‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 65 sur 100 · LES RÉFLEXIONS DE JEAN DE LT · texte numérisé non relu

LES RÉFLEXIONS DE JEAN DE LT

D'abord le jeune gentilhomme avait pris le galop.

Mais bientôt, et sans même s'en apercevoir, il ralentit son allure.

Mille pensées l'assaillaient.

C'était d'abord le souvenir de la marquise des Tournelles]qai lui revenait

Il songeait au rôle qu'elle avait joué dans la vie de Blanche, et il ne pouvait s'empêcher de se dire :

— Une fière gueuse, une lière coquine que cette marquise!...

Et lui dont le cœur était si indulgent et si bon, lui qui n'avait jamais eu de haine pour personne, il sentait qu'il haïssait cette femme...

Il la haïssait et cependant il éprouvait un très vif désir de la voir et de la connaître.

Pourquoi ?

11 n'aurait pu le dire.

C'était malgré lui, il voulait voir en face cette nature mauvaise et perverse.

Puis le souvenir de la marquise des Touraelles s'évanouit et ce fut tout à coup la chère image de Blanche qui mit au front du jeune homme un éclair radieux.

Blanche !

Toute la vie, tout l'avenir, toutes les espérances et toutes les joies étaient maintenant pour lui contenues dans ce nom-là...

Blanche !

Il s'enivrait encore de sa merveilleuse beauté, de la douceur de son regard, du charme infini de sa voix.

Il l'enieniait encore, toute pâle, et les yeux brillants de larmes, lui raconter toutes ses souffrances, toutes ses douleurs, toutes ses tortures. •

Certes, lui-même n'était pas né sous une heureuse étoile.

Sa mère, la femme qui lui avait donné le jour, l'avait lâchement abandonné.

Sans remords et sans peur d'être maudite elle s'était débarrassée^de lui.

Un myaère planait sur son existence, un mystère qu'il ne découvrirait probablement jamais.

Mais lui, du moins, il avait eu des jours choyés. Il avait eu pour égayer et réchauffer son enfance le dévouement sans bornes, la tendresse admirable de la mère Yvonne...

Quel contraste entre cette humble paysanne,cette femme du peuple, et la fière marquise des Tournelles!

Mais combien Blanche avait été plus à plaindre 1 Son père mort, samère foudroyée, sa vie n'avait plus été qu'un long martyre, qu'un long calvaire.

Et maintenant encore, maintenant qu'elle s'appartenait et qu'elle était libre enfin,

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maintenant qiie toutes ses heures et toutes ses minutes auraient dû être un enchante* ment, elle tremblait encore ! elle souffrait encore!

Alors Jean de Lys éprouva une cruelle angoisse, un serrement de cœur terrible.

Il songeait à ce rival m^^stérieux et étrange qui menaçaitla jeune marquise I

Quel était donc cet homme?

Comment pourrait-il donc le connaître et le châtier ?

Pourquoi était-il si redoutable et si terrible ?

Pourquoi rien qu'à son souvenir Blanche devenait-elle soudain plus livide qu'une morte?,.

Le jeune gentilhomme se faisait toutes ces questions, mais ne pouvait pas y ' répondre.

Il se sentait enveloppé d'une nuit profonde.

Quand la jeune marquise aurait dû dénoncer cet homme, elle le ménageait !

Quand elle aurait dû crier son nom au lieutenant de police, elle le ^-ardait pour elle, elle le cachait!

Et Jean de Lys de plus en plus absorbé hocha lentement la tête.

Il se disait à présent que ce devait certainement être là quelque grand personnage, un de ces hommes qui par leur naissance et le rang qu'ils occupent sont au-dessus des lois.

— Le lieutenant de police! ricana ironiquement et amèrementle jeune gentilhomme ]\rais s'il le connaissait et s'il devait l'arrêter, peut-être aussi tremblerait-il devant lui?...

Et plus il y réfléchissait, plus Jean de Lys s'affermissait dans sa croyance, plus il croyait être sûr de ne pas se tromper et que l'homme si romanesquement et si singulièrement mêlé à la vie de la jeune marquise devait être quelqu'un de très puissant et de très redoutable.

Car, autrement, comment s'expliquer que Blanche lui eût caché à lui Jean de Lys, à lui son sauveur, à lui qu'elle aimait et qui devenait son défenseur et son protecteur naturel, le nom de ce personnage ?

Comment s'expliquer le silence de la jeune femme quand le lieutenant de police, après la découverte des cadavres dans le carrefour de Buci, s'était transporté à l'hôtel de Solange pour commencer son enquête et l'interroger ?

Gomment s'expliquer enfin ses tressaillements subits, ses pâleurs mortelles et ses terreurs folles ?

Jean de Lys avait brusquement baissé la tête.

Tout à l'heure, il avait été le plus heureux des hommes quand Blanche lui avait fait son doux aveu, quand elle lui avait dit: « Je vous aime aussi!... »

Oh ! toute la joie et toute la félicité du ciel tenaientv pour lui dans ces quelques mots-là...

L'aimer !... être aimé d'elle!...

Que pouvait-n demander, désirer de plus, et [toutes ses espérances, tous ses désirs ,n' étaient-ils pas réalisés en une^miûule, en une seconde ?...

Il avait été aveuglé et ébloui.

11 s'était dit, plein d'ivresse :

Une femme descendait d'uue riche litière,

— Je n'ai qu'à ouvrir les bras pour saisir le lionheur! Mais il s'était réjoui trop tôt; maintenant, il le sentait bien.

