DANS LES PIUS0X
Monsieur le lieutenant de police, qui ne s'étonnait pas de grand'chose, était pourtant en ce moment profondément surpris.
Parfois il se retournait brusquement et jetait un coup d'œil sur sa porte. Mais celle-ci restait close.
Personne, Alors le magistrat murmurait:
— Je n'y comprends plus rien... Que fait donc Bertaut?... où donc est Bertaut? Car il y avait trois jours que le lieutenant de police n'avait revu son ageni. Plusieurs fois il l'avait fait demander, mais il avait toujours reçu la mcnie
réponse :
— M. Bertaut est en expédition.
Et cette réponse l'avait fait sourire.
En expédition !
En expédition même dans la journée !... même en plein midi !.,. Décidément ce diable de Bertaut était un homme précieux, un gaillard qui ne doutait de rien, et la grande razzia dans les bouges avait dû être complète !... Et le lieutenant de police arpentait son cabinet, regardait l'heure...
— Est-ce qu'il ne viendra pas encore aujourd'hui ? murmura-t-il. Mais comme il venait de se parler ainsi, il eut tout à coup un sursaut. Il venait d'entendre un pas rapide, un pas qu'il reconnaissait bieu.
— Cette fois, c'est lui I s'écria-t-il.
En effet la porte s'ouvrit et Bertaut parut.
Mais l'agent était très pâle et avait le bras droit en écharpe.
Le front du lieutenant du police s'était subitement rembruni.
— Ah bah ! s'écria-t-il, blessé !
— iNon, non, ce n'est rien, répondit Bertaut avec un sourire ; une égratignure seulement...
CARTOUCHE l«79
Une égraljgnure !
Le courageux garçon ne disait pas la vérité. Cette égratignure, c'était un furieux coup de couteau qui lui avait percé le bras de part en part.
Car dans le second bouge que leuravait indiqué le Marin, les choses ne s'étaient point aussi facilement passées que dans le premier.
Là, les voleurs, assez nombreux aussi, n'étaient point ivres et, de plus, semblaient se tenir sur leur garde.
Aussi, à peine Berlaut s'était-il élancé dans le repaire, suivi de près par ses trois Risque-Tout, que sous les lampes fumeuses trente couteaux avaient étincelé.
Ecumanls de colère, les gens delà pègre.s'étaient élancés sur les policiers avec des cris terribles :
— Tuons-les!... saignons-les!... Que pas un ne sorte!...
Les agents avaient fait feu. Huit ou dix bandits avaient roulé sur le carreau. Maisles autres luttaient, combattaient encore. Ceux qui, par hasard, n'avaient pas de couteau, s'armaient de tout ce qui leur tombait sous la main.
C'était une mêlée épouvantable, horrible.
Deux agents étaient tombés, l'un la gorge ouverte, l'autre la poilrme ensanglantée.
El Bertaut, toujours très calme, criait à ses hommes:
— Hardi, garçons, tenez bon !... Il nous les faut!... il nous les faut tous !... Grand-Gilles était superbe. Il trouvait encore le moyen de rire.
Corfer, dont les deux poings étaient deux massues, frappait comme un sourd, assommait d'un seul coup tous ceux qui avaient le malheur de se trouver devant lui.
Et le Comtois, avec son air de ne pas y toucher, en avait déjà descendu trois ou quatre, et très tranquillement, très paisiblement, continuait.
Mais si brave qu'il fût, il y avait eu un moment où Grand-Gilles avait dû céder au nombre.
Il avait d'abord, comme toujours, fait bonne contenance et ne rompant, ne reculant que très lentement et pas à pas.
Puis le cercle de ses ennemis se rétrécissant de plus en plus autour de lui, il avait fini par être acculé dans un angle.
EL là, jetant son éclair sinistre, une lame avait soudain brillé au-dessus de sa tête.
Une seconde, moins encore, et le brave garçon était perdu...
Mais Berlaut, pour le moment dégagé, a\ait bondi, et c'était lui, qui jouant sa vie pour son Risque-Tout, avait reçu ce coup furieux, ce coup terrible qu'il appelait en souriant une égratignure.
— Il y a donc eu bataille ? reprit le lieutenant de police.
— Oui, grande bataille.
— La pègre s'est défendue ?
— Oui, mais pas partout, dans un bouge seulement...
Et Bertaut, s'oubhant lui-même, lit l'éloge le plus chaleureux de tous ses' agents. Il ne regrettait qu'une chose : la mort de deux de ses hommes, la mort de deux braves garçons qu'on avait laissés là-bas.
— Oui, oui, maintenant je comprends, je devine, dit vivement le heutenant de police. Mais pendant trois jours,tu m'as bien intrigué, mou brave Berlaut.
— Bien intrigué ?
— Sans doute... Je ne te voyais plus... Je me disais : « Est-ce que par liasard il aurait laissé sa peau dans cette aventure ? » Mais à présent tout s'expli^e et je sais â quoi m'en tenir.... Après des nuits pareilles, tu avais bien besoin d'un peu de repos dans le jour. . .
