‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 74 sur 100 · X.\Ii · texte numérisé non relu

X.\Ii

on BERTAUT FAIT PARLER LES MUETS

Dès que Bertaut apparut, le lieutenant de police s'élança vers lui le visage plus radieux encore que la veille et les deux [mains largement ouvertes.

— Eh bien ? fit-H vivement.

— Tout va bien.

— Ton choix est fait ?

— Je viens de finir.

— A merveille ! dit le magistrat. Mais si tout va bien de ton côté, mon cher, du mien tout va de mieux en mieux aussi.

Bertaut venait de se reculer.

Il regardait le lieutenant de police.

Puis avec un sourire :

— Eu effet, dit-il. Je ne vous reconsais plus.*.

— Bah!

— Vous avez l'air itvi, enchanté...

— Enchanté, oui, Bertaut, c'est le mot !... Car sais-tu ce qui se passe ..o'

— Non.

— J'ai vu le roi...

— Encore !

— J'arrive de Versailles... J'y étais appelé... appelé d'urgence... appelé sans délai.. Ah I mon ami, quelle différence avec l'autre jour!... quel accueil chaleureux !... quelle réception enthousiaste !...

— Pourquoi ?

— Comment I Dourauoi ?... Est-ce que tu as besoin que je te le dise ?... Est-ce que tu

n'as pas déjà compris quêtes grandes râflo?,que tes grandes razzias, que tes expéditions dans tous les bouges de Paris ont produit sur l'esprit de roi et sur lesprit des courtisans le plus heureuse impression...

-Ah! ah ! fit vivement l'agmt. Eh bien, monsieur le lieutenant de police, que vous avais-je prédit ? que vous avais-jo annoncé ?... Aussi rendoz-moi justice...

— Oh ! pleine et entière, mon ami !

— Et convenez que jy voyais clair et que j'ai touché juste...

— Tu es un auxiliaire précieux, Bcrtaut.

— Je tâche à me rendre utile, voilà tout, répondit celui-ci avec un petit air modeste.

~ Mais tout à l'heure tu me trouvais l'air ravi, enchanté... Mais c'est Sa Majesté, mais c'est le roi qu'il fallait voir !...

— A ce point ?

— Oui, à ce point !... Et pour tout te dire en mot, quand je me suis trouvé en face de lui, je suis demeuré stupéfait...

— Il ne se fâchait plus ? il ne menaçait plus ? fit Bertaut avec un petit sourire railleur

— Oh ! non. Et je n'étais plus non plus un incapable qui livrait Paris aux bandes du Capitaine de Minuit... Il louait mon zèle, mon activité... Il m'appelait « cher lieutenant de police. » Et il rayonnait, comme je rayonne en ce moment. ..Et quant aux courtisans, ajouta le magistrat, ah ! je t'assure que j'ai pris avec eux une belle revanche !...

— Ils ne chuchotaient plus ?

— Non I -^■

— Ils ne vous tournaient plus le dos ?

— Non !... Et ce qu'ils étaient aimables gracieux, et gentils !... C'est encore cela qu'il aurait fallu voir !

Et le lieutenant depohce se mita rire.

Mais Bertaut, lui, était devenu subitement plus grave, presque soucieux.

Le magistrat s'en aperçut.

— Et bien, qu'as-tu donc? demanda-il vivement et un peu inquiet. Ton front se rembrunit.

— Je faisais une réflexion, répondit-il lentement.

— Quelle réflexion ?

— Je me disais que nous aurions peut-être tort de trop nous réjouir..o

— Tort ?

— A mon avis.

— Tu me gâtes ma joie, Bertaut !

— C'est possible, mais il faut bien voir les choses telles qu'elles sont, dit l'agent. — - Oh ! toi, tu vois toujours tout en noir, flt le magistrat avec un peu de dépit.

— Je ne demanderais pas mieux que de voir toujours tout en rose...

— Alors pourquoi t'alarmes-lu ?

— Pourquoi ?

— Tu ;is une raison ?

— Ccrlos !

— Dis-la I ...

— Oh ! c'est bien simple. Sa Majesté se montre satisfaite et les courtisans vous ont fait bon accueil... Tant mieux !... J'en suis aussi contant que vous... Mais, monsieur le lieutenant de police, qu'est-ce que cela signifie ?... .

— Comment ! ce que cela signifie ?

— Cela veut-il dire que tout danger de disgrâce ait disparu? Le lieutenant de police avait fait un mouvement.

— Cela veut-il dire que les courtisans qui ont daigné se montrer aimables aujourd'hui avec vous ne vous deviendront pas hostiles d'ici à quelques jours ? •

— Après ? fit le magistrat la voix sourde.

— Enfin, continua l'agent.si l«s bandes du Capitaine de Minuit continuent leurs ex"ploits — et ell«s les continueront — cela veut-il dire que le roi ne se laissera pp.s influencer encore une fois par toutes les plaintes, par toutes les criailleries qui s'élèveront autour de lui?.... . '

— Ensuite, Bertaut ?

— Or, ce n'est donc qu'un répit que les courtisans vous laissent, qu'un délai que le roi vous accorde...

— Nous gagnons du temps, comme tu le disais l'autre jour. N'est-ce pas ce que tu

voulais ? , . • • '

— Sans doute. , ^ . .

— Eh, bien, alors, de quoi te plains-tu ? Pourquoi dis-tu que nous aurions peut-être tort de trop nous réjouir ?... , ;

— Parce que notre responsabilité devient plus lourde, parcî que nous sommes forcés de réussir, parce que si nous ne mettons pas, pendant ce délai qui nous est donné, la main sur le Capitaine de Minuit et sur ses bandes, on va crier plus fort que jamais à l'incapacité, si l'on ne crie pas à la trehison...

— Tu n'avais donc pas encore réfléchi à tout cela ? .

— Si! .

— Alors ton langage m'étonne.

— Monsieur le lieutenant de police va me comprendre,

— Soit. '

Je veux dire seulement que pour nous en tirer, tous les moyens doivent nous

être bons dans la partie que nous jouons contre les brigands.

— Pardieu I... Penses-tu que je serais homme à le* ménager ?

— Et je n'étais venu que pour soumettre à monsieur le lieutenant de police un do ces moyens...

Le magistrat avait dressé l'oreille.

— Parle vite ! s'écria-t-il. Quel que soit ce que tu me proposes, je t'approuve d'avance.

Et il fit un signe à Bertaut, pour l'inviter à s'asseoir en face de lui. Celui-ci venait de se recueillir un instant, puis enfin :

— J'ai déjà dit à monsieur le lieutenant de police, reprit-il, combien nous avions à nous féliciter de nos coups de filet dans les bouges.Je n'y reviendrai donc pas. Mais il est cependant un détail sur lequel je désire appeler son attention...

— Quel détail, mon ami?

— Pour ces expéditions j'avais naturellement choisi mes agents les plus surs

et les mieux éprouvés...

— Vingt hommes, je crois?

— Oui, vingt hommes, et, de plus, j'avais emmenéavec moi mes quatre Risque-

Tout...

— Je les connais.

— Le Marin . .

Le lieutenant de police eut un sourire,

— Un gaillard qui a ramé sur les galèrees du roi, dit-il.

Liv. 23S — Favard Frères, ('ditours.

r- Grand-Gilles...

Un ancien saltimbanque... un ancien acrobate.

— Corfer...

— Je le connais.

— Et le Comtois.

— Je le connais aussi. Eh bien ?

— Et bien Je ne vous apprendrai rien de nouveau et Je ne vous étonnerai pas quand je vous dirai que mes Risque-Tout connaissent, au moins de vue, tous les filous de Paris...

— C'est leur métier, dit le lieutenant de police.

— Or savez- vous ce qu'ils prétendent ?

— Que prétendent-ils ?

— Je ne parle pas du Marin... Le Marin est un indicateur précieux et je ne voulais pas le brûler,..

— Vraiment ?

— Oh! très précieux. .unique dans son genre...Celui-là fait mieux quede connaîtreles filous de vue, mais il les fréquente...

Le lieulenant de police s'était mis à rire.

— Il s'attable en leur compagnie, il fraternise avec eux... Ils le prennent pour un des leurs...

Le magistrat riait de plus belle.

— Mais c'est très adroit cela !... très intelligent! dit-il.

— Donc le Marin n'avait pas d'autre rôle dans nos expéditions que de me faire mieux connaître les bouges dans lesquels il s'agissait d'opérer. Quand il m'en avait montré les issues cachées et les portes secrètes, il prenait ses jambes à son cou et filait vers un autre repaire où, votre razzia faite, nous allions le rejoindre...

Il n'a donc point vu — et pour cause — les gens que nous avons ramassés.

Mais Grand-Gilles, mais Corfer et le Comtois étaient là... ils ont pu tout à leur aise dévisager les drôles, et tous les trois s'accordent à dire que parmi les figures les plus sinistres de la petite pègre beaucoup leur sont inconnues...

— Ce qui signifie ?

— Ce qui signifie que parmi ces coquins il pourrait bien y en avoir [qui ne se soient trouvés là que par hasard et qui appartiennent à une autre association qu'à celle de la petite pègre...

— Aux bandes du Capitaine de Minuit?

—■ Pourquoi pas ?

