BLANCHE ET JEAN
Blanche avait passé toute la nuit au chevet de la marguise des TourneUes.
Celle-ci maintenant reposait plus calme et le médecin la déclarait sauvée, mais toute la journée de la veille et toute la nuit elle avait eu des accès de délire si furieux et si terribles, que la jeune marquise en rentrait encore tout effrayée et toute tremblante...
Et dans ces moments de folie c'était toujours le même nom, le nom de la lettre, le nom qui avait glacé d'épouvante et fait tressaillir de honte Blanche, qui était 'revenu sur les lèvres de la vieille femme.
— Il ne lui faudrait pas deux secousses comme celle-ci, avait dit le docteur en prenant congé, car alors elle pourrait courir un plus grand danger que celui de perdre la vie...
Et comme Blanche le regardait, toute saisie, il ajouta, hochant doucement la tête :
— Oui, madame la marquise, votre tante pourrait devenir folle, perdre la raison... Surveillez-la... Essayez de la distraire... M""* des Tournelles est sous le coup d'une idée fixe qui la tue... Il faudrait peut-être pendant quelque temps l'emmener de Paris...
— L'emmener de Paris ?
— Je crois que je vous donne un conseil très sage, dit le médecin. Son séjour ici ne peut que lui être funeste en ce moment.
Et comme la jeune marquise le regardait avec surprise, il eut un sourire, puis il ajouta :
— Je vois bien, madame, que vous ne me comprenez pas.
— Je vous l'avoue, docteur...
— Eh bien, je vais m'expliquer plus clairement. M™* des Tournelles doit être sous le coup d'une grande terreur, et d'une terreur qu'elle a dû éprouver ici...
— A Paris ?
— A Paris !
— EUe ne m'en a jamais dit un mot...
— Oh! je ne vous parle pas d'une terreur récente... Cela peut même remonter très jfûin... Mais le fait n'en est pas, pour moi, moins exact et moins certain... Vous rappelez- vous son délire?
— Oui, docteur.
— Vous souvenez-vous de ses regards fous, de ses gestes désespérés?
— Oui, docteur.
— Et des mots, des phrases qu'elle prononçait?...
— Oui, docteur, répondit encore Blanche.
Mais sa voix était plus faible, à peine distincte, et, malgré eUe, elle avait bai.G5é la tôle.
— Et tandis qu'elle se débattait avec tant de force que vos gens avaient de la peine à la tenir, vous savez bien aussi, ajouta le médecin, quel nom revenait toujours sur ses lèvres?
La jeune marquise eut un geste rapide et suppliant.
— Oh! docteur ! s'écria-t-elle.
— Oui, ce nom vous effraie et vous fait peur aussi, réprit celui-ci toujours impassible et froid. Et bien, maintenant, me -comprenez-vous?... Comprenez-vous que jai raison quand je vous dis que M™" la marquise des TourneUes a dû rester sous le coup d'une profonde, d'une immense terreur?
Puis, avec une très grande autorité, le médecin ajouta aussitôt :
— Je crois, madame, que votre tante est sauvée... du moins sauvée pour cette fois-ci... Mais dès qa'elle sera rétablie, dès qu'elle pourra supporter la fatigue d'un voyage,— et j'cFpèro qu'elle le pourra d'ici à quelques jours, — vite, emmenez-la et qu'elle aille respirer un autre air que celui de Paris, je ne dis pas pendant quelques semaines seulement, mais au moins pendant quelques mois.
Le docteur s'incliua profondément devant Blanche, puis sortit.
Et maintenant, plus rassurée sur le sort de sa tante, la jeune marquise, très lasse et toute brisée par cette nuit terrible, venait de se retirer dans sa chambre, où elle s'était jetée sur une chaise longue, lorsque, après avoir frappé discrètement à sa porte, sa camériste entra,
— Ah! c'est vous, Thérèse?
— Oui, madame.
— Qu'est-ce donc?
Et Blanche se sentit pâlir, tant elle redoutait d'apprendre encore une mauvaise nouvelle.
— Madame, répondit la camériste, c'est un jeune gentilhomme qui demande à parler à M™® la marquise des Tournclles...
— A ma tante?
— Oui, madame.
— Mais vous savez bien que JI^^ des Tournelles est très malade et qu'il lui est impossible de recevoir en ce moment...
— En elTet, madame. Mais c'est présisément parce que je connaissais l'état de M""* la marquise des Tournelles que j'ai pense que je ferais peut-être bien d6 vous prévenir...
— Et comment s'appelle ce jeune gentilhomme î
— Le chevalier Jean de Lys, madame.
Blanche fut si saisie qu'elle faillit jeter un cri.
— Le chevalier Jean de Lys, dit-elle.
— Oui, madame.
Et la camériste. très étonnée, regardait sa maîlrcsso. Jamais elle ne l'avait vue aussi troublée et aussi pîllc.
La jeune marquise venait cependant de se lever.
Elle essayait de prendre un air indifférent et de raffermir sa voix.
— Allez dire à M. le chevalier Jean de Lys, reprit- elle, que M"" la marquise des Tournelles ne peut voir personne aujourd'hui, mais que M™' la marquise de Solange, sa nièce, sera très heureuse de le recevoir...
Et la camériste sortit.
Mais Blanche avait beau faire, elle était sous le coup d'une émotion qu'elle ne pouvait vaincre.
Le souvenir de Jean de Lys, qui ne lui avait rappelé d'abord que l'homme courageux, et brave qui avait si hardiment risqué sa vie pour elle, éveillait chez elle à présent une vague inquiétude et presque de la terreur.
Car n'était-ce pas ce nom-là, ce nom de Jean de Lys qu'elle avait prononcé, qui avait provoqué chez sa tante, chez la marquise des Tournelles, cette crise affreuse dont on avait pu croire qu'elle ne sortirait pas vivante?...
Et maintenant elle ne doutait plus qu'il n'y eût entre la vieille marquise et le jeune homme un lien quelconque, un secret qu'elle chercherait vainement à connaître...
Elle venait de quitter sa chambre pour pe rendre dans le grand salon.
Tout à coup elle devint plus tremblante encore. ^^
C'était lui I...
Elle venait d'entendre le bruit de son pas...
Quelques secondes s'écoulèrent...
Vêtu, sous son manteau dont un des pans était rejeté sur son épaule, d'un costume très simple, mais d'une très grande élégance, Jean de Lys, à présent, se tenait immobile dans 1 encadrement de la porte.
Ils se sourirent, puis ce fut la jeune marquise qui fit le premier pas.
— Monsieur le chevalier, soyez le bienvenu à l'hôtel de Solange ! dit^elle avec une grâce adorable et en lui tendant la main dans un geste plein d'un abandon charmant.
Cette main délicate et mignonne et qu'il aurait peut-être pu sentir sentir trembler dans la sienne s U avait été lui-même moins ému, Jean de Lys ne la pressa qu'à peine, avant de la porter lentement et respectueusement à ses lèvres.
Puis les deux jeunes gens se regardèrent.
Jean de Lys qui, l'autre nuit, n'avait pu qu'à peine entrevoir les traits de Blanche, mais qui cependant l'avait deviné belle, se sentit soudainement pâlir d'une émotion qu'il n'avait jamais connue.
Avec son teint d'une blancheur éclatante, ses grands yeux d'un bleu sombre ombragés de longs cils, ses beaux cheveux d'un blond cendré et qui ressemblaient à de l'or pâle, et son front qui avait en même temps que la candeur d'un enfant, la fierté et la majesté d'une reine, la jeune marquise ne pouvait pas manquer de produire sur un jeune homme dont le cœur était vierge encore et qui était aussi impressionnable que Jean de Lys, une impression durable et profonde.
Quant à Blanche, c'était un trouble immense, un trouble délicieux qu'elle éprouvait sous le regard cependant très respectueux que Jean attachait sur elle.
Dans les fêtes du monde ou dans les brillantes réceptions de la cour, elle avait vu cependant bien des gentilshommes jeunes et beaux et qui avaient la réputation d'être
CARTOUCtIE 10G9
des cavaliers accomplis, mais elle n'avait vu à aucun une aisance aussi parfaite, une distinction aussi naturelle et un visage aussi martial et en même temps aussi doux.
Et plus elle le regardait, plus elle était convaincue que cet homme ne devait pas être le premier venu, mais que le sang qui courait dans ses veines devait être le sang d'une grande race et d'une illustre famille.
Enfin s'asseyant dans un fauteuil et indiquant gracieusement à Jean un siège en face du sien :
— Monsieur, dit-elle de sa voix harmonieuse, quand vous tous êtes présenté tout à l'heure chez moi, à l'hôtel de Solange, vous exprimiez le désir de voir M"* la marquise des TourneKes.
— Oui, madame, répondit le jeune homme.
— Malheureusement, monsieur, ma tante ne pourra avoir l'honneur de vous recevoir aujourd'hui.
— Oh! qu'à cela ne tienne ! dit vivement et avec un sourire le jeune homme, j'aurai le plaisir de revenir demain...
Et il pensa:
— La marquise des Tournelles est la tante de la marquise de Solange I... Pardieu voilà une singulière coïncidence I
Quant à Blanche, elle venait de sourire à son tour.
— Je crois, monsieur, que vous ne seriez pas plus heureux demain, dit-ello. Jean de Lys venait de la regarder.
— M"" des Tournelles est donc absente ? fit-il.
— Non, monsieur.
— Malade?
— Oui, très malade.
Puis la voix plus grave et en appuyant ?ur les mots:
— M"' des Tournelles a failli mourir ! répondit Blanche dont le regard épiait ardem ment Jean de Lys.
— Mourir !
— Oui, monsieur. Je viens de passer à son chevet des heures terribles...
— Ohl je vous crois...
— Des heures pleines d'angoisse...
— Un accident?
— Une émotion.
— Est-ce possible ?
— Du moins, je le suppose, dit la jeune marquise dont les yeux restaient toujours attachés avec persistance sur le jeune homme.
— 11 faut que M°" des Tournelles soit bien impressionnable, fit avec un accent très tranquille Jean de Lys, dont le calme déconcertait Blanche.
— Oui, monsieur, très impressionnable, en effet.
— Et que cette émotion qui lui a porté un tel coup ait été très violente...
— Ohl c'est certain.
Et toujours épié et guetté par la jeune marquise, Jean ajouta :
— Je n'ai pas l'honneur de connaître ni d'être connu de M""" des Tournelles, et si
tout à l'heure elle avait pu me recevoir et qu'un de ses valets lui eût annoncé tout à coup le chevalier Jean de Lys, elle eût été sans doute profondément étonnée...
Mais celle qui était profondément étonnée, en ce moment, c'était assurément Blanche .
Brusquement elle s'était redressée et elle continuait à regarder fixement le jeune homme comme si elle eût voulu deviner sa pensée et le sonder jus(»i'aufond de l'âme.
