JEAN CONTINUE SON RÊVE
Voilà quels étaient les souvenirs auxquels se laissait entraîner Jean de Lys, tandis qu'au dehors la neige continuait à tomber et le vent à jeter ses hurlements furieux-
Et toujours assis devant l'âtre et toujours immobile, le jeune homme s'absorbait de plus en plus dans son rêve.
-— Yvoane avait raison, dit-il tout à coup tout haut, l'avenir a de grandes surprises!...
Et continuant à remonter dans le passé, il songeait à présent à ce qui lui était arrivé quelques années après la révélation que lui avait faite la vieille Bretonne.
A cette époque-là, il n'était déjà plus le petit Jean, plus un enfant, mais un jeune homme.
Il avait dix-sept ans, bientôt dix-huit.
Un homme alors était venu habiter pendant quelque temps leur petit village.
Il connaissait leur vieux curé et c'était au presbytère qu'il était descendu.
On l'appelait le comte de Villepreux.
Jeune encore, car il n'avait pas plus de quarante-cinq à quarante-six ans, le comte de Villepreux était un gentilhomme de grande race et de grande allure.
D'une bravoure qui allait jusqu'à l'héroïsme, jusqu'à la foUe, il avait été un des plus brillants officiers de l'arniée. Mais une blessure qu'il avait reçue dans une des dernières campagnes, l'avait obhgé à renoncer au métier des armes.
Était-ce le regret de sa carrière si prématurément brisée? était-ce une autre cause? Ce qu'il y a de certain c'est que son regard à la fois pénétrant et doux et son front intelligent étaient empreints d'une mélancolie profonde et d'une incurable tristesse.
Habitué de bonne heure à la vie active des camps, le comte semblait ne pouvoir demeurer en place.
Toute la journée il était à cheval, tantôt galopant sur la grève, tantôt cheminant lentement à travers les chemins les plus déserts.
Jean l'avait rencontré plusieurs fois, mais l'ancien officier, l'air pensif, n'avait pas même semblé l'apercevoir.
Alors, blessé dans sa fierté, Jean, au retour, se plaignait à la vieille Yvonne.
— J'ai rencontré aujourd'hui l'ami de notre curé... le gentilhomme qui est au presbytère, disait-il.
— M. le comte de Villepreux?
— Oui. Je l'ai salué et il ne m'a pas rendu mon salut.
Mais la vieille Bretonne, qui avait des trésors d'indulgence pour tout le monde, excusait le comte.
— Cet homme doit avoir des soucis, des chagrins, cela se voit, répondait-elle. Il ne faut pas lui en vouloir; mon enfant.
CARTOUCIIi:
— Vous n'êtes pas ma mère.
Mais un jour que le hasard avait encore mis en présence le comte et Jean, le gentilhomme avait montré moins de préoccupation ou moins de dédain.
Non seulement cette fois son regard s'était arrêté sur le fils de la vieille Yvonne, mais encore ce regard qui souriait exprimait un profond intérêt et ane vive sj"mpathie...
Puis, quelque temps après, brusquement. le comte de Villepreux avait arrêté son cheval en face du jeune homme.
— C'est hien vous qui êtes Jean de Lys? lui avait-il demandé, la voix très douce.
— Oui, monsieur le comte.
— Je désirerais vous parler... Voulez-vous venir me voir*?... Jean n'avait pu réprimer un mouvement de surprise.
LiIV. ^Uo. ■ — Fayard Frères, éditeurs.
— Ce soir, au presbytère, avait ajouté M. de Villepreux.
Puis, piquant aussitôt des deux, il n'avait pas tardé à disparaître.
Deux choses alors avaient intrigué Jean. D'abord, pourquoi le comte, qiii tutoyait tous les gens du village, lui avait-il dit vous et lui avait-il même marqué une certaine déférence?.. Ensuite que signifiait le rendez-vous qu'il lui avait donné et que pouvait- il bien avoir à lui dire.
