L EMBUSCADE
L'année 1745 — l'année de Fontenoy — n'avait encore que quelques jours.
Il était une heure du matin, le vent soufflait avec une violence inouïe, et sous un ciel couleur de plomb de larges flocons de neige tombaient, tourbillonnaient, pareils, dans la nuit, à un goand vol de papillons blancs.
Sous les coups furieux de la tempête qui de seconde en seconde semblait se déchaîner avec une impétuosité plus terrible, les lourdes enseignes des boutiques enlevées, emportées, volaient au loin, les girouettes grinçaient secouées et tordues, les lanternes qui éclairaient alors les angles des rues et les carrefours, séteignaient, toutes leurs vitres brisées, et noire, endormie, la grande ville prenait un aspect inquiétant et farouche.
Les passants attardés — il y en a toujours à Paris — le collet de leur manteau relevé jusqu'aux oreilles, filaient rapidement, le pas léger, étouffé, et les plus résolus et les plus braves sondant avec méfiance et l'œil fixe l'ombre qui s'ouvrait devant eux.
Deux heures sonnèrent, jetant deux notes claires et prolongées dans le graad tumulte de la tempête.
A ce moment un riche et beau carrosse remontait au grand trot les quais de la rive gauche de la Seine, les deux chevaux, bêtes superbes et de grand prix, jetant d'étranges ombres fantastiques dans le large cercle lumineux de ses lanternes.
Le cocher, fort et soUde gaillard dont la face blême était complètement rasée, avait à SCS côtés un valet de pied taillé en hercule comme lui.
Le cocher excitait doucement ses chevaux de la voix, et les bras croisés, le torse raide, immobile, le valet de chambre, sans doute un peu poltron, semblait interroger .là nuit.
Et dans le vent, sous la neige, le carrosse filait.
Parfois les deux hommes tressaillaient, se regardaient. Dans la lumière des lanternes une apparition surgissait, s'évanouissait. Des spectres, des fantômes, vus, disparus, une fille collée contre un mur, les yeux luisants, pâle comme la Faim, et qui guettait, espérait encore dans cette nuit horrible, un homme dissimulé dans une encoignure, vagabond qui se laissait là mourir de froid, ou voleur qui épiait une rencontre.
Et sans bruit, sur le tapis de neige qui recouvrait le pavé et qui devenait de minute en minute plus épais, la voiture roulait, fuyait...
A l'intérieur tout en satin blanc capitonné de soie rose, une femme était seule.
Enveloppée dans un grand manteau de fourrure qui recouvrait un magnifique costume de fête, celte femme très jeune encore et dont la beiuté était rayonnante, avait cependant le regard triste et l'air soucieux.
Le front appuyé contre la vitre, un peu pâle, même parfois tressaillante, elle regardait au dehors. C'était la nuit noire qui l'entourait, la Seine dont on entrevoyait par échappées les eaux sombres éclairées par moments d'un reflet sinistre, le pavé tout blanc qui décroissait rapidement sous elle, et là-bas, sur l'autre rive, imposant et immense, c'était le Louvre avec tous ses souvenirs, les uns grandioses et les autres terribles.
Tout à coup le valet de chambre se pencha à l'oreille du cocher.
— Nous quittons les quais, dit-il.
En elTet, le carrosse s'engou ;ait maintenant dans l'étroit boyau formé par la rue de Seine.
Mais la jeune femme n'était pas seule à s'aventurer dans Paris par cette nuit horrible, car au moment où nous l'avons rencontrée, un cavalier traversait la rue Dauphine se dirigeant du côté du cul-de-sac Buci.
Son manteau couvert de neige et son chapeau profondément enfoncé sur les yeux, probablement à cause du vent qui menaçait de l'enlever à chaque seconde, celui-là ne paraissait pas se soucier beaucoup ni du froid de loup qu'il faisait, ni des hurlements terribles de la tempête.
Parfois seulement il levait les yeux, regardait pendant une seconde le ciel couleur de cendre, puis, souriant, il murmurait:
— Chien de temps!
D'ailleurs, il ne semblait guère se préoccuper des mauvaises rencontres qu'il aurait pu faire, et c'était dans un petit trot assez tranquille qu'il continuait son chemin.
