LE PASSÉ DE MADAME DES TOURNELLES
Celle-ci n'avait, pour rentrer chez elle, qu'à suivre une longue galerie.
Dès qu'eUe fut dans sa chambre elle s'y enferma et éloigna tous ses gens.
Mais un moment après, une de ses caméristes qui passait devant sa porte s'arrêta,
tout étonnée.
— Tiens, qu'est-ce donc? murmura-t-elle.
Pais eUe s'approcha davantage, et retenant son souffle et toute pâle de son audace
elle écouta.
Il lui semblait qu'elle entendait des sanglots étouffés, des plaintes, des gémissements.
— Madame qui pleure ! fit la jeune femme toute saisie.
Et la curiosité étant chez elle plus forte que la prudence, elle resta encore quelques minutes l'oreille collée contre la porte.
— Elle crie!... (,u'a-t-elle donc? se dit encore la camériste.
En effet, à travers ses sanglots, la vieille marquise jetait des cris sourds qui ressemblaient à des râles.
D'ailleurs, personne n'eût pu la voir en ce moment sans se sentir ému de pitié.
Le visage inondé de larmes, les lèvres blanches, les cheveux en désordre et le regard fou, elle était méconnaissable.
— Jean de Lys !... Jean de Lys! répétait-ellg toujours tandis qu'elle sentait de petits frissons lui courir par tout le corps.
Puis elle pensait aussi à Blanche :
— Oh! qu'elle ne se doute de rien... qu'elle ne soupçonne rien!... jamais! jamais! s'écriait-elle, désespérée, éperdue. J'ai voulu lui donner le change... J'ai voulu lui faire croire à l'existence de deux hommes qui portaient ce nom-là. .. Mais il n'y en a qu'un ... celui-là!, celui qui l'a sauvée et qu'elle veut retrouver, et qu'elle veut revoir !...
Lamarquise venait de se laisser tomber sur un prie-Dieu. Elle se cachait la tête dans SCS mains et se déchirait le front avec ses ongles.
— Oui, il n'y en a qu'un! reprit-elle. C'est lui!... Et il est ici, à Paris, près de moi!.. . Et il sait peut-être à présent ce que je voudrais me cacher à moi-même... ce secret terrible et qui me tue. Et peut-être qu'il me cherche!... peut-être qu'il va venir demain ce soir, dans une heure me souffleter de sa colère et de sa haine.
Et frémissante, pleine d'un immense effroi, elle se retournait parfois brusquement et regardait la porte comme si celui qu'eUe redoutait tant, ce Jean de Lys qui avait pourtant l'air si brave et si bon, allait soudain surgir devant ^e.
Elle demeura quelques secondes silencieuse, puis comme si elle plaidait sa cause et se défendait devant un juge invisible, elle s'écria, presque à voix haute :
— Et pourtant est-ce ma faute ?... Est-ce que ce crime que j'ai commis, il m'était possible de ne pas le commettre?... Est-ce que toutes les femmes n'auraient pas agi de même à ma place'?... Oh! oui, c'est un crime impie, abominable, mais c'est la fatalité qui l'a voulu, mais c'est la fatalité qui me Va imposé !... La preuve en est là!... Oui, là sous ma main !...
Et d'un geste elle indiquait un petit meuble dont la clé, suspendue par un ruban de soie à son cou, ne la quittait jamais, ni jour ni nuit.
Elle fit un effort pour se relever, puis, chancelante, elle se dirigea vers ce meuble qu'elle ouvrit.
Il ne contenait qu'un colTret que la^, vieille marquise vint déposer sur le guéridon qui occupait le milieu de la chambre.
La face sombre et l'œil dur, elle le regarda un instant comme si elle n'osait pas y toucher. Enfin, ses doigts tremblants cherchèrent un ressort. Le coffret s'ouvrit à son tour. Alors elle en retira un portefeuille qui ne contenait qu'une lettre, mais ancienne, très vieille, car le papier en était tout jauni et de longues déchirures se voyaient dans les plis.
LeiitenoiiL et avec de grandes précautions, madame des Tournelles déplia cette lettre. Ce n'était pas une longue épitre, mais plutôt un simple billet. Quelques lignes seulement d'une écriture commune et grossic-re. Ce qu'elles contenaient, ces lignes, ce qu'elles disaient, la tante de Blanche devait sans doute le savoir depuis longtemps nar
fifRiir. 1
cœur.
Pourtant elle les relut encore et quand son regard rencontra la signature, brusquement elle tressaillit.
-- VoUà qui m'absous!... Voilà mon excuse ! dit-elle avec un accent de défi, tandis qu'elle tendait la main comme si eUe présentait la lettre à quelqu'un.
Mais le nom qui était écrit au bas de ces lignes semblait l'attirer malgré elle.
Elle y revint encore, et si longuement qu'elle paraissait en épeler plusieurs fois chaque lettre.
Mais non. Si la vieille marquise s'oubliait ainsi et si son regard, qui avait pris une étrange expression, semblait ne plus pouvoir se détacher de cette signature, cjest que tout le reste de sa vie s'eflaçait et disparaissait pour elle devant les souvenirs que ce nom-là lui rappelait.
Elle revoyait alors dans son passé des jours qu'eUe n'avait jamais pu, qu'elle ne pourrait jamais oublier, une aventure qui lui" avait donné ses heures les plus heureuse et aussi les plus terribles.
Jeune alors eUe avait eu aussi son roman d'amour, et commue Blanche, dans un moment périlleux pour eUe, elle avait trouvé sur son chemin un homme pour la protéger et la défendre.
Celui-là, s'il était droit et brave comme Jean de Lys, était moins délicat et moins discret. Il avait demandé à la marquise de la revoir. Elle ne le connaissait pas une minute auparavant et le nom qu'il lui avait dit être le sien n'appartenait à aucun gentilhomme de la cour. Mais il était jeune, beau et très élégant. La marquise ne sut pas se défendre contre les entraînements de son cœur. Elle oubha pour le bel inconnu ses devoirs d'épouse et devint adultère.'Oh! ce furent des semaines, des mois pleins d'enchantement et d'ivresse... Fuis, un jour, la marquise vit soudain un abîme s'ouvrir devant elle... un abîme qui lui arracha un cri de terreur et la fit reculer pleine d'épouvante et d'ellroi.
Est-ce que son amour criminel avait été découvert? Est-ce que le marquis des Tournelles s'était vengé? — Non.
Dans les bras do son amant, plus d'une fois la marquise avait tressailli, crevant entendre le pas ou la voix de son mari. Mais, dans ce cas-là, ce n'eût été que la mort, qu'un dénouement qu'on pouvait prévoir, tandis que ce qui lui était arrivé était si extraordinaire, si tragique et si affreux que jamais elle n'aurait pu l'imaginer.
A partir de ce jour eUe était devenue vieille; à partir de ce jour elle s'était volontairement exilée de la cour et de toutes les l'êtes.
— Vous vivez maintenant comme une recluse, lui disait son mari, et uos'amis s'étonnent de ce soudain renoncement au monde. Je vous engage à ne pas vous emprisonner si souvent.
Mais elle avait toujours une réponse toute prête, une réponse qui, d'ailleurs, ne variait pas.
— Excusez-moi... Je suis souffrante...
Et la malheureuse femme ne mentait pas ; elle souffrait, en effet, non d'une douleur physique qui peut être guérissable, mais d'une douleur morale, terrible comme un châtiment de l'enfer, et qui ne devait plus lui laisser une minute de répit et de repos.
Et en ce moment même, tandis que ce sombre passé se dressait devant elle, elle se sentait défaillir et son cœur cessait de battre.
Cette lettre, qu'elle tenait toujours dans sa main et qui la brûlait, faisait trembler la marquise.
Elle la replaça dans le portefeuille et alla cacher le coffret dans le petit meuble qu'elle referma.
Et soudain elle eut comme une hallucination, une étrange vision.
