ORDRE DU ROI
Cependant dans Paris, vraiment terrifié, on s'entretenait plus que jamais du capitaine de Minuit et les bandes continuaient leurs exploits.
Aussi le lieutenant de police ne savait-il plus à quel saint se rendre.
Les sourcils froncés, furieux et plein de rage, il allait et venait ce jour-là dans son cabinet, arpentante grands pas la grande pièce d'aspect imposant et sévère.
Il songeait à ce qui s'était passé la veille entre le roi et lui.
Sa Majesté... oui, Sa Majesté Elle-même l'avait fait appeler et lui avait dit d'un ton sévère, d'un ton qui n'admettait pas de réplique :
— Monsieur, est-ce à moi de vous apprendre que Paris est devenu un véritable coupe-gorge?.,, est-ce à moi de vous faire savoir que dans ma capitale il ne se passe pas de nuit... pas de nuit, entendez-vous ! qu'on ne vole et ne tue impunément !...Tou3 les gentilshommes de ma cour crient contre vous ,- toute la haute bourgeoisie vous accuse... Je suis las, archi-las de ces plaintes... Si elles se renouvelaient, je vous préviens que c'est à vous que je devrais m'en prendre.
Et le roi avait un tel regard et une telle attitude en prononçant ces dernières paroles, que le lieutenant de police en frissonnait encore.
Puis, tout en marchant, il ne pouvait s'empêcher de jeter parfois de furtifs eoupsd'œil sur sa table, une table très large, immense, recouverte d'un tapis vert et qu'un grand nombre de papiers encombrait.
Parmi tous ces papiers, le regard du lieutenant de police s'arrêtait sur les rapports qu'il avait reçus le matin même de ses agents.
Ces rapports le faisaient trembler.
Tous étaient d'accord pour dire que la nuit qui venait de s^écouler avait été encore plus mauvaise que les autres. Non seulement le nombre des passants arrêtés avait plus que doublé, mais encore les voleurs, dont l'audace ne connaissait plus de bornes, s'étaient enhardis, comme au temps de Cartouche, jusqu'à prendre d'assaut des maisons particulières.
Et à tous les bruits qu'il entendait le pauvre magistrat tressaillait.
11 croyait toujours qu'on allait venir le chercher d3 la part du roi.
— Oh! c'est bien fini... c'est une disgrâce, se disait-il les poings serrés, blême de colère.
Et comme de plus en plus agité, de plus en plus fiévreux, il continuait de marcher à grands pas, jetant parfois de sourdes exclamations, tout à coup il se retourna
Il n'était plus seul.
Une portière venait discrètement de se soulever et sans bruit Bertaut son bras droit, Bertaut son plus fin limier, venait d'entrer.
— Monsieur le Ueutenant de police m'a fait lûcûneur de m'appeler '? dit l'agent.
— Oui, répondit vivement et la voix brusque le magistrat. Approchez, Bertaut. Puis quand celui-ci eut encore fait quelques pas :
— Vous savez ce qui se passe? reprit le lieutenant de police. L'agont se contenta de faire avec la tête un signe afTirmatif.
— Cette nuit a été encore plus mauvaise que les autres.
— Je le sais.
— Oli ! tant qu'il ne s'agissait que du menu peuple et de la petite bourgeoisie, j'étais tranquille, reprit le lieutenant de police avec un sourire. Ceux-là pouvaient crier... crier tant qu'ils voulaient... Le roi et les ministres étaient trop haut, trop loin pour les entendre...
— Parfaitement ! fit l'agent qui sourit à son tour.
— Mais aujourd'hui les doléances et les plaintes ne viennent plus de la canaille, Bertaut! continua vivement le magistrat 'dont le front se rembrunit: aujourd'hui on s'en prend aux hommes les plus influents du royaume, aux hommes ;^qui appartiennent aux premières maisons de France... Et Dieu me damne, je crois que s'ils le pouvaient les brigands du capitaine de Minuit arrêteraient le roi lui-même...
— Je crois aussi qu'ils ne se gêneraient guère, répondit l'agent qui souriait toujours.
D'un mouvement rapide le lieutenant de police s'était rapproché de sa table.
— Ecoutez !... écoutez cela, Bertaut ! dit-il.
IlpritundesrapportSjle parcourut du regard, pendant quelques secondes, puis ajouta:
— Cette nuit, les brigands ont arrêté le carrosse de M. le duc de^Noailles... Hein! le duc deNoailles!
— Peste ! c'était une riche proie !...
— Le duc était escorté de quatre laquais qui ont voulu le défendre, mais qui n'ea ont pas même eu le temps... En un clin d'œil ils étaient assommés, laissés pour mort sur la place... Quant au duc, on ne s'est pas seulement contenté de lui retourner ses poches : mais on lui a tout pris, jusqu'à son mouchoir...
— Diable !
— Attendez, Bertaut !
Le lieutenant de police avait pris sur la table un second rapport. Il en lut rapidement quelques lignes, puis reprit...
— 'Vous connaissez sans doute M™' la marquise de Brébeuf ?
— Certes 1
— Vous connaissez aussi sa fille ?
— Une des plus jolies femmes de la cour, soit dit très respectueusement... Oui, Monsieur le lieutenant de police.
— Eh bien, cette nuit, ces dames rentraient à leur hôtel du faubourg Saint-Germain quand tout à coup quinze ou vingt bandits se sont rués sur elles. Non seulement elles ont été aussi complètement dépouUlées que le duc de Noailles, non seulement on leur a enlevé jusqu'à leurs bagues, et jusqu'à leurs pendants d'oreilles, mais encore comme elles criaient, comme eUes appelaient au secours, les coquins n'ont rien trouvé de mieux pour les faire taire que de les battre, et de si rude façon, paraît-il, que madame la marquise est fort souffrante et que saûlle est au lit...
Beitaut souriait toujours.
— Le fait est dit-il, que les pauvres femmes ont dû passer un mauvais quart d'heure.
Mais le lieutenant de police venait de s'emparer d'un troisième rapport.
— Vous connaissez M. d'Ayen ? dit-ii. Il appartient à la famille de Noailles et il est capitaine des gardes du roi...
— J'ai en effet l'honneur de le connaître, monsieur le lieutenant de police, répondit l'agent.
— Eh bien, ce rapport le concerne.
— Ah!
— Il a été aussi très fort malmené cette nuit...
— Diable! diable! fit vivement Bertaut qui se gratta le tête. Mauvaise affaire pour lous, monsieur le lieutenant?
— Toute une bande s'est jetée à la tête de ses chevaux... Mais M. d'Ayen ne s'intimide pas facilement...
— Oui, c'est un de nos plus braves"gentilshommes.
— Il s'est donc empressé de sauter à terre et de mettre l'épée à la main. Mais naturellement les bandits étaient, eux aussi, armés jusqu'aux dents. Si brave qu'il fût, que pouvait-il faire ?
— Se rendre.
— C'est ce qu'il fit. Mais je vois d'ici sa colère et son indignation !...
— Moi aussi! dit Bertaut en hochant la tête. Ah ! le roi, ce matin, a dû en entendre de belles !...
Le lieutenant de police eut un petit tressaillement.
Puis prenant sur la table un quatrième papier et le montrant à Bertaut:
— Savez-vous de qui il s'agit là-dedans, dit-il la voix un peu sourde.
— Non, répondit vivement l'agent avec curiosité.
— Il s'agit d'une femme, d'une très grande dame qui fait la pluie et le beau temps à la cour, d'une très grande dame qui n'est pasla maîtresse du roi, mais qui, cependant, a sur lui une influence énorme, une influence toute-puissante. Ai-je besoin de vous la nommer, Bertaut?
— Non, monsieur le lieutenant de police.
— Vous avez déjà deviné de qui je voulais parler.
— Oui.
— De qui?
— Parbleu, c'est clair !... Une grande dame qui fait la pluie et le beau temps à la cour, une grande dame qui a une influence toute-puissante sur le roi, il ne peut s'agir que de M'^'la duchesse de Yergennes...
— Et c'est d'elle eu effet qu'il s'agit.
— Elle a été attaquée aussi?
— Attaquée et je crois même aussi un peu battue...
— Voilà l'affaire la plus grave, monsieur le lieutenant de police, dit vivement Bertaut.
Le magistrat était devenu un peu pâle.
Il jeta sur la table le papier qu'il tenait, et la tête basse, silencieux, il se remit à marcher de long en large.
Puis après un silence.
~ Et ce n'est pas tout, reprit-il. Il y a plus fort que cela...
— rius fort !
— Vous connaissez l'hôtel de Valincourt?
— Un des plus beaux et des plus riches de Paris. Vous voyez que je le connniSj monsieur le lieutenant police.
— Et vous savez que cet hôtel est bien gardé ?
— Le comte de Valincourt possède une fortune immense, considérable... II mène ua train princier... Il a, pour le moins, trente domestiques, trente gaillards solides, et qui ont la tête de plus que moi...
— Eh bien, cette nuit, l'hôtel de Valincourt a été pris d'assaut, dit le lieutenant de police.
Bertaut avait reculé de surprise.
— Pris d'assaut!
— Et saccagé, pillé de fond en comble
— Est-ce possible?
— Et à cette heure, il n'en reste plus que les murs. Ce que les brigands n'ont yas emporté, ils l'ont détruit, brûlé... C'est incroyable!
A son tour, Bertaut était devenu pâle, et les sourcils froncés, les dents serrées:
— Et pas moyen d'en finir avec ces gueux-là, murmura-t-il ; pas moyen d'exterminer ces bandes!..
— Dites cette bande ! fit vivement le lieutenant de police. -- Cette bande?
— Oui, oui, car il n'y en a qu'une... Toutes ces attaques, tous ces attentats se produisent bien sur plusieurs points à la fois, mais ce sont toujoure les mêmes hommes qu'on rencontre en face de soi, les hommes du capitaine de Minuit...
Et ils nous tiennent en échec, et ils nous rendent ridicules ! continua le lieutenant de police avec plus de force. Le peuple des faubourgs, qui n'a rien à craindre des voleurs, fait des gorges chaudes de mes mésaventures... Il chante des chansons con^ tre moi... Oui, voilà où j'en suis, voilà où nous en sommes, Bertaut!... Je désespère, je deviens fou !...
Et fiévreusement il continuait à marcher de long en large.
Tout à coup il s'arrêta, et debout devant la fenêtre, les bras croisés, se mit à réfléchir.
De son côté, l'agent se taisait, puis après un assez long silence:
— Si monsieur le lieutenant de police voulait me le permettre, reprit-il, je lui donnerais bien un conseil...
— Je ne vous ai pas fait appeler pour autre chose, Bertaut, répondit. vivement le magistrat.
