‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 70 sur 100 · LE CABARET DU BON LARRON · texte numérisé non relu

LE CABARET DU BON LARRON

Non loin du Louvre existait à cette époque un enchevêtrement de petites rues ou plutôt des ruelles si étroites qu'un carrosse avait peine à y passer, et si tristes que le soleil dédaignait de s'y montrer

Dans le jour, ces petites rues avaient un aspect débonnaire. Peu de passants, peu de bruit, quelques gamins seulement qui jouaient sur le seuil des portes

Mais dès que le soir était venu on ne s'y aventurait pas sans méfiance, et si par hasard quelque coup de vent avait éteint les rares lanternes qui les éclairaient, les plus hardis et les plus braves regardaient à deux fois avant de s'y engager.

Elles devenaient alors le quartier général d'une foule de rôdeurs et de rôdeuses de nuit, un véritable coupe-gorge.

C'était là, dans une de ces rues, qu'existait un étrange et curieux cabaret.

On l'appelait le cabaret du Bon Larron,

Son nom lui venait de l'immense enseigne qui surmontait sa porte et qui représentait la scène du Calvaire.

Sur un fond violet, le Christ, un affreux squelette, y agonisait entre deux bonshommes peints en jaune. Puis au-dessous cette légende écrite en grosses lettres rouges : au bon larron.

Mais quand nous disons que ce cabaret était curieux et étrange, il faut s'entendre.

C'était un tendre et cliasle baiser.

Était-ce par son luxe ou par le pittoresque de eon ageneenient?

Non certes.

Ce cabaret ressemblait à tous les cabarets de ce temps-là.

Un plancher de terre battue, des murs noirs, des solives enfumées, quelques tabourets boiteux, deux ou trois tables qui ne se tenaient pas debout, et c'était tout.

Était-ceparsaclientèlequece cabaret pouvait piquer la curiosité et se recommander à l'attention?

On n'y voyait jamais personne.

Maisle cabaret du J5o/i Larron était surtout singulier et remarquable ^^ar ses deux propriétaires.

Nous disons ses deux propriétaires, car vraiment il eût ét-i dommage que maître

LiV. 226. — Fayard lucres , éditeurs-

Marcharet et sa digne épouse n'eussent pas été accouplés ensemble tant ils se complétaient .

Maître Marcharet avait la taille d'un géant et les épaules, le cou, les poings d'un colosse. Il pouvait avoir quarante-cinq" à quarante-huit ans. Il avait les cheveux roux, le front bas et bombé, le regard faux.

Quant à sa femme, d'une dizaine d'années plus jeune, elle était bien aussi grande que lui et peut-être aussi forte, Elle avait les cheveux d'un èlond très pâle, le teint très coloré et la bouche mince, très large. Son regard souriait, ses lèvres souriaient, sa parole était lente et mielleuse, mais elle avait beau vouloir se montrer avenante et aimable, il n'était guère possible de l'approcher sans méfiance et sans sentir un petit frisson dans le dos.

On ne voyait jamais ou presque jamais personne dans le cabaret du Bon Larron, nous l'avons dit, et cependant maître Marcharet et sa femme n'avaient point l'airinquiet ni la mine soucieuse des gens qui ne font pas leurs affaires.

Au contraire, les rares passants qui s'y arrêtaient pour y boire un verre — des soldats, des ouvriers, des laquais — étaient tout étonnés, en voyant la maison si vide et d'aspect si triste, de la face réjouie des deux patrons.

Et généralement on pensait :

— Voilà des philosophes, de braves gens qui supportent crânement la misère. Mais on se trompait, car si le Bon Larron avait l'apparenoe .d'un cabaret, ce n'était

en réalité qu'une caverne de voleurs, qu'un antre qui servait de refuge aux bandes de l'homme qui avait remplacé Cartouche, aux bandes du fameux Capitaine de Minuit.

La maison de maître Marcharet qui semblait ne se composer, outre le premier étage, que de la seule pièce qui servait de cabaret, en possédait cependant plusieurs autres, très grandes et très vastes, des pièces souterraines dont rien ne trahissait l'existence et qui toutes avaient leurs issues particulières, les unes sur les petites rues avoisinantes et les autres sur la berge même de la Seine.

Le cabaret du Bon Larron n'avait donc pas besoin d'être achalandé dans la journée puisque le soir et pendant la nuit, il faisait des affaires d'or.

Dès que les premières ombres envahissaient la rue et que les premières lanternes s'éclairaient, maître Marcharet s'empressait de mettre ses volets et de fermer sa boutique.