— S'il ne t'a pas tutoyé comme il tutoie tous les autres, dit la mère Yvonne, c'est qu'il sait que tu t'appelles Jean de Lys et qu'il a voulu te traiter en gentilbomme.Quant à ce que M. le comte peut avoir à te dire, je t'avoue que je ne le devine pas plus que toi. Mais, mon garçon, à quoi bon nous creuser la cervelle. Va ce soir au presbytère et tu sauras à quoi t'en tenir.
Et quelques heures après, à la nuit tombante, Jean de Lys se rendait exactement au rendez-vous.
A peine avait-il frappé que la porte du presbytère s'entre-bâilla. Madeleine, la vieille servante du curé, se trouvait devant lui. Mais en le regardant elle avait un sourire si étrange et si singulier que le jeune homme sentit redoubler sa surprise et flaira de plus en plus quelque chose de mystérieux.
— Que vais -je donc apprendre ? se demanda-t-il. Qu'est-ce que ce comte de Villepreux, qui ne me counaissaitpas et dont je n'avais jamais entendu parler avant son séjour ici, peut bien avoir à me dire.
Mais la vieille Madeleine venait de le saisir par le bras.
Le jeune homme était entré, un peu pâle, très troublé.
Le curé, qui semblait causer en ce moment très sérieusement avec M. de Villepreux, ne l'eut pas plutôt aperça, qu'il se leva d'un bond et courut à lui les deux mains tendues,
— Ah.! c'est vous? s'écriâ-t-il. Arrivez donc, mon cher enfant !.. 11 s'agit de votre bonheur...
— De mon bonheur? murmura Jean.
Et il regardait le prêtre dans l'ahurissement le plus complet. Mais déjà celui-ci l'avait entraîné devant M. de Villepreux.
— Voici Jean de Lys, M. le comte, dit-U vivement, le jeune Jean de Lys dont je vous "ai parlé et à qui vous voulez bien vous intéresser. J'ajoute, ce que j'ai déjà eu Thon-
neur de vous dire, qu'il a été mon élève et que j'ai rarement vu un enfant aussi intelligent.,.
Le je une homme était devenu rouge jusque dans le blanc des yeux et son embarras fit sourire le vieux curé.
— Oh ! Il ne faut pas être si modeste,fit-il gaiement.D'ailleurs,je ne dis que la vérité... Quant au comte, il ne quittait pas des yeux le fils de la vieiJle Yvonne, et lui montrant un siège:
— Asseyez-vous près de moi, dit-il.
Puis lui tendant la mtiin, il ajouta :
— Voulez-vous mettre votre main dans la mienne ?
Très franchement Jean de Lys laissa tomber sa main dans celle de M. de Villepreux.
— Là, vous voilà une paire d'amis, dit le curé avec un sourire.
— Nous le serons peut-être davantage tout à l'heure, répondit vivement le comte. Et s'adressant à Jean, il reprit :
— Cela ne dépend que do vous, mon ami.
— Que de moi? dit le jeune homme.
— Vous ne me comprenez pas encore, mais vous allez me comprendre. Vous devez sans doute savoir mon nom, mais je tiens à vous le faire connaître moi-même ; je m'appelle le comte Robert de Villcpreux.
Jean s'inclina.
— Je n'ai pas de parents, pas de famiUe et je vis seul au monde, reprit le gentilhomme avec un accent un peu triste. Or, si rien ne me plaît moins que les plaisirs bruyants, rien non plus ne m'elîraie autant que l'existence solitaire et morne que je mène. Je voudrais donc trouver un compagnon, mais un compagnon plus jeune que moi et que je pourrais, en même temps, considérer comme mon fils... Je l'aurais déjà trouvé cent fois, mais je ne vous cacbe pas que je suis difficile, ajouta M. de Villepreux en souriant. Ce que je voulais, c'était un garçon qui non seulement fût intelligent, mais encore résolu et brave; ce que je voulais, c'était ni un paysan ni un roturier, mais un gentilhomme, et je sais que vous Vêtes...
Cette fois encore Jean de Lys rougit, mais cette fois ce fut de honte Le comte dut comprendre ce qui se passait dans l'âme du jeune homme, car immédiatement il reprit, la voix très douce et très amicale :
— Vous ai-je froissé? vous ai-je blessé?... Alors ce serait bien sans le vouloir et je vous prierais de me pardonner... Mais je connais votre histoire que M. le curé m'a racontée, et c'est peut-être pour cela je me sens si vivement attiré vers vous.