— Je l'avais deviné.
— Eh bien, parlez!... parlez vite!... qu'avez- vous à me dire?
- Voici, monsieur le lieutenant, répondit l'agent. Un ioui' ou l'autre nous viendrons peut-être bien à bout de tous ces coauius.
— Que Dieu vous entende ! soupira mélancoliquement le magistrat.
— Mais pour le moment il ne faut pas se dissimuler qu'ils sont beaucoup mieux organisés et beaucoup plus forts que nous ..
— A qui le dites-vous !
— Cependant si l'on ne peut rien faire, je crois qu'il serait très liabile de laisser croire qu'on fait quelque cbose.
— Comment cela, Bertaut?
— Attendez, monsieur le lieutenant. D'abord le roi se calmerait, s'apaiserait peutêtre...
Mais le magistrat venait de hocher vivement la tête.
— Hum I fit-il. Le roi est bien monté... bien monté, Bertaut I...
— Ensuite nous aurions l'air d'être énergiques, et cela ferait certainement un Lrèsbon elfet.
— Enfin, voyons votre moyen? dit le heu tenant de police.
— Il s'agirait de faire une immense razzia.
— Une immense razzia ?
— Il s'agirait d'aller dénicher dans leurs bouges tous les loqueteux, tous les vagabonds de Paris... Car monsieur le heutenant de pohce n'ignore pas, ajouta l'agent, que nous avons sur le pavé parisien toute une armée de mendiants et de meurt- defaim ?
— Eh bien ?
— Eh bien, tous ces gens coffrés et mis à l'ombre, toutes les prisons pleines, on croira peut-être à notre bonne volonté...
— Tiens! tiens! fit doucement le magistrat dont le visage s'illumina d'un sourire.
— Monsieur le heutenant de police comprend mon idée? dit vivement Bertaut
— Je crois la saisir.
— Et puis, qui sait? reprit aussitôt l'agent. Dans les rafles que nous ferons, nous pouvons peut-être aussi avoir une bonne chance...
— Quelle bonne chance ?
— Le hasard peut nous faire mettre la main sur la bande du capitaine de Minuit... Car vous savez encore que vagabonds et filous se fréquentent volontiers et s'entendent comme larrons en foire... Or, je suppose le cas...
— Oui, Bertaut.
— Je suppose que nous tenions un de ces coquins...
— J'entends.
— Alors quelle revanche, monsieur le lieutenant, et comme la partie devient belle pour nous !
— Ici, Bertaut, je ne comprends plus, dit le magistrat.
— Comment, monsieur le heutenant?
— Et je vais te faire deux objections auxquelles tu n'as pas l'air de songer.
— Soit I voyons d'abord la première, dit Bertaut.
— La première, c'est celle-ci: Comment reconnaîtrais-tu que dans ton coup de filet tu as emmené un homme qui peut fahe partie delà bande du capitaine de Minuit!
18i8 CARTOUCHE
L'agent avait un petit sourire.
— Rien de plus facile.
— Explique-toi, ajouta le magistrat, tutoyant son agent
— Tous les brigands, monsieur le lieutenant, dit Bertaut, sont vx)lontiers vantards et fanfarons. Or, celui que je pourrais avoir le bonheur de rencontrer n'aurait pas manqué de se flatter de ses exploits et de faire ses confidences à ceux avec qui je le pincerais... C'est là une vérité qui n'a pas besoin d'être démontrée, c'est clair comme le jour.
— Et après ?
- Après, monsieur le lieutenant, ceux avec qui je l'aurais pincé pour s'attirer voire bonne grâce et la mienne, n'auraient rien de plus pressé que de parler et do le trahir... N'est-ce pas clair aussi?... n'est-ce pas limpide ? ;
Le lieutenant de police avait fait un mouvement et regardait Bertaut,
— Tiens ! tiens ! fit- il encore. Et il ajouta :
— Il me semble que tu raisonnes assez juste.
— Je le crois ! répondit vivement l'agent qui sourit.
— Miiis j'ai une seconde objection à te faire.
— Faites, monsieur le lieutenant.
— Je suppose donc que le hasard nous fasse tomber entre les mains un de ces brigands... Mais aurons-nous pour cela toute la bande ?...
— Oui, toute la bande! s'écria Bertaut, toute la bande!... Et le chef aussi... le chef lui-même...
— Le chef ! :
— Oui, cet être-fantôme, cet être insaisissable qu'on appelle le capitaine de Minuit'.-..
Et l'agent parlait avec tant de conviction et tant d'enthousiasme que le lieutenant de police n'avait pu s'empêcher de tressaillir.
Ce n'était là qu'une pure supposition, mais il s'oubliait et croyait que c'était la réalité.
Il lui semblait qu'il triomphait enfin des malfaiteurs qui traitaient Paris en ville conquise.
Il lui semblait qu'illes tenait déjà pieds et mains liés et qu'il n'avait qu'un motà dire et un geste à faire pour les livrer à la justice.
Et il était plein^d'une immense joie et son front rayonnait.
Ah! tenir enfin, tenir une bonne fois ce fameux chef de voleurs dont le nom seul était pour tous une épouvante, quel succès pour lui !.. quelle victoire !..
Mais subitement son front, tout à l'heure radieux, s'assombrit.
La réflexion lui était venue, son enthousiasme était tombé et il était obligé de se dire que ce n'était là qu'un rêve qu'il faisait tout éveillé, qu'un rêve qui ne se réaliserait peut-être jamais.
Brusquement il se retourna vers Bertaut.
— Parlons plus froideaient, reprit-il. Nous disons donc — toujours en supposant que le hasard nous serve...
— A\i large! drôle! cria Jean do Lys, l'èpée à la maia.
Bien entendu, monsieur le lieutenant.
Que tu as cet homme et que tu le tiens...
Oui, monsieur le lieutenant
Mais comment, grâce à lui, pourras-tu me livrer re capitaine de Minuit'/.
Est-ce que cet homme pourrait se taire? s'écria Berlaut.
Pourquoi pas?
Non! non! fit vivement l'agent.
Encore une fois, pourquoi pas? Ces coquins ont aussi leur pomt d'honneur.
Et les bourreaux?
Plaît-il?
Et la torture?
Ltv. i>3iî. — Favnrd Frères, édilours.
Puis plus pâle encore et l'œil sombre, Bertaut ajouta :
— Oh! si jamais j'en tiens un... si jamais je trouve dans ma passe un ces brl gands-là, je me cliarge bien de lui délier la langue !
— Va donc! dit le lieutenant de police. Fais ta razzia!
— Dès ce soir?
— Dès ce soir !
— J'ai carte blanche?
— Pardieu!.. ton idée est bonne... Elle me donnera toujours un peu de répit... un peu de temps pour me reconnaître, pom* réfléchir... Va, Bertaut, val., et bonne chance !
— A demain, monsieur le lieutenant 1 s'écria l'agent plein de zèle. Et il allait sortir lorsque, soudain, il recula, tout saisi, tout surpris.
Un nouveau personnage venait d'entrer dans le cabinet du lieutenant de police
C'était un des gardes de Louis XV.
Il tendit au magistrat,devenu livide de crainte.un large pli scellé aux armes royales
— Ordre du roi ! dit-il.
Le magistrat venait d'avancer la main.
Il prit le large pli scellé, et bien qu'il fût très fier, très orgueilleux, il avait en ce moment une figure si défaite qu'il eût fait pitié à ses plus implacables ennemis.
Et se rapprochant de la fenêtre, non point pour lire plus commodément, mais surtout pour cacher son trouble, il brisa le sceau de la missive royale.
C'était, en effet, un ordre du roi, et un ordre formel, un ordre impérieux de se rendre sur-le-champ à Versailles.
— Je pars... je pars immédiatement, dit- il au messager la voix rauque. Puis quand celui-ci fut sorti :
— Voilà ce que j'avais prévu!... Voilà ce que j'attendais! dit le pauvre magistrat toujoursgtout tremblant, toujours blême. Sa Majesté m'ordonne d'aller lui fournir des explications... Elle est plus furieuse que jamais... Ou je me trompe fort, ou ce soir je ne serai plus lieutenant de police...
Et U se laissa tomber sur un siège, ^anéanti, foudroyé.
Bertaut, qui craignait également pour lui-même, faisait aussi une assez vilaine gri mace.
Mais il n était pas homme à se décourager aussi facilement que son chef.
— Le coup est rude, flnit-il par dire, mais on pourrait peut-être le parer...
— Non, non, cette fois c'est impossible, s'écria le lieutenant de police, cette fois j'aurai beau me défendre, on ne m'éeoutera plus, on ne me croira plus... cette fois, c'est ma destitution!... Oh! quelle honte!.., quelle honte!...
— Il faudrait tâcher de trouver quelques bonnes raisons, dit doucement l'agent. Le lieutenant de police haussait les épaules, ricanait.
— Et quelles raisons voulez- vous que je trouve encore ? fit-il avec fièvre. J'en al ai déjà tant données!...
— Ou quelques bons prétextes..
— Et quels prétextes, s'il vous plaît?... Je les ai tous épuisés! dit le magistrat avec un nouveau ricanement ironique. Cette fois je ne pourrai même pas parler, pas même
dire un mot. On me fermera la bouche en me rappelant les aventures de cette nuit et en me disant: « Pendant ce temps-là, monsieur, que faisiez-vous?... que faisaient vos agents? » Or, comme nous n'avons pas été plus heureux cette nuit que les autres et que je n'ai pas même entre les mains un seul de ces bandits, que pourrai-je répliquer, fiertaut, que pourrai- je répondre? Le magisLrat eut un soupir, puis ajouta :
— Oui, oui, ce qui m'attend à Versailles... ce qui m'attend chez le roi, c'est ma destitution !...
— Peut-être?
— C'est sûr!
— Alors, moi, si j'a'rdis l'honneui d'être à votre place, je m'y prendrais autrement, dit vivement Bertaut.
— Autrement? Comment? quoi ? que voulez-vous dire?
— Je jouerais le grand jeu...
— Quel grand jeu?... Allez donc droit au but!... Expliquez-nous-donc tout de suite clairement! dit avec colère le lieutenant de pohce.
— Eh bien, pour m' expliquer plus clairement, reprit l'agent sans sémouvoir, je n'attendrais pas que Sa Majesté me fasse des reproches...
— Plait-il?
— Mais c'est moi le premier qui me fâcherais...
— Vous êtes absurde!
— Et tout rouge!
— Vous êtes fou !
— Oh? que non! fit vivement l'agent en secouant la tête d'un air très convaincu. Le moyen est très bon, excellent, et je parierais beaucoup qu'il vous tirera d'affaire...
