‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 54 sur 100 · SUPPLICE · texte numérisé non relu

SUPPLICE

Le bruit que don Ramire allait être pendu et 'qu'il allait enfin expier ses forfaits s'était propagé avec la rapidité de l'éclair dans tous les villages et dans tous les hameaux qui dépendaient de la seigneurie de Nérée.

Mais 11 s'était répandu aussi avec la même rapidité dans tous les villages et dans tous les hameaux des seigneuries voisines.

Hommes et femmes étaient donc accourus de Hautvilly, de Beauval, de Chennevières et d'ailleurs, et même il en était venu jusque de Pont-Servan pour ^assister à ce dramatique et terrible spectacle.

M"^ Gosset, le notaire, avait fait atteler le matin de bonne heure sa grande charrette, puis après y avoir entassé sa famille il avait pris au grand trot le chemin du château de Nérée.

L'honorable tabellion, qui avait déjà appris la mort de Choquart, n'était pas le dernier à se réjouir du châtiment de l'ancien chef des fanandels. l

— Allons, ça va bien, ça va très bien ! s'écria-t-il la mine épanouie. Ce Choquart j

dans le fin fond de l'enfer... ce don Ramire pendu, le pays va donc enfin pouvoir être tranquille et respirer un peu.

Et comme pour se prouver à lui-même que ce qu'il venait de dire était vrai, le notaire, respirait longuement et bruyamment.

Mais sa joie cependant n'était pas sans mélange.

M" Gosset était très peureux, peureux comme un enfant à qui son ombre fait peur, et comme tous les peureux, il se serait volontiers montré féroce.

Aussi, bien qu'il eût pour le comte de Nérée, comme pour tous les seigneurs, du reste, la considération la plus respectueuse, prenait-il la liberté de le blâmer de ce qu'il appelait sa trop grande indulgence.

Mais alors M™e Gosset, moins inhumaine, s'empressait de protester.

— Ali çà, monsieur, qu'appelez-vous donc de l'indulgence? s'écria-t-elle en répondant à son mari qui venait encore une fois de se plaindre de la douceur et de la bonté du comte; est-ce que ce chef de brigands que l'on va pendre...

— Heureusement! interrompit le tabellion. Il y a beau temps qu'il aurait dû l'être !...

— Est-ce que don Ramire, à ce que l'on raconte, n'a pas reçu cinjuan'e coups de fouet?...

— Oui, madame, cinquante coups de fouet sous lesquels je pense qu'il n'a pas dû rire...

— Eh bien ?

— Mais moi, madame, j'ose dire que ce n'était pas assez... —'Merci bien!

— Mais moi, madame, si j'avais eu le plaisir d'être à le. place de M. le comte de Nérée, je lui en aurais fait donner le double !... je lui en aurais fait donner cent!...

— Oh! vous!...

^ Oui, voilà comme je suis, madame.

— Et puis, reprit Mme Gosset, n'y a-t-il pas eu autre chose que des coups de fouet?...

— Oh! peu de chose... les brodequins, répondit flegmatiquement le notaire.

— Et vous appelez cela peu de chose!... Mais c'est terrible, monsieur,c"est un supplice épouvantable!...

— Oui, il paraît que ça vous brise les os...

— Quelle horreur !

— Que ça nous les réduit en poussière...

— Et vous trouvez que ce n'est rien?... et vous trouvez que ce malheureux \ n'a pas encore assez soufîert?...

Oui, madame, je trouve que l'on a tort d'avoir la moindre pitié pour les grands criminels...

Et tout en discutant ainsi avec sa femme, le notaire n'oubliait pas de fouetter ses chevaux, et pour rien au monde il n'aurait voulu manquer cette belle fête qu'il s'était promise.

— Il y aura sans doute^beaucoup de monde pour le voir mourir, reprit Mme Gosset.

— C'est probable, répondit le tabellion, et je ne serais pas étonné si nous avions l'honneur de rencontrer là-bas MM. les barons de Hautvilly...

CAUTOeXIIE *^99

— M. Norbert?

— M. Norbert et son père... Et quanta Mme la baronne...

