‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 68 sur 100 · A LA COUR · texte numérisé non relu

A LA COUR

Jean de Lys sortit de l'hôtel de Vergennes comme un homme qui marche dans un rêve.

Aussi eut-il beau faire, il lui fût impossibk de fermer l'œil de la nuit.

Ces mots : Le roi !... Versailles I le grisaient, l'éblouissaient.

Parfois, il lui semblait que sa vieille masure se remplissait de mille clartés et qu'il n'était plus seul, mais qu'une grande foule était ià, une grande foule dont il entendait les chuchotements et les murmures.

Parfois aussi une radieuse vision lui apparaissait. Blanclie ?

Non.

La duchesse !... la belle, la fière duchesse de Vergennes ! Et il s'en voulait de trop s'y arrêter, de trop la contempler... Mais Blanche pourtant finissait par l'emporter et par vaincre. Il évoquait son souvenir pour se défendre contre le trouble que lui causait la grande beauté de la duchesse, et il se disait, sûr de lui, sûr de son cœur :

— Quand on aime Blanche, ou seulement quand on la connaît, pourrait-on penser encore à une autre femme!...

A l'heure convenue, il coiu-ut à l'hôtel de Vergennes et s'il avait le front un peu plus pâle que d'habitude, ce n'était point des fatigues de l'insomnie, mais c'était d'émotion. Le vieux duc l'attendait.

Dès qu'il fut annoncé :

— En route I en route, chevalier ! cria-t-il.

Et moins de cinq minutes après un magnifique carrosse les emportait à Versailles

— Je suis très content de l'idée que j'ai eue de vous adresser à la duchesse, dit M. de Vergennes. Grâce à elle, vous aurez votre brevet d'officier» dans les vingt-i^uatre heures...

Puis, souriant, il ajouta:

— Elle est déjà partie... elle est déjà partie... elle est déjà à Versailles...

— Ah! madame la duchesse...

— Madame la duchesse s'occupe déjà de vous... elle cabale, elle intrigue.... Et riant tout à fait, U ajouta encore :

— Oh ! le roi n'a qu'à bien se tenir!... elle veut ce brevet, et elle l'aurai...

Et le vieillard, pendant que la voiture continuait à filer grand train sur la route de Paris à Versailles, se mit à parler de la duchesse avec beaucoup de bonhomie et d'abandon.

M""» de Vergennes était une excellente femme, toujours dévouée et prête à rendre service.

Mais jamais il n'avait vu personne lui plaire aussi promptement et aussi complètement que Jean de Lys.

Décidément, il fallait que le jeune homme l'eût ensorcelée, caria veOle, et le matin avant son départ, eUe n'avait fait que parler de lui.

— Ah ! vous avez de la chance que je ne sois pas jaloux, dit gaiement le \ieillard. Puis, insensiblement, il se laisse entraîner aux confidences.

Il avait été veuf déjà deux fois et la duchesse était sa troisième femme.

Mais comme il y avait entre elle et lui une si grande difi'érence d'âge, il n'avait jamais pu voir en elle autre chose qu'une enfant, qu'une grande fille qui gérerait sa maison.

A mon âge, disait M. de Vergennes, on est un peu las; on s'isolerait volontiers du

monde et l'on s'habituerait peut-être à vivre seul... Mais la duchesse aime les plaisirs,

le bruit du monde et l'éclat des fêtes. C'est pour elle que j'existe encore et c'est grâce

à elle qu'on ne m'a pas oubUé... Elle m'a rendu ma jeunesse... elle a prolongé ma vie

de courtisan...

Puis, sans transition, il revint à Jean de Lys et se mit à lui donner des conseils comme, la veille, la duchesse lui en avait donné.

Il allait voir le roi. Sa Majesté Louis XV, mais il ne fallait pas qu'il s'intimidât ou qu'il parût gauche,

— Le roi, dit le vieillard, est une nature égoïste, sèche et même dure... Il s'ennuie royalement, il passe son temps à bâiller royalement... Vous ne l'avez jamais vu?

— Non, monsieur le duc, je n'ai jamais eu cet honneur.

— Eh bien, ; je vous préviens pour que vous sachiez à quoi vous en tenir. Il n'a pas l'air imposant et majestueux du grand roi, de Louis XIV, mais son regard froid et son air glacial vous troubleront peut-être...

Mais ne vous troublez pas, morbleu ! ne perdez pas la tête... Tâchez, au contraire d'avoir de la présence d'esprit et de la répartie et vous lui plairez peut-être...

— Oh ! je ne suis pas si timide, dit par amour-propre le jeune gentilhomme qui ne disait pas bien sincèrement ce qu'il éprouvait à ce moment.

— A la bonne heure !

— Mais cependant, ajouta vivement Jean, je ne puis m'empêcher de penser que je n'ai aucun titre à la faveur que je sollicite...

— Ne vous ai-je pas déjà dit que vous étiez de droit gentilliomme ? fit le vieux duc la voix ferme. Or, ce n'est ni une faveur ni un privilège que vous réclamez en demandant à servir le roi...

« Et puis, ajouta-t-il avec un sourire plein d'une douce malice, si vous aviez besoin d'autres titres, vous pourriez vous en rapporter absolument à M™" la duchesse de Vergennes... Elle aurait fait un excellent diplomate... elle est très .fine, très habile et elle saurait bien vous en trouver.

Mais Jean de Lys, depuis un moment ne prêtait plus qu'une attention très distraite aux paroles du vieillard.

Le palais royal venait de sut gir, le [palais où, dans quelques moments, il allait pour la première fois, se trouver en présence du roi.

Brusquement le [carrosse s'arrêta.

Le duc dejVergennes, malgré son grand âge, avait déjà mis lestement pied à terre

— Eh bien ? fit-il en^s'apercevant que le jeune gentilhomme ne bougeait pas. Celui-ci eut alors le tressaillement d'un homme qui se réveille en sursaut.

— Venez! dit le vieillard.

Jean de Lys le suivit.

Comment ? ;

Il ne le sut jamais bien clairement, car les premières minutes de son arrivée au château ne lui laissèrent que l'impression d'un songe.

avait gravi lentement, son bras passé sous celui de M. de Vergennes — c'est le duc qui l'avait voulu — un large et superbe escalier de marbre blanc.

Dans cet escalier c'était un va-et-vient presque constant de brillants et élégants gentilshommes et de belles dames...

Puis, soudain, Jean de Lys avait reculé, ébloui.

Il venait d'entrer avec le vieux duc de Vergennes, que tous saluaient très respectueusement au passage, dans le grande Galerie des Fêtes, tout étincelante de dorures,

— Jo serai sans pitié, dit le marqiùs de Morfer.

avec de hautes colonnes de marbre superbes et des glaces immenses qui agrandissaient à l'infini celte galerie déjà si vaste. Et c'étaient les mille mouvements, les mille chuchotements de tout un peuple de

courtisans.

Le jeune homme, d'abord très saisi, avait fini par vaincre sa timidité.

Toujours au bras du duc do Vergennes, il se glissait lentement à travers les groupes ; mais, tout à coup, il se sentit pâlir.

On ne parlait plus, on ne chuchotait plus, ou du moins on parlait beaucoup plus bas encore et on chuchotait d'une voix beaucoup pUis sourde.

Et tous les yeux venaient de se fixer sur lui.

t. IV. ^21. — Fayard Frères, éditeurs.

M. de Vergennes s'en aperçut.

Il se mit à sourire,

— Oh ! restez calme, dit -il, ne vous troublez pas... C'est toujours ainsi que cela se passe la première fois que l'on entre ici... On veut savoir d'où l'on vient, qui l'on est... Les femmes surtout... Tenez, n'ayez par peur... Regardez-les à votre tour... Vous n'y perdrez rien, d'ailleurs, car il y en a, ma foi, de fort jolies... Eh bien, toutes vous dévisagent, toutes se penchent sous l'éventail pour parler de vous...

Et il ajouta, riant de nouveau :

— Vous pourrez vous flatter, mon cher chevalier, d'avoir eu un très joli succès, et si je ne craignais de passer à vos yeux pour un vieux fat, je vous dirais qu'il me rappelle le mien, le jour de ma première entrée à la cour...

Puis regardant autour de lui, le vieillard reprit :

— Mais je ne vois pas la duchesse... Elle est, sams doute, très occupée de vous...

Et brusquement, comme il venait encore de se retourner et de fouiller du regard les groupes qui les entouraient, il eut un vif sursaut.

— Ah ! tiens, s'écria-t-il, Sombreuse !

— Le comte de Sombreuse ? dit Jean.

— Oui, celui à qui le comte de Villepreux vous avait recommandé et que vous dévie voir... Et comme il est précisément en compagnie dn duc de Noailles, ça tombe à merville... Venez, venez, chevalier, je vais avoir le plaisir de vous présenter à eux.

En effet le comte de Sombreuse et le duc de Noailles, immobiles au milieu de la la galerie, causaient à quelques pas d'eux.

Le comte avait tout à fait l'air d'un grand seigneur, sans avoir la morgue insolente et hautaine des courtisans, et, comme le comte de Villepreux dont il avait été le compagnon d'armes et l'un des meilleurs amis, le meilleur et le plus intime peut-être, il avait le regard très franc et le visage très sympathique.

Le duc de i\o ailles était un peu plus âgé que le comte de Sombreuse, mais sil avait un port de tête plus fler et le regard peut-être plus dur, c'était, au fond, un homme très accueillant ei de manières très affables.

Et de même que tout à l'heure le vieux duc s'était écrié : « Tiens, Sombreuse ! » celui-ci en le voyant s'approcher s'écria: « Tiens, de Vergennes! »

Le vieillard venait de tendre une main à chacun de ses deux amis.

Puis le comte de Sombreuse dit vivement :

— Et bien, duc, quelles nouvelles ?

— Il y a disette de nouvelles aujourd'hui, ajouta le duc de Noailles.

— Comment va le Roi? demanda M. de Vergennes.

— 11 paraît que Sa Majesté est très gaie ce matin, répondit le comte de Sombreuse.

— Cela le change, dit le vieillard. Mais sil n'y a pas d'autres nouvelles, messieurs, ajouta-t-il, moi j'en sais une,.,

— Ah! bah! s'écrièrent ensemble M. de Sombreuse et M. de Noaiilcs. Puis celui-ci reprit :

— Bonne ou mauvaise, votre nouvelle, duc?

— Mauvaise !

— Tant pis!

— Très triste.

— De quoi ou de qui s'agit-il ? dit le comte de Sombreuse.

— Il s'agit de l'un des nôtres, répliqua le vieux duc, il s'agit de ce pauvre de Villepreux...

— Pourquoi dites- vous « ce pauvre»? fit vivement M. de Noailles.

— 11 lui est donc orrivé malheur? ajouta le comte de Sombreuse.

— Jl est mort!

— Mort!

Et les deux gentilshommes eurent à la fois le même tressaillement.

— En êtes -vous sûr? reprit le duc de Noailles. Votre triste nouvelle pourrait peut-être aussi, être heureusement une fausse nouvelle.

— Ce n'est pas une fausse nouvelle. J'en suis très sûr. Il n'y a pas la moindre illusion à se faire, dit le duc de Vergennes.

— Mais par qui avez-vous appris cela? demande le comte de Sombreuse.

— Par lui.

— Par Villepreux ! s'écria M. de Noailles qui regarda le vieillard avec effarement.

— Oui, messieurs, par lui-même.

Le comte de Sombreuse avait souri.

— Je crois, duc, dit-O, que c'est une lugubre plaisanterie que vous nous faites. Mais je ne vous en veux pas, mordieu!... mon cher Villepreux!... Je vous pardonnerais tout pour qu'il vive...

— Messieurs, je vous répète que le comte n'est plus... J'ai reçu, hier, une lettre qu'il m'a écrite in extremis.

— Une lettre ?

— Une lettre que monsieur m'a remise.

Puis, se tournant vers Jean, il le présenta d'un geste .

