TAK DE LYS
Qu'on se représente à l'une des extrémités du quartier de la rive gauche, dans un lieu perdu et si désert qu'il n'y passe personne même en plein midi, une petite maisonnette enclose d'un jardin minuscule.
L'été, le jardin, si petit qu'il soit, doit être charmant, plein de fleurs, de parfums et de papillons qui voltigent dans les rayons du soleil.
Mais à cette époque-ci, avec ses arbrisseaux dépouillés et ses plates-bandes blanches de neige, il est d'une noire mélancolie et d'une tristesse profonde.
Quant à la maison, qui n'a qu'un rez-de-chaussés et qu'un étage, et dont une des fenêtres est vaguement éclairée par la pâle clarté d'une lampe, \ieille, noire, lézardée, c'est une sorte de ruine qui semble ne plus rester debout que par un miracle d'équilibre, une pauvre masure qui craque et tremble à tous les vents.
C'est pourtant dans cet humble et presque lugubre logis que demeure le jeune gentilhomme de si flère mine qui a sauvé la belle marquise de Solange dans le carrefour de Buci.
Oui, c'est là que demeure le chevalier Jean de Lys.
se sont écoulés depuis que, au péril de sa vie, il a mis en fuite los l)andits qui se ruaient sur Blanche.
Et à cette heure, assis devant la cheminée où brûle un maigre feu, le coude droit replié sur son genou et le menton dans sa main, le jeune homme rêve, le jeune homme songe...
Est-ce le souvenir de la grande damo qui lui doit peut-être la vie, est-ce la vision de sa radieuse et rayonnante beauté qui le préoccupe et l'absorbe ainsi...
Car Jean de Lys est profondément absorbé, profondément préoccupé.
Gomme l'autre nuit dans le carrefour de Buci la neige tombe, tombe lourdement et à gros flocons épais; le vent siffle et hurle et jette dans la nuit noire, dans la nuit pleine d'épouvante, des cris sinistres.
Mais Jean de Lys ne voit rien, n'entend rien. ,
Immobile et le regard fixe, son doux et mâle visage faiblement éclairé par le reflet des flamrves, il poursuit son rêve.
Quel rêve?
Rêve pénible ou rêve joyeux ?
Rêve plein d'une douce mélancolie plutôt, car parfois son cœur se soulève d'un soupir et un pâle sourire glisse sur ses lèvres.
Ce que le jeune homme rêvait en ce moment, c'est le pays où s'écoulèrent ses premières années, la terre aimée, adorée, où il a fait ses premiers pas, le ciel radieux où son regard s'est ouvert à la lumière...
C'est là-bas, en Bretagne, un tout petit village tout au bord de la mer.
Pauvre el nue, faite seulement de planches goudronnées, une maison ou plutôt une cabane lui apparaît adossée contre un rocher qui la protège contre les coups de vent furieux de la tempête.
Jean de Lys alors se sent plus touché et phis attendri, car dans cette maison il revoit et retrouve celle qu'il aime et dont il est aimé, la seule affection, la seule tendresse et Tunique amour de sa vie...
Oh I celle qu'il aime de tout son cœur et de toute son âme, celle pour rjui son dévouement est sans bornes et pour qui, sur un mot ou sur un geste, il n'hésiterait pas à donner sa vie, n'est point una jeune Bretonne au doux el charmant sourire, une belle fille au front radieux.
Non, celle sur qui se fixe en ce moment la pensée de Jean de Lys est une vieille femme.
Il revoit, encadré dans de longs et beaux cheveux blancs, son pâle et triste visage qui respire la douceur, l'indulgence et la bonté.
De plus en plus ému et le cœ-ur oppressé, le jeune homme a, brusquement, un élan vers elle :
— Chère mère !... chère mèrel balbutie-t-il alors, tandis qu'il sent dans sa poitrine son cœur battre plus vite, et que lentement et sans honte il es-^-iiie une larme.
