‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 63 sur 100 · LK MARI · texte numérisé non relu

LK MARI

La jeune marquise était restée sileneieuse pendant quelques instants, et Jean do Lys aussi réfléchissait.

Certes, dans tout ce qu'il venait d'entendre il ne mettait pas en doute la sincérité de Blanche, mais une chose l'étonnait, le surprenait profondément.

La marquise des Tournelles, cette marquise vers qui l'avait envoyé le comte de Villepreux, était une misérable et une criminelle, cela était bien acquis et bien évident.

Mais Jean de Lys se demandait pourquoi une fois veuve, une fois libre, Blanche avait pu consentir à revoir cette femme et à plus forte raison à vivre sous le môme toit qu'elle !

Mais il n'eut pas le temps de chercher une réponse à sa question.

Déjà la je lue marquise venait de reprendre la parole :

« J'avais vu ma mère couchée morte entre quatre cierges. Mais sous leur tremblotante et funèbre clarté, elle n'était pas plus pâle que je l'étais le jour de mon mariage...

« En toute autre circonstance, ce mariage eût encore servi à mon oncle, à l'ambiiieux marquis des Tournelles pour se pousser dans le monde...

« 11 n'eût pas manqué d'y inviter tous ses amis, c'est-à-dire tous les grands seigneurs et toutes les grandes dames de la cour.

« Mais, comme malgré toutes les précautions qu'il avait pu prendre, mon aventure s'était ébruitée, comme beaucoup de ses amis — je l'ai su plus tard — avaient éié indignés de sa conduite à mon égard — il n'osa pas.

« Notre mariage se fit donc comme une chose honteuse et dont on aurait à rougir..

« C'était bien chose honteuse, en effet, une chose dont on pouvait rougir: faire violence à une enfant pour la forcer à épouser un vieillard 1

« Aussi point de pompe solennelle, point de cérémonie grandiose.

« On quitta même Paris, on alla au château des Tournelles, et ce fut là, qu'en présence seulement de quelques invités, tous gens de province et pour la plupart des voisins de mon oncle, je devins marquise de Solange.

« La chapelle était bien parée de fleurs, étincelante de lumières, et cependant dès que j'en franchis le seuil, j'eus un serrement de cœur, une angoisse violente comme si je pénétrais dans un lieu sinistre.

« Quand je m'agenouillai à côté de mon époux, de cet homme que je ha'issais parce qu'on me l'imposait, je ne pus m'empêcher de fendre en larmes...

« Le marquis de Solange m'avait dit vivement quelques mots tout bas, mais je ne l'enlendais pas.

« Je n'entendais pas non plus les paroles du prêtre.

« J'avais un poids énorme sur le cœur, un voile épais sur les yeux.

« Et brusquement l'omijre se fit autour de moi. Il me sembla que les cierges s éteignaient. Le sang bouillonnait dans mon cerveau... Et comme une masse je tombai, la face contre terre, avec un grand cri...

« Mon époux venait de me passer au doigt l'anneau nuptial...

- Je n'étais plus Blanche de Chandor!...

- J'étais à présent Blanche de Solange !

« Quand je revins à moi, j'étais seule avec le marquis.

<.< Une lourde berline attelée de quatre vigoureux chevaux nous emportait dans de grands tourbillons de poussière...

« Je regardai d'abord autour de moi, effarée, ne comprenant pas.

^.< C'était l'heure radieuse du couiihant. Le soleil était de pourpre et d'or. Nul bruit autour de nous. Une paix profonde.

« Tout à coup une voix me fit tressaillir. ' ^

« Le marquis me parlait.

« 11 me suppliait d'oublier, de pardonner... de l'aimer.

« — Et si vous ue pensez pas m'aimer, ajouta-t-il, je suis sûr qu'un jour vous ne pourrez pas me refusez votre estime.

« Mais cet homme m'inspirait une répulsion si profonde que je n'eus pas même lo courage de lui répondre un mot.

« La berline roulait toujours.

« Où allions -nous?

« Où donc m'emmenait-il?

« C'était la question que je me posais, mais sans sa curiosité et sans inquiétude, comme quelqu'un à qui désormais tout est indifférent.

« Il devina sans doute ma'pensée, car doucement il me dit :

« — Nous allons chez vous, Blanche...

« — Chez moi ?

« — A Chandor.

« — A Chandor ! m'écriai-jc.

« rt je tressaillis.

« — A Paris, reprit le marquis, vous étiez comme une étrangère chez le marquis et la marquise des Tournelles... Mais là-bas, dans votre domaine paternel, vous retrouverez des souvenirs qui, s'ils vous sont douloureux, vous sont très cliers aussi. J'ai cru bien faire.