— Monsieurle chevalier Jean de Lys.

Les deux gentilshommes s'inclinèrent.

— M. le comte de Sombreuse... M. le duc de NoaDles, ajouta le vieux duc en désignant cette fois ses deux amis.

Et presque aussitôt:

— Dans cette lettre, Villepreux m'annonçait sa mort qu'il sentait venir, dit M. de Vergennes. De plus, comme il a vécu ses dernières années dans une étroite affection avec le chevalier, il me le recommandait, comme [il vous le recommande aussi dans deux autres lettres dont ce jeune gentilhomme est porteur.

— Les voici 1 dit Jean de Lys qui, à tout hasard, n'avait pas oublié d'apporter les lettres qu'il devait présenter au comte de Sombreuse et au duc de Noailles,

Chacun des deux'gentilshommes parcourut d'un coup d'œil rapide la lettre qui le concernait, puis la main largement ouverte et l'accent très sincère:

— Monsieur le cliovalier, dit gravement le comte do Sombreuse, M. de Villepreux a eu raison de vous adresser à moi... et partir de ce jour, je vous prie de me compter au nombre de vos amis...

— Et faites-moi aussi cet honneur, ajouta vivement le duc de Noailles qui venait à son tour de tendre la main à Jean de Lys.

Mais celui-ci était à présent profondément étonné.

Non seulement tous les courtisans continuaient à le dévisager avec la plus extrême curiosité, mais encore ils venaient d'en entendre plusieurs se dire son nom presque h voix haute.

Et comme le duc de Vergennes et lui venaient de quitter le comte de Sombreuse et M. de Noailles, il fit part au vieillard de sa surprise.

— Ces gens-là vous connaissent, fit le duc de Vergennes avec un sourire. Oh! n'en soyez pas aussi étonné... Ici on ne garde guère l'incognito plus de quelques minutes. Tout à l'heure, quand nous causions avec le comte et le duc, quelqu'un nous aura frôlés au moment où je prononçais votre nom... Voilà tout le mystère.

Mais non, ce n'était pas encore pour Jean de Lys tout le mystère.

Autre chose maintenant l'intriguait au plus haut point.

Le vieux duc venait de se séparer de lui et de s'avancer à la rencontre de quelques amis, et comme le jeune homme, qui était demeuré seul au milieu de la galerie, marchait lentement et à petits pas, parmi tous les gens qui le regardaient,|un personnage venait brusquement d'attirer son attention.

C'était, adossé contre une colonne et se tenant un peu à l'écart, un jeune seigneur à peu près de l'âge de Jean de Lys.

Quel était cet homme ?

Naturellement, le chevalier n'aurait pu le dire.

Mais, chose curieuse, chose étrange, dès le premier regard il avait ressenti pour lui une antipathie instinctive et profonde.

Le teint légèrement bistré, l'œil noir et ardent, le front large, la lèvre un peu railleuse et l'air sombre, cet^homme était vêtu d'un riche costume de velours noir relevé de nœuds de satin couleur de feu.

Son regard ne quittait pas Jean de Lys. Il s'attachait même sur lui et le suivait dans tous ses gestes et dans tous ses mouvements avec une persistance singulière, et ce n'était pas seulement une expression de [curiosité qu'on y lisait, mais encore quelque chose qui ressemblait à du défi, à de la colère et à de la haine.

Jean de Lys avait le sang vif et déjà plusieurs fois cette attention trop prolongée lui avait fait froncer les sourcils .

— Que me veut donc cet homme? s'était-il dit. On [croirait qu'il voit 'en moi un ennemi...

Et il allait se rapprocher du duc de Vergennes et l'interrogerlsur ce mystérieux personnage, lorsque, tout à coup, un grand silence se fit dans la galerie. Une voix claire et vibrante venait d'annoncer :

— Le Roi!...

Et le jeune gentilhomme, qui venait de se sentir pâlir, Icontinuait à demeurer immobile de saisissement, quand i,oudain une main légère s'appuya'sur son épaule.

Il se retourna.

C'était la duchesse de Vergennes, mais elle ;était]encore plus [belle que la veille, si belle qu'aucune beauté ne pouvait résister>t nir devant la sienne.

— J'ai vu les ministres... Sa Majesté est prévenue... Suivez-moi ! dit-elle rapidement et à voix très basse.

Pendant ce temps la grande porte de la galerie s'était ouverte à deux battants et Louis XV était apparu.

Le comte de Sombreuse l'avait dit avec raison: Sa Majesté était très gaie ce matin-là, aussi gaie du moins que pouvait l'être une Majesté dont le fond du [caractère était l'ennui, la lassitude et le détachement de tout.

C'était donc avec un sourire aux lèvres que très lentement et à petits pas le roi s'avançait.

Tous les fronts s'abaissaient, toutes les échines se courbaient.

Bien que très ému, Jean de Lys avait conservé encore assez do sang-froid pour souffrir de cette platitude des courtisans.

Car ce n'était plus de la déférence, c'était delà servitude et de l'avilissement.

Louis XV saluait doucement à droite et à gauche. Son regard s'arrêtait peu sur les hommes, dont beaucoup cependant faisaient des bassesses pour être remarqués, mais cherchait surtout les femmes, et les plus jeunes, les plus jolies.

Celles qu'il daignait distinguer rougissaient de plaisir. Elles s'inclinaient, si c'était possible, plus profondément encore^ Mais si humble que fût leur attitude, leur regard restait provocant. Elles semblaient dire : « Sire, osez !,.. Sire, je suis votre sujette obéissante et soumise !... »

Rien de cette scène n'échappait à Jean de Lys.

Il voyait des hommes, tous grands seigneurs, tous ducs, comtes ou marquis, et qui pores, maris ou frères de ces grandes dames qui semblaient s'offrir, avaient au front un éclair d'orgueil quand dans le regard du roi s'allumait une flamme de volupté.

Soudain tous les courtisans tressaillirent.

11 se passait quelque chose d'inattendu.

Devant le roi, la duchesse de Vergennes venait de surgir,

Il y eut quelques secondes d'attente ,quelques secondes pendant lesquelles tous se regardèrent.

Louis XV s'était arrêté nei.

11 n'eut pas, comme cela lui arrivait souvent, de mouvement dliumeur.

Son sourire, au contraire, parut devenir plus cordial et plus sympathique.

— Pardon, Sire ! dit bravement la duchesse qui lui barrait le chemin.

— Madamela duchesse de Vergennes?

— Oui, Sire.

— Et toujours jolie?

— Et toujours soUiciteuse, Sire.

Le roi avait ri, tous les courtisans rirent. Mais les hommes jetaient à la duchesse des coups d'œil très durs et toutes les femmes, devenues pâles, avaient les lèvres pincées.

— Eh bien, qu'est-ce, duchesse? que désirez-vous? reprit Louis XV dont Taccent semblait un encouragement.

— Sire, il ne s'agit pas de moi.

— C'est dommage! lit galamment le roi.

— Merci,'lSire !.. Je m'en souviendrai à l'occasion, répondit la duchesse avec un sourire.

— Et de qui donc s'agit-il ?

— Sire, iJ s'agit d'an jeune gentilhomme dont tout l'orgueil et toute la joie seraient de servir Votre Majesté...

— Du chevalier Jean de Lys?

A ce nom, que le roi avait prononcé à voix haute, il y eut une sorte de houle parmi les courtisans qui, de nouveau, se regardèrent.

Le personnage mystérieux lui-même avait tressailli et un sourire étrange crispa ses lèvres.

— Oui, Sire, répondit M™® de Vergennes, il s'agit, en effet, du chevalier Jean de Lys.

Et, brusquement, démasquant Jean qui était resté derrière, elle ajouta :

— Et le voici, Sire!

Très pâle, tout saisi, le jeune gentilhomme demeurait profondément incliné. Le roi le considéra pendant quelques Instants, puis avec un sourire:

— Je crois, en effet, monsieur, que vous serez brillant et brave officier, dit-il

— Sire... balbutia le pauvre garçon le cœur plein de joie. Mais le roi lui avait déjà coupé la parole.

— M™' la duchesse de Vergennes a chaleureusement plaidé votre cause auprès du ministre de la guerre, reprit-il, et le ministre l'a plaidée à son tour non moins chaleureusement auprès de moi... Mais c'est vous qui l'avez gagnée, monsieur. Quand un jeune gentilhomme fait si courageusement la guerre à nos bandits, nous pouvons espérer qu'il la fera bien à nos ennemis... Vous aurez votre brevet demain, monsieur.

Et le roi passa.

La grande galerie maintenant était presque vide et le duc de Vergennes lui-même avait disparu.

La duchesse se tourna vers Jean :

— Vous avez fait bien des jaloux, dit-elle. Le roi a rarement un accueil aussi charmant.,,

— Et c'est à vous que je le dois, madame, c'est à vous que je devrai mon avenir, répondit vivement le jeune gentilhomme. Soyez bien convaincue que je ne suis pas un ingrat et que je nel'oubUerai jamais...

Les joues de M"" de Vergennes s'étaient légèrement colorées et un éclair de joie passa dans ses yeux.

— Vous êtes un enfant... vous exagérez, répondit -elle en essayant de sourire, mais avec un accent où l'on sentait une grande émotion.

EUe avait pris son bras, et ils avaient fait quelques pas.

— Mais que regardez-vous donc? que cherchez-vous donc? fit-elle tout à coup et très vivement.

Jean de Lys cherchait le personnage mystérieux. Mais celui-ci n'était plus là.

— Je cherche, en effet, quelqu'un, répondit le jeune gentilhomme.

— Ah ! fit sourdement la duchesse qui craignait qu'il ne se fut laissé déjà fasciner par une beauté de la cour.

— Je cherche un homme que je voudrais bien revoir...

— Qui? ■

— Puis- je le nommer?... Il est un inconnu pour moi comme je suis ou plutôt comme j'étais, il n'y a qu'un moment, un inconnu pour lui...

— Et pourquoi le cherchez- vous?

~ Parce qu'il m'intrigue.

— Dépeignez-le moi.

— C'est un gentilhomme de vingt-cinq à vingt-six ans, au visage sombre, au regard étrange...

— Son costume ?

-- De velours noir avec des rubans couleur de feu.

— C'est le marquis de Morfer? s'écria la duchesse.

— Le marquis de Morfer?

— Oui. Un garçon très étrange, en effet. Ah 1 il vous a frappé aussi ?

— Il me regardait avec une persistance dont j'avais envie de lui demander raison.

— Non ! non ! pas de folie! dit vivement et avec autorité M°* de Vergennes. Je vous défends de provoquer .M. de Morfer ..

— Pourtant...

— Oui, il a des allures bizarres, des allures singulières, mais il faut le connaître... comme il faudra quevoub connaissiez les autres maintenant que vous êtes de la cour.

Puiss'asseyant et faisant asseoir à côié d'elle Jean de Lys, la duchesse ajouta :

— Tenez, Je vais vous raconter son histoire, ou plutôt ce que je sais de son histoire.

l'iiistoir?: du marquis de MoePEa

Nous avons dit que la Galerie des Fêtes s'étaient rapidement vidée après le départ du roi.

Maintenant elle était complètement déserte.

Seuls, deux gentilhommes de la maison royale placés là en^ sentinelle, s'y promenaient lentement et sans bruit aux aeux exireimces.

La duchesse eut un sourire.

— Je suis bien certaine, dit-elle, que personne ne viendra nous déranger ici maintenant... Nous pouvons donc causer tout à notre aise et je vais vous apprendre ce que que j'ai entendu raconter moi-même sur le/compte du marquis de Morfer.

Mais il est bien entendu, ajouta la duchesse, que je ne suis en ce moment qu'un écho...

— Oui, madame, j'ai compris.

— Que je ne fais que répéter ce que l'on se chuchote à voix basse...

— Oui, madame.

--Et qu'il me serait impossible de vous fournir la moindre 'Ipreuve des faits que je vais vous raconter...