Rapidement, fiévreusement, elle passa la main sur son front.
Qu'était-ce donc?
Que se passa-t-il autour d'elle?
L'hôtel de Solange était plongé dans un silence profond. Pas un bruit n'y arrivait de dehors. Seuls, les moineaux piaillaient en se poursuivant à travers les arbres blancs de neige.
Et cependant il semblait à la vieille marqTiise qu'a^jtour i'elle éclataient mille cris, mille clameurs, un grand tumulte menaçant.
C'était toute une foule qui se ruait dans cette demeure paisible, une foule furieuse, pleine de colère, une foule qui la cherchait, l'appelait et mêlait son nom à un autre nom, un nom qu'elle venait de lire au bas de la lettre...
Et parmi cette foule hurlante que la vieille marquise croyait entendre et voir, il y 'avait encore d'autres personnages dont l'aspect seul la glaçait.
Ceux-là, c'ét,aient des hommes noirs, des gens de police à face de renards, des gens de justice à face de tigres.
Tous, dans cette sinistre vision qui lui donnait la fièvre, se jetaient sur elle l'entraînaient...
Elle criait au secours, eUe appelait à son aide. Vain appel! Personne ne bougeait, personne ne prenait sa défense. Et chargée de chaînes, poussée, bousculée et maudite, elle était emportée, hors de l'hôtel de Solange, pendant que, derrière elle, plus vibrantes et plus furieuses encore, éclataient de nouvelles clameurs de la multitude.
La camériste qui, tout à l'heure, avait oser écouter à la porte, venait de revenir à pas de loup, et guettait, épiait encore.
— Je n'entends plus rien, dit-elle. M"" la marquise s'est calmée... Quel chagrin pouvait-elle donc avoir?...
Mais elle demeura là pourtant, toujours l'oreille tendue et prête à s'enfuir à la moindre alerte.
Tout à coup elle tressaillit, toute pâle.
Un grand cri, un cri terrible venait de retentir dans la chambre de M""^ des Tournelles.
Alors, toute tremblante, la camériste frappa, appela:
— Madame!... Madame!...
1fi2o
La polioft enlevait les deux cadavres.
Mais pas de réponse.
Elle frappa de nouveau, très fort.
- Madame! c'est moi... Charlotie !... Madame!.. Madame!...
Même silence.
Cela n-était pas naturel et il devait certaii>ement être arrivé un malheur a
la marquise.
Prompte comme l'éclair, la camériste s'élança à la recherche des autres domesti-
- Venez vite I leur cria-t-ellc, si émue qu'elle pouvait à peme parler; venez vite ! . . . Je crois que Madame se meurt !..
Tous accourent
Liv. 204. Fayard Frères, éditeurs.
JLG26 CARTOUCHE
Quelqu'un dit :
— N'entrons pas... Frappons encore...
Mais, comme un instant auparavant, ce ne fut cette fois aussi que le plus profond,
Bilence.
Alors, d'un vigoureux coup d'épaule, le maître d'hôtel lit sauter la porte.
Mais lous jetèrent un cri de surprise et d'effroi.
Les bras en croix, la face contre terre, les yeux clos et le front meurtri dans sa chute, la marquise des Tournelîes ne donnait plus signe de vie...
— Je crois qu'elle est morte ! dit le maître d'hôtel. Puis s'adressant aux femmes:
— Eh bien, quand vous res'erez-là à me regarder! ajouta-t-il l'air furieux,Mettez-la plutôt sur son lit... Moi je vais préveui rM"" de Solange.
Blanche venait d'accourir à son tour, très Im^res^iionnée.
D'un geste la jeune marquise avait congédié tous icS domestiques, et en attendant l'arrivée du médecin qu'on venait de courir chercher,elle s'étaix lns<,allée au chevet de j^jmo ^gg Tournelîes dont elle serrait dans ses mains les mains inertes et gtâ^ées. -
Certes, comme nous l'avons dit, la vieille mar^ruise n'avait pas gâté sa nièce par une affection exagérée, et mî-me à cette heure, Blanche ne pouvait oublier combien elle avait eu à soullrir de ses exigences et quelquefois aussi de ses brutalités.
Quand toute enfant elle était venue chez les des Tournelîes, les yeux encore rougis par la mort récente de sa mère qui lui restait seule, elle avait éprouvé tout de suite une répulsion instinctive pour la vieille marquise dont elle devinait déjà le caractère égoïste et le cœur dur.
Puis quand d'enfant elle était devenue jeune fille, quand d'aimable et espiègle qu'elle avait été, elle était devenue séduisante et belle, quand aux fêtes de la cour ou dans le monde on avait cité partout M"° de Choudor comme une héritière accomplie, Blanche avec \va serrement de cœur affreux, s'était bien vite aperçue que ce n'était plus seulement de la froideur et de l'indiUérence que sa tante avait poux elle, mais encore de l'aversion et de la haine.
Comme beaucoup de femmes, la marquise des Tournelîes n'avait pu se résigner à vieillir, et la grâce, la jeunesse, la beauté de Blanche étaient autant de crimes qu'elle ne pouvait lui pardonner. Aussi que de larmes amères la jeune lille avait versées!
Combien elle avait regretté plus vivement et plus profondément encore la cruelle douleur d'avoir d'avoir perdu les siens, ceux qui l'aimaient, et d'être désormais seule au monde.
Mais s'il était impossible à la jeune marquise, dont le cœur pourtant était bon, d'oublier les duretés de sa tante, elle ne gardait cependant de ces tristes souvenirs ni rancune, ni colère.
Elle regardait donc avec pitié cette femme qui venait de la quitter seulement quelques instants auparavant, et qui à présent paraissait agonisante, et c'était avec appréhension qu'elle se demandait si toute la science du médecin pourrait rendre la vie à ce cadavre.
Car, en effet, il y a des mortes qu'on ensevelit et qui sont moins défigurées et moins défaites que ne l'était la marquise des Tournelîes.
Non seulement elle avait les yeux clos ei la bouche entr'ouverte, les ioues violettes et les lèvres noires, mais encore elle n'avait plus un tressaillement, plus un souffle.
— Oui, elle est morte ! se dit Blanche qui, les mains jointes et le front baissé, tomba à genoux.
Mais tout à coup elle eut un vif mouvement de surprise.
Quelqu'un venait de parler tout haut dans cette chambre funèbre.
Qui donc?
Blanche se relourna.
Elle était seule.
C'était donc la vieille marquise?
Alors levant les yeux, mais restant immobile, Blanche la regarda, l'épia.
C'était, en effet, M""" des Tournelles qui parlait comme on parle dans un rêve.
Que disait-elle?
Jeanne, très intriguée, aurait voulu le comprendre, mais cela lui était impossible.
Ce n'étaient pas des mots, d'ailleurs, qui s'échappaient de ses lèvres, mais plutôt des sons inarticulés, des cris vagues qui ne pouvaient se traduire.
Lentement elle avait ouvert les yeux et son regard oii il y avait de la folie restait fixé devant elle...
Puis elle eut un lourd et long soupir comme si unpoids énorme, immense, l'étouffait.
— Ma tante ! sécria Blanche.
Mais M"° des Tournelles ne bougea pas. Elle n'avait pas entendu. Son regard, qui maintenait étincelait, se perdait toujours dans le vide.
Soudain elle eut un bond terrible, et les cheveux en désordre, les poings crispés, l'œil menaçant, elle se redressa...
Blanche venait déjà de s'élancer vers elle et la tenait étroitement serrée dans ses bras.
— C'est moi... votre nièce... Me reconnaissez-vous ? demanda-t-elle très émue et des larmes dans les yeux.
Mais la vieille marquise, l'œil plein d'éclairs et plus terrible encore, la repoussait...
Puis, brusquement, et comme une insensée, elle eut un rire strident.