— De repos ?...Oui, j'en avais tout de même pris un peu, je ne vous le cacbe pas, dit doucement l'agent.
— Parbleu !
— Mais je n'en prjnais guère, malgré toute mon envie.
— Comment ?
— Est-ce que j'en a ais le temps ?... Est-ce qu'il ne fallait pas, une expédition faite, s'occuper de l'expédition suivante?... Est-ce qu'il ne fallait pas tout combiner, tout peser et tout prévoir ?...
Mais aussi, ajouta vivement et gaiement Bertauf, je vous avouerai sans rougir que je ne suis pas trop mécontent de moi.. >
— De bonnes rafles ?
— Oh ! je vous en réponds I
— Bravo !
-- Paris est bien nettoyé.
— Tant mieux !... Ah ! tu es un brave garçon... un brave garçon, Bertaut !..
Et les bras croisés et hochant la tête, le lieutenant de police regardait son agent avec une sorte d'attendrissement.
Mais Bertaut, un peu gêné, souriait, haussant légèrement les épaules.
— Vous m'êtes beaucoup trop reconnaissant, monsieur le lieutenant de police, dit-il. Je n'ai fait que mon devoir... je n'ai fait que ce que je devais faire.
Mais le magistrat venait brusquement de l'interrompre d'un geste, et l'agent remarqua que sa face était aussi radieuse et aussi rayonnante que trois jours auparavant elle était sombre.
— Oh ! je ne parle plus de tes expéditions, quoique cette campagne-là, si habilement et si courageusement menée, te fasse le plus grand honneur, dit-il. Non... Mais je tiens à te remercier d'un autre service encore... d'un très grand service que tu m'as rendu...
— Moi, monsieur le lieutenant de pohce !
— Oui, toi, Bertaut !... oui, toi, mon cher 1
Le magistrat, ce jour-là, tutoyait son agent, et quand cela lui arrivait c'était toujours chez lui le signe de la plus vive satisfaction. Bertaut, très surpris, cherchait, réfléchissait. Il finit par dire :
— Monsieur le lieutenant de police m'excusera, mais je ne comprends pas... je ne devine pas à quel si grand service il veut faire allusion...
— Comment 1 Et le conseil que tu m'as donné l'autre jour?
— Quel conseil?
— Quand je te parlais du roi?...
Cette fois, Bertaut se mit à rire.
— Vous êtes un lâche I s'écria Bhmcbe.
Il se souvenait.
- Eh bien, fit-il.
Fh bien tu m'avais dit vrai... tu avais touche juste... I aWtâu "ùr. dit ragent. Sa ..ajesté s'est ca.™ée, s'est radouceî Oh tout de suite- J'en étais étonné mo,-mè.ne...
Parbleu I c'était le meilleur moyen. Mor^Mlle reoritTive-
Mais je t'avouerai que je n'étais pas rassuré en arr.vant l Marsalle, rep ment le lieutenant de police qui avait baissé la voix.
I ;^bord, toutes les galeries, tous les salons étaient pleins, encombrés de courtisans...
- 23g Fayard Frères, éditeurs.
"^ Comme d'habitude.
— Et si tu avais vu avec quels yeux ils me regardaient!... Bertaut eut un sourire.
-- Ohl je les vois!-., je les vois d'ici I fit-il.
— Des yeux mauvais... des yeux pleins de colère... Et quand jo m'approchaiSi tous se retournaient, pas une main ne se tendait vers la mienne...
— Bah I fit dédaigneusement l'agent.
— Quelques-uns aussi chuchotaient...
— Sur notre compte!
— Naturellement.
— Oh ! je les entends!... Toujours les mêmes accusations... Toujours les mêmes re-' pro;ihes !...
— Non, Bertaut, tu n'y es pas I
— Ils avaient changé de thème?
— Oui, pour cette fois, ils avaient changé d'air, changé de chanson...
— Et que disaient-ils donc?
— Tu ne le devinerais jamais.
— C'est donc absurde ?
— C'est inouï.
— Dites, monsieur le heutenant de police.
— Eh bien, ils m'accusaient très carrément, très nettement... Mais tu ne vas pas me nuire...
Et le magistrat venait de s'interrompre pour se mettre à rire.
— Oh ! les courtisans, ricana ironiquement Bertaut, rien de leur part ne m'étonne...
— Ils- m'accusaient d'être le complice du Capitaine de Minuit!
— 'Vousl
— Et ils prétendaient que si une police ne mettait pas la main sur la bande, ,tf est qu'elle étiait d'accord avec elle... tout simplement !
— Ainsi c'est nous qui arrêtons les carrosses ?
— Il parait !
— C'est nous qui nous embusquons au coin des rues pour dépouiller les passants ?
— A ce qu'on dit !
— Et c'est nous aussi qui avons pillé, saccagé et incendié l'autre nuit l'hôtel de Valincourt?...
