DLAN'CHE DE SOLANGE
La marquise Blanche de Solange s'était endormie d'un sommeil plein de lièvre
Quand enfin elle rouvrit les yeux il devait être déjà très tard et un pâle rayon de soleil frappait sa fenêtre.
Lentement elle passa la main sur son front et toute tremblante et toute frémissante encore, elle songea à son horrible aventure de la nuit.
Elle revit les sinistres bandits se jeter sur ses gens et les assommer; elle les revit se ruorsur elle et l'entraîner,' l'emporter malgré sa résistance, malgré ses cris de grâce et ses prières; elle revit le combat que ce passant inconnu avait soutenu pour la défendre, ce combat insensé d'un homme contre dix...
Et alors un nom échappa à ses lèvres :
— Jean de Lys ! murmura-t-elle avec un suupir et le cœur doucement oppressé, le chevalier Jean de Lys I... -*
Elle demeura pensive.
Ce nom lui était inconnu.
Jean de Lys !
Elle croyait pourtant connaître, petites ou grandes, toutes les familles nobles, et jamais, non jamais, elle n'avait entendu prononcer ce nom-là, ni à la cour ni dans le monde.
Qui donc était-il, alors ?
D'où venait-il?
. De la province, sans doute.
Oui, c'était cela. Ce devait être quelque jeune gentilhomme provincial qui avait abandonné le modeste manoir de ses ancêtres pour venir chercher fortune à Paris,
I\fais, dans tous les cas et quelle que fût son origine. Blanche était obhgée de reconnaître qu'il eût été difficile de rencontrer un gentilhomme d'un plus solide courage et d'une plus brillante bravoure.
Et le coude replié et le front dans sa main, la jeune marquise devenait de plus en plus songeuse.
Elle revoyait Jean, ou celui qui avait dit s'appeller ainsi, avec son front intelligent, son regard si doux et l'expression si flère |de son visage, et sans qu'elle s'en rendît compte elle était envahie par une profonde tristesse en se disant que cet homme qlii avait joué un si grand rôle dans sa vie, elle ne le reverrait plus et qu'D resterait toujours un inconnu, un étranger pour elle...
Elle eut un lent et lourd soupir et deux larmes étincelèrent dans ses yeux..»
Puis, comme il arrive toujours aux heures de mélancolie, ce ne fut plus seulement sa dangereuse rencontre avec les bandits qui lui revint à la mémoire, mais ce fut encore tout son passé, toute sa vie...
Oh! vie bien triste, passé bien sombre où, malgré son immense fortune, sa radieuse jeunesse et son éclatante beauté, elle avait eu plus d'amertumes que de joies, plus de chagrins que de bonheurs!
A seize ans, étant encore une enfant. Blanche de Chandor, qui appartenait à l'une des plus anciennes et des plus nobles familles de France, était devenue malgré elle et avec des rébellions terribles, mais enfin vaincues, la marquise de Solange.
Un sacrilège et une impiété que ce mariage, car il accouplait cette enfant à un vieillard, et qui plus est, à un vieillard qui était le pire des maris et le pire des hommes.
Le marquis de Solange avait soixante ans bien sonnés quand il avait conduit sa victime à l'autel, et si la jeune fille était plus livide qu'une morte sous ses voiles de fiancée, ceux qui la sacrifiaient, son oncle et sa tante, le |marquis et la marquise des Tournelles, avaient-ils le droit de s'en étonner?
Le marquis de Solange, qui passait à bon droit pom- un des courtisans les plus roués de la cour, — et quelle cour! la cour de Louis XVI — avait toujours été un coureur d'alcôves, un débauché et un Ubertin
Si Blanche n'avait que répulsion poui- lui, en revanche l'aimait-il?
Non, mais ce qu'il avait convoité dans la jeune femme c'étaient ses millions, 1 immense dot qu'elle lui apportait, et grâce à laquelle il allait pouvoir continuer, et plus largement encore, sa vie répugnante et crapuleuse.
Aussi, dès le lendemain de son mariage, le marquis, dontl'àge, loin de calmer l'ardeur, ne semblait au contraire que l'exciter, délaissait-il Blanche pour courir les filles de théâtre et les drôlesses de la cour.
Un autre homme aurait pu invoquer une excuse et dire que sa femme l'avait impitoyablement repoussé. Car, en effet, Blanche serait morte plutôt que de subir les odieuses caresses du marquis. Mais celui-ci n'avait que très médiocrement souffert des résistances delà jeune marquise.
— Une^niaise, une Agnès ! s'élait-il dit.
Et comme, par goût, il se sentait entraîné vers d'autres amours, il s'était donc facilement consolé.
Seulement, plus rien de commun entre eux. Le marquis vivait à part, la marquise aussi. A peine échangeaient -ils quelques paroles une fois par semaine.
Maintenant tous ses jours étaient pour Blanche des jours de tristesse et de deuil.
Elle usait ses yeux à pleurer.
Quant au marquis, qui très joyeusement faisait danser les écusde la dot, il semblait rajeuni.
Cette existence atroce dura trois ans, puis, un beau jour, ou plutôt une belle nuit, on rapporta à l'hôtei le marquis de Solange qui venait de tomber d'une apoplexie foudroyante en plein repas joyeux chez une de ses voisines.
Ce jour-là, le jeune marquise ne pleura pas, et la vie, qui jusqu'alors lui avait paru fermée, la vie qui, pensait-eUe, n'avait plus d'espoir pour elle, lui apparut sous de plus riantes couleurs.
Et la jeune femme remontait ainsi dans son passé, dans sa vie, quand une de ses caméristes entra,
— Venez m'habiller, dit-elle.
Sa toilette achevée, elle s'accouda à sa fenêtre et regarda dans le jardin.
Des moineaux s'y poursuivaient et couraient à travers les branches dépouillées et couvertes de givre.
Elle les suivait d'un regard distrait, tout en songeant à son vaillant défenseur de la veille.
— Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé, se disait-elle ; pom'vu que ces hommes ne se soient pas encore trouvés sur son chemin!,..
Puis, tout à coup, eUe sentit que quelqu'un se tenait derrière elle. C'était sa camériste qui venait de rentrer.
— Eh bien ? fit doucement la marquise,
— Madame, répondit la camériste, c'est M""" la marquise des Tournelles qui me demande si madame peut la recevoir...
— Matante?
— Oui, madame.
— Mais certainement. Dites-lui que je l'attends.
La marquise des Tournelles, sœur de la mère de Blanche, était devenue veuve à son tour peii de temps après sa nièce.
Alors elle avait demandé et obtenu de la jeune marquise de venir habiter l'hôtel de Solange.
Mais ces deux femmes ne s'aimaient guère, ou, pour être plus exact, il faudrait dire que iM^^des-Tournelles aimait peu sa nièce.
D'une fortune plus que médiocre et qui frisait presque la pauvreté, elle la jalousait pour sa fortune ; ensuite, comme elle était vieille et laide, mais qu'elle avait encore des prétentions à plaire, elle la jalousait aussi pour sa jeunesse et sa beauté.
D'ailleurs, cette antipathie entre les deux marquises se serait devinée rien qu'à voir le visage de Blanche dès que la camériste fut sortie.
Un peu pâle, un peu nerveuse et les sourcils légèrement froncés, elle ne quittait plus des yeux la porte par laquelle M-^^ fi^g Tournelles allait entrer.
Et brusquement celle-ci apparut.