—Oui, je te reconnais, bandit ! s'écria-t-elle, non plus la voix faible, mais éclatante ; c'est toi qui m'a trompée, flétrie, déshonorée!... Oh! oui, je te reconnais!... Veux-tu que je te dise ton nom, misôrablcl... Approche-toi... Tout bas... Je ne veux pas te perdre... Je t'aime malgré tout...
Et dans un murmure, dans un souffle, la vieille marquise dit un nom...
C'était le nom qui était au bas de la lettre.., le nom qui lui avait rappelé tous ses souvenirs...
Pleine de stupeur. Blanche avait reculé.
— Est-elle folle v... est-ce que je rêve? s'écria-t-elle; est-ce que cette fem.ue a été vraiment la maîtresse de cet homme ?...
Et tandis que la vieille marquise, épuisée par cet effort, retombait comme une masse sur son lit, la jeune femme qui était maintenant aussi pâle qu'elle, écoutait encore et fixait sur elle non plus un regard de pitié, mais un regard de mépris et de dégoût.
— Madame, le médecin! dit tout à coup une camériste.
Mais la jeune marquise n'avait pas entendu. Elle cachait sa tête dans ses mains. Elle ne cessait de se dire avec effroi :
—La maîtresse de cet homme!. ..Elle !... la marquise des Tournelles !...Ohl si c'était vrai, quelle honte et quelle infamie !...
ou IL EST QUESTION DE C.VRTOUCnr:.
Le carrefour de Baci n'était plus maintenant silencieux et désert.
Le nez rougi par le froid et les pieds dans la neige plusieurs centaines d'individas s'entassaient et s'écrasaient là autour des morts de la veille.
Et à chaque minute, à chaque seconde, cette foule, très animée et très bruyante, augmentait, grossissait encore...
Les habitants du quartier, qui presque tous étaient là, appelaient avec de grands gestes leurs voisins qu'ils apercevaient aux fenêtres.
— Hé, là-haut !... descendez donc !... venez donc voir!
— Qu'est-ce donc?
— C'est affreux!... une vraie tuerie!... venez vite !
Puis, comme de loin on apercevait cette cohue, par toutes les rues et par toutes les ruelles accouraient des flots de passants. Et de toutesles bouches s'chappaientles mêmes exclamations :
— Ah! diable!... Mais c'est horrible!
— Un carnage !... Combien y a-t-illà de morts?
— .\u moins cinq...
— Six!
— Que c'e?^ il donc passé cette nuit dans le carrefour de Buci?
Ce qui s'était passé, personne n'en savait rien et n'en pouvait rien dire, car c'était sans bruit qu'avait eu lieu le terrible combat de la nuit.
Pourtant un gros forgeron, espèce d'hercule à l'air jovial et bon vivant, prétendait savoir quelque chose, et se penchant à l'oreille d'une ravaudeuse qui avait son échoppe adossée à sa boutique :
— Maintenant, je vois ce que c'est,dit-il, je ne m'étais pas trompé...
— Qu'est-ce donc, maître Thomas?
— Le coup a dû se faire à peu près vers les deux heures...
— A deux heures, je ne dormais pas, répondit la petite ravaudeuse...
— Ni moi non plus, dit en riant le forgeron, je pensais à vous...
La petite ravaudeuse se mit à rire, haussa les épaules puis, vivement;
— C'était le bruit du vent qui m'empêchait de dormir...
— ^e fait est qu'il soufflait assez fort pour ça... Hein, qu'elle musique!... quel vacarme !...
— Mais, je n'ai rien entendu...
— Moi j'ai entendu un cri...
— Un cri?
— Oui, c'était comme la voix d'une femme qui appeUe au secours...
— La malheureuse !
— Puis, plus rien... Alors, comme je vous le disais, j'ai cru que je m'étais trompé...
— Malheureusement non ! soupira la petite ravaudeuse. Et elle ajouta :
— Ça devait cire certainement une dame très riche., une grande dame.
— Parbleu, il n'y a pas besoin d'être sorcier pour deviner ça dit le forge -on. Ten^z, regardez plutôt devant vous...
— Oui, je vois bien. *
— Ce gros-là qui a la figure couverte de sang, c'était le cocher...
— 11 a une bien belle livrée !
— Et l'autre, à quelques pas plus loin, l'apercevez vous?
— Oui. Etait-ce aussi un cocher?
— Non. Celui-là devait être le valet de pied...
— Deux beaux hommes !
— Oui, ils étaient bien plantés, mais il faut croire cependant qu'on leur a fait as^ez vite leur affaire puisqu'il? n'ont pas crié... Il est vrai que les autres, ajouta vivement le forgeron, n'étaient pas mal taillés non plus..-
— Les autres ?
— Eh ! oui, les voleurs... car c'étaient évidemmentdes voleurs.,.
— Oh I c'est bien certain.
— Eh bien, regardez-les aussi...
— Je ne peux pas.
— Pourquoi?
— Les gens qui sont devant nous me les cachent.
— Alors, attendez.
Le forgeron venait de repousser doucement trois ou quatre voisins qui se trouvaient devant lui.
— Pardon, dit-il, c'est pour mademoiselle...
— Faites, maître Thomas, répondirent les voisins en s'efFaçant. Gracieuse et souriante, la petite ravaudeuse s'était glissée en avant.
— Et maintenant pouvez- vous les voir? reprit le forgeron.
— Oui. Mais ils me font peur !... Les vilaines figures ! répondit-elle en détournant la tête.
— Des figures de coquins, mais de rudes gaillards !
Un des voisins, un mercier dont l'enseigne : A l.\ belle pileuse se dressait à quelques pas de là, venait de se mêler à la conversation.
— Ma parole, sécria-t-il, quand on voit ces choses-là, c'est à croire que Cartouche n'est pas mort...
— Mais il n'est pas mort non plus, maître Chamonin, répliqua vivement et sérieusement le forgeron.
Le mercier écarquillait de grands yeux.
— Comment ! pas mort 1... Que me chantez-vous là?... Êtes-vous fou?
— Je ne suis pas fou et je ne sais pas chanter, maître Chamonin.
— Alors, je ne saisis plus, je ne comprends plus, fit avec humeur le mercier. Car, enfin, tout le monde sait que le roi des voleurs, que Cartouche, si vous aimez mieux, a été arrêté, condamné...
— Et exécuté ! dit le forgeron.
— En 1721...
— Oui, maître Chamonin.
— J'y étais 1
— Et moi aussi !
— Eh bien, maître Thomas, qu'est-ce que vous radotez I
Mais la large main du forgeron venait de se poser sur l'épaule du mercier, et 'la face épanouie d'un sourire:
— Je suis fâché de vous le dire, mon cher voisin, mais vous n'avez pas la moindre jugeotte, non, rien là-dedans ! fit-il en se frappant le front. Cartouche a été exécuté et roué vif... Cartouche, sous les coups de barre du bourreau a rendu son âme à Dieu, si toutefois il avait une âme et si toutefois il y a un Dieu...
— Oh ! maître Thomas ! s'écria le mercier scandalisé.
— Mais vous oubliez une chose, maître Chamonin, poursuivit imperturbablement le forgeron, c'est que si l'on appelait Cartouche le roi des voleurs, c'est qu'il devait avoir un peuple, une armée...
— Il avait ses bandes, ses cliques... La beUe nouvelle que vous nous apprenez là !
— Je n'ai pas la prétention de rien vous apprendre — je ne suis pas assez savant pour cela — mais je vous rappelle seulement des faits...
— Concluez, voisin !
— Or, tous les hommes, ou plutôt tous les scélérats, tous les brigands qui faisaient partie de ces bandes et de ces cliques ont-ils été roués aussi en place de Grève?...
— Parbleu !
— Parbleu, quoi?
— Parbleu non !
— Et les lieutenants de Cartouche ont-ils partagé le supplice de leur capitaine?
— Je crois qu'il est mort seul...
