‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 64 sur 100 · LES AVEUX · texte numérisé non relu

LES AVEUX

Il y eut donc un silence pendant lequel Jean de Lys parut espérer encore le mot qu'il attendait.

Mais comme la jeune femme continuait à se taire, ce fut lui qui, vivement, reprit la parole.

— Oui, vous avez été bien malheureuse et bien à plaindre, dit-il. Mais ce passé si tragique et si sombre que vous venez de faire revivre pour quelques instants est-il bien mort? Mais si vous êtes maintenant veuve, c'est-à-dire libre, c'est-à-dire maîtresse de vos actions, n'avez-vous cependant plus rien à craindre, plus rien à redouter? En un mot, à cette heure et au moment où je vous parle pourriez-vous vivre sans arrière-pensée?...

Jean de Lys hoeha lentement la tête et dit :

— Non, madame. - .

Blanche était demeurée immobile, mais elle avait eu un léger frisson.

— Non, madame, répéta le jeune gentilhomme. Je vous le dis avec respect, mais je vous le dis avec la sincérité d'un homme qui serait très Ûer d'être votre ami et très heureux de vous être utile à quelque chose...

11 lit une pause, comme s'il attendait encore une réponse de Blanche, puis toujours vivement :

— Vous ne pouvez pas mentir, reprit-il, mais le pourriez-vous que vos tressaillements que votre pâleur, que la profonde émotion que vous avez montrée tout à l'heure quand vous parliez de l'attentat de l'autre nuit vous trahiraient et témoigneraient contre vous...

Oui, M™' la marquise des Tournelles ne vous persécute plus... la mort du marquis de Solange vous a délivrée d'un mari odieux... vous êtes jeune, vous êtes belle, vous êtes riche, vous êtes libre ou vous devriez l'être, et cependant dans votre vie qui pourrait être radieuse, il y a encore un danger qui se dresse, un danger qui vous menace, un danger dont la seule pensée vous fait trembler en ce moment-ci!...

En effet, l'esprit perdu dans nous ne savons quelles sombres réflexions, la jeune marquise avait parfois des tressaillements soudains.

— Je sais bien, madame, continua Jean de Lys dont la voix était devenue plus grave, que je n'ai pas le droit de vous imposer mes services et de me mêler malgré vous à votre vie...

Je sais bien que je n'ai pas le droit de connaître ce secret qui vous torture et qui vous tue...

Car, en effet, que suis-je pour vous? un étranger, un inconnu, un passant que le hasard a jeté pour quelques heures sur votre chemin...

CMlTOUCliK

C'était le portrait de Cartouche.

Mais voulez-vous me permettre de vous parler en toute franchis ?

Mais voulez-vous me promettre que'vous ne vous offenserez pas si je vous fais connaîre toute ma pensée?

La jeune marquise ne répondit pas, mais elle eut un sourire et leva sur luises grands yeux clairs en rougissant un peu.

La voix de Jean de Lys n'était plus la même.

Elle était devenue tout à coup plus grave, plus profonde, plus attendrie.

Et son regard aussi, son regard si fier et si loyal, exprimait en ce moment pour la jeune femme autre chose que de la sympathie.

— Madame, reprit-il très lentement et comme si maintenaTit il hésitait à parler,

Liv. fîir» — b'avard Frères, éditeurs.

madame, tout à l'heure j'écoutais les confidences que vous avez bien voulu me faire...

Tout à l'heure j'écoutais le récit de tous vos chagrins, de toutes vos douleurs, de toutes vos amertumes...

Je vous écoutais, et je ne sais si vous vous en êles aperçue, mais je n'étais pas toujours maître de moi, maître de mon sang-froid, et je ne pouvais m'empêcher de tressaillir de colère et d'indignation.

Je crus d'abord que ce n'était que la sympathie que vous m'inspiriez qui me faisait m'intéresser ainsi à toutes les infortunes de votre vie, mais je suis bien obhgé de m'avouer à présent que c'était un autre sentiment qui naissait en moi, un sentiment contre lequel je chercherais inutilement à me défendre...

Ohl ne vous fâchez pas!... Ne vous révoltez pas dans votre orgueil, de ce que j'ose vous dire ! ajouta vivement le jeune homme avec une émotion si sincère et si vraie qu'elle troubla profondément le cœur de Blanche...