— Je vous répète, Bertaut, que vous divaguez...
— Non! non !... Monsieur le lieutenant de police veut-il se donner la peine de réllèchir?
— Eh bien?
— Quel est le caractère du roi ?
— Le respect me défend de vous répondre, dit vivement le magistrat.
— N'est-il pas très faible, très hésitant, très indécis?.., N"a-t-il pas l'habitude de céder dès qu'on ose lui tenir la tête... Eh bien, moi, je lui tiendrais tête !...Eh bien, moi, je crierais plus haut que lui!...
Tenez, monsieur le lieutenant de police, ajouta l'agent avec une plus gi'ande conviction encore, figurez- vous la scène.
Le roi vient do crier, de s'emporter... Le roi vient de me faire les plus amers et les plus durs reproches... IMais, brusquement, je l'arrête... Je deviens pâle de colère. Et je lui dis ceci... M'écoutez-vous, monsieur le heutenant?
— Oui 1 oui!... allez !"
— Et je lui dis : « Sire, je suis un très fidèle et un très loyal serviteur et je puis me rendre le témoignage que je n'ai jamais eu d'autre souci que de bien exécuter les ordres de votre Majesté...
« Mais du moment qu'une cabale s'organise contre moi... du moment qu'on me
soupçonne et qu'on met en doute mon habileté et mon zèle, mon devoir est de résigner immédiatenent entre vos mains la charge que je tenais de votre haute confiance.
« Je vous supplie donc, Sire, de vouloir bien accepter ma démission. »
Mais le lieutenant de police avait bondi.
— Ma démission ! s'écria-t-il.
— Tout simplement.
— Et s'il me prend au mot ?... et s'il l'accepte ?...
— il ne l'acceptera pas... Il vous suppliera de rester... Et nous gagnerons encore du temps, dit Bertaut.
— Ma démission!... ma démission ! répétait le magistrat. C'est jouer une bien, grosse partie...
— Jouez-la, vous la gagnerez ! répondit l'agent.
Puis il s'esquiva pour aller préparer l'expédition qu'il proj'etait pour le soir. Le lieutenant de police était demeuré rêveur. II se tâlait, il pesait le pour et le contre.
— Après tout, finit-il par se dire, je crois que Bertaut a raison... offrir ma démission est encore la seule chance qui me reste.
Il prit son chapeau, ceignit son épée, puis l'air plus raffermi et plus résolu :
— Allons, au petit bonheur ! dit-il tout haut. A Versailles I...
LES HTSQUE-TOUT
Bertaut avait son cabinet à quelques pas seulement de celui du lieutenant de police.
Il alla s'y enfermer et se mit à refléchir à son tour.
Car l'expédition dont il avait donné l'idée au lieutenant de police, cette grande razzia de vagabonds et de rôdeurs n'était pas chose aussi aisée qu'on pourrait le croire.
En effet, les gaillards n'étaient pas toujours d'humeur à se laisser prendre et il arrivait plus d'une fois qu'ils se défendaient comme de beaux diables et se mettaient à jouer du couteau.
Le meilleur moyen pour réussir était donc de mener rondement l'affaire, c'est-àdire de les surprendre et de tomber sur eux comme la foudre.
Mais il fallait pour cela des agents habitués à ces sortes d'expéditions, des agents résolus et courageux.
Mais Bertaut qui, en définitive, était le vrai chef de la police, connaissait sur le bout du doigt tout son personnel.
11 avait sur chacun de ses policiers, sur ses aptitudes et son tempérament, les notes les plus précises, si bien que selon l'entreprise il pouvait faire son choix à coup sûr.
— Je prendrai avec moi vingt hommes, murmura-t-il, et de plus mes quatre Risque- Tout.
Ses quatre Risque-Tout, comme il disait, étaient ses agents les plus intelligents, lei plus solides, et ceux qui dans les occasions dangereuses lui inspiraient le plus do conflance.
La fenêtre était ouverte.
Bertaut s'y accouda.
Il y avait là, au rez-de-chaussée de l'hôtel dont elle occupait touto l'aile gauche, une vaste pièce qui servait de poste de police.
Dans cette pièce, nuit et jour, une cinquantaine d'agents au moins se tenaient en permanence.
Car, il faut bien le dire, si le heuteuant depohce gardait mal Paris, en revanche, il
savait se garder.
Un homme, en ce moment, venait de sortir du poste et traversait la cour. Vivement Bertaut l'appela :
— Rondoir!
Et il -ui fit signe de monter.
Deux minutes après, l'homme se trouvait devant hii.
Assis à sa table, Bertaut écrivait rapidement quelques mots au crayon sur un carré do papier.
Puis tendant le billet à l'homme qui était demeuré devant lui immobile et raide :
— Pour Grand-Gilles ! dit-il... Et de suite!...
— Oui, monsieur Bertaut.
— J'attends !
— Oui, monsieur Bertaut.
L'hom.ne avait déjà disparu.
Il dut courir, car à peine avait-il eu le temps de descendre qu'un bruit de pas se fit entendre à l'extrémité du corridor.
— Ce sont eux ! pen>a Bertaut.
Et brusquement quatre nouveaux venus. apparurent.
C'était Grand-Gilles et trois autres de ses camarades que Bertaut venait ue it.lr? appeler, c'est-à-dire les quatre Risque-Tout, c'est-à-dire les quatre agents les plus habiles et les plus redoutables de Paris.
Certes, parmi les voleurs émérites qui faisaient partie de la bande du capitaine de Minuit, il y avait bien dos figures effrayantes et sinistres, mais il faut bien reconnaître que celles-ci n'étaient guère rassurantes non plu?.
Grand-Gilles, avant d'appartenir à la pohce, avait été saltimbanque et on l'avait mi se désarticuler et se désosser sur toutes les places publiques de Paris.
C'était un grand sec, très pîlle, irès maigre, avec un visage de renard et de petits yeux qui sans cesse clignotaient.
Très gai , grand parleur, diseur de bons mots, il était la joie des autres policiers que parfois il amusait en exécutant des tours de son ancien métier.
Cependant il n'y avait pas d'agent plus sérieux, plus solide, et il faut ajouter aussi plus brave.
On pouvait lui confier les expéditions les plus impossibles, les entreprises les plus folles, jamais on ne le voyait broncher.
Le danger semblait être son élément.
Aussi, avait-il été, au moins vingt fois, laissé pour mort sur le carreau.
Mais il s'en relevait toujours, riait au nez de la mort et disait en parlant d'un coup de couteau :
~ Ce n'est rien, c'est une petite saignée.
Avec Grand-Gilles, les quatre autres Risque-Tout de Bertaut s'appelaient le Comtois, Corfer et le Marin.
Le Comtois était plus âgé de quelques années que Grand-Gilles et pouvait avoir^en-, viron une quarantaine d'années.
Celui-là, comme on dit, trompait son monde, et ceux qui ne le connaissaient pas n'auraient jamais dit en le rencontrant : « Voilà un mouchard !... » mais bien : « Voilà un brave homme, un bon paysan. »
En effet, jamais iîgure plus bonasse, jamais sourire plus niais, jamais regard plus naïf et jjIus étonné.
Mais il n'aurait pas fallu s'y fier.
Sous des allures très lourdes, très épaisses, le Comtois avait une finesse et une pénétration d'esprit prodigieuses. De plus son coup d'œil était infaillible et son expérience du métier consommée.
Toute la journée il allait et venait dans Paris, battant le pavé, flânant dans les rues, sur les ponts, l'air idiot et le nez au vent. Mais il était bien rare qu'il rentrât les mains vides, c'est-à-dire qu'il ne ramenât pas à Bertaut un ou deux filous.
D'ailleurs, très brave, très crâne aussi et faisant, comme Grand-Gilles, bon marché de sa peau.
Bref, un excellent agent et un gaillard sur lequel on pouvait toujours compter.
Corfer, lui, formait un étrenge et saisissant [contraste avec ses deux camarades que nous venons d'essayer de dépeindre.
Il n'avait point l'air souriant et gai de Grand-Gilles ni la physionomie bonasse du Comtois.
C'était une espèce de colosse bourru, dont la face restait toujours fermée et l'œil toujours dur.
Il avait le front bas et bombé, les cheveux déjà grisonnants etlabouche qui avançait en museau.
Etait-ce chez lui paresse, était-ce dissimulation, était-ce misanthropie? le fait est qu'il semblait vivre à part, toujours seul dans un coin, et ne parlant, et ne souriant jamais.
Quand Grand-Gilles mettait en gaieté et faisait rire aux larmes tous les camarades, ou bien quand il excitait leur enthousiasme en exécutant un de ses tours de force ou une de ses cabrioles, lui seul, Corfer, demeurait muet, lui seul ne se déridait pas.
Mais pour se jeter un contre dix dans un bouge réputé dangereux ou dans un repaire mal famé, il n'était jamais le dernier.
Et malhem" au filou, malheur à l'escarpe qui lui tombait sous la main !
Sa main était un étau qui broyait les os, un étau dont on ne sortait plus.
Bertaut, qui plus de cent fois l'avait vu à l'œuvre et qui le tenait en très haute estime, disait de lui :
— Corfer est un bon dogue !.,.
Enfin, le quatrième Risque-Tout, c'était le Marin.
Les autres l'appelaient ainsi par plaisanterie, car ce Marin-là n'avait jamais navigué que sur les galères du roi...
Ancien forçat libéré avant son temps il était devenu mouchard.
Comment avait-il obtenu sa grâce?
Comment avait-il été admis dans la police?
Personne, excepté le lieutenant de police et peut-être aussi Bertaut n'en savait rien et tout le monde ignorait son histoire.
Cependant une légend» courait avec persistance sur son compte.
On disait, on prétendait qu'il avait dû faire partie des dernières cliques de Cartouche.
Et Grand-Gilles qui avait toutes les audaces et qui était payé pour tout dire, l'interrogeait parfois familièrement là-dessus.
— Voyons, Marin, voyons, sacrebleu, est-ce qu'on se boutonne ainsi avec les amis? lui disait-il. Est-ce vrai que tu es un ancien cartouchien?
Mais l'autre le regardait avec un sourire équivoque.
— Mais oui, puisqu'on le dit, répondait-il.
— Sans rire?
— Eh! tu vois bien que je ne ris pas.
— Tu as connu le fameux Cartouche
— Comme je te connais I
— Tu ricanes... Sois franc...
— Quand je te le dis !... J'étais même l'ami du grand daron...
Et le Marin tournait brusquement le dos au trop curieux Grand-Gilles et s'éloignait en ricanant encore.