Mais Jean de Lys ne paraissait ni gêné, ni embarrassé, et ses yeux, son regard, toute son attitude exprimaient une telle franchise, qu'il était clair que cet homme ne mentait pas.
Il ne connaissait pas la marquise des Tournelles.
C'était la première fois de sa vie que, ce jour, il se serait trouvé en sa présence.
Et cependant Blanche n'en pouvait douter, c'était bien ce nom-là, ce nom de Jean de Lys qui avait foudroyé et failli tuer la vieille marquise.
Mais alors qu'est-ce que cela voulait dh'e?
Comment peut-on sefî'rayer et haïr, comme M™= des Tournelles, dans son trouble plein de folie avait ainsi semblé haïr Jean, un étranger, quelqu'im qui ne vous connaît pas ?
Blanche sentait une fois de plus qu'il y avait là un mystère, et un mystère qui, maintenant, devenait pour elle plus impénétrable encore.
Et elle était si absorbée dans ses réflexions qu'elle oubliait presque qu'elle n'était pas seule et que Jean la regardait, reprit doucement :
— Mais si je ne connaissais pas M""* la marquise des Tournelles, je n'en suis pas moins très vivement affecté de la triste nouvelle que vous venez de .m' apprendre, car on m'avait beaucoup parlé d'elle et je savais, en venant ici, qu'elle est digne de tous les respects et de toutes les sympathies...
Blanche avait eu un étrange et rapide sourire que le jeune homme ne remarqua pas.
— Sans doute, Monsieur, répondit-elle sur un ton peut-être un peu froid. Mais qui donc vous aurait parlé de ma tante ?
— Celui delà part de qui je venais vers elle... un de ses amis, madame... un des meilleurs et des plus anciens amis de M. le marquis des Tournelles...
— Voulez- vous me dire son nom?
— Le comte Georges do- Villepreux.
— Oui, je crois m'en souvenir... j'ai dû même le connaître un peu... le voir quelquefois, fit Blanche qui semblait chercher dans sa mémoire.
— Le comte de Villepreux, madame, reprit vivement Jean avec un accent très pénétré, a été pour moi plus qu'un père... C'est lui qui a été le guide et le protecteur de ma jeunesse... C'est à lui que je dois le meilleur que j'ai en moi... Il est mort...
— Mort?
— Il n'y a que très peu de temps... environ trois semaines...
— A Paris?
— Non, madame, en Italie...
— Ah !
— IN'ous avons beaucoup voyagé", le comte ei moi, et c'est à Florence...
La voix de Jean de Lys s'étrangla et il devint tout à coup très pâle.
La jeune marquise le regardait, très touché eUe-même, de son émotion.
Enfin, la voix un peu plus ferme :
— C'est à Florence, reprit-il, que j'ai eu l'immense douleur de le perdre... La glorieuse blessure qui avait déjà brisé sa carrière, s'était rouverte. Tout l'art des médecins, toute la science humaine devenait impuissante à le sauver... Le comte le savait...
— Il se voyait mourir?
— Oui, il comptait les heures, les minutes qui lui restaient encore. Mais le comte de Villepreux était un de ces hommes que la mort n'eiïraie pas. Il la sentait venir, il la sentait rôder autour de lui et s'approcher davantage à chaque instant et à chaque seconde. Mais il n'en restait pas moins ce que je l'avais toujours connu, c'est-à-dire dou^, souriant et bon. Seulement il ne voulait pas être surpris par elle et avait le temps de me donner une dernière preuve de son affection.
Je ne l'avais pas quitté d'une seconde et plus d'une fois, moi cependant qui me crois fort, ajouta Jean de Lys avec un pâle sourire, je ne pus retenir mes sanglots et je me mis à pleurer comme une femme, comme un enfant.
Quand le comte comprit enfin que le moment suprême allait venir et que le jour qui venait de se lever serait son dernier jour, il me fit signe d'approcher.
Il m'avait déjà donné toute sa fortune, je le savais, une fortune relativement modeste pour un homme d'une si grande maison et d'une si vieille noblesse, mais qui était pour moi presque de l'opulence.
Mais dans sa grande bonté, le comte pensait qu'il n'avait pas encore assez fait pour moi... Il m'avait légué ses biens, il voulait aussi me léguer ses amis...
C'est alors qu'il me remit quelques lettres de recommandation, dont une entre autres, pour M""' la marquise des TourneUes...
Ce court récit de Jean de Lys avait vivement intéressé Blanche.
Sans se rendre bien compte encore du sentiment qu'elle éprouvait, elle était heureuse de mieux le connaître et de savoir quelque chose de sa vie.
Le son de sa voix, mfile et douce à la fois, la charmait aussi, et il avait fini de parler qu'elle demeurait immobile et l'écoutait encore.
— Voilà donc pourquoi, madame, reprit le jeune homme, j'avais eu la hardiesse démo présenter aujourd'hui à l'hôtel do Solange... Mais j'y suis tombé dans un bien triste moment, et je m'en vais avec le regret d'avoir été un importun et un fâcheux...
— Oh! monsieur!
— Mais c'est le hasard qui est le seul coupable, madame, et voilà mon excuse... Mais la jeune marqui ;e ne l'avait p.^s laisser achever.
— Vous n'avez pas besoin d'excuse, monsieur, s'écria-t-elle plus émue, la voix même un pou tremblante, car vous ne pouvez pas être un étranger, un inconnu à l'hôtel de Solange...
— Vous êtes mille fois trop bonne, madame, répondit Jo:in qui partageait l'émotion de la jeune femme.
— Je ne suis que reconnaissante, car il faudrait que je fusse bien iufrate pour avoir dé]à oublié ce que vous avez fait pour moi...
Le jeune homme eut un sourire.
— Mon deroir, madame, dit- il, ee que tout hommei ce giie le premier venu n'eût pas manqué de faire à ma place...
— Je n'en sais rien, monsieur, répliqua vivement Blanche, mais ce que je sais bien, c'est que vous êtes'aussi modeste que vous êtes brave et courageux...
Jean de Lys venait d'avoir un nouveau sourire. Puis avec un accent plein de franchise :
— Non, madame, je n'ai pas tant de qualités, répondit-il gaiement.
— Quoi qu'il en soit, monsieur, je vous dois la vie, dit la jeune marquise, et peutêtre plus que la vie !..
Elle avait parlé vivement, étourdimcnt.
Aussi à peine avait-elle achevé, qu'elle pâlit et baissa la tête, embarrassée et confuse.
Mais le jeune homme avait tressailli et c'était lui, maintenant, qui fixait sur elle un regard interrogateur.
— Plus que la vie ? fit il très doucement et très lentement après un silence de quelques secondes ; que voulez-vous dire, madame ?
Blanche, toute saisie, un peu frémissante, regardait le tapis et n'osait lever les yeux.
— Eh! sans doute, répondit-elle enfm, mais la voix très sourde, très voilée. Est-ce qu'une femme n'est pas exposée à tous les périls et à tous les dangers quand elle tombe entre les mains de pareils misérables, de pareils bandits ?...
Jean de Lys s'apercevait bien qu'elle n'était pas convaincue et qu'elle ne lui faisait pas connaître toute sa pensée, mais pouvait- il faire autrement que d'avoir l'air de la croire?
Et sans rien laisser paraître de sa surprise, il fit cette réflexion :
— Si elle me doit plus que la vie, c'est donc pour son honneur qu'elle craignait ?.. Que veut-elle dire ?
Le jeune homme aimait-il donc déjà Blanche ?
Ce qu'il y a de certain, c'est que cette pensée le fit pâlir et qu'un éclair, presque aussitôt éteint, étincela dans son regard. Puis, tout haut :
— Je compren4s bien, madame, reprit-il, ce qui a dû se passer en vous à ce momentlà... Une femme seule, assailhe au milieu de la nuit par une bande de malfaiteurs, doit certainement éprouver une très grande peur, une émotion des plus violentes...
— Oh I oui, monsieur, et quand je pense à cette affreuse rencontre, — et j'y pense malgré moi, à toutes les minutes — je me sens devenir encore toute tremblante, toute frissonnante...
— Oui, madame, dit doucement le jeune homme. Oh I cela est bien naturel. Mais pourtant il ne faut pas non plus s'exagérer les choses...
— C'est vrai.
— Car qu'étaient-ce que ces gens-là? Des voleurs...
— Oh I des voleurs, assurément ! fit vivement la jeune marquise.
Mais de nouveau le regard profond de Jean de Lys venait de se poser sur elle, car V trouvait qu'elle mettait beaucoup d'empressement à lui donner raison.
Jean de Lys venait d'apparaître.
— Elle ne dit pas ce qu'elle pense, se dit-il.
El il reprit :
— Et que veulent, que cherchent les voleurs?
— De l'argent.
— Oui, de l'argent. Ils vous eussent donc pris votre bourse, vos bijoux, puis apr.^ vous avoir dépouillée, je suis bien certain qu'ils se fussent empressés de vous laisser partir le plus galamment du monde...
Un nuage passa sur le front de la jeune marquise.
. Oui, vous avez raison... j'exagérais... j'étais folle, répondit-elle toujours très vivement.
LiV -10 Fayard Frères, éditeurs
Mais Jean de Lys, au même instant, venait d'être brusopiement secoué parim imperceptible tressaillement.
Deux détails qu'il avait oubliés venaient subitement de se représenter à son esprit.
D'abord, quand dans le carrefour de Buci il s'était trouvé tout à coup face à face avec les bandits embusqués dans l'ombre et qu'il avait vu, avec étonnement, que ceux-ci le laissaient passer sans sauter à la bride de son cheval, ne s'était -il pas dit:
« Ces hommes ne sont pas cachés là pour un coup de main ordinaire. Us doivent « attendre une victime déjà désignée d'avance, une proie dont ils doivent être sûrs ! »
Et quelques minutes plus tard, n'avait-il pas eu la preuve qu'il ne s'était point trompé, lorsque les bandits, après avoir arraché Blanche de son carrosse, s'étaient triomphalement écrié :
« Nous tenons la marquise l »
N'était-ce pas concluant?
N'y avait-il pas là autre chose qu'une simple attaque nocturne ?
Et le front plus sombre, Jean de Lys pensait maintenant :
— Oqî, il n'y a plus de doute... Les rôdeurs du carrefour de Buci ne faisaient pas, cette nuit-là, leur métier de voleurs... Il s'agissait bien d'un piège, d'un guet-apens, et c'était bien elle, c'était bien la marquise qu'on attendait...
Mais tontes ces réflexions, le jeune homme se les était faites en quelques secondes et déjà son front avait repris sa sérénité liabltuelie.
— Mais, monsieur, reprit Blanche, que je me sois peut-être exagéré le péril qui me menaçait, cela ne peut diminuer en rien la profonde reconnaissance que je vous dois... Aussi avais-je le plus grand désir de vous retrouver et de vous revoir, et cela pour deux raisons.
— La première, madame ?