La! première fois que vous m'êtes apparue, j'ai été tout saisi de vous voir si belle, mais je n'étais encore qu'ébloui... Aujourd'hui que je vous connais mieux, aujourd'hui que je vous sais malheureuse, aujourd'hui que j'ai vu couler vos larmes, je sens que je vous appartiens... que je vous appartiens tout entier!...

— Vous êtes noble et bon! murmura la jeune marquise.

— Non, c'est vous qui êtes bonne de ne pas me chasser!... c'est vous qui êtes bonne de consentir à m'entendrel répondit vivement Jean de Lys dont la voix tremblait de plus en plus.

Oh! je sais bien, ajouta-t-il avec plus de force, que je suis très téméraire et très hardi d'oser élever ma pensée jusqu'à vous...

Car, en effet, que suis-je?

Un pauvre petit gentilhomme de province... un pauvre petit gentilhomme bien obseur et dont personne n'a jamais entendu prononcer le nom...

Ce nom : Jean de Lys, on pourrait lé répéter longtemps sans qu'il trouvât un écho nulle part.

Et vous, madame, qui êtes-vous ?

Une marquise... une très grande dame... un des astres les plus étinceîants de ce monde éblouissant que je n'ai jamais vu, qui ne me connaît pas et qui me repousserait peut-être !...

Ohl c'est un abîme qui nous sépare, je lésais... Je suis aussi fou, aussi insensé que le pauvre pâtre qui, le soir, perdu dans la contem.platioTi du ciel, s'éprendrait d'une étoile!...

Et pourtant c'est ainsi...

Mais ce n'est pas ma faute.

Notre vie est le jouet de la destiaée, et ma destinée était de vous rencontrer et de me donner à vous..

Les yeux mi-clos, très pâle, mais le front rayonnant. Blanche se laissait bercer par ces douces paroles.

Puis la voix tremblante aussi et si basse qu'elle ne fut qu'un murmure pour le Jeune gentilhomme :

— Vous m'aimez donc ? lit-elle.

Et lentement sa main se tendait vers Jean de Lys. Celui-ci venait de s'en emparer avec un cri sourd, an cri de joie folle. Il se laissa tomber à genoux, porta la main de la jeune marqiiise à ses lèvres, puis dans un souffle :

— Eh bien, oui, je vous aime ! répondit-il.

Et la main dans la main et les yeux dans les yeux, pendant un long moment ils gardèrent le silence.

— Oui, je vous aime ! reprit enfin le jeune gentilhomme, et puisque vous ne me repoussez pas, puisque vous ne vous indignez pas, je me sens le cœur plein de joie et l'âme pleine d'espérance...

Oh ! votre jeunesse a été bien amère et bien triste, mais la mienne a été bien sombre aussi...

Mais je l'oublie... je ne m'en souviens plus!... Le passé?... Qu'est-ce donc?... Estce qu'il a existé?... Non, c'est pour moi, à cette heure, comme une aube nouvelle comme une aube radieuse et splendide, qui m'éblouit et qui m'aveugle!...

— Je vous aime aussi! dit doucement Blanche dont la main pressait tendrement la main du jeune homme.

Jamais le front de Jean de Lys n'avait eu un tel rayonnement.

Jamais son cœur n'avait tressailli d'un tel orgueil.

Il se sentait des forces inconnues, [des forces inouïes et qu'il n'avait pas encore soupçonnées en lui...

Elle l'aimait !

Elle veaait de le lui dire I

Le rêve qu'il avait fait, ce rêve, le plus irréalisable de tous les rêves, s'était enfin réalisé.

Oui, c'était bien sa voix qu'il venait d'entendre!

Oui, c'était bien dans sa main tremblante la main de Blanche qu'il sentait.

Oui, elle lui avait bien dit le mot suprême, le mot divin, le mot qui reuferme et contient tout, le mot qui nous emporte jusqu'au ciel, oui, elle lui avait bien dit, elle avait bien daigné lui dire :

— Je vous aime aussi!

« Que suis- je? avait dit tout à l'heure Jean de Lys. Un pauvre petit gentilhomme bien obscur... »

Et maintenant, brusquement, soudainement, ce petit gentilhomme se sentait grandir à ses propres yeux.

Il se sentait l'égal d'un roi.

Ces trois mots : « Je vous aime I » tombés de la bouche de la jeune marquise, avaient fait ce miracle.