Mais si ses antécédents ne le desservaient pas trop auprès des camarades, ils le servaient beaucoup auprès de Bertaut.
Son expérience d'ancien filou lui était d'une très grande utilité et pour pincer ses anciens confrères dont naturellement il connaissait à fond les habitudes et les mœiu-s il avait dans son sac une foule de ruses, une foule de trucs auxquels un simple policier n'eût jamais songé.;
Au surplus, très hardi, il poussait parfois l'audace jusqu'à avoir un pied dans les deux camps, et il n'était pas rare qu'il s'attablât dans quelque bouge en compagnie d« filous qu'il avait connus jadis et qui croyaient que, lui aussi, continuait le métier.
Alors, comme on ne se gêne pas entre confrères, on lui disait tout. Telle nuit, on ferait tel coup, telle nuit, tel antre. Le Marin écoutait très religieusement, ne perdait pas un seul mot, et parfois même donnait des conseils
Puis, sortant du bouge, il accourait trouver Bertaut :
— Préparez vos filets, lui disait-il, je vous donnerai du poisson... Tels étaient les quatre hommes qui venaient d'entrer.
DANS LES B0UGE3
Immobiles et silencieux ils demeurèrent plantés devant Bertaut.
Tous étaient très intrigués qu'il les eût fait appeler en même temps et brûlaient de savoir ce qu'il pouvait avoir à leur dire, mais il avait su prendre sur eux un tel empire et il leur inspirait une telle crainte que pas un d'eux n'eût osé l'interroger.
Les coudes repliés sur la table et le front caché dans ses mains, Bertaut semblait encore réfléchir.
Enfin, il releva lentement la tête, regarda tour à tour les. quatre policiers, puis avec un sourire.
— Mes enfants, fit -il, vous savez bien que je n'ai pas l'habitude de vous déranger pour rien... Or, si je vous ai fait appeler, c'est qu'il y a du nouveau.
Les quatre mouchards tressaillirent et leurs visages rayonnèrent.
— Du nouveau?... Tant mieux, chef! s'écria Grande-Gilles,
— Nous sommes prêts? ajouta tranquillement le Comtois.
Mais tandis que Corfer demeurait impassible, comme toujours, le Marin, très surpris, levait brusquement le nez au plafond et ruminait.
— Du nouveau!... du nouveau! murmura-t-il. Bertaut venait de le regarder.
— Eh bien, qu'as-tu donc? demanda-t-il.
— Moi?... Je n'ai rien, chef, répondit l'ancien forçat; seulement vous me voyez très étonné...
— Très étonné?
— Oui, car s'il y avait de nouveau, il me semble que je lejsaurais...
— Comment' ça?
=- J'ai fait hier mes petites visites...
— Tes petites visites dans les boui^^es? dit en souriant Bertaut.
— Oui, chef, j'ai été causer un peu avec les anciens amis, avec les anciens camarades...
— Avec les voleurs?,.. Eh bien?...
— Eh bien, je n'ai rien appris, je n'ai rien su.,.
— C'est que l'on ne pouvait rien non plus t' apprendre là -dedans de ce que je ais vous dire, répondit Bertaut qui eut un nouveau sourire.
Puis vivement il ajouta:
— Mes enfants, une idée m'est venue et je prépare une expédition.,,
— Une expédition ? dit le Comtois.
— Et pour quand? demanda Grand-Gilles.
— Pour cette nuit.
Là, encore, c'était un monde à part.
— Et de quoi? de qui s'agit-il ? fit vivement Corfer qui sortit enfin de son mutisme. S'agil-il encore du capitaine de Minuit?
— Non, répondit Bertaut un peu embarrassé, car il n'aimait pas qu'on lui rappelât le fameux brigand dont les bandes le tenaient en échec; non, ii ne s'agit pas cette fois du capitaine de Minuit, mais celui-là, soyez-en bien sûrs, ne perdra rien pour attendre...
Mais Grand-Gilles eut un sourire d'incrédulité.
— Je l'espère 1 dit-il. Mais, en attendant, il se moque de nous...
— En attendant, il doit bien rire! fit !e Comtois dont le visage prit une expression plus sérieuse que d'habitude.
Mais Bertaut avait pris subitement un ton plus grave.
Liv. 233 — Fayard Frères, éditeurs.
1858 CARlOUCHE
— C'est possible, dit-il. Il peut rire... Mais rira bien qui rira le dernier... Quoi qu'il en soit, je vous répète que ce n'est pas de lui qu"il s'agit à cette heure.
— Nous vous écoutons, chef, dit le Marin.
Bertaut jugea à propos de prendre un air plus grave, plus sérieux encore. Et la voix lente :
— J'ai eu l'honneur de m' entretenir ce matin très longuement avec M. le lieutenant de police, dit-il, et nous avons été d'accord pour reconnaître que les bandes du capitaine de Minuit n'étaient pas le seul danger qui menaçait Paris...
Les quatre policiers l'avaient regardé, puis s'entre-regardèrent de plus en plus surpris .
Grand-Gilles venait de jeter un furtif ;oup d'œil aux Comtois dont le coude ton chait le sien, et ce coup d'œil signifiait:
— Y comprends-tu quelque chose?... Moi je n'y comprends rien... De quel autre danger veut donc parler le "chef?...
Gorfer, les deux bras collés au corps, droit, immobile et raide, semblait attendre une plus ample explication.
Le Marin songeait à ce qui s'était passé la nuit précédente ; il se rappelait tous les passants arrêtés, tous les carrosses sur lesquels les bandits s'étaient jetés, l'hôtel de ValiQCOurt pris d'assaut et mis au pillage, et il se demandait avec stupéfaction, du moment qu'il ne s'agissait pas du capitaine de Minuit, de quel danger plus grand, de quel danger plus pressant, H pouvait s'agir encore.
Bertaut s'était bien aperçu de la surprise de ses quatre Risque- Tout, mais il ne se
hâtait pas.
Il fit au contraire une assez longue pause, puis toujours la voix lente, il reprit :
— M. le lieutenant de police s'est ému du nombre toujours croissant de vagabonds et de mendiants qui encombrent la ville... En effet, on ne peut plus faire un pas dans la rue, on ne peut plus traverser un carrefour sans qu'une nuée de gens suspects se jettent sur vous et vous tendent la main...
— Oui, la charité, s'il vous plaît I dit en riant Grand-Gilles. Mais, moi, j'ai un principe: je ne donne jamais rien... Il est vrai que je n'ai jamais un sol...
— Et puis, pour beaucoup de ces traîne-guenilles, la mendicité n'est qu'un pré^ texte, reprit Bertaut. Yoilàce que pense avec raison M. le lieutenant de (police.
Or, conclusion: un balayage, un nettoyage de Paris s'impose...
— Nettoyons !... balayons ! fit eu riant le Comtois. Encore une fois Bertaut réfléchissait.
-— Mais il s'agira de s'y prendre adroitement, habilement, finit-il par dire. Tous ces vagabonds, qui appartiennent à la petite pègre, jouent très facilement du couteau...
— Il est certain que notre visite ne leur est pas très agréable, dit Grand-Gilles en riant à son tour.
— Mais agréable ou non, on les matera tout de même, fit brusquement le Maiin. Bertaut venait vivement de lever la tête et de le regarder.
— Mais j'y pense, dit-il en souriant. On va te brûler, mon pauvre vieux...
— Comment ?
. — Tu ne pourras plus aller trinquer avec te£ amis les voleurs... Tu ne pourras plus
que moucharder dans les bouges... Mais cependant je crois que lu seras très utile et que nous ne pourrons pas nous passer de toi...
— Voilà qui est flatteur, dit le Marin.
— Car tu connais bien tous ces repaires ?
— Comme ma poolie.
— Ily passe sa viel ricana Grand-Gilles.
— Tu en connais toutes les issues secrètes? reprit Bertaut.
— Foutes... Oh! avec moi pas moyen qu'ils filent... Ils seront pris comme dansjnne souricière.
Puis brusquement:
— Mais dites donc, s'écria-t-il en se tournant vers Bertaut, à mon tour j'y songe;!..
— Qu'est-ce?
— Pourquoi me brûlerai-je bêtement? Est-ce que les pointes que pousse dans ces cavernes ne vous sont pas d'une grande utilité aussi?
— Je ne dis pas non, répondit Bertaut.
— Est-ce que, grâce à elles, vous n'avez pas fait quelquefois de bonnes rafles qui en valaient la peine?
— Sans doute.
— Eh bien, ne me bridez pas, morbleu !... laissez-moi les moyens de pouvoir encore vous servir ou vous verrez que plus tard vous vous en repentirez.
— a peut-être raison, dit Bertaut.
Puis il ajouta :
— Mais le moyen que tu fasses partie de l'expédition sans qu'on le sache et sans que tu sois vu?
— Oui, le moyen, Marin? dit vivement Grand-Gilles.
— Mais il n'y arien de plus simple... donnez-vous donc la peine de réiîéclilr.
— Tn en connais un ? fit Bertaut.
— Parbleu 1
— Lequel ?
— D'abord, ril^pondit le Marin, permettez-moi de vous poser une question... -Va!
— Nous sommes ici quatre 'et avec M. Bertaut ça fait cinq.
— Tu sais très bien compter, dit le Comtois.
— Avec nous, combien prendrez-vous d'hommes?
— Combien?
— Pour ces expéditions-là il est prudent d'être en'force, dit Grand-Gilles.
— Vingt-liommes résohif... vingt hommes déterminés et que je vais choisir moimême sufTu'ont, dit Bertaut.
— Eh bien, que ferais-je là, moi! s'écria vivement|le Mctrin. Un homme de plus ou de moins, qu'est-ce que cela peut faire? Tandisjque si l'on voulait'me croire...]
— Eh bien?
— Eh bien, monsieur Bertaut, voici ce que l'on ferait... voici comment on s'y prendrait...
Bertaut, d'habitude, n'aimait pas beaucoup qu'on se permît de lui donner des
conseils, mais comme, après tout, l'idée de Marin lui paraissait juste, il l'écoutait tout de même,
— Parle, dit Bertaut.
— Je vous mène jusqu'à la porte des cavernes qu'il s'agit de fouiller... je vous en fais connaître toutes les issues, et je m'esquive 1 dit le marin.
— Et tu t'esquives 1
— Dame !
— Tu en parles à ton aise...
— Comment ?
— Esl-ce que tu t'imagines que je ne vais fouiller qu'un repaire !...
— Mais non, pardieu!... Il est bien certain que ce ne serait pas la peine de se déranger pour si peu...
— Eh bien, alors si tu n'es pas là, si tu t'esquives, comme tu dis, comment feronsnous pour les autres ?
— Plaît-il ?
