LE PORTRAIT
Le duc de Vergennes, l'un des hommes les plus en ^nie des premières années du règne de Louis XV, avait été un peu pour le comte de Villepreux, ce que celui-ci devait être plus tard pour Jean de Lys.
Le comte de Villepeux, d'une famille illustre et très riche, n'avait pas eu besoin de bienfaiteur, mais en venant de sa province à Paris à l'âge de vingt ans, il avait eu besoin pour le guider d'un ami sûr et plus expérimenté que lui.
C'étaient donc au duc de Vergennes que les siens l'avaient recommandé, ou pour mieux dire, conQé.
D'ailleurs, c'était là un excellent choix, car si le duc avait la réputalion d'être un des plus beaux hommes de son temps, il en avait une autre qui valait mieux : celle d'être un capitaine hardi et un soldat intrépide.
Mais aujourd'hui qui donc aurait reconnu dans ce vieillard aux pas chancelants, au front sillonné de rides profondes et au dos voûté, le brillant seigneur d'autrefois?... Le duc de Vergennes avait soixante-quinze ans, mais ceux qui ne le connaissaient pas
lui en eussent donné largement dix de plus. Les Iiommes d'an âge mûr, et dont beaucoup avaient servi sous ses ordres, lui gardaient un profond respect et une grande admii-ation, mais les jeunes courlisans nés d'tiier, ne se gênaient guère pour en sourire, comme on sourit d'un vieux bonliomme maniaque et qui radote.
Et cependant malgré son grand âge le duc de Vergennes ne s'enterrait pas dans son hôtel et ne boudait pas le monde.
Jeune, il avait aimé ardemment et follement les plaisirs, et si près de sa fin il les aimait et les recherchait encore.
Il est vrai que les mauvaises langues prétendaient qu'il les recherchait peut-être plus souvent qu'il n'en aurait eu l'envie.
Et quand on parlait ainsi on souriait encore.
On faisait allusion à ;ia duchesse de Vergennes, jeune, jolie et coquette, dont la chronique citait les amants, et qui n'avait consenti à épouser ce vieillard que dans l'espérance d'hériter un jour de sa colossale fortune.
Quoi qu'il en soit, nul n'était plus assidu à la cour que le duc de Vergennes, et nul courtisan voulant éblouir, nul grand seigneur cousu d'or ne donnait des fêtes comparables aux siennes, des fêtes splendides et magnifiques que le roi ne dédaignait pas d'honorer parfois de sa présence et dont Paris parlait pendant huit jours.
Or, cet après-midi-là, le duc de Vergennes venait d'acho.er la sieste qu'il avait l'habitude défaire chaque jour à pareille heure, quand son valet de chambre, après avoir entr'ouvert une porte sans bruit, s'avança lentement sur la pointe du pied.
Assis ou plutôt couché sur 'une chaise longue, le vieillard lui tournait le dos, le visage du côté de la fenêtre.
Le valet de chambre s'était arrêté au milieu de la pièce et prêtait l'oreille pour se rendre compte si son maître dormait encore.
Enfin, tout bas :
— Monsieur le duc est-il réveillé ? demanda-t-il.
— C'est toi, Gratien?
— Oui, monsieur le duc.
— Je t'avais entendu venir. Eh bien, que faisais-tu là?... Pourquoi ne parlais-tu pas?... Qu'est-ce ?
— Monsieur le duc, c'est un jeune gentilhomme qui demande à vous parler...
— Un jeune gentilhomme?
— Oui, monsieur le duc.
— Tu dois le connaître ?
— Non, monsieur le duc,... je ne l'ai même jamais vu,répondit le valet de chambre.
— Tiens ! tiens ! fit le duc, voilà une étrange visite... Et comment se nomme t-il ce jeune gentilhomme?
— Le chevalier Jean de Lys.
Le vieillard chercha pendant une seconde dans sa mémoire, puis finit par dire:
— Jean de Lys?... D'où diable sort-il? Je n'ai jamais entendu parler d'un chevaUer Jean de Lys.