— Oui, c'est nous, Bertaut! cane peut être que nous !...
Et les deux hommes partaient en même temps d'un rire formidable. Puis, riant toujours, l'agent reprit :
— Non, c'est trop bête!... Moi, monsieur le lieutenant de police, je n'aurais pas fait à ces gens-là l'honneur de m'arrêter une seconde et je me serais empressé de continuer mon chemin...
— C'est ce que j'ai fait, Bertaut.
— A la bonne heure!
— J'ai traversé leurs groupes de l'air le plus tranquille du monde... Mais le malheur, ajouta le magistrat, c'est que le roi était de conseil... Tu me comprends? W
— Parblpu !
— Ma crainte redoublait.
— C'est clair!
— Je me disais : Le roi avec ses ministres, mauvaise affaire!... Ils doivent encore l'exciter contre moi...
— Ce qui était bien probable.
— Aussi, continua le magistrat, je devais avoir une singulière flgure quand un des oflîciers de service s'avança vers moi et me dit : Monsieur le lieutenant de police, Sa Majesté vous attend.
J'essayai bien de faire bonne contenance, mais j'étais de moins en moins rassuré Sur mon passage, les courtisans qui me regardaient comme une bête curieuse murmuraient, ricanaient.
Je me sentais devenir pâle et j'étais obligé de me raidir pour ne pas éclater...
— Ils vous échauffaient la bile... ils vous rendaient service, ditBertaut.
— Peut-être.
— C'est certain.
— Le fait est que je n'étais plus tout à fait le même homme et que j'avais un peu moins peur en posant le pied dans le cabinet du roi.
Je pensais à toi et je me disais :
« Bertaut a raison... S'il me fait une scène trop violente, je démissionne. »
L'officier qui venait de m'annoncer s'était retiré et le roi, debout près d'une fenêtre, regardait ou faisait semblant de regarder au dehors.
Immobile, incliné, j'attendais.
Enfin, brusquement, il se retourna.
Il avait l'air un peu nerveux et ses sourcils légèrement froncés ne présageaient pas un bon accueil.
— Ah! c'est vous, Monsieur, lit-il.
La voix était brève, dure, cassante.
— Oui, Sire, répondis-je.
Il me toisa pendant quelques secondes, puis debout à quelques pas de moi et toujours avec le même accent :
— Monsieur, dit-il, connaissez- vous M. d'Aye, l'un des capitaines de mes gardes? — Oal, sire.
— Connaissez-vous le duc de Noailles?
— Oui, sire.
— Connaissez-vous l'un de mes meilleurs gentilshommes, le comte de Valincourt ?
— Oui, sire.
— Enfin, Monsieur, connaissez- vous M. la duchesse de Vergennes.
— Oui, sire, jai cet honneur.
— C'était clairet précis... c'est ce qu'on appelle aller droit au but, dit Bertaut avec un petit sourire.
— En effet, dit le lieutenent de police qui sourit à son tour. Mais ce qu'il fallait voir/ c était la scène, c'était Sa Majesté dont l'attitude n'était plus seulement sévère, mais pleine de colère, inais menaçante.»
Eh bien, monsieur, reprit-elle aussitôt, d'Aye, cette nuit, n'a dû son salut qu'à son courage. Des bandits se sont rués sur ses gens et ont fondu sur lui dans une attaque à main armée...
Cette nuit aussi le duc de Noailles a été dévalisé et maltraité par des malfaiteurs à qui vous livrez trop complaisamment le pavé de Paris...
Cette nuit aussi, les bandes qui infestent ma capitale ont fait mieux encore. L'hôtel du comte de Valincourt renfermait des richesses immenses... Toutes ces richesses ont disparu. Des voleurs ont fait main basse sur elles...
Enfin, cette nuit encore, M"' la duchesse de Vergennes n'a pas seulement été dépouillée de tout son argent et de tous ses bijoux, mais les brigands l'ont encore insultée et outragée...
Et je vous fais grâce des autres attentats, et je ne veux pas vous parler de toutes les plaintes qui m'arrivent...
Jamais, non jamais je n'avais vu le roi dans un tel paroxysme de fureur, continua le magistrat, sa voix tremblait, son regard était foudroyant.
« Eh bien, monsieur, s'écria-t-il, qu'avez- vous à dire? Qu*av«z-vous à répondre ?Paris est-il donc devenu un pays abandonné, un pays perdu où l'on ne pourra plus s'aventurer dès que la nuit tombe?... Devons-nous donc nous résigner à le fuir comme on fuirait une immense caverne de voleurs!...
Et la tête haute, le frontpluspâle et le regard plus menaçant encore, le roi me regardait
— C'était bien le moment de donner votre démission, fit tranquillement Bertaut.
— Oui, c'était le moment, répondit le lieutenant de police. Je pensai : 11 faut jouer le grand jeu...
— Evidemment, dit l'agent.