— Mais alors, madame, dit vivement Jean de Lys, ce n'est plus l'histoire du marquis de Morfer que je vais entendre, c'est sa légende...

— Sa légende ou son histoire, voici ce que l'on raconte, dit M™® de Vergennes.

La Galerie des Fêtes était toujours déserte. Pourtant la duchesse parut vouloir s'assurer qu'ils étaient bien seuls et que personne ne pouvait l'entendre. Elle jeta donc un furtif coup d'œil autour d'elle, puis baissant la voix, elle commença ainsi :

« Nous sommes aujourd'hui en 1745, eh bien, le premier chapitre de mon histoire remonte à vingt-six ou vingt-sept ans, c'est-à-dire à 1719 ou 1718.

« A cette époque vivait dans le Grésivaudan, un vieux gentilhomme dauphinois qu'on appelait le marquis de Morfer. . . '

« Non seulement le marquis qui comptait dans sa famille des alliances princières et quasi-royales, portait un des plus anciens et des plus grands noms de la noblesse française, mais encore il possédait, disait-on, une fortune immense, une fortune qu'on évaluait à un chifTre fabuleux.

« Longtemps cet homme avait habité Paris, longtemps il avait vécu à la cOur,mais depuis un grand nombre d'années déjà il ne bougeait plus de ses -terres et semblait s'être condamné lui-même à un exil perpétuel au fond de sa province.

« Car le marquis de Morfer avait eu dans sa vie un grand malheur, un malheur irréparable.

« Marié à une jeune femme extrêmement belle et qui joignait aux séductions de la beauté toutes les grâces et tous les charmes de l'esprit, U avait eu la poignante douleur de la voir mourir soudain sous ses deux d'une mort horrible et inoubliable.

« C'était à une chasse du roi, et ces chasses, oti elle étonnait tout le monde par son adresse et son sang-froid, étaient le plaisir favori de la marquise de Morfer=

« Mais un jour le cheval qu'elle montait s'emporta, bn courut à son secours, mais l'animal était saisi d'une telle fureur et d'une telle folie qu'il fut impossible de l'arrêter.

« Quand enfin on retrouva la marquise, elle gisait agonisante, le crâne ouvert.

« Je n'ai pas connu M. de Morfer,mais mon mari, mais le duc de Vergennes qui était très lié avec lui et qui l'a vu dans ce moment-là m'en a souvent parlé. Sa douleur était si profonde, son désespoir si terrible, qu'arrachant brusquement le large couteau qui pendait à sa ceinture il voulut se tuer...

« Il fallut l'entraîner, l'emporter, tandis qu'il jetait des cris furieux, des cris de fou.

« Puis, au bout de quelque temps, deux ou trois fois encore il reparut à la cour.

* Mais il était si changé qu'on avait peine à le reconnaître.

« Ce n'était plus le marquis de Morfer, c'était un spectre.

« Le front livide, les yeux caves, le regard étincelant de fièvre, la démarche lente et automatique, il passait sans jeter un coup d'œU autour de lui, sans adresser jamais un mot à personne,

« Les femmes en avaient peur, les hommes en avaient pitié.

« Quelquefois ime main amie se tendait vers lui, cherchait la sienne... Mais il semblait ne pas comprendre, et l'air égaré, le visage plus sombre, brusquement il s'éloignait.

« — Pauvre Morfer I pensaient les uns, sa raison s'égare!...

GARTOUCIIR

'ni

Elle tremblait devant cet homme.

« D'autres disaient :

« — Le marquis se tuera!...

« Et peadant quelques jours comme il n'avait plus reparu, on crut qu'en effet il avuiLjnis ftnjL ses jours.

et Mais non, le marquis avait seulement quitté Paris et dit adieu au monde, et ce fut avecjoie — car tous ceux, qui le connaissaient l'aimaient — qu'on apprit qu'il avait été chercher un peu de paix et d'ouhli dans son château du Grésivaudan.

u Mais le coup qui l'avait frappé avait été trop cruel et la marquise avait tenu une trop grande place dans son cœur et dans sa vie pour que Toubli fût possible.

« Pourtant il s'apaisait, se calmait un peu.

Liv. ^222.

Fayard Frôres, édileuis

Ci.l.f

« Était-ce le temps, qui adoucit les plus grandes douleurs, qui faisait ce miracle? « Non, mais pour le sauver de chagrin, pour le rattacher à l'existence, le marquis de Morfer avait une autre affection, le marquis de Morfer avait un fils... »

— Celui-là ?... ce jeune gentilhomme que j'ai aperçu tout à l'heure? interrompit Jean de Lys.

— Non, répondit vivement la duchesse, un autre!... Mais laissez-moi continuer.

« Ce fils n'avait que six ou sept ans quand la marquise mourut. C'était au physique comme au moral le vivant portrait de sa mère. M. de Morfer avait reporté toute sa tendresse sur lui. 11 ne l'aimait pas, il l'adorait. Toutes ses heures, on pourrait dire toutes ses minutes étaient consacrées à ce fils qui était sa consolation en même temps que son orgueil.

« Pourtant l'enfant avait grandi, était 'devenu un jeune homme. Brave jusqu'à la témérité, très adroit à tous les exercices du corps, il ne démentait point sa race et comptait certainement parmi les jeunes seigneurs les plus , brillants et les plus accomplis de la vaillante et fièvre noblesse du Dauphiné.

« Tout le monde disait en parlant de lui :

« — Celui-là sera un rude soldat... un hardi capitaine...

« Certes, il en aurait eu le courage, mais il n'en avait ni le tempérament ni le goût.

« Chose étrange, ce jeune homme issu d'une famille qui avait versé son sang sur tous les champs de bataille, ce jeune homme né pour le métier des armes, était un contemplatif, un poète et un rêveur.

« Plusieurs fois déjà le vieux marquis de Morfer avait voulu l'envoyer à Paris et lui faire prendre auprès du roi la place et le rang qu'il devait y occuper.

« — Moi j'ai fiai ma carrière et l'on peut m'oublier, avait dit le vieLllard,^mais vous, mon fils, vous n'avez pas le droit de vivre plus longtemps ici et c'est votre devoir de continuer la tradition de notre famille...

« D'autres jeunes gens fussent partis sur-le-champ, joyeux et contents.

« Paris I La courl quel mirage !

« Mais, au contraire, le front du jeune homme s'assombrissait toutes lesfois que son père abordait ce sujet, et U montrait si peu d'enthousiasme que le vieux marquis, de peur de lui faire de la peine, se taisait, n'osait plus insister.

« D'ailleurs, U se sentait si seul et il y avait un tel vide dans sa vie qu'il n'était peutêtre pas fâché de garder son enfant.

« Celui-ci, cependant, ne vivait que fort peu au château, et comme un écolier il avait soif de grand air et de soleU.

« Dès que le premier rayon de l'aube frappait sa fenêtre, il sautait à cheval et s'évadait pour ne rentrer souvent qu'à la nuit tombante.

« Très étonné de ces courses fréquentes et si longues, le marquis de Morfer avait cru d'abord à quelque passion secrète, à quelque amourette cachée.

« — C'est l'amour qui le retient ici, s'était-il dit : c'est l'amour qui lui donne cette horreur de Paris et de la cour...

« Et le vieillard chercha qui son fils pouvait aimer.

« Mais il ne trouva pas.

CARTOUCHE i'^'l

« Bien des jeunes filles du voisinage venaient au château. Toutes ou presque toutes étaient séduisantes et belles. Mais cependant jamais le jeune homme, ni dans son altitude, ni dans ses paroles, ni dans ses regards n'avait paru Impressionné par l'une d'elles.

« Alors qui était-ce donc?

« — Il ne peut pourtant pas s'être épris d'une paysanne I pensait le marquis en souriant.

« Non, ni fille noble, ni paysanne.

«Mais c'était dans les bois ou dans les forêts qui s'étendaient très loin autour du

château que le jeune homme passait toutes ses heures.

« Là seulement il se sentait heureux, là seulement il se sentait vivre. Un rayon do soleiJ qui dorait le gazon, des nids qui gazouillaient dans les branches, les parfums qui montaient dans l'air pur, le silence profond qui régnait autour de-lui, tout cela le charmait, tout cela lui causait des joies dont il ne pouvait se rassasier

« Et sa vie s'écoulait ainsi douce, tranquille et calme.

« Mais le moment approchait où ce bonheur ne lui suffirait plus.

« Un soir le jeune marquis de Morfer s'était accoudé à sa fenêtre,

« Il était déjà lard.

« Le château dormait.

* La campagne, toute noire, toute mystérieuse, était aussi silencieuse et déserte-:

« Aucun bruit.

« Seuls, quelques oiseaux de nuit, jetant leur cri funèbre, passaient de temps h autre avec un vol lourd.

« El le jeune homme, encore las d'une de ces grandes courses vagabondes, restait là rêveur, le front appuyé sur sa main.

« Tout à coup il tressaillit.

« Au pied même de la tour où sa chambre était située, il venait de voir une clarté luire...

« Cette clarté était si pâle, si faible, qu'il pensa d'abord qu'il s'était trompé.

« — Est-ce que je rêve? se dit-il.

« Mais, brusquement, le doute ne lui fut plus possible.

« La clarté, à peine distincte quelques secondes auparavant, maintenant s'élargissait, rayonnait, jetait non seulement sur le château, mais encore très loin, une immense rougeur d'incendie.

« Le jeune homme eut alors un nouveau mouvement de surprise,

« — Des bohémiens! fit-il tout haut.

« C'étaient en eJTet, des bohémiens qui étaient venus établir leur campement au pied même du château de Morfer.

« D'abord, le jeune marquis n'avait entrevu que des ombres, des silhouettes étranges et bizarres, quelque chose comme un fourmillement fantastique qui s'agitait au-dessous de lui. A présent il voyait mieux, distinguait mieux, et il restait de plus en plus surpris et plein de saisissement en face de ces singuliers voyageurs.

« Lentement, silencieusement, quelques-uns de ces hommes allaient et venaieni, où plutôt tournaient autour du grand foyer qu'ils avaient allumé.

« lues autres, étendus sur le sol, le coude replié et la tête posée sur leur poing fermé, levait le front vers le ciel et semblait regarder fixement les étoiles.

« Tous ces bohèmes, tous ces gueux, tous ces coureurs de grands chemins et d'aventures dont le jeune homme pouvait très nettement distinguerjes traits, étaient fort beaux, avaient l'air très fier.

« Ceux qui marchaient se drapaient dans leur manteau troué avec des gestes d'empereur.

« Le jeune marquis ne pouvait détacher ses yeux de l'étrange tableau que le hasard lui montrait,

« Des femmes aussi étaient là, des jeunes, des vieilles. Les jeunes étaient presque encore des enfants, elles avaient les formes grêles et indécises. Elles dormaient. Les vieilles, le teint basané, le nez crochu, mais dont les traits, malgré les rides, restaient superbes encore, assises et les mains nouées autour des genoux, immobiles comme des statues, suivaient, le regard pensif et les lèvres balbutiantes, la danse capricieuse des flammes.

« Et toujours accoudé à sa fenêtre, le jeune marquis de Morfer demeurait, lui aussi aussi immobile que s'il eût été de pierre.

« Soudain il eut un sursaut, puis un cri sourd, non plus seulement un cri de surprise mais un cri d'admiration.

« Et pour la seconde fois il se demanda, tout pâle, s'ilne rêvait pas, s'ii n' était pas le jouet d'une hallucination.

« Qu'était-ce donc?

« Qu'avait-il vu ?

« Une femme. •

« Emergeant de l'ombre, elle venait tout à coup de lui apparaître, s'avançant à pas lents, et si souple et si légère que ses pieds semblait à peine effleurer la terre.

« Elle tenait par la main un enfant de deux ou trois ans, beau comme un demidieu,

« Elle vint s'asseoir à son tour dans le rayon lumineux du foyer, puis, tandis que l'enfant, que le sommeil semblait accabler, laissait tomber doucement sa tête sur son épaule, elle leva les yeux et regarda curieusement, presque craintivement le château.

