‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 67 sur 100 · LA DUCHESSE DE YERGE^;^ES · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE YERGE^;^ES

La duchesse de Vergennes.qui avait plutôt l'air d'être la petite-fille du duc que sa femme, n'avait pas encore trente ans.

Grande et mince, eUe avait le front orgueilleux, le regard très lier, le teint mat et les cheveux d'un noir éclatant.

Très coquette, elle avait soif d'hommages, et quand elle voulait se donner la peine de plaire, rien n'était plus doux que son regard ni plus séduisant que son sourire.

Les femmes la jalousaient, les hommes la désiraient, son mari la craignait.

rès influente et toute-puissante à la cour, elle y faisait un peu la pluie et le beau temps.

Le roi, dont pourtant elle n'avait pas été la maîtresse, ne savait rien lui refuser.

Il semblerait donc que la jeune duchesse dût être très heureuse, car enfin ayant, avec la jeunesse, la fortune et la beauté, que pouvait- elle désirer encore? Que pouvait elle désirer de plus ?

Hélas 1 la duchesse n'avait jamais aimé, et c'était là son ennui, son chagrin, sa souffrance.

Elle aurait voulu connaître les orages et les tempêtes de l'amour, ses joies et ses voluptés divines, et elle les avait toujours ignorés, elle les ignorait encore.

Pourquoi ?

Son cœur était-il donc trop indifférent? son âme trop froide?

Non, certes. Mais parmi les hommes qu'elle avait rencontrés, aucun n'avait répondu à son rêve, aucun n'avait réalisé son idéal.

Et c'était ce regret-là qui mettait parfois au front de la jeune duchesse une ombre de tristesse qu'on ne s'expliquait pas.

— . Madame, lui avait dit M, de Vergennes en se présentant chez elle, je viens vous demander si vous voulez recevoir un jeune gentilhomme qui m'a été très chaleureusement recommandé.

L'air pensif, la duchesse demeurait étendue dans un fauteuil et jouait machinalement avec un magnifique éventail que le hasard avait fait tomber sous sa main.

Elle resta un long moment silencieuse, comme si elle n'avait pas entendu, puis enfin elle se décida à lever lentement la tête.

— De quel ami voulez-vous me parler, monsieur le duc ? demanda-t elle.

— D'un de mes meilleurs et de mes plus anciens amis... du comte de Villepreux,qui vient de mourir.

~ Ah I

— Vous le connaissiez, n'est-ce pas ?

— Certes I

— Un noble cœur 1

— Et quel est ce jeune gentilhomme que le comte vous envoie '?...

— C'est le chevalier Jean de Lys.

La duchesse de Vergennes avait eu soudain un vif tressaillement.

— Le chevalier Jean de Lys ! se dit-elle.

Et, chose étrange, au nom du jeune homme elle était devenue subitement très rouge et ses yeux.toujours très brillants, avaient pris un éclat plus extraordinaire encore,

— Le chevalier, répondit le duc, est un jeune gentilhomme qui ne connaît personne à Paris et qui serait infiniment heureux si vous vouUez bien consentir à mettre à son service un peu de votre influence...

La duchesse avait eu un sourire plein de co(iuetterie.

— Oh ! mon influence !... Ne railUez pas, je vous en prie ! fit-elle.

— Je ne raille pas, madame, elle est très grande, très réelle...

— Moins que la vôtre, duc.

— C'est vous maintenant qui raillez, dit le vieillard qui sourit à son tour. Et vivement, il ajouta :

— Ainsi, c'est entendu, madame ? Mon protégé peut venir ?

— Puisque vous insistez tant ! répondit la duchesse. Mais que veut-il ? que désireil, ce jeune chevalier ?

— Mais, madame, que peut désirer, que peut vouloir un jeune gentilhomme de vingt-cinq ans courageux et brave ?

— Un brevet d'officier, sans doulc î

— Oui, madame,

— Deux mots de vous, monsieur le duc, auraient suffi pour qu'il l'obtînt....^

— Je le crois.

— Et bien ?

— Mais vous, madame, vous n'aurez qu'un mut à dire...

— Flatteur !

— Et c'est toujours un mot de moins que moi, ajouta le vieillard en souriant. 11 fit quelques pas vers la porte, puis, brusquement, se retourna.

— Ah I j'oubliais ! fit-il.

— Quoi donc ?

— Ce jeune homme est un peu timide...

— Vraiment ?

— Il me fait cet effet... Donc, je vous en prie, ne l'effarouchez pas trop. Et il sortit.

A peine était-il dehors que la jeune duchesse se trouvait déjà debout.

— Jean de Lys ! murmura-t-eUe plusieurs fois, Jean de Lys !... Certes, voilà qui est étrange et singulier !... Jean de Lys ici, Jean de Lys à l'hôtel de Vergennes quand précisément je songeais à lui...

Et comme elle venait d'entendre un bruit léger du côté de la porte, vivement elle se retourna.

Jean de Lys la saluait.

— Mais il est très bien ! se dit-elle en pâlissant un peu, très bien !... très bien 1... De son côté, Jean de Lys, en apercevant IVP" de Vergennes n'avait pu réprimer

un mouvement de surprise.