Et cependant cette vieille femme qui l'a veillé et protégé, qui l'a entouré de tous ses soins et qui, sans compter, lui a prodigué tous les trésors de sa tendresse, cette vieille femme qui jusqu'à présent a rempli toute son existence n'eat poict sa mère. Longtemps Jean de Lys l'avait cru, mais un jour eUe le 'fit appeler.
Ce jour-là, le jour où il avait reçu cette terrible confidence, le jeune homme pouvait vivre un siècle, il ne pouvait plus l'oublier, il ne l'oublierait jamais!...
Toute la matinée, la mère Yvonne avait paru sous le coup d'un souci et d'une prt^occupation profonde.
Elle ne parlait jamais beaucoup, se contentant de répondre aux paroles de Jean par un regard affectueux ou par un sourire, mais ce jour-là ses paroles avaient été plus rares.
— Qu'a-t-elle donc aujourd'hui, ma bonne mère? se disait Jean qui, malgré lui, éprouvait un grand serrement de cœur. Pourquoi est-elle donc si triste et sombre?...
Et tout à coup, vers midi, et comme tout le village s'emplissait des cloches de l'Angélus, elle l'appela doucement, la voix un peu voilée et tremblante :
— Jean, écoute !
Elle était assise sur le seuil de sa porte. Jean vivement s'approcha, joyeux, car c'était toujours un bonheur pour lui quand cette voix aimée l'appelait.
La mère Yvonne le prit dans ses bras, lui mit un long baiser au front, puis l'étreignit dans ses bras encore plus fortement et plus tendrement que d'habitude.
Et il y eut entre eux un long moment de silence.
Ils avaient en face d'eux la mer, la mer immense, la mer aux horizons sans fin, et Jean, toujours saisi en face de cet admirable et grandiose spectacle, regardait au loin de petites voiles blanches qui étaient des bateaux de pêcheurs.
— Mon enfant, dit enfin la vieille femme dont l'accent trahissait l'émotion, ce que je vais te dire va te faire de la peine, mais il ne faudra pas m'en vouloir, car si j'ai pu me taire jusqu'à présent, aujourd'hui mon devoir m'ordonne de parler et de te faire connaître mon secret...
— Quel secret, ma mère ? demanda Jean, un peu pâle aussi, car il avait le pressentiment d'un malheur.
Alors la voix et les yeux pleins de larmes, la vieille femme" le serra contre son cœur avec une sorte de foUe, puis, suppliante:
— Du courage, du courage, mou petit Jean !... Je ne suis pas ta mère 1... Jean avait reculé, foudroyé, livide.
La mère Yvonne eut peur. Elle se jeta sur lui, lui cacha la tête contre son sein, et la gorge pleine de sanglots elle l'étourdit de paroles :
— Pardonne-moi!... pardonne-moi!... Je devais te le dire... Mais sois fort !... Si tu souffres, ce n'est pas ma faute... Oh ! mon petit Jean, ne me fais pas de la peine, ne te désole pas, ne te désespère pas !... Dis, tu sais bien que je t'aime,., tu sais bien que la vieille Yvonne donnerait son sang pour toi !... Eh bien, ne tremble pas ainsi !... Je t'en prie!... Mon Jean!... mon enfant!...
En effet, sous le coup de cette terrible révélation à laquelle rien ne l'avait préparé, Jean tremblait et frissonnait de tous ses membres.
— Pas ma mère... répétait-il toujours... Tu n'es pas... vous n'êtes pas ma mère !... Mais la vieille Yvonne avait tremblé, tressailli à son tour.
— Oh! ne me dis pas vous ! s'écria-t-elle. Ne me traite pas en étrangère et ne me reprends pas ton cœur !...
Et Jean n'avait pu répondre qu'en se laissant tomber dans ses bras :
Celait ua rêve mélancolique.
Non, ma mère, c'est toi!... c'est toil.,. s'écria-t-il dans un emportement deten-
Puis ils demeurèrent longtemps enlacés, pleurant silencieusement toa. le. deux.