— C'est possible. Mais comment le saurons-nous ?

— Nous essayerons de le savoir.

— Ces hommes, si ta supposition se trouvait vraie, n'ignorent pas ce qui les attend.

— Pardieul c'est la roue..., c'est la Grève, et je crois que les gueux ne l'auraient pas volé...

— Donc ils ne seront pas. assez bêtes pour se trahir... ■=» C'est probable.

— Alors comment sauras-tu à quoi t'en tenir s'ils ue parlent pa»

— Mais ils parleront !

— Ils parleront ?

— Jell'afflrme !

— Et le moyen ?

Bertaut eut un petit sourire,

— Nous l'avons dit-il.

— Toi?

— Non, pas moi... mais un autre.

Le lieutenant de police venait de le regarder»

— Le bourreau ? fit-il doucement.

— Oui!

— La torture?

— Oui!

— Marche 1

— J'ai carte blanclie encore?

— Toujours!... Marche, te dis-je!

Et rapprochant brusquement sa chaise de son bureau, le lieutenant de police, dont le regard était tout à coup devenu très dur, écrivit quelques lignes qu'il allait encore remettre à Bertaut.

Cette fois il ne le recommandait plus seulement aux geôliers, mais aux juges.

Il raoci'édiiait auprès du bourreau.

— Va, dit-il.

Puis brandissant le papier au-dessus de sa tête, l'agent sortit joyeux, criant :

— Merci, monsieur le lieutenant de police!... Dans quelques jours, je vous donnerai peut-être la tête du Capitaine de Minuit.

Bertaut n'était pas seulement très habile, très courageux et très résolu, mais îT avait encore l'habitude, une fois le but entrevu, de l'atteindre à tout prix, de l'atteindre sans hésitation et sans faiblesse.

« Qui veut la fia veut les moyens. »

— C'était sa maxime.

Il pouvait se rendre cette justice qu'il n'avait jamais manqué l'occasion de la mettre en pratique.

Pour l'aire une' bonne capture et pour s'emparer d'un malfaiteur dont il s'était promis d'avoir la tête, rien ne lui [répugnait et, comme nous venons do le dire, tous les moyens lui étaient bons.

Ce n'était pas un sentimental et un délicat.

Réussir!

C'était là ce qui le préoccupait surtout et avant tout.

Son papier toujours dans la main, il avait dégringolé quatre à quatre jusque dans la rue.

Là, il s'arrêta, souffla...

Il avait une envie terrible, une envie folle d'aller trouver le tourmenteur et de so mettre immédiatement à l'œuvre.

Mais il fut obligé de se contenir.

D'abord, la nuit tombait.

Ensuite, la blessure de son bras lui donnait une fièvre ardente et le faisait cruellement souffrir.

— Soit !... A demain 1 pensa-t-il. Mais ils ne perdront rien pour attendre!... Et lentement, un peu pâle, il s'achemina vers sa demeure.

Il habitait dans la Cité une étroite et petite rue de province, une rue que jamais le moindre bruit ne troublait et où l'herbe poussait entre les cailloux.

Il nichait tout en haut, sous les toits.

Quand il eut gravi ces cinq ou six étages et que sa porte fut ouverte, il se trouva en présence d'ime vieille femme qui semblait l'attendre.

C'était sa gouvernante.

Petite 61 grosse, le teint très frais, les cheveux très blancs, cette vieille paraissait d'abord une créature assez insignifiante.

Mais si onl'examinait mieux on ne tardait pas à se tenir sur le qui-vive et à se méfier d'elle, car on s'apercevait alors qu'elle avait le regard perçant, curieux et plein de ruse.

Et le fait esi qu'il n'y avait pas dans tout le quartier de plus fine commère.

Elle parlait beaucoup et semblait ce que l'on appelle « une grande langue », une évaporée.

Mais combien on la connaissait peu î

Combien on se trompait !

Elle ne parlait que pour faire parler les autres.

Elle ne jasait que pour surprendre tous les secrets.'

EUe aussi faisait delà police à sa façon, de la police, par tempérament et par goût.

Une telle gouvernante convenait admirablement à Bertaut qui, d'ailleurs, il faut bien le dire, devait utiliser et reconnaître ses mérites.

— Ah ! vous voilà ?... C'est heureux! gronda-t-elle quand elle le vit entrer, Car c'était chez elle un besoin de gronder, de grogner toujours.

Mais, d'un geste, son maître voulut lui imposer silence.

— Ah! la paix, madame Jeandrier !... la paix, je vous en prie! fit- il assez sèchement.

Mais la vieille ne le craignait guère.

EUe était habituée à lui dire ce qu'elle pensait et avoir avec lui ses coudées franches.

Aussi se campa-t-eUe brusquement en face de lui, les deux poings sur les hanches. Aussi l'air indignéet le verbe haut lui dit-eUe carrément son fait. Un homme malade, un homme blessé, ne pas prendre plus soin de lui I Etait-ce sérieux !

Etait-ce raisonnable !

— Oui ! oui ! oh ! vous pouvez hausser les épaule», s'écria -t- elle, vous pouvez rire !.. Tout ça n'empêche pas que vous avez une fichue mine, si vous voulez que je vous le dise!...

— Je me porte très bien.

— Très bien !... Mais vous avez une fièvre de cheval, malheureux quo vo'^s êtes 1

— Oui, un peu fièvre... Mais ça se passera,

— Tant pis !

— Madame Jeandrier î

— Oui, tant pis !... Moi je voudrais que vous y rcstioz...

— Vous êtes bonne 1

— Oh ! je le dis de grand cœur !... Cela vous apprendrait à courir vos prisons et à courir comme vous le faites..,

— Mon service avait tout, madame Jeandrier.

— Oh ! votre service!...

Et la vieille, à son tour, ricana.

— Ménagez-vous, soignez-vous d'abord, ajouta-t-elle, autrement, je ne donnerais pas deux sous de votre peau.

Bertaut savait par expérience que, dans ces moments-là, le mieux pour lui était do se taire.

Il se contenta donc de dire doucement :

— Vous ne feriez pas mal de me servir à dîner... Je meurs de faim.

Et toujours grognant, toujours grondant, la vieille gouvernante mit le couvert.

Elle bousculait tout, les verres, les assiettes, mais l'agent, le regard fixe et tout songeur, ne s'occupait plus d'elle.

Car il venait soudain d'être pris d'une autre fièvre, de la fièvre du succès, de la fièvre du triomphe.

Oh! tenir enfin, tenir une bonne fois le Capitaine de Minuii!...

Oh ! débarrasser Paris épouvanté, Paris terrorisé de ce bandit fameux, de ce bandit toujours insaisissable !

Quel coup de fortune !

Quel coup de maître !

Et Bertaut, à cette pensée, oubliait de manger et devenait tout pâle.

11 voyait déjà les grands seigneurs et les grandes dames, les fermiers généraux et les financiers cousus d'or, tout ce beau inonde qui pour Paris était devenu un vérible coupe-gorge et qui tremblait, grelottait de peur dans sa peau,' l'acclamer^ comme un sauveur...

Et il voyait aussi le roi... oui, le roi lui-même... oui, sa majesté Louis XV qui le félicitait et se chargeait de son avenir.

— Mangez donc !... buvez donc!... grommelait la vieille. Vous avez l'air d'être dans la lune...

Que disait-elle donc?

Il n'en savait rien. Il ne l'entendait même pas.

La pensée qui l'absorbait tout entier maintenant c'était celle de ces figures inconnues rencontrées dans les bouges de Paris, c'était celle de ces individus à mine / sinistre qui ne devaient pas appartenir à )a petite pègre et qui pouvaient bien — du ' moins il en avait le pressentiment et il le croyait — faire partie des bandes du Capitaine de Minuit.

Et hlême, l'œil fixe et menaçant, il hochait vivement la tête :

— Oh ! oui, ils parleront... ils parleront, je le jure! se disait-il bien résolu à ne reculer devant rien et à employer toutes les rigueurs et tous les supplices pour délier

es langues.

La vieille allait et venait, traînant ses savates par la chambre et continuait à grommeler de temps à autre :

— Mais mangez donc!... buvez donc !... voici une bouteille que vous n'avez pas même entamée...

Et elle prit la parti de lui servir elle-même à boire.

— Hardi, avalez-moi ça !... vous réfléchirez demain...

Machinaloment il se laisse faire et but quelques gorgées, maïs toujours, pensif, toujours le regard fixe.

Puis, tout à coup, il tressaillit,, furieux.

— Ah ! sacré tonnerre I s'écria-t-il en frappant sur la table un violent coup de poing.

La mère Jeandrier eut peur.

Elle recula.

— Ah ! çà, qu'avez- vous donc? s'écria-t-elle. Etes- vous fou?

— Non, non, mais je viens de faire un oubh... un oubli très important, répondit vivo, nient l'agent. Mais vous allez le réparer, mère Jeandrier...

— Moi!

— Oui, tout de suite. Vous connaissez l'hôtel de M. le lieutenant de ponce ?

— Cette bêtise !

— Il y a dans la cour un local qui sert à mes agents...

— Uu corps de garde ?

— Si vous voulez.

— Je sais... je sais.