— Il vient de la part de M. le comte de Villepreux, ajouta le valet. Pour le coup le duc de Vergennes avait bondi.
— De la part du comte de Villepreux ! s'écria-t-il.
— Oui, monsieur le duc...
— Oh f ça, c'est aufra chose !... qu'il vienne !... qu'il vienne, Gratien I-..
Et le valet de chambre sorti, le vieux duc, qui venait de se lever assez lestement, murmura :
-■ De la part de Villepreux ! ... Oh ! pardieu, je ne veux pas le faire attendre. Et le vieillard semblait rajeunir, comme si le nom du comte qu'il s'attendait si peu entendre prononcer en ce moment, lui causait une joie profonde.
— Monsieur le chevalier Jean de Lys ! annonça le valet.
Le jeune gentilhomme, qui venait à peine de franchir le seuil, s'arrêta tout à coup un peu interdit.
Ce n'était pas la vue de ce vieillard qui lui imposait, car le duc, tournant le dos h la fenêtre, son visage restait noyé dans l'ombre et il était encore impossible au jeune homme de bien distinguer ses traits.
Mais ce qui le saisissait un peu c'étaient les objets qui garnissaient les murs du cabinet dans lequel il venait d'entrer, c'est-à-dire une collection d'armes de toutes les époques au milieu de laquelle étincelaient deux longues épées ébréchées dont le duc de Vergennes s'était servi à Denain, le jour où, non seulement il avait sauvé la vie à Villar.s, mais où il avait pris à l'ennemi les deux étendards qui étaient là et qui faisaient pendant avec les deux épécs héroïques.
Le regard un peu clignotant,le vieux duc regardait le jeune gentilhomme.
— Il me semble que je me revois à cet âge, pensa-t-il. La mine lière, le regard assuré... Je reconnais bien là "Villepreux... il me connaît... il ne m'a pas envoyé un freluquet de la cour...
En ce moment, Jean de Lys s'inclinait profondément devant le vieillard, mais à peine avait-il ouvert la bouche que, celui-ci, l'air très affable et le geste accueillant, l'interrompait.
— Monsieur le chevalier Jean de Lys ?
-• Oui, monsieur le duc.
— C'est mon ami, M. le comte de Villepreux qui vous adresse à moi ?
— Oui, monsieur le duc, répondit encore le jeuue gentilhomme la voix un peu sourde.
Le vieillard se redressa, son œil presque éteint eut une flamme, puis l'accent très grave et avec une émotion que l'on sentait profonde:
— Monsieur, dit-il, j'ai connu le comte de Villepreux lorsqu'il n'avait pas encore votre âge... C'est vous dire toute l'affection que je lui porte, toute l'affection qui nous unit.
Et tendant à Jean de Lys sa main qui ne tremblait plus:
— Soyez le bienvenu, chevalier, ajouta-t-il.
Le jeune gentilhomme venait de s'asseoir sur un signe du vieillard.
Celui-ci hochait doucement la tête, pensif.
Puis, tout bas, et comme s'il ne parlait que pour lui-même :
— Ah ! Villepreux!... Villepreux ! murmura-t-il. Comme son souvenir me rajeunit!... Oh! un rude soldat!... Une vaillante épée !...
Puis se tournant tout à coup vers Jean, il ajouta :
— Et il ne m'ovait pas ouljlié non plus... C'est une grande joie pour moi,mons)Cur le chevalier... Mais il se porte bien, n'est-ce pas ?... Parbleu!... Malgré dix blessures, à son âge j'étais encore solide comme un chêne...
La lettre da comte dans]sa main, le jeune gentilhomme courbait la tète, n'osant plus dire un mot.
La duc de Vergannes, souriant, le regardait. Puis après un silence.
— Et bien? fit il doucement.
— Monsieur le duc, répondit alors Jean de Lys qui avait pâli, je suis le messager d'une triste nouvelle...
— D'une triste nouvelle? fît le vieux duc en tressaillant.
— L'homme que j'aimais comme un père... l'homme généreux à qui je dois tout... le comte- de Villepreux n'est plus 1...
