UN ETRANGE CAPITAINE
L'homme'qui venait d'entrer ne devait pas encore avoir plus de^trente àtrente-cinq ans.
Il avait une grande énergie dans le regard et son front était intelligent. II s'assit à l'une des tables, puis fit un signe à Marchaiet. Le cabaretier s'était empressé d'accourir. — A boire, dit l'homme.
CAliTOUCHE ISlo
— Oui, capitaine.
Puis, quand celui-ci eut un verre plein dans la main :
— A la vôtre, mes enfants ! dit-il.
Et comme la bande l'acclamait, il eut un geste bref et plein d'autorité
— Ne crions pas, dit-il, Causons.
Tous les ban.its étaient debout devant lui.
Ils se rapprochèrent.
Alors riiomme montrant le cadavre du vicomte :
— Encore une tuerie! fit-il les sourcils froncés...
Il avait bien vu le cadavre, mais il n'avait pas encore reconnu le mort. Il le regarda plus attentivement, puis avec plus de colère : • — Et c'est le vicomte ! dit-il. Un de mes plus hardis compagnons. Son regard se posa fixement sur les bandits.
— Et qui a fait le coup, dit-il.
— C'est moi, répondit Bonne Chance qui, les mains toujours rouges et les vêtements teints de sang, s'était de nouveau accroupi dans un coin.
— Et pourquoi cettequerelle ? reprit le capitaine la voix toujours sévère.
— Pour une femme, dit Bonne-Cliance.
— Pour une femme ?
Et cette fois, le regard du chef se portait sur les femmes de la bande. Mais le monstre reprit vivement :
— Pour une femme... une jeune fille que le vicomte avait rencontrée ce soir et voulait garder pour lui.
— Et tu la voulais aussi?
— Oui, capitaine, dit Bonne-Cliance dont l'œil étincela.
— Où est-elle.
— Ici, capitaine ! fit avec empressement M™" Marcharet qui mont;'ait d'un geste une pièce contiguë.
— Elle est donc jolie ?
— Oui, très jolie !.. Et toute jeune... une fillette...
— Diable !
— Un vrai morceau de roi...
— Vous me donnez envie de la voir. Allez la chercher, mère Marcharet. La cabaretière ne se le fit pas dire deux fois.
Elle courut dans la pièce à côté, mais la jeune fille qui venait seulement de sortir de son long évanouissement pouvait à peine se soutenir.
Mais la patronne du Bon Larron n'était pas femme à se laisser attendrir facilement.
Son mari, qui pourtant n'était qu'une brute, aurait parfois été moins cruel et moins dur qu'elle.
Accroupie sur ses talons et la tête appuyée contre le mur, la pauvre enfant se plaignait, gémissait, et de ses lèvres tremblantes s'échappaient des mots qu'on ne comprenait pas.
Elle eût peut-être touché un bourreau.
Mais la saisissant violemment par le bras, la mère Marcharet venait déjà de la mettre ilebout.
— Allons, pas tant de grimaces! flt-elle la voix rude. Il faut marcher, ma petite !... Allez, houp!
Et comme la jeune fille résistait éperdument,follement, la cabaretière, devenue pâle de colère, l'enleva, l'emporta.
Puis la jetant devant le capitaine :
— Tenez, dit-àlle dans un ricanement, voilà la conquête de Bonne-Chance!... L'enfant avait voilé son visage de ses mains.
Ce qui ajoutait encore cà sa terreur en ce moment, c'était le cadavre du joli bandit le cadavre du vicomte qui n'était qu'à quelques pas d'elle.
— Regarde-moi, dit le capitaine.
Sa voix n'avait rien de rude, mais elle parut terrible à la jeune fille qui resta toute frémissante.
— jh! elle est entêtée ! dit la cabaretière.
Et se jetant comme une furie sur la jeune fille, elle l'obligea à se découvrir la figure. Le chef des bandits eut un recul de surprise.
— Tudieu ! s'écria-t-il,elle est vraiment belle !...Je comprends qu'on s'égorge pour eUe. Il la contempla encore pendant quelques instants,puis radoucissant de plus en pliià
sa voix.
— Petite, dit-il, ne crains rien... Je ne suis pas aussi mauvais diable que j'en ai peut-être l'air... Mais réponds-moi plutôt... Qui es-tu?
— EUe s'appeUe Micheline Dubourg, s'empressa de dire la mère Marcharet pleine de zèle. EUe demeure au faubourg Saint-Germain.
— Oui, c'est vrai! s'écria la jeune fille qui se reprit à sangloter.
Et pensant attendrir le capitaine, elle lui raconta son histoire: sa mère mourante, son père qu'elle allait chercher.
Et eUe eut tout à coup un cri de désespoir si poignant et si terrible qu'il fit tressaiUir les bandits.
— C'est vous qui êtes le chef... le maître ici! dit-eUe. Oh ! je vous en prie, monsieur, dites qu'on me laisse... dites qu'on me rende la liberté!
Mais quand elle avait dit: « c'est vous qui êtes le chef, le maître ici! » le capitaine avait eu le même étrange sourire qu'un instant auparavant quand ses hommes l'avait acclamé.
— Oui, sans doute, c'est moi qui commande ici, répondit-il en conservant toujours son singulier sourire. Mais sais-tu que tu ferais une belle maîtresse?
Et il riait d'un rire très doux, tout en tenant fixé sur eUe un regard plein de passion, un regard plein de désir.
Jusqu'à présent, Bonne-Chance n'avait point bougé du coin dans lequel U s'était éfugié depuis la fin du combat et quand la jeune fille avait paru, amenée devant le capitaine par la mère Marcharet, son sombre et dur visage s'était tout à coup Ulumnié, transfiguré.
On y lisait une joie profonde et de l'orgueU aussi.
Et ce monstre qui peut-être n'avait jamais été aimé, qui peut-être n'avait jamais eu de femme, oubUant ses blessures, d'ailleurs légères, contemplait la radieuse enfant dans une sorte de ravissement et d'extase.
GARiOUCliK
Toutes- les prisons étaijenjt pleines.
Mais les dernières paTolesdu capitainû l'avait rendu plus livide qu'un mort.
Comment?
Avait-il bien entendu.?
Avait-il bien compris.
Est-ce que celui-là, maintenant, ne le menaçait pas de lui voler cette femme, cette femme qui était à lui désormais, cette femme pour laquelle il venait de verser son sang- et risquer sa vie?
Et soudain il bondit jusqu'au chef, les yeux flamboyïmts, les dents serrées, les poings fermés, terrible.
'-'^V- ■"— o- Favard Frères, édileuis
i818 CARTOUCHE
Il voulait parler, on le voyait à ses lèvres frémissantes, mais pas un mot, pas une syllabe ne pouvait sortir de sa bouche.
Et dans sa colère effrayante il restait là devant le chef comme s'il allait tout à coup se jeter sur lui.
Tous les voleurs regardaient haletants.
Le patron du Bon Larron, un peu saisi aussi, venait de pousser doucement sa femme du coude.
— Regarde donc Bonne-Chance 1 flt-il. Il n'avait pas cet air -là quand il a planté son couteau dans le cœur du vicomte.
Et la femme hochant la tête, pâle d'émotion, ce qui était rare, répondit :
— Il me fait peur!... Pourvu qu'il n'aille pas aussi tuer le capitaine!
Mais si la cabaretière tremblait cette, fois, si maître Marcharet était étonné et si les bandits étaient stupéfaits, la capitaine, lui, avait gardé sa même physionomie et demeurait fort tranquille, très calme.
Même quand Bonne-Chance sortant comme l'éclair de son immobilité, avait bondi sur lui comme un tigre furieux, il n'avait pas remué, point bougé.
Mais il s'était mis à sourire doucement, dédaigneusement, et il avait regardé bien en face le bandit.
Et il s'était tu comme s'il semblait attendre que Bonne-Chance parlât.
Mais celui-ci qui sentait son cerveau en feu, son cœur éclater, faisait de vains efforts pour dire un mot.
Il fmit pourtant par pouvoir faire entendre un son rauque :
— Capitaine...
L'autre souriait toujours, le toisait toujours de son air impassible et dédaigneux.
— Et bien, dit-il tout à coup en cessant de sourire, très dur, le con très bref... Que veux-tu dire?... Jet'écoute... Parle 1
— Cette femme...
Et ne pouvant en dire davantage Bonne-Chance montrait d'un geste la jeune fille.
— Cette femme?.,. Ensuite?
— Est à moi! balbutia le monstre.
Mais le capitaine, à son tour, s'était levé, puis se dressant en face du bandit :
— Tu te trompes, répondit-il la voix forte et avec un regard plein d'autorité. Cette femme me plaît... cette femme est à moi... à moi seul, entends-tu ?... et je la garde!