— Alors très calme, très froid, je me redressai- «Sire, répondis-je, je comprends votre indignation, bien que j'aie fait l'impossible pour ne pas la mériter... Les rues de Paris ne sont pas aussi sûres qu'elles devraient l'être, c'est vrai : des attaques se produisent chaque nuit aux quatre coins de la ville et l'audace des brigands semble ne plus avoir de bornes, c'est vrai encore.
« Mais, sire, ce n'est pas en un jour qu'on a réussi à disperser les bandes du fameux Cartouche. 11 faudra donc un peu de temps et surtout beaucoup de patience pour arriver à bout de celles du capitaine de Minuit.
« Quant à moi, Sire, qui ai la conscience d'avoir fait mon devoir, tout mon devoir, quant à moi qui vous ai toujours servi et qui ai toujours exécuté vos ordres avec le dévouement et l'obéissance que je vous dois, je vous le dis très respectueusement, mais je suis las, je suis écœuré de tous les reproches que l'on m'adresse, de toutes les plaintes que je subis...
« On me traite d'incapable et quelquefois on va plus loin, où me traite de traître... on pousse la malveillance et l'absurdité jusqu'à m'accuser de pactiser avec les bandes...
« Eh bien. Sire, c'est trop, c'est beaucoup trop, et je supplie Votre Majesté de trouver un autre lieutenant de police plus habile ou plus heureux que moi...
— Bravo 1 s'écria Bertaut enthousiasmé. Mais ce que j'aurais voulu voir, c'est la figure du roi...
Le magistrat eut un sourire.
— Le roi ! fit-il vivement. Oh! tu avais touché juste, tu avais bien deviné, Bertautl.. Je ne le reconnaissais plus... toute sa colère était tombée d'un coup.
— Pardieu 1
— Il me ragardait boucle close, et son visage exprimait un si profond étonnement que j'avais envie de sourire, tnûn, conclusion : je sortis de cette entrevue que j'avais tant redoutée, tant appréhendée avec tous les honneurs de la guerre...
— Je l'avais prédit ! fit Bertaut.
— Non seulement le roi ne voulut pas accepter ma démission, mais encore il promit de me défendre.
«J'ai confiance en vous... Faites pour le mieux, me dit-il. Quant aux sottises et aux calomnies que l'on pourrait encore débiter sur votre compte, faites la sourde oreille... Si on les criait trop haut, c'est moi qui me chargerais de les faire taire. »
Puis s'emparant vivement des mains de son agent, le lieutenant de police ajouta:
— Et voilà, mon cher Bertaut, le grand service que tu m'as rendu... un service que je n'oublierai pas... Il y a quelques jours mes heures étaient comptées, ma chute était certaine... Et grâce à ton idée, grâce à ton bon cr nserl ;- me relève plus solide et plus fort que jamais... Aussi, mon cher, ajouta le magis m' avec un accent de plus en plus sympathique, n'oublie pas que je compte toujours sur loi...
— Monsieur le lieutenant de police sait bien que mon dévouement ne lui fera jamais défaut, répliqua l'agent.
— Bien dit !... Tu es un brave garçon...
— Mais pour le moment.reprit vivement Bertaut avec un sourire, c'est moi qui compte sur vous...
— Et tuas raison, morbleu ! s'écria le magistrat. Parle vite... De quoi s agit-il?
— Je voudrais à mon tour vous demander un conseil...
— Un conseil ?
— Oui. J'étais aussi venu dans cette intention.
— Et quel conseil puis-je te donner, Bertaut ?
— Il s'agit des expéditions que nous venons de faire ?
— Eh bien, nos razzias ont été trop complètes, toutes les prisons sont pleines...
— Toutes ?
— Archi-pleines.
— Et bien, Bertaut?
— Et bien, monsieur le lieutenant de police, vous me voyez très embarrassé.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne sais plus ce que je vais faire de mes prisonniers... Nous en avons des tas... ça regorge partout... Oh I nous avons bien écume Paris !...
— Diable !
Et le magistrat sembla réfléchir un instant.
— Ah 1 pardieu, il ne manquait plus que ça 1 dit-il enfin. Trop de prisonniers I
— C'est vrai.
— Tu dois te tromper, Bertaut.
— Malheureusement non.
•— n doit y avoir encore de la place.
— Il n'y en a plus.
— En les serrant un peu î
— On les a serrés.
— Pas assez.
— Trop.
— Diable ! diable 1
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
— Ce n'est pas possible.
— Monsieur le lieutenant de police n'a qu'à me suivre et il s'en rendra compte luimême, dit l'agent.
— Oh î c'est inutile et je m'en rapporte bien à toi,pardieu î dit vivement le magistrat. Mais toutes les prisons pleines!... toutes les prisons prises!...
Et il se mit à sourire, hochant lentement, longuement la tête. Il était à la fois mécontent et satisfait, mais, il faut bien le dire, c'était encore la satisfaction qui l'emportait.
— Tu as les cachots, Bertaut, reprit-il.
— Bondés !
— Les cellules ?
— J'en cherche.
— Oh ! alors !