Jean demeurait nmet, tout pensif.
Certes, l'avenir fpii s'ouvrait devant lui, l'avenir qu'on lui proposait n'était pas sans l'éblouir.
Mais il ne s'agissait pas que de lui, U n'était pas seul au monde, et il fallait aussi qu'il pensât à sa mère, à la vieille Yvonne.
— La pauvre femme qui m'aime tant! se disait-D. Puis- je la sacrifier ainsi à ce que je crois mon bonheur ? Puis-je la payer do tous ces sacrifices par l'abandon et par l'ingratitude?...
Et il gardait toujours le silence, quand le vieux lui toucha doucement le bras.
— Jean, dit-il, vous pensez à elle, n'est-ce pas l
— Oui, fit le jeune homme, la voix sourde.
— A la vieille Yvonne?
— A ma mère.
— Elle consentira.
Mais Jean, plein de tristesse, venait de hocher lentement la tête.
— Elle consentira, ohl je le sais bien, répondit-il, mais elle en mourra peut-être. Et il ne voulut rien promettre avant d'avoir vu d'abord la vieille Bretonne.
— Monsieur le comte, dit-il, la proposition que vous avez bien voulu me faire m'honore et je vous en suis reconnaissant .Mais je suis obligé de remettre ma réponse à demain.
— Soit. A demain, répondit le comie.
Et Jean n'était pas plutôt dehors que se penchant vers le curré, il ajouta :
— Ce garçon-là a du cœur... Il me plaît encore mieux ainsi...
Pourtant, la vieille Yvonne était beaucoup plus intriguée qu'elle n'aurait voulu le paraître, du rendez-vous que le comte de Villepreux avait donné à son fils.
Aussi, depuis environ une heure que celui-ci était parti, ne pouvait-elle rester longtemps immobile à la même place.
Vingt fois au moins elle s'était élancée sur le seuil de sa cabane, croyant entendre au loin le pas de Jean.
Mais eUe s'était trompée.
La route était déserte.
— Il tarde bien, se disait-elle alors dans son impatience. Pourquoi ce comte voulait- il ' lui parler ?
Tout à coup elle eut un brusque tressaillement.
Une pensée venait de lui venir, une pensée qui était pour eUe une affreuse torture .
Pourquoi ce comte de Villepreux ne serait-il pas le père de Jean ?
Pourquoi n'aurait-il pas découvert sa retraite et ne viendrait-il pas le 'reprendre?
Et toute blanche, toute blême, la vieille femme se laissa tomber au bord de sa table et la tête cachée dans ses mains se mit à pleurer.
Mais presque aussitôt elle eut une violente révolte contre elle-même
— Et quand cela serait? s'écria-t-elle. Et quand cet enfant retrouverait son père, 8urais-je le droit de me plaindre ?
Et elle se trouvait lâche, égoïste et mauvaise.
— Ce n'est pas pour moi que je dois l'aimer, pensa-t-elle, mais pour lui d'abord, pour lui avant tout, le pauvre petit !
Puis prête à tous les sacrifices dans l'héroïsme de son amour, elle eut k force de refouler ses larmes.
Cinq minutes après Jean rentrait et lui jetait ses bras autour du cou.
EUe l'accueillit comme toujours par un sourire, mais elle était encore si pâle qu'il ne pouvait manquer de s'en apercevoir.
— Regarde-moi donc ! fit-il vivement et avec un accent où l'on sentait une grande inquiétude, qu'est-ce que tu as, chère mère?... Est-ce que tu souffres?
— Mais non, répondit-elie en le regardant avec un sourire. Pourquoi me fais-tu cette question ?
— Parce que je ne t'ai jamais vu cette figure.
— Quelle figure donc ?
— Tu es toute défaite et l'on dirait que tu as pleuré... Elle se mit à rire.
— Ma foi, je ne sais pas ce que tu veux dire, répondit-elle, mais tu sais bien que je ne te cache jamais rien...
— A la bonne heure ! car tu me ferais de la peine...