Et la tête haute, l'œil menaçant et la geste impérieux, il forçait le bandit à reculer devant lui.
Et celui-ci vaincu, dompté, reculait malgré lui, baissait la tête.
Il retourna s'accroupir dans son coin, laissa tomber son front dans ses mains, et ne bougea plus.
Le capitaine le tint encore un moment sous son regard, puis enfin se retournant len" tement vers les autres :
— Causons! dit-il.
Puis il s'assit.
Pendant ce temps, un des plus jeunes voleurs de la bande venait de se pencher à l'oreille de son voisin, et ricanant :
Dis donc! fit-il. On l'appelait Bonne-Chance, mais il paraît qu'aujourd hui il a changé de nom...
— Oui, ricana l'autre à son tour, à présent il s'appelle Pas-de-Chanco... Pourtant tous les bandits immobiles attendaient ce que le chef allait dire. Cchii-ci, silencieux, semblait les passer en revue du regard. Enfin il appela :
— La Brise !
A ce nom, il y eut un remou dans les rangs serrés des voleurs et un homme parut. Il pouvait avoir environ vingt-trois à vingt-quatre ans. Il était long, mince, fluet, mais il avait le regard astucieux, et l'air hardi. Il se campa résolument devant le capitaine, fit un salut, et dit :
— A vos ordres, capitaine !
— Attends ! répondit celui-ci.
Son regard fouillait encore dans les rangs des voleurs. Puis, de nouveau, sa voix s'éleva.
— S ans-Mer ci? appela-t-il.
Le second bandit, appelé Sans-Merci, se montra à son tour et vint s'nrrr'for h deux
pas du chef.
Ce Sans-Merci, qui d'ailleurs méritait bien son nom, était un des coquins les plus
cdoutables et les plus redoutés de la bande. Il était l'antithèse vivante de La Brise.
Autant celui-ci était long, autant celui-ci était court, avec des bras énormes, des jambes comme des piliers, des poings comme des massues et un cou de taureau.
D'ailleurs, il avait une force extraordinaire, incroyable, une [force qui, dans ce monde-là, lui valait les plus grands égards et le plus profond respect
A son tour, il salua, puis dit:
— Parlez, capitaine.
Mais le capitaine venait vivement de lui imposer silence. i I
— Attends ! répondit il encore.
Et pour la troisième fois son regard chercha dans la masse compacte des voleurs. Enfin il appela:
— Le Loup !
A peine le capitaine avait-U parlé qu'un troisième bandit sortit de la bande. Certes, La Brise était loin d'avoir une figure sympathique et Sans-Merci faisait peur,
mais le Loup donnait le frisson .
C'était un misérable qui, ainsi que le vicomte qui venait de si tristement finir, avait des prétentions aux belles manières et à l'élégance.
Mais il était impossible de trouver un visage plus faux, plus In^pocrite et plus repoussant.Ses yeux très petits et cachés sous d'épais sourcUs ne pouvaient.se fixer sur vous sans vous remplir de terreur.
C'était un homme qui était féroce non parcalcul.mais par nature.
Il était né avec l'amour du crime et l'appétit du sang.
Quand la bande restait inactive pendant deux jours seulement, quand on restait dans les souterrains du Bon Larron et qu'on se reposait, se croisait les bras au lieu d'aller en expéditions, le Loup devenait furieux et ne décolérait pas.
Les autres bandits, qui probablement pensaient qu'il y avait temps pour tout, passaient
joyeusement les heures.
Leurs poches pleines de leur part de butin, leurs goussets bien garnis de l'argent enlevé aux passants attardés, ils ne passaient pas leur temps àjse plaindre et faisaient bonne chère chez leur excellent ami maître Marcharet.
Et le jour, la nuit, ils riaient, buvaient, chantaient...
C'était toujours autant de gagné en attendant la potence.
Mais, lui, le Loup, ne se grisait pas, ne s'étourdissait pas de paroles et'de chansons.
Et au vacarme joyeux de ses compagnons il mêlait son vacarme plein de fureur.
il jurait, tempêtait et frappait les tables de si formidables coups de poing que la patronne du Bon Larron accourait, se fâchait, croyant toujours qu'il allait les casser.
Tel était l'homme.
— Me voici, capitaine, dit-il.
Mais le capitaine lui fit toujours la même réponse :
— Attends !
Son regard cherchait dans la foule un quatrième bandit. Enfin il l'aperçut.
11 l'appela :
— L'Abbé !
Le voleur était déjà là.
Ce surnom de l'Abbé, donné au coquin qui venait de paraître, avait sa raison d'être.
Le misérable avait réellement été prêtre et de faute en faute, de chute en chute, de sacrilège en sacrilège, il était tombé, 41 avait roulé jusque-là.
Naturellement c'était l'homme de tête, lo savant de la bande.
Il s'amusait parfois à parler latin, ce qui faisait rire ses camarades, qui criaient :
— Voilà l'Abbé qui dit sa messe.
Mais ils avaient pour lui uue très grande considération.
On le consultait, on lui demandait des conseils, on le prenait pour arbitre des différends qui pouvaient s'élever entre les hommes delà bande ; et comme le misérable ne manquait ni d'esprit ni de jugement, il s'en tirait toujours avec le plus grand honneur et il était bien rare qu'on ne se soumît pas à la sentence qu'il avait rendue.
D'ailleurs, l'Abbé n'était point aussi doux et aussi pacifique que son surnom aurait pu le faif e croire .
On pouvait, au contraire, le compter parmi les scélérats les plus dangereux de la bande.
Mais s'il n'était jamais le dernier quand il y avait quelque mauvais coup à faire, s'il vivait dans le vol et dans l'assassinat comme dans son élément, il faut dire aussi qu'il avait une façon de s'y prendre qui était bien à lui, une manière d'opérer qui lui était toute particulière.
Les autres se jetaient sur les passants et se ruaient sur leurs victimes avec des cris furieux, des cris de bêtes fauves.
Mais lui ne s'emportait jamais, restait toujours très doux.
[1 demandait la bourse ou la vie en homme du monde et avec une politesse exquise.
et tout en enfonçant ses mains dans les poches du malheureux qu'il dépouillait, il cherchait à le consoler, il Texhortait sagement à la patience.
— Voyez-vous, Monsieur, disait-il sur un ton très onctueux, nous ne devons pas nous attacher aux biens de ce monde... C'est pourquoi je vous rends le service de vous alléger de ces bijoux qui sont vraiment fort beaux, de ces quelques objets qui n'auront d'autre valeur que d'être un souvenir de vous...
Et quand il tuait, ce qui ne lui répugnait guère, il se penchait vers sa victime qui rMait, agonisait, et il la suppliait de faire sa prière et de recommander son âme à Dieu.
Comme on le voit, c'était un affreux, un horrible coquin.
Au physique, c'était un homme de taille ordinaire, ni gras, ni maigre, avec un visage pâle et calme, des yeux ronds, le nez fort et des lèvres épaisses et très rouges comme si elles saignaient toujours.
Maintenant les quatre bandits demeuraient donc immobiles en face du capitaine, et si Jean de Lys eût été là, peut-être eût-il retrouvé en eux d'anciennes connaissances, c'esl-à-dire les misérables qu'il avait mis en fuite dans le carrefour de Buci.
Le chef, cependant, gardait toujours le silence et les bras croisés semblait se recueillir.
Puis enfin:
— La Brise, dit-il, tu étais de l'expédition de l'autre nuit... de cette expédition pour laquelle j'avais choisi des hommes de confiance?...
— De quelle expédition voulez- vous parler, capitaine? demanda la Brise.
— Je te parle de cette femme... de cette marquise qu'il [s'agissait d'enlever...
— Ah ! oui, capitaine, j'en étais...
— Et lu en étais aussi, Sans-Merci?
— Oui, capitaine, j'avais cet honneur.
— Et toi aussi le Loup?
— Oui, capitaine.
— Et si je ne me trompe, l'Abbé devait en être aussi T
— Vous ne vous trompez jamais, capitaine.répondit l'Abbé avec une révérance. J'étais aussi de cette expédition... Mais le Ciel n'a pas béni nos elîorts...
— Assez! Tu sais que je n'aime pas tes manières, dit vivement et sévèrement le chef pendant que les voleurs riaient.
Puis se radoucissant presque aussitôt.
— El bien, mes gaillards, s'écria-t-il, vous pouvez vous flatter d'avoir bien travaillé!
— Comment ça, capitaine! s'écrièrent ensemble les quatre bandits.