Très jeune encore, car si la nuit avait permis de distinguer son visage, il n'aurait pas montré plus de vingt-cinq à vingt-six ans, il avait la mine flère et l'air hardi.
Il n'était point beau si la beauté^' ne consiste que dans la régularité des traits, mais son front avait un tel rayonnement d'intelhgenee, son sourire une telle douceur et son regard une si grande. loyauté, qull était impossible de ne pas se sentir attiré vers lui.
Il venait de quitter la rue Dauphine et s'engageait à présent dans le cul-de-sac Duci.
L'ombre, en cet endroit réputé pour l'un des plus dangereux et des plus mal famés de Paris, paraissait encore plus noire et plus épaisse qu'ailleurs. |
Tout à coup le jeune cavalier eut un im.perceptible tressaillement. Le corps penché en avant il regarda flxement devant lui.
— Pardieu ! je ne me trompe pas ! murmura-t-il.
A l'angle d'une ruelle, dont il n'était plus éloigné que de quelques pas, il lui semblait qu'il avait aperçu des ombres immobiles.
C'étaient, sans doute, quelques bandits, quelques sinistres rôdeurs de nuit qui attendaient là l'occasion d'un mauvais coup.
Mais le jeane homme, qu'un si grand danger semblait menacer, n'eut pas même un frémissement. Seulement, sans se presser, il écarta son manteau et mit la main sur la poignée de son épée.
Il ne s'était pas trompé. Il y avait bien là des hommes qui guettaient, attendaient... le cul-de-sac était si étroit et il passa si près d'eux qu'il aurait pu les compter. Mais personne ne bougea. Le cavalier put passer.
Alors il eut une profonde surprise, un étonnement extrême.
Qu'est ce que cela voulait dire ?
Certes, ces gens n'étaient pas des gens de police, car à ces heures, la pohce laissait impunément égorger Paris et la ville appartenait aux voleurs.
Mais alors pourquoi ne lui avaient-ils rien dit? pourquoi l'avaient-ils laissé passer sanssauter, commeilsy attendait, à la bridede son cheval?
— Est-ce que, par hasard, les drôles m'auraient trouvé de trop piètre mine? se dit-il, l'air vexé.
Mais presque aussitôt il lui vint une autre pensée.
Ces hommes n'étaient pas cachés là pour un coup de main ordinaire. Ils devaient attendre une victime déjà désignée d'avance, une proie dont ils devaient être sûrs. !
— Oui, c'est un piège... une embuscade, pensa-t-il. 1
Et il ajouta: (
— Je voudrais bien savoir ce qui va se passer là tout à Vlieure. j Il avait déjà disparu depuis quelques instants, la neige amortissait le trot de son • !
cheval, les hommes dont la rencontre l'intriguait pouvaient donc le croire déjà loin. i I
Alors, plein de curiosité, il s'arrêta à l'angle d'une autre petite ruelle et prêta l'oreille 1 i
au moindre bruit qu'il pouvait entendre. i j
Pendant ce temps,les hommes restés là-bas tapis dans l'ombre écoutaient aussidans | î
Il nuit profonde et se parlaient à voix basse. 1 1
L'un d'eux demanda : • j
— OueUe heure est- il donc ? i ; ~ Deux heures ont s)i.né, répondil un autre. j
— 11 n'est que deux lieures! • j
— I.teux heures et demie maintenant.
— l'-t nous faisons le pied de grue depuis minuit... je gr'.e — Quand pensez- vous qu'elle viendra?
— Kst-ce que je sais! D'un moment à l'autre probablemiMU.
— ^"cst-elle pas chez le duc de Versennes?
— Oui. Il y avait cette nuit, grande fête chez le duc... ou plutôt chez la duchesse,car M. de Vergennes est trop vieux et ne compte plus...
Tous les autres avaient eu un petit rire sourd.
— Mais rarement ces fêtes se prolongent jusqu'au jour, reprit celui de ces hommes qui le premier avait parlé. Donc j'espère bien que notre faction touche à sa fin et qu'elle ne peut tarder à venir...
Il s'interrompit brusquement, puis,la main tendue comme pour imposer aux autres le silence, il prêta l'oreille.
— Est-ce que vous n'entendez rien ? dit-il. Les autres écoutaient.
— Non, rien ! fmirent-ils par répondre.