— Non, jamais rien, et si je suis un peu plus pâle que d'habitude, ce qui, après tout, est bien possible, qu'est-ce que tu veux que je te dise?...
— Tu ne te sens pas malade ?
— Je ne me suis jamais si bien portée, répondit-elle gaiement.
Et vivement elle ajouta :
— Eh bien, tu ne me dis pas ce que tu as fait là-bas?
— Au presbytère ?
— Oui. Raconte-moi ça.
Et le prenant par la main elle venait de le faire asseoir à côté d'elle
— J'allais t'en parler, dit Jean. ''
Mais son front s'était soudain assombri et il semblait hésiter à en dire plus Ion?.
— Et bien ? fit la mère Yvonne reprise par ses craintes et le cœur un peu serré.
— J'ai vu le comte.
— M. de Villepreux ?
— Oui, ma mère.
— Et de quoi s'agissait-il ? que voulait-0 de toi ?
— Je vais te le dire. Il paraît que cet homme est seul au monde...
— Seul au monde?
— Oui, il n'a pas de parents, pas de famille...
— Et alors ?
— Et alors cette existence solitaire lui pèse, et il cherche un compagnon, un ami...
— Un ami?
— Il n'a pas dit ce mot-là, mais c'était la même chose et j'ai compris...
— Et après ?
— Mais il le désirerait jeune...
— Comme toi ?
— Oui, ma mère.
— Pourquoi ?
— Parce que, dit-il, il voudrait pouvoir en même temps le considérer comme'.son fils. A ces mots, le vieille Bretonne s'était vivement redressée.
— Comme son fils! murmura-t-eUe.
— Qu'as-tu donc ? demanda Jean avec un regard et un geste inquiets.
Mais elle s'était déjà remise, et très calme, un sourire de tendresse sur les lèvres;
— Rien, répondit-elle doucement. Tut'alarmes toujours!... Mais continue.
— Tu dois deviner le reste...
— Peut-être? Le comte t'a demandé si tu voulais être ce compagnon, cet ami qu'il cherche ?
— Oui, ma mère.
— Et qu'as-tu répondu?
— Tu sais bien ce que je pourrais répondre, répliqua Jean en la serrant vivement dans ses bras. Etait-il possible que je t'oubUe, toi pour qui je donnerais tout, toi pour qui je renoncerais à tout?... Est-ce que je pourrais m'en aller et suivre le comte avec le remords de te laisser seule derrière moi...
— Mais enfin il a bien fallu que tu dises quelque chose?
— J'ai ajourné une réponse jusqu'à demain.
— Pourquoi ?
— Mon idée était d'abord de te parler, de te consulter... Mais depuis j'ai réfléchi... Je refuse... Je reste...
La vieille femme eut un mouvement de joie aussitôt réprimé.
— Tu as raison, dit-elle en affectant une grande indifTérence. Nous en reparlerons demain.
Mais, elle eut beau faire, la mère Yvonne ne dormait guère cette nuit-là. Il y eut entre son amour poux Jean et sa conscience une lutte terrible, mais dont sa conscience sortit victorieur>e.
— N'est -il pas libre? se dit-elle. Alors de quel droit voudrais-je l'attacher, l'enchaîner à moi? De quel droit pourrais-je borner son avenir?... Si j'étais capable d'avoir eu un seul instant cette arrière-pensée, ne serais-jepas une misérable et ne lui ferais-je pas payer trop cher les soins que j'ai pu lui donner, la tendresse dont il m'a trop payée déjà...
Mais, malgré tout, elle restait jalouse du comte de Villepreux, si toutefois le comte, comme elle le soupçonnait, pouvait être le père de Jean.
Aussi, comme le vieux curé avait l'habitude de recevoir dès l'aube ceux de ses paroissiens qui pouvaient avoir à lui parler, courut-elle de très bon matin au presbytère.
D'abord elle avait écouté à la porte de Jean.
Il dormait...
Elle entendait très bien, en prêtant l'oreille, son souffle lent et régulier.
— J'ai le temps d'être de retour avant qu'il ne soit éveillé, se dit-elle. Et elle séchappa de chez elle comme une voleuse.