— Une femme seule... et elle se sauve... et elle vous échappe! fltjavec un air de mépris le chef.
— Pardon, capitaine ! dit vivement la Brise.
— Quoi?
— Elle n'était pas seule...
— Oui. Oh! je sais cette histoire... Tout Paris à cette heure ne oarle pas d'autre chose... Un homme est arrivé à son secours...
— Oui, capitaine, dit le Loup. Et si vous aviez vu cet homme !
-- Eh bien ?
— Il en valait dix, il en valait Vingt...
— Le Loup ne ment pas I dit Sans-Merci.
— Il ne faut jamais mentir ! ajouta vivement l'Abbé.
Mais le capitaine venait de les toiser les uns après les autres, puis haussant doucement les épaules :
— Vous dites des bêtises ! fit-il sèchement, un homme ne vaut jamais qu'un homme.
Mais les quatre bandits venaient de secouer la tête d'an seul mouvement.
— Oh ! pas celui-là, capitaine, pas celui-là! s'écria la Brise avec enthousiasme.
— Si vous l'aviez va, capitaine ! dit le Loup. Moi je ne m'effraye pas facilement, mais cet homme-là me faisait peur...
— Moi, ce n'était pas lui qui me faisait peur, dit doucement l'Abbé, mais c'était son épée... Ah! quelle épée, capitaine... Elle étincelait... elle jetait des éclairs...
— Et quel bras il y avait au bout de cette épée ! dit à son tour Sans-Merci avec le même cri d'enthousiasme que la Brise... je crois m'y connaître un peu... Eh bien, cet homme-là a une rude poigne...
— Il ne m'a paru pourtant pas bien gros, dit La Brise.
— Et ce n'est pas non plus un géant ! ajouta le Loup.
— C'est égal ! Je vous dis que cet homme a une poigne solide, une poigne de fer, répéta l'hercule Sans-Merci avec un accent très convaincu.
— C'est bon !.. c'est assez I interrompit vivement le capitanee. Mais quoiqu'il en soit, je dois vous prévenir que nous sommes maintenant dans de jolis draps. ..
Tous les voleurs écoutaient très attentifs.
— Dans de jolis draps ? fit La Brise en souriant.
— Est-ce que, par hasard, nous serions menacés d'être pinces ? demanda vivement l'Abbé!
— Peut-être ! répondit froidement le capitaine. Tous les bandits avaient fait un mouvement.
- — Pinces ! murmura Marcharet.
— Est-ce possible? s'écria sa femme.
— Oui, c'est possible, répondit le capitaine; oui cette expédition manquée, cette expédition avortée a eu deux résultats...
— Deux résultats? fit Sans-Merci.
— Le premier, c'est que la marquise nous a échappé...
— J^Oh! ceci n'est pas irréparable, dit l'Abbé. On la rattrapera...
— Oui, peut-être, dit le chef qui eut encore son étrange sourire. On la rattrapera, s'il le faut... Aussi n'est-ce pas encore ce résultat qui m'inquiète le plus, mais c'est r autre...
Tous les voleurs se rapprochaient, se serraient à présent autour du capitaine.
— Quel autre ? demanda le Loup.
— îi me semble que je n'aurais pas besoin d'en dire davantage pour que vous me compreniez déjà, répondit brusquement, le capitaine. La police bien entendu, avait déjà l'œil sur nous mais elle était faible, molle, hésitante...
Elle aurait bien voulu nous pincer, mais elle n'osait pas... On avait beau crier, elle faisait la sourde oreille... Mais aujourd'hui, mes garçons, tout cela va changer..
— Comment? s'écrièrent les bandits.
— Aujourd'hui la police marchera, qu'elle le veuille ou non...
— Elle marchera! ricana l'Abb*»
— Ordre du roi! dit le capitaine.
Tous les bandits éclatèrent de rire.
Mais le chef était resté très grave, très sérieux.
Il croisa les bras, puis ayant jeté un regard circulaire dans la salle -
— Oui, je comprends que cela vous fasse rire, dit-il. Ordre du roi! .. ordre du roi de nous saisir... ordre du roi de nous arrêter... ordre du roi de purger Paris et d'en flnù une fois pour toutes, avec la bande du Capitaine de Minuit...
— On ne l'entendra pas, cet ordre-là, dit encore l'Abbé.
— Oui, c'est vrai, reprit le chef. Jusqu'à ce jour, on ne l'a guère entendu et l'or n'en a guère tenu compte...
On faisait semblant...
Il y avait des patrouilles qui battaient le pavé et qui n'avaient qu'une peur, c'étai de nous rencontrer et de tomber dans une de nos embuscades. Il y eut encore des rires parmi les voleurs.
— Mais aussi, garçons, continua vivement le capitaine qui riait aussi, il faut être plus modestes et reconnaître que nous n'avions contre nous que la ville..,
L'Abbé venait de se tourner vers ses camarades.
— C'est-à-dire que les bourgeois, dit-il. Vous comprenez?
— Oui ! oui !
— Des gens de robe.
— C'est cela!
— Des hommes delà Finance...
— Parfaitement I
— Tandis que dans notre dernière affaire, nous nous adressions à une marquise... aune femme qui porte un grand nom, reprit le capitaine, Et cette fois, la Cour qui nous laissait faire, la Cour s'étonne... la Cour s'émeut...
La Brise =e gratta l'oreille.
— Diable! fit-il... Je saisis... Mauvaise affaire !
— Et vous savez si les courtisans... si tous les grands seigneurs sont lâches, continua le chef.
— Oui! oui!
— Poltrons.
— Comme des lièvres, dit Sans-Merci. Quand ils traversent la nuit une rue -iéserte, ils font fouetter leurs chevaux à les crever.
— Eh bien, il paraît qu'ils se sont fâchés, dit le capitaine. Cette fois, on s'attaquait aux leurs, à la noblesse!... Grand crime... Et le roi, qui jusqu'à ce jour était resté indifférent à tout cela... le roî qui nous aurait livré Paris, la nuit... le roi a été forcé de les écouter... forcé de les entendre...
— Et l'on va nous traquer? dit le Loup avec un air dédaigneux.
— Oui. Et le lieutenant de police, à ce qu'il dit, est sûr de son affaire..*.
— Sûr de quoi? demande le Loup.
— Sûr de nous arrêter... sûr de nous livrer aux juges, c'est-à-dire...
— Aux bourreaux! acheva l'Abbé.
— Parfaitement.
Les bandits ricanaient, mais, malgré eux, ils étaient devenus'pâles.
— Or, mes garçons, reprit le capitaine, voil;\ pourquoi nous avions à causer... Je ne sais pas quelle est votre opinion...
— La vôtre, capitaine ! crièrent d'une seule voix tous les bandits.
— Mais moi je crois que M. le lieutenant de police se vante.
— Il en rabattra! dit La Brise.
— IN'ous lui donnerons du fil à retordre, dit de son côté Sans-Merci.
— Et non seulement je crois que ce bon lieutenant de police se vante, dit avec un sourire le capitaine, mais encore je crois que nous allons bien l'étonner.
Et secouant la tête il se mit à rire sourdement comme s'il répondait à sa propre pensée.
Et les voleurs, trôsintrigués,ne le quittaient plus desyeux et attendaient qu'il parlât.
Mais il n'avait pas l'air de s'apercevoir de leur curiosité ni de l'attention dont il était l'objet.
Il se leva, puis les deux mains croisées derrière le dos, fît deux ou trois fois le tour de la salle, tandis que tous les bandits s'écartaient devant lui.
Enfin il s'arrêta et l'air joyeux, le geste rapide :
— Car j'ai mon plan ! s'écria-t-il. Ecoutez-moi, garçons !... écoutez-moi et retenez bien ce que je vais vous dire...
La Brise venait de s'incliner profondément.
— Capitaine, dit-il, vous savez que l'on sait vous obéir et que l'on sait vouo entendre... Parlez, nous vous écoutons...
Puis se retournant vers ses compagnons, il ajouta :
^ N'esi-cepas, vous autres?
Les voleurs n'eurent qu'un seul cri.
— - Oui, oui, parlez, capitaine 1... parlez !... nous vous écoutons!..^
Et de sa voix douce. rAb])é s'empressa d'ajouter :
— Et très religieusement !
Les sourcils du capitaine s'étaient froncés comme s'il avait eu en face de lui quelqu'un qui le défiât, et son visage, toujours très fier, était subitement devenu plus hautain encore.
— Camarades, dit-il la voix forte, il y a des situations où l'on ne se sauve que par l'audace...
— Bravo ! Bravo ! crièrent les bandits,
— Eh bien, puisque le lieutenant de police a été assez téméraire et asdez fou pour promettre de nous traquer, c'est nous qui le traquerons !...