— La première pour vous exprimer cette reconnaissance plus vivement que je n'avais pu le faire l'autre nuit en vous quittant...
— Kous étions déjà quittes, madame, répondit Jean de Lys en souriant.
— La seconde...
Et la jeune marquise hésitait, paraissait ne plus oser parler- Le jeune homme l'observait toujours très attentivement.
— Achevez, madame, flt-il la voix très douce.
— La seconde, reprit enfin Blanche, toujours hésitante, pour vous prier de vouloir bien me rendre un service...
— Un service?
— Un service auquel j'attache la plus grande ln:portance...
— Parlez, madame, répondit vivement Jean de Lys, que puis-je avoir, le plaisir de faire pour vous ? De quoi s'agit-il?... Je suis à vos ordres.
Mais le trouble de la jeune marquise semblait de plus en plus grandir et elle eut encore une seconde d'hésitation.
— Monsieur, fit-elle enfin, je dois vous dire que j'ai reçu la visite de M. lo lieutenant de police...
— Ah ! la police s'émeut, dit Jean. C'est heureux... Monsieur le heutenant venait-il vous annoncer qu'U avait eu la chance de mettre la main sur les bandits ?...
Et le jeune homme regardait Blanche pour voir l'effet que ses paroles allaient produire sur elle' Elle pâlit légèrement, puis avec un sourire qui cachait mal sa secrète inquiétude :
— Non, monsieur. Mais il est venu pour me poser une foule de questions m'interroger...
— Très bien, madame. Mais commentle lieutenant de police a-t-il su que la personne qui avait été attaquée, c'était vous ?
— Il a reconnu la livrée de mes gens.
— Ah! c'est juste.
— Une enquête est donc commencée et voua serez très probablement interrogé à votre tour..-
— Moi ?
— Oui, monsieur.
— Vous m'avez donc nommé ?
— Puisque je voulais vous revoir, dit Blanche avec un sourire. N'était-ce pas le moyen le plus sûr ?...
— Oui, c'est vrai.
— Ai-je eu tort ?
— Non, madame, car je n'ai pas de raison pour garder l'incognito.
— Et bien, monsieur, voilà le service que je voulais vous demander. Je voudrais, si c'était possible, pouvoir étouffer cette affaire...
— Etouffer cette affaire !
— Je voudrais que ceux des bandits qui ne sont pas tombés sous vos coups pussent échapper aux recherches de la police...
Jean de Lys eut alors un sourire qui augmenta le trouble de la jeune marquise
— Oui, je comprends, dit-elle un peu honteuse, cela vous étonne... Mais lentement le jeune homme hochait la tête.
— Non, madame, répondit-il la voix un peu brève. Blanche avait tressailli.
Elle le regarda.
— Que pensez-vous donc? balbutia-t-elle.
— Si vous me le permettez, madame, je vous le dirai tout à l'hem-e, répondit le jeune homme. Mais veuillez continuer.
— Je vous assure, monsieur, reprit la jeune femme, que ce n'est pas pai" pitié pour eux que je me fais la prolectrice de ces coquins... Mais j"y vois plus loin et j'ai peur de l'avenir...
— Peur do l'avenir ?
— Oui, monsieur, et voici comment je raisonne.
— Je vous écoute, madame.
— Ces ban dits mo connaissaient et vous avez dû sans doute vous en apercevoir ?
— Oui, madame.
— Ils se sont écriés en s'élançant sur moi : «Nous tenons la marquiez' 1 »
— Je les ai parfaitement entendus, madame.
— Cela prouve donc qu'ils devaient depuis quelque temps déjà m'espionner, me
guetter... Ils .savaient que j'étais sortie ce soir-là et ils m'ont attendue, au retour...
— Eh bien , madame ?
— Eh bien, monsieur, dit vivement Blanche, si l'on arrête ces bandits et si la police parvient à s'en emparer, est-il bien certain qu'elle les tiendra tous
— Continuez, madame.
— Et si même, par hasard, par miracle, tous les misérables qui m'ont attaquée et contre lesquels vous m'avez si vaillamment défendue dans le carrefour de Buci subissaient le châtiment qu'ils ont mérité...
-• C'est-à-dire étaient roués vifs en place de Grève.
— Oui, roués vifs par le bourreau. Eh bien, monsieur, même dans ce cas-là, qui, je, le répète, est très improbable...
— Invraisemblable! fit doucement Jean de Lys avec un sourire.
— Qu'est-ce qui me prouverait que toute la bande a disparu?.. Qu'est-ce qui me prouverait que ces hommes n'ont pas laissé derrière eux une clique plus nombreuse, c'est-à-dire des amis, c'est-à-dire des complices prêts à me faire payer cher leur mort?..
— Et ce que vous craindriez, fit le jeune homme toujours avec le même calme, ce sont des représaUles?...
— Oui, monsieur, oui, c'est là maintenant mon effroi...
— Oh! je vous ai bien comprise...
— Et c'est pour cela que je voudrais, comme je vous le disais tout à l'heure, étouffer cette affaire...
— C'est-à dire dépister la police?...
Blanche ne répondit pas.
— C'est-à-dire trahir la justice et vous y prendre de telle façon que les misérables qui se sont rués sur vous pussent échapper à l'expiation ?..
— Je vous ai dit mes raisons, monsieur, fit la jeune marquise la voix très faible.
— Mais le moyen, madame?
— Le moyen?
— Oui, le moyen d'étouffer cette affaire?... Je le cherche. Faites-le-moi connaître.
— Il est peut-être bien simple...
— Je vous répète, madame, que je suis prêt à vous obéir.
— Il sufTira de nous taire.
— De nous taire?
— Il suffira que personn^e ne sache le mot que vous avez entenûu...
— « Nous tenons la marquise? » fit Jean avec un petit rire où grondait malgré lui une sourde colère.
— Oui, monsieur. Car alors plus de point de repère pour la justice, elle nesmquiète pas et ne cherche pas à savoir si j'étais espionnée et guettée par quelqu'un, et les hommes du carrefour de Buci se confondent et so perdent dans la foule immense des bandits de Paris...
— A merveille, madame! fit le jeune homme avec un accent un peu nerveux. Grâce à vous, en effet, grâce à votre générosité ou plutôt à votre faiblesse, ces misérables que vous redoutez tant, n'auront pas grand'chose à craindre. .
— Ne me blâtnez pas 1 dit la jeune marquise sur un ton presque suppliant.
— Je ne vous blâme pas, madame.
— El promettez-moi de me rendre ce service... prometlez-moi de vous taire...
— Je vous le promets, madame, je me tairai.
— Merci ! dit Blanche.
Et elle tendait sa main à Jean de Lys.
Mais celui-ci venait de se lever d'un bond, puis serrant toujours dans sa main la main de la jeune marquise.
— Oui, je me tairai, s'écria-t-il, mais je vous perds I...
Puis, croisant les bras, il regarda Blanche qui, livide, reculait, courbant la têie.
SOUVEiMUa
Il y eut alors un très long silence
Les deux jeunes gens étaient aussi pâles l'un que l'autre.
Puis la voix très douce, si douce qu'elle ne ressemblait qu'à un murmure, Jean dd Lys dont le regard attendri n'avait pas quitté la jeune marquise, reprit :
— Madame, Je vous en prie, excusez-moi, pardonnez-moi... Je viens de vous parler presque avec emportement et avec colère... Oui, j'ai tort... J'aurais dû me souvenir que je ne suis qu'un étranger pour vous, qu'un passant qui a eu la bonne fortune de pouvoir vous être utile à quelque chose, et que vous aurez bientôt oublié, et que bientôt vous ne re verrez plus...
Les dernières paroles furent plus sourdes, son front s'était empreint d'une profonde tristesse et sa voix tremblait.
Blanche, en l'écoutant, eut un léger tressaillement dont il ne put sapercevoir.
— Mais je me suis laissé entraîné, car je me sentais déjà votre ami, reprit-il toujours la voix aussi pénétrante et aussi douce.
Oh! je sais bien que je suis ridicule et presque audacieux d'oser me donner un tel titre parce que le hasard a voulu que nous nous rencontrions un jour pendant quelques minuies... Mais cependant c'est ainsi, madame, et je voudrai'S effacer votre souvenir de ma pensée et ne plus songer à vous, que je ne le pourrais pas, que cela me serait impossible...
La jeune marquise N'enait de relever le front, et le regard qu'elle attachait sur lui tandis qu'elle lui souriait, était d'une douceur infinie.
— Eh bien, madame, continua le jeune homme en changeant de ton, c'était poussé par cotte amitié que je vous disais tout à l'heure, un peu trop brusquement peut-être 1 Je me tairai, mais je vous perds ! » Car, en effet, madame, vous avez un secret qu'il est facile de surprendre et que vous gardez mal...
— Un secret? fit vivement Blanche qui essayait de se dérober encore.
— J'avais cru d'abord, dit Jean, que cette attaque nocturne du carrefour deBuci, était une attaque nocturne qui ressemblait à toutes les autres. Il ne se passe pas en
effet de nuit où des bandes de \t)leurs disséminées dans tout Paris, ne détroussent et ne pillent les bons bourgeois attardés. Bienheureux encore quand ils ne les assomment pas, comme ils ont assommés votre valet de chambre et voLre cocher... Blanche eut un mouvement.
— Mais ce que j'ai pu croire d'abord et sur le premier moment, aujourd'lmi je ne le crois plus; aujourd'hui je suis certain que cette embuscade de malfaiteurs dans un coin sombre du carrefour de Buci ne ressemblait pas à toutes les autres embuscades; aujourd'hui j'ai la conviction que ces hommes n'étaient postés là que pour vous, — et la preuve, c'est que j'ai pu tomber au milieu d'eux sans avoir à me défendre; aujourd'hui, je sais — et vos terreurs me le disent — que c'était un guet-apens préparé et contre vous.
— Contre moi?
— Oh ! ne cherchez pas à nier encore, dit Jean de Lys avec autorité. Oui, vous avez un ennemi personnel. Quel est-il? je l'ignore. Mais il faut qu'il soit bien dangereux e bien redoutable car, rien qu'en évoquant son souvenir, on vous rend toute glacée et toute frissonnante...
Et c'était vrai.
[.a jeune marquise, qui semblait ne plus avoir une goutte de sang dans les veines, avait eu tout le corps secoué d'un long frisson.
— Dites, est-ce que j'ai bien deviné?., est-ce que je me trompe ? dit le jeune homme qui avait encore mis dans sa voix plus de douceur si c'était possible. Voj'ons, je vous en prie, soyez franche avec moi. Si je vous parle ainsi, je vous jure que ce n'est que dans l'intérêt que je vous porte et non pour satisfaire une coupable curiosité...
Il y eut encore un assez long silence, mais Blanche, qui détournait la tête, paraissait visiblement ébranlée.
— Vous ne voulez pas me répondre ? reprit Jean. Soit. Mais vous n'êtes pas seule au monde? Mais vous devez avoir un frère, un mari, quelqu'un pour vous défendre ?..