Moins de cinq minutes après, un grand coup de cloche retentissait dans le presbytère.
Le curé cria :
— Véronique, allez donc voir... Je crois qu'on sonne...
Et il n'avait pas achevé qu'il se trouvait en face de la vieille Bretonne. Alors il eut un sourire.
— Ah ! c'est vous, mère Yvonne ? dit-il. Je vous attendais bien, mais pas de si grand matin...
— L'enfant dort... je suis venue, répondit l'air très respectueux la vieille femme.
— Ohlvousne me dérangez paset ce n'estpas un reproche que jevous fais, dit le prêtre. Mais il faut que vous ayez quelque chose de très sérieux et de très pressé à me dire.
— De très sérieux, oui, monsieur le curé...
— Eh bien, voyons, je vous écoute. Asseyez-vous.
— Ce'n'est pas la peine.
— Dites-moi de quoi, de qui s'agit-il ?
— De Jean.
— Je m'en doutais.
— Il est venu ici hier...
— Oui, mère Yvonne. Et il vous a dit la proposition que lui a faite mon ami, M. le comte de Villepreux ?
— Oui, monsieur le curé.
— C'est pour Jean, pour cet enfant qui n'a pas de famille, une occasion de se faire un avenir, reprit le prêtre. Car je crois connaître toutes les intentions de M. de
Villepreux.et je sais que si Jean pour qui il éprouve déjà une profonde sympathie, consent à le suivre, il ne sera pas seulement pour le comte un compagnon et un ami, mais que celui-ci se chargera encore de l'élever, d'élargir son instruction, et qu'il le traitera, en un mot, comme s'il était son enfant.
— Il l'est peut-être ! répliqua brusquement la vieille Bretonne.
Et elle fixait sur le vieux curé un regard profond, un regard perçant. Mais celui-ci venait de hausser les épaifles, puis avec un sourire :
— Ah ! c'est là ce que vous avez supposé ? dit-il.
— Oui, répondit très franchement la mère Yvonne.
— Vous vous êtes imaginé qu'en faisant cette olTre à Jean, M. le comte de Villeprcux pouvait avoir une arrière-pensée ?...
— J'ai cru que c'était un père, qui pris tardivement d© remords, voulait réparer les torts qu'il avait eus envers son enfant.
— Oui, je comprends, fit vivement le prêtre, et je vous avoue même que si j'avais été à votre place j'aurais peut-être eu aussi le même soupçon... Mais si je vous affirmais que vous vous trompez, mère Yvonne, me croiriez-vous ? ajouta-t-il sur un 'ton plus ferme.
— Oh ! monsieur le curé !
— Eh bien, je connais la vie entière — - vous m'entendez bien ? toute la vie ^de M, le comte de Villepreux, — et je vous affirme qu'il est aussi étranger à Jean que je le suis moi-môme... Et maintenant, ajouta le prêtre, me croirez-vous ? consentirez-vous ?
— Oui, monsieur le curé, s'écria vivement la vieille Bretonne, et de grand cœur !.. Car ce qui me torturait, c'est qu'il me semblait que c'était un vol qu'on me faisait, et j'étais jalouse... Songez donc ! c'est moi qui lai élevé, cet enfant !... c'est sous mon toit qu'il a grandi !... c'est moi qui lui ait donné ma santé, ma vie, mes tendresses... et son père, après l'avoir renié, serait un jour venu me le reprendre !... N'aurait-ce pas été la plus criante, la plus abominable des injustices ?... Mais puisqu'il en est ainsi puisque M. le comte n'est qu'un ami pour Jean, pourquoi m'opposerais-je au bonheur du pauvre petit ?... Est-ce que de près, comme de loin, il ne restera pas mon fils ?...
Et quelques jours après, Jean embrassait la vieille Yvonne et disait adieu à son petit village.
Toujours plongé dans ses réflexions, toujours continuant son rêve, dont rien n'aurait pu le distraire, le jeune homme se disait qu'il y avait déjà pourtant huit ans de cela 1
— Huit ans ! murmura Jean de Lys. Comme les années s'enfuient I... comme le temps passe I...
Et c'était maintenant dans le souvenir de son bienfaiteur, dans le souvenir du comte de Villepreux, qu'il s'oubliait.