— Et bien vous allez courir là-bas, la mère, et presto!... sans perdre une minute!

— Pourquoi faire?

— Je vais vous le dire. Vous connaissez Grand-Gilles, n'est-ce pas? vous l'avez vu quelquefois ici?...

— Ce grand désossé qui rit toujours ! Parbleu!

— Si Grand-Gilles n'y était pas, vous connaissez Corfer

— Il est aussi venu chez nous.

— Bon ! dit l'agent. Maintenant dans le cas où vous ne trouveriez ni Grand-Gilles ni Corfer...

— Eh bien?

— Vous vous adresseriez au Comtois qui ne doit pas êtro non plus un inconnu pour vous...

— Vos Risque-Tout!... Oh 1 je les connais tous.

— Et voici ce que vous leur direz, la mère.

— Voyons.

— Vous leur direz que je les attends demain matin...

— Demain matin, répéta la vieille,

— Tous les trois I

— Tous les trois.

— A huit heures !

— A huit heures.

— Très exacteiiicnt !

— Très exactement.

— A l'hôtel de M. le lieutenant de police !

— A l'hôtel de M. le lieutenant de police.

— C'est tout. Fikz!

— Mais pourquoi les attendez-vous ? demanda la vieille.

— Filez! filez! s'écria Bertaut:

Et d'un geste inpératif il chassa devant lui la vieille gouvernante. Puis quand elle fut sortie:

— Oui, il veut mieux qu'ils soient prévenus, dit- il tout haut. De cette façon, je les aurai sous la main et je gagnerai du temps...

Une demi-heure après, la mère Jeandrier revenait de sa course, haletante, essoufflée.

— C'est fait! dit-elle.

— Vous les avez vust

— Tous les trois.

— Eh bien?

— Demain matin,à huit heures, ils seront au rendez-vous.

— Parfait !

L'agentétait un peu las des longues heures qu'il venait de passer dans les prisons. Il jeta sa serviette et dit :

— Je vais me coucher.

Et il n'y avait pas encore dix minutes qu'il avait soufflé sa bougie que, malgré sa fièvre, il ronflait déjà comme un sonneur.

Le lendemain, huit heures du matin sonnaient quand le Comtois poussa la porte c.u corps de garde.

— Tiens, personne ! fit-il.

IMais il n'avait pas achevé qu'il aperçut derrière lui Corfer.

— Bonjour! dit celui-ci la voix toujours grave, la mine toujours sombre.

— Bonjour, vieux ! répondit le Comtois. El les deux agents se serrèrent la main. Grand-Gilles, à son tour, venait de paraître.

— Salut, vous autres 1 cria gaiement l'ancien saltimbanque qui, ^ce matin-là, semblait encore plus guilleret que d'habitude' Eh bien, qu'est-ce donc? que se [passe-t-il ? qu'y a-t-il de nouveau?...

— Il faut attendre le patron pour le savoir, répondit le Comtois,

— Pas encore venu, le patron?

~ Pas encore.

— Étrange!... C'est l'exactitude même.

— Oh ! il ne tardera pas, dit Corfer de sa voix de basse-taille.

— En attendant, il paraît qu'il se mijote encore quelque chose...

— Mais quoi? fit Grand-Gilles.

— C'est ce que je me demande...

— Peut-être une autre expédition? fit Corfer comme s'il ne parlait que pour luimême.

Mais l'ancien saltimbanque s'était mis à rire.

— Une autre expédition! s'écria-t-il. Il est fou, ce Corfer!...

— Pourquoi fou? dit le Comtois.

— Pourquoi, riposta vivement Grand-Gilles, mais parce que nous avons si bien travaillé qu'à l'heure qu'il est toute la pègre est à l'ombre... Et plus de place dans, les prisons! on s'y étouffe, on s'y écrase... Un nettoyage complet!...

Et quand aux mendiants, aux vagabonds, aux artistes du pavé, Grand-Gilles ne pouvait non plus y penser sans rire.

On n'en voyait plus.

Les carrefours où ils pullulaient, les places publiques qu'ils encombraient, avaient un air tout drôle à présent qu'ils en étaient débarrassés.

Et le Pont-Neuf lui-même, le Pont-Neuf qui était le rendez-vous immémorial de tous les farceurs, de tous les bateleurs, le Pont-Neuf qui jusqu'alors avait retenti de tant de •cris, de tant de boniments et de tant de parades était difficile à reconnaître.

C'était un désert et une solitude. ^

Il restait morne, silencieux et presque désert.

Chose étrange, chose incroyable, depuis les grandes rafles faites dans les bouges des mendiants, on pouvait y circuler comme ailleui-s.

— Et, ma foi, mes enfants, je n'en suis pas fâché, ajouta Grand-Gilles, car cela me fait faire des économies.

Tous les Parisiens sont badauds, vous le savez, mes îrères. Et le plus badaud, le plus curieux et le plus musardde tous — je ne veux pas me flatter — mais je crois bien que c'était moi...

Mais il ne faut pas me jeter la pierre.

Il faut être indulgent.

J'étais un enfant de la balle, et quand je voyais un jongleur, un danseur, un acrobate quelconque, tous mes vieux souvenirs se réveillaient et je me rappelais que, moi aussi, javais été du métier.

— Tais-toi bavard ! fit vivement le Comtois, qui venait de jeter un coup d'œU dans la cour.

—Qu'est-ce donc?

— Le patron.

En effet, c'était Bcrtaut.

11 arrivait d'un pas rapide, l'air radieux, la figure épanouie, et sans son bras toujours en échaipe on n'eût jamais cru qu'il avait reçu deux ou trois jours auparavant une blessure qui le faisait si cruellement souffrir. . ,-

Très amical, il salua de la main ses trois agents préférés, ses trois braves Risque- Tout-

La question des brodequins

— Bonjour, bonjour, mes enfants! fit-il.

— xMonsieur Bertaut, nous attendons vos ordres, dit le Comtois.

— Avec impatience I ajouta Grand-Gilles.

— Où allons-nous '/ ajouta de son cùté Corfer. Dans quels bouges? dans quels repaires?

— Nous allons dans les prisons.

— Dans les prisons?

— Etd'abord à la Conciergerie, dit Bertaut. Car vous savez bien que je n'ai pas l'habitude de m'endormir sur mes lauriers...

— Ça, c'est vrai, dit le Comtois.

— Et vous devez bien savoir aussi que j'ai une mémoire excellente, une mémoire qui ne me trahit jamais...

LlV. 239. — Favard Frèros. éditeurs.

— C'est encore vrai, fît Grand-Gilles.

— Or, reprit vivement Bertaut, je me souviens très t>ien ce que vous m'avez dit l'autre soir, ou plutôt l'autre nuit...

— L'autre nuit? dit tout bas Corfer qui cherchait et levait le nez en l'air.

— Oui, l'autre nuit, pendant l'une de nos expéditions...

— Qui? dit Grand-Gilles.

— Tous les trois.

— Tous l«s trois ?

Et la tête penchée, l'ancien saltimbanque réfléchissait, cherchait aussi. Mais le Comtois eut brusquement un cri.

— Ah! je vois ce que c'est ! dit-il. M. Bertaut veut parler de ces individus que nuua avons trouvés dans les bouges de la petite pègre et que nous n'avons pas reconnus...

— Et qui me sont suspects... très suspects, dit Bartaut.

— Ah ! j'y suis ! fit Corfer.

— Moi aussi I... J'y sui? maintenant, fit à son tour Grand-Gilles.

— Eh bien, reprit vivement le chef, il s'agit de faire un choix.., c'est-à-dire deux tas de nos prisonniers.

Dans l'un, nous mettrons tous les individus delà petite pègre, et dans l'autr* tous ceux qui, selon vous, n'en seraient pas. Comprenez- vous?

— Parbleu ! rien de plus simple, rien de plus clair, dit le Comtois.

— Je les fais défiler devant vous les uns après les autres...

— Une jolie procession ! ricana Grand-Gilles.

— Je vous les montre et je vous dis : Connaissez- vous celui-là? Alors, comme îl faut aller vite et que nous n'avons pas de temps à perdre, vous me répondez d'un aïiot...

— Oui !... Non !... Compris ! dit Corfer.

— Pas davantage... Le reste me regarde.

— Je le répète, c'est simple comme bonjour, dit le Comtois.

— Alors, en route !

Et Bertaut, escorté de ses trois Risque-Tout, quitta l'hôtel du lieutenant de police pour se rendre à la Conciergerie.

Il commençait par cette prison plutôt que par une autre, parce que c'était dans celle-ci surtout [qu'on avait jeté les imlividus ramassés dans les bouges de la petite pègre.

Bertaut, on s'en souvient, avait reçu du lieutenant de police carte blanche.

Il pouvait donc agir à sa guise et parler en maître.

Mais il n'avait pas besoin de cela pour être promptement et ponctuellement obéi.

Tous les geôliers et les guichetiers le connaissaient depuis longtemps, tous savaient qu'il avait la confiance de son chef et il n'en fallait pas davantage pour qu'ils lui témoignassent aussi la plus haute estime et la plus grande considération.

Aussi, sans même dire un mot de l'écrit de son chef qui lui donnait les pouvoirs les plus étendus, n'eut-il qu'à faire un signe pour que tout le personnel se mît immédiatement à sa disposition.