— Donc, les autres vivent encore?... donc, les bandes un moment disparues et dispersées ont pu se reformer ?... Je ne dis pas le contraire.
— Eh bien, s'écria triomphalement maître Thomas le forgeron, voilà pourquoi je prétendais tout à l'heure que le fameux Cartouche n'était pas mort!... Hein! comprenez-vous?
— Oui ! oui ! parfaitement ! répondirent en chœur les voisins. Et le mercier lui-même approuvait.
— Comme ça, vous avez raison, flt-il.
Mais un autre, boulanger, venait vivement de prendre la parole à son tour, et la voix basse et posant sa main sur le bras du forgeron :
— Oui, vous avez raison, compère, dit-il, et d'autant plus raison que la race de Cartouche n'est pas éteinte...
Tous venaient de se tourner vers lui et le regardaient avec surprise.
Le boulanger hochait lentement la tête.
-Allez, je sais ce que je dis, fit-il. Cartouche avait un fils...
— Un fils ! s'écriat-on.
— Oui, messieurs! .
— Un fils de Jeanneton Vénus, alors? dit ironiquenr.ent forgeron. Pardieu, s il res-
semble à sa mère, ça doit être un beau mâle !... Jeanneton Vénus? dit le boulanger qui hochait la tête. Connais pas l C'était sa maltresse, ou plutôt l'une de ses maîtresses, répondit vivement le mer
cior.
— Oui, sa préférée, sa favorite, et, à ce qu'il paraît un trèsbeau brin ae fille, ajouta
maître Thomas.
-Ah! il me semble que j'en ai déjà entendu parler.... Une fille de ses bandes,
n'est-ce pas?
— Naturellement.
Mon Cartouche avait d'autres amours, des amours plus aristocratiques...
— Peste! ricana le forgeron.
Et le fils dont je vous parle, continua le boulanger, ne serait ni plus ni moins que
l'enfant d'une grande dame....
Tous les autres étaient partis d'un grand éclat de rire. Mais le boulanger ne se déconcerta pas.
— D'une comtesse... d'ane duchesse, ajouta-t-il, je ne sais plus au jr.sle. Les rires avaient redoublé de pius balle.
— Voilà ce qui m'a été raconté, dit le boulanger.
— Quand? demanda le mercier.
— Oh! il y longtemps... C'était un an ou deux après l'exécution de Cartouche.
— C'est-à-dire en 1722 ou 1723?
— A neu près à cette époque-là.
— Et par qui ? demanda à son tour le forgeron.
Le boulanger se gratta la tête, puis après un moment de réflexion :
— Ah ' vous m'en demandez trop ! s'écria-t-il. Je ne m'en souviens plus...
Des contes à dormir debout! fit dédaigneusement le mercier. Et puis, ajouta-;-il sur un ton qui n'admettait pas de réplique, quand cela serait vrai, quand il serait prouvé que ce bandit de Cartouche a laissé un fils, qu est-ce que cela prouverait '...
— Permettez I sécria le boulanger légèrement vexé du ton de supériorité que venait de prendre son voisin.
— Allez, je permets!
— Ce fils aurait aujouid'hui vingt-quatre, peut-être vingt-cinq ans...
— Bon 1
— C'est-à-dire que ce serait un homme.
— Après ?
— Et pourquoi ne ferait-il pas à son tour ce qu'a fait son père?
— Pourquoi ne serait-il pas chef de voleurs ?
— Oui maître Chamouin, répondit le boulanger, pourquoi ne serait-il pas à la tête
Jes i»andes qui en ce moment infestent Paris?... Oh! vous pouvez rire!... Mais j'ai bien souvent pensé en voyant ces attentats et ces attaques qui se renouvellent chaque nuit, au proverbe qui dit : Tel père, tel fils... Et c'est pourquoi je donne deux fois raison à notre voisin le forgeron et que je dis comme lui: qui sait? Cartouche peut-être n'est pas mort!...
Mais, brusquement, ils se turent.
Un grand remous venait de se faire dans la foule et des cris s'élevaient:
— Les juges!
— La police !
Et ces cris des sergents qui repoussaient brutalement les curieux retentissaient aussi :
— Place!... Place!... arrière!...
La petite ravaudeuse venait de se cramponner au bras du gros forgeron.
— Oh! ces -hommes noirs, sont-ils laids ! fit-elle avec effroi ; presque aussi laids que les bandits.
Mais maître Thomas, qui était devant un peu pâle, avait vivement posé un doigt SUT ses lèvres :
— Chut ! dit-il, gardez votre langue!... Regardez plutôt ce qu'ils vont faire...
— Je crois qu'ils vont enlever les cadavres, car voici des civières... Les voyez-vous, maître Thomas?,..
En effet, des hommes qui portaient des civières venaient à leur tour de fendre la foule.
Mais les gens de justice et les hommes de police ne se pressaient pas.
L'un d'eux, grand, sec, le teint jaune, l'œil dur, et pour qui ceux qui l'entouraient paraissaient avoir une très grande déférence, se baissait et examinait attentivement les cadavres.
La petite ravaudeuse, encore une fois, venait de se rapprocher du forgeron, puis très bas et d'un regard lui désignant cet homme :
— Oh ! celui-là surtout me fait peur! dit-elle. Regardez-le donc, maître Thomas... Le connaissez-vous ?
— De vue, répondit vivement le forgeron qui paraissait aussi un peu saisi, mais je ne voudrais pas faire avec lui plus ample connaissance...
— Qui est-ce donc?
C'est le lieutenant de police...
— Ah! fit sourdement la petite ravaudeuse qui devint plu-s blême encore. Pourtant, la démarche lente et la face impénétrable, le lieutenant de police allait
et venait du cadavre du valet de pied au cadavre du cocher.
Puis, il s'arrêta et les bras croisés pendant un moment il les regarda tour à tour.
Enfin il se retourna et fit un signe pour appeler un agent qui se tenait immobile à quelques pas derrière lui.
C'était un de ses plus fins limiers, son bras droit et l'homme à qui il ne manquait jamais de s'adresser toutes les fois qu'il s'agissait d'une entreprise périlleuse ou d'une recherche difficile.
— Bertaut, dit le lieutenant de police en montrant le cadavre du cocher étendu à ses pieds, reconnaissez-vous cette livrée ?...
Blanche était près de s'évanouir.
— Il me semble, répondit l'agent.
il venait de se pencher sur le mort et regardait de plus près.
— Verte et rouge, reprit le lieutenant de police. ^ L'agent, les bras croisés et le menton dans sa main, songeait, réfléchissait.
^ Je la connais... je suis sûr que je la connais, dit-il à voix basse et comme s il ne parlait que pour lui-même.
— N'est-ce pas celle du comte de Landresse? reprit le lieutenant de police. Mais l'agent, toujours absorbé, secoua vivement la tète.
— Monsieur le lieutenant se trompe, répondit-il
— En êtes-vous bien certain?
— Oh! parfaitement. La livrée de M. de Landresse est bleue...
LiV. ?05. — l-av.nrd Frères , éditeurs-
— Bleue ?
— Puis les boutons portent la couronne conritalc...
— Et ici, Bertaut ?
— Et ici, Monsieur le lieutenant de police, vous le voyez, des boutons unis...
— Alors, selon vous, ces gens n'appartiendraient pas à une famille noble?
— Ce n'est pas ce que je voulais dire... Il y a de très grandes familles dont les livrées ont des boutons tout à fait semblables ...
Les Marville, par exemple...
— Le marquis de Marville ?
— Oui, Monsieur le lieutenant.
— Mais sa livrée ne ressemble pas du tout à celle-ci...
— Assurément, Monsieur le lieutenant, répondit vivement l'agent. Puis il y a aussi les Soubrac...
— Le baron de Soubrac?
— Oui, Monsieur le lieutenant.
— Une des plus anciennes et des plus riches maisons de la Gascogne ?