Et sans laisser au vieillard le temps de se reconnaître, le jeune gentilhomme ajouta:
— Et cette lettre, monsieur le duc, est pour vous...
La pâleur de cadavre du vieillard s'était encore accentuée.
Machiaalement il prit la lettre, puis la voix tremblante et deux larmes roulant dans ses yeux :
— Villepreax est mort;... Est-ce possible? balbutia-t-il.
Et il regardait Jean de Lys comme pourlui demander des détails. Le jeune homme comprit ce regard et en quelques mots raconta la fin de M. de V.: lépreux.
— Un. brave cœur de moins, murmura alors le vieux duc, tout saisi et très pâle encore. Mais je ne m'attendais pas à le voir partir avant moi...
Cependant il venait d'ouvrir lentement la lettre, puis debout devant la fenêtre et après en avoir parcouru les lignes d'un coup d'œil, il se mit à lire à voix haute.
Voici ce que le comte de Villepreux avait écrit au duc de Vergennes : « Monsieur le duc,
c< Dans quelques minutes, je ne serai plus.
« Je sens la mort s'approcher de moi à grands pas.
« Mais je ne veux pas que mon cœur cesse de battre avant de vous avoir dit qu'une de mes dernières pensées a été pour vous.
« Oui, monsieur le duc, le comte de Vil.epreax n'a pas oubhé ce que vous avez fait pour lui quand il était jeune. Il n'a oublié ni ^"otre affeciion, ni votre dévouement, ni vos sages et graves conseils.
«c Monsieur le duc, je tiens à vous remercier encore une fois de plus, une fois suprême de toutes les bontés dont vous m'avez honoré, et je mourrais plus tranquille si vous vouliez bien, comme j'en ai la certitude, exaucer la dernière prière que je vais vous faire.
« Depuis longtemps, vous le savez, monsieur le duc, j'étais le dernier survivant de de ma race, le dernier de ces fiers comtes de Villepreux dont plusieurs ont eu Vhonneur de partager vos dangers et votre gloire.
« Mais je laisse derrière moi un ami, un jeune ami dont le sort m'intéresse.
« C'est celui qui vous remettra cette lettre.
« Il se nomme Jean de Lys.
« Jo lui Tèffue tout ce que je possède et je voudrais encore, après ma mort, pouvoir lui être utile et bon à quelque chose... »
Le vieux duc s'était interrompu.
Il venait de se retourner lentement et regardait le jeune gentilhomme.
Celui-ci, en proie à une émotion profonde, demeurait la tête baissée et les yeux fixés devant lui.
Enfin, le vieux duc reprit tout haut :
«Jean est brave, intelligent et fort.
« Ma carrière a été brisée trop tôt ; je lui souhaite plus de chance qu'à moi, je lui souhaite le bonheur de pouvoir rendre un jour à sa patrie les services que j'aurais été fier qu'elle me dût...
« Aimez donc ce jeune homme comme vous m'avez aimé moi-même ; c'est un cœur loyal et qui s£ montrera toujours reconnaissant de ce que vous aurez fait pour lui.
« Vous aurez exaucé mon désir le plus cher.
« Adieu et merci, monsieur le duc.
« Comte de Villepreux. »
Un grand et profond silence avait suivi la lecture de cette lettre. Les yeux du vieillard venaient encore de se porter sur Jean de Lys et le regard qu'il arrêtait sur lui exprimait une sympathie de plus en plus vive. Enfin s'asseyant en face de lui et lui montrant la lettre du comte de "Villepreux.
— Vous saviez sans doute, monsieur, reprit-il, ce que contenait cette lettre?
— Je n'en connaissais pas encore les termes, monsieur le duc, répondit Jean de Lys, mais je sais seulement que M. de Villepreux a bien voulu m'accréditer auprès de vous.
— Oui, dit le duc. Le comte se sentant mourir était inquiet de votre avenir et il vous a recommandé à moi... Je m'empresse de vous dire qu'il n'a pas eu tort de penser que je vous accueillerai comme je l'ai, autrefois, accueilli lui-même.