Et c'était une chose bien curieuse que de voir tous ces hommes, ou plutôt toutes ces

bruoes au regard dur et à l'air menaçant, accourir au-devant de lui très empressées et très respectueuses,

— C'est bien !... c'est bien ! dit Bertaut en répondant d'un geste bref à tous les saints qu'on lui prodiguait. Donnez-moi le greffe.

Le greffe de la Conciergerie ressemblait assez à un cachot.

Rien de plus froid, rien de plus [triste que cette vaste pièce qu'une seule fenêtre éclairait, mais éclairait mal, d'un jour terne et sombre, car elle ouvrait sur une cour dont les murs, verts d'humidité, montaient jusqu'aux toits.

Et quant au mobilier, on se le figure aisément : des quatre côtés des bancs de bois scellés aux murs, des rayons chargés de cartons, une grande table recouverte d'un tapis vert, et autour de cette table, qui occupait le milieu de la pièce, cinq" ou six chaises de paille, et c'était tout.

Bertaut et ses trois Risque-Tout venaient de s'asseoir autour de la table.

Le chef, le visage tourné du côté de la porte par laquelle les prisonniers allçiient entrer, en occupait le milieu.

Il avait à sa droite le Comtois et à sa gauche Grand-Gilles.

Corfer, installé à l'une des extrémités, tournait le dos à la fenêtre.

Les bras croisés et se rengorgeant :

— Voici le tribunal ! dit l'ancien saltimbanque.

Il ricanait bien encore, mais, au fond, il était très flatté, très fier du rôle qu'il allait jouer.

— Nous sommes bien aussi des juges, répliqua gravement le Comtois. Et il disait vrai, ne croyant peut-être pas si bien dire.

Les mots qu'ils allaient prononcer allaient être une sentence etune sentence terrible. Les deux coudes appuyés sur la table, Bertaut se frottait lentement les mains. Le guichetier-chef demeurait immobile et debout en face de lui. Il attendait.

— Eh bien, vous ne vous plaindrez pas, je pense, dit en souriant l'agent, nous vous avons donné des pensionnaires.

Comment nos gaillards se sont-ils comportés cette nuit?

— Pas mal, répondit le guichetier.

— Pas de mutinerie ?

— Non.

— Pas de révolte?

— Non. Us ont été bien sages... D'ailleurs, ajouta le guichetier avec un petit sourire qui était une menace, ils ont bien dû comprendre que c'était ce qu'ils avaient de mieux à faire...

— Bon! bon! tant mieux pom' eux! dit Bertaut. Maintenant nous allons commencer...

-— Quand vous voudrez.

— Vous nous les amènerez un par un.

— Entendu.

— Pour éviter une porte de temps, ils entreront par cettejporte et ils sortiront nar celle-ci.

— C'est très facile.

— Allez!

Puis se penchant vers ses Risque-Tout, Bertaut ajouta:

— Et maintenant, mes gaillards, c'est à vous à ouvrir l'œil...

— EL le bon!... Mais vous pouvez être tranquille, chef ! répliqua vivement Grand- Gilles.

— Deux mots suflisent...

— Comptez sur nous, dit à son tour le Comtois.

Et Corfer, qui venait de regarder vers la porte, ajouta brusquement :

— En voici un !

Enelfet, le premier prisonnier venait d'entrer, suivi de cinq ou six guichetiers qui lui faisaient escorte.

Mais on ne l'apercevait encore que très indistinctement L'ombre le cachait.

11 fit encore quelques pas, puis Bertaut lui cria:

— Halte !

D'un même mouvement, les trois Risque-Tout avaient fixé leurs regards sur cet homme.

C'était une espèce de gamin de Paris, faubourien ché.if et malingre. Les deux mains dans ses poches, il se dandinait, ricanait au nez des agants.

— Oh! connu, celui-là! dit vivement le Comtois. Delà pègre!... lia dû venir au monde dans un bouge...

Bertaut n'en écouta pas davantage.

Il fit un signe.

Les geôliers empoignèrent le gamin, l'entrainèrent vers la porte de sortie.

— Numéro deux! dit avec un ricane nent sourd Grand-Gilles. Un nouveau prisonnier s'approchait.

Court, petit, trapu, les lèvres pâles, l'œil sinistre, celui-là n'avait pas dû se laisser arrêter facilement, car ses habits avaient été mis en loques dans la lutte et , de plus, il avait au tront, depuisl'œil giu^ho jus lu'au- des ius delà tempe droite, une longue balafre encore toute fraîche.

Corfer le toisait, le regard sombre.

Il finit par dire :

— Ahl le bougre!... Je le connais... De la pègre encore... C'estmoi qui l'ai arrangé comme ça...

— Assez ! dit Bertaut.

Et ce prisonnier disparut à son tour.

Un troisième entrait.

Les geôhers avaient beau le pousser, il n'allait pas plus vite qu'il ne voulait.

C'était un grand garçon d'une taille extraordinaire, avec des cheveux roux et une figure bonasse.

Le Comtois lui-même, le Comtois qui s'y connaissait.l'aurait plutôt pris pour un bon campagnard, un bon paysan, que pour un individu de la pègre.

Et les trois Risque-Tout, très attentifs, le regardaient. ,.

II y eut un assez long silence.

Le grand garçon restait très calme et n'avait pas l'air le moins du monde de s'émouvoir.

— Eh bien? fit brusquement Bertaut ea jetant un coup d'œilsur ses agents,

— Moi j6 ne le connais pas, dit vivement le Comtois.

— Et toi, Corfer ?

— Attendez, clief... utve seconde...

Il regarda encore le prisonnier, puis, secouant la tête:

— Non, moi non plus, dit-il enfin.

Mais Grand-Gilles venait soudain d'avoir un cri.

— Eh! que je suis bête ! flt-il. Mais j'y suis, à présent, j'y suis parfaitement! Aussi je me disais :« Tu dois connaître ce grand escogriffe-là...» Parbleu ! si je le connais!

Pendant ce temps, le prisonnier toujours très tranquille, toujours très calme, souriait.

— Qui est-ce? dit Bertaut.

— Le Bourguignon, pardicu 1

— Le Bourguignon ?

— Oh! de la pègre!... de la pègre pure!.,. J'en réponds.

— Emmenez-le? dit Bertaut un peu nerveux.

Et le Bourguignon sortait à peine du greffe qu'un quatrième prisonnier y surgissait.

Celui-là portait un costume, ou plutôt une défroque étrange et qui pouvait être aussi bien une livrée qu'un uniforme militaire.

Cet homme était -il un laquais ?

Etait-il un soldat?

Il eut été, au premier abord, assez difficile de le dire.

C'était non seulement un gaillard bien planté, bien charpenté, mais encore un assez joli garçon.

Il pouvait avoir de vingt-cinq à vingt-six ans, et son front qu'il portait haut, son regard qui ne se baissait pas plus devant le coup d'œil perçant de Bertaut que devant celui plus curieux et plus scrutateur encore des trois Risque-Tout, était très intelligent.

Les bras croisés, il attendait.

— Et celui-là? demanda Bertaut.

Les agents gardèrent le silence, et comme ils mettaient une espèce de point d'honneur à connaître toute la pègre, ils fouillaient dans leurs souvenirs, interrogeaient leur mémoire.

— Tiens, voilà qui est bien curieux, se dit Grand-Gilles, mais cette figure-là ne me rappelle rien...

Quant au Comtois, bien que son regard ne quittât pas le prisonnier, il était obhgé de se faire le même aveu, tandis que le front un peu plus sombre et les traits légèrement contractés, Corfer mâchonnait entre ses dents :

— Jamais vu!... D'où diable sort-il, celui-là 1

Pourtant Bertaut.qui venait de les regarder tour à tour, commençait à s'impatienter. Brusquement il frappa la table d'un formidable coup de poing comme pour les ré -eiller.

— Eh bien, voyons, parlez ! concluez! s'écria-t-iL Est-ce oui? est-ce non?j

— Qu'en penses-tu, Grand-Gilles? dit le Comtois.

— Pour moi, c'est non, répondit l'ancien saltimbanque.

— Et toi, Corfer?

— Je ne connais pas cet homme, dit celui-ci.

— Eh bien, je ne le connais pas non plus, dit à son tour le Comtois [qui se tourna vers Bertaut.

Celui-ci avait eu un mouvement de joie.

Son œil étincela.

Puis s'adressant au prisonnier :

— Ainsi tu n'es pas de la pègre?

— De la pègre?

— Oh! ne fais pas l'imbécile... Tu comprends très bien ce que je veux te dire... Alais si tu n'es pas de la pègre, on t'a cependant arrêté dans l'un de ses' bouges... dans l'un des bouges des voleurs...

— Je ne suis pas un voleur, répondit le prisonnier qui ne 'paraissait jpas embarrassé!

— Alors, comment te trouvais-tu là !

— Par hasard.

— Explique-toi.

Mais le prisonnier garda le silence.

Bertaut fronçait les sourcils.

11 reprit :

— Tu as d'ailleurs un costume qui m'étonne... Es-tu laquais?.. Es-tu soldat?

— J'ai été soldat,

— Et tu ne Tes plus ?