— C'est cela.
— Mais sa livrée est plus sévère que celle-ci...
— Elle est noire.
— Alors, Bertaut, vous ne trouvez pas ?
— Je cherche encore. Monsieur le lieutenant, répondit l'agent. Oh ! je trouverai bien.
Et pensif, absorbé, il venait de se mettre à marcher de long en large, la tête baissée et les mains derrière le dos.
Pendant ce temps, le lieutenant de police venait de se pencher sur le cocher, dont il tournait et retournait toutes les poches.
Cette besogne avait bien déjà été faite par des gens de son escorte, mais il tenait à s'assurer par lui-même qu'elle avait été bien faite.
Mais il ne trouva sur le mort que des papiers insignifiants ^et qui ne servaient en rien à établir son identité.
Pas même une carte, pas même une lettre .
Quant au valet de pied, que le chef de la police venait de fouiller à son tour, il n'avait dans ses poches que cpielques pièces de monnaie.
Tout à coup, Bertaut, qui avait continué à réfléchir, eut un cri, ungestedetriomphe.
— Vous avez trouvé? demanda vivement le lieutenant de police qui déjà s"était rapproché.
— Je crois que oui, répondit l'agent.
Et se rapprochant de son chef, il lui glissa rapidement quelques mots à l'oreille. Le lieutenant de police avait eu un sursaut.
— Ah! murmura-t-il, cette livrée serait celle de la marquise de Solange? Il hocha lentement la tête, puis il ajouta :
— Nous saurons à quoi nous en tenir tout à l'heure... Mais je viens de faire une réflexion sur laquelle je tiens à appeler votre attention, Bertaut...
L'agent s'inclina.
CARTOUCHE l(>''i3
— Quelle rfîaexion, Monsieur le lieutenant ?
Los bandits qui étaient embusqués là ont dû se jeter sur le carrosse de la marquise, je dis la- marquise, puisque vous croyez qu'il s'agit d'elle...
— J'en mettrais presque la main au feu. Monsieur le lieutenant...
— Los banlits, dis-jo, ont dû l'assaillir avec la rapidité de l'éclair...
— C'est évident.
— Et le coclier, le valet de pied ont dû tomber comme s'ils venaient^ d'être frappés par la foudre.
— C'est aussi mon avis. Ils ont été assommés du coup... du premier coup...
— Mais alors, Bertaut, une question se pose...
— Une question? fit l'agent qui ne comprenait pas encore.
— Regardez autour de vous... Il y a quatre cadavres de malfaiteurs...
— Oui, monsieur le lieutenant.
— Or, si le coclier et le valet de chambre ont été assommés du coup, du premier coup, comme vous le dites et comme je le crois, qui donc les a tués ceux-là?
— C'est juste !
— Il y a eu, donc, outre les bandits et les deux domestiques, un cTdtre personnag*^ qui s'est trouvé mêlé à cette bagarre.
— Ça tombe sous le sens, dit l'agent.
— Or, ce personnage, nous aurons peut-être intérêt à le connaître...
— Mais comment?
— Gomment? Je n'en sais rien encore... PourUïit si vous ne vous trompez pas et si c'est bien la marquise de Solange quia été attaquée ici cette nuit, il est plus que probable qu'elle doit savoir le nom de cet homme...
— Peut-être, fit doucement l'agent qui paraissait peu convaincu.
— Peut-être?
— Oui, répondit Bertaut avec un petit hochement de tête.
— Et pourquoi peut-être?
— Cet homnie a pu faire le modeste et s'éclipser sitôt le combat fini... Mais je dis une sottise , ajouta vivement l'agent, non il ne s'est pas éclipsé et il est au contraire
resté avec celle qu'il venait de défendre... '
— Ah! ça, c'est autre chose, dit eu riant le lieutenant de police. Qu'est-ce qui peut vous faire supposer qu'il a dû rester avec elle?...
— Et non seulement rester, monsieur le lieutenant, mais lui servir de chevalier jusqu'au bout, mais l'accompagner et la reconduire...
— Je ne comprends plus, Bertaut.
— C'est pourtant bien simple, dit l'agent, et si Monsieur le lieutenant voulait so aonner la peine de réfléchir seulement une seconde...
— Voyons, expliquez- vous.
— Il y avait le carrosse. Monsieur le heutenant...
— Le carrosse?
— Et il n'a pas dû s'en aller tout seul, n'est-ce pas? fit l'agent avec un petit sourire
— Ah ! pardieu, c'est vrai, je n'y pensais pas...
— Donc, c'est le chevalier de la marquise, puisque jusqu'à preuve du contraire nous admettons la marcuise...
— Oui, Bertaut!
— C'est lui qui a dû remplir l'emploi du cocher, dit l'agent. Ob! je le vois d'ici, je vois la scène, je crois même savoir les paroles qu'il a dû lui dire...
— Je t'admire, Bertaut !
— La dame devait être plus morte que vive, c'est certain...
— Parbleu ! s'écria le lieutenant de police, après une rencontre comme celle-là, il faut avouer qu'il y avait de quoi.
— L'bommese trouvait brave et il avait eu le bonheur de mettre les bandits en fuite... Mais il pouvait craindre d'un instant à l'autre un retour offensif...
— Naturellement.
— Alors, je l'entends.
— Qu'a-t-il dit ? fit le lieutenant de police que son agent amusait.
— Il lui a dit, ou à peu près:« Madame, vous êtes sauvée, vos assaillants sont loin, mais c'est bien un miracle. Rien ne me prouve que leur retraite soit définitive, et d'un moment à l'autre nous pourrions avoir à nous défendre encore... »
— C'est très clair, très logique tout cela, Bertaut, approuva vivement le lieutenant de police. Continue.
— Alors il a demandé à la dame son nom, son adresse. . Et vous pensez bien, Monsieur le heutenant, qu'elle ne s'est pas trop fait prier pour les lui dire...
— Oui, ce n'était pas le moment de faire des manières...
— Il l'a prise dans ses bras, l'a portée dans la voiture, et fouette cocher !... Puis regardant son chef avec un sourire, l'agent ajouta :
— Qu'en pensez-vous ?
— Je pense comme toi, répondit le lieutenant de police,
— Donc, reprit vivement Bertaut, je me trompais tout à l'heure et le défenseur de la marquise... Je dis toujours la marquise...
— Oui I oui !
— ...ne s'est pas éclipsé. Mais ce n'est pas un argument à m'opposer quarid je prétends que M™" de Solange peut très bien ne pas le connaître...
— Voilà, maintenant surtout, dit le lieutenant de police, ce que je ne puis accepter que très difficilement. Et veux-tu que je te dise pourquoi?
— Oui, Monsieur le lieutenant.
— La marquise de Solange est jeune... elle était même beaucoup trop Jeune pour son mari...
— Je le sais.
— Il est vrai que l'âge n'y fait rien et qu'on peut être jeune et laide...
— Cela se voit.
— Mais la marquise est aussi l'une des plus charmantes et des plus jolies femmes de Paris.
— Et bien, Bertaut, quand on vient de rendre un si grand service à une pareil/a femme, si désintéressé qu'on soit, on n'est peut-être pas fâché qu'elle sache qui voii* êtes et d'avoir quelque droit à sa reconnaissance...
— D'accord I fit l'agent,
— Qu'as- tu à répondre?
— Ceci, Monsieur le lieutenant : c'est que cet homme pouvait peut-être avoir quelque raiîon pour garder l'incognito.
— Et quelle raison?
L'agent se mit à rire.
— Ah! vous m'en demandez trop! s'écria-t-il.
— Les malfaiteurs seuls se cachent.
— Non, Monsieur le lieutenant, d'autres peuvent se cacher aussi et avoir intérêt à faire oublier leur existence...
Et comme son chef veaait d'avoir un petit sourire d'incrédulité, Bertaut s'empressa d'ajouter :
— La vie est bien compliquée, Monsieur le lieutenant.