La jeune marquise cette fois encore ne répondit pas.
— Pers®nne ?.. vous n'avez personne pour vous protéger, personne pour vous défendre? fit tout bas Jean de Lys avec une émotion profonde.
Mais il parlait encore que Blanche retombait lourdement sur son siège, le visage caché dans ses mains et la gorge pleine de sanglots.
Alors le jeune homme se redressa, l'air résolu, le regard plus énergique encore.
Il semblait défier cxuelqu'un, l'ennemi que la jeune marquise pouvait avoir.
Puis, tout à coup, les ombres de son front se dissipèrent, son regard devint plus doux,et les bras croisés, perdu dans une contemplation profonde, il ne vit plus que la jeune marquise qui sanglotait toujours.
Et comme il venait de faire quelques pas vers elle, eUe releva la tête, se tourna vers lui, et fébrilement, nerveusement lui prit les deux mains :
— Oh ! si vous saviez!., si vous saviez!., s'écria-t-elle. Non, je n'ai personne !.. Ah! je suis bien seule !.. bien seule !..
Et doucement elle le forçait à se rasseoir près d'elle.
Brusquement un grand besoin d'expansion l'avait prise, et le visage c icore baigné de larmes, elle lui racontait tout son passé, toute son existence.
Elle était jeune, on la disait balle et elle était riche.
On la croyait heureuse etbien des femmes l'enviiient, la jalousaient.
Elles avaient bien tort.
EUe n'avait eu, juscju'à présent, jusqu'à ses vingt ans, que des amertumes, des chagrins et des douleurs dans sa vie.
Sa patrie, c'était là-bas,sous le ciel bleu de la douce Provence.
Très jeune encore, elle avait été privée de tendresse et d'affection.
A neuf ans, elle était restée orxiheline.
Son père, le marquis Robert de Chandor, possesseur d'une immense fortune et héritier d'un nom Illustre, avait été, comme le comte de Villeprcux, un fier gentilhomme et un vaillant soldat.
Blanche le revoyait encore comme s'il était devant elle, mais elle ne pouvait se rappeler la fin tragique qu'il avait faite sans se sentir aussitôt le cœur lourdement oppressé et les yeux remplis de larmes.
— C'était dans les premiers jours d'automne, dit lentement la jeune marquise, la voix basse et le regard fixe comme si elle ne parlait que pour elle-même. Le premier rayon de l'aube venait seulement de paraître...
« Chose qui m'a paru longtemps étrange, mais que je me suis expliquée depuis, ce matin-là, moi qui dormais toujours d'un si bon sommeil,je ne dormais pas. ..J'ai compris plus tard, comme je vous Tai dit, pourquoi je m'étais, cette fois-là, éveillée de si bonne heur
« Mon père, la veille, avait eu un air plus grave, plus sombre, et j'avais vu ma mère pleurer.
« Il s'approcha lentement de mon lit, écarta légèrement les rideaux et me regarda
« En voyant que mes yeux étaient fixés sur les siens, il eut un mouvement de sur- « prise, presque de joie. »
« — Tu ne dors donc pas, Blanche? » me dit-il.
« Et comme il se penchait et approchait ses lèvres de mon front, je lui jetai mes bras au cou.
« — Cher père! cher père! » m'écriai-je.
« Etait-ce un pressentiment de l'horrible malheur qui allait bientôt nous atteindre ? je ne puis le dire, mais ce que je me rappelle bien, ce que je ne pourrais pas oublier, c'est que jamais je ne l'avais encore embrassé avec plus de tendresse, c'est quejamais je ne l'avais serré contre mon cœur dans une plus longue étreinte...
« Et les baisers qu'il me donnait, qu'il me rendait... Oh! je les sens encore! ... ils me brûlent encore!...
« Puis dénouant doucement mes bras qui s'attachaient à lui et le retenaient toujours il effleura une dernière fois mon front de ses lè^Tes, et m'échappa.
« Mais avant de franchir le seuil de ma chambre, il s'arrêta et se retourna encore.
<i II me souriait, et son sourire n'avait jamais été plus doux; il tenait son regard fixé sur moi, et son regard n'avait jamais été plus profond; il me parlait, et sa vojx n'avait jamais été plus affectueuse.
« — Dors bien!.,. Repose bien, mon enfant! » dit-il.
« Et i] disparut. î>
« Adieu !
« Pourquoi ?
« Ce mot-là, il ne me l'avait jamais dit, et il me paraissait bien triste.
« Il résonnait à mes oreilles comme un glas funèbre.
« Et longtemps je demeurai toute pensive, le cœur bien gros. Puis la fatigue l'emporta, je fermai les yeux et j'allais me rendormir, quand je sentis que la porte de ma chambre venait de se rouvrir et que quelqu'un s'avançait près de moi.
« Cette fois, c'était ma mère... On ne pouvait la voir sans ressentir immédiatement pour elle la sympathie la plus profonde, et c'était bien la femme la plus belle, la plus séduisante et la plus distinguée que puisse rêver l'imagination d'un artiste ou d'un poète. »
La jeune marquise resta un instant songeuse, puis elle reprit:
« A son tour, elle venait de se pencher sur moi et m'appelait.
« Sa voix était très faible, très douce et il me sembla qu'elle tremblait un peu.
« Et elle n'avait pas encore achevé de prononcer mon nom que déjà je lui souriais. ..
« Mais soudain, je tressaillis.
« Je ne reconnaissais plus ma mère!
« Son front, qui m'avait déjà paru très pâle la veille, avait à présent la blancheur du marbre, son regard, où je voyais briller des larmes, exprimait une angoisse affreuse, et ses; lèvres serrées, crispées, semblaient se fermer pour ne pas laisser échapper des sanglots.
« Puis ce qui me frappa aussi, c'est que je m'aperçus qu'elle portait des vêtements noirs, des vêtements de deuil.
« Pleine d'appréhension, jallais l'interroger, lui demander si quelque malheur avait frappé notre maison, mais elle ne m'en laissa pas le temps.
« — Lève-toi... habille-toi, » me dit-elle, la voix rapide et sourie.
« Et elle me fit prendre, comme à elle, des vêtements noirs, des vêtements de deuil. »
« Puis elle me prit par la main :
« — Viens !»
« Eu ce moment, les larmes qu'elle contenait avec peine, jaillirent de ses yeux.
« Je me suis mis à pleurer aussi, je la serrai éperdûment dans mes bras, je lui criai :
« — IVIère, dis-moi pourquoi tu souffres ? — Mère, dis-moi pourquoi tu pleures? »
« Mais elle ne me répondit pas.
« Elle m'entraînait toujours.
/> Bientôt nous arrivâmes dans la chapelle du château et là, se laissant tomber sur un prie-Dieu, elle me fit signe de m'agenouiller près d'elle.
« Elle avait caché son front dans ses mains, et dans le grand silence qui nous entourait, je l'entendais sangloter tout bas.
« Les enfants, vous le savez, ont le don de se dédoubler facilement.
« A travers mes larmes, moi, je regardais la vieille chapelle. L'autel avait tous ses cierges allumés et une lumière pâle et triste tombait des vitraux.
Blanche regardait la chapelle.
0 —Prie, mon enfant, prie pour que Dieu nous protège î » me murmura ma mère.
« Et au même instant, un vieux prêtre, notre chapelain, apparut en surplis et gravit lentement les degrés de l'autel.
« Etmes appréhensions augmentaient, je ne savais plus que penser, j'étais pleine de terreurs folles.
« La messe dite, le prêtre partit; ma mère me reprit par la main, sans rien dire, et si elle ne pleurait plus, elle semblait avoir le cœur si oppressé qu'il lui eût été impossible de proférer une parole.
« D'habitude, c'était dans sa chambre que je jouais et que je passais de longues heures avec elle, mais, cette fois, ce fut dans une grande pièce où mon père conservait religieusement les souvenirs de ses ancêtres, qu'elle s'enferma avec moi.
Liv. ^11,
Faye-rd Fières, éditeurs.
« Ce n'était plus l'aube grise, c'était déjà le matin rayonnant.
« Par la fenêtre ouverte, nous découvrions toute la eampagne, xm horizon, immense.
« Ma mère, toujours très pâle et l'œil fixe, semblait chercher quelque chose dans l'espace, parfois elle très saillait,, . Parfois aussi, sa main qui n'avait pas quitté la mienne, la serrait plus convulsivement.
« Deux ou trois fois encore j'avais essayé de llnterroger, mais à présent je n osais pas, je n'osais plus, tant j'avais peur d'une révélation terrible dont j'avais le vague pressentiment.
« Tout à coup ma mère eut un tressaillement plus brusgue, puis un cri sourd.
« Là-bas, très loin encore, on voyait un nuage de poussière s'avancer, se rapprocher, grandir de minute en minute.
« Ce nuage, ma mère, les lèvres blanches et tous les traits contractés, le regardait, l'épiait, ne le quittait plus des yeux, anxieuse, haletante, et si linde qu'elle me faisait peur.
« Et toujours il grandissait, se rapprochait, venait vers nous.
« Bruîquement, il disparut.
« Ma mère semblait l'attendre, le guetter encore... Quelques minutes s'écoulèrent,.. Puis, soudain, U reparut.
— C'est lui ! » murmura ma mère.
« Et tout à couple nuage s'évanouit, et non loin de nous, à quelques mètres seulement du château, une voilure parut, mais une Toiture dont les chevaus n'allaient qu'au pas, et si lentement qu'Us paraissaient ne pas bouger.
« De chaque côté de cette voiture, deux cavaliers galopaient, deux gentilshommes que je reconnus pour des amis de mon père.
« Ma mère eut alors un cri de désespoir et de folie, un cri si terrible que je l'entends encore.
« Mais je n'eus pas le temps de me reconnaître. .. Elle venait de se jeter sur moi et m'entraînait, m'emportait... Une de ses femmes qu'elle avait appelée accourut:
« — Restez là!... Gardez Blanche ! » dit-elle :
« Puis eUe s'enfuit.
« La femme qni était restée près de moi était une de nos plus anciennes servantes.
« Je savais qu'elle m'aimait beaucoup et qu'elle était heureuse de me choyer, de satisfaire tous mes petits* caprices d'enfant.
« Je voulus savoir par elle ce que je n'avais pu apprendre par ma mère... »
« Je la pressai de questions:
« — Dis-moi ce que l'on me cache ?... dis-moi pourquoi mon père était si triste ce matin et pourquoi ma mère pleure? »
« Mais cette femme ne répondit pas. Elle détourna la tête et se mit à foudre en larmes. »
La jeune marquise venait de se taire encore.
Les mains abandonnées et croisées sur les genoux, le regard perdu devant elle comme si eUe suivait une vision lointaine, elle avait le cœur oppressé, la poitrine soulevée par de lourds soupirs.