— Comment en connaîtrons-nous aussi les issues secrètes ?
— Mais attendez donc ! s'écria le Marin. Je ne vous ai pas tout dit. -- Alors achève, flt Bortaut.
— Je m'esquive, mais jai bien soin de vous donner rendez-vous et de vous dire où vous me retrouverez...
— Si je te comprends bien, avant que nous ne jetions notre filet dans le premie;r repaire, tu nous en indiqueras un second.
— C'est cela !
— Un second où tu nous auras devancés?
— C'est-à-dire que je vous attendrai devant la porte ou à quelques pas de là...
— Bon ! bon !
— Seulement, reprit vivement le Marin, il ne faut rien oublier... il faut tout pré voir...
— Qu'est-ce encore?
— Je suis sûr d'avance que votre chasse sera fructueuse...
— Je l'espère bien, mordieu ! fit vivement Bertaut.
— Dans ce cas, il ne faut donc pas que les coquins que vous ramènerez avec vous puissent m apercevoir.
— Naturellement.
— Car ce ne serait pas la peine que je prenne tant de précautions et je ferais tout aussi bien d'entrer avec vous dans les bouges. •
— Mais oui ! mais oui !
— Alors voici donc ce que je vous propose...
— Conclus vite.
— Dès que vous approcherez de l'endroit où vous de^Tez me retrouver, vous enverrez vers moi l'un des nôtres, Grand-Gilles, ou Corfer, ou le Comtois.. .|
— Après?
— Après je lui donne toutes les indications et tous les renseignements nécessaires, puis je décampe... je file ailleurs... Et ainsi de suite.
— Compris ! fit Berlaut,
Puis il leva et congédia les quatre Risque-Tout après leur avoir donné rendez-vous pour neuf heures.
— Vous pouvez compter sur notre exactitude, dit le Comtois qui sortit le dernier. Jlaintenant il ne s'agissait plus que de choisir les vingt agents qui devaient compléter l'expédition.
Mais Bertaut n'était pas embarrassé.
Il n'eut besoin que de réfléchir une minute pour qu'aussitôt vingt noms se présentassent à sa mémoire.
— Avec ces vingt gaillards-là, ça marchera ! se dit-il, déjà content du résultat qu'il prévoyait.
Et tout bien arrêté, tout bien combiné, il n'eut plus qu'à attendre patiemment neuf heures.
A cette heure-là, il y avait déjà longtemps que les bouges, dans lesquels la police allait, ce soir-là, jeter ses filets regorgeaient de leur clientèle habituelle.
Etrange clientèle et qui, à première vue, ressemblait fort à celle que nous avons entrevue dans les souterrains du Bon-Larron.
Les visages horribles, les visages sinistres abondaient là aussi comme chez maître Marcharet.
Mais si tous ces bouges, si tous ces repaires avec leurs solives enfumées, leurs murs poisseux et noirs, leurs tables tachées de vin et de graisse et la triste lumière de leurs lampes fumeuses se ressemblaient ; tous pourtant ne servaient pas de refuge au même monde et n'avaient pas pour clients des gens de même industrie et de même métier.
Ces bouges pouvaient alors se classer en trois catégories :
Les bouges des ambulants;
Les bouges des mendiants ;
Les bouges de la petite pègre.
Les bouges des ambulants étaient ceux qui se cachaient le moins. On les rencontrait même en assez grand nombre dans les quartiers les plus populeux. Les gens qui les fréquentaient mendiaient bien et volaient bien aussi à l'occasion, mais ils avaient du moins pour eux ce que l'on pourrait appeler l'alibi d'un semblant de profession.
Dès que la nuit était venue, c'est-à-dire dès que les rues devenaient moins fréquentées, on rencontrait là-dedans :
i" Tous les hommes-phénomènes qui faisaient la joie des badauds dans les carrefours de Paris ;
2° Tous les chanteurs qui s'égosillaient du matin au soir aux quatre coins de la ville ;
3" Tous les équilibristes, les clovns et les farceurs qui encombraient alors le Pont- Neuf;
4° Tous les saltimbanques : hercules, femmes colosses et montreurs de chiens savants qui débitaient leurs boniments et faisaient leurs tours sur les places pubhques ;
"jo Et enfin tous les virtuoses, tous les arti'ites du pavé parisien : racleurs de violon, pinceurs de harpe, joueurs de mandoline ou de guitare, etc., etc.
Et il y avait là, dans]ces bouges qui n'étaient point terrifiants, mais bien plutôt
pittoresques, et que Callot n'eût sans doute pas dédaignés, tout un public étrangement mêlé, tout une clientèle bizarre.
Le petit pifFeraro au visage très fin, au teint bronzé, à l'œil intelligent et aux longs cheveux noirs retombant en boucles sur ses épaules, y coudoyait le vieillard à longue barbe de fleuve, le vieux modèle qui gagnait sa maigre pitance à courir les ateliers de peintres où il posait pour le Temps où pour les dieux de l'Olympe.
La vieille sybille, la neille diseuse de bonne aventure, ridée, édentée et aux yeux chassieux avait près d'elle, jeune, belle, rayonnante, quelque pauvre fille, modèle aussi, qui n'avait pour toute ressource que d'exploiter sa beauté et qui posait aussi pour les vierges, les martyres et les saintes.
côté des hommes géants, des hommes colosses, des hercules aux biceps énormes, s'attablaient les enfants perdus de la misère; les petits ramoneurs au visage barbouillé de suie, les petits savoyards qui montraient des marmottes en vie, etc.
Pour les patrons de ces bouges, la police était facile à faire.
Jamais de querelles, jamais de rixes.
Tout au plus, emporté par le feu de la discussion, y criait-on quelquefois un peu fort.
Les agents, cependant, y faisaient bien de temps à autre une descente, mais très rarement et comme pour l'acquit de leur conscience.
Mais les repaires où les mendiants se réunissaient présentaient une tout autre physionomie.
Ils étaient déjà moins gais, plus inquiétants.
La journée finie, la charité publique mise àcontribution, tous lesgaillards qui vivaient de leurs difformités se retrouvaient là.
Quelques coups de b.âton heurtaient la porte : c'était un aveugle que son chien tout crotté ramenait ; un bruit sec, un bruit étrange se faisait entendre sur le pavé : c'était un cul-de-jatte qui revenait en se traînant comme un insecte; un bruit plus vif, mais plus sourd retentissait : c'était un amputé qui accourait en sautillant sur ses bâtons...
Aussitôt rentré, tout ce monde-là s'attablait et chacun tapi dans son coin s'occupait à compter sa recette.
Alors pas une parole ne s'échangeait, pas un bruit ne s'entendait.
Si les affaires avaient bien marché et si l'on était content, les patrons des bouges ■n'y perdaient rien.
Si, au contraire, les^bénéfises étaient trop maigres — ce qui pourtant était rare, car on savait au besoin suppléer adroitement à la largesse des passants — alors c'étaient des cris, des vociférations, un vacarme de tous les diables.
Pâle, furieux, le patron de la caverne qui avait une peur atroce de la police dont il sentait l'œil fixé sur lui, accourait bien pour réclamer le silence, mais c'était toujours lui qui était obligé de se taire et de battre en retraite.
Puis c'étaient très souvent des querelles sanglantes, des rixes qui tournaient au tragique.
Alors si, par impossible, le premier venu, un passant quelconque se fût trouvé là, il eût assisté à un spectacle étrange.
Plus prompts que l'éclair.des culs-de-jatfe retrouvaient leurs jambes, des manchots retrouvaiont leurs bras, des aveugles recouvraient la lumière.
Et les coups tombaient, pleuvaient. C'étaient d'épouvantables massacres et do véritables tueries.
D'ailleurs, repaires dangereux et où les gens de police ne s'aventuraient qu'en très grand nombre et le moins souvent possible.
Quant aux bouges de la petite pègre, il fallait aller les chercher loin de la ville, aux extrémités de Paris.
Quelquefois ils se cachaient tout au fond d'un faubourg, mais le plus souvent c'était dans la banlieue même et dans quelques coin désert et perdu.
Là, c'était encore un monde à part et peut-être plus mêlé que chez les ambulants.
Il y avait parmi lui des jeunes gens et des vieillards, des vieilles femmes 'ei des jeunes filles et il y avait aussi des enfants.
Les jeunes gens avaient la face p.lle et le regard effronté ; les vieux, hommes ot femmes, étaient abrutis par l'ivresse,' et quant aux jeunes filles et aux enfants, c'étaient des voix rauques, des visages audacieux, des êtres déjà conquis par le mal et irrémissiblement perdus pour le bien.
Les hommes .'■ les enfants volaient, les jeunes filles et les jeunes femmes volaient et se prostituaient.
Enfin, si l'on jouait quelquefois du couteau chez les mendiants, ici [l'on s"égorgeait presque tous .es jours.
Or, c éfait par les bouges de la petite pègre qui, d'ailleurs, étaient de beaucoup les plus importants que Bertaut, après avoir réiléchi une fois de plus à l'expédition qu'il projetait, avait résolu de commencer.
Lrs RAZZIAS
Le dernier coup de neuf heures n'avait pas encore sonné quand Bertaut vit entrer dans son cabinet ses quatre principaux agents, ses quatre Risque Tout.
— Chef, nous voilà! dit Grand-Gilles.
— Et en route ? ajouta vivement le Marin. .
Et déjà, il venait de gagner la porte quand Bertaut le rappela.
— Ton zèle me fait plaisir, dit-il, mais un instant, que iliable ?
Le !\Iarin, pondant que les autres agents s'étaient mis à rire, était revenu sur ses pas.
— Vous avez d'autres instructions à nous donner, chef? demanda-t-il.
— Pas précisément, répondit Bertaut, mais depuis ce matin j'ai fait quelques réflexions...
— Ah !
— Et je voudrais m'éclairer, me renseigner encore.
— A vos ordres, chef, dit vivement le Ma in. Que désirez- vous savoir encore et de quoi s'açit-il ?
- Voici, dit Bertaut. Quand je vous ai parlé de faire une razzia dans les bouges de Paris, vous avez bien dû comprendre qu'il ne s'agissait pas de les fouiller tous U même jour...
— Cela va de soi, dit Corfer.
— Il faudra au moins trois jours, dit le Courtois.
— Et ne pas flâner... ne pas s'amuser, ajouta Grand-Gilles.
'-- Cr, j'ai donc décidé que nous commencerions ce soir par les plus importants, par ceux où nous pourrons avoir le plus de chance de faireles meilleures captures... -
— Par la petite pègre, dit le Marin.
— Oui, par la petite pègre.
— Entendu !
— Seulement, mon garçon, voici où ton expérience m'est déjà nécessaire. -- Dites, chef.
