‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 57 sur 100 · LES DEUX MARQUISES · texte numérisé non relu

LES DEUX MARQUISES

Le visage dur et l'air très froid, très hautain, la marquise des Tournelles appartenait à cette race de gens dont le seul aspect vous glace.

Blanche elle-même, qui, orpheline de bonne heure, avait été élevée par elle, ne pouvait jamais se trouver en sa présence sans se sentir gênée.

Pourtant elle s'efforça de sourire et de faire bonne contenance.

— Veuillez- vous asseoir, ma tante, dit-elle.

La marquise des Tournelles, qui depuis qu'elle était entrée fixait sur sa nièce un regard étrange, se laissa lentement tomber dans un fauteuil.

— Qu'avez-vous à me dire, ma tante ? reprit Blanche qui venait à son tour de s'asseoir en face d'elle,

—l J'étais très inquiète, [dit M'"" des Tournelles la ^voix très douce. Que vous est -il donc arrivé cette nuit, chèTe petite ?

— Cette nuit ?

— Oui, en sortant de chez M. de Vergennes ?

Blanche, à ce souvenir, n'avait pu s'empêcher de tressaillir encore.

— Une mauvaise rencontre, sans doute?

— Oui, madame.

— Et où cela ?

— Près du carrefour de Buci...

— Ah !... des voleurs ?

Un nuage passa sur le front de la jeune marquise qui devint horriblement pâle. Pendant ce temps, M™° des Tournalles, un sourire sur les lèvres, la regardait plus fixement et avec un regard plus singulier encore.

— Probablement, répondit enfin Blanche dont la voix tremblait un'^peu.

:ARTOUcnfc;

Cette lettre faisait trembler la marquise.

Cela n'est pas surprenant... La police est si mal faite, si mal organisée paHe temps qui court! ttt lentement la vieille marquise dont le sour.re ponva.t p,e,que paTer pour une .renie à l'adresse de sa .lèce. Mais vous avez dû avo.r b.en peur, n'est-ce pas?

— Oui, madame. ., ;| ,. adp

- Parbleu ! Des malandrins qui se jettent sur vous au milieu de la nuit . U s a ae nnoi s'effraver... Je n'aurais pas voulu être à votre place.

' Et touTours sur les lèvres de la marquise des Touraelles on voyait le même sour„ e énigmatique et étrange.

Il y eut un silence.

LiV. 203. -■ - Fayard rrorcs, éditeurs.

Puis elle reprit, la voix toujours très soucieuse :

— Et c'est ainsi qiie ces malfaiteurs ont assassiné votre pauvre Pierre, votre cocher!

— Oui, madame.

— Et Justin, votre valet de chaml:>re?

— Oui, madame, répondit la voix faible la jeune marquise qui, très bonne pour ses gens, avait des larmes dans les yeux ; oui! c'est ainsi...

— Mais vous, ma chère petite, comment avez-vous pu vous en tirer? Par quel miracle avez-vous pu échapper à ces brigands ?...

— C'est bien un miracle, en effet.

™ Vous avez appelé, crié au secours?...

— Oui, madame... et je luttais, je me débattais aussi...

— Pauvre petite !

— Mais cette nuit était si affreuse, si épouvantable, que je croyais bien que mes cris ne seraient pas entendus.

— Mais ils l'ont été?... Quelqu'un est venu à votre secours?...

— Oui, madame. Mais il était temps... ces misérables venaient -de se jeter sur moi et m'entraînaient déjà?...

— Vous entraînaient? *

— Ils criaient : Nous tenons la marquise !

— Comment, la marquise?... Mais ils savaient donc qui vous étiez? ils vous connaissaient donc?

— 11 faut le croire, dit Blanche qui pâlit encore.

— Etrange! étrange! dit M"^» des TourneUes dont le regard se^baissa. Et presque aussitôt :

— Et alors reprit- elle.