Alors devant cette maison, de si bonne heure noire et silencieuse, comment la police — aussi habile en ce temps-là qu'aujourd'hui — se serait-elle doutée de quelque chose ?

Les patrouilles du guet qui se risquaient par hasard dans l'enchevêtrement de ces petites rues sinistres regardaient le cabaret.

La maison semblait morte.

Pas le plus léger bruit. Pas le plus mince filet de lumière.

Et les braves patrouilles riaient. Elles pensaient :

— En voilà un qui aime le lit I

Mais pendant ce temps, maître Marcharet et sa digne moitié, des rendaient sous terre, riaient et trinquaient avec leurs vrais clients, les écumeurs de Paris, les assassins et les filous.

Là se passaient des scènes bouffonnes et des scènes terribles.

Le vin coulait à flots sur les tables, mais le sang quelquefois coulait à flots sur le I)lancher.

On tirait les couteaux aussi volontiers quon choquait les verres.

On ven;iit de hurler de joie, et tout à coup on hurlait de fureur et de colère.

Mais maître Marcharet ne s'élonnnit pas. D'abord il ne s'étonnait de rien. Et quant h sa femme, les malandrins — bien sûrs que la police n'oserait jamais venir les chercher là — pouvaient chanter à pleine gueule ou se tuer, elle gardait son même air tranquille et c'était avec le même sourire sur les lèvres qu'elle assistait à la ripaille ou au massacre.

D'ailleurs, il faut bien le dire, dans cet étrange et horrible miheu, les deux patrons du Bon Larron semblaient presque avoir des figures d'honnêtes gens, car rien de plus repoussant et de plus effrayant à voir que ce grouillement de bandits.

Etaient- ce des hommes? étaient-ce des bêtes féroces? Ce qu'il y a de certain c'est que leurs regards faisaient peur et que leurs gestes faisaient trembler.

C'était la lie, la boue de ce que Paris avait de pire. Et c'était aussi le dessus de panier du crime.

Il y avait là des hommes qui étaient presque déjà des vieillards, et il y en avait d'autres qui étaient presque encore des enfants.

Les premiers avaient vingt fois, cent fois mérité la potence. Ce qu'ils avaient laissé derrière eux de larmes et de sang, ils ne pouvaient le savoir. Mais pas une minute de pitié, pas une seconde de remords. Beaucoup d'entre eux avaient couru et serti sous Cartouche. Ils vantaient son audace et son habileté, ils exaltaient ses prouesses. Ah ! le fier capitaine !... le crâne daron. Et ils racontaient leurs exploits avec la même fierté qu'un soldat raconte ses campagnes.

Les seconds étaient les blancs-becs de ces vétérans. lisse taisaient pour les entendre parler, et ils n'avaient qu'un désir, qu'une ambition: leiu' ressembler, être aussi de fameux voleurs et avoir un jour les mains aussi rouges que les leurs. D'ailleurs, plus redoutables et plus féroces encore que les vieux.

Parmi ces monstres, on voyait aussi quelques femmes, une vingtaine environ. La plupart vieilles, édentécs, toujours ivres d'eau-de-vie, étaient semblables à des ogresses, mais il y en avait aussi de jeunes et de très jolies et qu'on se serait étonné de rencontrer dans ce milieu-là.

Comment elles s y trouvaient ? Comment elles consentaient à y vivre? Nous le dirons bientôt. *

Pour le moment, constatons seulement que c'était ce soir-là, quelques heures après la visite du marquis de Morfer à la marquise de Solange — grand tumulte et grand vacarme dans les souterrains du cabaret du Bon Larron.

Mais ce n'était pas un bruit de ([ueriUe, c'était, au con'raire, un vacarme joyeux.

Les bandits s'amusaient et les bandes du capitaine de Minuit étaient en liesse.

Les dernières expéditions avaient été assez fructueuses et comme le capitaine ne gardait rien pour lui, excepté l'argent, tout le monde avait raison d'être content, car il y avait là, sans compter les bijoux des passants dépouillés, un grand nombre d'objets

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très précieux et très rares et qui provenaient des maisons qu'on avait pillées et dey hôtels qu'on avait hardiment mis à sac.

Tous ces objets : tentures, flambeaux de vermeil, d'argent ou dor, meubles, tableaux, bibelots, étaient là, dans la plus grandepièce souterraine du cabaretdu BonLarron, étalés en tas, en lots qu'on allait tirer et pour chacun desquels, sans parler de maître Marcharet, les hommes du capitaine de Minuit étaient certains d'avance de trouver un acheteur, c'est-à-dire un receleur.