Jean, à cette époque, était déjà un enfant énergique et résolu. Le premier il triompha de son émotion, et les yeux secs maintenant et la voix ferme :
Mère reprit-il en mettant peut-être encore plus de tendresse dans ce mot qu il n'en avait jamais mis; mère, apprenez-moi ce que vous savez, apprenez-moi ce que je dois savoir...
— Écoute, répondit la vieille femme. n a
Us étaient assis côte à côte, et dans le petit village c'était un silence profond.
LiV. 207. — Fayard Frères, éditeurs.
Jean fixait un regard anxieux sur la mère Yvonne. Celle-ci, le front baissé, semblait se recueillir. Enfin, la voix lente :
— Ta sais que j'ai été veuve de bonne heure, dit-eUe, et trois ans seulement après mon mariage...
— Oui, ma mère, répondit Jean.
— C'est cette gueuse-là qui m'a pris mon homme : mon pauvre Pierre-Marie ! dit la vieille femme la voix sourde et en jetant du côté de la mer immense et calme un regard farouche. Elle me l'a pris et ne m'a rendu que les débris de sa barque qui portait mon nom...
La vieille femme eut un soupir, puis elle continua :
— Je n'avais pour toute fortune et pour toute richesse que cette pauvre cabane où l'on grille l'été, où l'on gèle l'hiver, et je restais seule au monde, oui, toute seule avec un enfant de dix-huit mois...
— Mon petit frère Yves, fit doucement Jean.
— Oui, ton petit frère Yves, dit la mère Yvonne dont les lèvres tremblaient. C'est ainsi que tu l'appelais, car tu l'as connu... Puis un jour, il est parti à son tour..., il est mort aussi!... Mais que la volonté de Dieu soit faite! sanglota la vieille.
Mais Jean venait vivement de lui prendre les maiD?,et la voix caressante et très émue:
— Ne pleurez pas, mère ! dit-il.
—Non, je ne pleure pas... Je ne pleure plus, dit la pauvre femme qui avait encore le cœur gros.
Elle s'essuya les yeux, puis elle reprit:
— Eh bien, où ton histoire commence, mon enfant, c'est quelque temps après mon veuvage... on était en 1721.
— En 1721 ?
— Oui. Oh! je m'en rappelle très bien, car c'est c'est année-là qu'on a exécuté le fameux Cartouche...
— Oui, un brigand... un grand scélérat qu'on appelait le roi des voleurs...
— J'en ai entendu parler, ma mère... Il paraît que cet homme était un monstre?...
— Oui, un monstre !
— Car il ne faisait pas que voler, mais il tuait, il assassinait.. .
— Oui, mon enfant, dit la mère Yvonne. Eh bien, c'est l'année même où l'on a exécuté Cartouche à Paris, sur la place de Grève, que tu es rentré dans ma maison...
— Comment cela, ma mère ? demanda Jean qui devenait encore plus attentif.
— Voici, dit la vieille femme. J'étais assise ici, à la place même où nous sommes, et je faisais jouer mon petit Yves sur mes genoux... Le soir allait bientôt tomber et je regardais la mer, car, malgré moi, je la regarde toujours croyant voir revenir mon homme...
Et en ce moment même la mère Yvonne la regardait.
— Tout à coup, reprit-elle, je relevai la tête, car je venais de m'apercevoir que quelqu'un que je n'avais pas entendu s'approcher se tenait debout deyant moi...
••- Qui était-ce ? fit vivement Jeau.
— Une femme.
— Jeune ?
— A peu près de mon âge... c'est-à-dire qu'elle pouvait avoir un peu plus de trente ans, car tu sais que je ne me suis pas mariée jeune...
— Une femme riche ou bien une femme comme vous, une femme du peuple ? demanda Jean le visage un peu dur.
— Une femme du peuple, répondit la m.^re Yvonne, mais qui avait une certaine recherche dans sa toilette et qui paraissait moins malheureuse que moi...