— Merci, monsieur le duc!
— Le comte me dit que vous êtes brave, intelligent et fort.
— Le comte m'aimait beaucoup, répondit le jeune homme avec un sourire.
— Avec ces qualités-là, et quand on a un peu de chance, je veux dire quand on est servi par les événements, on peut quelquefois aller très loin.
Jean de Lys souriait.
— Oh ! il y a des exemples... des exemples éclatants, reprit vivement le vieillard. Puis souriant à son tour, il ajouta :
— Et pour ne vous en citer qu'un, voulez-vous me permettre de vous parler do moi?...
— Oh ! monsieur le duc 1
— Quand je suis arrivé à Paris je n'étais qu'un petit gentilhomme de province., comme vous, n'est-ce pas ?
— C'est vrai.
— Oh! je ne vous parle pas d'hier..,, je vous parle de longtemps... 11 y a de cela plus d'un demi-siècle, c'était sous le grand roi... Et j'avais à peu près votre âge... Quel âge avcz-vous ?
— Vingt-cinq ans, monsieur le duc.
— Vingt-cinq ans. Mol j'en avais vingt-deux. Mais bien que d'une très ancienne famille, bien que déjà duc, — mon père venait de me laisser son titre en mourant, — je n'avais, comme on dit, que la cape et l'épée...
Et le vieillard se mit à rire.
— Oh ! oui, j'étais gueux, reprit-il presque gaiem-ent, j'étais gueux comme Job, gueux au point que je n'avais pour toute richesse que mon cheval et mon épée.. . Et vous, vous ayez cet avantage sur moi, ajouta-t-il, de ne pas être un gentilhomme avec le8 coudes percés... »
— Grâce à la générosité du comte de Villepreux, répondit Jean de Lys.
— C'est possible. Mais cette chance-là, moi je ne l'avais pas eue. Et cependant j'en suis sorti tout de même... Seulement...
Le vieillard s'était interrompu, puis avec un sourire plein de bonhomie et hochant la tête :
— Seulement, reprit-il vivement, sil faut vous parler franchement, je voudrais bien encore être à ce temps-là, je voudrais bien être encore le pauvre petit duc qui n'avait pas toujours dix pistoles dans sa poche...
Le duc de Vergennes soupira, puis ajouta :
— Mais je m'oublie, je radotc.et quand je devrais vous parler de vous, je me laisse entraîner à vous raconter mon histoire... et quand une fois je me mets sur ce chapitrelà, c'est plus fort que moi, mais je ne m'arrête plus...
Puis haussant les épaules il se mit à rire,
— Il y en a qui prétendent que je suis un peu fou !... Pardieu, je finirai par croire qu'ils ont peut-être raison...
— Je vous écoutais avec plaisir, monsieur le duc, dit vivement le jeune homme. --Non, non, parlons de vous... de vous seulement... Donc, vous arrivez ici, à
Paris, complètement inconnu, complètement étranger?
— Complètement.
— Par conséquent, pas la moindre relation?
— Non, monsieur le duc.
— Personne qui puisse vous aider?... vous pousser?
— Personne.
— Le comte de Villepreux avait beaucoup d'amis, dit le duc, et des amis qui, eus, lui étaient très dévoués... Ne vous a-t-ilpas recommandé à d'autres personnes encore...
— Si, monsieur le duc.
— A qui?
— A monsieur le comte de Sombreuse...
— A Sombreuse?... En effet, Villepreux et lui s'aimaient comme deux frères... Eh bien, l'avez-vous vu?
— Le comte de Sombreuse?
— Oui.
— Pas encore, monsieur le duc.
— Il faudra le voir... Je le verrai également pour vous... Sombreuse est très bien en 'cour, très influent...
Mais il est très bien ! se dit-elle en pâlissant un peu.
— Je vous obéirai, monsieur le duc.
— Maintenant, reprit M. de Vergennes, à qui le comte vous a-t-il recommandé
encore?