Ce dernier mot enflait les joues du brave notaire, et lorsqu'il le prononçait, c'était toujours en relevant la tête d'un air plein d'orgueil. La jeune femme n'était-elle pas sa pupille, ou plutôt ne la considéralt-il pas comme telle ?

— Vous croyez la rencontrer aussi ?

— Cela, madame, est encore plus que probable.

— Vous vous trompez, monsieur, fit vivement Mme Gosset avec un petit sourire qui disait très éloquemment toute la pitié que lui inspirait son mari. Jeanne ne bougera pas du château de HautvUly.

— Elle n'en bougera pas ?

— Non, monsieur, vous pouvez en être FÛr...

— Et pourquoi, madame?

— Parce qu'elle est bonne et généreuse et que, malgré tout ce qu'elle a eu â souffrir de don Ramire, elle ne voudra pas assister à son supplice...

Mais le tabellion hochait vivement la tête.

— Qui sait? fit-il. Les femmes sont bien curieusesl.. dans tous les cas, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir...

— Nous approchons donc?

— J'aperçois déjà le château de Nérée...

Et le notaire, qu'une grande impatience gagnait de plus en plus, enveloppa ses cheveux d'un nouveau coup de fouet.

Le château de Nérée n'était plus très loin, mais cependant il était encore à une assez grande distance pour qu'il n'apparût que comme une tache noire à l'horizon.

Jusqu'alors la route avait été déserte,

A présent elle s"emplissait,s'encombrait d'une grande foule endimanchée et bruyante.

Par tous les étroits chemins, par tous les petits sentiers, par toutes les ruelles qui viennent y aboutir, des flots de paysans débordaient...

Tout ce monde-là avait l'air très heureux. Les jeunes gens et des jeunes filles, les bras enlacés ou se tenant par les mains, riaient aux éclats et couraient dans la poussière blanche, dorée par le soleil. Et d'autres groupes très nombreux, de glandes ])andes passaient en chantant.

Tout à coup les chevaux de M" Gosset s'arrêtèrent.

La foule était devant eux si serrée, si compacte, qu'ils ne pouvaient plus avancer.

Alors le notaire, l'air très digne, se leva sur son siège et harangua la foule.

— Allons, mes amis, cria-t-il, ne vous faites pas écraser... Un peu plus de place Laissez-moi passer, s'il vous plaît!

F,t la foule, obéissante et docile en reconnaissant le notaire de Pont-Servant, se recula, se resserra,

— Hue! fit le tabellion en faisant claquer trois ou quatre grands coups de fouot. La rouie à présent allait en descendant et la charrette de la famille Gosset filait

comme un éclair. Rrusquement, le cîrâteau de Nérée apparut.

Le soleil le frappait en plein — et quel soleil! magnifique, splendide ! — et pourtant le vieux domaine seigneurial restait morne et sombre, farouche et noir.

1600 CARTOUCîîE

Tout à coup, M'"^ Gosset eut un cri:

— J'aperçois le gibet!

Et debout dans la voiture, toute saisie et un peu pâle, elle étendait la main devant elle pour désigner le monticule où l'on voyait, en effet, la potence toute dorée se aresser sous le ciel tout bleu...

La charrette venait encore de s'arrêter.

On était arrivé sur le lieu du supplice.

Maître Gossst avait l'air content.

— Nous serons très bien ici pour tout voir, dit-11.

Puis, comme son regard veuHit de se fixer sur le gibet, il eut un mouvement de surprise, puis un cri d'admiration.

— Diable! tout neuf! dit-il. M. le comte a fait des frais !...

Le comte, c'était vrai, n'avait pas regardé à la dépense. Non seulement le bois de la potence, du bon bols de chêne, était neuf, mais encore les cordes étaient neuves. Très gai, le tabellion risqua une plaisanterie.

— ^la parole! s'écria-t-il, on aurait du plaisir à être pendu !...

Des rires coururent autour de lui et quelques paysans se passèrent du coude, se glissant à l'oreille :

— Le reconnaissez-vous?

— C'est maître Gosset...