En effet, le jeune homme s'attendait à voir une grande dame froide, imposante et sévère, une duchesse dont les manières de cour allaient le glacerimmédiatement, et il se trouvait en face d'une jeune femme à l'accueil plein d'abandon et au sourire charmant.

— Elle est très belle I pensa-t-il à son tour, presque aussi belle que Blanche I Cette pensée du jeune homme n'échappa point à M"»^ de Vergennes, car l'admiration

qu'il éprouvait pour sa grande beauté se lisait clairement dans ses yeux Aussi un éclair de joie, presque de triomphe, brilla-t-il dans le regard de la

duchesse.

D'un geste gracieux, elle venait de l'inviter à s'asseoir.

— Monsieur le chevalier, dit-elle sur son ton le plus aimable, je ne vous dirai pas quo vous êtes le bienvenu à l'hôtel de Vergennes, mais je dirai mieux, vous y étiez ic désiré.

— Le désiré, madame? balbutia Jean dont la surprise venait d'augmenter encore-

— Je veux dire, monsieur, que j'avais le plus grand, le plus vif désir de vous connaître.

Ce langage si net et si franc intimidait et embarrassait de plus en plus le jeune gentilhomme.

— Qu'est-ce que cela signiQe? se demandait-il. Mais la jeune duchesse se hâta d'ajouter :

- Car, maintenant, monsieur, on ne parle que de vous à la cour...

— A la cour! s'écria Jean qui croyait rêver.

— Cela vous étonne, raonsieuj le chevalier?

— En effet, madame, répondit-il, cela me surprend beaucoup, car non seulementjc ne compte aucun ami dans les antichambresduroi, mais encore iln'yapas trois semaines ou un mois, tout au plus, que j'étais bien loin de Paris où je n'étais jamais venu..,

— Aussi, monsieur, ne vous connaît-on que... de nom du moins et neparle-t-on de vous que depuis très peu de temps, dit la duchesse qui, renversée dans une attitude pleine d'abandon, jouait doucement de l'éventail. On ne vous connaît que depuis le jour où l'une de mes meilleures et de mes plus intimes amies, la marquise de Solange, a eu la bonne fortune de vous rencontrer à temps sur son chemin...

Jean de Lys avait souri.

— Et c'est pourquoi, madame, toute la cour s'occupe de moi?

— Oui, monsieur.

-- Il n'y a vraiment pas de quoi...

— Tout le monde admire avec raison le courage et le sang-froid|dont vous avez fait preuve en cette circonstance...

— On a peut-être l'admiration trop facile, dit un peu sèchement le jeune gentilhomme à qui ces éloges paraissaient exagérés.

— Non, monsieur, répliqua vivement M"" de Vergennes, on ne fait que vous

174ît

-' — Pardon, sirel fit la duchesse.

rendre justice, et M"'« la marquise de Solange est la première à reconnaître les grands dangers que vous avez courus...

— Mme la marquise de Solange? lit Jean dont la voix s'était légèrement altérée.

— Je sors de chez elle.

— Àh 1

— Il n'y a que quelques minutes... Je rentre... Et j'aurais voulu que vous pussiez l'entendre I Elle ne tarissait pas d'éloges sur votre bravoure...

Jean de Lys était devenu un peu pâle, pâle d'émotion et de joie.

La duchesse qui. en prononçant ces dernières paroles, tenait le jeune homme sous son regard, s'était très bien aperçue de ce qui se passait en lui.

Liv. 219. — Fayard Frères, éditeurs.

Elle eut alors un léger froncement des sourcils, un léger soupir, mais Jean n'en put rien voir, et toujours très aimable et très souriante, elle ajouta : " — Cette pauvre Blanche ! . .. cette pauvre petite marquise tomber ainsi tout à coup au milieu d'une bande de brigands !... Quelle belle peur elle a dû avoir 1...

— Et cela se conçoit...

— Ohl certainement, monsieur!...

— Mais c'est cette peur-là, madame, qui est la cause que AP' de Solange s'exagère la reconnaissance qu'elle mci doit...

Mais la duchesse secosait la tête.

— Non, monsieur, dit-elle vivement et ^vec l'accent de la conviction la plus profonde, la marquise de Solange n'exagère pas... Oh! si au lieu d'arriver de la province ou de l'étranger, vous aviez habité Paris déjà pendant trois mois, oui, trois mois seulement, vous me comprendiez... Paris, monsieur,est maintenant un véritable coupe-gorge,non pas seulement à deux heures du matin,'non pas seule mentà l'heure où M™" de Solange a été attaquée, mais dès que le soir tombe, dès que la nuit vient.. Alors toutes ses rues, tous ses carrefours, toutes ses ruelles, pour peu qu'elles soient uu peu isolées et désertes, sont pleines de pièges, pleines d'embûches et depérils...Et combien de bandes avons-nous à redouter, combien se ruent sur nous, la police elle même,la police qui fait semblant de tout savoir ne le sait pas...

— Vous m'effrayez, madame, dit en souriant Jean de Lys.

Mais la duchesse de Vergennes venait de l'interrompre par un geste d'effroi...