Car si son enfance avait tout dû à la mère Yvonne, son adolescence et sa jeunesse devaient tout au comte, tout à cet homme d'un si grand cœur et d'une si grande bonté.
Profondément instruit — chose rare pour un gentilliomme — M. de Villepreux avait voulu que son jeune ami sût autre chose que ce que lui avait appris le vieux curé de son village.
11 s'était donc fait lui-même son professeur et son maître. Puis lorsque Jean, dont
les progrès avaient été très rapides, avait su tout ce qu'il devait s avoir, le comte avait voulu compléter son instruction par les voyages.
Pendant des années ils avaient vécu tour à tour dans toutes les capitales et dans toutes les principales villes de l'Europe.
Enfin si Jean de Lys était aujourd'hui un écuyer pour qui il n'y avait pas de cheval rebelle, un tireur redoutable et qui savait manier une épée avec une adresse et une dextérité merveilleuses, en un mot, un cavalier accompli, c'était encore à son ami, c'était encore au comte de Villepreux qu'il le devait. ■
Et le généreux gentilhomme n'avait pas encore borné là ses bienfaits.
Un jour,rancienne et dangereuse blessure qui l'avait obUgé à quitter l'armée, s'était soudainement rouverte. ■
Le comte, qui vingt fois sur les champs de bataille avait affronté la mort, l'avait encore vu venir cette fois sans pâlir.
Mais avant de rendre le dernier soupir il avait encore eu la force de souger à Jean.
Il lui avait légué toute sa fortune... oh ! pas une grosse fortune, bien modeste, au contraire, mais suffisante pour vivre honorablement.
Puis de sa main défaillante et déjà glacée, il avait écrit trois ou quatre lettres qui recommandaient Jean à d'anciens amis. . -
Un quart d'heure après, il s'éteignait doucement, un sourire stoïque sur les lèvres.
Il n'y avait que trois semaines de cela, et au souvenir de cette heure terrible, Jean de Lys ne pouvait s'empêcher de tressailUr et de frissonner encore.
Cependant il venait de finir par s'arracher à lui-même.
Lentement il se leva et passa la main sur son front comme un homme qui veut chasser de douloureuses pensées.
Puis son front brûlant appuyé contre la vitre glacée, il regarda au dehors.
La neige tombait toujours... le vent soufflait toujours...
— Encore une nuit bien triste... bien lugubre! pensa-t-il.
Et comme il venait de se retourner son regard rencontra par hasard son manteau accroché avec son épée.
Il s'en approcha, disant à demi-voix,
— Voyons donc les lettres du comte...
En effet, ces lettres, Jean de Lys, trop ému, les avait prises des mains du mourant sans les regarder.
Le jeune hommevenait maintenant de les retirer d'un large 'portefeuille et de les étaler devant lui.
L'écriture en était encore assez ferme pour la main d'un agonisant, et elles étaient scellées d'un large cachet de cire rouge aux armes du comte. La première qui tomba sous les yeux de Jean le fit vivement tressaillir. La suscription était ainsi conçue :
■ Madame Madame la marquise des TournelleSy Hôtel de Solanges, Paris.
CARTOUCHC
Le comte de Villepreux venait de mourir Et Jean de Lys, les bras croisés, regardait toujours cette lettre et demeurait
^'ce's trois mots : « Hôtel de Solange », venaient de lui rappeler tout à coup l'horrible scène du carrefour de Buci et la femme si admirablement belle qu'il avait eu le
bonheur de sauver. • i» •
- Hôtel de Solange 1 se dit-il en pensant à Blanche. Mais n'est-ce pas la que je 1 ai
reconduite?... n'est-ce pas là qu'elle demeure?...
Et toujours il regardait Va lettre qu'il continuait à garder dans sa main.
Puis, tout à coup, son visage, tout à l'heure pâle et si sombre, s'éclaira, s'illumina d'un rayon de joie.
Liv. 20i) — Fayard Frères, éditeurs.
Il jeta la lettre sur la table, et dans un murmure, dans un souffle
— J'irai demain ! dit-il.
L éteignit sa lampe et s'endormit.