Toutes les pièces souterraines du cabaret communiquaient d'autant plus facilement entre elles qu'elles n'avaient pas de porte. On allait de l'une dans l'autre, comme on passe d'un couloir dans un autre couloir. Pourtant elles avaient d'habitude chacune leur clan, leur coterie. Ici tel groupe de voleurs, toujours le même, là un autre. On se rassemblait et se réunissait suivant les amitiés et les sympathies.

Mais ce soir-là il n'y avait plus de clan, plus de coterie. Toute la bande fraternisait, et tandis que maître Marcharet et sa femme n'abondaient pas à servir des brocs et qu'on n'abondait pas à vider les verres, on se pressait autour des objets étalés, et l'on admirait, l'on convoitait toutes ces belles choses, chacun devenant pâle et clignant de l'œil en face du lot qu'il aurait désiré.

Puis soudain, dans le grand tumulte un cri s'éleva.

Une femme venait d'être giflée, et giflée avec tant de force qu'elle avait reculé de dix pas et que sa tête avait été frapper contre un mur.

Alors ce furent des rires, puis des jurons, des gestes de menace, des imprécations terribles.

Cette femme, s'ap prochant d'un des lots, le plus important certainement de tous, avait essayé, par habitude sans doute, de faire glisser dans sa poche un magnifique bracelet enrichi de perles fines.

Ue là grande colère, grande indignation de la bande. Les autres femmes surtout so montraient très furieuses. Toutes brandirent les poings, toutes crièrent:

— Ah! voleuse!,.. Fouetlez-la!... Fouettez-la!

Mais d'un bond de panthère la femme souffletée avait déjà saisi un broc vido. Les yeux flamboyants, terrible, ellel'éleva au-dessus de sa tête. Puis, la voix frémissante, elle cria à son tour :

— Essayez donc!... Chiennes, la première qui approche, je latue!<„ Et la gaieté des hommes redoubla.

Ils se rangèrent.

11 fallait voir ça, cette petite bataille entre amies, cette petite tuerie de famille.

— Oh! le Squelette n'a pas froid aux yeux ! ricana un vieux. Elle n'a pas de chair, mais des muscles. Laissez-les faire!... Place vous autres. Moi je parie pour elle... Hardi l cogne ma fille!...

Et les bras croisés, la pipe aux dents, il attendit.

Plus un bruit, plus un mot ne s'entendit dans le souterrain du Bon Larron

Le Squelette, comme avait dit le vieux, c'est-à-dire la femme menacée d'être fouettée, attendait, le dos au mur, le bras toujours levé et le jarret tendu, que ses adversaires fondissent sur elle.

C'était d'ailleurs, malgré sa maigreur extrême, une fort jolie fille, une belle brune

de vingt-trois à vingt-quatre ans avec des lèvres rouges, un teint mat et des yeux superbes.

Les autres femmes non plus n'étaient point lâches.

Félines et l'œil sombre, pâles d'avoir été défiées, elles avançaient, se rapprochaient rétrécissant de seconde en seconde leur cercle autour de Squelette.

Et, brusquement, elles bondirent.

Mais l'une d'elles tomba, le visage ensanglanté, le crâne ouvert.

Le vieux voleur applaudit.

— Cogne, ma fille, cogne!... cria-t-il. Bravo I Et Marcliaret, très calme, cria de son côté :

— Allons, vous autres, qui veut boire?

Puis il se mit à remplir tranquillement les verres pendant que le Squelette dont un coup de couleau venait de déchirer l'épaule, étendait d'un nouveau coup de broc une autre ennemie à ses pieds.

Et le vieux bandit allait encore applaudir lorsque soudain, il tressaillit,

La bataille avait cessé et tout le monde venait de tourner la tête.

Maître Marcharet se pencha vers sa femme:

— Qu'est-ce donc? fit-il.

Est-ce qu'elle savait !

Mais c'étaient encore des cris et des pleurs, des gémissements. On entendait une voix de femme qui suppliait, implorait... Puis une voix d'homme se fit entendre, ironique et brutale :

— Avance, la belle !... avance donc !

— Tiens, le vicomte ! s'écrièrent les b.mdits en éclatant d'un formidable éclat de rire.

Et presque aussitôt un groupe d'une dizaine d'individus fit irruption dans la pièce où se tenait la bande du capitaine de Minuit.

A OUI LA FEMMt:?

Les nouveaux venus, qui s'étaient mis à rire aussi, entrèrent en poussant devant eux une jeuno fille ou plutôt une enfant, car elle n'avait pas ou ne paraissait pas avoir plus de quinze ans, seize ans peut-être.

Grande et mince, les cheveux d'un blond cendré, les yeux d'un bleu sombre, cette jeune fille n'était point seulement jolie, mais belle, admirablement et poétiquement belle.