— Quel est celui de ces repaires où l'on peut faire le plus beau coup de filet.
— Le plus beau coup de filet?
— Oui.
Le Marin se recueillit pendant quelques secondes.
— A vous dire la vérité, reprit-il, on peut s'abattre dans le premier venu et l'on est sûr de ne pas revenir bredouille...
— Cependant...
— Attendez, chef!... Cependant j'en connais un qui mériterait peut-être qu'on lui donnât la préférence.
— Nombreuse clientèle là-dedans?
— Oh! oui... j'y étais encorejattablé hier avec cinq^ou six camarades à moi...
— Et loin d'ici, ce bouge?
— C'est le plus rapproché, au contraire,
— Quelle rue?
— Faubourg Saint-Germain.
Bertaut venait vivement de se lever.
— En route, m.essieurs! dit-il.
Dans la cour, les vingt agents choisis pour faire partie de l'expédition] étaient prêts aussi et attendaient le signal du départ.
Neuf heures du soir, en ce temps-là, c'était déjà tard, même pour Paris dont les rues commençaient à devenir désertes.
Pourtant Bertaut n'avait pas voulu, en marchant â aussi grand nombre, éveiller la curiosité des rares passants qu'il pourrait rencontrer.
Il avait donc partagé ses hommes en plusieurs petites bandes qui devaient se s livre à une faible distance les unes des autres.
Quant à lui il marchait en tète escorté de ses quatre Risque-Tout.
Tout à coup Grand-Gilles partit d'un grand éclat de rire.
Bertaut, très surpris, le regarda.
— Eh bien, qu'as-tu donc? fit-il.
rz^mt^-^-^/;
Bertaul voulut interroger le prisonnier.
— Oh! rien.
— Pourquoi ris-tu?
— C'est une idée qui vient de me passer par la tête...
— Quelle idée?
— Je pensais à nos grinehes..., ànos gaillards de la petite pègre. .
— Eh bien?
— Hein! quel élonnement quand nous allons tomber sur euxl QueUe drt>le de
ligure ils vont faire!...
Mais le Marin venait brusquement de l'interrompre.
— Oui, mais méfiez-vous I fit-il à voix basse.
.'.!V. i'.W — Pinard Frères, ôditenv:
— Est-ce que tu veux nous faire peur? dit le Comtois avec un sourire de dédain.
— Peur?... Tu plaisantes?
— Alors ?
— Mais je voulais dire seulement que je connais à fond les oiseaux^à qui vous allez avoir affaire, et que si vous ne les surprenez pas du premier coup...
— Ils nous mettront en déroute? ricana Grand-Gilles.
— Non, mais les couteaux sortiront d«s ï>oches, et il y aura branle-bas... il y aura bataille...
— Eh bien, tant mieux, on se battra ! s'écria Corfer dont le sombre regard étincela d'un éclair.
Mais Bertaut venait de faire un signe.
— Moins haut !... parlez moins haut !... Et march ons plus vite ! dit -il. Ils avaient doublé le pas et personne ne parlait plus.
Le Marin dit tout à coup.
— Voici le faubourg ?
En effet, ils entraient depuis un instant dans le faubourg Saint-Gernfiain.
Ici, plus qu'ailleurs encore, tout était noir, tout était désert.
Bertaut, qui avait levé la tête, n'aperçut pas une seule clarté atix fenêtres.
— Pas gai, ce quartier-là I fit-il.
Et il venait à peine d'achever lorsque, soudain, il tressaillit.
— Qu'est-ce donc, chef? demanda vivement Grand-Gilles.
Et Corfer, k Comtois et le Marin semblaient aussi l'interroger du regard. Bertaut venait de s'arrêter et tenait les yeux fixés en face de lui.
— Je regardais cet hôtel-là finit-il par répondre .
— Cet hôtel? dit le Comtois.
— Quel hôtel ? ajouta le Marin.
— L'Mtel de Valincourt.
— On dirait une tombe ! fit Grand-Gilles.
Puis D eut soudain un vif mouvement de surprise î
— Tiens ! tiens ! fit-il entre ses dents.
— Q^-est-ce encore? interrogea le Comtois.
— Eh! tu vois bien!... Toutes les vitres sont cassées, tous les volets brisés... C'est sans doute un incendie...
— - En effet, dit vivement Bertaut, mais c'est aussi autre chose... Il avait fait signe à ses quatre Risque-Tout de se rapprocher, puis baissant davantage la voix :
— Ce sont les brigands du Capitaine de Minuit qui ont encore fait un de leurs exploits, dit-il avec un accent de colère.
— Les brigands du capitaine de Minuit! s'écrièrent à la fois les quatre agents devenus pâles, non de crainte, mais de fureur.
— Oui, cette nuit !... Ils ont saccagé et pillé cet hôtel!... Et ils ne se sont pas con„ tentés d'en emporter les richesses, mais ils y ont encore mis le feu!...
- Oh! les gueux! murmura Corfer. Et dire qu'ils nous échappent!... qu'ils nous échappent toujours!...
Mais l'air énergique et résolu Bertaut secouait la tête.
— Patience! dit-il. Cartouclie aussi faisait trembler et terrorisait Paris... Cartoucne aussi pillait, saccageait, dévastait... Cartouche aussi était imprenable et cependant on l'a pris!... Patience, messieurs !... Un jour ou l'autre nous aurons le plaisir d'entendre le capitaine de Minuit hurler sur la place de Grève!...
Et ils se remirent en route.
Mais ils n'avaient pas fait deux cents pas qu'ils sarrêlèrent de nouveau.
— Nous approchons... Attention! venait de dire le Marin.
Et d'un geste il leur montrait une rue très étroite, ou plutôt une ruelle qui se trouvait en face d'eux.
Si les hôtels et les maisons qu'on avait rencontrés jusqu'à présent étaient mornes et sombres, du moins les rues étaient-elles éclairées par quelques lanternes
Mais dans celte ruelle que le Marin mon'rait a Bertaut et à ses camarades, pas une lueur, pas un point lumineux, rien qu'une nuit profonde et que des ténèbres épaisses.
— Et je vous préviens, ajouta l'ancien forçat, qu'il y a des précautions à prendre et que le chemin n'est pas facile...
— Tl y a donc des précipices? dit Grand-Gilles avec son ricanement toujours gouailleur.
— Non, mais des trous assez profonds pour qu'on se casse le cou, répondit ^e Marin.
Et s'avançant le premier, comme pour guider les autres, il allait s'enfoncer dans la ruelle, lorsque Bertaut le retint vivement par le bras.
— Halte!... Une seconde! dit-il.
Le chef voulait rallier les petites banles qui le suivaient et ne pi^nétrer dans 1& ruelle qu'avec tous ses hommes.
Deux minutes après, on était au complet.
Alors à voix basse et rapide, Bertaut donna ses dernières instructions.
Il s'agissait de s'approchera pas de loup, de tomber dans le bouge comme la foudre et de ne pas laisser aux individus que l'on trouverait là-dedans le temps de se reconnaître.
Tous les agents qui faisaient partie de l'expédition, cela va sans dire, étaient solidement armés, mais encore, pour obéir aux instructions de leur chef, chacun d'eux s était muni d'une corde.
— Et maintenant, marche ! dit alors Bertaut en faisant signe au Marin de passer devant lui.
Mais l'ancien forçaf, le cou tendu, le corps penché en avant et l'oreille au guet pour saisir le moindre bruit, écoutait, épiait La ruelle était aussi silencieuse et aussi muette qu'elle était noire.
— Je n'entends rien, dit-il enfin. Je crois que nous pouvons nous risquer.
Et toujours écoutant, toujours épiant, il 01a le premier dans les ombres épaisses qui s'ouvraient devant eux.
Les autres, tous à présent très rapprochés, filaient derrit'-re lui.
— Pas un mot! avait commanJ.é impérieusement Bertaut.
Et tous se taisaient, personne, pas même Grand-Gilles, qui avait toujours tant de neine à retenir sa langue, n'osait soufTlcr mot.
Et puis, il faut bien le dire, si courageux et si braves que ces hommes fussent, ils avaient un peu l'appréhension du danger qui pouvait les attendre.
Le front du Comtois, chose grave, s'était rembruni.
Corfer, les deux mains dans ses poches, restait les dents serrées.
Le 3Iarln, qui toujours marchait en avant, parfois s'arrêtait court et tressaillait.
Grand-Gilles ne pouvant parler tout haut, se parlait à lui seul et monologuait tout bas :
— Où diable allons-nous?... sacré chemin ! grommela-t-il.
Et le fait est qu il n'avait pas tort ei que le Marin n'avait pas menli.
C'était un chemin détestable, un chemin à se rompre le cou à chaque pas qu'on faisait.
Tantôt on risquait de tomber dans des trous énormes, tantôt le pied butait contre un subit exhaussement de terrain.
Et c'étaient alors des cris de colère sourds, des jurons étouffés.
Mais à peine distincte, la voix de Bertaut aussitôt s'élevait :
— Paix!... paix!... silence !...
Et courbé en deux pour mieux voir son chemin, on continuait d'avancer. Brusquem.ent le guide, c'est-à-dire Le Marin, s'arrêta. Bertaut et les trois autres Risque-Tout n'étaient qu'à quelques pas do lui. Alors, à son tour, il fit un signe de la main et il ordonna de se taire :
— Paix!... paix!... Silence!...
Tous obéirent, tous demeurèrent immobiles. L'ancien forçat avait disparu.
— Tiens 1 tiens ! fit très bas Grand-Gilles en jetant son exclamation favorite. Puis se penchant à l'oreille du Comtois, qui était côte à côte avec lui.
— Ah! cet animal de Marin! ajouta-t-il. Où diable est-il donc passé?... Je ne le vois plus?...
— Pardieu! répondit le Comtois. Que pourrait-on voir ?... Il fait plus noir ici que dans un four...
Cependant le Marin, devenu invisible pour les autres, n'était pas bien loin, mais à quelques pas seulement.
Arrêté devant une maison que deux grands terrains vagues isolaient des autres habitations clairsemées de la ruelle, il venait de coller son oreille contre les volets.
D'aillem-s, là non plus, pas la moindre lueur, pas la plus faible clarté.
Mais le Marin ne bougeait pas et écoutait toujours.
11 resta bien là cinq minutes.
Enfin, malgré rombre,il revint tout à coup vivement sur ses pas.
Bertaut, un peu en avant des autres Risque-Tout, se trouvait devant lui.
Il le prit par le main.
— Venez, chef ! fit-il la voix très sourde. Bertaut le suivit.
— Faites comme moi, reprit l'ancien forçat.
— Comment ?