Pendant ce temps la foule qui encombrait le carrefour de Buci grossissait encore et c'étaient de minute en minute des rumeurs plus grandes et de plus bruyants murmures.
Le lieutenant de poHce s'était vivement retourné, et l'air sévère, les sourcils froncés, il venait de toiser cette foule comme s'il eût voulu l'intimider.
Puis il eut un brusque haussement d'épaules et s'adressant encore à Bertaut :
— Voilà des drôles, dit-il, qui semblent nous regarder avec un air singulier.
— En tous cas, ce n'est pas avec un air sympathique, Monsieur le lieutenant, répondit l'agent.
— Et ils chuchotent... ils murmurent...
— Oh ! je n'ai pas besoin de les entendre, fit vivement Bertaut. Je devine bien ce qu'ils peuvent dire...
— Et moi aussi je le devine, dit le lieutenant de police... Cela, d'aDleurs, se lit claire;nent dans leurs yeux... Tenez, regardez plutôt, Bertaut !... En voilà un, là-bas, qui hausse ironiquement les épaules en jettant de notre côté des coups d'œil sournois... Et regardez cet autre aussi, presque en face de nous... Hein! comme il se démène, comme il s'agite, comme il nous lance à la dérobée des regards furieux!... Et voulezvous savoir ce qu'il pense? voulez- vous que je vous traduise ses paroles?
— Parbleu! il prétend que la police est mal faite...
— Il prétend que je suis un incapable et que c'est ma faute si Ton est égorgé, la nuit, dans les rues de Paris...
— Bah ! on laisse dire la canaille ! lit l'agent avec un sourire d-Maigneux.
— C'est bien ce que j'ai fait, Bertaut.
— C'est le plus sage.
— Mais à la fin toutes ces criailleries et toutes ces récriminations me lassent... D'au tant plus, ajouta vivement le lieutenant de police qui baissa la voix, que ce n'est plus seulement la canaille qui s'ameute contre moi...
L'agent venait brusquement de relever la tête.
— Comment, dit-il, la cour aussi ?
— Ceci c'est plus grave.
— Ceci c'est tout. Mon crédit baisse... Il y a eu de très grands personnages qui sont tombés aussi dans des embuscades de voleurs et qui ont été maltraités, dépouillés !...
1G3S CAUTOUCIIE
-- Voilà le malheur.
— Et pour omble de malechance, voici la la marquise de Solange qiii vient d'être attaquée à son tour...
— Oui, c'est encore une grosse affaire et qui fera du bruit.
— Un bruit énorme, c'est certain. Il faut donc absolument que je m'en tire par un coup d'éclat, un coup de maitre, c'est-à-dire que je mette la main sur la bande qui a opéré cette nuit dans le carrefour de Buci.
— Oh! alors ce serait un triomphe, dit vivement Bertaut. Mais, malheureusement, mettre la main sur une de ces bandes qui sèment la terreur et l'épouvante dans Paris, arrêter ces coquins très bien organisés, très bien disciplinés, et qui sitôt leur coup fait' deviennent invisibles et insaisissables, n'est pas chose très facile... ^Monsieur le lieutenant doit le savoir déjà par expérience.
— A qui le dis-tu? soupira le chef de la police.
— Mais enfin, facile ou non, reprit l'agent, Monsieur le lieutenant doit savoir aussi que je ne suis pas de ceux qui se décoiu-agent . Je vais donc me mettre en campagne.
— Sur l'heure, Bertaut !
— Et s'il ne faut être que brave, intelligent et adroit pour réussir, je compte bien que, cette fois, nous serons plus heureux que les autres...
— Je m'en remets tout à fait à toi, répondit le lieutenant .1e police dont le sévère visage venait de s'ill^iminer d'un rayon de joie.
Mais Bertaut, les bras croisés, le front baissé, réiléchissait.
— Mais il nous faudrait au moins un indice, dit-il, un renseignement, et nous allons être obhgés de marcher à l'aventure et en pleines ténèbres...
— As-tu fait fouiller ces drôles? demanda le lieutenant de police en montrant les cadavres des bandils.
— Je les ai fouillés moi-même...
— Et rien?
— Naturellement.
— Dans tous les cas, tu peux toujours commencer ici même ton enquête, dit le lieutenant de police qui, cette fois, désignait la foule.
— Évidemment, répondit l'agent. Les trois quarts [de ces badauds doivent être , du quartier, du voisinage...
— C'est facile à voir.
— Je vais les interroger.
— Et moi je me rends chez la marquise de Solange, dit le lieutenant de police. Il venait de faire un signe et son carrose s'était avancé.
Puis, au moment d'y m^ontcr :
— La bande qui a accomi)li ce nouvel exploit devait être nombreuse, reprit-il.
— C'est probable, puisque quatre bandits sont restés sur le carreau...
— La marquise pourra peut-être m'en dire le chiffre exact... Pais, qui sait? il sufut quelquefois d'un mot, du détail le plus insignifiant en apparence pour qu'on soit du j coup sur la bonne piste. Je te laisse Bertaut...
Le carosse de Monsieur le lieutenant de police fendit péniblement la foule et disparut bientôt dans la direction du Luxembourg.
CARTOUCHE iG39
Bertaut, qui maintenait commandait, donna ses ordres.
— Les civières! dit-il. Enlevez ces hommes 1
Puis, tandis que la police enlevait les cadavres, il interrogea la foule.
— Mais personne ne savait rien.
Quelques-uns, comme le forgeron, avait entendu dans la nui* une femme qui jetait dos cris désespérés et c'était tout.
Bertaut eut un mouvement de dépit.
— Notre enquête commence mal, grommela-t-il. Nous allons avoir du fila retordre- Puis comme il venait de s'apercevoir que les civières étaient chargées :
— En route I fit-il.
Et il prit lui-même la tête du sinistre cortège. La foule encombrait encore le carrefour de Buci.
— C'est assez flâné ! s'écria le forgeron. Moi je retourne à ma forge... Mais v^nîezvous que je vous dise, maître Chamonic?
— Quoi donc, maître Thomas?
— Eh bien, la police n'est pas de force, répondit le forgeron en baissant la voix, et voilà encore des coquins que l'on ne trouvera.
Puis, tandis que le boulanger, le mercier et la petite revendeuse l'approuvaient d'un signe de tête, il s'en alla en éclatant tout haut d'un grand rire gouailleur.
LE LTECTENANT DE POf.TCB
Le médecin s'était lentement approché du lit de M""» des Toumellcs.' 11 jeta un regard sur elle et laissa échapper un geste de saisissement.
— Mais elle est morte! s'écria-t-il tout bas. Blanche avait tressailli.
— Morte ! répéta-t-eUe.
Le médecin ne répondit pas. Il venait de mettre la main sur le cœur de la vieille marquise. Il lui tâtait le pouls. Puis il reprit, se retournant vers Blanche et la voix toujours basse :
— Non, elle respire, elle vit encore, mais il m'est impossible de maprononcei immédiatement.
Et comme il venait de regarder de nouveau et très attentivement le malade, il ajouta :
— M"'" la marquise des Tournelles a dû certainement éprouver une grande
émotjon ?
— Une grande émotion? dit Blanche.
— Oui, très grande, très forte. Mais vous n'étiez donc pas près d'elle à ce momentlà?
— Non docteur. Elle sortait de chez moi quand tout à coup mes gens sont venus m'appeler. Et c'est alors aue je l'ai trouvée dans l'état où vous la voyez..
— Sans connaissance?
— Sans connaissance.
— Elle n'a pas eu de délire?
— Si, docteur.
— C'est cela. Mais pour le moment je ne vois rien à faire. Je reviendrai dfins quelques heures. Seulement je vous engage à ne pas rester seule dans cette chambre et je vais dire qu'on vous envoie deux de vos gens...