— C'est alors qu'un homme tout à coup a surgi, dit Blanche, l'épée nue à la main et Uest tombé comme la foudre au milieu des bandits, m'a arrachée de leurs mains et m'a défendue...

— Cet homme doit être brave !

— Brave comme un lion ! dit vivement la jeune marquise avec un accent pénétré.

— Car les bandits sans doute étaient nombreux ?

— Oh! oui, nombreux !.. Mais dire combien, je ne pourrais pas... j'étais folle!

— Et il risquait sa vie...

— Vingt fois! cent fois!... Mais ce n'était pas lui qui avait peur!

— Brave garçon !

— C'étaient les bandits qui reculaient... c'étaient eux qui tremblaient dip-^tit son épée.

— Et ils ont lini par fuir ?

— Oui, madame...

— Et c'est lui qui vous a reconduite ici ?

— Oui, c'est lui,

— Je voudrais le voir, dit M™° des Tournelles, je voudrais le recevoir aussi...

Comment s'appelle-t-il?... car je pense bien que vous n'avez pas oublié do lui demander son nom...

— En ciîet.

— C'est un gentilhomme ?

— Oui, madame.

— Un baron? un comte? un marquis?

— Un simple chevalier, madame.

— Un simple chevalier ! oh! petite, très petite noblesse, alors ?... son nom.

— Le chevaUer Jean de Lys.

A ce nom, la vieille marquise des Tournelles avait brusquement tressailli et était devenue plu? blanche qu'une morte.

— Jean de Lys !... Le chevalier Jean de Lys ! mur mura-t- elle avec épouvante Et pendant quelques secondes, elle resta hébétée, pétrifiée.

Toujours très froide et très maîtresse d'elle-même, la marquise des Tournelles n'avait pas un visage, mais un masque, masque impassible et impénétrable à travers lequel, jusqu'alors, les plus perspicaces et les plus clairvoyants n'avaient jamais pu deviner les impressions de son âme.

Mais, cette fois, la secousse devait être trop forte, l'émotion trop violente, car le masque tomba, et toute blême, les traits affreusement contractés et ses lèvres minces tordues en un spasme nerveux, la marquise des Tournelles demeurait anéantie et l'œil hagard.

Blanche la regardait, silencieuse. Ce trouble si profond la plongeait dans une extrême surprise.

— Qu'a-t-elle donc? se demandait la jeune femme. Pourquoi le nom que je viens de lui dii'e, ce nom de Jean de Lys qui jusqu'à présent m'était inconnu, la fait-il trembler et tressaillir?

Car, en efl'et, tandis qu'elle continuait à demeurer comme écrasée d'elTroi, la vieille marquise tremblait, tressaillait...

Tout à coup pom-tant, et grâce à un immense effort de volonté, elle releva le front et s'efTorça de sourire.

Mais elle était si défaite que fUanche eut peur de la voir s'évanouir.

— Ma chère enfant, dit-elle la voix sourde, excusez-moi, mais le nom que vous avez prononcé m'a causé une vive émotion contre laquelle je n'ai pu me défendre...

— En effet.

— J'ai beaucoup connu autrefois un gentilhomme qui s'appelait aussi Jean de Lys.

— x\h! fit vivement Blanche dont l'étonnement fut au comble.

— Mais ce gentilhomme, que je crois mort ou disparu, ne doit certainement pas être celui que vous avez rencontré hier.

— Qui sait, ma tante?

— Non! non, s'écria la vieille marquise avec force et comme si elle vonlait se persuader à elle-même qu'elle ne pouvait se tromper, non, ce n'est pas ce gentilhomme dont je [larle qui vous a défendue, j'en suis certaine... Mais il a suffi que j'entende ce nom pour que des souvenirs déjà lointains et qui me font cruellement souffrir se rt'veillassent brusquement en moi...

Et presque aussitôt elle ajouta :

— Car celui à qui je fais allusion ne serait plus un jeune homme, et votre sauveur, sans doute, était jeune?