Les applaudissements de la bande redoublèrent, et plus enthousiastes, plus frénétiques.
Le bourreau savait délier les langues.
Une voix cria :
- Le lieutenant de police!... Je veux lui faire sa montre !
Mais les autres imposèrent silence, et vivement, brutalement ;
I O^t noulî^tquerons ! reprit le capitaine avec un accent de co.ér. ^)uU c'est lai qui veut nous effrayer qui tremblera!.,, et la Cour auss,!... ^'J^^^Jt à veux qu'elle claque dos dents rien qu'en songeant a nous, nen qu en pensant à la bande du capitaine de Minuit!...
Des applaudissements s'élevèrent encore
— Bravo ! bravo! . .
- N'applaudissez pas... Il faut être calme, dit le capitaine.
1 j„ «);)(| Fnyai-d Frircs, éiiitoiirs
— Moi, je suis très calme, dit l'Abbé, mais je ne vouscacherai pas, Capitaine, que je suis aussi très curieux... Comment, s'il vous plaît, traquerons -nous M. le lieutenant de police.
Le dief venait de le regarder avec son sourire.
— Et c'est toi qui me poses cette question? fit-il avec un accent légèrement ironique.
— Oui, capitaine, c'est moi, si vous me le permettez, répondit le bandit.
— Nous le traquerons en le débordant, poursuivit le capitaine. Et c'est ici qu'il vous faut surtout suivre mon raisonnement.
— Capitaine, je suis tout oreilles, dit le Loup.
— Je ne perds pas une syllabe, dit Sans-Merci.
— Nous sommes suspendus à vos lèvres, dit l'Abbé.
— Jusqu'à présent, reprit le chef, la voix vibrante, nous avons bien fait parler do nous...
— Oui, nous avons fait quelques jolis coups [et il n'y a pas à se plaindre, dit La Brise.
— Mais qu'est-ce que c'est que quelques carrosses arrêtés... que quelques passants dépouillés... Cela étonne Paris, cela le surprend peut-être... mais il me faut plus encore et cela ne me suffit plus, entendez-vous, compagnons? — entendez- vous, camarades?
— Parlez ! ordonnez, capitaine ! criaient les bandits, les yeux brillants, le visage pâle.
— Non. Paris peureux, Paris tremblant, ne me suffît plus, dit le chef avec un accent où il y avait peut-être plus d'énergie encore. Mais je Veux l'épouvanter!...
— Nous sommes là, dit Sans-Mcrci.
— Le terroriser !...
— Voilà de bons sentiments, dit l'Abbé. Quanta moi, je ferai mon possible pour que vous soyez content de moi, capitaine.
— Oh! les gens de rien, les manants et même les bourgeois, je les abandonne, reprit le chef comme s'il ne parlait que pour lui seul. Mais ce que je veux, et retenez bien ceci...
— Oui, oui, capitaine !
— Mais ce que je veux, c'est la guerre aux nobles, la guerre aux courtisans, la guerre à toutes ces grandes dames qui demandent notre tête... Oh! ceux-là!... celles-là !...
— Soyez tranquille, capitaine, nous ne les épargnerons pas, dit le Loup. Et puisque désormais c'est à ce monde-là qu'il faudra s'en prendre...
Et le capitaine reprit :
— Jusqu'à présent qu'avons-nous fait?.. Nous nous en prenions indifféremment à tout le monde... Quiconque nous tombait sous la mam était une proie...
— Quelquefois très maigre, capitaine, dit ironiquement l'Abbé.
— Parbleu! on n'a pas toujours la main heureuse et il ne s'agit pas de fouiller les poches d'un passant pour y trouver le Pactole...
— L'argent est si rare 1 ricana La Brise.
— A qui le dis-tu? ricana à son tour Sans-Mcrci.
— Donc, dit le chef, rien n'était plus stupide et plus sot que ces attentes au hasard dans la nuit... Tandis qu'en nous y prenant comme je viens de le dire...
— De belles rafles, capitaine ! s'écria joyeusement le Loup qui supputait déjà la part de butin qui allait pouvoir lui revenir.
— Tu as tort de m'interrompre, dit le capitaine sans se fâcher... Tandis qu'en nous y prenant do la maniôre que je viens de dire, tandis qu'en faisant la guerre aux gens de cour non seulement nous nous vengeons d'eux, ce qui est déjà quelque chose...
— Moi, je promets de bien me venger, dit l'Abbé.
— Mais encore, garçons, acheva le chef, comîno ce monde-là a toujours l'escarcelle bien remplie, nous laisons de bien plus gros profits, de bien plus gros bénéfices...
— Les affaires sont les affaires ! s'écria La Brise. Il est certain qu'à moins d'être un nnbécile, on doit toujours tirer le plus qu'on peut de sa petite industrie.
— Bien ! Très bien ! dit Sans-Merci qui venait d'approuver de la tête. Mais, capitaine sans être trop curieux, un petit renseignement, s'il vous plaît?
— Tu peux parler, mon brave, je t'écoute, dit le chef.
— Votre idée est excellente et je ne vois rien à redire... Tomber à coup sûr sur des gens cousus d'or, sur des gens dont les poches toujours pleines sonnent comme des carillons, voilà ce qui s'appelle travailler sagement...
— Où veux-tu en venir? demanda le chef. Voilà bien des paroles quand tu pourrais conclure d'un mot.
Mais, très gravement, Sans-Merci venait de l'interrompre d'un geste.
— Attendez! fit-il. Je veux en venir à ceci... Je veux dire qu'il ne suffit pas toujours d'avoir de très bonnes idées, mais que le plus essentiel,le plus important, c'est surtout de les mettre en pratique... N'ètes-vous pas de mon avis, capitaine?
— Ensuite ?
— Pardieu, la théorie a du bon...
— Mais la pratique!... Voyez-vous, il n'y a rien que ça!...
— Achève.
— Or, continua Sans-Merci, toujours sans être trop indiscret, bien entendu...
— Va donc !... va donc !
— Quand passons-nous des paroles aux actes?
— Quand, mon brave?
— En un mot, quand mettons-nous notre projet à exécution et quand commençonsnous notre nouvelle campagne?...
— Mais tout de suite, pardieu! s'écria le Loup, dès ce soir... N'est-ce pas, capitaine?
— Oui, sur-le-champ!..: dès ce soir, répondit celui-ci. Et il demanda :
— Quelle heure est-il, garçons?
La Brise avait une vieille montre, un oeuf de Nuremberg qui lui était échu en partage dans un coup de main.
Il le consulta, puis, très sérieusement : —Minuit, dit-il.
— Notre heure! s'écria le capitaine. Garçons, un dernier mot!... Et d'un geste le clief montrait le butm. Tous les yeux de ses compagnons brillèrent, étincelèrent de convoitise.
— Ces dépouilles ne sont pas là pour qu'on les regarde, dit- il, mais pour qu'on se les partage, Marcharet !
— Oui, oui, je sais ce que vous voulez dire, capitaine, répondit vivement le cabaretier.
Il avait déjà disparu et bientôt il revint apportant plusieurs feuilles de papier, une plume et de Tencre.
C'était toujours ainsi qu'on procédait dans la bande du capitaine de Minuit les jours, où il s'agissait de se distribuer les prises.
Chaque bandit écrivait son nom sur une petite feuille de papier qui avait la forme d'un bulletin, et cela fait le jetait dans le chapeau du chef.
Celui-ci inscrivait lui-même les noms de ceux de ses compagnons qui ne savaient pas écrire.
Puis, c'était lui aussi, qui après avoir longuement brassé et remué les papiers les tirait au sort.
Le bandit dont le nom sortait le premier choisissait avant tous les autres l'objet qu'il désirait et le capitaine lui-même, loin de se faire la part du lion, se soumettait de bonne grâce à la loi commune.
Et chose étrange dans ce monde-là, jamais ces partages ne donnaient lieu à la moindre discussion, à la plus légère querelle.
Ceux qui se trouvaient moins favorisés que les autres s'en consolaient en espérant de nouvelles aubaines.
Le tirage au sort fixé, tous les lots distribués, le capitaine groupa ses compagnons autour de lui pour leur donner ses dernières instructions et indiquer à chaque escouade le quartier dans lequel elle devait s'embusquer. "
Cinq minutes après tous les bandits étaient partis, prêts à se ruer sur Paris, et il ne restait plus que le capitaine et les femmes dans les souterrains du Bon Larron.
— Madame Marcharet, dit-il et montrant la jeune fille qui, accroupie dans un coin, cachait sa tête dans ses mains, vous voyez cette enfant ?
