PARIS
Quatre jours plus tard ils entraient à Paris par la barrière d'Orléans.
Cet endroit était alors clairsemé de maisons. On n'y rencontrait que des cabarets borgnes et des guinguettes. L'aspect en était misérable, et le soir avait un air presqu sinistre. Jeanne, — qui n'avait de la grande ville qu'une idée fort vague, — en fa frappée et demanda au moine, lorsque les employés de l'octroi se furent retirés :
— Où sommes-nous donc?
— Rue d'Enfer, répondit le capucin.
— Oh! Dieu! s'écria Jeanne saisie d'effroi.
Elle n'était pas encore remise de sa frayeur lorsqu'une voix vibrante retentit près du carrosse :
— Arrête ! ou tu es mort.
Le cocher obéit.
— Que signifie? grommela le moine.
Cela signifiait qu'il était entre l'Observatoire et les Chartreux, terrain mal hanté bien que le diable Vauvert n'y fît plus des siennes.
La portière s'ouvrit brusquement. Un petit homme coiffé d'un feutre et tenant à la main un pistolet, dont il avait déjà menacé le cocher, apparut soudain.
Derrière lui se tenait un groupe d'individus à la mine peu rassurante.
— Descendez 1 ordonna le premier.
Le capucin n'opposa aucune résistance et Jeanne l'imita.
— Votre argent et vos bijoux !
— Un pauvre capucin, répondit le moine, ne possède rien de ce que von demandez.
— Et cette dame?
— Est encore plus pauvre s il est possible. C'est une novice que je conduis au couvent de Montmartre.
— Allons donc! Il faut faire de ces comptes à d'autres qu'à moi. On ne voyage pas
en carrosse sans argent. Moine, vide tes poches ou ta valise si ta ne venx être dépouillé à l'instant et mis à mort. Et voiéb, la belle enfant, si vous êtes novice, vous ne pouvez trouver mieux qu'avec nous l'occasion de vous instruire. Je vous garde, pour ma part de butin.
— Ah ! bian ! s'écria une grande fille, qui à ces mots sortit du groupe resté dans l'ombre. Tu veux donc que jTy arrachions les yeux, Dominique?
— Laisse-moi tranquille, toi ; cette largue a l'air gironde et de plus elle est novice, cp que tu n'es plus depuis longtemps.
La clique se mit à rire de cette saillie et Dominique Cartouche, sans plus se soucier de la jalousie de Jeanneton- Vénus, se mit à secouer le moine en lui criant :
— Allons, mon père, exécutons-nous de bonne grâce, ou nous souperons en paradis, ce soir.
Le père François tira alors une bourse aplatie par quatre jours de voyage et la remit au bandit :
— • Voilà, lui dit-il, le prix de notre souper de ce soir, c'est tout ce que nous possédons, car ce carrosse n'est pas à nous et ce n'est pas nous qui avons payé la poste.
Cartouche soupesa la bourse et, furieux de la trouver si légère, en soufleta le moine.
— Tu mens! lui dit-il.
Puis se tournant vers ses hommes :
— Fanandels, dit-il, fouillez-moi ce frocard et faites-en un élu au plus vite.
Un grand gaillard, qui devait être Balagny, et d'Entragues se jetèrent sur le malheureux père François, dont 4es cris désespérés durent être entendus de la Chartreuse. Cartouche pendant ce temps visitait la voiture. Il ne trouva rien que le petit paquet de Jeanne, qu'il rendit galamment à la jeune femme. Le moine assommé gisait sur le chemin.
Malgré les invectives et les réclamations de Jeanneton le daron passa le bras de la belle étrangère sur le sien et l'entraîna en lui disant :
— Il faut venir avec nous, mignonne; ne craignez rien, nous sommes de bons vivants et nous ne vous ferons point de mal.
Jeanne, se voilant le visage de la main restée libre, pour toute réponse se prit à pleurer.
Puis la bande descendit en ville, tandis que le cocher relevait le père François, le teplaçait dans la voilure et allait sonner à la porte des Chartreux.
La bande joyeuse se rendit en sautant, chantant, criant, dans un cabaret de la cité. La pauvre Jeanne ahurie y fît son entrée au bras du daron au milieu d un nuage produit par la fumée du tabac et des chandelles. On la plaça comme en triomphe au haut bout d'une table de chêne autour de laquelle chacun prit place.
Le piollier apporta des brocs et des gobelets d'étain et la clique porta la santé du daron et de ses dames, Jeanne et Jeanneton. Entre deux rasades on ne tarissait point en éloges indécents de la beauté de Jeanne la noA'icc et en railleries sur ses airs farouches. — Cartouche la forçait à boire et bientôt l'infortunée succomba à l'ivresse, ce qui mit le comble à la gaieté générale.