Tant qu'il n'aurait pas triomphé de cet insolent ennemi de la jeune marquise, tant qu'il ne l'aurait pas réduit à merci et mis dans l'impossibilité de nuire, quelle sécurité pouvait-il trouver dans son amour et dans son bonheur?

— Il faut que cet homme meure! se disait-il le cœur plein d'une immense colère; il faut que cet homme ne soit plus un obstacle entre elle et moi I...

Mais presque aussitôt, Jean de Lys eut un pâle sourire. Il se faisait pitié à lui-même.

— Je suis un enfant! se disait-il encore; je parle comme un enfant!... Et il avait raison.

Liv. 217. — Fayard Frères, ('(IKour

Tuer qui ?

Se défaire de qui ?

Od ne combat pas contre un ennemi invisible, insaisissable, contre une ombre 1...

Jean de Lys frémissait, serrait les poings de rage.

— Et pourtant, il me le faut ! s'écria- t-il ; oui, il me le faut !... Et U n'avait pas encore achevé qu'il haussa les épaules :

— Pauvre fou ! murmura-t-il.

En effet, il était bien fou, bien insensé.

Dans cette partie qu'il rêvait d'engager, tout lui manquait, lui échappait.

Et d'abord Blanche elle-même.

Ce n'était que par elle, et par elle seule, qu'il pouvait avoir quelque lueur et quelque indice.

Mais parlerait-elle? finirait-elle par lui faire connaître le nom de cet homme ?

Et la réponse de Jean de Lys à cette question ne se faisait pas attendre, car il ne pouvait plus, après avoir tant prié et tant supplié la jeune marqi::ise, conservera cet égard la moindre Dlusion et le moindre doute.

— Non, je ne sanrai rien'par elle, jamais rien, se disait-il, très touché, très peiné de cet obstiné silence de Blanche. Elle a peur des représailles de cet homme, et elle a peur aussi sans doute de me compromettre... Alors, comment fah"e ? comment m'y prendre?...

Comment faire ?

Est-ce qu'il le savait !

Est-ce qu'il ne voulait pas tenter l'impossible \

Car si la jeune marquise lui manquait, U avait aussi contre lui d'être un provincial, un étranger, un gentilhomme que nul ne connaissait à Paris,

Admis à la cour, reçu dans le mon le et pouvant circuler dans la foule des seigneurs et des courtisans, peut-être un mot ou une allusion eût-elle pu le mettre sur la trace de celui qu'il cherchait.

Car il se sentait assez habile pour provoquer des confidences sans avoir l'air de connaître le secret de Blanche et surtout sans la compromettre... Et il pensait :

— Ah! si le comte de Villepreux vivait encore!... S'il était là pour m'aider de son influence et de ses conseils!... La cour s'ouvrirait toute grande devant lui... la haute société l'accueillerait à bras ouverts, et alors je pourrais espérer réussir, espérer vaincre...

Et comme il venait d'évoquer le souvenir de son bienfaiteur, le jeune gentilhomme tressaiUit.

Le comte de Villepreux !

Mais n'était-il pas là encore? Mais ne pouvait-il pas encore se servir de son crédit? Mais ne lui avait-il pas, en mourant, laissé des lettres qui, sans doute, allaient lui ouvrir bien des portes ?...

Oh! il ne comptait pas sur la marquise des Tournelles... La vieille marquise se mourait, n'existerait peut-être plus demain. Et en admettant même qu'elle survécût à la crise qui avait failli l'emporter, de quel crédit pourrait jouir à la cour ou dans le monde cette femme qui ne pouvait plus tenir son rang que grâce aux libéralités de sa victime, que grâce aux libéralités de Blanche?...

Mais outre la lettre qui le recommandait à la marquise des Tournelles, le jeune homme en avait encore reçu trois autres des mains défaillantes du comte de ViUepreux. L'une de ces lettres était adressée au marquis de Sombreuse,qui avait été le compagnon d-armes du comte de Yillepeux, l'autre au duc de NoaiUes, dont l'un des p^irants était capitaine des gardes du roi, la troisième enfin au duc de Vergennes.

Ce dernier nom surtout venait de frapper Jean de Lys.

Il eut une idée qui lui parut lumineuse.

La jeune marquise de Solange n'allait-elle pas intimement chez le duc de Vergennes?

N'était-ce pas, précisément, d'une brillante fête chez lui qu'eUe revenait le soir ou eUe était tombée dans le guet-apens du carrefour de Buci?

Or, non seulement le duc de Vergennes.comme le marquis de Sombreuse et comme le duc de NoaiUes, pourrait lui ouvrir les portes de la cour et celles du grand monde, mais peut-être encore pourrait-il avoir soupçonné quelque chose du secret de Blanche.

Et maintenant le Jeune homme ne désespérait plus.

— Oh! j'aurai le mot de l'énigme ! pensa-t-il; je connaîtrai cet homme !...

Pourtant, Paris, avec toute sa foule et tous ses bruits, était déjà bien loin.

Ce n'était plus à présent, un faubourg, ni même la banUeue, mais une solitude, un

désert...

Et Jean de Lys cheminait pensif. ^

Il se rapprochait de chez lui.

Là-bas, cette petite maison, qu'on entrevoyait qu'à peine, c'était la sienne.

Tout à coup, le jeune homme se redressa. Son regard brillait d'un éclair de résolu tion et son mâle visage avait repris touie son énergie.

— Demain, s'écria-t-il, je verrai le duc de Vergennes !..•

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