— Appuyez votre oreille ici...
— Mon oreille ?
— Et écoutez !
Bertaut avait collé son orell.e contrôle volet et écoutaix. Il y eut un silence.
— Vous entendez? reprit le Marin.
— Quoi?
— Comment ! vous n'enlendezlpas ?
— Rien.
— Ah! vous m'étonnez... Ecoutez bien I
Mais Bertaut avait beau écouter, aucun son ne lui arrivaiî.
— Non, Marin, non, répéta-t-il, je n'entends rien. Mais brusquement il sursauta.
l/ancien avait eu un sourire,
— Et cette fois ?demanda-t-il.
— Ali! cette fois, il me semble... je crois que oui.
— A la bonne heure !
— J'entends comme un murmure...
— Comment ! comme un murmure... Mais l'on chaute, monsieur Berfaut î
— On chante !
— Pardieu !... Et c'est une chanson de voleurs... une chanson d'argot... Mais les murs sont épais et vous n'êtes pas habitué... Seulement, ajouta vivement le Marin, vous pouvez vous flatter... ou plutôt nous flatter d'avoir de la chance...
— Comment ça?
— Il y a chambrée complète.
— Bah!
— J'en réponds !... C'est un bon jour et ce n'est pas le gibier qui manquera...
Et maintenant le .Marin venait de s'emparer vivement du poignet de Bertaut et le forçait à se pencher.
— Que veux-tu? dit le chef.
— Regardez I
— Quoi?
— La porte ?
Et Bertaut qui ne comprenait pas où son agent voulait en YeDir, le regarda, puis ajouta :
— Eh bien ?
— Voyez comme elle est étroite !... Voyez comme elle est basse !...
— En eflet.
— Impossible de sortir de là-dedans sans se baisser, sans se plier ni deux...
— Oui, dit Bert-t mais celte porte ne doit pas être la seule du bouge ?...
— Naturellement non.
— Et il doit y avoir d'autres sorties, d'autres issues?...
— Une autre issue, une autre sortie seulement, répondit l'ancien forçat. Je vais vous la montrer tout à l'heure... Mais en attendant, ajouta-t-il, je tiens à vous fah-e remarquer une chose, chef.
— Quoi, mon garçoa ?
— C'est que cette porte-là n'est pas bien difficile à garder...
— C'est vrai.
— Deux liommes sufTiront.
— Tu crois? a
— C'est clair!... Quand on veut prendre le ç\é des champs, il faut se courber comme ça... se casser comme ça...
— Oui.
— Alors, comment l'homme le plus fort, comment un hercule même pourrait-il se défendre?
— C'est très juste.
— Donc, une fois cette porte gardée, toute fuite par là est impossible, et l'on na plus qu'une chose à faire si l'on tient à sa peau : ne pas faire de résistance et rentrer au plus tôt si Ton ne veut pas être assommé...
— Très bien I dit Bertaut.
Il laissa là le Marin et revint sur ses pas pour rejoindre les agents dont la masse noire se perdait dans la profondeur des ténèbres
Puis, deux hommes raccompagnant, il revint vers le bouge.
A son tour il leur montra la porte, leur expliqua qu'on ne pouvait sortir de l'intérieur qu'en se traînant pour ainsi dire à quatre pattes puis leur donna ses instructions.
— Rondoirl
— Chef?
— Ici !
— Voilà!
Toutes ces paroles étaient échangées à voix très basse, presque à peine distincte. Et le chef reprit :
— Guerbin ! -
— Monsieur Bertaut?
— Approche aussi.
L'agent venait d'obéir
Maintenant les deux côtés de la porte du bouge étaient gardés et bien gardés, car même l'issue en eût-elle été très facile qu'il n'eût pas fait bon se trouver en face de ces deux hommes-là, deux colosses terribles, deux bouledogues redoutables.
De plus, chacun d'eux tenait à la main un énorme gourdin.
Le premier qui veut passer, assommez-le comme un chien! dit Bertaut.
Les deux agents eurent un sourire qui disait assez que la consigne ne leur déplaisait pas et Rondoir, clignant de l'œil, répondit laconiquement :
— Compris I
Pendant ce temps, Bertaut s'était brusquement retourné vers le Marin.
— A présent, dit-il, montre-moi l'autre issue...
— Suivez-moi, chef.
Us firent environ une cinquantaine de pas en s'enfonçan.. dans la ruelle Puis, soudain, l'ancien forçat s'arrêta.
En face d'eux une autre ruelle s'ouvrait, mais celle-ci si étroite qu'elle ressemblait à un corridor et que c'était à peine si un homme pouvait y passer de front
— Il faut que nous avancions encore, dit le Marin.
— Avançons! répliqua Bertaut.
Ils s'engagèrent lentement dans ce nouveau chemin, mais ils n'avaient pas encore fait dix pas que Bertaut trébucha.
— Sacré tonnerre! s'écria-t-il malgré lui.
— Chut! chut! fit vivement et doucement le Marin.
— J'ai failli me fendre la tête...
— C'est que vous n'avez pas marché au bon endroit... Il faut suivre le mur et ne pa? le quitter... Tenez, chef, donnez-moi la main...
— Non, non, marche donc!., je m'y habituerai bien, répondit Bertaut Et pendant deux ou trois minutes ils avancèrent encore.
Mais ils ne disaient plus un motet ils retenaient leur haleine. Tout à coup le Marin ne bougea plus.
Il prêtait l'oreille.
— Eh bien, qu'est-ce donc? fit le chef. Qu'as-lu entcnJu
— Rien.
— Eh bien, alors?
— Mais je cherche à entendre.
— Quoi?
— Si les molosses n'ont pas été remplacés...
— Il y a là des molosses ?
— Il y en avait deux autrefois... deux chiens féroces, deux chiens terribles... et qui n'auraient fait qu'une bouchée de nous...
Certes, Bertaut était brave et cependant il ne put s'empêcher de tressaillir un peu.
— Mais quelquefois ils aboyaient à faux, sans raison, et alors c'était dans le bouge une telle paai {ue et un tel sauve- qui-peut que le patron a dû s'en défaire...
— Eh bien?
— Mais qui sait ?.. Il aurait pu changer d'avis ou les remplacer par d'autres aujourd'hui même... Moi, je suis toujours prudent, chef, ajouta l'ancien forçat.
Et il écoutait encore.
Quelques secondes s'écoulèrent.
— Non! pas de chiens! linit-il par dire. S'il y en avait là, je lesj entendrais remuer... j'entendrais le bruit de leurs chaînes...
— Ils pourraient dormir..
— Ils ne dorment jamais... ou que d'un œil... Avançons encore. Ils venaient d'atteindre le fond de la petite ruelle.
Une autre maison, un peu plus élevée que celle dont Rondoir et Guerbin gardaient la porte, se dressait devant eux.
Ce n'était pourtant là qu'un seul et même logis. je Marin venait de lever la tête.
— Ici, c'est très sourd, dit-il, et vous entendrez encore moins de bruit que de l'autre côté... Mais en revanche on aperçoit de la lumière.
Bertaut venait de regarder à son tour.
Mais il avait beau y mettre toute la bonne volonté dont il était capable, il ne voyait que du noir, que des ténèbres.
— Où diable as-tu vu de Ta lumère ? dit-il. Le Marin étendait la main.
-- Mais là, répondit-il, au-dessus delà porte.
— Au-dessus de la porte?
— Ob! c'est peu de chose: un filet de clarté... Le" voyez-vous?
— Oui, oui, maintenant je le vois, dit Bertaut, mais il faut avoir de bon» yeux Et il ajouta:
— Ainsi, voilà l'issue?
— Oui, chef.
— Il n'y en a pas d'autre ?
— Pas d'autre, répondit le Marin.
Pais à son tour, il ajouta:
— Si vous entriez par l'autre porte, par celle'que gardent nos deux camarades, les clients du bouge détaleraient et s'éclipseraient par celle ci ; si, au contraire, vous les surpreniez par celle- ci, ils décamperaient par l'autre. Vous voyez que c'est très simple.
— On pourrait entrer par les deux portes à la fois.
— Evidemment, dit l'ancien forçat, mais ce ne serait peut-être pas trèf facile.
— Pourquoi?
— Parce que ces portes ne ressemblent pas à toutes les portes...
— Je m'en doute bien.
— Non seulement elles sont solides, mais encore eUes sont verrouillées,cadenassées, garnies d'énormes barres de fer...
— Alors on pourrait s'y prendre autrement.
— Comment, chef ?
— On poiu-rait sommer le patron d'ouvrir au nom de la loi... Est-ce que le coquin rcfusei'ait ?... est-ce qu'il oserait se mettre en rébellion contre la police ?
— Assurément non.
— Eh bien, alors, que m'importe ses verrous, ses cadenas et se» barres de fer... Je le somme d'ouvrir et il ouvre, voilà tout I
— Oui, vous avez raison, chef...
— Dame !
— Mais vous avez tort...
— Que veux-tu dire ?
Le patron du bouge obéit, mais l'éveil est donné..- mais les filons ont le temps
ae se mettre sur la défensive... iizcîs quand vous entrez tous les couteaux sont sortis des poclies... tous les couteaux sont au clair...
— Diable, c'est vrai ! murmura Bertaut. El alors c'est un massacre, une tuerie...
— Bun ! fit le chef. Mais alors comment allons-nous faire ? comment pourrons-noua entrer?
— J'attends vos révelalions, dit le juge.
— Comment?
— Oui.
— Eh bien, si vous voulez me permettre de vous donner un conseil...
— Parbleu, tu n'es pas ici poui" autre chose...
— Il faut entrer comme tout le monde.
— Comme tout le monde?
— Oui, comme les clients y entrent et comme j'y entre moi-même quand j'ai le plaisir de venir y vider quelques bonnes bouteilles de bon vm.
— Et le mayen?
— Ohl très simple,
— indique-le.
Liv. 235.
KavXid Frères, ëdilFurs-
— n y a un signal.
— Oui, oui... après ?
— Vous frappez d'abord trois coups-, avec le poing-... trois coups espacés.
— Bon.
— Puis vous tambourinez avec ce roulement prolongé.
— Bien.
— Et vous refrappez encore, mais cette fois cinq coups.
— Cinq coups. Ensurte ?
— C'est tout.
— Et la porte s'ouvre ?
■- Comme par enchantement.
— C'est bien ! dit Bertaut. Viens.
Et ils retournèrent sur leurs pas.
Trois ou quatre minutes après ils étaient de retour vers les Risque-Tout et les agents. Dès que Grand-Gilles aperçut Bertaut il l'interpella :
— Je croyais que vous nous aviez oubliés, dit-il ; je croyais que vous vouliez faire le coup sans nous. N'est-ce pas, Corfer, ajouta-t-11, que tu commençais à t' impatienter.