— Oui madame.

Un nuage passa sur le front de la vieille marquise.

— Quel âge ?

— Vingt-cinq à vingt-six ans.

Madame des Tournelles eut un léger tressaillement, mais elle se bâta de sourire, comme si elle voulait cacher à sa nièce l'émotion qui l'étreigaait encore.

— Avez-vous vu ses traits? reprit-elle.

— A peine, ma tante, répondit Blanche, J'étais encore tout effrayée et la nuit était si noire...

— Oui, je comprends.

■— Tout ce que je puis dire, c'est que ce cavalier dont le nom ne semble indiquer qu'une très petite noblesse, a cependant les allures d'un gentilhomme de grande race.

— De grande race! murmura pour elle seule madame des Tournelles qui, la tête penchée et le regard baissé, eut un sourire plein d'ironie et de mépris.

Puis e]le reprit :

— Savez-vous où il demeure?

— Non, ma tante,

— Comment?

-— Je n'ai pas osé le lui demander...

— Vous avez eu tort... C'était au moins votre devoir d'aller le remercie?.

— Oui, c'est vrai, mais peut-être aurais-je été indiscrète...

— En vous montrant reconnaissante!... Qui peut vous faire croire cela?

— Oh ! peu de chose... un simple détail que peut-être j'interprète mal...

— Quel détail ?

— Je m'étais nommée et j'avais dit à cet homme que j'étais la marquise de Solange. Alors je l'ai prié de me dire à son tour comment il se nommait...

— Eh bien?

— Et bien, il est resté tout saisi, et ce n'est qu'après un ^^silence de quelques secondes qu'il s'est enfin décidé à me répondre.

Un nouveau nuage venait d'obscurcir le front de madame des Tournelles Puis vivement :

— Vingt-cinq ans ! fit-elle. Non, ce n'est pas celui-là ce n'est pas ce Jean de Lys; que j'ai connu...

— Peut-être son fils ? dit Blanche.

— Cet homme n'avait pas d'enfant.

— Peut-être un parent ?

— Cet homme n'avait pas de famille.

Et la vieille marquise se leva.

Elle prit sa nièce dans ses bras.

— L'essentiel, dit-elle, c'est que vous soyez sortie saine et sauve de cette horrible

aventure... Maintenant que je suis tout à fait rassurée jo vous laisse... Au revoiï chère petite.

Et madame des Tournelles mit au front de Blanche un long baiser.

Mais depuis un instant celle-ci restait toute songeuse.

— Eh bien qu'est-ce donc?... à quoi pensez-vous, mon enfant? demanda la vieille marquise.

— Je pense à lui... à cet homme, répondit Blanche un peu attristée; je pense qu'après le grand service qu'il m'a rendu, je passerais à ses yeux pour une ingrate si je me croyais quitte envers lui pour un remerciement banal et quelques bonnes

. paroles... "

— Et que voudriez-vous faire ?

— Le revoir... lui prouver par une démarche que je sais tout le prix de la dette que j'ai contractée envers lui...

— Et où voulez-vous le retrouver?.. -• C'est à quoi je songe aussi...

— Un inconnu !... un homme qui peut-être n'habite même pas Paris ! dit vivement madame des Tournelles qui maintenant semblait vouloh: retenir Blanche.

— On pourrait toujours s'informer...

— Oh ! si vous voulez ! . . .

— Mais j'auiais besoin de vos conseils, dit la jeune marquise; j'aurai besoin que voua m'aidiez un peu...

— Vous savez bien que vous pouvez compter sur moi...

— Oui, ma tante.

—Ne vous préoccupez donc pas de cette affaire... Je m'en charge... dès aujourd'hui je vais me mettre encampage.

— Oh! vous me ferez plaisir I s'écria Blanche qui, à son tour, embrassa la vieille marquise.

Page 1