— A iM. le duc de Noailles.
— A Noailles!... Bravo!... Par lui vous ferez connaissance du duc d'Ayen. A Navailles aussi, et qui est capitaine des gardes du roi... Bonne, très bonne recommandation!... Et à qui encore?
— \ Mme la marquise desTournelles, répondit Jean de L3's.
Et en prononçant ce nom-là, le jeune homme observait attentivement le vieillard pour juger de l'effet qu'il allait produire en lui. Le diïc de Vergennes s'était subitement redressé.
Liv. 218 — Fayard Frères, éditeurs.
Puis secouant la tête et faisant une grimace :
— M™* des Touniîlles?... Oh! vous pourrez la voir aussi si vous voulez... Mais, chevalier, rien à attendre d'elle, je vous en préviens.., La marquise s'est très mal conduite avec sa nièce, avec la marquise de Solange... Beaucoup lui en gardent rancune... De plus, elle est à peu près ruinée, pour ne pas dire qu'elle l'est complètement... Donc, elle est à présent comme si elle n'existait plus... elle s'enterre toute vivante... Enfin, voytz-la tout de même...
Et brusquement le vieux duc ajouta :
— Nous disons donc Sombreuse, Noailles et la marquise des Tournelles.
— Oui, monsieur le duc ?
— Et qui avez-vous à voir encore?
— Personne,
— Pas d'autres lettres?
— Non, monsieur le duc.
— Alors votre première visite a été pour moiV
— Oui, monsieur le duc, répondit le jeune homme après une courte hésitation.
Un sourire de satisfaction venait d'éclairer pendant une seconde le visage du vieillard.
— Et vous avez bien fait, dit-il. Je veux m'occuper immédiatement de vous... Ce soir même je verrai le roi...
— Le roi ?
Sans doute. Vous êtes gentilhomme, votre place est dans r-irinôe. Un nuage avait assombri le front de Jean de Lys. Gentilhomme 1... L'était-il?
Comment prouverait-il, quand il le faudrait, les titres qu'U avait à porter le nom qu'on lui avait donné!
— Donc, ce qu'il vous faut, reprit vivement le vieux duc, c'est d'abord un brevet d'officier... Et dans huit jours vous l'aurez 1
Jean de Lys, un peu pâle, gardait le silence.
— Oui, vous l'aurez! ajouta M. de Vergennes avec plus de force, et après... ma fois, après,ajouta-t-il encore, mais cette fois avec un sourire, Une dépendra plus que de vous de devenir un jour maréchal de France...
Et comme il venait de se lever, le jeune homme crut qu'il voulait le congédier. Jean de Lys se leva donc à son tour, mais d'un geste le vieillard le retint.
— Non, non, restez! dit-il.
Et lentement, la déaiarche chancelante et les mains croisées derrière le dos,Ll se mit à marcher de long en large dans le cabinet.
Il paraissait être devenu tout à coup pensif et songeur.
Il y eut alors un silence de plusieurs minutes.
Le jeune gentilhomme demeurait immobile et debout à la même place, et son regard qui, jusqu'à présent, s'était toujours porté malgré lui sur les deux étendards jadis conquis par M. de Vergennes, venait de s'arrêter maintenant sur un tableau qu'un rideau de toile verte masquait complètement, ne laissant apercevoir que les moulures d'un beau cadre doré.
— Un objet précieux... Ou peut être un portrait de famille? pensait le jeune homme. Et très intrigué, il se demandait pourquoi ce tableau restait couvert et caché.
— Je dois me tromper, se dit-il. On est fier d'un tableau de maître et l'on ne cache pas ainsi à tous les regards le portrait de quelqu'un qui vous a été cher ... Qu'est-ce donc que cette toile?... QueTecouvre donc ce rideau? ...
Et comme il venait de se retourner vers le vieux duc, il l'aperçut qui, les bras croisés, le regardait fixement et avec un intérêt profond. Puis, doucement et tendant la main vers la toile mystérieuse*
— Il me semble, dit le vieillarJ, que ce tableau attire votre attention...