« Et puis, ajouta-t-il, je veux vous parler aussi plus franchement. Je n'ai pas eu l'honneur de connaître votre père et c'est un acte de déférence, de piété que je fais envers sa mémOire. Il me semble qu'il me saurait peut-être gré d'avoir eu cette pensée là... »

« Si j'avais pu oubUer toutes les tortures que je devais à cet homme; si j'avais pu, chose impossible, perdre le souvenir des heures horribles que j'avait passées au couvent des Saints-Anges, peut-être serais-je restée moins froide et lui eussé-je montrée plus de reconnaissance.

« Car vous l'avez déjà deviné, n'est-ce pas? c'était une grande joie pour moi, un grand bonheur de revoir mon pays natal et le château de mes ancêtres.

« L'éclat des fêtes et les plaisirs de la cour avaient pu m'éblouir un instant, mais ne me séduisaient guère.

« C'était là-bas, à Chandor, que j'aurais voulu vivre ; c'était là-bas que j'aurais voulu me faire une existence tranquille et douce , c'était là-bas, sur cette terre qui avait été mon berceau, que j'aurais voulu un jour trouver ma tombe.

« Nous restâmes à Chandor deux mois.

« Ce fut notre lune de miel.

« Mais quand je dis : lune de miel, il faut que je m'explique, dit vivement Blanche légèrement rougissante. Le marquis de Solange fut pour moi un compagnon avec lequel j'étais obhgé de vivre, un camarade que j'étais forcé de supporter, mais mon mari, jamais I

« Oh 1 j'aurais plutôt tout eaduré et tout subi ; je serais plutôt morte que d'être assez lâche pour appartenir à cet homme! »

Le re g; rd de lu jtune marquise avait brillé d'un sombre éclair. Brusquement il se radoucit, puis, souriante, elle reprit :

« Mais je dois lui rendre cette justice qu'il ne se montra point violent ni brutal, mais au contraire très empressé à me plaire et très respectueux.

« Si nous étions restés plus longtemps à Chandor peut-être aurais-je fini, sinon par l'aimer, rtu moins par l'estimer, car il l'avait dit...

« Mais nous venions de rentrer à Paris, dans cet hôtel qui était le sien.

« Alors sans gêne, sans honte, sans scrupule, le marquis de Solange jeta le masque, et je compris que son respect n'était que de l'indifTérence, et je compris aussi — ce que j'avais déjà soupçonné d'ailleurs — que ce qu'il avait convoité en moi, ce n'était ni ma jeunesse ni ma beauté, puisqu'on disait que j'étais belle, mais ma fortune, mais mes millions!

« A partir de ce jour, j'étais déjà veuve l

« A partir de ce jour, j'étais aussi délaissée et aussi solitaire ici, chez moi, que je l'avais été dans ma sombre cellule des Saints-Anges...

« Le marquis existait-il?

« Était-il mort?

<.< Si l'on me l'avait demandé, je vous avoue que j'aurais été bien embarrassée pour répondre.

« Je restais des semaines entières sans le voir. »

Blanche venait de s'interrompre.

Un petit sourire ironique courait sur ses lèvreà.

Elle continua, souriant toujours :

« Oui, des semaines entières et quelquefois davantage. Et si je vous disais que ces absences me faisaient souffrir, je ne serais pas franche, je mentirais.

« Rester seule était tout mon bonheur, et sa présence m'était odieuse.

« Mais une chose cependant m'indignait, me révoltait... A plus de soixante ans, le marquis de Solange reprenait la vie qu'il avait menée étant jeune homme, à plus do soixante ans, il recommençait ce que ma tante avait appelé ses « fredaines et c'était moi qui les payait, c'était ma fortune que gaspillait sans pudeur ce vieillard débauché...

« Cela durait depuis longtemps, depuis trois ans. Mais il me semblait qu'il y avait trois siècles... trois siècles que j'étais liée à cet être vers qui rien ne m'attirait et dont tout me repoussait.

« Un soir...

« C'est sa fin que je vais vous raconter.

« Un soir, ou plutôt une nuit — c'était de ce temps-ci, en hiver, Je dormais profondément lorsque tout à coup je me réveillai en sursaut.

« Je venais d'entendre frapper à ma porte trois ou quatre coups pressés, fiévreux.

« J'étais encore plongée dans un demi-sommeil et ma première pensée fut de croire que je m'étais trompée, que personne n'avait heurté à ma porto et que j'étais le jouet d'un rêve...

« .Mais presque aussitôt les coups se répétèrent et cette fois plus pressants encore et plus rapides.

« Je n'avais plus à croire à l'illusion d'un songe. « On frappait bien.

« Alors je demandai un peu saisie :

\ — Qui est là?... que me veut-on?

« Une voix s'éleva que je ne reconnus pas tout d'abord,

«C'était la voix de ma camérlste, de celle qui me sert encore et que j'avais amenée de mon pays, de Chandor.

<.< — Eh bien? répondis-jo.