— Alors, je m'étais trompé... C'est le bruit du vent, sans doute.
Puis, baissant la voix, tandis que ses compagnons se rapprochaient de lui sur un signe qu'il venait de faire, il reprit :
— Vous savez la consigne, n'est-ce pas ?.,. Elle ne doit pas nous échapper,., à tout prix, il nous la faut...
— Et nous l'aurons, parbleu ! répondit un grand gaillard. Ce n'est pas, d'ailleurs, Tine entreprise bien difficile. Moi, je me charge du cocher...
— Et moi du valet de pied...
— Et nous de la femme, dirent quelques voix.
— Oui, mais le moins de brusquerie possible... allez-y doucement, dit vivement relui qui paraissait commander à cette étrange bande. II ne faut pas oublier que
'est fragile !
— Parbleu! une marquise!
Kt il y eut encore, dans l'ombre qui entourait ces hommes, un long ricanement jourd.
Soudain tous dressèrent la tête.
Il y eut un silence de quelques secondes, puis, l'air triomphant, le chef dit:
— Cette fois je ne me trompe pas... ce n'est plus le vent... c'est bien le bruit d'un carrosse...
Tous avançaient la tête et regardaient en face d'eux. Au loin, deux vives clartés qui semblaient danser, étincelaient... Puis, ces clartés se rapprochèrent, devinrent plus vives, plus éclatantes, et un bruit de roues se fit entendre.
— C'est elle! fit tout bas le chef. Attention...
Au même moment, le jeune cavalier, qui venait de percevoir à son tour le bruit lointain du carrosse, avait tressailli.
— Je crois que c'est le moment ! dit-il.
Lestement, il mit pied à terre, lia solidement son cheval au marteau d'une porte et se débarrassa de son manteau.
— Je vais peut-être faire quelque sottise, pensa-t-il, mais il est trop tard maintenant pour que je recule... Ce serait une lâcheté.
Et l'épée à la main, U attendit.
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Elle le remerciait d'un sourire divin.
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Pourtant, dans la. voiture qui l'emportait, la jeune femme continuait à demeurer absorbée et pensive.
Elle ne devait redouter aucun danger, aucun péril, car^nulle ombre d'inquiétude ne se voyait sur son front.
Liv. 202. — Fayard Frères, éditeurs.
Mais, brusquement, elle eut un cri terrible, un cri d'épouvante et d'effroi.
D'un bond de tigre dix hommes venaient de s'élancer sur le carrosse, et elle avait eu à peine le temps d'appeler à l'aide, à peine le temps de crier au secours, que le cocher et le valet de chambre, précipite's de leur siège, tombaient assommés, et que les deux portières s'ouvrant en xnême temps laissaient apparaître d'horribles faces de bandits.
— A moi!... au secours ! essaya-t-elle de crier encore.
Mais eUe était si tremblante et une si grande peur la paralysait, qu'aucun son ne pouvait sortir de sa bouche.
— Ne craignez rien, madame, dit alors le chef des agresseurs ; donnez-moi ^seulement la main pour descendre.
Et il lui tendait la main.
Instinctivement elle y jeta sa bourse.
Mais l'homme la rendit, puis avec un sourire :
— Nous ne sommes pas des voleurs, madame, dit-il.
— Pas des voleurs ?
— Et nous n'en voulons ni à votre argent, ni à vos bijoux.,. Mais c'est vous que nous attendions... c'est vous qu'il nous faut, madame...
Et il n'avait pas achevé de parler que sa main s'abattait sur l'épaule de la jeune femme.
Folle, éperdue, elle voulut se défendre, résister, mais que pouvait-aile faire ? Il l'entraînait, l'emportait.
Les autres eurent un cri de triomphe.
— Nous tenons la marquise ! crièrent-ils.
Mais leurs cris de joie se changèrent soudain en cris de surprise et en imprécations de colère.
La marquise, ils ne la tenaient plus !;.. La marquise venait d'échapper à leur chef qui, la gorge traversée d'un furieux coup d'épée, râlait et se tordait sur le sol.
Et c'était maintenant dans les bras du jeune cavalier que la jeune femme restait plus blanche et plus raide qu'une morte.
Mais le jeune homme avait déjà compté le nombre de ses adversaires.