— Et que vous dit-elle?
— Elle tenait un enfant par la main... un petit garçon qui devait avoir environ l"àge de mon petit Yves... c'était toi...
Jean n'avait pu s'empêcher de tressaillir.
— Ah ! fit-il.
— ElJe commença d'abord par le caresser. « Le bel enfant! dit-ehe. » Et jetais fière, tu penses!... Yves n'était pas sauvage... 11 se mit à rire... Alors cette femme jeta sur moi un regard que je n'oublierai jamais.
— Quel regard?
— Un regard profond, pénétrant et qui semblait me sonder, me fouiller et chercher à me connaître jusqu'au fond d'e l'âme... Je ne l'ai pas compris tout de suite, ajouta la mère Yvonne, mais c'est plus tard qu'en me le rappelant et en y réfléchissant je m en suis mieux rendu compte.
— Et alors ? dit Jean la face très sérieuse, l'oeil sévère.
— Alors, mon pauvre Jean, dit la vieille Bretonne avec un faible sourire, quand deux femmes qui se rencontrent ont chacune un enfant, cela les lie vile... Elle me demanda la permission de se reposer un peu et de s'asseoir un instant auprès de moi. Je lui fis une place et elle commençait à me plaire beaucoup, car elle avait une figure assez franche, J'air d'une bonne personne et je voyais qu'elle te mangeait de caresses.
Un nuage venait de passer sur le front du petit Jean.
— Dites, ma mère, dites toujours ! s'écria-t-il vivement.
— Puis, je ne sais plus comment cela se fit, nia quel propos, mais elle me raconta ses misères...
— Ses misères?
— Ses ennuis, ses chagrins..;
— Quels ennuis, quels chagrins, ma mère ?
— Elle t'aimait beaucoup et eUe le disait avec des larmes dans les yeux... Jean venait de baisser la tête, très pâle.
— Mais elle était bien à plaindre, elle était obUgée de se séparer de toi...
Oh! c'est une histoire qui s'est depuis longtemps elTacée de ma mémoire et à laquelle, d'ailleurs, je ne crois plus, répondit la mère Yvonne en secouant la tète. Mais il paraît qu'elle avait été trompée, que ton père l'avait abandonnée...
— Abandonnée ? fit Jean qui ne comprenait pas.
— Et comme elle n'était plus libre à présent comme elle l'était au moment de ta naissance ; comme elle était obligée de travailler et do gagner sa vie, eUe chercnait une femme qui voulût bien te garder et prendre soin de toi...
JJ
— Oui, ma mère. Après ?
— Moi, mou petit Jean, continua la vieille Yvonne, j'tHais très touchée, très émue et tandis qu'elle me parlait, c'était plus fort que moi, mais je sentais de grosses larmes me rouler dans les yeux... Car je la plaignais, n'est-ce pas ? Je me disais : Ah ! la pauvre femme, si j'étais à sa place je crois bien que je souffrirais.
— Et puis que vous dit-elle encore?
— Depuis que je l'avais aperçue en face de moi elle me regardait très attentivement. Je n'ai pas fait cette remarque sur le moment même, mais c'est plus tard que ce souvenir m'est revenu... Puis elle trouva que j'avais l'air d'une bonne femme et il paraît que ma physionomie lui plaisait... Alors elle m'interrogea... Elle se montrait si douce et elle m'était déjà si sympathique que je n'aurais pas voulu avoir de secret pour elle. Et puis, s'il faut tout te dire, ajouta la vieille femme avec un sourire, il faut bien avouer que je ne demandais pas mieux que de lui répondre, car, raconter ses malheurs, il semble que cela soulage...
— Et puis? dit Jean.