— Non.

— Tu dois te tromper... Moi je sais que tu l'es encore. Le prisonnier avait tressailli.

— Mais soldat d'une étrange^ armée, mais soldat d'un étrange capitaine, ajouta Bertaut, dont la voix s'animait et dont^le regard devenait plus menaçant. Ob ! tu me comprends bien... Tu sais bien que je veux te parler de , la] clique, de la^bande à laquelle tu appartiens, etjde ton chef, de ce brigand]dont>ous finirons bien parJa-'-oir la tête et qu'on appelle le capitaine de Minuit.

— Le capitaine.de Minuit? fit vivement le^prisonnier.

Et c'était avec une grande surprise qu'il regardait tour à tour les quatre agents.

— Non, je ne comprends pas., non, non, je ne]sais pas ce que vous voulez me dire, ajouta-t-il.

Son attitude ne décelait aucune crainte, aucune faiblesse, mais^plutôt une profonde sincérité.

Grand-Gilles, qui pourtant était un gouailleur et un sceptique, ne pouvait se défendre de le regarder avec une profonde sympathie.

Et il pensait:

— Ou cet individu est un gaillard très fort, un très habile comédien, ou décidément il ne comprend pas et ne sait pas un mot de ce gu'on veuf lui dire.

Le Comtois, de son côté, hochait doucement la tête.

— Si cet homme n'jippartient pas à la pègre et s'il n'est pas non plus un des com pagnons du capitaine de iMinuit, alors qu'est-il donc? se demandait-il.

Corfer aussi, Corfer lui-même, si brute qu'il pût être, se sentait cependant un peu embarrassé.

Mais son fldir de vieil agent de police le mettait plus près delà vérité que ses deux camarades le Comtois et Grand-Gilles.

Et les lèvres pincées, l'œil toujours cloué sur le prisonnier, il murmurait pour hii seul :

— Il dit peut-être la vérité... Cet homme, peut-être, n'appartient ni à la petite pègre, ni aux cliques du capitaine de Minuit... Mais je mettrais la main au feu qu'il est tout de même de bonne prise et qu'il doit avoir de bonnes raisons pour cacher son identité.

Mais aux dernières paroles du prisonnier :

« Non, je ne comprends pas... non, je no sais pas ce que vous voulez me dire. Bertaut, l'œil enflammé, avait bondi.

Puis la voixrauque, la main tendue, il appela le guichetier-chef. Celui-ci n'était qu'à quelques pas, les bras croisés, immobile, ne quittant pas une seconde des yeux l'homme qui était le bras droit du lieutenant de police. Il s'était donc empressé d'accourir très humblement, Bertaut désignait du doigt le prisonnier.

— Vous voyez cet homme? dit-il le souffle court et l'accent plein de colère.

— Oui, monsieur Bertaut. répondit le chef des guichetiers,

— Vous m'en répondez ?

— Oh ! soyez tranquille... sur ma tête.

— Bien !

Puis l'agent sadressant encore au prisonnier, mais avec un regard plus dur et un accent plus menaçant :

— Et toi, écoule-moibien, dit-il, et retiens bien ce que je vais te dire... Il y a dans ton attitude et dans tes réponses quelque chose qui n'est pas clair, mais que nous éclaircirons, tu peux en être sûr... Car, je t'en préviens, j'ai dans les mains quelqu'un qui possède un moyen infaillible de délier la langue et de faille parler les muels...

Ce quelqu'un s'appelle le bourreau, et son moyen s'appelle la torlure... Val Le prisonnier avait un peu pùli, mais il faisait bonne contenance encore. Sur un nouveau signe de Bertaut les geôliers rentraînèrent.

— Et maintenant, continuons! dit tranquillement celui-ci. ' Et le défilé des prisonniers continua.

Il ne se termina que le soir à la nuit tombante.

— Ouf! ce n'est pas trop tôt.l s'écria Grand-Gilles en bâillant et en s'étirant les bras. Je commençais vraiment par en avoir assez.

— Mais ce n'est pas fini, dit vivement et en souriant Bertaut, et nous recoaimeacerous demain, mon braye...

— C'est juste, dit le Comtois, il nous reste à voir le Grand-Châtelet...

— Et le Petit-Châtelet, dit" de son côté Corfer.

— Et ce ng sera pas encore fini, ajouta Bertaut. Nous aurons aussi une petite visite à rendre aux autres prisons...

Et cherchant du regard le guichetier-chef qui se promenait lentement et sans bruit au fond du greffe, que l'ombre envahissait déjà, il lui lit signe d'approcher

— C'est bien tout, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur Bertaut.

— Vous avez bien vidé toutes les cellules ?

— Oui, monsieur Bertaut.

-- Tous^les cachots?

— Oui, monsieur Bertaut.

— Bon ! Maintenant combien'avons-nous de suspects ?

— De suspects ? . ., .

— Oui,*? combien d'individus que nous n'avons pas reconnus poar appartenir à ia petite pègre?

— Dix! fit vivement Grand-Gilles.

— j Douze! rectifia leComtois.

Bertaut venait d'avoir un sourire, ironique.

— Il faudrait pourtant bien savoir a quoi s'en tenir dit-il.

— Je vais voir, répondit le guichetier-chef.

11 sortit et revint environ cinq minutes après. Alors montrant,Grand-GilIes :

— C'est monsieui'iiiii avait raison, dit-il. C'est bien dix..

— J'on étais sûr, lit l'ancien saltimbanque en lançant au coup d'œil de triomphe au Comtois.

— Bien. Qu'en avez-vous fait? dit Bertaut.

— Je vous les ai mis de côté, répondit le guichetier avec un petit sourire qui faisait froid dans le dos. ;

—Vous savez que ce sont la oe bonnes captures et que vous m'en répondez personnellement?

— Je réponds d'eux comme de tous les autres prisonniers, dit le guichetier, mais je n'ai pas peur et je suis bien sûr qu'ils ne s'évaderont pas.

— Vous les avez enchaînés ? demanda Corfer.

— Parbleu ! fit le guichetier avec un nouveau sourire, est-ce qu'on ne commence pas toujours par là.

Bertaut venait de se lever.

— Bonsoir dit-il. Nous nous reverrons dans quelques jours. Et il sortit du greffe accompagné denses trois Risque-Tout.

Dans les étroits corridors.de. la Conciergerie, que ses lampes de cuivre éclairaient d'une lueur sinistre, des geôliers allaient et venaient, des sentinelles se promenaient l'arme au bras.

Quand ils furent arrivés dans la rue, Bertaut prit vivement congé de ses agents.

— A demain ? dit-il.

— ûelte gratilj^atirûn, je la refuse, dit énergiquement BeiLauL

— Oui chef,

— A huit heures. /

— Oui, chef.

Il leur donna une poignée de main, puis disparut

Au fond il n'était pas très content.

Aussi, après a^oir pris d'abord une allure assez rapide, finit-il par ralentir insemsiblement sa marche.

Il allait maintenant la têle basse, les sourcils fronces, l'air tout songeur.

Le nouveau triage qu'il venait de faire à ia Conciergerie ne le satisfaisait pas complément.

— J'espérais mieux, se disait-il. Mais dix suspects seulement, c'est maigre. Puis, tout à coup, il se consola.

LiV. jt-iV, Fayard Frères, éditeurs.

Car Bertaut n'était pas homme à se laisser aller longtemps au découragement. Chez lui, ces crises-là étaient non seulement très rares, mais aussi très ^courtes. ..

— Oh ! demain je serai plus heureux, se répétait-il avec un éclair dans le regard. N'ai -je pas encore le Grand-Ghâtelet,le Petit-Châtelet.tous deux bondés de prisonniers? Oui, oui! un pressentiment me dit que je prendrai ma revanche et que j'aurai dans la main assez de suspects pour saisir enfin un des complices du capitaine de Minuit !...

Puis un sourire de triomphe sur les lèvres, U se mit à marcher d'un pas beaucoup plus rapide.

Cette nuit-là, il dormit moins bien que la précédente. Use réveillait très souvent, impatient, fiévreux, et regardait sa fenêtro. Mais le ciel restait noir.Ce n'était point encore le jour.

— Que cette nuit est longue ! grommelait-il. Et l'œilfouvert il attendait, épiait l'aivbe.

Dès qu'elle parut, indécise et terne encore, il fut debout d'un bond, et, ce matin ,ce ne furent pas ces Risque-Tout qui se trouvèrent les premiers au rendez-vous.

— Arrivez donc, sacrebleu I leur cria-t-il dès qu'ils apparurent. Et il Sfi mit à marcher si vite qu'ils avaient peine à le suivre,

— Tonnerre ! de quelle allure ily va, le patron! murmura Grand-Gilles a. l'oreille du Comtois.

— Bah! ricana celui-ci, mai'che toujours !... Ce n'est oas ton ventre qm te gêne !...

mSTOIRE DE TROIS PRISONS DE PARIS. — LA CONCIERGERIE.

Mais avant d'aller plus loin et afin de donner tout leur relief aux dramatiques événements que nous allons raconter, il est utile que nous ouvrions une parenthèse et que nous disions quelques mots des trois vieilles prisons dans lesquelles Bertaut avait entassé le plus grand nombre de ses prisonniers.