« Éclairée en ce moment par le reflet sanglant des flammes, elle apparut au jeune marquis comme une créature surnaturelle.

« Certes, comme tous les jeunes hommes de son âge, comme tous les jeunes gens de vingt ans, le fils de M. de Morfer s'était bien fait un idéal de beauté, mais combien à cette heure cet idéal lui faisait honte, combien il se trouvait dépassé, non parle rêve, non par l'imagination, mais par la réalité elle-même !..

« Les heures s'écoulaient, le temps passait, et toujours il restait là, ébloui ravi, en extase.

« Puis, tout à coup, il sentit en lui une immense, une infinie tristesse.

« Pourquoi était-il riche et noble, fils du marquis de Morfer et grand seigneur?

♦ Pourquoi n'était-il pas plutôt un de ces bohémiens sans patrie et sans gîte, un de vagabonds que la misère balance et qui ensanglantent leurs pieds à toutes les pierres des roules, à toutes les ronces des chemins ?

« Du moins il aurait pu vivre près d'elle, respirer le même air (ju'elle...

« Mais non, les étoiles commençaient à pâlir, le ciel était déjà moins noir, moins sombre, les grandes flammes du foyer s'éteignaient, et dans quelques instants, dans une lieure peut-être elle allait partir et il ne la reverrait plus...

« Le jeune marquis aimaitdonc.ilaimait comme un fou,^comme un insensé, et avec toute la fougue, tout l'emportement et toute la violence d'un premier amour,

« Mais pour son malheur il devait revoir encore son'(étrançe et belle inconnue .. »

— Pour son malheur ? lit Jean de Lys qui interrompit de nouveau,

— Oui, pour son malheur?... Mais écoutez la suite, dit la duchesse.

Et elle allait continuer lorsque, brusquement, elle s'interrompit à sua tour. Vn bru.t de pas venait de se faire entendre à l'une des extrémités de la Galerie des Fôtes.

— Quelqu'un ! lit rapidement le jeune gentilhomme. ^

— C'est lui ! répondit sur le même ton la duchesse.

C'était, en eiïrft, celui qui avait regardé avec tant de persistance Jean de Lys, c'était le marquis de -^.lorfer, qui s'avangait appuyé au] bras du duc d'Ayen, 'capitaine des gardes du roi.

Les deux gentilshommes saluèrent la duchesse, puis, le regard du marquis s'étant encore une fois croisé avec celui de Jean de Lys, ses sourcils se contractèrent légèrement et un sourire où il y avait certainement de l'ironie, mais où il y avait encore autre chose, une menace et un déû peut-être, plissa ses lèvres.

Un flot de sang venait de monter au cerveau de Jean, et il allait se lever, s'élancer sans doute' sur le marquis,quand M"*" de Vergennes le retint d'un coup d'œil et d'un geste.

— Êtcs-vous fou, voyons? fit-elle avec la douce sévérité d'une amie.

— Cet homme me provoque !... cet homme, que je ne connais pas, semble me défier! s'écria Jean de Lys.

La duchesse n'en doutait pas, mais elle ne voulut pas en convenir. Elle se contenta de sourire et de hausser les épaules.

— Oh! je vous croyais plus raisonnable ! dit-elle pendant que le riiirquis et le duc d'Ayen disparaissaient. Mais où donc en serait-on s'il fallait toujours interpréter mal un regard ou un sourire ?..

Voyons, chevalier, calmez-voui, ajouta-t-elle, et écoutez plutôt jusqu'à la fin mon histoire, c'est-à-dire l'histoire du> marquis de Morfer...

— Je vous écoule avec beaucoup d'intérêt, madame, répondit le jeune homme dont le visage restait pâle et dont là voix restait sourde.

— Vous m'écoutez! fit vivement et gaiement la duchesse. On ne le croirait cas...

— J'attends, madame.

— Alors ne regardez pas toujours cette porte.

— Quelle porte?

— Celle-ci... celle par laquelle viennent de sortir ces messieurs... C'est moi qu'il faut regarder», . Entendez-vous'?

— Oui, madame.

— Eh bien, grâce à vous, jjsne sais plus ... Je me suis embrouillée... Rappelez-moi donc où j'en étais restée...

Jean de Lys chercha une seconde, puis très vivement :

— Vous me disiez, madame la duchesse, répondit-il, que le marquis de Morfer, pour son malheur, avait rev^u son étrange et belle inconnue...

— La bohémienne... Oui, c'est cela, dit M'^'^de Vergennes. Il la revit,en effet, et le même jour, quelques heures seulement après cette première apparition.

« Le jeune marquis, pensif, la tête baissée, cheminait lentement sous un chemin couvert.

« Tout à coup ill'aperçut devant lui, encore assez loin»

« Elle paraissait rêveuse et pensive aussi. Elle était seule, sans l'enfant, et parfois elle se baissait et cueillait des marguerites qui brillaient comme des étoiles d'argent dans l'herbe.

« En la revoyant, et cette fois de si près, le jeune homme s'était senti affreusement pâlir. Avait-il en ce moment le secret pressentiment de sa destinée? Une voix intérieure l'avertissait-elle en ce moment de l'horrible danger qu'il courait ? je ne saurais vous le dire.

« Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était partagé entre le désir de lui parler, et l'envie de fuir, de retourner brusquement en arrière...

« La jeune bohémienne, pourtant, n'était plus maintenant qu'à une très courte distance.

« Elb leva les yeux et son regard rencontra celui du marquis.

« Elle était bien aussi belle que celui-ci l'avait entrevu, belle d'une beauté à la fois louchante et souveraine, belle d'une beauté idéale et qu'on n'aurait pu rêver.

« Et maintenant qu'Us étaient presque en face l'un de l'autre, elle souriait... Mais ce n'était point là le sourire provoquant d'une coquette, d'une femme qui est sûre de plaire et de séduire, mais bien plutôt le doux sourire d'une enfant encore ingénue et naïve.

« A deux pas du jeune marquis, eUe s'arrêta, lui |barra le passage, et toujours souriante et gracieuse :

« — Seigneur cavalier, dit-elle, voulez- vous que je vous dise la bonne aventure ?

« — La bonne aventure? fit machinalement le Ijeune homme qui la dévorait des yeux et qui s'enivrait de sa grâce.

« Oui, je lis dans le destin et je puis vous dire quel sort vous attend.

« Le jeune marquis de Morfer eut un léger haussement d'épaules puis un sourire.

« — Comment t'appelles tu? demanda-t-il.

<s — Jamnira.

« — Jamnira?

« — Oui, seigneur.

« — D'où vions-lu ?

« — Oh ! de loin, de là-bas ! fit la jeune fille en montrant l'horizon d'un geste large, tandis qu'une ombre de mélancolie venait soudain jde voiler son front. Je viens d'un pays que j'ai quitté bien jeune et que je ne reverrai peut-être plus...

« Et en disant ces mots eUe était devenue plus pâle, sa voix tremblait, et elle restait immobile à regarder devant elle, très loin, par delà l'horizon, à l'infini... « Le jeune homme venait de lui tendre sa main.

<<- — Eh bien, parle ! dit-il avec un sourire qui disait combien il croyaitpeu à la prédiction qui allait lui être faite. Oui, dis-moi ma^ destinée, fais-moi connaître 'l'avenir qui m'est réservé.

« La belle bohémienne avait pris dans sa main la main du jeune marquis.

« Elle était devenue tout ù coup très grave, très sérieuse, et il était évident qu'elle croyait à sa science.

« Puis, comme elle se taisait, les sourcils froncés, le front sombre :

« — Et bien, pourquoi hésiles-tu? Parle donc ! fit vivement le jeune gentilhomme.

« Et il ajouta avec un sourire :

« — J'attends ton oracle.

« Mais la jeune fille ne se décidait pas,

« Elle paraissait même profondément troublée,

« Soudain elle eut un geste brusque, un geste impérieux, — puis, la voix sourde :

« — Passez votre chemin!... Partez! s"écria-t-elle.

« Et elle avait déjà fait un mouvement pour s'enfuir.

« Mais presque aussitôt le jeune marquis la rattrapa.

« Mais il ne souriait plus.

« Il était, au contraire, pâle de colère.

«—Crois-tu donc que j'ai peur! s"écria-t-il. Allons parle, sorcière, parle, bohémienne!... Quelles que soient les paroles que tu vas faire entendre, tu ne me verras pas tressaillir... Parle.

« — Soit! fit brusquement la jeune fille.

« De nouveau elle s'était emparée de la main du jeune gentilhomme, puis après un moment de silence :

« — Vous pouvez rire. ..vous pouvez même ne pas me croire, dit -eUe lentement, mai vos jours sont comptés, vous mourrez bientôt...

« — Bientôt ? fil le jeune marquis, c'est vague..,

c< — Dans quelques mois..

« — Diable !

« — Un an au plub.

« — ïu m'amuses!

« — Je vous ai dit que vous pouviez rire...

« — Et quel mort ferai-je ? dit gaiement le jeune marquis. Je suis gentilhomme, et je t'avoue qu'il ne me déplairait pas de tomber devant l'ennemi...

«.< — Non, vous forez une mort moins glorieuse...

« — Tant pis !... Mais quelle mort?

« — On vous assassinera ! répondit Jaramira la voix sombre.

« Puis eUe s'enfuit, tandis que le je ane marquis de Morfer, si peu crédule et si brave qu'il fût, n'avait pu s'empêcher de tressaillir.

« — Étrange prophétie! murmura-t-il pendant que la jeune bohémienne disparaissait au loin. Qui donc pourrait avoir à se venger de moi ?,.. Qui donc m'assassinerait ?... Je n'ai pas d'ennemi.

« Mais la sanglante vision qui avaW un instant passé devant ses yeux ne le troubla pas

longtemps et bientôt il ne pensa plus qu'au beau et fier visage . et qu'aux grands yeux pleins de flamme de la jeune inconnue.

« Il n'avait plus qu'un désir : la retrouver, la revoir encore...

« Mais il en désespérait.

« Ces hommes nomades, ces errantes sont comme des oiseaux de passage.

» Ils ne s'établissent pour longtemps nulle part, campent à peine, et venus le matin ils disparaissent le soir. . ,

« Mais, cette fois, le jeune marquis devait se tromper.

« Les bohémiens né quittaient pas lé pays. On les rencontrait par tous les chemins et par toutes les routes. Plusieurs fois même, le soir, il s'était rapproché d'eux au moment où ils allumaient leurs grands feux qui devaient brûler toute la nuit.

« Mais ce qui surprenait profondément le jeune homme et ce qui lui serrait le cœur c'est qu'il ne retrouvait plus parmi eux sa belle sorcière, la belle Jammira.

« Un moment il avait eu l'idée de s'informer d'elle et d'interroger les bohémiens.

« Mais il ne le fit pas.

« Sembler s'intéresser à la jeune femme, n'était-ce pas la compromettre?

« Et le jeune gentilhomme devenait maintenant plus sombre, plus rêveur, plus taciturne.

« Ce n'était plus seulement de la mélancolie qui se lisait sur son front, mais une profonde, une incurable tristesse, . .

« Son père, le vieux marquis de Morfer, qui parfois le regardait à la dérobée, s'étonnait et souffrait de l'air étrange de son fils. .

« Et U voulut le faire pyrler,connaître la cause de son chagrin. Mais le jeune homme se contentait de sourire, et si le vieillard insistait et le pressait plus vivement, alors il prenait un air dégagé et paraissait tout à coup très gai, mais d'une gaieté nerveuse et factice, d'une gaieté qui n'aurait pu tromper personne,

« — Son rire sonne faux ! pensait avec angoisse le vieux marquis de Morfer ; son rire cache des larmes!...

« Et ce n'était que trop vrai.

Depuis une grande semaine, depuis que Jammira semblait s'être enfuie pour toujours, le jeune homme ne vivait plus.