— Oui, le notaire de Pont-Servan... le tuteur de M™' la baronne de Hautvilly... un malin!...

Mais le tabellion n'avait pas eu le temps de jouir de son succès. Debout sur le siège de la voiture ei son chapeau à la main, il se cassait en deux puis saluait et resaluait.

— Qui est-ce donc? demanda IP' Gosset.

— M. de Beauval.

— Ah!

— Et sa femme... Elle est toujours très jolie...

M™' Gosset venait de se lever et saluait très gracieusement à son tour.

En effet, sous une espèce de tente ou plutôt de tribune que le comte de Nérée avait fait élever à quelques mètres seulement du gibet, on apercevait au premier rang M. de Beauval et la belle Octavie.

Tous les deux étaient rayonnants.

Cependant la femme du tabellion semblait chercher encore quelqu'un dans la tribune...

Puis, pendant quelques secondes elle laissa son regard errer autour d'elle.

Alors se penchant dans le cou de son mari :

— Je ne vois pas ces messieurs, fît- elle tout bas.

— Les barons de Hautvilly? dit le notaire.

Et il se mit à chercher à son tour. Mais le père de Norbert n'était point là, et quant au jeune baron et à Jeanne, ils étaient en train de s'égarer dans les bois dans une chevauchée joyeuse.

— Ils sont en retard, mais ils vont venir, reprit imperturbablement M'^ Gosset.

Dix couteaux ne valent pas une épée! s'écria l£ jeune

homme-

Hrnsquement, il sinterrompit. s'étaient fixés sur

Il venait d'y avoir un grand remous dans la foule et toiis les ye

l'horlo£:e du château.

Voici le moment 1

— L'n mauvais moment !

— Les bourreaux doivent déjà le tenir...

— C'est certain.

Liv. -201 — Fayard Frères, .'ailours.

— Mais ce n'est pas long-,, n'est-ce pas, c'est vite fait...

— Je n'ai jamais vu, mais c'est facile à comprendre... Une corde au cou, un nœud fui vous serre, et il n'y a plus rien.

— Oui, la vie d'un homme est comme la flamme d'une lampe...

— Positivement!

— Un souffle suffît pour r(''icindrc...

— Oh! il n'en faut pas davantage.

Et tous les reg-ards de la foule se portaient maintenant vers la grande porte du château, par laquelle l'ancien chef des fanandels allait apparaître d'un instant à l'autre.

Mais dans cette cohue si animée et si bruyante quelques minutes auparavant, c'était à présent un silence profond et solennel.

Les hommes, un peu pâles, ôtaient leurs bonnets, les femmes, plus saisies encore, se signaient.

Tout à coup les clameurs recommencèrent et la femme du tabellion, très impressionnée, eut un cri que tout le monde entendit :

— C'est lui!... le voilà!

Mais le notaire s'était vivement retourné vers elle, l'air indigné et sévère*.

— Taisez-vous, madame Gosset ! flt-il. Ne troublez pas la justice !... En effet, l'ancien chef des fanandels s'avançait.

Libre entre les deux bourreaux qui ne le perdaient pas un seul Instant de vue, il marchait d'un pas assez ferme, la tête haute et un sourire ironique ei méprisant sur les lèvres.

Mais le malheureux, qui ne se soutenait que par lorguoir, nen tremblait pas moins ^ devant la mort qui allait le saisir, et l'on aurait pu lui ouvrir les velues sans qu'il en jaiint une goutte de sang.

— Les pénitents ! s'écria de nouveau la femme du notaire, qui cacha sa tête dans ses mains dans un mouvement de répulsion.

Et tout le monde à ijrés sut regardait avec stupeur les pénitents qui, de chaque côté, entouraient don Ramire.

C'étaient des valets ou des vassaux du comte do Nérée, qui, vêtus de longues cagoules qui ne permettaient de voir que leurs yeux, portaient des cierges de cire jaune dont la fumée montait en noires spirales dans la clarté rayonnante du jour.

Et derrière le funèlire cortège, le comte de Nérée, suivi de quelques seigneurs du voisinage et d'un groupe nombreux de paysans et de valets, à son tour s'avan(;ait.