Et toujours agenouillé devant elle, il l'admirait, la contemplait, le front étincelant d'ivresse, l'œil plein d'enthousiasme, le cœur battant à grands coups dans la poitrine.

Oh ! comme avec joie il serait mort pour ellel

Oh ! comme il aurait donné sans une hésitation et sans regret jusqu'à la dernière goutte de son sang sur un mot qu'elle aurait dit où sur un signe qu'elle aurait faiti

Et il restait devant elle plus tremblant et plus timide qu'un enfant.

C'était elle qui le rassurait par son charmant sourire.

C'était elle à présent qui lui parlait, mais tout bas, mais dans un murmure, dans un souffle.

Bavi, on e^tasp, Ll récontait.

Les mots qu'elle lui disait, si tendres, si dou?r, lui causaient un trouble étrange, délicieux, et qu'il n'avait jamais connu; sa yoix si harmonieuse et si pénétrante lui semblait venir de loin, de haut, non de la terre, mais du ciel; son regard, qu'elle tenait fixé sur lui, le brûlait, faisait courir du feu dans ses veines...

îil ia tôtc {ierdup, il s'ou])liiiit,

C balbutiait, :

-• Oh ! parle !.., parle eucoie !... Oii! si tu savais combien je t'aime!

Mais que lui dlaalt-ello donc?

Elle hjï s.xpliquait pourquoi elle l'aimaii, comment elle l'avait aimé.

Oh ! non, elle ne lui on voulait pas d'avoir osé lui crier son amour... oh! non, elle n'était point offensée de le voir là, à ses genoux!...

Et elle lui racontait toutes ses pensées depuis l'affreux guet-apens du carrefour de Buci, depuis la terrible nuit où il était venu si providentiellement à son secours.

Elle n'avait plus songé qu'à lui, elle n'avait plus eu devant les yeux qu'une image : la sienne !

Et vingt fois, cent fois elle s'était répété son nom : Jean de Lys !

Et elle n'avait plus qu'un bonheur: l'espoir de le revoir... Et elle n'avait plus qu'un chagrin: la pensée que peut-être elle ne le retrouverait jamais !...

Et sans fausse honte, sans fausse pudeur, elle lui ouvrait tout son cœur, toute son âme.

Ou l'avait condamnée à haïr, elle n'avait jamais aimé.

C'était seulement maintenant qu'elle savait ce que c'était que l'amour...

C'était seulement depuis quelques jours qu'elle avait entrevu une autre vie et une autre destinée...

— Si je ne vous avais jamais revu, dit-eUe, je vous aurais aimé quand même... Si vous ne m'aviez pas aimé, mon cœur qui veaaitde se donner à vous ne se serait pas repris...

Elle jeune gentilhomme n'avait pas un mot, pas un geste pour l'interrompre. Un seul mot, parfois, montait à ses lèvres:

— Blanche !..o chère Blanche !.,.

El comme eUe venait de se taire, lentement elle baissa le front. Il y posa ses lèvres, la tint longtemps serrée contre son cœur, puis se relevant vivement:

— Maintenant, vous n'avez plus rien à craindre, s'écria-t-il, maintenant vous n'êtes plus seule au monde... maintenant vous avez quelqu'un pour vous défendre...

Blanche, parlez !... dites-moi votre secret... l<'aites-moi connaître votre ennemi et apprenez-moi devant qui vous tremblez !...

— Mon ennemi ? fit la jeune marquise, la voix sonore et toute tressaillante comme au sortir d"un rêve.

Son visage s'était subitement décomposé.

Toutes ses terreurs la reprenaient.

Elle jeta sur Jean de Lys un regard où il y avait quelque chose de hagard, puis avec un geste et un accent plein d'effroi :

— Vous le nommer !... vous le faire connaître I balbutia- 1- elle.

— Je vous en prie.

— Non, c'est impossible !

— Impossible !

— Oh 1 ne me demandez pas cela... no me le demandez jamais.., ,

— Jamais?

— Je ne pourrais pas vous répondre, je ne le voudrais pas !...

— Blanche I

— Encore une fois, c'est impossible I

— Pourquoi?

— Pourquoi? fit- elle vivement.

Elle le tint un instant sous son regard, puis avec une infinie tendresse :

— Parce que je vous aime 1 ajouta-t-elle.

A ces mots, Jean de Lys était devenu livide, et il se redressa comme sous le cou? d'une injure.