— Ne riez pas ! fit-elle gravement ; ce que je vous dis est vrai, est exact... Eh bien pour comble de malheur, ajouta-t-elle. M""* de Solange était tombée au milieu de la plus dangereuse et de la plus redoutable de toutes ces bandes.. .

— Comment le sait-on, madame ? dit Jean de Lys qui maintenant épiait et guettait ,tous les mots de M"" de Vergennes dans l'espoir de découvrir le secret que Blanche lui cachait avec tant de terreur .

— Comment on le sait ?

— Oui, madame.

— Vous allez le comprendre.

La duchesse fit une pause, puis dit:

— La police ne s"est-eUe pas transportée dans le carrefour de Buci?

— Ah! c'est juste.

— N'a-t-elle pas enlevé les cadavres des gens de M""" de Solange...

— En effet.

— Enfin n'a-t-elle pas trouvé à côté du valet de pied et du cocher de la marquise quatre autres cadavres ?....

- Quatre cadavres ?

— Oui, les cadavres des bandits f£ue vous avez tués* Jean de Lys venait de se mettre à rire.

— - J'en ai tué quatre? dit-il.

— Oui, monsieur, quatre...

— Ma foi.lje Rf. me rappelais plus du nombre...

GA.RTOUGHE 1747

Et il ajouta, toujours gaiement:

— Mais je ne m'en repens pas!

— Et dans ces bandits, reprit M-»* do Vergennes, le lieutenant ,de police que j'oi interrogé et qui m'a appris votre nom...

— Ah ! c'est lui ?... c'est le lieutenant de police?

— Oui, monsieur. Dès que j'ai connu l'affaire j'ai voulu tout savoir... Je sais si curieuse I... Le lieutenant de police et ses agents ont parfaitement reconnu ces hommes pour appartenir à la hande dont je viens de vous parler, c'est-à-dire à une bande qui depuis plus âe deux ans terrifie tout Paris... J

— Je vous crois, madame, dit le jeune homme, mais cependant jene vous cacherai pas qu'une chose m'intrigue...

— Quelle chose, monsieur le chevalier?

— Le lieutenant de police a ramassé ces bandits dans le carrefour de Buci... Très bien 1... iMais comment a-t-il pu reconnaître ces hommes pour appartenir à cette bande plutôt qu'à une autre... Il les avait donc déjà vus ?... Il avait donc leur signalement?..

— Il avait mieux que cela, monsieur?

— Mieux que cela ?

— Sur quatre de ces malfaiteurs, trois avaient déjà ramé sur les galères du roi... Ils s'étaient évadés, on les retrouvait, voilà tout.

— Ah! maintenant je comprends...

— Et les galères auxquelles ils avaient réussi à se soustraire et qui auraient dû leur donner à réfléchir...

— En etfet.

— 'Jie les avaient pourtant guère corrigés comme vous voyez. .î

— L'habitude, le besoin du crime, dit le jeune gentilhomme.

— Car ils s étaient I affiliés depuis à l'association de brigands qui e:t, comme je viens de vous le dire, celle qu'avec raison on redoute et craint le plus...

— Nombreuse, cette bande

— On n'en sait rien. Mais c'est probable.

— A-t-on sur elle quelques indices, quelques donné-""

— On sait seulement que c'est la bande la mieux organisée et |la mieuT disciplinée qui ait existé depuis longtemps répondit M"* S de Vergennes...' Ainsi, ajouta-t-elle. vous avez certainement entendu parler d'un bandit]célèbre, du fameux Cartouche?...

Brusquement .e front de Jean de Lj's s'était ^assombri.

Pourquoi ?

Il n'aurait su le dire.

Mais il était gêné, disons mieux, humilié d'entendre évoquer le nom du roi des voleurs, depuis qu'il avait pn constater quelle étranse et extraordinaire ressemblance il existait entre lui si C6 grand criminel.

— Eh Dien, monsieur, reprit vivement ^a duchesse, les bandes, les chques de Cartouche ne manquaient cependan.^ pas d'audace. Elles se souciaient à peu près de la police comme si elle n'existait pas, et non seulement elles vous arrêtaient et vous dépouillaient en plein jour, mais encore elles soutenaient très fréquemment contre les agents et les soldats du roi de véritables batailles...

Mais aujourd'hui, monsieur, chose très singulière à dire, on en est arrivé à regretter presque Cartouche, et lui-même, si le bourreau ne lui avait pas rompu les os, pâlirait de fureur en se voyant ainsi dépassé...

— Vraiment?

— Oui, monsieur, la bande dont quelgues-uus des acolytes se sont rués sur la marquise de Solange a vingt fois plus d'audace, vingt fois plus de témérité, vingt jOis plus d'adresse et d'habileté que les cliques de Cartouche...

— Comment la nomme-t-on ?

— Cette bande?

— Oui, madame la duchesse.

~ On l'appelle du nom de son chef.

— Et le nom de son chef, c'est?...

— Le Capitaine de Minuit.

Le jeune gentilhomme n'avait pu s'empêcher de sourire.

Mais M"" de Vergennes, devenue subitement très sérieuse, l'arrêta d'un geste.

— Oh I ne souriez pas, s'écria-t-eUe. Je vous jure que le Capitaine de Minuit fait trembler, mais ne fait pas sourire. Les plus braves et les plus résolus pâlissent quand ils entendent son nom...