Ces trois prisons étaient, on s'en souvient, la Conciergerie, le Grand-Châtelet et lo Petit-Châtelet.

Commençons d'abord par la Conciergerie.

Cette prison est non seulement la plus ancienne de Paris, mais aussi celle où l'on trouve les plus antiques cachots de France.

« Ses tours, son préau, le corridor obscur par lequelUes prisonniers sont introduits, portent dans l'âme la tristesse et l'effroi, » a dit Dulaure.

Toutes les classes, toutes les |opinions, toutes les sectes de notre pays ont légué quelque chose de funèbre à cette espèce de nécropole des vivants.

Le paris et la France de tous les siècles sont là, à demi cachés sous les voûtes du palais et delà Conciergerie.

Paris est encore une vUle ouverte, une ville qui ne pourrait se défendre contre une Invasion, que déjà il creuse un trou dans son île et y fait une prison.

Les centurions romains jettent dans le cachot de la Cité les fondements d'une forteresse.

Robert le Pieux élève, sur les ruioes de la citadelle romaine, un magnifique édifice avec tours et bastions : la féodalité veut avoir sous la main une prison et un ehâieau.

Saint-Louis réédifle le palais et construit la Sainte Chapelle: la royauté ajouie une église à la prison et au château.

Au quatorzième siècle, eft 138i, les Parisiens méritent le surnom de Maillotins, en frappant à coups de maillet de plomb Burles percepteurs de l'impôt...

Vaincus, ils sont Jetés, entassés dans les sombres cachots de la Conciergerie, d'où Js ne sortent que pour être noyés dans la Seine...

Lorsque les pauvres gens des villes et des campagnes veulent se soustraire à. la tyrannie des seigneurs, des évêques des chanoines, on les entasse à la Conciergerie.

Là, jetés pêle-mêle sur la paille moisie, sur les immondices du préau,' non seulement ils n'ont d'autre nourriture que celle qu'ils onliennent delà charité publique, non seulement ils sont battus par les'Jéroces gardiens qui les surveillent, mais encore ils tombent, ils meurent décimés par la peste.

Une des tours de la Conciergerie a conservé le souvenir, le nom et jusqu'au collier de fer de Ravaillac, l'assassin fanatique de Henri IV.

« On tremble, on a froid, on a peur, dans cette tour de Ravaillac, dit un historien « à qui nous empruntons beaucoup de ces détails ;les images les plus affreuses se des- « sinent dans la pensée de l'observateur: il s'effraie de toutes les tragédies, de tous les « drames dont le dénouement a dû se jouer dans l'ancienne Conciergerie, entre le « juge, le patient et le bourreau; l'histoire tout entière de cette prison se personnifie « dans le monde de ces souvenirs, et il doit assister, à travers les siècles, à la funèbre « représentationfdes mystères les plus terribles...

« Que de plaintes, que de larmes, que de cris, de malédictions, de blasphèmes et « de menaces n'a-t-elle pas entendus, cette implacable doyenne des prisons de Paris!

« Elle a vu, elle a préparé le spectacle de toutes les douleiu-s, de toutes les misères, « de toutes les corruptions humaines.

« Que de fois elle a ferré aux deux bouts de la même chaîne, en les accouplant avec « un plaisir secret,le vice et la gloire.la crapule et la poésie.la grandeur malheureuse et la prostitution ignoble ! » {Histoire de Paris. — L'Ancien et le Nouveau.)

Jusqu'au dix-septième siècle, tous les registres de la Conciergerie sont illisibles ou lacérés. Le document le plus ancien des archives de cette prison comprend l'écrou de Ravaillac et l'arrêt de la cour du Parlement qui le condamne au supplice.

Après Ravaillac, un autre régicide, Damiens, vint à son tour habiter la Conciergerie.

La Tour de Ravaillac est également dans le vocabulaire de cette prison, la Tour de Damiens ; elle sert aujourd'hui de chauffoir aux prisonniers.

Ce fut aussi des cachots de la Conciergerie que le 8 juillet 1617, Eléonore Galigaï, cette habile et ambitieuse aventurière devenue maréchale d'Ancre et favorite de la reine Marie de Médicis, sortit pour [aller entendre, dans la cour du [palais, à genoux, aux yeux de la foule, l'arrêt de mort que l'on devait exécuter contre elle le même jour.

« Jusqu'à la fin du règne de Louis XIII, dit l'historien que nous avons déjà cité et à « qui nous empruntons ces intéressants détails, le repaire de la cour des [Miracles fut « un des plus actifs pourvoyeurs de la Conciergerie; les voleurs, les filous et les assas- « sins s'élançaient chaque jour du fond de cette immense caverne, pour se ruer sur la « ville et sur les faubourgs...

« Ils communiquaient avec certains prisonniers de la Conciergerie, en donnant du « cor de chasse : c'était de l'argot en musique,

« La Conciergerie d'autrefois pourrait se vanter, au besoin, d'avoir logé, d'avoir « tourmenté peut-être dans le même cachot, un grand seigneur coiume d'En tragues « et un grand voleur comme Cartouche, des bandits delà cour des Miracles et des fron- « deurs de la minorité, d'ambitieux gentilhommes de la cour de Louis XIII et de « célèbres empoisonneuses du temps de Louis XIV. »

Car la célèbre prison eut également pour hôtes ces deux femmes que leurs crimes rendront à jamais fameuses: la Brinvilliers et la Voisin.

Le 16 juillet 1676, à six heures du soir, la marquise de Brinvilliers franchissait le seuil de la Conciergerie pour aller mourir en place de Grève, en passant par Notre Dame, et moins de quatre ans plus tard, le 22 février 1680, à cinq heures, la Voisin en sortait à son tour pour monter dans le tombereau qui allait la conduire au supplice.

Puis vint le tour du roi des voleurs, du fameux Cartouche dont nous avons entrepris de raconter l'histoire, puis ce furent les convulsionnaires de Saint -Médard qui payèrent leur tribut de liberté à la suzeraineté pénale de la Conciergerie.

En 1775, sous le règne de Louis XVI, M. de Malesherbes, chargé de visiter les prisons de Paris, trouva dans les cachots de la Conciergerie deux malheureux convulsionnaires, un homme et une femme, qui expiaient depuis trente-huit ans la sottise d'avoir cru aux miracles de Saint-Médard.

Us furent mis en liberté et bien étonnés d'apprendre qu'il n'y avait plus en France de convulsionnaires.

Sous le règne de madame de Pompadour, la marquise-reine^ qualre mille personnes furent jetées, par l'ordre de la favorite, à la Bastille, à Vincennes et à la Conciergerie

Nous avons parlé de Damiens et nos lecteurs savent déjà que ce nom est attaché à l'histoire de la Conciergerie.

« Le 5 janvier 1 '737, à six heures du soir, dit l'auteur de l'histoire de Paris que nous avons précédemment cite, le roi se disposait à monter dans son carrosse, pour se rendre de Versailles à Trianou.

« Il se sentit frappé tout à coup, sans savoir où ni comment ; il passa la main-sous sa veste ensanglantée, et il s'écria :

« — Je suis blessé !

« Il regarda instinctivement un homme qui avait gardé son chapeau sur la tête, et reprit, en montrant son assassin :

« — C'est lui qui m'a frappé, qu'on l'arrête, mais qu'on ne le tue pas!

« L'assassin s'était servi, contre le roi, d'un couteau dont la lame était assez semblable à celle d'un canif.

« On trouva sur lui quelques pièces d'or, et un livre intitulé : Instructions et prières chrétiennes.

CARTOUcnr. loi^

« Questionné provisoireinent dans une des salles du château de Versailles, Damiens se mit à dire plusieurs fois :

« — Que l'on prenne garde à Monseigneur le Dauphin!

« Torluré horrible menl pour qu'il avouât s'il avait des complices, il répondit que ses complices étaient bien loin, et qu'on ne les trouverait plus,

« Le 18 février, la Conciergerie ouvrit de nouveau son cachot des régicides, pour y questionner l'assassin'de Louis XV.

« L'écrou de Damiens décrit ainsi le costume qu'il portait à Versailles, au moment même de son arrestation :

« Un habit de 'droguet d'Angleterre, petit-gris, doublé de serge ; une veste rouge de velours de gueux, doublée de serge blanche r une culotte dépanne cr3mo:sie, doublée de peau; une paire de bas de laine petit-gris, des souliers, et une chemise de toile d'Alençon, garnie en batiste.

« Le 28 mars, Damiens sortit de la Conciergerie pour aller subir, sur la place de Grève, un épouvantable supplice.

Ce fut pendant le dernier acte de cette tragédie judiciaire, que l'on entendit une grande dame de la cour s'écrier, en regardant les quatre chevaux qui démembraient le régicide: — Mon Dieu ! que ces pauvres bêtes se donnent de mal!

Mais si la Conciergerie était, comme on le voit, déjà célèbre au moment où Bertaut y avait entassé tous les voleurs de la petite pègre ramassés dans les bouges, son histoire n'était cependant point finie, et elle devait l'être peut-être davantage plus tard, quand elle devint le cachot révolutionnaire par excellence.