Ils étaient au moins dix et il était seul.
Il eut un sourire.
— Si je m'en tire, j'aurai de la chance ! pensa-t-il. Il s'agit de faire de mon mieux... En deux bonds il avait atteint la première maison qui se trouvait en face de lui, et
le dos au mur, l'épée haute et ti;ès solidement campé, il attendit, très sûr au moins qu'on ne pourrait pas l'attaquer par derrière...
Et il n'attendit pas longtemps .
Les bandits maintenant se resserraient autour de lui.
— Donne-nous cette femme ! dit l'un, la voix sourde et brève.
Le jeune cavalier pâlit et un éclair d'indignation brilla dans son regard.
— Pour qui me prenez- vous donc ? s'écria-t-il avec un rire ironique.
— Tu refuses ?
— J'ai cette audace 1 *
~ 11 y va de ta peau !...
— Ou de la vôtre, mes drôles!...
Puis, comme pendant ce temps, la jeune marquise se serrait contre lui dans une étreinte pleine de désespoir, il lui dit doucement, mais sans perdre de vue ses ennemis dont les yeux étincelaient de fureur :
— Moins fort, Madame... Laissez-moi libre... En ce moment, c'est notre vie qui se joue !..,
De larges couteaux, de longs poignards brillaient maintenant dans les mains des bandits.
— Oh ! je connais vos armes !... Mais dix couteaux ne valent pas une épée ! s'écria fièrement le jeune homme.
Et dédaigneusement il se mit à rire.
Les autres venaient de s'élancer sur lui.
L'épée jetait des éclairs.
Malgré elle, la jeune femme songeait aux paroles du bandit : « Nous ne sommes pas des voleurs... c'est vous qu'il nous faut. »
Comprit-elle ce que ces quelques mots voulait dire ? — C'est probable, car elle eut encore un frisson, tandis qu'elle cachait son front dans ses mains et qu'un nom qu'elle seule entendit, un nom qui la remplit d'une terreur plus grande encore, courait sur ses lèvres.
Et le combat continuait.
Deux bandits venaient d'aller rejoindre le premier.
— Combien êtes-vous encore ? leur cria dans un éclat de rire le jeune cavalier. Mais, frémissants et les dents serrées, les hommes qui s'étaient rués sur la jeune
marquise ne voulaient pas se déclarer vaincus...
Ils étaient dix, en effet, dix contre un, et c'étaient eux qui avaient l'air d'avoir peur!... et c'étaient eux qui reculaient !...
— Il faut en flnir ! s'écrièrent-ils.
— C'est aussi mon avis, répondit tranquillement et ironiquement le jeune homme. Et toujours l'épée s'allongeait, jetait des éclairs.
Les bandits écumaient de rage.
Mais, tout h coup, l'un d'eux eut un souriro.
Il venait d'avoir une idée.
Ne pouvait-on pas anse cachant et en se traînant dans l'ombre, arriver jusqu'à cet homme et lui planter un couteau dans la poitrine ?
Alors, lentement, doucement, il rompit, lâchant de se faire oubher, et son arme aux dents, le ventre dans la neige, il se mit à ramper comme un reptile.
Et brusquement il se dressa, le bras levé, mais il n'eut pas le temps de frapper, et les mains battant l'air, il tomba, la poitrine toute rouge.
Très calme, le jeune cavalier s'adressait à la jeune femme.
— Prenez patience, Madame, dil-il ; je crois que nous en viendrons à bout...
Puis s'adressant à ses assaillants, dont le cercle s'était tout à coup élargi, il ajouta, les souffletani encore de son rire narquois:
— Eh bien, messieurs, j'attcndâ!...
Mais les bandits commençaient à comprendre que le jeune cavalier avait eu raison, et qu'une épée, surtout quand elle était tenue par un bras aussi solide que le sien, valait mieux que dix couteaux.
Et toujours immobiles et semblant hésiter entre une nouvelle attaque et la retraite, Us ss consultaient du regard.
Ils durent se comprendre, car tout à coup ils reculèrent, tandis que l'un d'eux soufflait aux autres :
— Coup manqué... rien à faire...
— Et la marquise ?
— Bah ! nous la retrouverons.