Son regard, qui se fixait hardiment sur la foule, semblait la prendre à témoin de son Iriomphe,

Pourtant on n'était plus bien loin du gibet.

Encore quelques pas à faire...

Tout à coup l'un des bourreaux frappa d'un grand coup de poing don Ramîrc,

— Tu n'avances pas!... Marche donc! lui cria-t-il.

En effet, l'ancien capitaine des fanandels s'était arrêté pendant quelques secondes et ses yeux semblaient fouiller dans la foule. Oui donc y cherchait-il?

Oes amis? les hommes qui avaient fait partie de ses bandes î

Non; n savait cu'a ne pouvait p,„s compter sur eu, et <p.'U était irrévocablement

" t; i, créait trouver U. parmi ie. spectateurs les plus empressés . le voir mourir, le vieux baron .ift Haulvilly, Norbert et Jeanne. Mais il s'était trompé.

":!::;:« ::àit .apercevoir, r.ant sur lui .es yeux ironiques et moqueur, le seigneur de Beauval et la belle Octavie.

Le mari semblait dire: , i^ ♦,Mo

TU m'as pris cinq cents louis, mais aujourd'hui on te prend la tac.

Et la femme, très richement parée, très en beauté, sen..blait penser:

J-ai été ton otage, mais aujourd'hui j'ai ma revanche! ..

.Mais, sous une poussée des bourreaux, le patient venait davancei...

11 était au pied du gibet...

On le vit en l'air...

Il tournoya...

C'était fait!

Une longue acclamation salua le justicier :

Vive le comte de Nérée!-. Vive le comte de Nérée!...

Et celui ci saluait comme s'il eût gagné une bataille et remporté .ur 1 ennemi

grande victoire. Rmnval et la belle

Puis, très gracieusement, il alla dans la tribune saluer M. de Beauval

'!!r;ois avec plaisir, leur dit-il, .ue vous du moins vous ne me boude, pas et ,ue vous ne me gardez pas rancune pour avoir fait ce ^^^^^^-^^ ,^^^,,, -Et pourquoi vous bouderait-on, cher comle ? ht Mvement .

^^rCurquoi pourrait-on vous garder rancune, quand vous débarrasse, le pays

d'un coquin? ajouta à son tour labeUe Octavie. ^^^

— Pourtant, madame, répondit le comte, 3 en connais qui me pici

barbare...

— Qui donc'? demanda M. de I3eauval.

— Vos amis de llautvilly.

— Le baron?

— Oui. Et son fils...

I o:rN'rber.. fltle comte de N.réc en souriant, .1 sV-st donné ^^ ^"^^'^J^^ .„„ .""uan et de venir ius„uici pour me faire le reproche de navo.r pas été asse.

dûUK avec don Ramire.

• vous voulez rire, comte! s'écria M. de Beauval. ,, ,,.e

Non, sur l'honneur !... A la rigueur, il aurait bien compri. la potuue...

— C'est heureux ! , , • .. i Ah ' il fallait le voir... il fallait

- Mais les coups de fouet!... mais les brodeqmns!... Ah. il lallait

Icnlcudre... Il est parti d'ici indigné.

Et tous les trois se mirent à rire.

Puis, comme M. de Beauval et la belle Octavle se préparaient à se retirer, le comte se planta vivement devant eux.

— Permettez ! fit-il, mais à votre tour, vous êtes mes prisonniers...

— Comment? fit avec un sourire Octavie.

— La fête n'est pas finie, ma belle dame, dit M. de Nérée, et ce soir, elle sera beaucoud plus gaie... Je ne veux pas que vous nous priviez du plaisir de votre présence...

Et le soir,en efTet,le château de Nérée oii les vassaux riaient et cliantaient,pendant que les genlilsliommes et les belles dames célébraient dans un grand festin la mort du capitaine des fanandels, le château de Nérée n'était plus morne et sombre, mais resplendissait de mille clartés et de mille lumières.

Pendant ce temps, la nuit mystérieuse et farouche enveloppait le gibet de don Ramire, et lesoiseaux nocturnes tournoyaient autour du mort...

Page 1