— Oui, capitaine, répondit la terrible mégère dont le regard sinistre se porta sur la jeune fille.
— Vous savez qu'elle m'appartient ?
— Oui, capitaine.
— Donc vous n'oublierez pas que vous lui devez les plus grands soins, les plus grands égards...
— Oh ! soyez tranquille, je la traiterai comme une petite reine.
— Mais n'oubliez pas non plus, reprit le chef avec un accent sévère, que vous m'en repondez et que si elle venait à disparaître...
Mais toutes les femmes des voleurs l'interrompirent à la fois. j — Non non, capitaine, crièrent-elles, c'est nous qui la garderons... c'est nous qui
vous en répondons...
— C'est bien ! dit le chef.
Et il sortit à son tour.
Maintenant dans tous les quartiers riches de Paris, dans tous les quartiers qu'habitaient alors la noblesse ou les gens de la finance, tapis et embusqués dans l'ombre, les baudits du capitaine de Minuit épiaient et guettaient.
Jamais pareilles ràQes n'avaient été faites, jamais plus gros ])Utin n'avait été pris comme pendant cette nuit-là.
El il en fut de même les nuits suivantes.
Oui, Paris était épouvanté, terrorisé, comme l'avait voulu le capitaine.
On avait envoyé contre eux le guet, mais ils avaient rossé les patrouilles
On avait mis à leurs trousses les agents les plus courageux et les plus hardis, mais ils avaient été si bien reçus, c'est-à-dire si bien étrillés, que les pauvres diables à leur tour tremblaient et n"osaient plus se remettre en campagne
Le lieutenant de police était fou de colère, fou de rage.
C'était lui qui avait menacé, et c'était lui, maintenant, qui était tenu en échec et qui, chaque jour, pouvait constater son impuissance.
Et l'audace des bandits croissait, ne connaissait plus de bornes.
Ils étaient partout à la fois et, le jour tombé personne n'osait plus sortir et chacun se claquemurait chez soi...
Aussi le nom seul du capitaine faisait-il pâlir les plus braves.
Seul, le marquis de Morfer, quand quelqu'un lui en parlait semblait en sourire.
Un jour quelques jeunes gentilshoiiiiues s'égayaient dans un grand festin.
Naturellement la conversation roulait sur le chef de la fameuse bande.
Brusquement le marquis parut
— De quoi parlez-vous donc, messieurs? demanda-t-il.
— Eh pardieu, répondit l'un des convives, de qui pourrait-on parler sinon de lui?
— De lui?... de qui?-.,-
— Du capitaine de Mmuit...Avez-vous eu l'honneur de le voir, Morfer î
Un étrange sourire illumina pendant quelques secondes le sombre visage du marquis, puis, très calme.
— Pardieu, oui! répondit-il. Et vous l'avez vu aussi, messieurs,
— Nous ! s'écrièrent les jeunes gentilshommes.
— Oui, messieurs, carie capitaine de Minuit... c'est moi!. Tous éclatèrent de rire.
Seul le marauis de .Morfer ne riait pas.
DOLX EXIL
Depuis quelque temps déjà Blanche avait quitté Paris et n'habitait plus l'hôtel de Solange.
Pourquoi?
La jeune femme avait-elle été, elle aussi, effrayée par les exploits de la fameuse bande?
Non.
Mais depuis le jour où le marquis de Morfer s'était si brusquement présenté à l'hôtel, depuis le jour où, repoussé par elle, il lui avait fait entendre de si terribles menaces, la jeune marquise ne vivait plus et à chaque minute, à chaque seconde elle tremblait de le voir reparaître.
Dès que dans la cour de l'hôtel un bruit s'élevait, elle devenait toute livide, toute frissonnante.
— C'est peut-être hii ! se disait-elle.
Et si dans le jour elle avait des transes qui faisaient de sa vie un enfer, la nuit aussi le souvenir de cet homme la poursuivait encore.
Elle avait des rêves affreux, des cauchemars terribles.
Elle le savait audacieux et capable de tout, et elle croyait qu'elle pouvait tout craindre, tout redouter.
Certes, Blanche à présent n'était plus seule pour se défendre, et elle savait bien qu'elle pouvait compter sur le courage et le dévouement de Jean de Lys.
En effet, le jeune homme qu'elle avait revu très souvent, qu'elle voyait presque tous les jours, l'aimait, l'adorait, eUe n'en pouvait douter.
Pour eUe de quoi n'eût-il pas été capable?
Mais si Jean avait donné tout son cœur et toute son âme à la jeune marquise, celle-ci l'aimait aussi et d'un amour qui faisait tout son bonheur et toute sa joie.
Vivre sans lui, vivre sans cet amour qui lui faisait oubherle passé et qui lui donnait la force de si.pporter ses angoisses lui paraissait impossible.
Elle se taisait donc, ne voulant pas que Jean de Lys allât provoquer le marquis de Morfer et risquât sa vie pour elle.
— Le mieux est de fuir... de m'éloigner de Paris pendant quelque temps, s'étaitelle dit. Peut-être cet homme m'oubliera-t-il?
Et sa résolution prise,, elle avait voulu en faire part à Jean.
Le premier mouvement du jeune homne avait été un mouvement de surprise.
Puis, tout à coup, son visage avait pris l'expression d'une grande tristesse.
— Comment! vous me fuyez? s'était-il écrié. Vous allez me condamner à vivre longtemps sans vous... à rester longtemps sans vous voir...
Mais vivement eUe lui avait pris les mains, puis avec ce doux sourire qui n'appartenait qu'à elle.
— Non, ne vous alarmez pas... ne vous attristez pas, lui avait-elle répondu, car loin de vous fuir je me rapproche au contraire de vous...
— Eu quittant l'hôtel de Solange... en vous exilant de Paris...
— Oui, Jean.
— Jo vous assure que je ne comprends pas...
— C'est pourtant bien facile à comprendre.
— A'oyons.
— Je suis certainement maîtresse de mes actes et n'aide compte à rendre à per sonne...
— Eh bien?
— Mais une femme qui tient h sa réputation ne doit-elle pas y veiller avec le plu» grand soin.
— Sans doute.
— Gr, ici, dans l'hôtel de Solange, je ne suis pas seule...
— Voulez- vous parler de votre tante... de M™" la marquise des Tournelles ? Oui, je sais qu'elle est maintenant entrée en convalescence et qu'elle passe de longues heures avec vous...
— Oui, ma tanto pourrait s'étonner si elle connaissait vos visites... Mais sans vous parler d'elle, j'ai aussi mes gens qui m'épient et qui m'espionnent.. .Tandis que là-bas...
— Où cela?
— Où je veux aller.
— Loin d'ici?
— A quelques heues seulement de Paris.
Eh bien, là-bas, nous serons plus seuls, Jean, c'est-à-dire plus libres,c'est-à-dire plus 'leureux.
— Et quand voulez-vous partir?
— Le plus tôt possible.
— Dans quelques jours
— Demain.
— Et quel prétexte prendrez- vous t
— Quel prétexte?
— Mais n'importe lequel... le prétexte d'un voyage, par exemple. Et le lendemain, en effet, la jeune marquise était partie.
Au lieu de l'imposant et sévère hôtel de Solange elle habitait maintenant un char- mant et coquet petit château qui lui venait de son père.
Perdue dans les arbres, noyée dans la verdure, cette jolie demeure était bien un véritable nid d'amoureux.
D'ailleurs rien de plus poétique et de plus pittoresque que la campagne qui l'environnait.Mais ce que le jeune marquise aimait surtout, c'était le grand parc qui courait autour du château.
Elle aimait ses petits sentiers où les oiseaux gazouillaient, ses arbres séculaires qui lui versaient leur ombrage, ses vieux bancs couverts de mousse où pendant de longs instants, de longues heures, elle demeurait pensive et rêveuse.
La sonil)rc pensée du marquis de Morfer la préoccupait bien quelquefois, mais cela durait peu. Presque aussitôt le souvenir de Jean de Lys lui revenait et tout de suite elle se sentait t'ortifiée et consolée.
Quand ce n'était pas dans le parc que Blanche'passait ses journées, c'était dans la campagne, dans la pleine solitude.
Excellente écuyère, elle y galopait des heures et des heures, s'étourdissant à l'air frais et pur qui lui fouettait le visage.
A plusieurs lieues à la ronde, tous les paysans la connaissaient et la connaître c'était l'aimer.
Ils l'appelaient : « la bonne dame » et de si loin qu'ils l'apercevaient ils s'empressaient dé la sahïer avec un sourire accueillant.
Mais c'étaient surtout les pauvres gens, c'est-à-dire les vieillards, les veuves . et les enfants qui adoraient la jeune marquise.