Et le lieutenant de police sef'ouHit la tête de plus b?lle et levait les mains au ciel.
— Alors, qu'est-ce que tu veux que je te dise? flt-il. U te reat© les cours.
— J'y ai pensé.
— Les préaux.
— Oui, monsieur le lieutenant de police. -- Utilise-les.
— C'est déjà fait.
Le magistrat demeura abasoudi-
— Déjà fait !
— Dame! il fallait bien que je m'en tire...
— Oh ! d'accord... Mais dans ce cas, mon cher, quel conseil veux-tu i que mo demandes-tu ? Je ne puis pourtant pas loger tes prisonniers ici, ajouta le lieutenant de police en riant.
— Sans doute, mais il m'était venu une idée, répondit Bertaut.
— Tant mieux !
— Une idée sur laquelle je voulais vous consulter.
— Soit^ voyons ton idée... Tu m'intéresses toujours.
— Voici. .Dans notre pêche dans les bas-fonds de Paris nous avons amené do très belles et très grosses pièces, mais aussi pas m.al de menu fretin...
— Qu"appelles-tu menu fretin?... Les mendiants, les vagabonds ?...
— Oui, monsieur le Ueutenant de police.
— Ces gens-là sont parfois très dangereux...
— C'est vrai, mais il y en a beaucoup aussi qui ne le sont pas... ou qui le sont moins que les autres... Or, je pensais que nous pourrions toujours nous débarrasser de ceux-là jusqu'à ce qu'on les repince si l'occasion s'en présentait. C'est à ce sujet que je désirais consulter monsieur le lieutenant de police...
— Qu'est-ce que tu veux que je te dise? fit vivement le magistrat, s'ils t'encombrent absolument...
— Absolument.
— Eh bien, donne-leur la clé des champs.
— Vous m'y autorisez?
— Pardieu !
Et le lieutenant de police s'installant à son bureau écrivit rapidement quelques lignes sur une feuille de papier.
Puis quand il eut achevé :
— Tiens, lis ! dit-il en tendant le papier à son agent.
C'était un ordre précis, un ordre formel à tous les guichetiers et à tous fies geôliers d'obéir à Bertaut comme à lui-même.
— Maintenant tu as carte blanche... Va ! dit le magistrat. Et poussant doucement son agent vers la porte, il ajouta :
— Mais n'oublie pas que cette grande razzia n'était qu'un prétexte...
— Bien entendu I
— Et songe que ceux qu'ils nous faut ce sont les bandits du capitaine de Minuit...
— Et leur chef ! répondit vivement Bertaut... Oh! je n'oublie rien... je songeàtout... Et qui sait?... Grâce aux coquins que j'ai maintenant sous la main, j'ai le pressentiment que je pourrai avant peu vous donner de bonnes nouvelles...
Et sur ces mots il disparut.
Mais il n'avait pas menti, oui, c'était vrai, il avait bien écume Paris, oui, toutes les prisons étaient pleines, débordaient.
Solidement enchaînés pour rendre impossible toute tentative de révolte, les prisonniers étaient si serrés les uns contre les autres que c'était à peine s'ils pouvaient respirer.
Et c'étaient des cachots hideux et fétides où lair était si rare qu'on y étouffait.
Pas de lumière ou seulement quelques minces rayons blafards qui n'éclairaient que le haut des étroites fenêtres.
Là, brutalement, sans choix, on avait jeté pêle-mêle les gens ramassés les joiurs précédents dans les bouges.
Les prisonniers qui n'avaient pas trouvé de place dans les cachots, dans les cellules et dans les cabanons, avaient été parqués dans les préaux et dans les cours.
Ceux-là, du moins, voyaient le ciel, la lumière et pouvaient respirer à pleins'poumons. Mais comme il avait plu des heures et des heures, comme par un revirement subit de la température un froid très vif était venu, les malheureux qui, pour la plupart, n'étaient vêtus que de maigres haillons, claquaient des dents et grelottaient mouillés et trempés jusqu'aux os.
Et dans les cachots comme dans les cours, parfois toute cette foule lamentable criait, hurlait.
i888 CARTOUCHE
Les voleurs et , les prostituées, plus furieux qu'abattus, jetaient des cris obscèues, des blasphèmes épouvantables. '. . ^ . .. .
Les mendiants geignaient et l'on entendait dans l'ombre des cellules ou dans les coins des préaux pleurer et gémir des pauvresses et des enfants.
Alors, comme un ouragan, les geôliers arrivaient, levaient leurs triques au hasard, et pour un moment tout rentrait dans l'ordre, tout se taisait.
Mais ce qu'il aurait fallu voir quand les coups pleuvaient, c'étaient les visages des hommes qui appartenaient à la petite pègre, les visages des filous de profession.
Rien n'était plus saisissant et plus terrifiant que ces masques-là, que ces masques menaçants qui eussent fait reculer des geôliers eux-mêmes s'ils avaient pu les entrevoir. ■ • ; ■ ■ , , •. .-
Les fronts n'étaient plus pâles, mais livides; les yeux flamboyaient; les bouches, qui semblaient vouloir mordre, grimaçaient et écumaient..