— Excusez-moi, m.adame, j'arrive de l'étranger, dit doucement Jean do Lys avec un nouveau sourire qui n'était pas sans ironie.

Puis aussitôt il ajouta:

— Dans tous les cas, ce farouche et terrible capitaine porte un nom bien bizarre et bien romanesque, vous en conviendrez...

— C'est le nom qu'on lui a donné faute de pouvoir l'appeler du vrai, de celui qui lui appartient...

— Et c'est bien celui, du reste, qui lui convient, dit Jean:. Mais qui est-ce que c'est que cet homme-là ?

— On n'en sait [rien.

— On ne l'a donc jamais vu ?

— Je l'ai peut-être vu hier, répondit lentement M™*.de Vergennes, je le verrai peu'être aujourd'hui. ..et, s'il y a bal à |la [cour demain, peut-être aurai-je l'honneur de danser avec lui...

Le jeune gentilhomme demeurait stupéfait.

— Ah ! madame la duchesse 1 s'écrla-t-il avecuu geste d'incrédulité.

— Je ne mens pas.

— Vous me pardonnerez, mais je vous avoue que j'ai quelque peine à vous croire.

— Eh bien, écoutez ! fit vivement M"" |de Vergennes. Je veux vous convaincre, je veux vous citer un fait, deux faits, même, qui vous prouveront que cet homme, que ce bandit se glisse partout.

— Mais à la cour 1

-- Oui, à la cour I... et dans le plus grand monde !... et jusque chez moil

— Jusque chez vous !

— Oui, monsieur le chevalier.

— Alors, c'est donc un grand seigneur ?

— Peut-être !... Mais il serait trop pénible de faire une pareille supposition, dit la duchesse avec un sourire, et je préfère croire qu'il a dans sa bande des hommes assez adroits et assez intelligents pour forcer toutes les portes.

— Je vous écoute, madame, dit le jeune homme qui restait toujours très incrédule. Alors il y [eut un court silence, puis, baissant la voix comme si elle avait peur

d'être entendue:

— Une nuit — il y a à peu près un an de cela, car c'était presque à pareille époque — il y avait grande fête ici, grand bal à l'hôtel de Vergennes.

« On était aux derniers jours du carnaval et ce bal était un bal masqué.

« Nos salons étaient encombrés et c'était un coup d'œil vraiment éblouissant, vraiment féerique...

« Je vous avoue, monsieur le chevalier, que je m'amusais beaucoup.

« Tout à coup, et comme je me glissais à travers la foule au bras de mon danseur, je sentis que quelqu'un, en me frôlant, venait de me glisser un papier dans la main.

« Je me retournai vivement.

« Des groupes joyeux, des groupes de masques bruyants circulaient autour de moi.

« J'eus beau regarder, chercher, il m'aurait été impossible de soupçonner personne...

« Mais j'étais très froissée, presque indignée.

« Je pensais — ne m'accusez pas de fatuité —je pensais que ce mystérieux billet devait contenir une déclaration d'amour et je m'étonnais qu'un homme osât avoir avec moi, duchesse de Vergennes, le même sans-gêne et le même sans-façon qu'avec la femme d'un procureur ou d'un marchand !

Dès que je pus être seule une minute, c'est-à-dire quelques instants après, je m'empressai de déplier cet étrange papier. »

Laîduchesse do Vergennes eut un sourire, fit nne pause, puis ajouta :

— Voulez-vous que je vous dise ce qu'il contenait ?

— Que contenait-il, madame ?

— Ce n'était pas une déclaration d'amour.

— Qu'était-ce donci?

— C'étaient ces quelques '.ignesjque|j6 sais par cœur et;que je puis vous réciter sans me tromper d'un mot]:

« Madame la duchesse,

« Je vous'sais bonne et charitablejet je voudrais vous fournir l'occasion de rendre, cette nuit, an service à l'un de vos amis.

« M. xe marquis de Navailles a une très mauvaise habitude, c'est de porter toujours beaucoup trop d'argent sur lui.

« Prévenez-le donc qu'il fera bien de prendre ses précautions en rentrant à son hôtel.

* La police est si mal faite et il y a tant de voleurs dans Paris I »

— Et c'était tout ? dit le jeune gentilhomme.

— Oui, c'était tout.

— Et, naturellemeiit,pas de signature?

— i\on, pas de signature.

— Ensuite, madame la duchesse?

— Ensuite, comme en ce moment-là, comme encore maintenant, d'ailleurs, il ne se passait, en effet, guère de nuit sans que des bandes de malfaiteurs lissent parler d'elles je crus d'abord à une plaisanterie de mauvais goût,

« —C'est quelqa'un qui veut mystifier et effrayer le marquis de Navailles,pensai-je.

«Et j'étais sur le point de déchirer cet étrange billet lorsque, tout à coup, un scrupule, un remords de conscience me prit.

« — Est-ce qu'on sait?., j'aurais peut-être tort, me dis-je.

«Et j'appelai un de mes valets et lui donnai l'ordre de chercher et de m'amenersurle champ le marquis de Navailles.

'•< Quelques minutes après celui-ci accourait.

« C'est un jeune gentilhomme à peu près de votre âge, monsieur le chevalier,et très brave, très courageux aussi.