Jean de Lys la regardait, la contemplait, s'extasiait devant son in'îomparable et merveilleuse beauté.
Elle ne lui était plus seulement sympathique, mais déjà elle lui était chère.
Il sentait qu'il l'aimait, qu'il l'adorait. Il sentait que sa volonté lui échappait, et que tout son cœur, toute son âme, toutes ses pensées, toutes ses espérances, tous ses rêves, toutes ses aspirations allaient vers elle, vers cette jeune femme, hier encore une inconnue pour lui, et aujourd'hui maîtresse de ses destinées.
Et alors, le jeune gentilhomme si fier, si courageux et si brave éprouvait un trouble profond, immense.
La peur n'existait pas pour lui Qu'est-ce que ce mot-là voulait dire ? Vingt épées ne l'eussent'pas fait pâlir. Mais, il suffisait de la voix harmonieuse de cette femme, de son doux regard, de tout le charme et de toute la poésie qui se dégageaient d'elle^ pour qu'il tremblât et se sentît devenir lâ-ihe...
Mais cet amour, contre lequel le jeune homme n'avait pu se défendre, s'il était pour lui un ravissement, il était aussi une épouvante...
Jean de Lys amoureux de Blanche de Solange !
Lui, pauvre petit gentilhomme, dont la fortune était si mince et la noblesse même si incertaine, oser lever les yeux sur cette fière marquise, sur cette grande dame d'une race si illustre et si haute !..
Et il y songeait lorsque, tout à coup, il tressaillit.
Trouvant une acre joie à revivre son passé et à ressusciter ses souvenirs, Blanche venait de reprendre la parole.
« Je viens de vous dire que la femme qui me gardait, au lieu de répondre à mes questions s'était mise à fondre en larmes...
« La voiture que nous avions aperçue, ma mère et moi, venait depuis un moment de traverser la cour du château.
« Je ne pouvais plus la voir, mais j'avais bien entendu le bruit sourd de ses roues qui criaient sur le sable.
^< Puis un grand silence, solennel et lugubre, tomba sur le château.
« Debout devant la fenêtre et mon front appuyé contre la vitre, machinalement je regardais au dehors, mais je regardais sans voir, et j'étais toute tremblante, toute frissonnante, comme quelqu'un qu'un danger menace et qui est dans l'attente d'un grave événement.
« Et comme j'étais là depuis longtemps déjà, je sentis tout à coup une main se poser doucement sur mon épaule.
« Je me retournai.
« C'était Richard, le valet de chambre de chambre de mon père.
« Il ne me dit pas un mot, il ne fit pas un geste, mais d'un regard où je Usais aussi du désespoir et de la douleur, il m'invita à le suivre. »
Depuis quelques secondes la voix de la jeune marquise faibhssait.
Elle s'interrompit encore une fois, passa lentement et à plusieurs reprises la main sur son front, puis s'apercevant que le regard de Jean de Lys demeurait tristement fixe sur elle.
— Maintenant vous comprenez, n'est-ce pas? dit-elle.
— Oui, madame, fit le jeune homme à voix basse.
— Le marquis de Ghandor... mon père allait mourir...
— Un duel?
— Oui, un duel qui lui avait été fatal... un duel dont j'ignore encore la cause... Puis semblant de nouveau ne plus parler que p>our elle-même, la jeune marquise
dont la voix restait toujours très faible, ajouta :
« Quand Richard m'amena devant lui et qu'il me tendit les bras, c'était la dernière minute, le moment suprême...
« Il était déjà si pfile et si défait que son visage ne changea pas quand il fut mort.
« — Blanche !.. ma fille !.. » murmura-t-il, tandis qu'il me pressait sur son cœur dans une étreinte telle que je dus devenir plus pâle encore et que le souffle me manqua.
« Et il voulait parler encore, mais il n'en avait plus la force et les mots expiraient sur ses lèvres...
«Un quart d'heure après le marquis de Chandor n'était plus... un quart d'heure après ma mère restait veuve et j'étais orpheline ! »
Deux larmes venaient de s'échapper des yeux de Blanche et glissaient lentement sur ses joues.
Klle fit une courte pause, puis continua .
« Ce fut là la première grande douleur de ma vie...
« Mais une autre, non moins terrible, m'était réservée bientôt...
« La mort de son mari avait été pour ma mère un coup de foudre... Quelques mois après, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même... Elle se traînait, languissait, ne vivait plus... Elle-même sentait bien que ses forces s'en allaient, que sa fin était prochaine... Et c'est alors qu'elle fit appeler le marquis et la marquise des Tournelles. . . La marquise était sa sœur... Le marquis nous avait toujours témoigné une grande affection... Ils jurèrent de m'aimer comme leur enfant... Et quelques semaines plus tard, ce grand malheur que je redoutais tant venait encore m'atteindre... mr nouveau vide se faisait autour de moi... ma mère n'était plus... et je quittais la Provence pour Paris, et le, château de Chandor pour l'hôtel des Tournelles... »
A ce souven-ir, un sombre nuage venait tout à coup d'envahir le front de Blanche.
Puis avec un sourire amer.
— Pourquoi vous le cacherais- je, monsieur? reprit-elle. Ne venez-vous pas de me dire que vous êtes mon ami ei ne dois-je pas vous parler en toute franchise et en toute confiance ?... Et bien,'j'ai passé là, dans cette maison, là, chez le marquis et la marquise des Tournelles, des jours bien tristes, une jeunesse bien sombre...
Et comme Jean de Lys venait d'avoir un mouvement de surprise : -• Oui, c'est ainsi, dit vivement Blanche, .'et malgré leur serment, malgré la promesse qu'ils avaient faite à ma mère déjà mourante de me traiter comme leur propre entant, le marquis et la marquise des Tournelles ne voulurent jamais voir en moi qu'une étrangère qui était un ennui et un souci pour leur maison...
« Oh ! je n'ai point de colère, point de rancune, ajouta-t-elle plus vivement encore, mais je me souviens... et je me souviens quand je voudrais tout oublier et quand j'ai tout fait pour effacer de ma mémoire ces heures si pénibles et si douloureuses de ma vie...
peut-être n'est-ce pas du marrais des Tournelles que j'ai eu le plus à me plaindre...
Jean de Lys avait eu encore un mouvement.
— Non, je dois le dire, parce que c"est la vérité, continua la jeune femme, ce n'est pas de lui...
« Monsieur des Tournelles, d'ailleurs, vivait peu chez lui, et quand il était dans sa maison, il y semblait plutôt un étranger que lo maître.
« Très égoïste et très personnel, il était aussi très ambitieux.
« Il passait sa vie à se pousser, à intriguer, à essayer de parvenir aux premières charges de la cour.
« Aussi n'avait-il pas le temps de s'occuper de moi, pas une minute pour me dire une bonne parole qui m'aurait un peu raffermie, ou pour me donner une caresse qui m'aurait un peu consolée....
« En un mot, je lui étais si indifférente que je crois bien qu'il m'avait oubliée et que j'étais pour lui comme si je n'existais pas...
« Mais, lui, du moins, ne m'accablait pas de sa froideur et de son dédain. 11 a pu me faire souffrir, mais il ne m'a jamais fait de ces blessures cruelles que le temps même ne cicatrisent pas...
La voix de Blanche était devenue plus sourde et son front s'était soudain rembruni...
Puis, semblant oublier la présence de Jean de Lys et ne parler que pour elle seule :
— Tandis que ma tante... tandis que la marquise... reprit-elle en secouant lentement la tête.
Mais le jeune homme, de plus en plus surpris, n'avait pu s'empêcher de l'interrompre.
— Comment I s'écria-t-il, M°" des Tournelles n'a pas été bonne pour vous 1 Blanche venait de se redresser, l'œil noir, le front livide :
— La marquise !... La marquise a été mon bourreau! répondit-elle dans un grand cri d'indignation.
Et comme Jean de Lys, malgré lui, n'avait pu retenir un geste de doute.
— Oh I je ne mens pas ! s'écria-t-elie de nouveau et la voix très ferme. Mais même à cette heure qui pourrait être pour cette femme l'heure dernière ; mais même en ce moment qui pourrait être pour elle le moment suprême, je puis parler comme je parle sans remords et sans trouble pour ma conscience.
'^ Non, la mort si tragique do mon père dont le spectre sanglant me poursuit toujours et se dresse toujours devant mes yeux, non, la mort de ma mère si inattendue et presque si foudroyante aussi ne m'avaient pas fait connaître encore toutes les douleiu*s et tous les désespoù-s.
« Mais c'est à elle... à ma tante... à la marquise des Tournelles... à cette femme qui a trahi sa promesse et violé son serment que je dois non seulement mes larmes les plus amères, mais encore d'avoir parfois désiré la mort...
L'accent de la jeune marquise était si convaincu, elle paraissait encore pleine d'un si grand effroi en évoquant ce passé douloureux, que Jean de Lys, à chacune de ses paroles, se sentait saisi d'une plus grande, d'une plus profonde pitié.
— \';une, coquette, n'aimant que les plaisirs et n'ayant jamais connu delà vie aucun devoir, un enfant ne pouvait être pour cette femme qu'un embarras, reprit doucement Blanclie.
« C'étaient ses femmes qui s'occupaient de moi, c'étaient elles seulement qui voilaient sur moi...
« Elle semblait m'éviter et me fuir, et quand nous nous trouvions face à face son visage devenait très dur, son front s'assombrissait.
« Et javais tant besoin d'affection, une si grande soif de tendresse, que je voulais absolument, que je voulais à tout prix qu'elle m'aimât un peu.
« Aussi ne la vuyais-jc ja lais sans m'empresser de courir à elle les bras ouverts, un sourire sur les lèvres... et j'avais en la regardant et en implorant d'elle un mot de bonté un air si suppliant, que je suis certaine que j'eusse attendri le cœur le plus dur.
« Mais elle ne sourcillait même pas.
« Elle gardait son visage impassible.
« Ce n'était pas une femme avec une âme, avec un cœur, avec des sentiments, que j'avais en face de moi, mais une statue.
« Sa froideur me glaçait, son regard qui tombait lourdement sur moi m'épouvantait, ses gestes bautains qui m'écartaient d'elle me remplissaient de tristesse, et je voyais alors, la gorge pleine de sanglots qui m'étouffaient, combien l'abîme qui s'était ouvert dans ma vie étaif profond et borrible.
« Et plus d'espoir, plus un rayon dans cette existence triste et sombre qui m'était faite...
« J'aurais dû être gaie, insouciante, jouer encore ; j'aurais dû m'éblouir de tout, m'enivrer de tout : de l'azur du ciel, du parfum des fleurs, de la splendeur du soleil...
« La vie aurait dû être pour moi, ce qu'elle est pour les enfants dont j'avais l'âge, un enchantement de tous les instants, de toutes les minutes...
f Mais non. Mes lèvres ne savaient plus sourire, mon front restait soucieux, mon regard restait sombre, inquiet, presque méfiant...