« Le 15 octobre 1793, un huissier audiencier au tribunal révolutionnaire fut chargé d'écrouer à la Conciergerie la veuve de Louis XVI.

« Marie-Antoinette fut transférée de la prison du Temple à la maison de justice du département, et l'huissier Monot rédigea ainsi, entre deux guichets, l'écrou de la reine de France :

« La nommée Maris-Antoinette, dite Lorraine d'Autriche, veuve de Louis Capet, prévenue d'avoir conspiré contre la France, et recommandée à la requête du citoyen accusateur public du tribunal révolutionnaire établi au Palais, à Paris, par la loi du 10 mars dernier, qui fait élection de domicile au greffe dudit tribunal, en vertu d'un jugement rendu par ledit tribunal, en date d'aujourd'hui, dûment en forme, pour, par elle, recter en cette maison, comme en celle de justice, jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné ;

« Et l'avons laissée à la charge du citoyen Baule, concierge de ladite" maison, qui a promis le la représenter quand il en sera requis;

« Et ayant à ladite veuve Capet, en parlant à sa personne, entre les deux guichets de cette maison, comme en lieu de liberté, laissé copie de l'acte d'accusation dressé contre elle le jour d'hier...

Il était quatre heures du matin quand Marie-Antoinette entra à la Conciergerie. Sa chaml)re était tout simplement un cachot et elle y fut servie par ud nommé Barasin, un galérien que l'on avait dispensé d'aller travailler ai.x ja'^res.

Deux gendarmes veillaient, nuit et jour, sur l'ex-reiue de France; la pudeur révolutionnaire daigna jeter un paravent entre la prisonnière et le* gardiens.

Un mois plus terd, le 2 no vembre 1793, le duc d'Orléans, dit Philippe-Egalité, vint attendre, dans un cachot delà Conciergerie, peut-être même dans la chambre de Marie-Antoinette, son tour d'être exécuté.

Le voisinage du tribunal révolutionnaire, qui siégait au Palais de justice, valut à la Conciergerie tl'honreur d'accaparer la plupart des prisonniers de la Révolution française.

Trop petite, trop mal distribuée, la Conciergerie prit d'abord le parti de confondre dans un affreux pêle-mêle les criminels politiques et les malfaiteurs, les [âges, les positions sociales et les sexes.

Plus tard, elle consentit à classer ses prisonniers.

Elle eut des pistoUcrs, des pailleux et des secrets.

Les pistoliers achetaient cher le droit de partager un mauvais lit avec un compagnon de captivité.

Les 23ai//eMa? couchaient sur la paille, au risque d'être dévorés par les rats et par la vermine.

Enfin les secrets, plus^à plaindre encore, séjournaient dans [d'ignobles cachots, audessous du niveau de la rivière.

« Pendant la période révolutionnaire, dit l'historien que nous citons, presque toutes les prisons de Paris étaient gardées à la fois par des hommes et par des chiens.

« Un des chiens de la Conciergerie démentit un jour la confiance administrative.

« Il se nommait Ravage..^

« C'était un véritable geôlier.

^< Ravage se laissa pourtant corrompre,

« Des prisonniers résolurent de s'évader, en dépit du cerbère qui gardait le grand pr^au. L'évesion eut lieu pendant la nuit, et Ratage n'aboya pas à la garde!

« Le lendemain, le concierge s'aperçut que l'on avait attaché à la queue du gardien infidèle un assignat de cinq hvres, avec ce billet infamant :

On peut corrompre Ravage moyennant cent sous et un paquet de pieds de mouton. »

D'ailleurs les prisonniers politiques de la Conciergerie étaientloin de se laisser abattre par le désespoir : scir et matin, ils chantaient en chœur des [hymnes patriotiques, et durant tout le jour, ils s'amusaient à lire, à fumer, à discourir, à faire l'amour en vers et en prose, à jouer aux charades et à la guillotine!

Et dans cet « immense veslibule de l'échafaud » impossible de faire un pas sans se heurter à un homme célèbre :

Ce vieillard de soixante-treize ans, ce conteur abondant |et aimable, c'est Gazette, l'auteur du Diable amoureux.

Puis voici Bailly, l'ancien maire de Paris, Bailly qui se frotte les mains et qui murmure : Petit bonhomme vit encore !

Puis voici le duc de Lauzun, le dernier les Lauzun, l'amoureux de la reine, l'ami intime du duc d'Orléans ;

Puis le général Beauharnais;

PuisBarnave;

Puis Ctiarlotte Corday;

Puis André Chénier; "

Puis deux hommes qui portent deux noms célèbres : le fils de BufTon, le fils de Marivaux...

Puis le grand, l'illustre La voisier;

Puis Vergniaud, l'éloquent orateur de la Gironde ;

Puis l'héroïque et belle M"' Roland.

Puis, en attendant Danton, Camille Desmoulins, Robespierre et tant d'autres, toute une pléiade illustre : des poètes, des tribuns, des gentilshommes, des prélats, des hommes de guerre, c'est-à-dire les Girondins!

Ceux-là n'ont plu» que quelques heures à vivre et demain leurs tètes rouleront sur l'échafaud...

Ils le savent.

Qu'importe !

Ils sont gais encore 1

Mainvielle, Ducos, Gensonné et Boyer-Fonfrède font circuler autour de la table, avec les verres qu'ils emplissent à l'en vi, l'esprit, la gaieté, l'insouciance et le courage;

Viger fredonne des refrains amoureux ;

Duprat roucoule une romance patoise ;

Et Gensonné entonne la Marseillaise...

Non, la Conciergerie, d'où l'on ne sort pourtant que pour^marcher à la guillotine, n'est point triste, n'est point lugubre.

Elle a ses chansonniers et ses poètes :

Un condamné à mort, en guise d'adieu, rime ce couplet qu'il adresse à ses codétenus :

Mes chers et tristes compagnons, Ne pleurez point mon infortune ; C'est, dans le siècle où nous vivons.

Une misère trop commune.

Par vos gaîtés, dans vos ébats.

Buvant, criant, faisant tempête, Mes amis, ne m'avez-vous pas Fait quelquefois perdre la têle ?

Un autre, déjà installé dans le sinistre tombereau, répond aux clameurs de la foule par ce refrain d'une chanson de la Conciergerie :

Quand je serai guillotiné, Je n'aurai plus besoin de né I

Tellefut la vieille et sombre prison pendant la tragique période révolutionnaire.

« Aujourd'hui, la Conciergerie est moins une maison de détention qu'une espèce d'hôtellerie criminelle; on n'y demeure pas: on y loge au jour et à la nuit; c'est un pied-à-terre pour le crime qui va comparaître devant la cour d'assises, et pour le délit qui va répondre aux juges de la police correctionnelle. »

tE GRAND KT LE PETIT CHATELITî

L'île de la Cité a eu l'honneur de renfermer Paris tout entier. Dans les premières années du douzième siècle, Louis le Gros fit élever deux forteresses pour la défense de la Cité : au nord, le Grand- Châtelet oii se rendait en ce moment Bertaut escorté de ses trois Risque-Tout, et le Petit-Châtelet au midi.

La prison du Grand Châtelet commence avecrenceinte de Philippe- Auguste ; la juridiction de la vicomte et de la prévôté de Paris s'y établit, en vertu d'une ordonnance qui précisait, en même temps, le nombre des officiers, des auditeurs et des notaires qui devaient en dépendre.

Un ancien historien, Sauvai, divise le Grand-Châtelet en huit parties, ou prisons particulières.

Le berceau ; Lq paradis;

La griêche ; ' '

La gourdainei Le puits ; Les chaînes;

La boucherie ; • , - ■■

Les oublieKc:^ ; Au quinzième siècle, le Grand-Châtelet reçut un supplément de cachots, sans compter les Chartres basses que lui avait déjà prêtées la prison supplémentaire du Petit-Châtelet. . .,

Au mois de mai 1425, une ordonnance fut rendue qui réglait de la manière suivante le prix de geôlage que devaient payer les prisonniers, selon l'état de chaque personne : Un comte ou une comtesse, dix livres; Un chevalier banneret ou une dame bannerette, vingt sols; Un simple chevalier ou une simple dame, cinq sols. Un écuyer ou une simple demoiselle noble, douze deniers. Un juif ou une juive, onze sols; Toutes autres personnes, huit deniers,

« 11 parait, dit Dulaure, dans son Histoire Ide Paris, que les prisonniers étaient descendus dans le cachot dit la fosse, par une ouverture pratiquée à la voûte du souterrain, comme on descend un seau dans un puits.

« Peut-être que cette fosse du Châtelet était celle qu'on nommait chausse d'Hypocras, où les prisonniers avaient les pieds dans l'eau, et ne pouvaient se tenir debout ni couchés ; sa forme devait être celle d'un cône renversé. « Ordinairement, les prisonniers y mouraient après quinze jours de détention. « Un autre cachot avait reçu le nom de fin d'aise : ilj était plein d'ordures et de reptiles ; au reste, la plupart des noms de ces prisons, et notamment celle qu'on appelait les oubliettes, eu donnent une affreuse idée.

Jean de Lys chez le duc de Vergennes.