« Quelquefois cependant son visage était moins sombre et il lui revenait un peu d'espoir.

« Les bohémiens restaient dans le pays. Or, l'auraient-ils chassée? les aurait- elle abandonnés ? Non, cela n'était pas admissible.

« Et il se disait alors, le cœur joyeux :

« — Oui, je la retrouverai... je la reverrai, et je lui dirai que je l'aime..,

« Mais à cette pensée le jeune homme tressaillait, devenait plus Hvide qu'un mort.

« Est-ce que cet [amour était possible ? n'étaii-ce pas un rêve, une chimère, une folie ?

« Lui, l'unique héritier, le dernier descendant de celte grande et fière race des Morfer épris de cette vagabonde, de cette coureuse de grands chemins, de cette femme qui appartenait à une race perdue !...

« Lui, devenant l'époux de cette bohémienne 1

CARTOUOHE

C'était une vraie caverne de volerurs.

« Alors épouvanté, terrifié, il voyait déjà se dresser devant lui son père, le vieux , marquis de Morfer.

« 11 voyait son mépris, son indignation, son immense colère...

« Et ce terrible assaut soutenu, ce premier combat livré et dont il pensait bien sortir vainqueur, trouverait-il enfin la paix, la joie, le bonheur?

«La volonté paternelle vaincue et obligée de se rendre, lejeune marquis n'aurait-il pas en face de lui les siens, les hommes de sa caste, le monde ?...

« Le monde!

« Oh ! il savait bien aussi ce qu'il devait en attendre.

(( Le monde le fuirait, le renierait ; le monde crierait à lamésalliance et à la honte!

LiV. 22,'S. — Fayard Frères, éditeurs.

« Oui, ces pensées accablaient, faisaient cruellement souffrir le jeune marquis, et pourtant ce n'étaient pas les plus amères.

« Kt Jammira?

« Ne fallait-il pas aussi compter avec eUe.

« Il était marquis, gentilhomme, très riche ; il avait derrière lui, par sa famille, tout un passé de gloire...

« Mais après?

« Peut-être que son titre la ferait sourire, que sa fortune la lais'^erait dédaigneu>e.

« Car fille d'une race indépendante presque sauvage, eUe devait avoir aussi son orgueil et sa fierté, et fierté d'autant plus tenace, orgueil d'autant plus indomptable qu'elle ne pouvait rien connaître de nos petits préjugés et de nos petites ambitions

« — EUe peut en aimer un autre ; elle peut avoir choisi pour son époux, elle aussi, un de? siens, un des hommes de sa caste... Et elle aussi elle peut trouver que s unir au marquis de Morfer serait une mésalliance, se disait douloureusement et la mort dans l'âme le jeune marquis.

« Et toujours il cherchait, toujours il épiait Jammira.

« Enfin il la rencontra.

« C'était le neuvième jour après leur première rencontre.

« Cette fois encore le jeune homme cheminait pensif, et c'était aussi dans un endroit écarté, dans un étroit sentier bordé de saules et qui longeait une rivière.

« Assise et les mains croisées autour des genoux, la jeune bohémienne, rêveuse aussi, très absorbée, regardait la rivière dont les flots calmes et limpides reflétaient tous les nuages du ciel.

« n avait mis pied à terre, avait attaché son cheval, et lentement s'était dirigé vers elle.

« Mais elle était plongée dans des réflexions si profondes qu'elle ne l'entendit pas s'approcher.

« Alors, avec une voix qui n'était pas seulement faible, mais pleine de tendresse, il l'appela doucement, tendrement, et dans un murmure, presque dans un souffle :

« — Jammira!

« Elle se retourna d'un mouvement brusque où il y avait de l'étonnement et de la frayeur.

« — Jammira, c'est moi, reprit le jeune marquis. Me reconnais-tu?

« Elle avait légèrement froncé les sourcils. Son visage avait pris, subitement une expression sévère. Elle avait à ce moment l'attitude d'une reine à qui l'on parle dun ton trop familier.

« — Tu viens de me dire mon nom, répondit-elle. Apprends-moi le tien.

« — Je m'appelle le marquis de Morfer ?

« — Le marquis de Morfer ?

« — Et regarde!... Ces grosses tours là-bas, ces tours qui semblent monter jusqu'au ciel et cette masse sombre, c'est notre fief, c'est notre château héréditaire...

« EUe suivit le geste du jeune homme, regarda pendant quelques secondes le noir château, puis demeura silencieuse.

« Enfin, la voix très grave :

« — Eh bien, marquis, dit-elle, mainteaant que je sais ton nom, continue. Que me vcax-tu? que désires-tu?

« — Je t'ai rencontrée l'autre jour, dit le jeune marquis dont l'accent trahissait l'éniotion.

« — L'autre jour?

« — Je chevauchais seul... Tu passais... T'en souviens-tu?

« — Oui, je m'en souviens.

<■< — Et lu m'as prédit mon avenir, ma destinée... T'en souviens-tu encore?

« — Je m'en souviens.

« — Puis tu t'es enfuie...

« — Après ?

« — Après?., Je t'ai cherchée partout, et cherché pendant des jours, et je ne t'ai plus retrouvée, et je ne t'ai plus revue.

« — C'est vrai.

« —Et je voulais te revoir pomtant... C'était mon seul désir, mon unique pensée...

« Elle le regarda :

« — Pourquoi?., que peux- tu me vouloir ?

« — Jammira! s'écria le jeune marquis, je veux que tu m'écoutes...

« Cette fois eUe sourit, mais ce sourire était plein d'indifférence et d'impassibilité.

« — Parle ! fit-elle froidement.

« Elle avait détourné la tête. Ses yeux se portaient encore sur la rivière que le soleil changeait en un miroir d'or. Elle retombait dans son rêve.

« — Tu viens de me dire : Parle ! et tu ne m'écoutes pas, et tes préoccupations sont ailleurs, dit le jeune marquis.

« — Parle ! répliqua-t-elle plus sèchement et pour toute réponse.

« L'endroit où ils venaient de se rencontrer pour la seconde fois était une solitude charmante,

« Nul indiscret ne pouvait les surprendre. Les oiseaux seuls, qui voletaient de branche en branche, étaient témoins de leur tête-à-iête,

« Le jeune marquis venait de s'asseoir à côté de la jeune bohémienne.

« .Mais celle-ci semblait être seule encore. EUe ne le regarda même pas

« Et il y eut un long silence.

« Le jeune gentilhomme oubliait ce qu'il avait à lui dire en contemplant sa beauté, beauté merveilleuse, beauté idéale qui le charmait et le troublait dans tout son être

« Puis enfin, très doucement:

« — Jammira, dit-il, quand je t'ai rencontrée pour la première fois et que tu m'as fait ta sombreprédiction...

« La jeune bohémienne ne put retenir un tressaillement.

« — Qu'as-tu donc? fit-il.

<.< — Rien. Je t'écoute.

« — Eh bien, je te connaissais déjà...

« —Toi?

« — Moi !

« — Tu m'étonnes, dit-elle avec un sourire.

« — Je t'avais déjà vue la veille... quelques heures auparavant.

« Elle réfléchit une minute, puis dit :

« — Après tout c'est possible... Si tu m'avais déjà vue, ce doit être au pied de ton château... Nous nous sommes, en effet, arrêtés là...

« — Oui, dit vivement le jeiine marquis, c'était au pied de mon château, le soir, à la lueur de votre foyer... Et quand je t'aperçus, quand je te vis si belle, je ne pus retenir un cri de surprise et d'admiration...

« Jammira était devenue pâle, mais elle resta muette.

« — As-tu vu quelquefois, reprit le jeune gentilhomme, une nuit profonde et pleine de ténèbres, une nuit noire où tout à coup se lève et resplendit un astre magnifique et splendide, un astre unique?... Eh bien, c'est ainsi que tu m'es apparue, Jàmmiral... J'étais très près de toi, accoudé, 'avant de m'endormir, à l'une des fenêtres de mon château... Les flammes de votre foyer éclairaient en plein ton beau visage, et parfois tu levais les yeux. Que regardais-tu ? que cherchais-tu ? je l'ignore. Mais ce que je sais bien, Jammira, c'ost que mon cœur aussi était sombre, c'est que mon cœur aussi était plein de ténèbres et qu'un astre tout à coup s'y leva, un astre radieux, l'amour 1

« La jeune bohémienne, à cette déclaration faite avec un accent passionné, n'avait cependant pas bronché.

« Pas un muscle de son visage ne s'était contracté et elle gardait toujours son impassibihté d'être insensible, sa froideur glaciale de statue.

« — Oui, je t'aime! reprit-il plus vivement, je t'aime assez pour ne plus vivre que par toi, pour ne plus comprendre l'existence sans toi... Je t'aime !... Dis, Jammira, me croiras-tu ? ~ dis, Jammira, me repousseras-tu ?

« Et il s'était encore rapproché d'ehe. Il semblait implorer un regard, une parole.

« La statue parut s'animer. Un peu de rouge monta aux joues de la jeune bohémienne.

« — ïu m'aimes ? fit-elle lentement, très pensive, attristée.

« — Je te le jure !

« -- C'est étrange!

« — Pourquoi ?

— Pourquoi ? flt-elle vivement, l'œil étincelant, les lèvres frémissantes.

« Mais, brusquement, elle se tut, -et devint très pâle, très sombre. Elle tremblait même d'un léger tremblement qui ressemblait à un frisson.

« Puis, la voix changée, d'une douceur infinie, elle ajouta :

« —Tu m'aimes?... Tu as tort... Une femme comme moi, pour un homme comme toi, est un danger.

« — Un danger ?

« — Un danger mortel! s'écria-t-elle avec force. Car veux-tu que jeté dise ?...

« Elle venait d'appuyer, dans un geste d'une brusquerie charmante, sa main sur la main du jeune marquis.

« Tout nous sépare... il y a un abîme entre nous, et tu ne l'ignores pas, tu le sais bien, reprit-elle. Qu'y a-t-il Me commun entre ta race et la mienne ? Rien I Nous n'avons ni la même origine, ni les mêmes dieux, ni les mêmes lois... Quand chez nous, une femme de mon sang aime un homme du tien, malheur à elle ! elle meurt.

« — Elle meurt?

« — On la tue 1

« — Qui?

« — L'un des nôtres... Oh ! elle peut se sauver, se cacher... On l'atteindra bien toujouis... Oui, elle meurt !... mais elle ne meurt pas seule... L'homme qu'elle avait choisi, son époux ou son amant, doit mourir aussi... Dis, à ton tour, me comprends-tu? '

« — Je cherche à te comprendre, répondit le jeune marquis.

« — C'est bien simple cependant, répondit avec un pâle sourirela jeun^ bohémienne La première fois que nous nous sommes rencontrés, moi je ne t'avais jamais vu.. Mais j'ai compris à ton regard, au son de ta voix, que tu m'aimais... Et mon cœur aussi a tremblé d'amour.

« — Jammira !

«Dans ce cri, le jeune gentilhomme avait mis tout son cœur, toute son âme. C'était en même temps que l'explosion d'une joie immense le cri d'une reconnaissance sans bornes.

Il s'était emparé des mains de la jeune bohémienne, et tandis qu'il les portait à ses lèvres et les couvrait de baisers, elle ajouta avec un accent profond :

« — Et voilà pourquoi je te disais tout à l'heure quand tu m'as fait ton aveu, que je ■pouvais étrange que tu m'aimes... Ces deux sentiments nés en même temps, ces deux cœurs qui se donnent l'un à l'autre presque au même moment, presque à la mêma minute, n'est-ce pas une coïncidence bien singulière, une coïncidence qui te frappe?... Oh ! j'ai voulu être froide et indifférente avec toi... Je voulais tout à l'heure te défendre cet amour qui nous sera fatal, car tu ne mourras pas seul, car je mourrai aussi...

« — Jammira!

