour parut et vint éclairer d'an pâle rayon la sinistre oubhelte dans laquelle le bourreau l'avait jeté, don Ramire pleurait.

Maintenant encore il comptait avec anxiété les heures qui sonnaient au château ou au clocher de l'église, mais ce n'étaient plus les heures (jui le séparaient de la liberté c'étaient les heures de son agonie, les dernières heures qui lui restaient à vivre.

Et il était si blême, si défait et si abattu qu'on eût pu le croire déjà décroché de la potence.

Aussi comme midi allait sonner n'entendit-il pas que quelqu'un s'avançait vers lui.

Mais, ce n'était pas encore les bourreaux, c'était un vieux prêtre à cheveux blancs, le chapelain du château de Nérée.

Les bras croisés, il laissa pendant quelques secondes tomber un regard compatissant sur le bandit, puis, la voix émue, il l'appela ,•

— Don Ramire!

Mais celui-ci, la face tournée contre le mur, était resté sourd. Le vieux prêtre regardait autour de lui et il y avait là aussi, dans cette oubliette, des instruments de torture qui le firent frémir.

— Je suis un ami que le Ciel vous envoie, reprit-il. Voulez- vous m'entendre? Mais l'ancien chef des fanandels ne répondit pas davantage.

— C'est l'heure de mourir, mon fils ! dit alors le chapelain la voix grave et solennelle.

Cette fois, don Ramire avait entendu.

Il se retourna d'un bond, et l'air hagard :

— L'heure de mourir? balbutia-t-il.

— Oui! répondit tout bas le prêtre. C'est pour midi. Et il ajouta :

— Je sais qui vous êtes et je connais tous les crimes que vous avez commis...

— Vous en savez plus long que moi, répondit don Ramire l'accent butai, car je ne les connais pas tous...

— Mais je ne viens pas vous les reprocher... Le prisonnier eut un sourire ironique.

— Je viens, au contraire, vous apporter le pardon...

— Je n'en ai pas besoin, répliqua d'un air farouclio.

— Ainsi vous refusez de vous confesser?

— Oui!

— Malheureux que vous êtes!... Mais vous voulez donc vous perdre dans l'autre monde comme vous vous êtes perdu dans celui-ci!...

Et le vieux prêtre parla longuement du ciel, de l'enfer, mais à chaque mot qu'il prononçait don Ramire l'interrompait par des ricanements ou par des blasphèmes.

Le chapelain alors se retira, mais avant de franclilr le seuil de l'oubliette, il se retourna.

— Je dois vous prévenir que vous n'avez plus que quelques instants à vivre, dit-il. Réfléchissez, mon fils !... je serais heureux de revenir...

Mais l'ancien chef des fanandels n'avait entendu que ces mots : « Vous n'avez plus que quelques instants à vivre !» -

Alors son angoisse devint plus terrible encore et son supplice commença. A chaque écho qui lui parvenait, il sursautait, croyant voir apparaître les bourreaux

Et l'haleine courte, la gorge sèche, il écoutait.

Il lui sembla que c'étaient dans le château et tout à l'entour de grands murmuifde longues rumeurs.

Etait-ce la fièvre qui faisait bouillonner le sang dans son cerveau, ou bien entendaii- 11 réellement tous ces bruits?

Mais il s'aperçut bientôt qu'il ne se trompait pas.

Ces rumeurs qui grossissaient de minute en minute, ces murmures qui, maintenant emplissaier ' tout son cachot, c'était la foule qui l'attendait pour le voir mourir, c'était la foule qui se pressait autour de son gibet!...

Alors, si lâche qu'il fût, le bandit eut un éclair d'orgueil.

Il se jura de bien mourir et de marcher au supplice le pas ferme et la tête haute,

— Je ne veux pas leur donner la joie de me voir trembler! s'écria-t-il. Mais soudain il devint plus livide encore.

La veille horloge du château et celle de l'égUse sonnaient.

Le misérable compta les coups.

Douze!

Midi!

Le dernier coup résonnait encore qu'il n'était plus seul.

Les deux bourreaux étaient là!

Alors les paroles du vieux chapelain retentirent comme un glas à l'oreille de don Ramire, et pendant que les deux bourreaux qui venaient de le saisir violemment l'entraînait, il se répéta, glacé de terreur:

— C'est l'heure de mourir!...

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