Ses vêtements, qui s'étaient déchirés sous les étreintes violeutes des misérables qui la tenaient, disaient assez qu'elle n'était point née riche, mais fille d'artisan, fille d'un brave ouvrier dont elle devait être toute l'orgueil et l'espoir.

Et toute tremblante, toute frissonnante, elle pleurait à chaudes larmes au milieu de grand cercle gouailleur que formaient autour d'elle tous ces hommes sinistres.

Celui qui l'avait amenée et qu'on appelait le vicomte ne la lâchait pas et ricanait doucement d'un air triomphant et vainqueur.

Ce « Vicomte » que les tristes bandits avaient surnommé ainsi parce qu'il affectait des allures de gentilhomme, cachait sous des apparences parfois assez douces un cœur de tigre.

Il n'avait pas encore vingt-cinq ans, mais parmi les coquins qui avaient blanchi dans le crime, il n'y en avait peut-être pas un seul qui pût se vanter d'être de sa force.

C'était un monstre avec un teint rosé, un regard doux, un visage sympathique. Il n'était pas très grand, mais bien pris, et trèslesle, très adroit. Les femmes de labande en raffolaient. Toutes avaient été ses maîtresses. Et les vieilles elles-mêmes n'y pensaient pas sans un soupir et disaient de lui : C'est un joli garçon !...

Pourtant après l'entrée du vicomte et des bandits qui l'accompagnaient il y avait eu un silence.

La jeune fille pleurait, sanglotait toujours.

Elle joignait les mains et suppliait encore la voix sourde ;

— Messieurs, que me voulez-vous ? que vous ai-je fait?... Laissez-moi partir!... On m'attend...

— Qui ça? ricana le vicomte. Ton amant?... Eh bien, ma chère, il peut attendre... Désormais, tu n'as plus d'autre seigneur et maître que moi!... N'est-ce pas, vous autres?

Tous les bandits, y compris même maître Marcharet et son honnête épouse, s'étaient mis à rire, mais il y en avait un pourtant, un seul, qui ne riait pas.

Celui-là, le vicomte ne pouvait pas le voir.

Dès que la jeune fille était apparue, il était resté comme foudroyé par son apparition, foudroyé par sa merveilleuse et touchante beauté.

Celui-là n'était point un joli garçon délicat et coquet comme le vicomte.

C'était, au contraire, un être difforme, une espèce de monstre dont la seule vue faisait peur.

Borgne d'un œil, boiteux d'une jambe, le nez si camard et si écrasé qu'il semblait ne pas en avoir, il avait les cheveux crépus d'un nègre, la lèvre inférieure énorme et pendante et le teint blafard d'un homme qui n'aurait jamais vécu que dans une cave.

Il ne riait jamais et ne parlait presque pas. Même quand ses compagnons étaient en joie et que tous étaient ivres ou bruyants autour de lui, il restait muet et sombre. Il était fait ainsi. Les femmes de la bande en avaient peur et.il n'avait qu'à s'approcher d'elles pour les mettre en fuite.

Comme tous les autres bandits, il avait son nom de guerre.

On l'appelait Bonne-Chance.

D'où venait ce sobriquet, ce surnom? On n'en savait rien. Peut-être était-ce une allusion ironique à sa laideur et à ses difformités ?

Or, assis à l'écart, les deux coudes repliés sur ses genoux et son menton dans sa main, Bonne-Chance qui était très bien placé pour tout voir ne perdait rien de celte scène. Et son regard allait tour à tour de la jeune fille au vicomte. Quand il s'arrêtait sur la jeune fille, ce regard était à la fois étonné et caressant. Mais quand il se lixait sur le bandit, sur le vicomte quelle étrange expression il prenait!

CAirroL'ciifi; i807

C'était alors un regard noir dur, et si menaçant qvCon en eût été effrayé. Cependant le vicomte venait de se retourner pour jeter un coup d'œU sur la banie, puis montrant la jeune fille qu'on entendait toujours sangloter tout bas :

— Oui, voilà ma prise! reprit-il ou plutôt ma première prise de ce soir... Celle-là en vaut bien une autre, n'est-il pas vrai ?.... Mais ne pleurniche pas, ajouta-t-il le geste impatient et la voix brutale. Tu vas gâter tes yeux et non seule ncnt ce serait dommage, mais encore lu n'en as pas le droit.... Tes yeux sont â moi... Tu m'appartiens ma belle !...

Puis, ricanant toujours, le joli bandit ajouta :

— Vous savez, je ne la connaissais pas, cette petite... Par conséquent, je ne perdais pas mon l'mps à la guetter et ce n'est pas un piège que je lui ai tendu... C'est une rencontre, tout simplement, une bonne rencontre...