— Comme çà, dit Jeanneton satisfaite, j'avons retrouvé not'sœur grise.
Elle fut jalouse et dure, méchante même, pour cette rivale, que lui donnait le hasard. Elle, si bonne enfant, d'ordinaire, lui prodigua les noirceurs et les petites perfidies dont son sexe a l'inépuisable invention. Elle était alors dans toute l'ardenr du culte pour son Dominique. Après avoir essayé de la rendre ridicule, elle voulut la dégrader, l'avilir. Enfin un jour elle la vit pleurer et elle désarma.
Cartouche d'ailleurs commençait à se lasser de ses plaintes et de ses attitudes de saule pleureur. Il l'oublia dans un coin du Pistolet, à la merci de ses fanandels.
— Mais qu'est-ce que vous avez donc? lui demanda Jeanneton-Vénus. Vous êtes une belle fille, mais vous n'avez pas de sang dans les veines. Jarnidieu ! si vous vous embêtez avec nous, faut ficher le camp.
— Et où irais-je, répliqua Jeanne, avec ma robe souillée de taches de graisse et de vin?
— Eh bian, quand on n'a plus de robe, on en bouline.
— Q.ie voulez-vous dire? demanda Jeanne.
— Ah ! si vous n'savez pas l'français de Paris... fit Jeanneton-Vénus.
— Vous voulez dire qu'on en achète ; mais je n'ai pas d'argent.
— On en greffi, mais vous n'avez pas d'état, vous n'savez rian tare.
— Je sais coudre et broder.
— C'n'est pas avec ça qu'on s'nippe et s'garnit les profondes. Si Mignot vous refusait à manger.
— Je ne mangerais pas.
Jeannelon-Vérnis la regarda avec la pitié qu'inspire une idiote.
— Eh bian, reprit-elle, est-ce que les hommes n'avont pas été faits pour donner à nanger aux femmes ? Vous n'avez qu'à le demander au premier qui vous plaira, vous êtes assez belle fille pour ne pas être refusée.
— Oh ! mon Dieu ! fit la pauvre fille, oîi suis-je donc ici ? Ne vaudrait-il pas mieux être morte ?.. Dois-je pourrir dans cette fange ?..
— Bon ! la voilà repartie à geindre ! s écria Jeanneton-Vénus découragée. Ça bian la peine de lui donner des bons conseils. Dites-moi donc, mamzelle la sainte nitouche, qu'est-ce que vous fasiez donc avec ce frocard dans un carrosse? Est-ce que vous n'êtes pas une béguine qu'il a enlevée à sou couvent? Avec sa grande barbe et ses piedsnus, un frocard n est pas un homme si rupin !... Vous avez gagné à me prendre Dominique.
— Oh I mademoiselle Jeanneton, que pensez-vous de moi ! Je ne suis pas une religieuse... Sans doute je ne suis pas sans péché... Oh I non... non 1 (répéta-t-elle en sanglotant), j'ai commis un crime... mais je suis encore plus malheureuse que coupable. Quant à ce moine, c'est un saint homme, qui avait reçu mission de me conduire à Paris, et qui n'est pas comme ces messieurs les fanandels. Il n'est pas de Paris celui-là !
— Est-ce qu'il ne vous menait pas à l'abbaye de Montmartre? demanda Jeanneton- Vénus.
— Montmartre !... c'est en effet le nom qu'il a donné à monsieur Dominique quand celui-cil'interrogea. Jusque-là il n'avait pas dit à quel couvent il me conduisait.
— Eh biaji, nous n'en sommes pas loin ici, fit Jeanneton.
— Ah ! où est-ce donc ?
— Sur la montagne en face. On voit l'abbaye de la porte du Pistolet.
— Quoi! c'est là ? .
— Mais oui.
Jeanne de nouveau se prit à réfléchir.
— Si j'y allais ! fît-elle.
— Mais pourquoi pas ?
— Ah ! pourquoi?., soupira mademoiselle de X***. Dans l'état où je suis... Et que dirai-je ? .
— Ce que vous m'avez dit, répliqua Jeanneton.
— Me recevrait-on ?.,. Trouvera-t-on cette déclaration suffisante? On me prendra pour une vagabonde, une aventurière et l'on me refermera la porte au nez.
— Ça vous prouve, fit Jeanneton, que la Pie et le Pistolet dans son genre, ça vaut mieux que l'couvent de Montmartre.
— A l'abbaye on est avec Dieu, répliqua l'infortunée; et ici...
Elle n'osa achever et laissa à Jeanneton le soin de compléter sa pensée.