Et tandis que Grand-Gilles achevait sa phrase dans un petit ricanement sourd, le sombre Corfer ne répondait que par un grognement.
— Non, non, nous y somnies, dit Bertaut.
— A la bonne heure ! fit le Comtois.
— Mais U fallait bien que je me renseigne, que j'étudie le terrain. Et maintenant, mes enfants, c'est le moment... En avant !
— Et mol je file ! dit vivement le Marin.
Il glissa dans l'oreille de Bartaut l'endroit oùil le retrouverait et lestement s'esquiva.
Il n'était pas encore très loin que suivant Bertaut, qui marchait à leur tête, les Risque-Tout et les agents disparaissaient dans la petite ruelle.
Pendant ce temps, que se passait-U dans le bouge ?
Certes, on était loin de se douter de la surprise qu'on allait avoir.
On avait fait de belles rafles, on avait eu de bonnes aubaines, et tout le monde était gai.
On riait, on chantait. -
Le vin coulait àjflots et les têtes commençaient à devenir chaudes.
Et tandis que les verres tintaient, s'entrechoquaient, on entendait aussi, à travers les rires et les cris, des bruits de baisers.
Car il y avait aussi là des femmes, des femmes pour la plupart très jeunes et quelques-unes même très jolies.
C'étaient les maîtresses, les amoureuses de ses filous.
Aussi grises pour le moins que les hommes, elles criaient, elles chantaient aussi.
Seuls, dans cette scène qui tournait presque à l'orgie, deux personnages semblaient avoir conservé leur sang-froid et demeuraient silencieux.
C'était le patron et la patronne du bouge.
Lui était un petit homme de cinquante ans, très court, avec figure très rouge et un ventre énorme.
C'était un ancien, filou qui avait fait de bonnes affaires et qui s'était mis dans le commerce.
La patronne était une femme d'environ trente-cinq ans, très brune, très fraîche et presque jolie.
C'était une ancienne prostituée aujourd'hui mariée très légalement et comme on le voit très honoral)lenient.
Tout à coup vingt cris furieux s'élevèrent.
Puis des poings s'abattirent sur les tables dans un roulement terrible, dans un roulement de tonnerre.
— A boire !... à boire !...du vin ! . ,
Puis comme on ne servait pas tout de suite, ce ne furent plus des cris, ce furent des hurlements.
— A boire !... à boire !
Le patron était accouru.
— Du vin ?... Bon !
Et il disparut avec la rapidité de l'éclair.
A présent une femme chantait. C'était une chanson célèbre dans tous les bouge?, une chanson argotique et obscène, qui faisait rire aux larmes tous les hommes.
Et la fête continuait.
Le vin coulait toujours.
Maintenant tous les regards étincelaient : tous les visages étaient pourpres.
Parfois un filou se levait, tibubait pendant quelques secondes sur ses jambes, puis finissait par s'abattre lourdement sur le sol.
— Un de mort ! criait-on.
Et les rires redoublaient, des applaudissements gouailleurs retentissaient. Cependant la femme qui chantait venait de se taire au miheu d'un tonnerre de
bravos, et pendant un moment il y eut un silence relatif. A ce moment, la patronne qui se tenait au fond du bouçe et non loin de la perte
eut un mouvement de surprise.
— Tiens, quelqu'un? ût-elle pour elle seule.
Et machinalement elle jeta un coup d'œil autour d'elle pour voir si par hasard quelque habitué manquait au rendez-vous.
Puis comme elle n'apercevait pas le Marin, qu'elle connaissait très bien et de très longue date, elle ajouta :
— C'est peut-être l'Ecureuil ?
L'Ecureuil, c'était le sobriquet qu'on avait donné dans les bouges qu'il fréquentait à l'agnit de Bertaut. Et alors elle appela sou mari.
Celui-ci, très occupé à trinquer avec quelques lUles qui lui tapaient sur les joues, ne répondit pas tout d'abord.
— Es-tu sourd ? cria la patronne. Voilà une heure que je t'appelle.
— Ah 1 tu m'appelles ? répondit-il très étonné et comme un homme qui n'a pas entendu.
Puis prenant un air empressé et aimable, car la patronne était jalouse comme une ti grosse, il finit enfin par venir.
— Ah ! c'est du propre ! s'écria-t-elle blanche de colère. Un homme étabU !... un nomme marié !....
— Ces petites plaisantent...
— Assez!... Je te dis qu'on frappe...
— On frappe ?
— C'est au moins la dixième fois,
— Eh bien, qu'est-ce que ça fait ? répondit-il très tranquillement. Je vais aller ou- «'"ir, parbleu!...
Et sans se presser, traînant ses savates, il se dirigea vers la porte. On frappait, en effet, on cogaait dur.
Et c'était bien le signal des habitués du bouge : d'abord trois coups espacés, puis un' roulement de tambour, puis enfin cinq autres coups.
— Taisez-vous donc, sacrebleu ! cria le patron. Il n'y a pas besoin de faire un pareil vacarme.
Mais pour ouvrir sa porte, c'était toute une affaire.
Il fallait d'abord enlever les grosses barres de fer qui la consolidaient dans toute sa largeur, puis ensuite choisir dans une trousse de clés celles qui ouvraient les quatre ou cinq énormes cadenas, puis enfin tirer une demi-douzaine de verrous.
La porte venait de s'entrebâiller.
— Entrez ! dit le patron .
Mais il recula blême, saisi, sufToqué.
Vingt hommes venaient de bondir dans le repaire, et tandis que Grand-Gilles, dont la poignée était rude, clouait le patron contrôle mur, la voix de Bertaud retentissait :
~ Au nom de la loi!,., que personne ne bouge!
Ces derniers mots avaient presque l'air d'une ironie.
Comment diable les gaillards qui se trouvaient là auraient-ils pu bouger?
Ils buvaient depuis si longtemps et ils étaient si ivres qu'ils ne s'aperçurent même pas de l'entrée des agents.
Deux ou trois seulement, subitement dégrisés, essayèrent de fuir.
Mais ils trouvèrent devant la porte Grand-Gilles qui, un pistolet au poing, se mit à leur rire au nez.
— On ne passe pas ! cria-t-il.
Et ils reculèrent la tête basse, tout honteux de s'être laissé prendre au moment où ils s'y attendaient le moins et surtout sans avoir eu le temps de se défendre. Et la voix joyeuse de Bertaut retentit de nouveau.
— Liez!.,, garrottez solidement!...
Mais il parlait trop tard. C'était déjà fait.
Tous les habitués du bouge, hommes et femmes, avaient les deux mains attachées derrière le dos.
Et sur le conseil de Corfer, on en fit des paquets, c'est-à-dire qu'on les réunit quatre par quatre, ce qui permettrait à un seul homme de les conduire et les mettait dans l'impossibilité de fuir.
Pourtant Grand- GUles et le Comtois, qui avaient peur d'en oublier un, allaient et venaient, rôdaient encore.
Il n'y avait plus que les ivrognes, que les ivres-morts qui. le nez sur le carreau, dormaient à poings fermés et ronflaient comme des sonneurs. Grand-Gilles, toujours ricanant, les remuait du pied.
— Hé, vieux, que fais-tu là? leur criait-il. M'entends-tu? Maii les autres n'entendaient pas, ne bronchaient pas.
Alors, encore une fois, on entendit l'éclat de rire de Grand-Gilles
— On ne peut pourtant pas les emporter sur le dos ! s'écria-t-il, tandis que tous les agents se mettaient à rire aussi.
IMais Bertaut fronçait les sourcils.
C'était pour lui comme une déception de ne pas em mener jusquau dernier filou du bouge et de laisser derrière lui cinq ou six individus.
Mais Grand-Gilles avait raison.
Que faire?
Le chef alors se dirigea vers le patron la face sévère, l'œil Jur.
Celui-ci, anéanti, foudroyé et pris d'une immense peur, claquait des dents, tandis gue sa femrne, assise dans un coin geignait, se lamentait.
— Tu connai? ces hommes? demanda Bertaut la voix brève, le geste brusque. Le patron faisait l'imbécile.
Il appelait Bertaut : « Monsieur le lieutenant de police. » Mais celui- ci coupa court.
— Pas de flagornerie, dit-il, réponds-moi!
El Bertaut le regardait avec un tel regard et sa voix avait un accent si bref, que le cabaretier, qui ne valait guère mieux que ses pratiques, ne put s'empêcher de trembler dans sa peau.
Il s'excusa, jura ses grands dieux qu'il était tout dévoué à la police, et finit par répondre qu'il ne connaissait pas ces gens-là et; qu'il ne pouvait fournir sur eux aucun renseignement.
— Il ne se passe pas de jour, acheva-t-il, que je ne reçoive chez moi de nouvelles pratiques... Mais ces gaillards-là doivent être comme les autres, des voleurs, des chevaliers de la pègre...
C'était en se rapprochant de Bertaut et eu lui parlant pour ainsi dire dans l'oreille qu'il avait prononcé ces dernières paroles, car s'il eût été entendu il n'aurait pas manqué de se faire une mauvaise affaire.
Le chef se rapprocha des ivrognes, les regarda attentivement, les uns après les autres, comme s'il eût voulu se rendre compte s'il ne trouverait pas là une figure de connaissance.
— Bah! fit-il. Puisqu'on dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes, il ne faut pas faiie mentir le proverbe... Laissons-les cuver leur vin...
Et il fit signe à ses agents de se mettre en route.
— Eclaire - nous ! dit-il au patron. Et vite!... dépêchons l...
Et l'on filait maintenant par la petite ruelle, tous les malfaiteurs ramassés dans le bouge solidement garrottés et marchant entre^une double haie d'agents.
D'ailleurs, ceux-ci ne les perdaient pas de vue une seule seconde et les escortaient le pistolet au poing.
La ruelle franchie, Bertaut rendit sa liberté au patron, puis il pressa le pas pour aller rejoindre le Marin.
Le nouveau repaire, assigné comme lieu de rendez- vous, n'était pas d'ailleurs très loin de là, toujours dans le quartier et à quatre ou cinq cents pas.
De nouveau, Bertaut inspecta d'un coup d'œil rapide les prisonniers.
Beaucoup d'entre eux ne marchaient que parce qu'ils étaient soutenus, et ils étaient tous si bien ligotés, si bien ficelés que cinq ou six hommes suffisaient amplement à les garder.
Alors le chef se frotta les mains et sourit d'aise.
— Beau coup de filet! pensa-t-ii. Encore une rafle pareille, et notre nuit n'aura pas été perdue...