Non seulement elle leur donnait sonor sans compter, mais encore elle leur donnait sa tendresse et son cœur...
Et les poches videsj mais joyeuse du bien qu'elle venait de faire, des infortunes qu'elle venait de secourir, lentement Blanche reprenait le chemin du château, laissant son cheval mordre les jeunes pousses qu'il: rencontrait devant lui.,.
Puis quand le jour s'éteignait, quand la première étoile s'allumait dans le ciel, une forme blanche apparaissait à une tourelle.
C'était la jeune marquise qui interrogeait l'horizon.
Mais si elle était un peu pâle et un peu triste d'habitude, si son front était souvent assombri par un nuage de mélancolie, dans ces moments-là on ne l'eût plus reconnue, elle ne se reconnaissait plus elle-même.
Son regard devenait radieux, son front resplendissait de joie et son cœur battait plein d'un bonheur qu'elle ne pouvait contenir.
Et parfois elle avait de brusques tressaillements, un doux sourire.
Illui semblait que là-bas, là-bas, bien loin encore, une ombre entrevue, une silhouette à peine distincte, s'approchait, grandissait. Qu'était-ce donc?
Pourquoi semblait-elle si haletante et si fiévreuse?
Pourquoi aussi tremblait- elle au moindre bruit qu'elle entendait, au moindre bruit qu'elle percevait?
Pourquoi le cou tendu, l'oreille au guet et les yeux brillants ne perdait elle pas de vue la grande route qui s'étendait devant elle, la grande route toute blanche et toute lumineuse' sous la rayonnante clarté de la lune?
Pourquoi ?
Blanche guettait celui qui maintenant était sa seule affection"! au monde, celui pour qui elle eût tout donné, tout quitté, Blanche guettait Jean de Lys.
Et chaque jour, le jeune homme, l'âme remplie de la même joie qu'elle, |faisait le chemin de Paris au petit château.
Quelques heures de galop lui suffisaient et il s'arrangeait de façon à n'arriver jamais qu'à la nuit tombante.
Alors après avoir attaché son cheval dans un endroit écarté que longeait le mur du parc, il s'avançait doucement vers la demeure de Blanche.
Dès que celle-ci l'entrevoyait, elle s'élançait vers lui.
— Oh! c'est vous... oh! comme je vous attendais... comme les heures marchaient lentement ! disait-elle.
Puis ils tombaient dans les bras l'un de l'autre, ivres de joie, muets de bonheur.
Et elle le prenait par la main, l'entraînait, puis le débarrassait elle-même de son épée et de son manteau.
Et tandis qu'autour d'eux la nuit était silencieuse et tranquille, tandis que pas un souffle, pas un murmure ne s'élevait dans la campagne endormie, il tombait à ses genoux et lui couvrait les mauis de baisers.
Bonne-Chance luttait comme un lion
Et le cri de son cœur lui échappait :
— Blanche, je vous aime 1 . . „„'
11 disait ce mot-là, ce mot qui résume elcontient tout, avec un accent s, pass.onne
et une vui. si pénétrante, que la jeune femme ne pouvait s empêcher de frissonner
"^^-''oh! combien les heures qui me séparaient de vous m'ont paru lentes aussi disait-il. Loin de vous je ne vis plus, et ce Paris si grand, ce Paris si beau, combien .1 n,e parait triste et vide depuis que vous ny êtes plus, depuis q-.e ^us a«z q-r.tte... EUe était si heureuse de l'entendre qu'elle se garda.t bien de 1 mtenompre.
Alors il continuait : , , .
- Je compte les minutes, je compte les secondes qui s écoulent...
LiV. i30. — Fayard Frères, éditeur*.
Je me dis: Mais le moment ne viendra donc pas !... mais cette journée ne finira donc pas!...
Puis quand le moment est venu, quand la journée est finie, quand l'heure a sonné qui doit me ramener vers vous, alors mon sang brûle, j'ai la fièvre...
Et Blanclie charmée, Blanche ravie, souriait.
— Mon cheval a des ailes... il dévore l'espace... la terre fuit sous lui... Il vole comme le vent et cependant il me semble qu'il n'avance pas ! ..
Puis enfin j'approche...
C'est là-bas!... là-bas!...
J'aperçois votre château... j'aperçois la cime de vos arbres géants, et je crie : Plus vite !... plus vite! et je voudrais avoir la rapidité de l'éclair..!
Et soudain je suis ébloui, je ne respire plus...
Vous m'attendez !... Je viens de vous voir!... Ah ! dans ces moments-là. Blanche aimée. Blanche adorée, comme je mourrais avec joie pour vous !...
Et il y avait de longs silences, et ces silences plus éloquents que toutes les paroles qu'on pourrait dire.
Puis de sa voix profonde et qui résonnait à l'orcDle de Jean de Lys comme une musique délicieuse. Blanche répondait:
— Et moi aussi je ne vis que pour le moment qui nous rassemble, que pour] le moment qui vous ramène vers moi...
Oh ! si les minutes d'attente sont des siècles, les minutes où vous êtes près de moi sont si courtes qu'elles ne me laissent plus, quand vous êtes parti, que l'illusion d'un rêve, que le souvenir effacé d'un songe...
Car, Jean, si je vous ai dit que je vous aimais, je n'ai pu cependant trouver des mots pour vous faire comprendre toute la force de cet amour...
J'ai bien souffert, vous le savez,. , Vous savez quelles tristesses, quelles amertumes, quelles angoisses, quels désespoirs j'ai connus... Eh bien, je me dis que je ne suis pas à plaindre puisque je [vous ai rencontré, puisque je puis me confier à un cœur aussi loyal que le vôtre.
Et c'était ainsi toute la nuit, jusqu'au jour naissant.
Alors dès que le premier rayon de l'aube commençait à paraître, dès que les étoiles pâlissaient, Jean s'enfuyait.
Les deux vieux serviteurs, l'homme et la femme qui gardaient le château auraient pu l'apercevoir, quelqu'un aurait pu soupçonner sa présence, et pour rien au monde le jeune homme n'eût voulu compromettre Blanche.
Par un escalier dérobé elle le reconduisaitjusqu'à une petile porte du château- Là, elle épiait, guettait.
Tout autour^d'eux était désert, endormi.
C'était encore une paix profonde.
Non, personae, disait-elle à voix basse.
p:t ils restaient encore quelques minutes en face l'un de l'autre, très tristes, le cœur oppressé.
— A ce soir ! disait-il enfin.
— A ce soir! répondait-elle avec des larmes dans les yeux.
Puis, elle se penchait vers lui, inclinait son front qu'il eflleurait de ses lèvres dans un tendre et chaste baiser.
Et deux minutes après, un bruit rapide se faisait entenbre sur la route.
C'était Jean de Lys qui s'éloignait, Jean de Lys qui retournait à Paris,
Quelquefois le jeune homme clierchait encore à connaître le secret de Blanche.
Il la suppliait de lui nommer le miséralile qui avait organisé le guet-apens du carrefour de Buci, le lâche qui la faisait trembler.
Mais toujours la jeune femme restait inébranlable.
— A quoi bon? répondait-eUe. D'ailleurs si j'étais encore menacée ne seriez-vous pas là?
— Certes ! Mais m'appelleriez- vous pour vous défendre?
— Je vous le promets.
Depuis lors, Jean de Lys n'avait plus fait allusion à l'ennemi inconnu de Blanche.
Mais un jour il eut une brusque surprise et crut enûn deviner ce secret qui l'intriguait si fort et que la jeune femme lui cachait avec tant de soin.
Cette fois-là, Jean de Lys était arrivé comme d'habitude à la nuit tombante au petit château qu'habitait la marquise de Solange.
Mais ce n'était point une nuit lumineuse et claire, mais au contraire une nuit pleine de ténèbres, une nuit profonde et noire.
Et il pleuvait.
Pourtant Blanche était encore debout sur la tourelle, épiant et guettant toujours.
Dès qu'elle aperçut le jeune gentilhomme elle s'empressa de courir à sa rencontre, comme elle avait coutume de le faire.
Puisse saisissant dans une douce étreinte, eUe l'entraîna rapidement dans la chambre où leurs doux tête-à-tête avaient lieu.
Les flambeaux qui brûlaient sur la haute cheminée éclairaient en plein le visage de Jean de Lys.
Elle ne l'eut pas plus tôt regardé qu'elle eut un cri so-urd, un geste involontaire d'étonnement.
Elle ne le reconnaissait plus.
Etait-ce bien lui ?
Etait-ce bien celui qu'elle aimait et dont le visuge était toujours si doux.
Elle lui voyait un regard très dur, un vis;ige presque méchant.