Et comme Blanche le regardait avec étonnement, le médecin ajouta:
— Une nouvelle crise peut la perdre... Il faut être prudent. Puis il s'en alla.
Cinq minutes après deux valets entraient et s'installaient sans bruit dans la chambre.
La jeune marquise était si profondément absorbée que c'était à peine si elle avait pu s'apercevoir de leur présence.
Ces paroles du médecin: « M"'^ la marquise des Tournelles a dû certainement éprouver une grande émotion », lui donnaient à réfléchir et la frappaient.
Oui, c'était vrai, tout à l'heure en entendant prononcer le nom de Jean de Lys, la vieille marquise avait pâli, tressailli, et brusquement, soudainement, elle avait paru en proie à un trouble violent et profond.
Mais pourquoi? Quels souvenirs ce nom pouvait-il lui rappeler?
Que pouvait-il y avoir de commun entre ce jeune homme et la vieille marquise ?
Sans doute, celle-ci bien prétendu que le Jean de Lys qui avait sauvé Blanche n'était pas le même que celui qu'elle avait connu autrefois, mais Blanche n'était point sa dupe, Blanche sentait bien qu'eUe mentait et qu'elle voulait lui donner le change.
Et toujours la jeune marquise, dont le regard se posait fixement sur sa tante, comme si elle eût voulu lui arracher son secret, se faisait la même question:
— Pourquoi le nom seul de ce passant, de ce jeune gentilhomme, si brave, la fait-il trembler et frissonner ainsi ?
Naturellement, cela lui paraissait très mystérieux et très étrange.
Tout à coup elle tressaillit, comme quelqu'un qui sort brusquement d'un rêve.
Une de ses caméristes lui parlait à l'oreille : .
— Madame la marquise, M. le lieutenant de police vous demande...
— Le lieutenant de police?
— Oui, Madame.
Un nuage avait pas se sur le front deBlanche comme si cette visite à laquelle cependant elle devait s'attendre, lui causait non pas seulement de l'ennui, mais une sorte d'appréhension et de crainte.
— J'y vais, répondit-elle.
Elle se leva, mais elle était devenue très pâle et elle paraissait profondément émue. L'un des deux valets qui gardaient M"* des Tournelles ne put même s'empêcher d'en faire la remarque à son camarade:
— Dis donc, Fleury, as-tu vu le visage de M"® de Solange?
— EUe a pris tout à coup un air singulier, n'est-ce pas ?
— On lui annonce le lieutenant de police et la voilà qui a peur... On dirait qu'elle faisait partie de la bande...
CAllTOUCIIE
m Al
Ison loia Ojlïs deux cadavres de vos valete, oa-a irouvé d'autres cadavres...
Pendant ce temps, le magistrat se promenait de long en large dans- le salon où on l'a.vait introduit.
Soudain, il eut comme un éblouissenient.
La jeune marquise se trouvait devant lui.
Très grave et très solennel, il s'inclina profondément, mais il restait sous le ch,arme et pensait :
— Est-elle jolie !.,. Ces bamdits ne Tespectent rien.
Puis quand il se fut assis pour obéir à un geste de Blanche :
— Madame la marquise, dit-il avec un sourire, je pense que vou? deviez vous attendre à ma visite et que, par conséquent, elle ne doit pas vous surprendre.
— Non, monsieur, répondit-elle la voix un peu faible.
LiV. zOb. — Fayard Frères, éditeurs-
— Car c'est bien vous, Madame, qui avez été attaquée cette nuit ?...
— Oui, Monsieur, répondit Blanclie toujours sur le même ton. ■
— Dans le carrefour de Buci?
— Oui, Monsieur.
— Deux de vos gens, votre cocher et votre valet de chambre, sont tombés sous les coups des bandits?
— Oui, Monsieur, répondit la jeune marquise la voix plus sourde encore
— C'est par leur livrée que j'ai appris qu'il s'agissait de vous. Maintenant, Madame, ajouta le lieutenant de police, j'aurais besoin de quelques renseignements, de quelques éclaircissements...
Blanche, qui était déjà très pâle, était devenue plus pâle encore.
— Je suis à vos ordres, Monsieur, dit-elle.
— Quelle heure était-il quand ces misérables se sont rués sur vous ?...
— Je ne puis vous répondre d'une façon précise...
— A peu près ?
— Deux heures...
— Vous sortiez sans doute d'une fête ?
— Oui, Monsieur. Je sortais de chez M. le duc de Vergenncs.
— Et vous étiez seule ?
— Oui, Monsieur.
-— Veuillez, je vous prie, me raconter comment la scène s'est passée... Mais Blanche venait de sourire .
— Que pourrais-je vous dire ?... J'étais si émue et si troublée ! dit-elle.
— Quand votre carrosse est arrivé à l'angle de la rue Dauphine et du carrefour de Buci, reprit le magistrat, les bandits, sans doute embusqués dans l'ombre, ont tout à coup bondi sur lui ?
— Oui, Monsieur. Mais tout cela a été si prompt que je ne saurais rien vous apprendre de plus.
— Votre cocher a donc perdu son sang-froid ? il n'a donc pas fouetté ses chevaux?
— Pierre était très brave. Monsieur...
— Et bien, alors?
— Mais sans doute qu'il n'a pas eu le temps de se reconnaître et qu'il a été frappé avec la rapidité de l'éclair.
— Et c'est alors que les voleurs se sont jetés sur vous ?
— Oui, Monsieur.
— Car c'étaient bien des voleurs, n'est-ce pas ?
La jeune marquise avait eu un léger tressaillement, mais par un elTort de volonté eUe se remit assez vite.
— Eh ! sans doute. Monsieur, répondit-elle avec un accent où il y avait une nuance d'ironie. Comment appelle-t-on les gens qui, la nuit, arrêtent les passants dans les rues...
Quant au magistrat, il venait de la regarder fixement, puis il pensa :
— La jolie marquise est bien nerveuse !... Qu'e.?i-ce que cçla veut dii-e ? Puis, sans quitter des yeux la jeune femme :
CARTOUCHE i6l3
— Pardonnez-moi, Madame, si j'insiste, mais c'est mon devoir de le faire.
— Je le comprends, Monsieur.
— Ainsi vous affirmez que les gens çui se sont trouvés en face de vous dans le carrefour de Buci n'en voulaient qu'à votre bourse ?
— Et qu'auraient-ils donc pu vouloir, Monsieur? dit la jeune marquise de Solange qui vivement et fièrement releva la tête, mais dont le front était à présent livide.
Mais le lieutenant de police qui continuait à la regarder comme s'il cherchait à deviner ce qu'elle pensait, eut un sourire.
— Vous ne m'avez pas répondu, Madame, Ijt-U doucement. Je viens de vous poser une question, et c'est vous qui m'interrogez.
— Eh bien, oui. Monsieur, je l'affirme, dit vivement et énergiquement Blanche. Le lieutenant de police s'inclina.
— C'est bien, Madame. Je n'ai plus qu'à me taire, dit-il. Mais je dois cependant vous avouer franchement que je ne partage pas entièrement l'opinion que vous émettie? tout à l'heure...
— Quelle opinion. Monsieur ?
— Tout à l'heure ne me disiez-vous pas : Comment appelle-t-on les gens qui, la nuit, arrêtent les passants dans les rues? ^
— Eh bien ?
— Eh bien, Madame, tous ces gens-là ne sont pas toujours des voleurs... Blanche venait d'être secouée par un imperceptible frisson.
— Je ne saisis pas bien le sens de ce que vous voulez dire, fit-elle.
— Il faut donc que je m'exprime plus clairement.
— Je vous en prie.
Il y eut un silence.
Le magistrat était très frappé de l'étrange expression que vôE&it de prendre subitement le visage de la jeune rparquise.-
— Est-ce qu'elle me cacherait quelque chose? se disait-il ; est-ce qu'elle aurait un intérêt quelconque à dérouter les recherches de la police ?...