« Et j'avais neuf ans!... »
Un sourire amer venait encore de crisper les lèvres de la jeune marquise, puis, aussitôt :
— Oui, voici les tortures, les tourments de mon enfance, continua-t-elle. Et ce supplice s'aggrava encore à mesure que je grandissais... â mesure que je devenais jeune fille...
« D'abord ma tante recula le plus possible le moment où l'on me présenterait [dans le monde... Le marquis des Tournelles lui-même s'en étonnait :
« - Il va y avoir grande fête chez le duc de Gesvres, grande soirée chez le marauis d'Ayeu, disait-il. Votre nièce devrait peut- être vous y accompagner... »
« Mais comme ma tante l'intimidait un peu et qu'il avait toujours été très faible avec elle, il n'insistait pas davantage, se contentant du prétexte qu'elle lui donnait pour le faire taire.
« Mais j'allais avoir bientôt seize ans, et ce n'était plus seulement maintenant le marauis des Tournelles qui s'étonnait que je n'allasse pas dans le monde, mais encore
tous ses amis, mais encore toutes nos connaissances... et le roi lui-même, oui, le roi plaida m.a cause... »
Blanche eut un sourire, puis ajouta :
— Il y avait eu, ce jour-là, un bal très brillant, une tête magnifique et somptueuse à la cour,
« 11 y avait là, précisément, beaucoup de jeunes filles dont c'étaient le premier bal et la première fête...
« Le roi, que vous ne connaissez pas et que vous n'avez jamais vu, sans doute...
— Non, madame je n'ai pas cet iionneur, répondit en souriant Jean de Lys, Je suis encore un provincial et il n'y a guère plus de quinze jours que j'ai débarqué à Paris...
— Le roi n'est jamais bien gai, toujours maussade, toujours ennuyé, poursuivit la jeune marquise.
« Pourtant, .cette fois-là, paraîl-il, il était plus souciant que d'habitude et dhumeur presque joyeuse.
« Il passa lentement suivi d'un flot de courtisans...
«Et tous les seigneurs, toutes les grandes dames qui étaient là mendiaient un regard...
« Tout à coup — je vous raconte ce que j'ai entendu dire — ma tante qui se trouvait au premier rang, tressaillit, puis rougit de joie et d'orgueil.
< Le roi, dont le regard s'était par hasard fixé sur le sien, venait de se diriger vers elle.
« Elle souriait, s'inclinait, restait dans l'attente.
« Tous les courtisans, pâles de jalousie et d'envie, le front bas, l'œil sournois, mais humbles et souriant, regardaient cette scène. Les l'emmes, surtout, éprouvait un violent dépit qu'elles pouvaient à peine dissimuler.
« — Madame, dit le roi, vous amusez-vous bien ?
« — Oui, Sire... Cette fête est vraiment splendide... digne de Votre Majesté...
* — Il y manque pourtant un attrait, dit le roi avec un sourire.
« — Cn attrait. Sire?... Je cherche lequel?
« — Il y manque le présence de votre nièce... de M"' Blanche de Chandor...
« Cette fois, la marquise des TourneUes avait baissé la tête, avait pâli.
« Le roi, — et je vous raconte ceci comme je vous ai raconté tout le reste, dit Blanche en rougissant un peu, — le roi ajouta, souriant toujours :
« On la dit merveilleusement belle et sa beauté aurait donné un éclat de plus à cette fête...
« — Sire, répondit ma tante la voix étranglée, j'aurais l'honneur de vous la présenter. »
« Et le roi passa. ^
« Il n'était donc plus possible à présent de me cloîtrer, de me séquestrer dans le vieil et noir hôtel des TourneUes, continua la jeune femme.
« J'allai à la cour, dans le monde... J'étais jeune, j'étais riche, j'y fus promptement remarquée.
« -Mais ces fêles brillantes, qui pour les autres jeuues filles étaient un plaisir qui lea remplissait de joie n'étaient encore pour moi qu'un supphce et un martyre...
ie88 CARTOUCHE
« Oh! ces heures-là, ces heures; où j'aurais pu trouver un peu d'oubli et être heureuse, ma tante me les faisait eipier chèrement !.., si chèrement que, bien des fois quand il fallait être gaie et sourire, songeant iux reproches amers et aux scènes terribles qui m'attendaient au retonr, j'avais peur de fondre en larmes et d'éclater tout à coup en sanglots...
« Et c'était maintenant une haine m taie, violente, presque féroce que la marquise des Tournelles faisait peser sur moi...
« Elle me punissait de n'avoir que seize ans et de plaire.
« Mais eUe fit mieux que de m'en punir, elle voulut s'en venger...
— S'en venger? fit vivement Jean de Lys qui écoutait tout ce récit en sentant gronder en lui une sourde colère contre la marquise des Tournelles.
— Oui, s'en venger! répondit Blanche dont l'accent et l'air étaient devenus étranges. Puis, brusquement, elle resta muette, plus triste et plus sombre qu'elle ne l'avait
été encore.
Jean de Lys n'osait ni dire un mot, ni faire un geste. Mais en la regardant il ne pouvait se défendre d'avoir le cœur affreusement oppressé. Il devinait que le souvenir dans lequel la jeune marquise s'oubliait ^ ce mQm.ent devait être pour elle le plus terrible de tous.
AVANT E MABIA.G2
Longtemps Blanche, toujours imm bile, presque penchée, avait gardé son farouche silence, comme si elle eût hésité devant ce qui lui restait à dire.
Son visage avait pris aussi une expression qui avait encore ajouté à la surprise du Jeune homme.
n ne reconnaissait plus la jeune marquise de Solange si belle, si séduisante et à l'air si doux.
Certes, elle restait belle toujours, et merveilleusement, divinement belle, mais d'une beauté où, dans ce moment-là, l'énergie remplaçait la grâce, et dans son regard un éclair de haine étincelait.
Mais cette métamorphose ne dura qu'une seconde.
Le visage de Blanche avait déjà repris l'expression mélancolique qui Itii était habituelle.
Alors, comme elle venait de relever le front, son regard rencontra celui de Jean de Lys qui demeurait ardemment, presque passionnément posé sur elle.
Elle devint toute rose, toute timide.
— Votis le voyez, monsieur, fit-elle avec un sourire, il est peut-être imprudent de se dire^on ami... Je dois vous paraître bien ridicule et bien maussade avec cette iongue^histoirc...
— Non, madame, répondit vivement le jeune homme qui était tenté de s'agenouiller, de se proâtemei devant elle, non, madame. Je ne vois dans le récit que voua voulez
C\R10LGHE
— th bien, mu . s'râia-l-il ea lombani à genoux, je toos ainieei
bien me faire qo'ane preirre de l'estime dont il vous plaît de m'hoDorer. il me semble, quand je tous é.:oule, que je vous devieos réellement moins étraoj^r, el celle peosêe-là est une grande Joie pour moi...
Les joues de la jeune marquise étaient devenues plus rouges encore, et, tout en souriant, elle déti>umait les yeux, tandis que ie jeune homme, air contraire, devenu subitement fort pâle, continuait à tenir Ûxé sur elle uo regard profond.
-Oui, une grande joie, répéta ou pluiôt murmura Jean de Lys... Vos confidences m'apprennent à mieux vous connaître, et mieux vous connaître, c'est non seulement vous donner sans réserve toutes les sympathies, — la mienne vous appartenait déjà — mais t'est encore...
' Frêne*. ie>Jil«<ir^.
Il allait ajouter, sans doute :
« C'est encore vous aimer... »
Mais la jeune marquise, sans hâte venait, toujours un peu intimidée, mais aussi toujous souriante, de l'interrompre doucement d'un geste.
— Puisque mon histoire ne vous fatigue pas, dit-elle, permettez- moi donc de vous la raconter jusqu'au bout...
Le jeune homme s'était incliné. Alors Blanche reprit:
— Mais si après avoir bien souffert pour elle, si après avoir été pendant tant d'années sa victime, je croyais bien connaître ma tante, jo me trompais...
« 11 y avait en elle deux femmes...
« Celle qui s'était montrée à mol et que j'avais pu juger, apprécier; celle qui avait torturé mon enfance et pour qui, malgré tout, je me sentais plus de dédain que de colère, n'était que méchante, injuste et cruelle.
Jean de Lys eut un sourire .
— C'était assez ! fit-il tout bas.
— Oui, c'était assez, répondit vivement la jeune marquise, mais l'autre femme qui était en elle et que je n'allais pas tarder à connaître, cette femme-là pouvait aller plus loin encore, pouvait aller jusqu'au crime !...
— Jusqu'au crime !
— Oh! je n'exagère pas... Vous voyez que je vous parle très froidement et avec beaucoup de calme, dit Blanche. Oui, ma tante, oui, la marquise des Tournelles, dans la haine implacable que je lui inspirais et vous savez maintenant pourquoi ? vous savez pour quel motif? — était capable de ne reculer devant rien, capable de n'avoir ni remords ni conscience, capable d'aller jusqu'au crime...
— Votre tante?... la sœur de votre mère?... cette femme qui avait promis de vous aimer comme son enfant ? dit le jeune homme tout saisi...
— Oui, cette femme n'avait pas d'âme !.., s'écria Blanche qui devint soudain toute frémissante... Mais écoutez-moi... Il faut que je vous dise tout... il faut que vous puissiez juger vous-même si je la calomnie...
Puis, la vo.x plus lente et changeant de ton, la jeune marquise poursuivit :
— Il y a des crimes qu'il est difficile de cacher et qui appellent sur eux un prompt châtiment... Le coupable a beau être très habile et très adroit, 11 a beau avoir longtemps et longuement prémédité son forfait, il n'a jamais tout prévu et tôt ou tard la main de la justice s'appesantit sur lui...
« Mais U en est d'autres que l'on peut commettre au grand jour et à la face de tous sans que la justice s'émeuve et même sans qu'elle ait le droit de s'émouvoir.
« Monsieur, grâce à ma tante, grâce à M"^* la marquise des Tournelles, à seize ans j'ai été la victime d'un de ces crimes-là...
Jusqu'à ce moment, c'était avec la plus grande attention que Jean de Lys avait écouté la jeune marquise de Solange, mais on peut dire qu'à présent il épiait et guettait chacune de ses paroles.
Blanche venait de reprendre :
U y avait à cette époque à Paris un homme que vous n'avez certainement pas connu, même de nom, bien que sa réputation allât très loin...
« Mais je m'empresse de vous dire que cette réputation n'était pas de celles qu on en vie. Cet homme, qui n'était déjà plus tout à fait de première jeunesse, dans les dernif-res années du dernier règne, avait été un des plus grands débauchés du temps do la Régence.
« II avait usé sa vie dans les orgies les plus honteuses.
« Immensément riche, très élégant cavalier et ne comptant pas, ne marchandant jannais toutes les fois qu'il s'agissait pour lui de satisfaire un de ses caprices, il était rapidement devenu, en même temps que l'intime ami du Régent, quelque chose comme le roi de la mode...