— Je lui racontai donc mon histoire, toute ma vie, sans rien lui cacher, car grâce à Dieu, je n'ai à rougir, ni à me repentir de rien, dit la mère Yvonne. Elle n'avait pas perdu une seule de mes paroles et elle m'avait écoutée avec beaucoup d'intérêt. A peine avais-je uni de parler qu'elle me saisit les mains et me regarda bien en face. « Vous êtes une honnête femme, me dit-elle. — J'ai toujours fait mon devoir, lui répondis-je. » Et elle se mit à t'embrasser, à te parler tout bas...
Un gros soupir venait d'oppresser le cœur de Jean.
— Moi je la regardais et je te regardais aussi. Tu m'attendrissais, mon pauvre petit. Elle dut le voir, car, tout à coup, elle me fit sa demande : « Voulez-vous me le prendre? Voulez- vous me le garder, madame?.,. Oh ! je vous payerai bien, soyez tranquille I » Et elle ne me laissa même pas le temps de me reconnaître et de lui répondre. Elle sortit vivement de sa poche un petit sac de toile dont elle versa le contenu dans mon tabher... C'étaient des pièces blanches, des pièces d'or... Puis elle eut un sourire :« Voilà toutes mes économies, dit-elle. Aimez-le bien... Ayez-en soin. — Je reviendrai bientôt. ..Dites, voulez-vous?»
Le cœur brisé et la tête tombée sur l'épaule de la vieille Yvonne, le petit Jean pleurait silencieusement et les yeux fermés.
— Je ne sais pas ce que d'autres auraient fait à ma place, reprit vivement^et la voix attendrie la vieille femme, mais je n'eus pas le courage ni même la pensée de répondre par un refus... Oh! ce n'était pas tout cet or que je voyais étinceler dans mon tablier qui m'éblouissait, je te le jure!... Tu me connais, n'est-ce pas, mon enfant, nous avons vécu déjà de longues années ensemble et lu sais bien que je suis courageuse et que je sais rester pauvre?...
— Oui, mère!... oui, mère!
— Mais je t'aimais presque déjà et tes grands yeux qui me souriaient, tes petits bras qui se tendaient vers moi et l'air confiant avec lequel tu semblais te donner, tout cela me disait : Ne repousse pas ce pauvre petit être... Mais prends-le! garde-le ! Qui sait ce qu'il pourrait devenir sans toi!...
Elle avait à peine achevé que le cœur du petit Jean se fondit en sanglots.
n se suspendit au cou de la vieille femme et plus pâle qu'un lis, plus pâle que la fieur dont il portait le nom :
— Oh! mère, je t'aime! s'écria-t-il; mère, que tu as été bonne pour moi !... La vieille Yvonne avait aussi le visage baigné de larmes.
Elle voulait lui parler, lui répondre, mais les mots expiraient sur ses lèvres. Elle ne pouvait que balbutier :
— Mon enfant!... cher Jean... Obîoui, je t'aime bien!... je t'aime bien aussi! Jean venait de se laisser glisser à ses pieds, et sanglotant toujours, cachait son
front sur ses genoux.
Pâle, l'œil fixe, la vieille femme regardait la mer où, dans le lointain, là-bas sous le soleil, des pêcheurs chantaient.
Puis, doucement, et avec une émotion qu'elle avait peine à contenir:
— Mon pauvre petit, dit-elle, je t'en prie, calme-toi, ne sanglote pas ainsi... D'ailleurs tu sais bien que je ne te dis pas toutes ces choses pour te traiter désormais en étranger... Je le voudrais, que je ne le pourrais pas... Toutes les fibres de mon cœur se déchireraient... Non, tu restes mon flli comme je reste ta mère...
— Oh! oui, toujours ! sanglota encore le petit Jean.
— Et il n'y aura rien de changé dans notre vie... Mais laisse-moi finir... 11 faut bien que je te dise tout ce que tu dois savoir...
Et la mère Yvonne, changeant de ton, continua:
— J'avais donc accepté de te garder et de veiller sur toi. Puis, comme cette femme me remerciait avec empressement, comme elle répétait une fois de plus que je lui rendais là un service dont elle me serait très reconnaissante et qu'elle n'oubUerait jamais, je lui montrai mon petit Yves qui, en ce moment, sautait joyeusement sur mes genoux et te souriait: « Celui-ci est mon enfant, lui dis-je, et le vôtre sera son frère... »
— Bonne mère !