— En effet, monsieur le duc.
— C'est une œuvre précieuse... une œuvre unique...
— Je m'en doutais.
— C'est un portrait.
— Le portrait de l'un des vôtres ?... le portrait de l'un de vos ancêtres ?
— Non.
— Ah!
— Et tandis que vous le regardiez, moi j'y songeais aussi..
— A ce tableau?
— J'y ai même pensé dès que vous êtes entré et au premier pas que vous avez fait
Jean de Lys n'avait pu s'empêcher d'avoir un mouvement de surprise.
— Pourquoi cela, monsieur le duc? demanda-t-il.
— Pourquoi? dit M. de Vergennes. Parce qu'il y a entre vous et l'homme que celte toile représente une ressemblance extraordinaire...
— Vraiment?
— Une ressemblnnce qui m'a frappé et qui me frappe encore...
— A ce point? fit vivement le gentilhomme.
— Oui, à ce point! répondit le vieux duc qui ne quittait plus des yeux Jean de Lys. Oh! c'est étrange!... étrange!... Tenez, voulez-vous en juger vous-même ?
Et M. de Vergennes, qui venait de se rapprocher du tableau, brusquement écarta le rideau. Le portrait apparut.
Jean de Lys resta saisi.
Le vieillard souriait.
~ Eh bien, fit-il, vous le voyez.,, qu'en pensez-vous?
— Oui, vous avez raison,fit lentement Jean de Lys, c'est étrange!...étrang& en effet!... Et malgré lui, cette toile l'attirait, le fascinait.
Il n'en pouvait détacher son regard.
Elle représentait un homme à peu près de l'âge de Jean de Lys et revêtu d'un brillant costume de cour. C'était bien le même regard énergique et ré.solu, les mêmes traits, la même expression, le même visage...
Seulement cet homme qui devait être un très grand seigneur, Jean de Lys n'en doutait pas, semblait avoir moins de distinction native et moins de finesse dana la physionomie que le jeune gentilhomme.
Quant au vieillard, il ne pouvait s'empêcher de sourire du profond étonnement de Jean.
— Si je ne savais que cet homme est mort, dit-U, si je ne l'avais vu mourir, je croi rais que c'est lui qui est en ce moment devant moi...
— Ah ! cet homme est mort?
— Oh ! il y a longtemps... en 1721...
— Etait-ce un soldat?
— Lui?... oh! non! fit avec un petit rire le duc de Vergennes...
— Un courtisan?
— Non.
— Pourtant ce costume...
— Oh! ce costume ne prouve rien, dit le vieux duc qui semblait prendre plaisir à la stupéfaction de son visiteur. Mais je vous répète — et vous le voyez vous-même — que je pourrais croire que c'est lui qui est devant moi si les morts pouvaient revenir et si je n'étais pas sûr que vous êtes le chevalier Jean de Lys.
Mais à ces mots, celui-ci avait eu un vif tressaillement.
Deux pensées venaient de lui venir.
La première, c'est qu'il n'avait pas le droit d'accepter ce titre que le duc de Vergennes lui donnait, sans lui faire connaître son passé et sa vie.
La seconde, c'est que la ressemblance qui existait entre lui et le personnage représenté par le portrait était vraiment trop singulière et trop saisissante pour qu'il n'y eût là peut-être qu'un hasard et qu'une coïncidence.
— Qui sait? se disait-il, les yeux toujours rivés sur l'étrange portrait. Cet homme est peut-être celui dont le sang court dans mes veines... Cet homme est peut-être celui dont je devrais porter le nom?...
C'était sans doute là une idée folle, mais le jeune gentilhomme avait beau faire, il avait beau s'en défendre, elle le poursuivait et s'imposait à lui.
D'ailleurs ne devait-il pas tout tenter pour tâcher d'éclairer le mystère dont sa vie était entourée ? Pouvait-il, même quand Une les cherchait pas, négligerles occasions qui s'offraient à lui de se connaître?