Marcharet s'était rapproché, puis, se baissant, il avait pendant quelques secondes regardé la jeune fille sous le nez.

— Je ne la connais pas non plus, ûnit-il par dire. Elle ne doit pas être du quartier. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle est très jolie,... très jolie...

Pourtant quand il ^vait dit ces mots :

« Elle ne doit pas être du quartier » le patron du cabaret du Bon Larron n'était peut-être pas aussi sûr de lui qu'il avait voulu avoir l'air de l'être

Aussi se retourna-t-il.

Il cherchait des yeux M""® Marcharet.

Enfin il l'aperçut qui causait tout bas dans un coin avec le Squelette que ses adversaires avaient fini par laisser tranquille.

Et il l'appela :

— Angélique !

— Eh bien, quoi?... Qu'est-ce que tu veux, monsieur Marcharet?

— Viens donc... Avance un peu...

— Voilà... Est-ce le vicomte qui m'appelle?

Puis, tout en parlant, M'"^ Marcharet jouait des coudes et se glissait à travers les rangs des voleurs.

Mais le vicomte protestait.

Il montra le cabaretier.

— C'est votre mari qui vous parle, flt-il.

— Oui, ma bonne amie, dit vivement Marcharet. Je regardais celte enfant-là et je disais qu'elle ne devait pas être du quartier...

L'horrible femme, à son tour, se campa devant la jeune fille qui, sous ce regard, parut devenir plus tremblante, plus frissonnante encore...

— Oh! je l'ai bien déjà vue tout à l'heure, dit lentement M"'* Marcharet, mais on peut se tromper quelquefois, avoir mal vu... Attendez, je vais vous dire ça...

Et l'échiné pliée, les mains sur les genoux, elle examinait attentivement la jeune fille...

Son iialeine brûlait, sentait l'alcool, et la jeune fille, prise de dégoût et de pcuû, ne put s'empêcher de détourner brusquement la tête.

Mais le vicomte venait de la forcer à regarder la cabaretière.

— Voyons, ne cache pas ton museau, et regarde madame...

Puis, comme la jeune inconnue n'obéissait pas assez vile, il lui serra le cou entre ses doigts, et avec tant de force qu'elle ne put retenir un cri.

— C'est sa faute, ricana de nouveau le bandit. Il ne fallait pas te faire tant prier.

Pendant ce temps, Bonne-Chance, toujours assis à la même place ne bougeait pas plus qu'une staLue.

Mais il ne quittait pas des yeux le vicomte et parfois il avait d'étranges sourires, tandis que son regard, déjà si sombre, devenait encore plus noir, plus menaçant.

La cabaretière hochait la tête.

— Je n'ai jamais vu cette frimousse, dit-elle enQn... Cette gamine ne doit pas être d'ici.

Et vivement elle ajouta, se redressant et s'adressant au vicomte:

— Où l'avez-vous rencontrée î

— A deux pas d'ici.

— Ahl .

— Et tout près de la Seine.

— Vous la suiviez?

— Non, madame Marcharet, mais je passais avec les camarades que voilà

Et le vicomte, se retourna et désigna d'un geste les autres voleurs qui étaient entrés avec lui.

— C'est vrai!... c'est vrail firent les autres.

— Et cette petite? désigna Marcharet. ■

— Cette petite filait devant nous, répondit le vicomte. Tout à coup je l'aperçus... Et jd regarde avec plus d'attention...

<t Jamais je n'avais vu une allure si légère, une démarche si gracieuse... « Un sylphe, madame Marcharet ! » M"i8 Marcharet broncha.

Cet enthousiasme du joli bandit, dont elle aussi était éprise, lui déplaisait souvera5nament.

— Et alors ? dit-elle la voix un peu sourde.

— Et alors qu'auriez-vous fait à ma place... ou plutôt qu'aurait fait votre mari, mon digne ami Marcharet qui est aussi un polisson?

-« Oh l moi, j'aurais passé mon chemin, dit vivement le cabaretier qui se mit à rire.

— Moi je ne suis pas si vertueux, dit le vicomte qui rit à son tcur. Alors je me dis : « Si le minois répond à la tournure, voilà une enfant qui doit être charmanLe... »

— Et vous vous élancez à sa poursuite.

— Enfin, voyons, madame Marcharet, pouvais-je faire autrement?

— Et alors ?

— En deux bonds je la rattrape... « Halte-là! » Elle se retourne... Elle n'était pas seulement charmante, mais ravissante, mais adorable !... Vous le voyez...