— Parce que vous m'aimez? répéta-t-il lentement...

— Oui, Jean... ne m'en demandez pas davantage...

— C'est-à-dire que vous trembleriez pour moi? dit le jeune homme dont le regard s'était allumé d'un éclair de colère et de fierté.

— Oui, c'est vrai, répondit la jeune marquise la voix un peu sourde.

Mais Jean de Lys venait do se mettre à rire doucement d'un petit rire ironique.

— En vérité, vous m'intriguez, fit-il, oui, vous m'intriguez beaucoup, je vous l'avoue.

Et il ajouta un peu brusquement, mais cependant en conservant toujours le même sourire :

— Il est donc bien terrible et bien redoutable cet ennemi qui vous persécute?

— Oui, bien redoutable et bien terrible, vous pouvez le croire.

— Pour une femme ! fit le jeune homme avec un nouveau rire de dédain.

— Non, pour tous, répondit vivement Blanche, pour vous aussi qui êtes pourtant hardi et brave...

Et il y avait tant de conviction dans l'accent de la jeune marquise que la surprise de Jean de Lys augmentait.

— Un homme d'épée? demanda-t-il.

— Oui.

— Par conséquent un gentilhomme?

— Oui.

— Il va à la cour ?

— Oui.

— Et vous le connaissez depuis longtemps ?...

— Depuis à peu près un an.

— Jeune, cet homme?

— Jeune.

— Et pourquoi s'acharne-t-il après vous ?

— Pourquoi ? fit Blanclie avec un faible souriro.

— Est-il indiscret de vous le demander?

— Oh ! nullement.

— Alors, pourquoi?

— Parce qu'il m'aime, répondit la jeune marquiso, Jean de Lys avait tressailli, puis pâli.

— Il vous aime ! s'écria-t-il.

— Du moins, il le dit... Et c'est parce que je le repousse, c'estparce que jel'abbhorre qu'il a juré de briser ma résistance...

— Alors l'attaque du carrefour de Buci n'était qu'une tentative d'enlèvement.

— C'est certain, répliqua la jeune marquise qui ne pouvait s'empêcher de frissonner encore au souvenir du dang^er qu'elle avait couru... D'abord, ajouta-t-elle, j'ai pensé que je venais de tomber dans une embuscade de voleurs... Mais bientôt une réflexion m'est venue qui m'a prouvé que je me trompais... Cet homme ne m'avait-il pas menacée ?

— Cet homme !

— Et n'est-il pas capable de tout !... oui, de tout, pour satisfaire son moindre caprice ou son moindre désir...

Jean de Lys souriait.

— Vous me donnez une envie folle de faire sa connaissance...

— Vous ne la ferez pas, dit vivement Blanche.

— Qui sait?...

— Non. Vous pourrez peut-être le rencontrer dans le monde, le coudoyer dans un bal ou dans une fête, lui serrer le main, mais le soupçonner, non, jamais!...

— Décidément, c'est un être bien mystérieux ! ricana le jeune gentilhomme.

— Oui, bien mystérieux, comme vous dites, fit lentement et très gravement la jeune marquise... Cet homme n'a pas un visage, il en a dix... il en a vingt... Il prend tous les masques... Mais je>ous en dis trop, je parle trop, ajouta-t-elle avec nu sourire en s'apercevant que Jean de Lys guettait ardemment toutes ses paroles comme s'il espérait qu'elle allait se trahir... Revenez me voir... revenez bientôt... J'ai tant besoin de me sentir moins seule!.,.

Et elle ajouta encore, avec une douceur infinie :

— Et quand vous êtes ià, j'oubhe tout... quand vous êtes là, je suis heureuse.

— Chère Blanche ! murmura le jeune homme le cœur plein de bonheur. Elle lui tendait la main.

Les lèvres tremblantes de Jean de Lys l'effleurèrent

Puis, dans son courage que rien ne pouvait abattre, il pensa :

— Va, quel que soit cet homme, quel que soit cet ennemi, je saurai bien t'en débarrasser.

Deux minutes après, il sautait à cheval dans la cour de Thôtel. Son cheval piaffait, impatient de repartir

Le jeune homme, instinctirement venait de lever la tête,

A demi cachée derrièr» un rideau, Blanche lui souriait encore

Ils échangèrent un dernier regard, puis Jean de Lys partit.

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