Puis, toute interdite, eUe le regardait encore, pensant :
— Qu'est-ce que cela veut dire ?... Comme il est sombre !... Quel étrange éclair dans son regard !...
Cependant il s'était mis à sourire et il était visible qu'il cherchait à lui donner ie change et à dissimuler.
— Jean, dit-elle doucement, vous avez quelque cûose... un souci, un chagrin que vous voudriez me cacher...
Le jeune homme joua la surprise, mais il eut pourtant un léger tressaillement.
— Moi ? dit-il.
Et presque aussitôt il ajouta, mais avec trop de force peut-être :
— Blanche, vous vous trompez... Si j'avais un souci ou an chagrin comme vous le
pensez, je vous jure que je vous le ferais connaître... N'êtes-vous pas ma meilleure amie, n'est-ce pas à vous seule que je pourrais me confier?
Mais la jeune marquise n'était point convaincue et doucement, tristement, hochait la tête.
— Jean, pourquoi mentir?... Jean, pourquoi ne pas me dire la vérité? Le jeune gentilhomme avait un peu rougi.
— Mais que puis-je vous dire de plus ? répondit-il.
— Tout ce que je dois savoir... tout ce que j'ai le droit de savoir puisque je vous aime et que vous m'aimez...
— Chère Blanche I
— Voyons, parlez-moi... soyez franc... que vous est-il arrivé depuis que je vous ai vu... c'est-à-dire depuis ce matin.
Jean de Lys la regarda pendant une seconde, puis vivement :
— Je vais vous l'apprendre, dit-il.
— A la bonne heure I I
— Mais sachez d'abord que je ne mens pas... que je ne mens jamais.,,
— Je le sais, Jean... Mais, parlez... Je vous écoule...
— Et sachez aussi que je n'ai nulle inquiétude, nulle tristesse...
— Mais alors ?
Le jeune homme sourit.
— Mais alors pourquoi me voyez-vous ainsi î
— Oui.
— Pourquoi suis-je plus pâle ?
— Oui.
— Pourquoi ai-je l'air plus sombre ?
— Oui.
— Je ne m'en apercevais pas moi-même, mais c'est bien possibliv..
— Regardez- vous, Jean, dit la jeune marquise en étendant la main vers ma glace... Votre visage est menaçant... votre regard est plein d'éclairs et semble défier quelqu'un..
— C'est vrai, répondit Jean de Lys dont les sourcils venaient de se froncer, je suis plein de colère.
— Plein de colère ?
— Oui.
— Oh ! je le vois bien. Mais contre qui ?
— Contre un homme dont je suis las de supporter les provocations muettes, répondit vivement Jean de Lys dont la voix un peu sourde tremblait légèrement, contre un homme qui semble me chercher une querelle et qui la trouvera, je vous le jure !...
La jeune marquise n'avait pu s'empêcher de pâlir.
— Je ne vous comprends pas, dit-elle en le regardant avec une curiosité de plus en plus vive.
— Vous ne pouvez pas me comprendre, répondit-il.
— De quel homme voulez-vous donc parler ?
— De quel homme ?... Oh 1 c'est toute une histoire qu'il faudrait que je vous raconta...
— Racontez-la-moi...
Et de ses grands yeux fixés sur lui Blanche semblait le suppliei.
— Soit ! répuiidit-il.
Et il garda le silence et réfléchit pendant quelques secondes, tandis que ses sourcils se fronçaient de nouveau et que son visage devenait subitement plus pâle. Enfin s'efForçant de sourire :
— Je vous avais déjà dit, reprit-il, que moi le gentilhomme provincial, moi le gentilhomme obscur, je suis à présent un parfait courtisan...
-- Oui, je sais que vous alliez quelquefois à la cour...
— J"y étais ce malin.
— Ah !
— Il y avait concert chez le roi Et je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y avait
grande affluence et foule nombreuse... M™" la duchesse de Vergennes était là ainsi que le duc...
Au nom de la duchesse de Vergennes, Blanche était devenue très grave, très sérieuse, presque froide.
Elle savait avec quel zèle et avec quel enthousiasme elle s'était employée à pousser et à servir Jean, et cela lui mettait un peu de jalousie au cœur. . — Après le conceit, continua le jeune gentilhomme, M'»^ le duchesse m'avait pris familièrement le bras et m'avait prié de la conduire dans la galerie des Fêtes...
Elle était à la recherche de quelqu'un, du duc de Noailles, je crois.
Tout à coup, et comme elle venait de me quitter, mais nour antiques instants seulement, je ne pus m'empôcher de tressaillir...
— De tressaillir ?
— Oui, de tressaillir de surprise et de colèro,
— Pourquoi ?
~ Parce que cet homme était lui...
— Cet homme ?
— Un homme que je connaissais déjà... un homme que j'avais déjà vu le jour de ma présentation à la cour... Et ce jour-là cet homme avait persisté à altacher sur moi un regard étrange... regard où il y avait de l'ironie, mais aussi comme du défi et de la menace...
— Parfois on se trompe, dit doucement la jeune marquise.
— Oh ! je ne m'étais pas trompé, répondit vivement Jean de Lys. Mais cet homme.je l'avais oublié et je n'y pensais plus.
11 est vrai que je ne l'avais plus rencontré, plus revu... Mais je l'ai revu ce mutin..
— Cet homme?
— Tout à coup il est sorti de la foule et a surgi devant moi... Pendant quelques minutes il est demeuré immobile et les bras croisés, attachant sur moi le même regard singulier que la première fois...
Je semis brusquement tout mon sang affluer à mon cerveau...
J'étaisfou de colère.
Mais au même instant M""' la duchesse de Vergennes revenait.
« — Chevalier, me dit-elle, reconduisez-moi jusqu'à mou carrosse »
Je devais obéir. Je m'inclinai.
L'homme dont je vous parle à présent n'était plus immobile.
Il marchait derrière nous.nous talonnait.
M™" de Vergennos me sentait frémir. ' Elle avait peur d'une esclandre.
Elle essayait de me retenir.
Elle me disait comme vous tout t\ l'heure que j'avais pu me tromper..
Me tromper!.. Ah !aon. ..J'étais bien sûr que le regard de cet homme était pour moi plein d'insolence.
Mais tout en ayant l'air de me contenir et de me rendrejo pensais:
« Tout à l'heure la duc-hesse sera partie... tout à l'heure je serai seul et il faudra que je le retrouve !...»
Et sa voiture emportait à peine la duchesse que je me retournais...
<.< Enfin! pensai-je encore, je vais donc pouvoir aller à lui... y>
Mais cet homme n'était plus là, mais cet homme avait disparu.
Pourtant j'espérais bien le rencontrer encore.
Alors je cherchai partout.je fouillai partout.
Mais ])oino perdue : il était devenu introuvable, invisible...
Et voilà pourquoi, Blanche, ajouta le jeune homme, vous m'avez vu cet air étrange qui vous a tant étonnée, voilà pourquoi j'étais plein de colore.
La jeune marquise venait de pencher la tête et le front posé dans sa main, elle sem blait sonjrer.
11 y eut alors un très long moment de silence.
Puis, tout à coup, la voix ti'ôs basse et très douce :
— Et vous savez le nom de cet homme? demanda-t-eile.
— Oui.
— Comment s'appelle-t-il?
11 porte un des plus grands nojus de l-'rance.
— Quel nom ?
El Blanclie,en posant cette dernière question avait la voix si tremblante que Jean do Lys en demeura frappé.
— 11 s'appelle le marquis de Morfer, répoudit-il.
La jeune femme n'avait pu retenir un cri sourd, puis elle était restée pétrifiée comme en face d'une grande épouvante.
Jean do Lys, de sou côté, avait eu un cri, mais un cri de surprise et de saisissement.
11 venait de se pencher vers elle et de lui prendre vivement les mains :
— Qu'avez-vous?... qu'avez-vous ? s'écria-t-il. Blanche, je vous en prie, répondezmoi!...
Mais Blanche ne répondit pas, elle était incapable do répondre. Tout son corps tremblait, frissonnait, et poui* cacher son extrême pâlem' elle venait de voiler son visage de ses mains.
Pourtant le jeune gentilhomme insistait:
— lUauchel... Blanche I pourquoi vous vol s-je ainsi,?,., pourquoi ne voulez-vous pas me uarler? pourquoi ne voulez-vous pas me répondre.
Et s agenouillant devant elle il la força à lui montrer son visage.
Mais alors il recula, pétrifié à son tour.
Morte, elle n'eût pas été plus défaite, plus livide.
— Quel est donc cethomrne? dit-il la voix sourde. Vous le connaissez donc?
— Non.