— Et maintenant, mon petit Jean, tu es assez grand garçon pour pouvoir m'apprécier et me juger. Eh bien, réfléchis un peu et cherche dans tes souvenirs. N'ai-je pas toujours fait mon 'devoir envers toi?...
— Oh! si, ina mère!
— Tant que mon fils a vécu, ai-je fait la moindre différence entre von
— Non, ma mère.
— Enfin n'ai-je pas fait tout mon possible pour toi et ne t' ai-je pas rendu aussi heureux que je le pouvais ?...
Jean ne répondit pas, mais il venait de porter lentement les mains de la mère
Yvonne à ses lèvres.
— Et cependant, reprit celle-ci après un long soupir, nous avons été et nous sommes encore bien pauvres, mon petit!... Et cependant nous avons eu des jours bien sombres et des heures bien tristes!... Plus d'une fois même le pain nous a manqué, le pain que Dieu doit à tous et qui ne devrait jamais manquer à personne... Mais je trouvais encore le moyen de faire des miracles pour toi, ajouta-t-elle avec un
Idoux sourire; mais j'étais encore assez heureuse pour t'adoucir un peu cette noire misère...
Oh I je ne te rappelle pas cela pour me flatter, ajouta-t-elle encore en s'apercevant que lenfant levait sur elle un regard profoncl et reconnaissant. Mais j'avais fait le serment ~ sans qii'on me le demandât — de me conduire envers toi comme une honnête femme et une brave mère, et je veux savoir à présent si je l'ai tenu...
Jean venait de se serrer contre elle dans une étreinte plus étroite encore, etl'accent plus pénétré qu'on ne l'aurait attendu d'un enfant de son âge :
— Que de mal je t'ai donné !... Que de peines je t'ai coûtées ! dit-n. Mais je ne suis pas un ingrat, je te le jure !... Mais jeveux à mon tour te faire une vieUlesse heureuse...
Remuée jusqu'au fond du cœur par ce langage si simple et si touchant, la vieille Yvonne souriait, les larmes dans les yeux.
— Tu es un bavard... Tais-toi! répondit-eUe presque gaiement.
Puis elle se mit à le manger de caresses et tout en le gardant dans ses bras, elle continua son récit.
— Je t'ai d.U tout à l'heure, reprit-elle, que le soir allait tomber quand cette femme avilit surgi tout à coup devant moi.
Maintenant la nuit était tout à fait venue, une nuit très claire, très beUe, pleine d'étoiles...
Je venais de te prendre sur mes genoux où tu commençais à t'endormir, ton petit front tombé sur mon épaule.
Oh! je pourrais vivre un siècle que je reverrais encore, que je reverrais toujours ce moment-là !
La femme, à demi agenouillée devant toi, t'embrassait, te parlait tout bas, très émue et très attendrie : « Oh! cher enfant, cher petit, murmurait-eUe, nous ne serons pas toujours séparés, et quand je reviendrai nous ne nous quitterons plus! »
Moi je m'étais mise à pleurer, car cette scène-là me déchirait l'âme.
Elle pleurait aussi.
Il y eut entre nous un long silence.
Je regardais la mer. Ehe était déserte. Pas un bateau. Tous les pêcheurs étaient rentrés. Lentement, la femme s essuyait les >eux du revers de sa main.
Puis elle ajouta: « Ils'appelle Jean... » — « Jem? » — Et je te serrai contre mon cœur dans un élan déjà plein de tendresse maternelle : « Mon petit Jean, dis-je, je t'aimerai bien! » — « Jean de Lys, » reprit-elle .