« Les officiers du Châtelet organisaient chaque année, le lundi après le dimanche delà Trinité, une fête ou cavalcade appelée la montre. , , ,. ^ , ,

c< La marche était ouverte par une musique guerrière composée de timbales, trompettes hautbois, et par les attributs d'une justice militaire, tels que le casque, la cras;e "es ga;telets, le bâton de commandant et la main de justice, emblèmes dont chacun était porté par un individu. . . , , „.,r« ^i-in.!»

., Pui., suivaient quatr^-vnigls huissiers ou sergents à cheval, cent quatre-^ mgts sergents à verge, précédés de leurs trompettes et timbales, portant lem-s signes

"'rux'qui figuraient dans celte partie de la cavalcade étaient tous vêtus en habits courts et de diverses couleurs.

LlV. ÎÎ41. — Kavard Frères éditeura.

« Venaient ensuite cent vingt huissiers priseurs, vingt huissiers [audienciers, couverts de leurs robes de palais ; douze commissaires au Qjâtelet, en robe de soie noire; un des avocats du roi, un des lieutenants particuliers et le lieutenant civil : ces derniers se faisaient remarquer par leur robe rouge ; puis des greffiers du Châtelet et quelques huissiers fermaient la marche.

« Cette cavalcade se portait successivement chez le chancelier, le premier président, le procureur général, et chez le prévôt de Paris,

« La montre du Châtelet n'a cessé qu'à l'époque de la RévolUticin »

Dans les circonstances extraordinaires la cour du Châtelet marchait après la cour des Monnaies dans l'ordre suivant :

Le chevaher du guet, avec ses sergents et ses archers;

Le lieutenant criminel de robe courte, avec ses heutenants, ses exempts et ses archers;

Le lieutenant de l'île, avec ses heutenants, ses exempts et ses archers ;

Les sergents à verge, tenant à la main un bâton d'azur, semé de fleurs de Us d'or j

Les notaires, en bonnet carré et robe de drap ;

Les sergents à la douisaine, enhoqueton de drap blanc tanné;

Les huissiers audienciers, en robe et bonnet;

Le grelTicr en chef, en robe de camelot noir, doublé de velours;

Le lieutenant civil;

Le lieutenant criminel ;

Le lieutenant particulier ;

Le lieutenant de pohce, — tous les quatre en bonnet carré et robe rouge t

Les conseillers, en robe, comme le greffier ;

Les avocats et procureurs du roi, en robe rouge,

Les substituts en robe noire ;

Les procureurs du Châtelet, en robe noire ;

Les sergents à cheval, avec un guidon, et le clerc de leur communauté ayant à la main un bâton d'azur, semé de fleurs de lis d'or, vêtu d'une robe à manches blanches, et couvert d'une toque de]même étoffe.

Le prévôt de Paris, qui siégeait au Grand-Châtelet, rendait la justice au nom du roi.

Il connaissait de tous les crimes ordinaires, des crimes capitaux et des délits de simple police ; il faisait arrêter et emprisonner, par ses sergents, les malfaiteurs, les vagabonds, tous les perturbateurs de la tranquillité pubhque.

Le prévôt de Paris représentait donc le roi, en fait de justice, et, ;^à cette cause, il avait le droit d'élever un dais au-dessus de son siège.

Il était chef de la noblesse, au ban [et à l'arrière-ban, sans jamais dépendre des

gouverneurs.

Il était installé au Châtelet par un président à mortier et quatre présidents de la

grand'chambre.

L'on y plaidait, le jour de son installation, une cause que l'on vidait par un arrêt, La garde du parquet était confiée au prévôt de Paris ; quand le roi tenait un ht de

justice, il siégait, en pareil cas, au-dessous du grand chambellan.

11 sauvegardait les droits et les privilèges de l'Université.

Il donnait son nom au titre des sentences et des contrats en forme.

Il avait voix délib6rative au Cbfitelet.

Le lieutenant civil, le lieutenant criminel et le lieutenant de police le secondaient sans pouvoir rien dérober à son exorbitante autorité.

Le prévôt de Paris était donc l'homme le plus puissant du royaume, après le roi.

L'exécuteur des arrêts criminels dépendait aussi de la juridiction du Châtelet, et il y avait dans la prison une petite chambre que l'on appelait le réduit aux géhennes: l'exécuteur, chaque fois qu'il procédait à une exécution capitale, recevait dans cette chambre la sentence du prévôt et les ordres du lieutenant criminel.

Mais il ne faudrait pas croire que le Grand Châtelet fût la résidence du prévôt de Paris.

Non; il résidait officiellement dans le Petit Châtelet ou, du moins, il y résida jusqu'à la fin duxvx= siècle.

A celle époque, la prévôté de Paris s'installa magnifiquement dans l'hôtel d'Hercule sur le ^uai des Augustins.

Sous le règne de Henri Ut, si l'on en croit le chroniqueur l'Estoile, le Petit Châtele devint ime prison politique; déjà l'avidité des princes avait donné aux fonctions prévôtales le dangereux bénéfice de la vénalité : aussi en achetant le droit de dispenser la justice, plus d'un prévôt s'imagina-t-il qu'il avait acquis le droit de la vendre.

Sous le règne de Philippe le Long, le prévôt Henri Caperel s'en alla proposer à un de ses prisonniers, un misérable fort riche, de se laisser corrompre si bon lui semblait.

La proposition fut acceptée : le coupable redevint libre, et le prévôt de Paris fit pendre un innocent à sa place !

D'ailleurs, le Châtelet pour se protéger n'avait point d'armement considérable.

Dans les circonstances ordinaires, il n'était guère défendu que par les archers de la prévôté, avec de bien faibles moyens de résistance.

Aussi le Grand-Châtelet fut-il souvent envahi par les flots de l'insurrection populaire, et notamment par les Pastoureaux, en 1320.

Mais une chose étonnante, stupéfiante, c'est la singulière pensée qu'eut un jour Louis XI : en 1477,1e jour de la fête de saint Denis, il fit mettre en hberté tous les prisonniers du Grand et du Petit-Châtelet!...

Mais il faut ajouter bien vite, qu'à cette époque, les deux Châtelets ne renfermaient que des voleurs, des assassins et des vagabonds... Louis XI se gardait bien, même pour honorer la mémoire de saint Denis, de pardonner à ses prisonniers politiques de Vincennes et de la Bastille.

Certes la sombre, sinistre et tragique prison, nous n'avons pas besoin de le dire, était loin d'être populaire.

Mais c'était surtout les sergents du Châtelet que le peuple de Paris poursuivait de ses: rancunes et de ses haines.

Une des causes de cette aversion générale envers les sergents, était peut-être la façon dont ils en usaient eux-mêmes envers tout le monde.

En effet, armés de bâtons que l'on appelait boulayes, il ne se passait pas de fête ou

l'J2i CARTOUCHE

de cérémonie publique, sans qu'ils frappassent les spectateurs, sous le prétexte de se frayer un passage ou de faire place à une procession, à un cortège ou à une cavalcade.

Il y a un peu de tout dans l'histoire des prisons de Paris, et même un peu de science dans l'intérêt de l'humanité tout entière.

Au xv^ siècle, un de ces malheureux sergents du Châtelet, tant de fois maudits par lejpeuple, servit à réaliser une des plus belles découvertes de la chirurgie : la première opération de la taille de la pierre eut lieu sur un sergent, détenu au Châtelet et condamné à mort.

L'opération réussit à merveille, et le patient reçut... en récompense de l'habileté de l'opérateur, de l'argent et la liberté.

Les deux Chàtelets furent, dans tous les temps de trouble, les deux geôles de la proscription poUtique : ils ne furent point oubUés par les vengeances de la Ligue et de la Fronde.

Dans les jours de calme, de tranquillité publique, c'était le vice, la débauche, le crime, qui avaient affaire aux geôliers de ces deux affreuses prisons.

Le Petit Châtelet fut supprimé en 1780, en vertu d'une ordonnance de Louis XVI, contresignée par le ministre Necker ; on transféra les détenus dans l'ancien hôtel de la Force.

Quant aux Ibâtiments de ces deux geôles, qui menaçaient ruiné, ils furent démolis en

Les ouvriers trouvèrent dans les décombres du Petit Châtelet des médailles, des armes, des ustensiles, qui nous avaient été légués par la civilisation romaine ; on y découvrit une relique précieuse : l'aigle de la légion l'Invincible qui formait la garnison de Lutèce et qui accompagna Julien dans les Gaules.

Le Grand Châte'et fut supprimé en 1792 ; les vastes bâtiment» de cette forteresse furent complètement démolis en 1802 et 1804.

Une colonne triomphale a remplacé le donjon dui prévôt de Paris, et le Génie de la victoire plane sur ce coin de terre où l'on vit s'abattre plus d'une fois les aigles victorieuses des Romains(l)'

XXXIU

OTJ GBAND-GILLES FAIT PREUVE DE SA SCIENCB

Maintenant Bertaut devait être satisfait, car son choix fait au Grand Châtelet, au Petit Châtelet et dans d'autres prisons encore, ce n'était plus seuleni^nt dix suspects mais cinquante au moins qu'il avait sous la main.

— Oh! si je ne trouve pas parmi tous ces coquins unj des bandits du capitaine de Minuit, c'est que je n'aurai pas de chance ! se disait-il à présent rayonnant et radieux,

Page 1