«— Je te le dis!... je le sais!... Oui, nous mourrons tous les deux!... Mais que m'importe!... Je t'aime aussi, et je veux te le crier, et je veux que tu le saches!... Je t'aime, et je ne veux penser, à cette heure, qu'à la joie de t'appartenir et qu'au bonheur d'être à toi !...

«Et toute pâle, toute palpitante de passion, Jammiralaissatombersa tète sur l'épaule du jeune marquis.

Puis, en deux mots, elle lui conta son histoire.

« — Tu me crois jeune fille, lit-elle avec un charmant sourire, mais je suis femme je suis veuve...

«Et comme le jeune gentilhomme lui parlait de l'enfant qui était avec elle le soir où il l'avait entrevue pour le première fois, son front resplendit soudain d'orgueil :

« — C'est mon fils, dit-elle. Je n'ai plus que lui au monde. Sans lui, ajouta-i-elle en montrant dans un geste gracieux une hirondelle qui fendait l'air d'un grand vol, je serais libre comme elle!... libre comme cet oiseau qui a tout le ciel pour patrie!...

«L'amour du jeune marquis pour cette femme n'était pas de l'amour, c'était du délire, de la folie.

« Il resta quelques instants le regard fixe, la tête penchée, puis, tout à coup :

« — Quand te reverrai-je? demanda-t-il.

« — Quand tu voudras.

<■'- — Ce soir?

'' — Ce soir.

«— Ici?

« — Ici. Quand la première étoile brillera.

«Et ils se séparèrent, Jammira s'éloignant àpaslentset le jeune homme éperonoant son cheval pour revenir plus vite au château. »

L 1115T01RE DU MARQUIS DE MORFEa

(suUc)

La duchesse de Vergennes s'était tue, puis souriant :

— Vous trouvez cette histoire un peu longue? dit-elle.

— Non, madame, répondit vivement Jean de Lys.

— Mais elle est très intéressante.

— Je vous écoute avec beaucoup d'attention, dit sur le même tonle jeune'chevalier.

— D'ailleurs puisque cet homme vous a tant intrigué tout à l'heure, il faut bien que vous appreniez à le connaître, reprit la duchesse. Il ne s'agit pas encore de lui, mais nous allons y venir et vous verrez que, jusqu'à présent, je ne vous ai rien dit de trop, rien dit d'inutile... Je continue donc.

Jean de Lys fit un geste d'assentiment :

— Je vous en prie, madame.

«— Donc après avoir quitté Jammira, le jeune marquis de Morfer était revenu bride abatiue au château.

«Quand U y arriva et qu'il se présenta devant sonpère, celui-ci fut frappé de l'expression de sa physionomie.

« Le jeune marquis avait le front radieux, le regard très fier, et dans son attitude et dans ses gestes une assurance qu'il n'avait pas habituellement.

« Le vieillard, qui allait et venait lentement, s'était arrêté court en le voyant, puis vivement, très curieusement :

« — Eh bien, qu'est-ce donc? demanda-t-il.

^^ — Mon père, jai à vous parler, répondit le jeune homme.

« Son accent, quoique respectueux comme toujours, était cependant très ferme, très grave.

«Le vieux marquis de Morfer eut un sourire :

« — Oui, je vois bien, dit-il, qu'il doit se passer quelque chose d'extraordinaire... Et bien, voyons, de quoi s'agit-il?... Parlez, mon fils.

« — Mon père, répondit vivement le jeune homme qui pâlit un peu, je viens vous demander la permission de me marier

« La chose était, eu effet, si extraordinaire et si inattendue que le vieux marquis d'abord recula.

CARlOUCHb; 1783

« — La permis=;ion de vous marier ! s 6cria-t-il en appuyant fortement sur les mots. Ah 1 ça. vous êtes fou !

« — Non, mon père.

« — La permission de vous marier à votre fige !... quand vous n'êtes rien encore et que vous n'avez pas même commencé une carrière!...

« — Oui, mon père.

« — Vous moquez-vous de moi ou parlez-vous sérieusement?

« — Très sérieusement.

« — C'est donc une grande passion? fit le vieux marquis avec un sourire ironique.

« — C'est un grand amour, répondit froidement le jeune homme un peu blessé. J'aime assez cette femme pour ne plus pouvoir vivre sans bile...

« Le vieillard avait brusquement haussé les épaules.

« — Vous dites des bêtises! fit-il... Mais je vous le pardonne... A votre âge, je disais et je pensais comme vous... La première femme qu'on aime, on veut toujours l'épouser... Et savez-vous comment l'on finit ?

« Le jeune homme le regardait. Le vieux marquis souriait. Puis, doucement :

« — On finit par en faire sa maîtresse...

« Le jeune marquis avait bondi comme s'il venait de recevoir un soufflet.

« — Mon père ! s'écria-t-il.

« Mais le vieillard restait toujours très calme, toujours très maître de lui.

« — Oh! vous pouvez vous indigner, dit-il lentement, mais quand vous aurez un peu plus d'expérience vous me comprendrez mieux et vous vous indignerez uioins.

« Il s'était assis. Il se leva et fit quelques pas de long en large.

« Il y eut un silence.

«Puis, brusquement, il s'arrêta, le dos appuyé à la cheminée, les bras croisés, le visage plus grave, presque sévère.

« — Enfin, causons, puisqu'il le faut, reprit-il. Vousaimez. Vous voulez vous marier. Soit. Faites-moi connaître la jeune fille qui a fixé votre choix.

« Et il demeurait immobile, regardant fixement son fils.

« Celui-ci, qui aurait donné sa vie pour Jammira, n'osait plus dh*e un mot.

« Le vieillard reprit :

« — Il est vrai que nous en connaissons de très belles, de très charmante, des jeunes filles qui appartiennent aux plus illustres familles et aux plus grandes maisons de France...

« Le jeune marquis avait tressailli.

« — Voyons, nommez-moi donc la future marquise de Morfer, ajouta le vieillard.

« Et il attendit.

« Mais pas de réponse.

« — Vous me paraissez très embarrassé et je m'étonne de votre silence, dit le vieillard avec un accent presque hautain. Mais vous pouvez vous taire et je vais essayer de deviner... Quand j'aurai nommé ma bru vous me répondrez,

« Il y eut encore une nouvelle pause.

« Le vieux marquis se recueillait, réfléchissait.

« Puis, comme s il ne parlait que pour lui-même :

« — Parmi les jeunes filles qui viennent au château de Morfer ou dont les pères ont gardé avec moi des relations d'amitié, reprit-il, il y a d'abord Berthe de Croixchamp.

« Une enfant. Dix-sept ans. Follement jolie. Très riche. Leur famille est presque aussi ancienne que la nôtre. . .

« Le vieillard regarda son fils, puis dit :

« — Est-ce Berthe de Croixchamp que vous avez choisie?

« — Non, mon père, répondit le jeune homme.

« — Il y a Louise d'Espeuilles, dit le vieux marquis. Celle-là n'est pas seulementjolie, mais fort beUe. Vingt ans. Grosse fortune. Les d'Espeuilles ont un pied partout. S'agit-il de celle-là?

« — Non, mon père.

«; — Il y a Renée de Mortemart. Belle aussi. Toute jeune aussi. Fortune considérable. Elle apporte en dot l'amitié que le roi à pour son père. S'agit -il de celle-là?

« — Non, répondit le jeune marquis.

« — Soit. Passons. Il y a Jeanne de Vercors. C'est peut-être elle que je préférerais si j'étais à votre place. Elle a le charme, l'attrait, la séduction irrésistible. Et, ce qui ne gâte rien, sa main vaut des millions. S'agit-il de celle-là?

« — Non, mon père.

« —Peste! vous êtes difficile! ricana le vieux marquis. IVIais alors je ne vois plusjo ue comprends plus. ..

« Il réfléchit encore quelques secondes, puis ajouta :

« — S'agit-il de la petite Blanche de Claimor ? Sa noblesse ne vaut pas celle des autres, mais c'est un parti acceptable encore...

« — Non.

«— S'agit-il d'Adrienne d'Abzac ? Un peu coquette, un peu légère, mais, je crois, bonne fille au fond. Et des alliances!.. Bon parti... Que répondez-vous ?

« — Non, mon père.

« Le vieux marquis avait pâli, et les sourcils froncés,les traits légèrement contractés, la voix sourde :

« — Alors, monsieur/ dit-il l'accent solennel, j'attends que vous vous expliquiez.

« Le jeune homme avait en ce moment un battement de cœur terrible, et pendant une minute il hésita, prêt à quitter la place et à s'enfuir.

« Mais la pensée de celle qu'il aimait, mais la pensée de Jammira lui revint.

« Serait-il lâche ?

« La renierait -il ?

« Alors la voix douce, mais ferme toujours:

« — Mon père,dit-il,celle que j'aime et que je vous supplie de me donner n'a pas de fortune...

« — Noblesse pauvre ?

«. — Elle n'est point noble.

« Le vieux marquis eut un sursaut.

« — Une bourgeoise !

« Et il éclata d'un grand rire, d'un rire énorme et prolongé.

CABTOUCHE

Le capilaine de minuit ! G'e?t moj-

r),n«^cia« Les bourgeoisesne sont-elles pas «-Ehloui.panlieu.jeteladonne... Prends-la.... l.esB g

faites pour les P'f ^ ^^\f "^'^^^r^p^s.ilavait tuloyésonHU, ce qui étaitchez

« Et le vieillard continuait de rue. ue pm , lui la marque suprême du dédain sesyeu^ brillaient, et bien qu'il n'eût pas

« Etlejeune marquis devenait trèrou.e «« JJ ^^^ ^^^,,,, encore pro-

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1,1 V. 224. — Fayard Frères, éditeurs-

soir, Jammira au pied de la tour ; comment ils s'étaient rencontrés une première fois puis une seconde. Il lui dit enfin quel amour profond et invincible il avait éprouvé pour elle dès la première minute, dès la première seconde, et quelle joie folle il avait ressentie quand à son aveu Jammira avait répondu par ces mots : Je vous aime aussi t

«Le jeune homme avait parlé assez longtemps et le vieux marquis de Morfer na l'avait pas interrompu.

« Il n'avait eu ni une parole, ni un geste de protestation.

« Mais il fallait le voir.

« Sa taille s'était redressée et devenait plus imposan'e, ses lèvres étaient devenues blanches et tremblaient, ses yeux dardaient sur son fils des écldirs menaçants.

« Il demeura un instant silencieux, car l'immense colère qui grondait en lui l'étouffait.

« Cette proposition de mariage, cette union rêvée par le jeune marquis était la plus grande injure, le plus grand outrage qu'on eût jamais fait à son orgueil.

« D'abord, aux premiers mots du jeune homme, il était demeuré tout saisi, tout stupéfait. Il avait cru mal entendre, mal comprendre.

« Puis, à mesure que le jeune marquis continuait son récit, à mesure qu'il lui parlait avec plus en plus d'enthousiasme de Jammira et de sa merveilleuse et resplendissante beauté, il avait cru avoir la fièvre, faire tout éveillé un rêve impossible, étrange être enfin sous le coup d'une soudaine hallucination.

« Mais non il ne rêvait pas I

« Mais c'était bien son fils.... son fils !... l'unique héritier, le dernier descendant de l'antique race des Morfer qui parlait ainsi et qui tenait ce langage inouï, insensé et plein de folie ! . .

« Oui, c'était bien son fils qui s'était épris de cette bohémierme, de cette chienne errante, et qui voulait l'épouser!..

« C'était un si rude coup pour lui qu'il en resta stupide, hébété.

« Puis brusquement, il éclata.

« Sa voix, un peu faible d'habitude, avait l'éclat de tonnerre, et son geste impérieux. * son geste plein de résolution, foudroyait.

« Il n'eut qu'un mot, mais ce fut assez.

«— Allez- vous -en!... Sortez!... Que je ne vous revoie jamais sous mon toit îs'écriat-il la face blême, la voix rauque et étranglée.