Il y eut parmi les voleurs un long murmure d'approbation, puis un silence. La jeune fille, à présent, regardaient les femmes qui l'entouraient.

Les bandes conLiauaieui, leurs exploits.

Elle pensait qu'elles auraient le cœur moins dur qu£ les hommes et qu'elles se laisse-

raient attendrir.

Le visage baigné de larmes, les mains jointes toujours, elle les implora a leur tour.

Mais la pauvre enfant se trompait étrangement.

Ces femmes-là, si toutefois on pouvait encore appeler ces créatures des femmes, avaient un cœur de pierre, un cœur de roche.

Le sang les touchait peu, mais les larmes les touchaient moins encore.

Aussi ne répondirent-elles à ses supplications que par des huées et des msul tes gros-

'' M^ais d'un regard et d'un geste plein dautorité, le beau vicomte venait de les faire taire.

Liv. 227 — Fayard Frère?, édileurs.

iSiO

— Paix, les femmes 1 dit-il.

Puis s'adressant à sa captive.

— je suis un bon garçon, dit-il, tu apprendras à me connaître, et ces dames ellesmêmes, qui en ce monient te font peut-être un peu peur, deviendront bientôt tes meilleures amies...

A ces mots, la jeune fille avait eu un tressaillement qui n'échappa point aux femmes de la banlp. Les cris, les huées recommencèrent.

Quelques-unes même sembaient prêtes à se ruer sur l'inconnue et à lui faire un mauvais parti.

Mais le vicomte intervint encore.

— Assez, n'est-ce pas? fit-Uraccent sévère. La première que j'entends encore, Je lui ferme le bec avec ça...

Et il leur montrait son poing fermé.

Les femmes se turent.

— Seulement je voudrais bien que tu jases un peu, reprit le bandit en s'adressant à l'enfant. Qui es-tu? comment te nommes-la?

Alors à travers ses larmes :

— Micheline, répondit la jeune fllle, mais si faiblement et si bas que sa voix n'était qu'un souffle.

Le vicomte avait même prêté l'oreillô.

— Micheline ? fit-il.

— Oui, monsieur.

Mar^hsret avait haussé les épaules.

— Ça, ce n'est pas un nom, fit-il l'air important et grave.

— C'est son prénom, dit vivement le cabareiière, mais eUe va nous dire son nom de famille...

— Oui, dis-nous ton nom de famille, ajouta le vicomte,

— Micheline Dubourg.

— Et tu demeures ?

— Au faubourg Saint-Germain.

— Et où allais -tu ?

La jeune fille fut reprise de nouveaux sanglots.

Elle resta pendant un instant le front caché dans ses mains, jpuis elle finit par rérépondre :

— Ma mère se meurt... peut-être ne la retrou verai-je pas vivante...

— Alors, ne sois pas en peine... elle n'aura plus besoin de toi, ricana cyniquement le vicomte.

— Et j'allais chercher... prévenir mon père..,,

— Tu te moques de moi...

— Oh ! monsieur I

— Et tu mens I

— Non, monsieur, non, je vous jure que je vous dis la vérité..;

— Il ne faut jamais faire de faux serment, ricana encore le vicomte. Tu allais à un rendez- vous d'amour...

— Moi !

— ïu allais rejoindre ton amant...

— Oli ! monsieur !

— Ne t'indigne pas, ne fais pas la bête.... Mais écoule-moi, petite... Comment disaistu tout, à rJieure que tu t'appelais?

— Micheline Dubourg.

— Eh bien, tu te trompes.

Le jeune fille venait brusquement de relever la tête et regardait le bandit, très surprise et ne comprenant pas encore.

— Je me trompe ? balbulia-t-elle l'air un peu hagard.

— Oui, dit vivement et sèchement le misérable.

Puis sa main s'abattant lourdement sur l'épaule de la pauvre enfant :

— Tu pouvais t'appeler Micheline Dubourg hier, tu pouvais t' appeler encore de ce nom-là il y a une heure, moins encore. Mais je t'ai rencontrée et je viens de te dire que tu m'appartenais, que lu allais cire à moi...

Et comme la js'nie fille venait d'avoir encore un nouveau frisson :

— Oh! ne fais donc pas la bégueule, ajouta le bandit dans un éclat de rire qui trouva un é 5ho parmi ses compagnons. Mais donne-toi plutôt lapeine de me regarder...

Et le jarret tendu, la tête rejetée en arrière et les bras croisés :

— Et bien, qu'en penses-tu ! Suis-je bien planté?... Suis- je ce qu'on appelle un beau mâle, un beau pould?