Et quand tout était redevenu tranquille, quand les pas lents et lourds des guichetiers s'étaient éteints au fond des longs couloirs, quand les cris de colère ou de douleur s'étaient calmés, dans un souffle, dans un murmure, de sinistres conspirations s'ourdissaient. .:
— Oh ! ils ne nous tiendront pas toujours, se disaient les bandits les dents serrées, et alors... , . , . .
Et alors, voulaient-ils dire, comme ils se vengeraient I... quelles terribles représailles ils exerceraient!...
Puis ils ricanaient entre eux, très bas, et ce ricanement sourd était peut-être plus menaçant que leur colère.
Mais si Ber tant était intelligent et brave, s'il possédait au plus haut degré celle première qualité du policier, qu'on appelle le flair, il était de plus doué d'une activité prodigieuse, d'une activité dévorante.
Assez grièvement blessé, quoi quil en eût dit au lieutenant de police et brûlant d'une fièvre intense il aurait dû penser à lui et se ménager un peu, se ménager au moins pendant quelques jours. - ;
Mais il ne le voulut pas.
Au contraire, il était très pressé de se mettre à l'œuvre, très pressé de faire un choix entre ses prisonniers.
— Mon triage fait, pensait-il, j'y verrai plus clair, et nous pourrons alors tâcher de savoir si nous n'avons pas entre les mains quelques affiliés du Capitaine de Minuit.
Une heure à peine après avoir reçu carte blanche du lieutenant de police il entrait en fonction.
Installé dans le greffe de la Conciergerie, il fit d'abord défiler devant lui la clisntèle des groupes ambulants.
Le premier prisonnier que les guichetiers lui amenèrent, en le poussant et en le rudoyant devant eux, était un petit Italien, un petit pifferaro de quinze à seize ans.
L'enfant était d'habitude très gai, très espiègle, mais à ce moment le pauvre petit n'avait pas envie de rire.
Pourtant ce qui le faisait pleurer et ce qui le désolait le plus, ce n'était pas de se sentir enire les quatre murs d'une prison, c'était de ne pas avoir avec lui son violon.
— Je uiendie, mais je ne vole pas, je n'ai jamais volé.
CCI lubtrument qui était en même t^mps son ami et son gagne-pain et qu'il ne relrouverait peut-être plus dans le bouge quand on lui rendrait la liberté.
— Approche!... approche! dit Bertaut.
L'enfant, qui n'avait point encore osé faire un mouvement, s'avança de quelques pas.
Il tremblait de tous ses membres.
Il n'osait lever les yeux.
liertaut, le coude replié sur la table et le menton dans sa main, le regardait déjà avec une sorte de sympathie.
LlV. ?.'i7. — Kav.m' '^•■■.ro« . r.lll
— Un gamin ! murmura-t-il. Celui-là ne doit pas être bien dangereux. Pourtant il fit sa grosse voix :
— Quand t'a-t-on arrêté? demanda-t-il.
— Hier, monsieur, répondit l'enfant qui trouvait à l'agent un air terrible.
— Comment t'appelles-tu?
— Luigi Carpi.
— Depuis combien de temps es-tu à Paris r
— Depuis cinq ans, monsieur.
— Seul ?
— Non, monsieur.
— Avec qui ?
— Avec des compatriotes... des gens de mon pay?.
— Et que fais-tu à Paris?... Quel est ton métier ? comment gagnes-tu la vie
— Monsieur, je joue du violon, et les gens qui passent s'arrêtent, me donnent de l'argent...
— Tu mens !... Tu voles ! s'écria Bertaut. L'enfant était devenu horriblement pâle.
— Je te connais !... Je t'ai déjà rencontré dans les bouges de la petite pègre! reprit avec force l'agent.
Mais le petit pifferaro le regardait avec des yeux hagards.
La petite pègre?
Qu'est-ce qu'on voulait lui dire ?
Il ne comprenait pas.
— Oui, les bouges de la petite pègre, ajouta vivement lîertaut, ce sont les bouges des voleurs I...
Cette fois l'erfant recula blême, effaré.
Puis de nouvelles larmes jaillirent de ses yeux.
— Non, monsieur, non jamais I s'écria-t-il.
— Jamais ?
— Non, jamais 1... non, je vous le jure!
Et le cri était si vrai, si sincère que Bertaut en fut touchô.
Un sourire éclaira son visage.
Il se tourna vers les geôliers et dit :
— Donnez-lui la clé des champs.
Puis, tandis que l'enfant s'enfuyait, cette fois avec un cri joyeux, on introduisait un autre prisonnier.
Celui-là faisait avec le petit pifferaro le plus étrange contraste.
C'était un hercule forain, et sous l'habit crasseux qui le couvrait mal on apercevait encore son maillot de coton rose pailleté d'or.