A ce nom-là, brusquement je relevai la tête... « Jean de Lys?» répétai-je... Et je la regardai... Oh! ce nom ne me disait rien, ce nom m'était parfaitement inconnu, mais cette femme du peuple, ou qui paraissait être du peuple, était noble!...
Elle comprit bien ma surprise, car elle ajouta vivement: « Oui, c'est mon nom, le nom de ma famiUe, le seul qui lui appartienne et que je puisse lui donner. » • Puis, en achevant ces mots, eUe tira de sa po^he, une bourse très lourde, pleine d'or. Je ne voulais pas la prendre. Mais elle insista: « Je puis rester quelque temps absente, dit-elle. C'est pour lui... pour vous... » Et elle disparut.
Une longue pause suivit les dernières paroles de la vieille BroLonne.
Les bras croisés et la tête penchée elle semblait réfléchir, tandis qu'un étrange sourire courait sur ses lèvres, Jean, qui s'était relevé, la regardait.
— Et quand l'as-tu revue? demanda-t-il.
— Je ne l'ai jamais revue I répondit doucement la mère Yvonne.
— Jamais?
— Non, jamais. Et jamais je n'ai entendu parler d'elle, jamais elle ne m'a fait savoir où elle était, ni fait prendre de tes nouvelles... Oh! tu pourrais être mort, ajouta tristement la vieille femme, qu'elle ne le saurait pas...
Tous les traits contractés et très pâle, l'enfant avait baissé le front.
— Mais veux-tu que je te dise ce que je crois? veux-tu savoir ce que je pense reprit vivement la vieille Bretonne.
— Oui, mère, je te prie!
— Eh bien , plus j'ai réfléchi à cette aventure, plus j'y ai trouvé un côté mystérieux et étrange, et plus j'en suis arrivée à me persuader ainsi que la femme qui t'a confié à moi ne devait pas être ta mère...
Et secouant vivement la tète, la mère Yvonne ajouta :
— Mais ce qu'elle devait être, cette femme, c'était l'instrument et la complice de la créature dénaturée qui voulait se débarrasser de toi... Car d'abord elle était bien du peuple et elle en avait bien le langage, les allures et les manières... Donc, quand elle te donnait le nom de Jean de Lys qu'elle prétendait être le sien, elle mentait... Ce nomlà est un nom de gentilhomme...
— Oui, ma mère.
— Et puis cette femme avait trop d'argent, une bourse trop bien garnie pour une femme de sa condition...
— Alors que pensez-vous donc, ma mère? fit le petit Jean.
— Ce que je pense?
Et la vieille Bretonne eut un sourire amer.
— Je pense, mon cher petit, reprit-eUe, que ta naissance doit cacher quelque drame, quelque tragédie que nous ne connaîtrons jamais... Je pense que tu n'es pas le fils d'une pauvre femme comme moi, mais d'une grande dame... Je ne puis t'en dire davantage aujourd'hui, mais lu me comprendras mieux plus tard. Je pense que ce nom de Jean de Lys que tu portes doit rappeler le nom de quelque pays où celte grande dame, ta vraie mère, aura vécu, ou bien .lelui de quelque terre qu'elle aura possédée...
Oui, ajouta vivement la mère Yvonne, elle aurait pu commettre cette imprudence, et s'il en était ainsi, peut-être pourrais-tu la retrouver un jour... Le regard du petit Jean, toujours si bon, venait subitement de s'allumer d'un éclair.
— La retrouver? s'écria-t-il. 0 mère, je te jure bien que je ne la chercherai pas, que je ne la chercherai jamais...
— Qui sait ? Qt la vieille Bretonne avec un accent plein de tristesse
— Non, jamais, je te le jure !
— Sans la chercher, le hasard peut te la faire découvrir... L'avenir a de si grandes surprises!...
— Dans ce cas pom'rais-je l'aimer ? pom-rais-je t'oubhcr?... C'est une misérable que je ne pourrais que maudire!...
Et l'enfant, se jetant de nouveau dans les bras de la mère Yvonne, lui avait couvert le front do baisers.