« — Madame, ouvrez I

« - Qu'est-ce donc?

« — 11 faut que je vous parle...

« Je m'étais levée.

« J'ouvris.

« La brave fille, à présent, restait dans l'ombre et n'osait plus avancer, plus faire un pas.

«Je fus obligée de la prendre par le bras et de l'attirer à moi...

« Elle semblait muette, sa pâleur était extrême, et la façon dont elle me regardait aurait pu me faire présager un malheur,

« Mais quel malheur?

« Avais-je une affection à perdre?... une amitié à pleurer?..

« Et ce n'était point, dans tous les cas, le marquis ou la marquise des Tournelles que je pouvais regretter, n'est-ce pas ?

— «Voyons, paiiez donc! repris-je. Que se pa^se-t-il? Qu'arrive-t-il? Pourquoi venez-vous me réveiller à ces heures?

« La pauvre fille tremblait toujours. Elle croyait me porter un coup terrible. Elle avait peur de ma douleur.

« Elle balbutia :

« — Madame, c'est une grave nouvelle.»,

« — Quelle nouvelle ?

« — Monsieur le marquis...

« — Monsieur de Solange?... Eh bien?

« Son regard venait de se détourner du mien. Elle répondit la tête baissée, la voix rapide et sourde :

« On vient de le ramener, Madame...

« — De le ramener ?

« — 11 est très malade.

« —Ah !

« — Mais ce ne sera peut-être rien...

K Et la brave fille avait peine à parler, tant elle avait peur de me porter un coup mortel.

« Je la suivis.

« En effet, le marquis était très malade, car il était mort.

«N Sa dernière orgie l'avait tué. »

Et Blanche ajouta :

« 11 était temps. Ma fortune fondait, disparaissait. Le jeu, où le marquis passait la moitié de ses nuits, les filles qu'il entretenait en avaient dévoré déjà une très grosse part. Encore quelques années de cette vie-là et je me serais trouvée à peu près complètement ruinée. »

— Et Madame la lî'.arquise des Tournelles? demanda Jean de Lys.

— Ma tante ?

— Comment se trouve-t-elle ici?... Comment vit-elle sous le même toit que vous ? comment se trouve-t-elle toujours si étroitement mêlée à votre vie?...

— Oui, cela vous étonne...

— Beaucoup... Une si cruelle, une si implacable ennemie! La jeune marquise venait d'avoir un pâle sourir ,

— C'est une faiblesse... un excès de bonté et de générosité de ma part, réponditelle.

<K Peu de temps après la mort foudroyante du marquis de Solange, le marquis des Tournelles à son tour mourut.

« Mon oncle avait toujours eu un train de maison au-dessus de sa fortune.

« Quand on voulut faire le compte de sa succession, non seulement on s'aperçut qu'il ne resterait rien à sa veuve, mais encore qu'il ne laissait que des dettes...

« Alors, un beau jour, on vint m'annoncer la visite de la marquise des Tournelles...

« Elle entra, toute pâle, toute diancelante, et feignant une grande douleur qu'elle n'éprouvait pas,

« Mais ce qui la faisait cruellement soufïrir, c'était la gêne qui la menaçait, l'état de médiocrité, presque de pauvreté dans lequel désormais il allait lui falloir vivre, et c'était aussi sa fierté blessée, son orgueil humilié.

« Oli ! je ne la reconnaissais plus J

« Elle n'était plus arrogante ni hautaine ; elle n'avait plus ce regard si dur, si impérieux, et qui m'avait fait si souvent trembler...

« Non, cette fois, elle venait vers moi en suppliante.

« Elle eut des larmes, des sanglots pour me peindre sa situation...

« Puis elle me parla de la mienne. Une jeune veuve d'àipeine vingt ans !... Pourrais-je rester seule ?... Ne serait-ce pas bien triste et serait-ce même convenable ?.. Et elle finit par dire toute sa pensée :

« — Ne vaudrait-il pas mieux, ma chère Blanche, que vous ayez auprès de vous une parente de mon âge...

« J'aurais pu lui fermer la bouche d'un mot.

« J'aurais pu lui rappeler tout le mal que je lui devais

« Mais je me contentai de lui tendre la main.

« — Venez! lui dis-je.

« Et voilà, monsieur, acheva Blanche, comment M"'* la marquise des Tournelles est mon hôte, et voilà comment, à présent, elle habite ici, sous le même toit que moi...»

La jeune marquise venait de raconter à Jean de Lys sa vie tout entière, mais elle gardait encore pom- elle le secret qui, un instant avait failli échapper de ses lèvres, mais elle n'avait pas dit un mot ni fait la moindre allusion au mystère qui planait sur l'embuscade du carrefour de Buci...

Et c'était ce secret que le jeune gentilhomme voulait connaître, et c'était ce mystère Qu'il s'était promis de percer.

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