« Et il tenait la main levée comme s'il jetait à son fils sa malédiction.

«Celui-ci baissa la tête, puis sortit.

« Il n'avait pas fait cette démarche en aveugle et il connaissait bien tout l'implacable orgueil de son père.

« Mais il savait aussi que le vieux marquis l'aimait, l'idolâtrait, et il pensait que grâce à cette grande affection il pourrait le faire faiblir, le vaincre peut-être

« Et maintenant il s'en allait anéanti, le cœur brisé.

« Il sortait du château de ses ancêtres, du domaine héréditaire de sa famille comme un valet qu'on vient de chasser.

«Tout le reste de la journée il erra dans la plaine campagnCi marchant au hasard, la tête perdue.

^< Mais son père pouvait se montrer inflexible, lui non plus ne céderait pas.

« Il aimait Jammlra, il en était aimé, et il était prêt à tout sacrifier pour elle.

« Enfin le soleil s'éteignit.

« Le nuit commençait à descendre.

« C'était l'heure où la première étoile allait briller, l'heure où il devait aller retrouver la jeune bohémienne.

« Il aperçut au loin sa silhouette qui se dressait au bord de la rivière. Elle s'avançait vers lui. Elle lui dit le regard caressant et la voix douce :

«— Te voici, je t'attendais.

« m'attira contre son cœur, lui mit un baiser au front, puis, la prenant parla main:

« — Viens ! dit- il.

« Non loin du ch<àteau de Morfer, à une demi-heure environ, s'élevait dans un endroit pittoresque et charmant une autre demeure seigneuriale.

«Cette demeure appartenait au jeune marquis. C'était son fief maternel, l'héritage qui lui était revenu de la marquise de Morfer.

«Là, les deux amoureux se blottirent comme deux oiseaux dans un nid.

« Tout autour du château s'étendait un parc très vaste, un parc immense sillonné de petits chemins discrets qu'ombrageaient des arbres séculaires.

« C'était dans ces retraites, où nul bruit ne leur parvenait, que les deux amants, toujours aussi épris qu'aux premiers jours, passaient toutes leurs heures.

« Deux seuls domestiques les servaient et suffisaient à tout : c'étaient un vieillard et sa femme qui depuis fort longtemps étaient les gardiens du château.

« Et ils vivaient ainsi depuis des mois, oubhantle monde, quand un matin le jeune marquis crut s'apercevoir que depuis un moment Jammira, qui paraissait plus sérieuse et plus grave que d'habitude, le regardait parfois avec une expression singulière.

« Ils étaient dans une de leurs allées favorites, une petite allée où l'on marchait sur de la mousse et où les arbres, en entrelaçant leurs branches, faisaient une épaisse voûte de verdure.

Puis, comme depuis quelques minutes ils restaient silencieux, la jeune bohémienne eut tout à coup un léger soupir, et s'arrêtant brusquement :

« — Je suis lasse I fit-elle.

«Ils s'assirent.

« La jeune marriuis lui avait pris les mains dans les siennes, et il la regardait ou plutôt la contemplait, toujours ravi, toujours en extase devant sa beauté.

«Puis avec un accent plein de tendresse :

« — Jammira, dit-il, voilà déjà un moment que je te regarde, et je ne sais si je me trompe, mais je ne te reconnais plus et je te trouve toute changée...

« — Moi ! fit-elle avec un sourire.

« — Oui, je t'assure... Ainsi je ne t'avais jamais vue aussi pâle... et tu restes toute pensive, presque sombre... Il ne peut pas y avoir de secret entre nous, n'est-ce pas ?

« — Certes I

« — Et jai bien le droit de conaaitro tout ton cœur comme tu as le droit de connaître tout le mien.

« ~ Je ne t'ai jamais rien caché, répondit-elle.

« — Eh bien, à quoi songes-tu?... Je veux que tu me le dises... Je sais gue tu es superstitieuse, dit le jeune marquis avec un sourire d'une tendre ironie. As-tu fait encore quelque mauvais rêve?... as-tu encore quelques noirs pressentiments?

« — Non.

« — A la b(mne heure !... D'ailleurs, que pourrions-nous craindre et pourquoi nous alarmerions-nous? Mon père m'oublie et ne semble pas plus penser à moi que si je n'existais... Quant aux hommes de ta race, quant aux bohémiens que tu redoutais tant...

« Jammira avait eu un tressaillement :

« — Ils sont bien loin maintenant... Ils t'ont oubliée aussi...

« Mais la jeune femme hochait la tête d'un air de doute et un pâle sourire crispait sa Icvre.

« Elle se rappelait qu'avant de se remettre en route et de quitter le pays, les bohémiens l'avait cherchée partout et que partout ils avaient fait entendre contre elle et contre son ravisseur, dont, d'ailleurs, ils ignoraient le nom, les plus eiTrayantes menaces.

« — Ces gens-là n'oubUent jamais. ..Il faudrait un miracle pour que nous leur échappions, murmura-t-eUe la voix sourde.

« — Alors, c'est à eux que tu penses? dit vivement le jeune marquis. Quelle folie!... Kous sommes heureux, ne gâtons pas notre bonheur...

« Mais elle avait ou un brusque mouvement, tandis que dans son regard étincelaitun éclair de fierté.

« — Non, tu te trompes? s'écria-t-^elle ; non, je ne suis pas assez lâche pour redouter l'avenir et pour trembler toujours... Mais si parfois j'ai peur, si parfois je m'alarme, ce n'est pas pour moi, je te le jure

« — C'est donc pour moi ?...

« — Ni pour toi...

« Le jeune homme la regarda, ne comprenant plus...

« — Mais alors ? balbutia-t-il.

« — Mais c'est pour lui... pour notre enfant que j'ai peur...

« — Pour Beppo ?

« Beppo, c'était l'enfant de Jammira, celui que le jeune marquis avait aperçu avec eUe quand elle s'était assise à son tour autour du grand feu des bohémiens.

« Mais il ne comprenait pas encore. Elle le regarda très émue, toute rougissante.

« Non, il ne s'agissait pas de Beppo. Quoi qu'il pût arriver un jour, celui-là n'avait rien à craindre des hommes de sa race.

« Mais elle lui parlait d'un autre, de l'enfant qu'elle sentait vivre, remuer dans ses entrailles.

« Elle était mère l

« Le jeune marquis, à cette confidence, eut d'abord un cri de joie. Mais bientôt son front se rembrunit et son cœur se serra d'angoisse.

« Un enfant!... Oui, il serait bien le sien, oui, il aurait bien le même sang dans les veines, mais pourrait-il l'avouer ? mais pourrait-il le reconnaître, lui donner son titre et son nom sans déclarer à son père une guerre terrible, sans entrer vis-à-vis de lui.

du chef vénéré delà famille des Morfcr, dans une révolte sacrilè.çe, dans une révolte impie qui le faisait trembler.

« Cette fois, le jeune homme n'osa pas aller plaider lui-même sa cause.

« Il (écrivit h son p5re une longue lettre humble et suppliante,

« Mais le vieillard ne répondit pas.

« Dix autres lettres suivirent, mais ce fut toujours de la part du vieux marquis de Jlorfer le même silence farouche et dédaigneux.

« Quelques mois encore se passèrent. Jammira mit au m.onde un fils... un fils qui devait être le jeune marquis de ^Forfer que vous avez vu tout h l'heure, dit M™' de Vergonnes. »

Jean de Lys n'avait pu s'empêcher de faire un mouvement de surprise.

— Mais comment cet homm.e-là... ce fils de la bohémienne Jammira, porte-t-il le nom des Morfer ? s'écria-t-il vivement. Jammira a donc été épousée ?

— Oui, répondit la duchesse. Mais c'est là où l'histoire devient de plus en plus saisissante, de plus en plus dramatique, et si vous voulez bien m' accorder encore quelques minutes...

— Dites, dites, madame la duchesse.

— J'aurai bientôt fini et vous connaîtrez le dernier des Morfer tout aussi bien que moi. Car il faudra aussi que je vous parle de lui... Mais ce ne sera pas long.

— Je vous écoute toujours avec un très grand plaisir, madame la duchesse, répondit Jean que l'histoire que lui racontait celle-ci intéressait, en effet, énormément.

M™" de Vergennes reprit :

— Je vous ai dit que toutes les lettres que le jeune marquis de Morfer avait écrites à son père étaient restées sans réponse.

« Certes, ce n'était pas sans un profond chagrin et une immense douleur que le vieillard s'opiniâtrait dans sa résistance, mais il lui eût été encore plus dur de faire plier son orgueil.

« Et cependant il souffrait cruellement, vous pouvez le croire.

« Vivre ainsi séparé de son fils, vivre ainsi seul dans ce vieux château où iln'entenaait que le bruit de ses pas, lui était une torture atroce et de tous les instants.

« Une nuit qu'il songeait précisément à l'enfant qui n'était plus sous son toit, à l'enfant qui vivait loin de lui, il eut quelques minutes de grande joie.

« On venait de frapper discrètement à sa porte.

« C'était son valet de chambre, son plus ancien serviteur qui l'appelait :

« — Monsieur le marquis!... Monsieur le marquis!...

« — Entre ! entre, Gratien! cria le vieillard.

« Le domestique entra, mais il avait l'air si ému que le vieux marquis comprit surle-champ qu'il devait se passer quelque chose de grave.

« — Eh bien, qu'est-ce donc? fit-il vivement. Pourquoi viens-tu me réveiller ainsi au miUeu de la nuit?...

« — Monsieur le marquis, répondit Gratien la voix un peu sourde, votre fils est là...

« — Mon fils!

« — Et demande à vous voir immédiatement.

Monsieur de Morfer n'avait pas même laissé achever le valet.

« A ces mots : « Votre fils est làl »il s'était trouvé debout.

« Oui, c'était vrai, le jeune marquis était là, mais si pâle, si.blôme, si défait, que son père en eut pitié.

« Mais il se raidit contre sa tendresse, et la voix brève :

« — Eh bien, monsieur, dit-il, vous revenez donc?... Ce grand amour qui vous a fait vous révolter contre la volonté de votre père est donc déjà éteint ?...

« Mais, tristement, le jeune homme hochait la têle.

« — Non, mon père, répondit-il. Cet amour, c'est ma vie ; cet amour ne s'éteindra que lorsque mon cœur aura cessé de battre.

« Le vieillard avait tressailli, puis il devint à son tour très pâle.

« — Alors, dit-il, que signifie votre présence ici?

« — Il fallait que je vous parle.

« — Qu'avez-vous à me dire ?

« Le visage du jeune marquis, tout à l'heure très sombre, eutpenaant quelques secondes comme un reflet de joie.

« Puis, vivement, presque avec orgueil :

« — J'ai un fils ! dit-il.

« Le vieillard avait bondi.

« — Un fils ! s'écria-t-il.

« — Et c'est pour lui que je viens vous implorer, et c'est pour lui que je viens vous demander grâce...

« — Un fils!... un filsl répétait M. de Morfer, non plus pâle, mais livide.

« Et brusquement il se redressa, le regard flamboyant, l'air terrible :

« — Et vous croyez que je vais l'accepter! s écria-t-il, et vous espérez que je vais le compter pour un des miens!...

« — Mon père !

« — Pas un mot de plus I...

« — Puis le doigt tendu et marchant sur son fils, il le chassa devant lui.

« M. de Morfer était trop agité, trop fiévreux pour pouvoir dormir.

« Il se mit à se promener de long en large dans sa chambre, le cœur déchiré.triste à mourir.

«Sans savoir pourquoi, il avait de sinistres pressentiments et il éprouvait une grande angoisse, cette terrible angoisse qui, très souvent, précède les irréparables malheurs...

« Et blanc comme un spectre, le regard fixe, la tête lourdement tombée sur la poitrine, il allait, marchait toujours.

« Le vieux château, qu'une nuit profonde, une nuit sans étoiles, couvrait de son ombre, était plongé dans le plus profond sommeil.

