LA BREBIS DEVIENT LIONNE
Le lendemain, Blanche qui avait veillé encore pendant une grande partie delà nuit, sa tante, la marquise des TournoUes, venait enfin de rentrer chez elle, un peu lasse et les paupières un peu lourdes.
Comme d'habitude, la jeune marquise, qui laissait son regard errer distraitement dans la cour de Ihôtel, gardait ime attitude mélancolique et pensive.
Assise dans un grand fauteuil, le coude replié et le menton dans sa main, parfois aussi ses yeux se fermaient, mais eUe ne dormait pas.
Elle évoquait encore l'image de Jean, de Jean qu'elle aimait et dont elle était aimée, limage de l'homme qui était son premier amour, qui serait certainement l'unique, et à qui, désormais, son cœur appartenait tout entier.
Et eUe le revoyait bien tel qu'elle l'avait vu à ses genoux,avec son regard caressant
et doux, son air martial et plein de franchise, son front intelligent et plein de pensées Et elle entendait encore les douces paroles qu'il lui avait dites, ces douces paroles
d'amour qui avaient fait trembler son cœur de joie et qui, en ce moment aussi, la
troublaient et la faisaient trembler encore. Et elle aurait voulu le revoir sur l'heure, qu'il revint bien vite vers elle
— Oh I que je serais heureuse, pensait-elle, si l'on venait me dii-e : Madame, quelqu'un vous demande... c'est M. le chev?'';ier Jean de Lys...
Et elle n'avait pas encore achevé su pensée que sa porte, en effet, s'entr'ouvrit. Une caméris e se tenait sur le seuil.
— Madame, dit-elle, quelqu'un vous demande...
Déjà la jeune marquise venait de se dresser radieuse, rayonnante, pâle de bonheur.
— Faites entrer !.. faites entrer! s'écria-t-elle. Et la camériste sortie, elle eut un long soupir. Son vœu s'exauçait!
C'était lui !
Et elle s'élança vers la porte, souriante, les bras déjà ouverts.
Mais, tout à coup, elle eut un cri sourd et elle recula, le visage livide, pleine de terreur.
Ce n'était pas celui qu'elle espérait qui se trouvait devant elle, ce n'était pas Jean de Lys, c'était le marquis de Morfer.
Blanche avait reculé jusqu'à l'extrémité de la chambre et le marquis demeurait immobile.
Pendant une minute ils se regardèrent, elle de plus en plus pétrifiée, lui avec un sourire narquois, un sourire ironique sur les lèvres.
Enfin il fit lentement quelques pas, puis toujours railleur :
— Je vois bien, madame, dit-il en tenant toujours la jeune femme clouée sous son regard, que ma présence chez vous vous cause un peu de surprise.,. Mais il fallait que je vous parle, mais il fallait que je vous voie, ajouta-t-il en cessant de sourire et en prenant un accent plus ferme, presque impérieux.
Puis, comme Blanche avait toujours de petits frissons d'épouvante :
— Je vous en prie, ne'tremblez pas ainsi, mais causons.
Et comme s'il eût été chez lui, il venait, d'un geste, d'inviter la jeune marquise à s'asseoir.
Sans un mot, celle-ci avait obéi.
Il y eut encore un silence.
L'œil du marquis de Morfer étincelait en ce moment d'un éclair étrange.
— Madame, reprit-il enfin la voix plus douce, mais cependant ferme encore, vous savez que je vous -aime...
Blanche eut un lourd soupir comme si un poids énorme, un poids immense l'oppressait, mais elle ne fit pas un geste, pas un mouvement, et resta muette.
— Oui, vous le savez... Combien de fois ne vousl'ai-je pas dit I... Combien de fois ne vous ai-je pas importunée de mes aveux... Mais rien n'a pas vous attendrir ni tou. cher votre cœur, et vous m'avez toujours éconduit, toujours, repoussé... Est-ce vrai?
TATITOUCHE 4797
Il se tut quelques secondes comme s'il attendait une réponse, mais la jeune marquise les yeux baissés et la face très sombre, garda le même silence.
— th bien, madame, dit le marquis, avez-vous réfléchi depuis lors ? Vais-.je vous quitter en ayant le bonheur d'emporter un meilleur espoir?... En un mot, est-ce «oui » aujourd'hui ou est-ce « non » comme toujours ?
Cette fois, Blanche avait lentement relevé la lête, puis très froidement, très fièrement :
— C'est « non.» comme toujours, répondit-elle.
— Soit ! répondit très froidement à son tour le marquis. Mais s'il faut vous 'parle, franchement, je crois que vous avez tort. Car vous savez qui je suis?
— Oui ! fît la jeune femme avec un singulier sourire.
— Vous savez aussi ce que je peux?