« Il ne savait plus, il n'aurait pas pu dire le nombre de ses maîtresses.
« Mais ce n'étaient'pas seulement les grandes dames qui le tentaient; ce n'étaient pas seulement pour les courtisanes qu'il faisait les plus incroyables folies...
« Il avait aussi parfois des goûts plus humbles et le désir d'amours plus modestes.. Alors les jeunes femmes de la bourgeoisie ou les jeunes filles du peuple devenaient aussi sa proie...
« Capable de {eut, ce grand seigneur, qui se croyait un gentilhomme, se conduisait comme un briganJ.
« Une séduction, un enlèvement, un piège ne lui coûtaient guère.
« Cet homme, sur qui d'abord le mépris public était tombé, sentait maintenant peser sur lui une lourde malédiction...
« Mais il n'en avait nul souci, étant né pour le mal.
« Et puis il était brave, très brave même, hardi, audacieux, mais ne l'eût-il pas été qu'aurait-il pu avoir à craindre ?...
« N'était-il pas noble ? n'était-il pas riche ?
« Les maris offensés n'avaient donc qu'à se taire, et les pères dont les filles avaient été violentées et déshonorées par ce misérable qu'à cacher leur honte.
« Et ce n'était pas seulement un libertin, le plus méprisable de tous, mais c'était aussi un joueur...
« Quand ses nuits ne se passaient pas en orgies et en débauches, elles se passaient autour d'un tapis vert...
« Il gagflait des sommes énormes, il en perdait de plus grosses encore, des fortunes...
« Mais il avait pour la chance le même dédain que pour les hommes. Quand elle lui était contraire il ne lui faisait p .s même l'honneur de s'en étonner.
« Tout son or parti, il avait joué tout ce qui lui appartenait : ses terres, ses fermes, deux ou trois villages, tous ses domaines, les uns après les autres, enfin jusqu'à son château héréditaire, jusqu'au château où il était né et où ses pères, ses ancêtres, avaient fermé les yeux...
— Vous me parlez d'un monstre, dit doucement Jean de Lys
— Je vous parle d'un homme que j'ai counu...
— Vous, madame !
— Oui. Laissez-moi finir...
Mais la jeune marquise, qui devait être sous le coup d'une émotion très violente, semblait ne plus pouvoir parler.
Elle passa lentement la main sur son front, puis un douloureux et lourd soupir souleva sa poitrine.
Enfin, bruscjuement:
« La première fois que je le vis, reprit Blanche, c'était chez le duc de Vergennes... pré" ci?ément chez le duc de Vergennes de chez qui je revenais l'autre nuit...
— La nuit du guet-apens ?
— Oui. La duchesse de Vergennes aime beaucoup le bruit du monde et l'éclat des fêtes, et chez elle c'est toujours un éblouissement...
« Ma tante m'y avait entraînée... Je dis entraînée, car depuis quelque temps, depuis que je savais de quel prix je payais ces courts instants de plaisir, le vieil hôtel des Tournelles me semblait moins sombre et moins triste, et je ne souhaitais plus que d'y couler mes jours toute seule...
« Je refusai donc.
« Je prétextai une fatigue, un malaise.
« Je dis à la marquise :
— Je vous en prie, dispensez-moi de vous suivre ; je ne me sens réellement pas bien. « Mais j'avais remarqué que depuis quelques instants. M™' des Tournelles me regar-
dait>vec des yeux étranges.
« A peine me laissa-t-eUe achever.
« Elle venait de me saisir par le bras, puis me secouant très fortement et avec une immense colère :
— « Vous allez me suivre... et me suivre sur-le-champ ! cria-t-elle la voix sourde, mais pleine d'autorité. On a dit autrefois que je vous cachais, mais aujourd'hui, je ne vous cache plus... Je vous répète que vous allez me suivre I...
« EUe était toute blanche. Ses lèvres frémissaient, ses mains tremblaient. EUe me fit peur.
« Je ne pouvais qu'obéir.
« L'hôtel de Vergennes était resplendissant de lumières, et des orchestres invisibles, très doux, emportaient dans leurs ritournelles de nombreux couples de danseurs...
« Nous venions à peine de faire quelques pas et de fendre cette élégante cohue, quand je vis tout à coup ma tante s'arrêter...
« Elle cherchait quelqu'un.
« Mais qui?
« Ce n'était point son mari... le marquis des Tournelles, ce soir-là, était au jeu du roi... D'ailleurs, s'il eût été chez lui, il n'eût pas manqué de nous accompagner chez M. le duc de Vergennes.
« Alors qui cherchait-elle donc?
« Et, très étonnée, je me posais cette question pour la dixième fois au moins lorsque, soudain, je la vis sourire...
« Un homme que j'avais déjà entrevu — mais à peine et très vaguement — s'avançait au-devant de nous...
Mais dès que j'eus levé les yeux sur lui, dès que je l'eus regardé, je sentis courir un frisson dans mes veines...
C'était un vieillard do haule taillo et de très grande allure. Il avait le teint très pâle, de grands yeux très brillants et un air de souverain mépris. La main sur son épée il s'inclinait respectueusement et profondément devant nous.
— « Ma nièce ! dit M""" des Tournelles en me montrant.
<' Cet homme, dont le regard s'était tout de suite fixé sur moi, ne me quittait plus des yeux.
—«M"" Blanche de Chandor, ajouta ma tante. « L'homme alors dit dcucemen et toujours en me regardant :
— « Elle est bien belle !... bien belle !...
« Et il ajouta presque aussitôt très gaiement :
— « Je danse encore. ..Les orchestres préludent... Si mademoiselle veut bien m'accepterpour son cavalier, ce sera pour moi un très grand honneur...
« Puis à voix plus basse et en me tenant sous son regard, il ajouta encore :
— « Et un très grand bonheur...
« J'avais rougi, puis pâli, rougi d'abord de confusion, puis pâli de colère, car sous l'extrême politesse de cet homme, j'avais senti une trop grande assurance qui me froissait, une effronterie qui me révoltait.
«Alors ma tante me le nomma :
— « Monsieur le marquis de Solange. »
A ce nom Jean de Lys avait tressailli.
— Le marquis de Solange ! s'écria-t-il.
— Oui.
— Votre mari?..
— Oui, celui qui devait l'être...
— Cet homme!.. Est-ce possible !..
— Oui.
Et les deux jeunes gens, Blanche souriante, Jean de Lys très pâle, gardèrent le silence.
— Certes, reprit enfin la'jeune marquise, je ne connaissais pas encore tout le passé de cet homme, mais ce que j'en savais était cependant sutTisant pour que je me sentisse pour lui qu'une profonde aversion et une insurmontable horreur...
« Aussi, comme il me tendait la main, ne puis-je m'empêcher, malgré moi, de reculer...
« Mais un coup d'œil foudroyant, un coup terrible de ma tante m'arrêta.
— « Blanche, me dit-elle les dents serrées, donnez votre main à M, le marquis...
« Et toute tremblante, toute frissonnante je laissai tomber ma main dans la main do M. de Solange...
« Pendant toute cette nuit, qui me parut très longue, cet homme me garda.
« il ne me fit pas un'compliment et ne sembla pas vouloir chercher à me plaire, mais je compris pourtant qu'il mettait une certaine coquetterie à me montrer qu'il était un brillant causeur ei qu'il avait beaucoup d'esprit...
« Le lendemain jo dormis mal ou plutôt je ne dormis pas.
«. J'avais le cœur oppressé, de tristes pressentiments m'as?ombrissaient, et depuis le matin où j'avais reçu le dernier baiser de mon père, depuis la nuit h jamais inou-
bliable où j'avais senti passer sur mes lèvres le dernier souffle, le dernier soupir de ma mère, jamais je n'arais encore éprouvé une aussi profonde angoisse,
« Car j'avais beau ne pas vouloir le croire, il était évident qu'entre la marquise des Tournelles et le marquis de Solange quelque chose devait se tramer contre moi...
« N'avais-je pas surpris, en arrivant chez M. de Vergennes,le regard de ma tante qui semblait chercher quelqu'un dans la foule qui l'entourait ?
« N'avais-je pas vu le marquis accourir aussitôt comme si elle lui faisait un appel.
« Enfin n'avais-je pas été toute la nuit la prisonnière de cet homme?
« Et tout à coup je compris... et je tremblai !
« Cet homme qui était ruiné, cet homme qui, depuis longtemps, n'avait plus une parcelle de son patrimoine, devait convoiter ma dot...
« Et ce devait être entre M°' des Tournelles et lui un accord secret.
« Elle rêvait de m' enchaîner, moi, jeune fille, à ce vieillard sans honneur!.. Elle préméditait, par haine de ma jeunesse, de ma beauté et de ma fortune, de me voler mon avenir, mon bonheur, ma vie!..
« Oui, c'était là le crime odieux qu'elle voulait commettre, le crime abominable dont la seule pensée aurait dû la faire reculer d'horreur,
« Et pleine de terreur, folle d'épouvante, je me mis à pleurer et à sangloter.
« Toute cette journée-là,j6 ne pus entendre le moindre bruit sans tressaillir et dcveuir pâle...
« — C'est lui! me disais-je, c'est le marquis de Solange!...
« Mais non, ce n'était pas lui.,.
« Et comme quelques jours déjà s'étaient écoulés sans qu'il se fût présenté à l'hôtel des Tournelles, je finis par recouvrer mon sang-froid et même par sourire de mes terreurs.
— Etais-je enfant! pensais-je. Est-ce qu'une pareille union serait possible? — est-ce que mon mariage avec ce vieillard, avec cet homme qui serait l'aîné de mon père, ue serait pas une chose monstrueuse et inouïe!... Non, non, j'étais folie!... Si grands que soient les torts que ma tante a pu avoir envers moi, cette fois je l'ai méconnue et calomniée...
« Mais je m'étais rassurée trop tôt.
« Un soir le marquis des Tournelles me fit appeler « Nous étions seuls,
« Le masque froid de mon oncle avait quelque chose de solennel qui m'impressionna vivement.
« — Blanche, me dit-il, j'ai une grande nouvelle à vous apprendre... « — Une grande nouvelle? balbutiai- je.
« — Quelqu'un m'a demandé votre main.
« Un éclair me passa devant les yeux et je chancelai.
— Le marquis de Solange, ajouta-t-il.
« Il n'aurait pas eu besoin de le nommer, j'avais déjà deviné.
— « C'est une alliance dont vous pouvez êtrefière et qui honorera notre famille, reprit lentement mon on oie. Le marquis de Solange n'est pas riche, mais il porte un très grand nom... Le marquis...