Et tout haut :
— Rradame, reprit-il, êtes-vous bien certaine de n'avoir pas d'ennemi personnel ?
— D'ennemi personnel? s'écria Blanche qui parut fort surprise.
Puis secouant lente.ment la tête, elle ajouta avec un grand accent de sincérité :
— Non, Monsieur.
— Non ?
— Non.
— Et vous n'avez à redouter aucune inimitié, aucune haine ?
— Aucune haine.
— Avant de me répondre,interrogez-vous bien, Madame, cherchez dans vos souvenirs.
— Oh! c'est inutile, Monsieur, dit vivement la jeune marquise, et je vous affirme encore une fois que les hommes dont j'ai fait la rencontre cette nuit étaient bien des voleurs.
Le lieutenant de police ne répondit pas et il était facile de s'apercevoir qu'il n'était pas encore entièrement convaincu.
Les deux mains croisées sur la pomme de sa canne et le menton appuyé sur ses mains, il semblait s'absorber dans la contemplation des fleurs du tapis. Enfin, relevant le front :
— Ainsi donc, dit-il lentement, pas d'ennemi personnel... pas de haine connue...
— Je vous le jure.
— Soit, madame. Mais il me reste encore une question à vous adresser, reprit le lieutenant de police avec un sourire, et celle-là si délicate que pour me la faire pardonner je suis obligé de me retrancher derrière les devoirs de ma charge et de vous rappeler les exigences de la justice.
— Je suis prête à vous répondre, dit la jeune marquise la voix profondément. altérée.
— Vous êtes jeune et vous êtes belle, madame, dit avec une grande gravité le mugistrat. Ce n'est pas un compUment que je vous adresse, c'est un fait que je constate. De plus vous êtes veuve, c'est-à-dire que vous êtes libre... Dans ces conditions, il est certain que vous avez dû rencontrer sur votre chemin beaucoup d'adorateurs...
Blanche essayait de sourire, mais depuis quelques secondes elle était plus livide qu'âne morte.
— Or, parmi ces hommes qui ont dû vous fatiguer de leurs hommages et que vous avez éconduits, pourquoi ne s'en trouverait-il pas un qui aurait juré de prendre sa revanche de vos refus et de vos dédains?...
Tous les traits contractés, la jeune marquise demeurait immobile, sans un gestesans un mot.
— Et pourquoi cet homme, poursuivit le heutenant de police, ne serait-il pas l'auteur, l'inspirateur du guet-apens de cette nuit ?
Oh ! je sais bien ce que vous allez me répondre, je sais bien ce que vous allez me dire, ajouta-t-il vivement et en refusant d'avance l'objection qu'il pensait que Blanche allait lui faire. Vous allez. m'affîrmer encoxe que les coquins qui vous ont arrêtée dans le carrefour de Buci étaient des voleurs parce qu'ils vous ont demandé la bourse ou la vie... Eh! oui, certainement, c'étaient des voleurs!... Est-ce qu'on s'adresse à d'honnêtes gens pour les besognes louches et les entreprises qui peuvent conduhe aux galères, pour un rapt, un enlèvement, par exemple?...
Plus défaite encore, les lèvres pâles et tremblantes, Blanche semblait près de s'évanouir.
Mais eUe vit sur elle le regard perçant du lieutenant de poUce et brusquement elle se redressa.
— Un rapt?... un enlèvement? fit-elle en secouant la tête, non, monsieur. Si je pouvais craindre un tel péril et si j'avais un tel danger à courir, ce n'est pas vous, monsieur, qui seriez venu vers moi, mais c'est moi qui serait allée la première vers vous.
Dit-eUe bien la vérité? pensa le magistrat. Il y a dans cette affaire un côté mystérieux qui m'échappe.
Et de plus en plus intrigué il se promettait de mettre tout en œuvre pour faire enfin le jour sur le guet-apens du carrefour de Buci.
Mais soudain il eut un tressaillement.
Une pensée venait de lui venir, et il se disait que si vraiment il avait touché juste et ne se trompait pas, si cette attaque nocturne n'avait été qu'une tentative d'enlèvement avorlée, il fallait que celui qui avait fait preuve d'une telle audace fût un personnage redoutable et puissant.
El il finit par se dire :
— Jusqu'à présent on a crié contre moi parce qu'on prétendait que je n'étais pas assez clairvoyant, mais je crois que, cette fois, je ferai bien de fermer les yeux et do faire le mort...
Et sur cette réflexion il se leva.
— Je vais prendre congé de vous, madame, dit-il, mais cependant il me reste encore un point à éclaircir.
Blanche était véritablement au supplice de ce long interrogatoire, mais elle s'elforça de n'en rien laisser paraître.
— Dites, monsieur, répoudit-ellQ.
— Non loin des deux cadavres de vos valets, on a trouvé d'autres cadavres... quatre cadavres de bandits... Je les ai vus moi-même tout à l'heure et je vous avoue que je n'ai pu m'empècher de m' extasier devant les beaux coups d'épée qui leur avaient fait rendre l'âme.
La jeune marquise eut un sourire.
— Par conséquent, madame, quelqu'un est venu à votre secours?
— Oui, monsieur.
— Savez-vous le nom de cet homme?
— Je le sais parce que je le lui ai demandé, répondit Blanche, et il était môme assez modeste pour hésiter à me le dire.
— Comment s'appelle-il?
— Le chevalier Jean de Lys.
— Le chevalier Jean de Lys ?
— Oui, monsieur, dit vivement la jeune marquise. Et je vous prierais même de vouloir bien- m' aider à le retrouver, car j'avais encore la tête si pleine de vertiges et l'e?prit si troublé que je crains de ne lui avoir pas suffisamment exprimé ma reconnaissance :
— Jean de Lys I répéta lentement le Ueutenant de police qui cherchait dans sa mémoire.
Puis après un silence, il ajouta :
— G'e'ôt la première fois que j'entends prononcer ce nom là. Ce n'est assurément pas un gentilhomme de la cour... Mais quoi qu'il en soit, madame, je vous donne une parole qu'avant deux jours nous aurons retrouvé le chevaUer Jean de Lys.
Et il venait de s'incliner et il allait sortir, lorsque, vivement, la jeune marquise lO retint d*«in geste.
— Monsieur, dit-elle, une autre prière 1
Le heutenant de pohce la regarda avec un peu de surprise, puis, souriant:
— Pariez, madame, disposez de moi, répondit-il. Je serais vraiment très heureux de pouvoir vous être agréable en quelque chose...
— Ne pourrait-on pas oublier cette affaire?
— Le guet-apens dont vous avez failli être victime?
— Oui, monsieur, dit vivement Blanche dont l'émotion était visible. Je vous le demande comme un service, comme une grâce...
Le magistrat la regardait.
Il s'aperçut qu'elle était toute tremblante et qu'elle pouvait à peine contenir les larmes qui brillaient dans ses yeux.
— Elle tremble!... elle a peur ! pensa-t-il. Diable! mais je ne m'étais donc pas trompé et il y a donc dans cette affaire quelqu'un qu'il faut ménager.
Et tout haut, il ajouta, toujours avec un sourire sur les lèvres :
— Voyez combien je suis malheureux, madame la marquise !... Vous venez précisément de me demander la seule chose que je ne puisse vous accorder...
— Cependant...
— Madame, un crime a été commis, continua le lieutenant de police en prenant un accent sévère et une attitude très grave ; il y a eu mort d'hommes, et la justice doit suivre son cours. .
Blanche n'insista plus.
Elle baissa la tête.
Mais à peine était-elle seule, à peine avait-elle entendu retentir dans la cour le pas du magistrat que, folle, désespérée, éperdue, elle tomba sur un siège, le front cach(î dans ses mains et criant à travers ses sanglots :
— Mon Dieu, défendez-moi!... Mon Dieu, prolégez-moii