‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 7 sur 100 · CE QUE DEVINT JEANNE DE X · texte numérisé non relu

CE QUE DEVINT JEANNE DE X

Pendant la quinzaine qui s'écoula, du fala! événement, que nous venons de rapporter jusqu'au départ de l'abbé pour la Trappe, Jeanne de X*** eut beaucoup à souffrir.

Elle se sentait à la merci du pouvoir de l'évêque. Elle savait qu'elle était un des

objets de scandale que l'on doit faire disparaître, au nom d'intérêts supérieurs. Qu'allait-on faire d'elle?

L'idée de la révolte contre cet ar'bitraire ne germait pas encore dans son cerveau. Elle s'était habituée à se considérer comme peu de chose et se résignait à ce qui plairait à Dieu. Elle ne s'appartenait plus.

Mais de tels sentiments, en abattant tout courage, en nous privant de la moindre initiative, nous font, selon l'énergique expression des jésuites, pareils à des cadavres, et nous frappent d'une mort anticipée. Ils ne sont pas sans amertume. En secret la nature proteste contre cet abandon de la volonté qui est une sorte de suicide, et vient un jour où elle crie : — Je ne veux pas mourir encore !

Ce jour, malheureusement pour Jeanne, ne devait venir que trop tard.

Sonfrr?re partit de Rhodez, sans lui dire adieu; devenu trappiste avant d'être entré au couvent, il avait rompu tout lien terrestre et allait creuser sa tombe dans quelque solitude en laissant à l'évêque le soin de creuser celle de sa sœur.

Son départ ne put être tenu secret et causa dans le monde des dévots aue sensation que l'ondeviae.

C'était une proie qui échappait à la médisance. Sa sœur, sans doute, le suivrait dans sa retraite et l'on n'aurait plus de quoi s'entretenir de longtemps.

Depuis quiniie jours, les domestiques de Jeanne avaient disparu et étaient remplacés par des inconnus. Les amateurs ae scandale étaient découragés, et en étaient pour leurs nuits blanches. Ils n'avaient d'autre consolation que de montrer le départ du vicaire général, comme l'indice d'un mystère qu'ils avaient soupçonné Enfin l'inconnu qui se glissait la nuit chez Jeanne de X*** n'avait plus reparu.

La santé physique de Jeanne commençait à se rétablir, lorsqu'un jour elle reçut la visite du capucin François.

Elle ne connaissait point ce moine et pensa qu'il était chargé de quelque nouvelle ou d'un message important.

C'était à cette dernière supposition qu'elle eût dû s'arrêter.

Le saint homme salua d'une humble inclinaison et les mains jointes sous les longues manches de son froc, la tête baissée, demeura debout près du siège que Jeanne lui avait avancé et à une distance calculée de celle-ci.

— Je me présente, mademoiselle, dit-il, de la part de monseigneur l'évêque.

— Soyez le bienvenu, mon père, répondit la jeune femme.

— Monseigneur m'a chargé d'une mission assez pénible à remplir.

— Parlez, mon père, je suis préparée atout entendre, et d'avance je me soumets à ce que peut exiger de moi Monseigneur.

— Très bien, mademoiselle, repartit le capucin, d'un ton mielleux. Monseigneur, qui a gardé de monsieur votre frère un souvenir affectueux, voit avec peine l'abandon dans lequel vous vous trouvez.

A ces mots, qui ressemblaient à la plus cruelle ironie, Jeanne frémit, et une vive rougeur colora son front.

— Seule dans une grande ville, sans parents qui la puissent protéger, une personne de votre âge est en butte à trop de dangers et, malgré sa piété, fournit tôt ou tard

des armes à la calomnie. Sa Grandeur a donc songé pour vous à rg,sile d'une maison religieuse.

— Je remercie Monseigneur, répondit Jeanne, de sa touchante sollicitude. Mais à quel couvent dois-je aller frapper ?

Est-ce aux Ursulines, ou aux Visitandines ?

— Monseigneur, dans son choix, ne s'est pas arrêté à Rhodez. Sa Grandeur désire que vous quittiez cette ville.

— Comme mon frère...

— L'abbé Armand, fît avec vivacité le capucin, n'a pris conseil que de sa conscience.

— Enfin, mon père, où dois-je me rendre?

— Je n'en sais rien encore. Mais vous n'avez poini à vous soucier des moyens et des frais de votre voyage. Demain matin une voiture sera mise à ma disposition. Car je suis chargé de vous accompagner, et monseigneur me dira à quelle distance je devrai vous conduire.

-^ Jeanne s'inclina et répondit :

— Je suis résignée.

— Que dirai-je à Monseigneur ?

— Que j'attends ses ordres.

Pas un remerciement pour cette pastorale sollicitude... Le père capucin en fut presque scandalisé.

Ainsi on ne daignait même pas dire à Jeanne le nom de l'endroit où l'on se proposait de la reléguer.

Malgré son attitude résignée, lorsque le moine fut parti, elle sentit quelque chose qui se révoltait en elle contre ce pouvoir arbitraire qui disposait d'elle sans son aveu. Il y avait trop de mépris dans cette tyrannie. On la traitait trop ostensiblement en esclave. Elle eut honte. Pour son frère, pour l'évêque elle n'était pas une pénitente, mais une victime. Quelques lueurs de fierté ranimèrent son esprit affaissé et elle commença à raisonner son malheur.

Elle fit la part de ses fautes et celle des autres.

Elle s'était condamnée sans oser les juger. Elle les jugea cette fois et les condamna. La dernière injure avait épuisé sa patience.

Enfin elle mit en question son départ, et se demanda si elle ne devait point reprendre sa parole et résister à l'évêque et à son capucin.

Mais l'infortunée était sans argent et sans ressources. N'était-elle pas obligée d'accepter l'asile qui lui était offert? Elle était, comme toute fille noble, sans moyens de gagner sa vie avec le travail de ses mains. Oii trouver un abri et un morceau de pain?...

Si elle avait été riche, on n'eût pas osé la traiter avec ce sans-façon dédaigneux ; c'était à sa pauvreté que l'on insultait.

Son frère l'avait abandonnée...

A cette dernière pensée, sa poitrine se gonflait de douleur, elle pleurait.

Ce fut dans ces dispositions qu'elle attendit le père François.

Dans les premières heures de la matinée elle entendit le bruit d'une voiture (il n'en

passait pas souvent, rue du Terrai) ; sans rien dire à ses domestiques, un petit paquet à la main, elle descendit.

Elle ne s'était pas trompée.

Un carrosse de voyage à deux chevaux de poste s'était arrêté devant la maison. Le père François ouvrit la portière et l'invita à prendre place vis-à-vis de lui.

Elle s'assit sur la banquette capitonnée avec son paquet à côté d'elle, et comme le cocher fouettait ses chevaux :

— Eh bien, mon père, demanda-t-elle, où allons-nous? Puis-je le savoir à celte heure?

A Paris, ma fille, répondit le moine.

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