Tous les voleurs s'étaient mis à rire de plus belle. Seul, toujours immobile à l'écart, Bonne-Chance ne riait pas.

Son œil était même devenu plus noir, son front plus sombre et une crispation nerveuse tordait sa lèvre.

— Oui, n'est-ce pas, je dois le plaire? reprit le sinistre bandit. Parbleu, il faudrait que tu ailles loin pour trouver mon pareil, soit dit sans me flatter. Mais de plus, ma chère, je ne suis pas le premier venu, et tel que tu me vois je suis un peu gentilhomme. On m'appelle le Vicomte... Or, j'entends l'épouser, moi, t'épouser à notre manière à nous, bien entendu... C'est-à-dire que notre hôte, que le digne et respectable maître Maicharet que tu as en face de toi, va remplir les verres.

— Avec plaisir ! s'écria le patron du Bon Larron, qui courait déjà autour des tables.

— Que tous ces bons garçons, tous ces excellents aniis que tu vois là vont trinquer à notre santé...

— Oui ! oui 1 à ta santé, vicomte ! — au bonheur des époux ! hurlèrent les voleurs qui, pleins d'une gaieté formidable et sinistre, levèrent leur verres.

— Et que bientôt, celte nuit même, tu partageras ma couche, ô ma toiMe belle, et que tu seras vicomtesse... comme je suis vicomte...

Et d'un geste brusque le bandit élreignit la jeune fille dans ses bras, cherchant à lui mettre un baiser sur les lèvres.

Mais depuis un moment déjà, Bonne-Chance s'était levé.

D'un bond terrible, d'un bond de tigre, il venait de s'élancer sur le vicomte, puis lo forçant à lâcher prise et le faisant pirouetter sur les talons :

— Pardon! fit-il froidement, mais les yeux étincelants et les lèvres frémissantes. C'était un coup de théâtre inattendu, un coup de foudre.

Dans un silence de mort, tous les bandits regardaient tour à tour Bonne-Chance et le vicomte.

Celui-ci était affreusement pâle, affreusement défait.

Il était si saisi, si suffoqué qu'il resta plusieurs minutes sans pouvoir dire un mot.

Enfin revenant lentement vers Bonne-Chance :

— Eh bien, qu'est-ce donc? fit-il la voix sifflante et l'air menaçant.

Et ils se toisèrent tous les deux avec des yeux terribles. -

Personne ne bougeait plus.

On sentait que quelque chose de grave allait se passer.

— Eh bien, reprit le vicomte avec un rire sourd, j'attends ! Que demandes-tu? que réclames-tu?

— Cette femme ne t'appartient pas, dit toujours sur un] ton très froid Bonne- Chance.

— Plaît-n?

— Cette femme fait partie du butin...

— Tu veux rire...

— Oui, puisque toute prise est commune...

— Alors, tu veux que nous la partagions? ricana le vicomtô*

— Non, mais je veux te la jouer...

— Me la jouer ?

— Est-ce dit ?

— Tu es fou !

— Tu refuses ?

— Pardieu !.. la petite est à moi et je la garde...

Puis faisant un pas en avant il essaya de faire reculer Bonne-Chanco,

Mais celui-ci ne bougea pas.

Il eut même un petit ricanement de défi,

— Oh ! c'est inutile, dit-il. Tu veux cette fille et je la veux aussi...

— Toi! dit le vicomte en riant.

Mais son rire ne trouva pas d'écho.

amais les voleurs, qui tous regardaient le monstre avec stupeur, ne lui avaient vu cette figure-là.

— Oui, moi ! reprit Bonne-Chance toujours avec un calme effrayant. Et je te la joue à ce jeu-là, vicomte !..

Et d'un geste rapide il.tirait un long couteau de sa ceinture.

— Ça c'est parlé ! fit un bandit !

— Bonne Chance a raison, ajoutèrent quelques autres.

— Oui ! oui ! il faut jouer la petite ! finirent par crier tous.

Mais le vicomte haussait les épaules et|toisait son adversaire avec un sourire dédaigneux.

— Décidément, dit-il, tu es encore plus fou que je ne le pensais... Me battre avec toi f

CAUTOUCIIE 1813

— Oui, si tu n'es pas un lâolie l„

— Me battre avec cet avorton !

— Cet avorton te fait peur !

— Tu es stupide !

— Oui, tu as peur ! s'écria Bonne-Chance, tu as peur f... tu es un lâche I., Et se tournant vers les autres :

— Tenez, regardez-le ! ajouta-t-il en montrant le vicomte. Est-ce que je mens? . Est-ce qu'il ne tremblejpas dans sa peau?... est-ce qu'il ne claque par des dents?...