Aussi répondit-il vivement, un peu pâle, mais la voix ferme:
— Je ne suis pas le chevalier Jean de Lys.
Cette fois ce fut le duc de Vergennes qui tressaillit.
— Comment? fit-il la voix sourde et les sourcils légèrement froncés, vous ne vous appelez pas Jean de Lys ?
Et alors Jean lui raconta rapidement son histoire, ou du moins tout ce qu'il savait de son histoire.
Il lui raconta comment il avait été confié à la mère Yvonne qui n'avait plus jamais reparue, comment ce nom de Jean de Lys qu'il avait toujours porté lui avait été donné par cette étrangère, et enfin après avoir fait connaître au duc son existence chez la vieille Bretonne et lui avou* dit par quel hasard il avait été mis en présence du comte de Villepreux,il ne lui cacha pas la pensée qu'il venait d'avoir que l'homme du portrait, ce personnage qui avait avec lui une si étonnante ressemblance, était peut-être celui qu'il cherchait, c'est-à-dire son père.
A ces dernières paroles du jeune homme, le duc de Vergennes avait eu un sourire étrange.
Puis vivement :
— Non, non, détrompez-vous, dit-il en souriant. Si vous saviez quel est cet homme si je vous disais son nom, vous frémiriez do la pensée que vous venez d'avoir
Puis éclatant de rire, le vieillard ajouta :
— Ce bon seig^rieur... ce courtisan que vous voyez-là, c'est Cartouche!
— Cartouche! s'écria Jean devenu tout blême.
— ;^Oui, Cartouche qu'on a roué en place de Grève, reprit le duc qui riait toujours; oui, Cartouche le chef de bandes ; oui, Cartouche le roi des voleurs!...
C'était en effet, le portrait de Cartouche, l'unique portrait qui, peut-être, eût été fait du célèbre bandit.
Comment le duc de "Vergennes avait-il cette toile en sa possession? On ne l'avait jamais su. Peut-être n'était-ce que le hasard qui l'avait fait tomber dans ses mains. Quoi qu'il en soit, il n'avait jamais voulu s'en défaire et il y tenait beaucoup, comme un amateur tient au chef-d'œuvre d'un maître et comme on tient à une chose dont la rareté double le prix.
Lentement il laissa retomber le rideau et le tableau disparut.
Quant à Jean de Lys, il frémissait en effet maintenant de l'horrible pensée qu'il avait pu avoir.
Lui, le fils de ce misérable I
Lui, le fils de cet assassin et de ce voleur!
Lui, le fils de Cartouche !
— Eh bien, qu'en pensez- vous? fit le vieux duc qui souriait toujours. ~ J'étais fou ! répondit Jean, très pâle encore.
— Pardieu!... Vous exalter ainsi sur une simple ressemblance!.. Puis, plus grave et la main largement ouverte :
— Un enfant perdu, un enfant abandonné est de droit gentilhomme! reprit le vieillard. Touchez-là, monsieur le chevalier.
IMais brusquement il s'interrompit.
Un bruit venait de se faire au dehors.
Le duc, malgré ses pas chancelants, courut à la fenôtra
Il se pencha quelques secondes, puis se retourna.
Sa figure rayonnait.
— Approchez!... approchez ! dit-il.
Jean de Lys était déjà près de lui.
— Et regardez ! ajouta le vieillard.
Devant la porte de l'hôtel, dont les deux lourds battants venaient de s'ouvrir, une femme descendait d'une riche litière.
— La duchesse de Vergennes ! fit le vieux duc avec orgueil. Puis vivement et gaiement, il ajouta :
— Tenez, voilà votre meilleur, votre plus sûr protecteur! .. Si la duchesse veut se charger de vous, votre avenir est fait!... Je vais lui pai-ler... Attendez-moi...
Et quelques minutes après, le vieillard reparaissait, puis, poussant Jean de Lys dans un couloir qui aboutissait aux appartements de la duchesse .
— M"" de Vergennes vous attend, dit-il. Allez, jeune homme, et tâchez de plaire... Il s'agit de votre fortune.