'< — Vous me faitesil'honneur de me demander, duchesse ? dit-il.

« — Oi:i, marquis, répondis-je. Est-il ,vrai que vous ayez cette nuit beaucoup d'argent sur vous ?

« Il se mit à sourire.

« — Sin^lière question! fit- il. ^

-'. — Elle est singulière, j'en conviens, mais répondez.

« — Eh bien, oui, duchesse, c'est vrai. J'ai beaucoup d'argent sur moi comme jen ai toujours.

« — Une grosse somme ?

« — Une grosse somme !

'.< — Eh bien, marquis, lisez!

« Et je lui tendis le billet.

« -— Qu'est-ce que c'est, duchesso?

« — Vous le verrez. Lisez.

'X II lut, puis il éclata de rire.

« — Ah ! çà, c'est une gageure, n'est-ce pas ? s'écxi M-:î.

<< ^ Pas le moins du monde.

<- — Qu'est-ce que cela signifie ? ,

« — Je n'en sais pas plus que vous '

« — Qui vous a remis ce billet ?

« — Je l'ignore.

« — Duchesse , vous vous moquez de moi J

« — Sur l'honneur !

« Et je lui racontai l'aventure.

« Il se mit à rire de plus belle.

« — Décidément,dit-i],rbôtBi de Vergennes n'est pas sûr... Vous devez recevoir chez vous des chefs de bandes... et, qui sait? peut-être le plus terrible de tous, le fameux Capitaine de Minuit ! « Et le billet à la main il se mit à couru" le bal, racontant à tout ie monde cette singulière histoire.

\RT0UCI1E 175i

« Dsux heures après le marquis de Navailles quittait Tliôtel de Vergennes. « Il vint rjrendre congé de moi et me dit gaiement : « — Au rsvoir, duchesse !.. Je vais me faire voler !...

« Et il le fut, en effet, comme il venait de le dire et comme on le lui avait prédit, et non seulement volé, mais encore laissé pour mort sur le pavé. » M°** deVergeniies venait de se taire.

Il y eut un silence.

Ce fut Jean de Lys qui reprit la parole.

— Et vous dites, madame la duchesse, qu'il s'est passé d'autres faits de ce genre ?..

— Oui, plusieurs.

— C'est incroyable !

— Mais je ne veux plus que vous en citer encore un...

- Où, cette fois, la scène se passait-elle ?... Etait-ce encore à l'hôtel de Vergennes ?.. .

— Non, cette fois, c'était à la cour.

— A la cour!..,

— Au jeu du roi.

— Vous m'intéressez, madame, dit Jean de Lys qui, très sincèrement, trouvait toul cela fort étrange.

— Ce soir-là, dit la duchesse, on trouva sur un as la même prophétie écrite pour le baron de Rochelerre...

- Et écrite de la même main?..

— Oui, de la même main, c'est certain.

— Et celte nouvelle prophétie s"est réalisée également?

— Comme s'était réalisée la première... M. de Rocheterre a été dévalisé comme l'avait été le marquis de Navailles...

— Je commence à croire à l'existence du Capitaine de iMinuitl dit Jean de Lys en riant.

Mais M"*^ de Vergennes, elle, ne riait pas. Elle restait très grave.

— Oh! vous pouvez y croire, répondit-elle, et si vous voulez que je vous dise tout^i ma pensée...

— iti vous en prie, madame la duchesse...

— Eh bien, je ne serais. pas étonnée si vous faisiez sa connaissance.

— Sa connaissance?

Oui, avant peu.

— Moi!

— Oui, vout, mo;]&ieurle chevalierl

Et comme il attachait sur elle un regard plein de surprise, elle ajouta :

— Je vois que vous ne me compi'encz pas.

— C'est-à-dire, madame la duchesse, répondit vivement Jean de Lys, que je ne vous comprenais pas, en effet, tout d'abord, mais que je vous comprends parfaitement nia'nteiant.

M"""^ de Vergennes eut un sourire, puis un hochement de tête.

— J'en doute, lit elle.

— Si, madame.

— Eh bien, voyons, que comprenez-vous ?

— Je comprends que je puis m'attarder un jour ou l'autre, regagner tard mon logis et tomber à mon tour dans cette bande...

De nouveau la duchesse secouait la tête.

— Non, dit-elle. Je voyais bien que vous n'aviez pas comprise.

— Ah:

— Eh oui!... Les autres tombent par hasard et par accident dans les bandes du Capitaine de Minuit... Ces bandes se trouvent une nuit sur leur passage et les rançonnent... Mais vous, monsieur le chevalier, c'est autre chose...

— Autre chose?

— Oui, c'est bien différent.

— Alors, madame la duchesse, vous avez raison et je vous avoue que je ne comprends plus.

— Vous, on vous guettera 1

J can de Lys eut un sourire plein d'insouciance.

— On vous espionnera.

— On se donnera tant de peine?

— Croyez-moi. Ne riez pas. On vous espionne et l'on vous guette peut-être déjà.

— En vérité, madame, dit gaiement le jeune hom me, vous me feriez presque peur...