— Moi ! rugit le vicomte avec un geste terrible. Eh bien, soit!.. Puisque tu le veux, jouons la petite !

Et il n'avait pas encore achevé qu'il avait, lui aussi, sorti son couteau.

— Place ! place! hurla-t-il.

— Oui, faites place ! dit Bonne-Chance toujours tranquille.

Les voleurs s'étaient écartés et formaient un large cercle autour des deux rivaux.

Quant à la jeune fille, que les bandits jouaient dans cette partie tragique, l'hôtesso duBo?! Larron venait de l'emporter dans une autre pièce, évanouie et semblable à une morte.

Maintenant les deux hommes étaient en présence.

Plus un souffle ne s'entendit.

— Tu sais que je vais te tuer! dit le vicomte.

— C'est^moi qui te tuerai ! répondit Boane-Chance.

Puis, tandis que les deux combattants, qui avaient pris du champ, tournaient autour l'un de l'autre comme deux loups prêts à se dévorer, les voleurs, un peu pâles, se parlaient àvoix basse et les paris s'étaient ouverts.

Les uns tenaient pour le vicomte.

Ils rappelaient rapidement ses exploits, ses hauts faits.

— BoD ne- Chance n'est pas manchot, disaient-ils, mais c'est égal, il n'a qu'à bien se tenir. A ce jeu-là, le vicomte est un rude joueur !

Mais les autres hochaient la tête.

— C'est possible, répondaient-ils. Mais Bonne-Chance n'est pas maladroit non plus. Laissez-les faire.

Pendant ce temps, le vicomte et Bonne-Chance continuaient à tourner autour l'un de l'autre, s'épiant, se guettant,

Ils avaient les traits contractés, l'haleine courte, le regard flamboyant.

Pas une seconde ils ne se quittaient des yeux et lentement ils tournaient, ils tournaient.

Parfois aussi ils se baissaient, se repliaient sur eux-mêmes, demeuraient immobiles une seconde et le couteau levé ils semblaient prêts à prendre un élan terrible.

Et, brusquement, ce fut le vicomte qui bondit.

Plus prompt que l'éclair Bonne-Chance avait fait un saut de côté.

— Manqué! lit-il, toujours impassible.

Mais il parlait encore qu'il y eut un grand mouvement parmi les voleurs et que le vicomte fit entendre un cri de triomphe. Dans un nouveau bond il avait cette fois touché Bonne-Chance .

Mais ce n'était que peu de chose, une légère blessure à l'épaule. Pourtant le sang coulait.

— Une égratignure! dit le monstre. Moi je touche mieux que çal..» Et tout en parlant il venait de se jeter sur son ennemi.

Le vicomte eut encore un cri de rage, un cri de douleur.

Le couteau de Bonne-Chance venait de lui ouvrir la poitrine.

Alors saugUnts tous les deux, ivres de fureur, ils se ruèrent l'un sur l'autre.

Quelques bandits voulurent intervenir.

— Assez!.,. C'est assez! crièrent-ils.

Mais des clameurs formidables les firent taire.

— Non, laissez!... laissez !... Hardi, vicomte !... Hardi, Bonne-Chance I

Elles deux hommes, les mains rouges, l'œil en feu, s'étreignait, s'entre-tuaient toujours. Maître Marchuret, qui ne perdait pas un détail de cette horrible scène, hochait la têle.

— Ils vont bien ? raurmura-t-il. Mais il faut qu'ils aient la vie joUment dure 1..., Et, malgré lui, il cria :

— C'est le cœur!... cherchez le cœur!

— Je l'ai, répondit Bonne-Chance triomphant à son tour.

Puis, au même instant, sans un cri, sans un râle, le Vicomte s'abattit comme une masse.

Le couteau du monstre lui était, en effet, entré jusqu'au manche dans le cœur I

— Tiens, bois un coup ! dit Marcharet. Tu ne l'as pas volé...

— Et à lui la petite ! hurlèrent tous les bandits. Pais, levant encore une fois leurs verres :

— Vive Bonne-Chance! ajoutèrent-ils. Au bonheur des époux I... Mais, soudain, ils s'arrêtèrent tout saisis, tout interdits.

Ils n'étaient plus seuls dansées souterrains du cabaret du Bon Larron, Un homme venait d'entrer et cet homme les regardait. Puis, tou-t à coup, ce fut^un immense hourra :

— Vive le capitaine!... Vive le capitaine!

Mais, chose étrange etlqu'aucunldes bandits ne remarqua, l'homme baissa légèrement les épaules et sourit comme si le titre qu'on lui donnait ne lui revenait pas.

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