Il avait le front bas, le teint basané, les épaules très larges et un cou de taureau
Sans peur, il se campa en face de Bertaut, puis attendit.
Celui-ci, l'air sévère, le regardait, l'examinait.
— L'œil a de la franclilse et la physionomie n'est point mauvaise, finit-il par se dire.
Puis il commença son interrogatoire, mais en gardant toujours une attitude plus raide et un air plus menaçant qu'avec le petit pilTéraro :
— Ton nom ?
Alors, d'une voix (^raillée :
— Bernard Hubertin dit Va-de-bon cœur, répondit l'hercule.
— Va-de-bon-cœur, c'est ton sobriquet ?
— Oui. C'est le nom que l'on m'a donné dans ma profession.
— Tu sais de quoi l'on t'accuse?
—- Non. Et l'on me ferait plaisir si l'on voulait me l'apprendre.
— Eh bien, je vais te le dire, fit lentement Bertaut qui attacha sur .ui un regard p«rçant. On t'accuse d'être un grincho...
— On t'accuse de détrousser les passants... L'horcule resta sufi'oqué.
— On se trompe !... C'est une infamie! dit-il enfin la voix plus rauque encore et avec un geste indigné.
Puis sans laisser h Bertaut le temps de lui répliquer, il ajouta vivement;
— Maison veut donc me perdre?... Cependant je me croyais trop pauvre pour avoir des ennemis... Mais qui donc m'accuse, monsieur, dites-moi qui!... Oh! celui-là !
Et de ses poings crispés, de ses deux poings énormes, il menaçait le vide.
— Qu'avez-vous à répondre ? dit froidement Berlaut qui toujours l'examinait très attentivement.
— Eh ! que puis-je vous répondre s'écria l'hercule avec un geste de découragement C'est odieux, c'est lâche, voilà tout... Et ce que vous venez de me dire là, monsieur, c'est comme si j'avais reçu un coup de massue sur la tête.
Moi un grinche!... moi un filou!... moi un voleur!
Ah ! le brigand qui a dit ça, si je le tenais !
Mais ne me connaît-on pas, monsieur?... Mais ne sait-on pas que je gagne honnête, ment et honorablement ma vie ?... Mais ne me voit-on pas travailler tous les jours., oui, tous les jours, quelque temps qu'il fasse. ..qu'il pleuve,qu'il neige. ..tous lesjoursl ..
Et brusquement changeant de ton :
— Tenez, monsieur, je vais vous raconter la chose, écoutez-moi I ajouta-t-il.
Tous les matins je m'en vais et je cherche un coin où je pense que je pourrai faire une plus grosse recette, avoir un peu plus de chance.
Tantôt c'est à l'angle d'une rue, sur une place ou dans un carrefour.
Et je vais aussi quelquefois m'installer sur le Pont-Nouf... c'est un bon endroit... mais, malheureusement, il est très encombré, très souvent pris comme vous savez...
« Une fois là, j'ôto ma houppelande... »
Et le malheureux hercule, dont l'accent convaincu ne laissait plus de place au moindre soupçon, ne se contentait plus de paiier, mais mimait la scène et faisait le geste d'enlever son habit.
— Puis quand je suis en costume de travail, continua-t-il, j'étale mon tapis et je pose mes poids... do vrais poids, monsieur, des poids de 40 et 50 kilos...
« Autour de moi la foule se rassemble...
« Oh 1 ce n'est pas long !
« En moins de cinq minutes il y a là des centaines de badauds, des centaines de curieux qui s'arrêtent et qui attendent...
« Alors, voilà. Je salue la compagnie, puis, toujours avec beaucoup d« politesse, je lui fais mon petit boniment, je lui annonce mes exercices et je dis :
« Si la société est satisfaite, si elle trouve que mon travail vaut la peine d'être apprécié, qu'elle le fasse voir, qu'elle m'encourage... »
« M'encourager, monsieur, c'est me jeter des sous, c'est me donnerMc quoi manger im morceau, de quoi payer mon grabat le soir.
« Et je jongle avec mes poids.. .Je fais des tours de force et des tours d'adresse...
« La foule applaudit.
« Des sous tombent.
«Quand le dernier tour est fini, je remercie la société et je ramasse la recette, je la compte...»
Ici Bernard Hubertin, dit yrt-rfe-6on-cœMr s'interrompit, puis s'adressant à Bertaut avec un hochement de tête et un sourire résigné, presque triste:
— Monsieur, dit-il, je ne sais pas ce que vous gagnez, mais, sans mentir.vous devez être plus riche que moi...
« Il y a des jours où ça va encore, où l'on peut payer sa pâtée et sa niche, mais il y en a où l'on ne peut pas même s'offrir un os à ronger. « Et voilà ma vie, monsieur, voilà toute mon existence... ;>
— Décampe ! dit Bertaut.
Et celui-là aussi prit la clé des champs.
Les geôliers, maintenant, poussaient devant eux toute une famille.
C'était une femme à peine vêtue de haillons misérables et sordides et escortée de quatre enfants.