— Non, je ne veux pas vous faire peur, répondit la duchesse d'un air toujours très sérieux, et le voudrais-je que je sais bien que je n'y réussirais pas... iMais, c'est un bon conseil que je vous donne... Méfiez-vous... prenez garde, chevalier !...

— Me méfier?., prendre garde?

— Oui!

— Qu'ai-je à craindre de plus qu'un autre... de plus que le premier passant venu ?

— Tout !

— Tout?.. Ma surprise est extrême... Il faudrait donc que ce redoutable Capitaine de Minuit m'en voulût personnellement... N'est-ce pas, si je ne me Irompe, ce que vous entendiez dire, madame la duchesse?

— Oui, c'est cela même.

— Mais je n'ai pas l'honneur de le connaître et je suppose bien qu'il me connaît pas pas davantage...

— C'ôst une erreur.

— Il me connaît?

— 11 vous connaît !... Et il a à se venger de vous...

— De moi?... Pourquoi?

— Uéfléchissez. N'êtes- vous pas l'homme du carrefour de Buci ?

— Oui.

— N'étes-vous pas celui qui a arraché la marquise de Solange aux hommes de sa buide?

— Eh bien ?

— Eh bien, comme sa police — car il a aussi sa police, il n'en faut pas douter — est

iHiHJliifMiiHiiliiiiiiiSHii'IIHlIllillillîlItlfô

C'était son brevet d'officier.

très bien faite bien mieux faite et bien plus intelligente quecelle du rni, il sait déjà qui vous êtes, comment vous vous appelez et comment il vous trouvera...

— Oh ! je ne me cacherai pas! dit (ièrement Jean de Lys.

— Oh ! je le sais bien, dit vivement M'''^ de Vergennes, à qui l'air énergique et résolu du jeune homme parut plaire beaucoup. Ce serait une lâcheté et vous en êtes in:apable. Mais il n'en est pas moins vrai, ajouta-t-elle, qu'en venant au secours de M'"'' de Solange vous avez enlevé probablement au capitaine de Minuit une proie précieuse, une proie depuis longtemps désirée et convoitée, et que non seulement il ne vous le pardonnera pas, mais encore vous le fera payer cher...

Dans les dernières paroles de la duchesse, un mot surtout avait vivement frappé le jeune gentilhomme.

Liv. 220.

Fayard Frères, éditeurs»

Ce mot l'avait à la fois fait bondir et blêmir de colère.

— Qu'entendez-vous donc, madame la duchesse, demanda-t-il la voii un peu sourde, par ces mots-là : une proie précieuse... une proie depuis longtemps désirée et convoitée?

— J'allais vous l'expliquer, monsieur le chevalier,répliqua M°' de Vergennes et vous verrez que le capitaine de Minuit est un personnage plus étrange encore que vous pouviez le supposer.

Quand c'est un homme qui tombe par malheur pour lui dans une de ses embuscades ou au milieu d'une de ses bandes, on le dépouille sans merci, sans pitié, et s'il fait mine de vouloir résister et se défendre, s'il compte sur son courage et sursonépée pour se tirer de ce guei-apens, comme toute lutte est folle, toute résistance insensée, on le tue, et le lendemain le lieutenant de police trouve un cadavre de plus sur le pavé de Paris.

« Cartouche, qu on maudissait encore il y a quelques années, est aujourd'hui presque regretté.

« Cartouche faisait parfois le généreux et montrait des velléités de clémence.

« Il disait bien aussi : «La bourse ou la vie!...» mais quandil avait la bourse, D s'en contentait généralement et vous laissait la vie sauve.

« Mais le fameux bandit dont jQ vous parle en ce moment, mais le fameux capitaine do Minuit n'a pas de ces délicatesses là.

« n procède autrement.

« H est implacable.

« 1 semble que cet homme, que ce monstre plutôt ait on ne sait quel horrible plaisir à verser le sang de ses victimes.

« Mais en revanche, et comme il faut rendre justice à tout le monde, je dois dire qu'il se montre presque toujours plus humain avec les femmes...

— Avec les femmes... Cest d'un gentilhomme, cela 1 fit ironiquement Jean de Lys.

— Attendez! interrompit vivement la duchesse. Je ne vous ai pas tout dit. Avec les femmes qui sont ni plus balles...

— Ahl

— Ni plus jeunes...

— C'est une chance pour celles-là, dit le jeune homme avec un sourire.

— Mais avec les autres, reprit M™" de Veigennes, avec celles qui sont jeunes et jolies, avec celles, par exemple, qui ressemblent à M°» la marquise de Solange, les choses se passent autrement.

— Comment se passent-elles donc ?

— Elles doivent lui payer leur rançon... et Leur rançon, c'est leur honneur 1

— Le misérable 1 s'écria Jean de Lys dont l'œil étincela.

— Ainsi, il n'est pas L-are, continua la duchesse, que le capitaine 'de Minuit, qui paraît avoir bon goût, s'éprenne vivement pour une femme jeune, séduisante et belle.

Jean de Lys, qui sonseait en ce moiîient au secret que lui cachait Blanche, écoutait plus attentivement encore M™' de Vergennes.

— Que cette femme soit une grande dame ou une boargeoise, peu lui importe !... Toutes les femmes, pour lui, sont égales devantla beau'.é. Or, que fait-il ?