Et c'était lui qui, à présent, souriait d'un sourire étrange, d'un sourire où il y avait de la menace et de l'orgueil.
— Mais ce que vous ne savez peut-être pas assez, reprit-il plus viven'ient, c'est que je ne suis pas de ceux qui s'arrêtent et cèdent devant les obstacles. Ce que je veux, je le veux bien, et ce que je me suis promis défaire, je le fais. Pour satisfaire mes moindres caprices, mes moindres volontés, je suis prêt à tout, prêt à ne reculer devant rien.
— Je le sais. Oui, vous êtes prêt à tout, prêt à la trahison, prêt au guet-apens, prêt au crime...
— C'est vrai, dit tranquillement le marquis. Et il ajouta ironiquement.
— Souvenez-vous du carrefour de Buci.
Blanche avait tressailli.
— C'était moi!.. Oh! vous vous en êtes bien douté, n'est-ce pas?... Sans un miracle, un hasard vraiment providentiel, ce jour-là on vous enlevait, on vous emportait, et do gré ou de force vous auriez été à moi comme vous le serez certainement un jour...
Puis ricanant, il ajouta :
— C'est une partie perdue, une revanche à prendre, mais cette revanche je la prendrai, soyez-en sûre... Car il ne se fait pas des miracles tous les jour?... car une jolie femme qui se débat entre les bras de ses ravisseurs ne trouve pas tous les jours un sauveur pour les mettre en fuite... car cnûn quand on crie« au secours ! » bien souvent l'écho ne répond pas et l'on n'a pas tous les jours sous la main un chevalier Jean de Lys.
A ces dernières paroles, la jeune femme n'avait pu se défendre d'un nouveau tressaillement.
Non seulement elle était très étonnée que le marquis de Morfer prononçât ce nom, mais encore il lui semblait qu'il avait en le prononçant un accent plein de menace, un accent qui la glaçait.
— Et je le connais, ce brave, ce hardi chevalier, reprit le marquis qui voulait être ironique, mais qui n'y réussissait guère... Non seulement je sais son nom^ puisque je viens de vous le dire, mais j'ai eu l'honneur de le voir...
Ces mots-là furent encore une surprise pour Blanche.
— Vous l'avez vu? s'écria-i-elle.
— Oui, madame... Hier... A la cour.
La jeune femme était bien tentée de ne pas croire le marquis. Jean de Lys, ce petit gentilhomme de province, ce petit gentilhomme obscur et qiii ne connaissait personne à Paris, admis à la cour ! Etait-ce possible?
Mais la jeune marquise n'était pas au bout de ses étonnements.
— Ilamême eu l'honneur de parler quelques instants avec Sa Majesté, reprit surun ton toujours très tranquille le marquis. Et je dois à la vérité de dire que ce jeune homme paraissait beaucoup lui, plaire... ainsi, d'ailleurs, qu'à madame la duchesse de Vergennes qui aussi bien voulu le présenter.
— Madame la duchesse de Vergennes !
— Oui, madame... Oh! elle était charmante, très empressée avec lui... Madame de Vergennes est une des plus jolies femmes de la cour et si je ne vous avais pas aimée, j'aurais été jaloux.
Et sans en avoir l'air, le marquis avait épié Blanche.
La jeune femme n'était plus seulement très pâle, mais livide et pendant quelques secondes on aurait pu croire qu'elle allait s évanouir.
Le marquis, qui jusque-là avait semblé demeurer impassible, avait à son tour affreusement pâli.
Il était clair pour lui que madame de Solange aimait cet homme, aimait le chevalier, et il se sentait dans le cœur une immense colère, uns rage folle.
— Oui, je le connais, dit-il la voix un peu tremblante, et je le retrouverai!.,.
— Jean de Lys ?
— Oui, Jean de Lys!,.. Et le marquis de Morfer et lui auront un com.pte à régler ensemble..,.
Mais Blanche très calme, souverainement méprisante:
— Je croyais marquis, que vous ne vous attaquiez qu'aux femmes, fit-elle. Ces paroles étaient plus outrageantes qu'un soufflet.
Le marquis eut un cri sourd, un cri rauque, puis se levant d'un bond:
— Ah ! vous l'avez donc revu, vous aussi! sécria-t-il l'œil chargé d'éclairs. Ah! vous l'aimez donc !
Blanche n'avait plus peur.
Debout à son tour, elle se dressait en face de lui.
— Et si c'était vrai?... et si je l'aimais ? s'écria-t-elle avec une énergie qu'il no lui connaissait pas.
— Vous seriez imprudente ! dit le mxarquis les dents serrées.
— Imprudente!
• — C'est vous qui l'auriez perdu!... c'est vous qui l'auriez condanmé !.,.