« Lui seul veillait.

« Il avait les mains moites, le front brûlant.

« Il s'approcha de la fenêtre et regarda machinalement au dehors.

« Des ténèbres partout. Et pas un bruit, Un silence de mort.

« Soudain il tressaillit.

« Le château semblait s'animer, et il entendit au-dessous de lui des bruits cte pas, puis des portes s'ouvrir.

« Et tout à coup le vieux valet de chambre reparut.

« Monsieur le marquis, bégaya-t-il, tout effaré, tout tremblant.

« Puis il s'arrêta court, comme s'il n'osait en dire davantage.

« L'ang-oisse du vieillard venait de redoubler.

« Parle I... parle doncl s'écria-t-il ; que viens-tu m'apprendre?

« — Un affreux malheur I répondit Gratein, la voix à peine distincte. Mon jeune maître...

« — Monfih!,..

« — Mj«n jeune maître se meurt!.,, mon jeune maître vient d'être assassinél

« Comme un fou Je marquis de Morfer s'était élancé au dehors.

« Dans la cour du château, il trouva l'homme qui venait d'apporter la terrible nouvelle.

« C'était le serviteur du jeune marquis, celui qui avait eu jusqu'à présent la garde de son domaine maternel.

« Son cheval, qu'il avait éperoftné jusqu'au sang pour accourir plus vite, se cabrait, hennissait, semblait impatient de repartir.

« En moins d'une minute, le vieux marquis, à son tour était en selle.

« — Mon fils!... Mon fils!... Mon enfant! ne cessait-il de répéter l'air égaré.

« Et il ne put s'empêcher de faire un brusque retour sur le passé.

« Il songea à sa femme, à la mort qu'elle avait faite, si soudaine, si terrible!...

« Et maintenant c'était son fils!... son fils qu'il avait quitté plein de jeunesse et plein de force une heure à peine auparavant et dont peut-être il n'allait plus retrouver que le cadavre !

« — Quelle fatalité pèse donc sur nous ? s'écria-t-il tout haut ; quelle fatalité pèse donc sur notre maison?...

« Puis, tandis qu'il poussait son cheval dans un galop d'enfer, dévorant l'espace, franchissant d'un bond tous les obstacles, il voulut avoir des détails.

« Son fils avait été assassiné I... Mais par qui ? Quelqu'un lui en voulait donc ?...

« Mais le serviteur du jeune marquis ne savait rien ou presque rien

« — Monsieur, dit-il, voilà tout ce que je puis vous répondre. Je savais que mon maître était sorti qu'il était allé vous voir et j'attendais son retour... Ma femme yeUlait aussi... Il le fallait bien, d'ailleurs, car notre maîtresse venait de mettre au monde un garçon...

« Même en ce moment-là, même en ce moment de poignante tristesse, le vieux marquis de Morfer ne put s'empêcher de froncer les sourcils.

« — Tout à coup je dus devenir plus livide qu'un mort, continua le serviteur. Dans le profond silence qui nous entourait, je venais d'entendre un grand cri, un cri terrible, désespéré.. « On assassine quelqu'un?... » m' écriai -je. Et je n'avaispas achevé que j'entendis la voix de mon maître. Il criait : « A moi!... à l'aide !.. au secours ! »

« Je ne suis plus jeune, monsieur le marquis, mais en une seconde je retrouvai mes jambes de vingt ans.

« Rapide comme l'éclair je traversai le parc et courus vers l'endroit d'où semblait être parti ce sinistre appel.

« Malheureusement, je ne m'étais pas trompé.

GÂKTOUGirE

« l^Ion maître était bien 1^, tout sanglant, mais debout encoro

« Dès qu'il m'aperçut, il me tendit les bras.

« — Prends-moi!... Je n'y vois plus... Je vais tomber, me dit-il.

« Je le tenais déjà. Il était temps. A peine avais-je fait quelques pas qu'il perdit connaissance... Puis ce futun moment terrible, un moment que je n'oublierai jamais... Notre jeune maîtresse poussait des cris déoliirants, ma femme sanglotait, et moi qui venais de déshabiller monsieur le marquis et de le coucher, je ne pouvais voir sans effroi son horrible blessure: un coup de poignard, là entre les deux épaules.

« Puis, la voix plus basse et secouant tristement la tête.

« J'ai été soldat, monsieur le marquis, et je m'y connais un peu : ces blessures-là ne ^ardonnent guère!...

« Mais M. de Morfer n'avait pas entendu ces dernières paroles.

« Il songeait au meurtrier de son fils.

« Il se demandait quel était le misérable qui avait pu se rendre coupable de ce crime ?

« Mais il ne pouvait soupçonner personne.

« Qui donc, dans le pays, aurait osé attenter à la vie de l'un de ses seigneurs ? Qui donc aurait eu l'audace de porter la main sur un Morfer !

« Et tandis que le vieux gentilhomme continuait à chercher le mot de cette sombre énigme, le serviteur du jeune marquis murmura, comme s'il avait pu deviner la pensée du malheureux père :

— Oui, il y a là quelque chose de bien étrange, de bien mystérieux !... »

Ici, Jean de Lys interrompit vivement M"" de Vergennes.

— C'était la prophétie do Jammira qui se réalisait ? dit-il.

— Oui, c'était les bohémiens qui se vengaient, répondit la duchesse. Certes, tous avaient juré la mort des deux amants, mais il y en avait un surtout dont la vengeance devait être plus impatiente...

— Pourquoi ?

— Celui-là aimait Jammira. ..celui-là avait été repoussé par elle depuis qu'elle était veuve.. .

— Oui, je comprends.

— Maintenant comment était-il arrivé à savoir que son rival était le jeune marquis de Morfer ? comment avait-il pu découvrir sa retraite ? Vous pensez bien qu'il est impossible de connaître ces détails. Ce qu'il y a de certain, c'est que c'était lui le meurtrier, lui l'assassin, et que Jammira, qui devait tomber sous ses coups à son tour, n'en avait jamais douté.

« Quand le vieux marquis se jeta dans les bras de son fils, celui-ci avait déjà dans le regard l'ombre de la mort.

« Mais il eut encore l'héroïsme de sourire.

« Alors tout l'orgueil du père s'évanouit, et il n'eut plus que de la tendresse, plus que de l'amour.

« Il crut à un miracle, à l'impossible ; il crut qu'il arracherait peut-être à la mort ce fils bien-aimé, s'il faisait plier sa volonté devant la sienne

« Il céda donc.

CARTOUaiE

Blanche guettait Jean d£ Lys

« Tl lui cria, les yeux pleins de larmes, et en l'e'treignant follement dans ses bras :

« Tu aimes cette femme,. je te la donne !.-. Tu veux que cet enfant porte ton nom, j'y consens... Il sera mon fils aussi...

« Et chose étrange, coïncidence curieuse, pendant quelques jours le jeune marquis sembla se remettre

« On eut dit que la mort avait honte de le prendre maintenant qu'il allaitêtre heureux,

« Mais ce n'était qu'un vain espoir.

« Un matin, un prêtre vint qui mit dans la main de Jammira à peine relevée et défaillante, la main du jeune marquis agonisant et moribond...

LiV. 'Zl4-i. — Favard Frères, éditeurs.

OQ.>i

« Et le soir... le soir Jammira était veuve pour la seconde fois, et M. de Morfer, fou de douleur, sanglotait sur le cadavre de son fils !... »

— C'est une bien sombre histoire que vous me racontez là, madame la duchesse, dit Jean de Lys profondément impressionné.

— Oui, bien sombre et bien tragique, en effet, répondit M'"^ de Vergennes. Et je ne vous ai pas tout dit. Ecoutez ! écoutez encore ! Je vais vous parler de lui.., du marquis de Morfer que vous connaissez...

La duchesse se recueillit pendant quelques secondes, puis .se rapprochant de Jean de Lys :

« Je n'ai pas besoin de vous dire, continua- t-elle, que le vieux marquis avait recueilli, non seulement la veuve et l'enfant de son fils, mais encore le petit Beppo, l'enfant que Jammira avait eu de son premier mariage.

«Après ces deux grandes douleurs, ces deux coups terribles : la'mort de sa femme, la perte de son fils, le marquis de Morfer avait reporté toute son affecLion sur la jeune bohémienne et ses deux enfants.

« Mais Jammira le savait bien et l'avait bien dit : la mort de celui qu'elle avait aimé et qu'elle avait commis le crime de suivre, la mort du jeune marquis ne sulïïsait pas à l'implacable ressentiment des hommes de sa race.

« Elle aussi était condamnée par eux, elle aussi devait mourir 1

« Oh I certes, après avoir perdu celui qui avait emporté avec lui toutes ses espérances, après avoir été veuve en même temps qu'épouse, la pauvre jeune femme ne tenait plus guère à la vie.

« Mais elle n'était pas seule au monde. N'avait-elle pas son beau-père, ce vieillard si malheureux et à qui elle se sentait de jour en jour plus nécessaire? N'avait-elle pas aussi ses deux enfants, ses deux fils, qu'elle devait aimer et qui avaient le droit de compter sur elle.

« Aussi, Jammira, pleine d'appréhension et de noirs pressentiments, ne s'absentaitelle que très rarement du château.

< Et pourtant un jour, en plein midi, fut-elle trouvée à quelques pas de là avec un poignard dans le cœur.

« Pour la seconde fois la prophétie de la pauvre bohémienne s'était réalisée 1 »

Et M""' de Vergennes demeura pendant quelques minutes silencieuse.

De son côté, Jean de Lys, que celte tragique histoire remplissait d'étonnement et 8^>«çait d'épouvante, réfléchissait, restait pensif.

— Et le vieux marquis? demanda-t-il enfin. Ce dernier malheur dut le rendre fou?

— Ce n'était point son dernier malheur ! répliqua vivement la duchesse. Puis, comme Jean de Lys tressaillait.

— Un autre, et le plus grand, le plus terrible de tous, l'attendait quelques années plus tard.

— Quelmalheur pouvait être plus terrible que le meurtre de son fils, que l'assassinat de Jammira? fit vivement Jean de Lys la voix un peu sourde.

— Attendez !,.. les deux enfants, les deux orphelins avaient grandi... C'étaient à présent de jeunes hommes... Tous les deux aimaient la même femme...

— Les deux frères I

— Les deux fr.'^res devinrent deux rivaux 1... De là une haine implacable, une haino terrible... Et le Marfer que vous avez vu tuaBeppo!... Mais, du même coup, il tua son grand'père... Le vieillard tomba foudroyé...

Un long silence suivit les derniers mots de la duchesse.

Jean de Lys qui ne pouvait croire à ce qu'il venait d'entendre la regardait avec une surprise de plus en plus grande.

— Ft l'on a les preuves de ce crime? demanda-t-il.

— Non, répondit la duchesse avec un sourire, mais il y a des crimes qui se prouvent sans preuves...

Et maintenant, ajouta-t-elle très gracieusement et en se levant, 7euiiiez ni offrir votre bras et m'aider à retrouver .M. de Vergennes.

Un quart d'heure après, M. et M"'^ de Verg-junes remontaient dans leur carrosse, et Jean de Lys, sur l'invita'ion de la duchesse, se disposait à y prendre place à côté d'eux, quand il eut soudain un vif tressaillement.

M )nti§ sur un magnifique che\^al et suivi d'un la juais qui portait une très riche livrée, un cavalier passait au galop près de lui.

C'était encore lui, c'était encore le marquis de Morfer !

Son regard tomba sur Jean et ses lèvres pâles se crispèrent encore d'un étrange sourire.

Puis, brusquement, il disparut.

— Que me veut donc cet homme? pensa le jeune chevalier. Mais souriant à son tour, il ajouta :

— Bah ! l'avenir me le dira!

Le soir même le roi tenait sa promesse et Jean de Lys était au comble de la joie. Un messager venait de lui apporter un grand pli scellé, et ce pli c'était son brevet d'orficicr.

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