Jean (''coulait toujours.

— Il s'informe et se tient au courant des habitudes de cette femme... Dès ce jour, la malheureuse, sans le savoir, sans pouvoir s'en douter, a l'œil de cette homme sur eUe. Il l'épie, il la guette, il est, pour ainsi dire, derrière elle comme son ombre.

« Puis un beau jour et quelquefois une belle nuit, enfin quand le nv ment lui paraît propice pour assouvir sa passion, il se jette sur cette femme et l'emporte malgré ses pleurs, ses cris et ses prières...

— Oui, vous aviez raison de le dire tout à l'heure, madame, dit Jean de Lys la voix basse et dont le visage était devenu d'une pâleur effrayante, ce n'est pas là un homme, c'est un monstre.

— Eh bien, reprit vivement le duchesse, rien ne me sortira de l'idée que M™" Solange se trouvait dans ce cas-là et courait ce grand danger...

— Vous croyez.

— Pour moi, c'est sûr, c'est certain... J'ai bien essayé d'interroger Blanche et je sais bien qu'elle a nié très vivement. « Le capitaine de Minuit 1... J'étais folle I... Une simple rencontre avec les premiers bandits, avec les premiers voleurs venus, et pas autre chose... » Je l'ai laissé dire, j'ai même fini par avoir l'air de la croire, mais elle ne m'a pas convaincue...

— Alors, selon vous, madame, ce brigand connaîtrait M"" de Solange...

— C'est mon opinion.

— Vous pensez qu'il l'aura aperçue, entrevue, et qu'il se sera épris d'elle comme il s'est épris de beaucoup d'autres ?

-- Oui, je le pense.

— Et qu'il l'aura attendue, guettée?

— Je le pense encore.

— Et bien, madame, votre pensée coïncide avec la mienne.

— Comment, monsieur le chevalier?

— Oh 1 sans doute, dit vivement Jean de Lys, l'autre nuit, quand le hasard, un hasard que je bénis, m'a amené dans le carrefour de Buci, je ne connaissais pas le capitaine de Minuit et je ne pouvais supposer dans quel but il agissait...

Mais, voici. Comme, un moment avant l'attentat, j'avais pu passer au petit trot de mon cheval et tomber dans le carrefour au milieu des bandits sans que ceux-ci daignassent s'occuper de moi, je n'avais pu m'empêcher de me dire que cela était assurément bien singulier et bien extraordinaire.

« C'est un piège, me dis-je. Ces hommes doivent être là pour quelqu'un qu'ils attendent. » Et c'est alors qu'en prévision de ce qui allait se passer à mon tourj'atten-' dis. ..Vous voyez qu'en effet le capitaine de Minuit, ou du moins quelques misérables de sa bande, devaient attendre là que AI™* de Solange passât.

— C'est évident, dit la duchesse. Voilà à quel terrible ennemi vous avez arraché la marquise. Donc, vous étonnerez-vous encore maintenant que cette aventure ait fait beaucoup de bruit?... Vous étonnerez-vous encore qu'on s'occupe beaucoup du chevalier Jean de Lys, de ce gentilhomme que personne ne connaît, dont on n'avait même jamais entendu parler et qui vient de jouer un si bon tour au capitaine de Minuit?...

Et très vivement, la duchesse ajouta avec un sourire:

— Mais il y a deux façons de s'occuper des gens. On peut s'en occuper par curiosité

ou par intérêt. Moi, monsieur le chevalier, qui tout à l'heure, au moment même où M. de Vergennes est venu m'annoncer votre visite, me rappelais l'aventure de M™' de Solange et admirais votre courage, je ne veux plus m'occuper de vous que pour l'intérêt que je vous porte.

— Je vous remercie, madame la duchesse, dit le jeune gentilhomme qui s'inclina.

— Du reste, monsieur, vous n'avez pas que ce titre-là à ma sympathie, et je ne vois pas seulement en vous le défenseur de Blanche, mais aussi l'ami du comte de Villepreux et, par conséquent, l'ami de mon mari,le duc de Vergennes.

Et plus aimable et plus gracieuse que jamais, la duchesse ajouta :

— Mon influence, monsieur le chevalier, cette grande influence à laquelle veut bien croire le duc vous est donc dès à présent acquise...

— Encore une fois, merci, madame, dit Jean de Lys avec un accent pénétré. ~ Mais cependant j'y mets une condition...

— Quelle qu'elle soit j'y souscris d'avance.

— C'est que vous ne me traiterez plus en étrangère, mais en amie...

— Oh ! madame la duchesse..."

— C'est-à-dire que vous me permettrez de vous donner quelquefois {quelques con. lôeils et quelques avis...

— Et je serai, madame, très heureux de les écouter et de les suivre...

— Causons donc. Si je me rappelle bien ce que m'a dit M. de Vergennes, votre ambition est d'être soldat ?

— Je porte une épée et je serais très fier de la mettre au service de mon pays et du roi...

— Je vous aurai un brevet d'officier! dit la duchesse.

Un éclair de joie avait brillé dans l'œil du jeune homme.

— Et je vous l'aurai demain 1 ajouta-t-elle.

— Demain !