La jeune femme venait de le regarder pendant quelques secondes bien en face, puis riant d'un rire sourd:
-Oui, vous avez raison, dit-elle très lentement. Pardonnez-moi... Je savais bien que je parlais au marquis de Morfer, mais- j'oubliais que vous ne vous battiez pas, mais que vous assassiniez!...
Le marquis avait croisé ses bras, mais il était visible qu'il faisait un immense effort pour ne pas se jeter sur elle.
D'ailleurs une chose le troublait à son tour et le remplissait de stupéfaction.
Il ne reconnaissait plus la marquise de Solange !
Il ne reconnaissait plus la créature timide et douce toujours si tremblante et si résignée levant lui !
Quoi! c'était elle qui osait lui parler ainsi !
Quoi ! c'était elle qui osait jeter des cris de col?>re et de révoltai
Quoi ! cette brebis se changeait tout à coup en lionne
Quel coup de théâtre I
Etait-ce possible?
Il n'en revenait pas.
Et cependant c'était bien vrai. L'amour avait soudain décuplé Vénersrie et le courage de Blanche, et en ce moment elle oubliait tout : et l'attaque nocturne du carrefour de Buci, et les nouvelles menaces du marquis de Morfer, et les dangers auxquels elle s'exposait en le bravant, oui, elle oubliait tout pour ne se souvenir que de celui qui l'avait sauvée, que de celui cfu'elle aimait.
Et chose inouïe, chose incroyable, c'était eUe, maintenant, cette peureuse et frêle jeune femme qui marchait sur l'arrogant et cynique marquis de Morfer, c'était elle qui le menaçait et l'obligeait à reculer devant elle.
— Ah ! vous venez de me dire que je serais imprudente si j'aimais Jean de Lys ! s'écria-t-elle la voix vibrante. Eh bien, marquis de Morfer, écoutez-moi I écoulezmoi bien !... Oui, je t'aime !... oui je l'aime!... oui je l'aime l...
Est-ce que j'ai peur, marquis? est-ce que je tremble? est-ce que je dissimule ?...
Oui, je vous le dis, je vous le répète, je vous le crie : j'aime Jean de Lys !.. et je Taime autant que je voushais... autant que je vous méprise... Oui, je l'aime parce qu'il est aussi brave que vous êtes lAohe, et aussi loyal que vous êtes fourbe.
La marquis se taisait, se contentant de laisser entendre parfois un petit rire de bravade.
— Oh ! vous pouvez rire I reprit la jeune femme avec plus d'autorité encore. Mais vous me faites pitié !... Mais vous qui osez menacer vous devriez trembler avant les autres, trembler le premier !... Mais enfin si ma patience se lassait ou s'il me pîaissait demain d'être moins généreuse, qui donc de vous ou de moi, marquis, aurait à avoir peur de l'autre?...
Et Blanche, riant doucement à son tour, ajouta :
— Ah! vous aviez compté sur ma faiblesse... Vous voyez que vous avez eu tort... Oui, j'ai peut-être été trop lâche quand il no s'agissait que de moi, mais je ne le serais plus aujourd'hui qu'il s'agit de l'homme que j'aime... Qu'un soir ou l'autre il disparaisse, qu'un jour ou l'autre le chevalier Jean de Lys soit frappé, et vous savez ce qui vous attend, marquis!. .. Je vous jure que ma conscience ne me ferait plus taire, je vous jure que ces scrupules exagérés ne me fermeraient plus la bouche
Puis, riant toujours, mais semblant se parler à elle-même, Bbnche de Solange reprit:
— Oh! quelle surprise, quel étonnement dans tout Paris si je disais un mot ! Comme
on se regarderait avec stupéfaction en se disant : Vous connaissiez bien le margiiis da Morfer, eh bien...
Mais elle n'acheva pas.
La marquis, ivre de fureur, venait de se jeter sur elle et lui broyait les poignets.
'— Vous êtes folle, oui, folle î s'écria-t-il la voix étranglée. Toucher à moi!... toucher au marquis de Morfer !... Je vous répète que vous êtes folle !... Essayez !... Parlez 1... dites ce que vous savez !... On ne yous croira pas !...
Blanche yenait de se dégager d'un mouvement brusque.
— Qui sait? fit-elle avec un accent de défi :
— Encore une fois parlez!... et puisque vous voulez la guerre...
— Je vous hais ! interrompit la jeune femme avec force.
— Eh bien, soit, vous l'aurez! Mais vous auriez tort de me ménager, car je vous préviens que je serai sans pitié ! s'écria le marquis de Morfer.
Une réaction s'était faite chez Blanche, et c'était elle maintenant qui tremblait devant cet homme.
Très lentement il venait de remonter vers la porte.
Une fois là il s'arrêta, s'inclina très profondément, puis Fœil dur, la face terriblement pâle :
— Nous nous reverrœas, madame la marquise 1 dit-il. Puis, sans se pressjor, il disparut.