— Si, Clancbe, si, vous devez le connaî'.r*-, puisqu'il vous épouvante...
— Je le connais comme tout le monde peut le connaître, répondit la jeune marquise, la voix toujours faible, toujours éteinte, et si vous me voyez trembler, et si vous me voyez pâlir, c'est que jai peur, en eff'ît... Oh ! non pas peur pour moi, maia pour vous.
Un éclair d'orgueil venait d'étinceler dans le regard de Jean de Lys.
— Peur pour moi ? fît-il dédaigneux et hautain,
— Oui, peur pour vous!... peur pour vous! répéta Blanche avec plus de force encore.
— Vous avez tort, répondit le jeune gentilhomme avec un froid sourire. Mais la jeune marquise avait eu un soupir.
Et le regard fixe, la voix très lente :
— Oh! vous êtes brave, hardi et courageux, dit-elle, je le sais, et jele sais mieux que personne. .Mais on voit bien que vous êtes étranger à la cour... mais on voit bienque vous ne connaissez pas cet homme que vous vouliez aller provoquer follement.
En l'écoutant Jean de Lys demeurait toujours impassible et continuait à sourire du même sourire de dédain.
— Il est donc bleu terrible? fit-il avec un petit ricanement.
— Oui, bien terrible !... oui, bien redoutable ! répondit Blanche avec une conviction profonde.
— On me l'avait déjà dit, on m'avait déjà prévenu, répliqua Jean qui souriait toujours.
— Qui ?
— M"" la duchesse de Vergennes.
Et toujours ironique, Jean de Lys ajouta:
— Cet homme, paraît-il, effraie beaucoup les femmes.
Mais Blanche venait de hocher doucement et lentement la tête, puis la voix très grave et avec un accent plein de tristesse.
— Oh! ne riez pas... ne raillez pas, dit-elle. Mais, Jean, répondez-moi... Et comme elle le regardait d'un regard fixe, il répondit:
— Je vous écoute.
— M'aimez-vous?
Le jeune homme eut un brusque soubresaut de surprise, presque de colère.
— Si je vous aime! s'écria-t-il. En douteriez-vous?... Me croiriez-vous capable de vous avoir menti?
— Non, Jean, non, je n'ai jamais douté de vous. Mais ce que je veux savoir, mais ce que je vous demande, c'est si vous m'aimez comme je vous aime...
— Blanche, vous le savez bien... vous savez bien que je vous aime assez pour être prêt à tous les sacrifices pour vous...
Alors la jeune marquise insista et devint plus, pressante encore. Ce qu'elle désirait le plus ardemment, ce qu'elle voulait que Jean de Lys lui promît à tout prix, c'est qu'il ne se battrait jamais avec cet homme.
— Vous faire une pareille promesse, cela me serait facile, répondit Jean avec un sourire. Mais pourrai-je la tenir?
— Comment?
— Cet homme... ce marquis de Morfer peut encore se trouver sur mon chemin et il s"y trouvera certainement un jour ou l'autre, demain peut-être... Il peut encore par son regard et par son attitude m'insulter et me provoquer... Voulez-vous donc que je supporte ses outrages?... Mais vous-même. Blanche, que pensericz-vous de moi?... qu'en penseraient tous ceux qui me connaissent? qu'en penserait le marquis lui-même..'.
Le jeune homme se lut, ses yeux étincelaient d'un éclair, puis le front pâle et la voix tremblante de colère contenue :
— Mais je serais un ol3Jet de mépris pour tout le monde, s'écria -t-il ; mais le premier venu croirait qu'il a le droit de me cracher au visage ; mais on croirait qu'il suffit de me délier pour me faire peur, mais on me montrerait au doigt et l'on dirait partout : « Vous voyez bien ce jeune homme... ce Jean de Lys' dont on a tant parié et qu'on croyait brave... et bien! on se trompait, ce n'est qu'un lâche ! »
Les yeux du jeune gentilhomme flamboyaient davantage encore et son front maintenant était livide.
— Dites, avez-vous réfléchi à cela. Blanche, dit-il la voix toujours sourde, dites est-ce ce que vous voulez ?
Puis après avoir regardé la jeune marquise pendant quelques secondes, H reprit vivement :
— Oh ! oui, je vous aime !... et quand je vous le dis, et quand je vous le jure je no vous mens pas, je ne vous trompe pas...
Je vous aime d'un amour sans bornes, sans limites, d'un amour qui voudrait faire des miracles pour vous ...
Mais vous faire la promesse que vous exigez de moi. Blanche !
Mais m'avilir non seulement aux yeux de tous, mais encore à mes propres yeux I
Mais abdiquer mon honneur !
Blanche, songez-y ! réfléchissez-y !Est-ce que cela est possible ? Est-ce que cela dépend de moi?...
Et après un nouveau silence:
— Je ne puis vous promettre qu'une chose, dit-il, c'est d'oublier l'étrange attitude que cet homme a eue avec moi, c'est de ne pas provoquer le premier le m.arquis de Morfer... Mais si demain le hasard nous met encore en face l'un de l'autre et que je voie sur ses lèvres le même sourire sarcastique et dant ses .veux le même regard insultant, je vais à lui et je le châtie !...
La jeune marquise ne répondait, pas, mais elle eut un léger frisson, et les yeux clos, la tète renversée en arrière et le front d'une pâleur de marbre, elle semblait près da s'évanouir.
Le silence se prolongeait. . „ , •. .iio i^c
Ulanche restait toujours les yeux fermés, et quand enfin elle les rouvrit, elle es
tint fixés devant elle comme si elle eût eu peur de rencontrer le regard du jeune „en-
lilhomme. . , ^ „„ i^ nûi-^-oQn
Mais une pensée soudaine et plus rapide que l'éclair venait de traverser le cerv eau
"^embarras, le (rouble ou pour mieux dire l'espèce d'anéantissementdanslequel était plongée la jeune marquise, depuis qu'il avait prononce le nom du marqu.s Morfer, étaient pour lui comme une révélation. Un instant, une lueur de joie brilla dans ses yeux.
LiV. 231. — Favard Frères, éditeurs-
Il se demanda si le hasard ne venait pas enfin de lui faire découvrir le secret do Blanche.
Il se demanda si ce marquis insolent et hautain, aux allures étranges, n'était pas son persécuteur, l'homme «qu'elle craignait et redoutait tant.
Mais presque aussitôt un ressouvenir lui vint qui le rendit très perplexe et finit par le faire sourire de la singulière pensée qu'il venait d'avoir,
— Non, cela n'est pas possible. Non Je me trompe; c'est bien certain, se dit-il en se rappelant la conversation qu'il avait eue avec M"" de Vergennes. La duchesse no m' a-t-ehe pas dit que Blanche était tombée dans une embuscade du capitaine de Minuit... Or, ce com^tisan, ce fier marquis, serait donc un chef de brigands, un chef de voleurs ?
Et Jean de Lys se trouvait si ridicule qu'il ne put s'empêcher de hausser les épaules.
— Allons donc !...Je suis fou! se dit-il encore. Et cependant il interrogea la jeune marquise :
— Cet homme vous trouble.., son nom seul vous fait pâlir. — N'est-ce pas celui qui vous poursuit?. — N'est-ce pas celui que je vous demandais de me faire connaître ?
Mais ce fut à peine si la jeune femme le lais ^a achever.
Comme il se trompait !
Non, non, ce n'était pas du marquis de Morfer qu'elle avait à se plaindre, ce n'était pas lui qui la faisait trembler.
EUe le connaissait, oui, c'était vrai, elle pouvait en parler, mais ne connaissait- elle pas tous les seigneurs, tous les gentilhommes de la cour?
— Non, acheva-t-elle, celui que je crains, cen'est pas le marquis de Morfer.
Mais elle avait mis tant de force, tant de feu dans ses paroles que Jean de Lys maintenant était repris par ses premiers soupçons et doutait presque qu'elle lui dit bien la vérité.
Et de ce jour il était resté songeur, tout à cette pensée qui, malgré lui, sans cesse
lui revenait.
Blanche à présent l'épiait.
Dès qu'il arrivait le soir, elle l'observait avec une sorte de crainte et comme si elle eût voulu lire sur sa physionomie ce qui se passait en lui.
Jean, qui s'en était bien aperçu, dissimulait.
Il s'elTorçait de prendre un air indifTérenl et ne parlait plus jamais, sous aucun prétexte, du marquis de Morfer.
Mais il pensait, en regardant Blanche :
— Oh! tu parleras bien un jour.., oh ! je finirai bien par savoir la véritél,.
Et c'était ainsi que leur vie s'écoulait : ils s'adoraient avec ce secret entre eux.
CARTOUCIIK 1843