— Et c'est par le roi... oui, c'est par Sa Majesté Elle-même que je vous l'obtiendrai...

Par le roi !

Jean de Lys eut un éblouisse ment.

Il regarda la duchesse de Vergennes et il se demanda s'il n'avait pas en face de lui une fée bienfaisante et belle, capable de réaliser tous les rêves et d'accomplir tous les miracles.

— Demain vous viendrez à Versailleg, reprit la duchesse qui n'avait pu s'empêcher de sourire delà profonie surprise du jeune homme.

— A Versailles!

— Avec le duc de Vergennes. Je vais m'entendre avec lui. Venez donc à l'hôtel à la même heure qu'aujourd'hui.

— Oui, madame,

— Mais c'est moi qui vous présenterai à Sa Majesté...

Pour le coup, Jean de Lys recula, plus saisi, plus ébloui encore. Que veHait-il d'entendre f Etait -il fou?

Lui, pauvre petit gentilhomme "sans nom, lui, pauvre potit gentilhomme obscur, présenté au roi de France !

Etait-ce possible !

Est-ce que jamais il avait espéré cela !

Et lui si brave, lui un lion, lui qui eût affronté mille dangers et mille morts sans un frisson, il tremblait maintenant et il avait peur à la seule pensée que, le lendemain, dans les galeries de Versailles et fous les yeux des courtisans braqués sur lui, il verrait le roi, oui, le roi s'avancer à sa rencontre !.,.

La duchesse qui ne le quittait pas des yeux continuait à sourire.

— Et maintenant, reprit-elle, quelques questions, monsieur le chevalier?

— Je suis à vos ordres, madame la duchesse.

— Je vous avais bien prévenue qu'il faudrait me traiter en amie...

— Vous me comblez de vos bontés, madame.

— Etes-vous riche ? demanda franchement la duchesse.

— PersoneUement, non, madame... Je suis, au contraire, forfpauvre, trèspau^Te... Mais depuis la mort du comte de Villepreux j'ai hérité de sa fortune...

— Une grande fortune ?

— Une fortune assez modeste pour un grand seigneur comme lui, mais plus que su [lisante pour un petit gentilhomme comme moi...

— Quel qu'en soit le chiffre, elle doit vous permettre de tenir votre rang.

— Oh I largement.

— Il ne faudra pas y manquer.

— Je vous obéirai, madame.

— Où logez- vous?

Alors Jean raconta que ne connaissant pas Paris, il s'était logé un peu au hasard.

— C'est là-bas, ajouta-t-il, à l'une des extrémités de Paris...

— Dans un faubourg ?

— Plutôt dans la campagne.

l[me ^Q Vergennes montra ses belles dents blanches, ses dents semblables à des perles dans un petit sourire d'amicale raillerie.

— Et la m.aison ?

— Une vieille maison, madame.

— Est-ce possible !

— Une ruine plutôt qu'une maison.

Et riant d'un bon rire plein d'insouciance et de jeunesse, Jean de Lys ajouta :

— Le roi est mieux logé... Mon toit n'a plus de tuiles, mes murs ont des lézardes, et quand le vent souffle un peu fort je suis secoué et ballotté là-dedans comme je le serais dans un vaisseau en pleine mer...

C'était maintenant la duchesse qui riait de bon cœur. Puis redevenant tout à coup sérieuse.

— Il faudra quitter ce taudis, dit-elle.

— Bien, madame.

— Et venir habiter dans le quartier de vos amis...

— De mes amis|,?

— Oui, près des jeunes gentilshommes que je vous feraJ connaître, dit M"*» de Vergennes. A présent, encore une question?

-- Je vous écoute, madame.

-- Mais je crois que celle-ci est bien superflue.,.

— Dites, madame la duchesse.

— Vous n'avez pas de laquais? pas de valût?

— Non, madame.

— Il faudra en avoir un.

— Oui, madame

— Je vous le procurerai moi-même: Un garçon qui ne soit pas trop bête, qui ait des muscles solides et qui vous soit dévoué...

Le jeune gentilhomme était vraiment touché de tant de sollicitude. Il voulut balbutier encore un remerciement, mais M™' de Vergennes qui venait de se lever, l'interrompit d'un geste, puis, lui tendant la main:

— A demain, chevalier! dit-elle avec un sourire à faire damner un saint. Et n'oubliez pas que je vous présente au roi I

Jean de Lys porta la main de la duchesse à ses lè\Tes, puis sortit.

Celle-ci écouta décroître le bruit de ses pas et demeura toute songeuse, toute pensive.

Il lui semblait qu'elle veaait enlin de trouver son idéal, et que ce petit gentilhomme inconnu allait tenir une grande place dans son cœur.

Elle eut d'abord un involontaire mouvement de joie, puis, soudain, elle pâlit.

Une angoisse lui serrait le cœur.

Elle était déjà jalouse 1

Elle se disait que Jean rencontrerait sur ses pas bien des séductions et qu'elle aurait bien des rivales...

Mais, tout à coup, elle sourit, la tête haute, pleine d'orgueil.

Une magnifique glace de Venise venait de lui renvoyer son image.

— Je suis assez belle pour qu'il n'aime que moi !... je suis assez belle pour vaincre s écria fièrement la duchesse.

xvm

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