CARTOUCHE 169c
— « Est un misérable! m'écriai-jc... Le marquis veut redorer son blason avec ma fortune!... Le marquis veut retrouver arec ma dot les millions q[u'il a ignominieusement gaspillés en débauches et en orgies!... Le marquis est un être méprisable et méprisé... Je m'appelle Blanche de Chandor... J'appartiens à une maison qui n'a jamais su ce que c'était que rougir et qui a derrière elle des siècles de loyauté et d'honneur... Cet honneur c'est moi qui en suis aujourd'hui la gardienne et qui en ai le dépôt sacré... Je n'épouserai jamais cet homme!... je ne consentirai jamais à m 'avilir en devenant la marquis© de Solange!... »
La jeune femme était en ce moment si belle que Jean de Lys eut un frisson d'admiration.
— J'aurais voulu rester maîtresse de moi-même et ne répondre que par un dédaigneux refus, mais je n'en avais pas eu la force, reprit Blanche.
« Mon indignation avait été plus forte que ma volonté...
« Et mon oncle, le marquis de Tourn elles, me regardait.
« Il était visible que ma violente résistance, à laquelle il ne s'attendait guère, lui causait un profond étonnement.
« Dailleurs, comment aurait-il pu s'attendre à cette soudaine révolte?
« N'avait-on pas pu me maîtriser sans que jamais il m'échappât une plainte?
« N'avais-je pas tout enduré et tout subi sans laisser échapper un seul cri de colère?
« N'était-on pas habitué à trouver en moi un être passif, un être sans défense, qu'on pouvait lâchement torturer à plaisir?
« Aussi combien je comprenais la surprise et la stupéfaction du marquis des Tournelles.
« Très pâle, les lèvres pincées, les bras croisés, la tête rejetée en arrière, il me regardait comme pour m'intimidèr. •
— « Que venez- vous donc de dire? fit-il après un long silence. Qu'est-ce que j'ai cru entendre?... Vous n'épouserez jamais le marquis de Solange?...
« Et son regard, où il mettait toute son énergie et toute sa volonté, restait toujours fixé sur le nien.
« Il pensait peut-être:
— « Ella va courber la tête... Elle ne saura se défendre que par des larmes... « Mais il dut s'apercevoir bien vite qu'il s'était trompé.
— « Non, jamais, répétai-je froidement, jamais je ne serai la femme de cet homme.
— « C'est ce que nous verrons! se borna-t-il à répondre. Et U sortit.
« Mais je prévoyais bien que tout n'était pas fini et quo j'aurais d'autres assauts, d'autres luttes à soutenir.
« Et je ne m'étais pas trompée.
« Une heure ne s'était pas encore écoulée que j'entendis frapper doucement à la porte de ma chambre où je m'étais réfugiée.
« Cette fois, j'allais avoir à me défendre contre ma tf.nte.
« Mais dès que je levai les yeux sur elle, j'eus peine à la reconnaître...
« N'étais-je pas le jouet d'une hallucination ou d'un rêve ?
« Cette femme que je voyais et qui s'ayançait vers moi, était-elle bien la marquise dds Tournelles ?...
« Son visage, si fermé et si ur toujours, ne respirait en ce moment que la bienveil lance et la bonté. Son regard, qui semblait toujours exprimer une menace, était d'une douceur extrême, ^infln. chose étrange, chose incroyable pour moi, elle me souriait, et son sourire était plein d'une si grande tendresse que pendant une minute je faillis m'y laisser prendre.
« — Embrasse-m.oi, Blanche ! me dit-elle avec émotion.
« Et elle ne me laissa pas le temps de lui répondre. Elle venait déjà de fermer ses bras autour de moi. Elle m'étreignait avec force contre son cœur et je sentais ses lèvres se poser lentement sur mon front.
« Oh ! vous pouvez me croire, ajouta vivement Blanche, j'étais prêie sur un mot, sur un geste d'elle à oubher tout le mal qu'elle m'avait fait...
« Mais ses gestes, malgré tout, étaient faux, mais sa voix n'était pas sincère, et je voyais bien, j'étais bien forcée de voir que cette femme était encore plus dangereuse que je n'aurais pu le croire et qu'elle ne jouait en ce moment qu'une répugnante comédie.
« Elle a mis un masque, mais elle reste la même, me dis- je. Mélie-toi, Blanche !... prends garde à toi !...
« Elle avait gardé mes mains dans les siennes. Elles venait de s'asseoir. J'étais tout près d'elle. Elle avait été tendre. A présent elle devenait triste.
« Elle parlait avec des larmes dans la voix :
« — Vous avez vu votre oncle, Blanche ?
« — Oui, ma tante.
« — 11 vous a fait connaître la démarche du marquis de S lange qui serait très heureux de devenir votre époux ?...
* — Oui, ma tante.
« — Pourquoi montrez- vous donc tant d'aversion pour le marquis ?... Que vous a-t-on raconté sur son compte ?...
« — La vérité.
« — Non, des calomnies... Monsieur de Solange n'est pas aussi noir qu'on le fait..
« Et comme elle voyait courir sur mes lèvres un sourire incrédule, elle jouta vivement, mais toujours avec une très grande douceur :
« — Ma chère enfant, vous n'avez pas encore une assez grande expérience de la vie pour avoir le droit de vous montrer aussi sévère... Je sais bien, ajouta-teUe, que le marquis de Solange a eu une jeunesse un peu orageuse... Mais il n'a fait que vivre comme vivaient les jeunes gentilshommes de son tem s. Et puis, entre nous, ne seriez-vous pas un peu ridicule de lui demander compte de ses fredaines passées ?... Quant à son patrimoine qu'on l'accuse d'avoir gaspillé, il a eu tort sans doute, mais enfin, c'était son bien, sa fortune, un héritage qui lui appartenait. Vous voyez donc bien qiie cet homme n'est pas aussi avili et aussi déshonoré que vous semblezle croire...
■— Cet homme est un vieillard et je n'ai que seize ans, me bornai-je à répondre pour couper court à toute discussion.
« Mais ma tante avait souri.
« Puis la voix très douce et avec un accent maternel :
— Oui, voilà siu-tout ce qui vous éloigne de lui et vous donne à réfléchir, dit-elte
CARTOUCIIK
iTsI:
Blanche de Solange.
Comme toutes lesjeunes filles vous êtes romanesque et sentin.entale. . . Comme toutes "esTuues mies, vous ne connaisse, rien des réalités de la vie et vous vous be.cez de brillantes illusions et de trompeuses cliimeres... ,,..:„„• Toutes
. Ohl je ne vous blàmepas. Toutes les femmes à votre ige ont ete ams, Tou ont vécu ansle rêve, dans Hdéai, dans l'impossible... Mais ce n est I;' ^^ 1 u'd'un moment, que le songe d'une heure... L'ivresse él.nnte, le ^-8- » -;;" retrouve tout à coup déçue, brisée, meurtrie, et je ne veu. pas nous d,re tout ce
que l'on souffre... . -, c i ^^^ r'^ct un
. Non, soyez plus sage, Blanche... Epousez le marquis de Solange... Ces un
vieillard ^t vous êtes toute jeune, presque une enfant... c'est ^^^^-^^^^^^^^^^ a gardé toute la verdeur, toute la belle prestance de sa jeunesse, et cen est pas un
LiV. i2l3. — Fayard Frères, éditeurs.
ces vieux gentilshommes ridicules qui font sourire. On ne sourit pas du marcpis de Solange... Ce serait imprudent et téméraire. Epousez-le, Blanche, épousez-le!... Un mari plus jeune pourrait peut-être vous aimer moins longtemps ; un mari plus jeune vous donnerait peut-être moins de garanties de bonheur...
« Elle aurait pu parler longtemps encore sans m' ébranler ni me convaincre.
« Elle s'en aperçut, car son visage, pendant une seconde, redevint méchant et dur.
« Mais elle se remit vite, puis devenant encore plus pressante :
« — Blanche, c'est au nom de ma sœur dont vous étiez l'enfant adorée; c'est au nom de votre mère à qui j'ai fait la promesse de vous aimer comme je vous aime que je vous parle, s'écria-t-elle. Blanche, voulez- vous me croire ?... Blanche voulez-vous m'obéir ?
« — Non 1 répondis-je sèchement.
« L'œil de la marquise des Tournelles flamboya.
« Son masque tomba.
« D'un bond elle était debout et le regard qu'elle fixait sur moi semblait me défier.
« Mais mes yeux ne se baissèrent pas devant les siens et pendant quelques secondes nous demeurâmes en face l'une de l'autre, muettes, mais très pâles et le cœur plein de colère.
« J'aurais voulu me contenir, mais ce fut plus fort que moi. Brusquement mon indignation éclata.
« — Vous parliez de ma mère I m'écriai-je. Ahl n'en parlez jamais !,.. Si elle savait combien vous l'avez trompée, si elle savait tout ce que son enfant a souffert "gr' à vous, elle vous maudirait 1...
« La marquise des Tournelles était devenue livide, mais elle ne répliqua point.
« Elle se contenta de hausser les épaules et d'avoir un sourire ironique.
« — Ohl je sais que vous ne m'aimez guère,'fit-elle. Je sais que vous m'avez toujours traitée en ennemi... Mais soit. Brisons là... Seulement je dois vous prévenir que je veux ce mariage, que je le veux absolument, et que je suis bien [résolue à ne tenir aucun compte de vos caprices...
« — Je vous gêne donc bien ? lui dis- je.
« Ces mots furent comme un soufflet pour elle. Elle n'était plus seulement livide, mais défaite, et pendant un instant je pus croire qu'elle allait se jeter sur moi.
«— Qu'entendez- vous par là? s'écria-t-eUe. Expliquez- vous I... Je le veux I... En quoi me gênez- vous ?...
« —Je ne devrais vous gêner en rien, répondis-je très calme, mais je vous gêne en tout parce que, malgré votre âge, vous avez encore des prétentions ridicules-
« Elle resta suffoquée, pétrifiée.
« — Je vous jalouse, n'est-ce pas, voilà ce que vous voulez dire ? ricana-t-elle.
« — Oui, madame.
« — Votre jeunesse me porte ombrage ?
» — Peut-être !
it — Et je me venge d'être moins jeune et moins belle que vous?
< — C'est vrai 1
« — Oui, voilà ce que l'on me reproche, — oui, voilà ce que vous avez fait croire, ditelle la voix rauque. Oli I vous êtes une petite misérable... une nature perverse que l'on ne connaît pas...
« — Vous, madame, on vous connaît, répliquai-je.
« — C'est assez 1... Je vous donne huit jours I s'écria-t-elle.
« — Pourquoi faire ?
« — Huit jours pour dire oui !... huit jours pour accepter le marquis de Solange !..
« — Et si je refuse ?
« Elle eut un éclat de rire terrible.
« — Si vous refusez?...
« — Oui ?
« — Je vous plaindrais 1
« — Des menaces?
« — Un avertissement.
« En marchant sur moi la tête haute et l'air menaçant, elle ajouta :
« — Si vous refusez, c'est le couvent 1... choisissez l...
« Puis eUe disparut. »