Avant tout, Bertaut était poUcier, ce qui veut dire qu'il n'avait pas l'âme sensible et tra'il ne s'attendrissait pas facilement.
Et cependant il ne put contempler ce tableau sans éprouver un sentiment de pitié.
Quel âge pouvait avoir cette femme ?
Avait-elle trente ans ou en avait-elle soixante ?
Personne, certainement, n'aurait pu le deviner ni le dire.
Au surplus, ce n'était pas une femme, c'était un squelette.
Sa maigreur effrayait, épouvantait, et l'on se demandait par quel miracle de volonté et d'énergie elle pouvait encore marcher et se tenir debout.
Traînant ses pieds nus dans de lourds et gros souliers d'homme, d'horribles souhers affreusement éculés, elle venait d'arriver jusque devant Bertaut, sa marmaille toujours cramponnée à ses jupes.
Et celui-ci, à présent, jetait un coup d'oeil sur les enfants : deux garçons et deux filles, dont l'aîné — un garçon — pouvait avoir environ dix ans.
Us avaient le même teint jaune et la même maigreur affreuse que la mère. Mais moins heureux qu'elle, ils n'avaient pas même de mauvais souliers, et l'on voyait leurs petits pieds nus tout bleuis par le froid, tout meurtris par les pierres.
Bertaut l'interrogea comme il avait interrogé le petit pifferaro et ITiercule, mais il n'eut pas le courage de donner à sa parole un accent brutal.
D ailleurs, la femme répondit sans émotion et sans trouble, comme quelqu'un qui pouvait depuis longtemps s'attendre à tout ne redoute plus rien.
Elle n'eut pas même, quand elle entendit l'accusation que l'agent portait contre elle, un cri de révolte, un geste d'indignation.
Elle répondit simplement :
— Je mendie, mais je ne vole pas, je n'ai jamais volé... quand j'ai de l'argent dans ma poche, c'est qu'on a eu pitié de moi et que l'on me l'a donné.
Bcrlaut n'insista même pas.
Il fit un signe aux guichetiers.
— Ils sont libres ! dit-il.
Et ceux-là encore prirent la clé des champs.
Mais tout à coup un grand bruit, im énorme vacarme s'éleva dans les corridors. On entendait une voix aiguë de femme, puis la voix furieuse des geôliers qui juraient.
— Eh bien, qu'est-ce donc? cria Bertaut qui venait de se soulever sur sa chaise. Mais il ent à peine le temps d'achever.
Les geôliers, tremblants de colère, venaient de pousser devant eux une grande et belle fille, qui, les cheveux épars sur les épaules et toute pâle, leur jetait encore des regards flamboyants.
— C'est cette donzello qui se faisait prier pour entrer, ricana l'un des guichetiers.
Les deux poings campés sur les hanches, la tête haute et le regard audacieux, la belle fille eut un sourire de dédain et grommela encore quelques injures entre ses dents.
— Paix ! fit durement Bertaut.
Et comme son regard venait seulement dd s'arrêtersur la prisonnière, il eut soudain un très vif tressaillement.
— Tiens ! tiens I fit-il étonné et gouailleur.
Puis, après un silence pendant lequel il avait eu un lent llobliement de tèle accompagné d'un sourire : ^
— Ah ! je te reconnais, ajouta-t-il. C'est donc toi, la Jolio Ecaillère?
— Oui. c'est moi, monsieur Bertaut, répondit efTrontémem et cyniquement la balle
fille.
— Hein! comme on se retrouve? fit ironiquement l'agent. Mais, avec toi, nous n'aurons pas à causer longtemps, car, pour sûr, ce n'est pas chez les ambulants que tu t'es fait pincer...
— Si, chez les ambulants, répondit-elle vivement.
— Allons donc !... Ne sommes-nous pas de vieilles connaissances ?... Est-ce que je ne sais pas que tu es depuis longtemps une des plus adroites voleuses de la petite pègre?...
— Je ne vole plus ! s'écria la belle fille qui pâlit un peu.
— Tu le jurerais ?
— Oui, devant Dieu !
Et dans un geste solennel.la Jolie Écaillère, qui était en effet une des voleuses leg plus habiles de Paris, levait la main.
Bertaut avait éclaté de rire,
— Soit ! tit-il. J'en suis bien aise... Mais en attendant. Je te garde... Guichetiers, emmenez-la !...
Et le long défilé des ijrisonniers continua.
Ce ne fut que le lendemain vers midi, que Bortaut eut enfln fait son choix.
— A présent, je n'ai plus sous la main que des coquins flefTés, que des gredins do bonne marque, pensa-t-il. Il s'agit de savoir si je ne trouverais pas dans le tas quelqu'un qui puisse me mettre sur les traces du Capitaine de Minuit.
Et très content de ce qu'il avait fait déjà, plein d'espoir dans ce que l'avenir poui'rait peut-être lui permettre de faire encore, il courut chez le lieutenant de police.