Et, tout étonné, le jeune cavalier s'aperçut avec stupéfaction que le vide venait de se faire devant lui.
Mais peut-être était-ce un piège ?
Peut-être les bandits qui semblaient renoncer à la lutte allaient-ils reparaître brusquement et de nouveau se ruer sur lui?
Il attendit donc encore quelques minutes, l'œil au guet, prêt à la riposte...
Mais le bruit de leurs pas décroissait, s'éloignait et bientôt s'effaça dans la nuit.
Puis plus rien.
Depuis un moment le vent se calmait, s'apaisait, mais la neige tombait toujours à gros flocons aveuglants.
Alors seulement, le jeune cavalier qui, jusqu'alors, n'avait pas même jeté un seul regard sur la femme pouT laquelle il venait de jouer sigénéreusement sa vie, la regarda
Au même instant, celle-ci relevait lentement son front blanc comme un lis, et toute saisie encore par l'horrible danger qu'elle venait de courir et trop émue pour pouvoir dire un mot, elle levait sur lui un regard empreint de la plus profonde reconnaissance et le remerciait par un sourire divin.
Le jeune cavalier ne put retenir un tressaillement.
— Tudieu quelle est belle ! murmura-t-il.
Et pendant quelques secondes, il contempla l'inconnue et fut véritablement ébloui.
Mais il se remit vite, car le temps pressait et chaque minute, chaque seconde qu'ils passaient là pouvait ramener le danger auquel ils venaient d'échapper et leur devenir funeste™
— Madame, dit-il la voix rapide, vos ennemis sont en fuite, mais je ne m'y fie guère. Peut-être ont-ils été chercher d'autres acolytes, peut-être vont -ils surgir tout à coup plus nombreux... Alors j0;ne pourrais plus vous défendre... Il faut donc fuir... Votre voiture est là, c'est moi qui vous conduirai...
Puis, joignant le geste à la parole, il venait déjà de soulever la jeune.femme dans ses bras.
D'un bond, il courut la déposer dans le carrosse, puis, comme il lui demandait où il fallait la conduire, la voix très faible elle balbutia une adresse...
Ce n'était pas loin, dans le quartier même et près du Luxembourg.
— Bien ! répondit le jeune homme.
Il escalada le siège, saisit le fouet du cocher, cingla les chevaux, et le carrosse fila dans un train d'enfer.
La distance qui les séparait de la demeure de la jeune femme n'était pas longue à franchir et quelques minutes seulement suffisaient, mais jamais les minutes n'avaient paru plus lentes au jeune cavalier qui, un peu pâle et l'œil fixe, interrogeait et fouillait chaque encoignure de maison, chaque angle de rue...
Certes, brave comme il l'était, ce n'était pas pour lui qu'il tremblait, mais pour elle, pour cette femme si jeune et si belle, qu'il ne connaissait pas et que sans doute il no reverrait jamais plus, mais vers laquelle l'attirait une invincible et irresistibie sympathie.
Enfin le carrosse s'arrêta.
C'était en face d'un vieil hôtel d'aspect imposant et sévère.
Lestement, le jeune cavalier mit pied à terre, mais il venait à peine d'ouvrir la portière et d'offrir sa main à la jeune femme pour lui aider à descendre, que lestement et sans bruit les massives portes de l'hôtel roulèrent sur leurs gonds, laissant apercevoir sur le seuil un vieux serviteur dont les longs cheveux blancs tranchaient sur le noir d'une livrée de deuil.
La jeune marquise venait de franchir le marchepied et tenait encore dans sa main la main de l'homme qui venait de la sauver.
Pendant quelques secondes ils se regardèrent, puis enfin la voix pleine d'une émotion profonde :
— Monsieur, dit la jeune femme, je m'appelle Blanche de Solange... Le jeune cavalier s'inclina.
— Mais, à votre tour, dites-moi votre nom pour que je ne l'oublie jamais... Le jeune homme pâlit- Il eut un instant d'hésilalion.
La marquise crut même s'apercevoir qu'un étrange sourire crispait sa lèvre. Enfin, s'inclinant de nouveau, il finit par répondre, mais la voix un peu sourde:
— Moi, madame, je m'appelle le chevalier Jean de Lys.
La lourde porte de l'hôtel^se referma et il se retrouva seul dans la nuit noire.