‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 75 sur 100 · Histoire de Paris. L'ancien et le nouveau · texte numérisé non relu

Histoire de Paris. L'ancien et le nouveau

Et personne ne le voyait plus. Il passait toutes ses journées et toutes ses heures dans les prisons.

Or, ce malin-là, comme toujours d'ailleurs, les quatre Ris (juc-Tout se trouvaient

réunis dans leur corps de garde.

Le Comtois et Corfer, installés à une petite table placée près de la porte, jouaisntaux cartes, et parfois s'emportaient, s'injuriaient.

Le Rfarin, qu; fumait debout devant eux, et qui semblait suivre la partie avec un véritable intérêt, les calmait, les apaisait.

— Allez-vous vous mordre! disait-il. C'est Corfer qui a tort... A toi, Comtois !... Et soyez beaux joueurs, que diable !

Assis dans un angle et le dos renversé contre le mur, Grand-Gilles lisait très attentivement un papier crasseux et sale.

Et tout en lisant il ricanait parfois sourdement, ce qui faisait se retourner la Marin.

— Qu'as-tu donc ? demandait l'ancien forçat.

— Je m'amuse ! répondait l'ancien saltimbanque.

Mais tout à coup il partit d'un si violent éclat de rire que non seulement le Marin, mais encore le Comtois et Corfer sursautèrent.

D'ailleurs, la partie était finie, le Comtois avait gagné et tous les trois se rapprochèrent de Grand-Gilles.

— Eh bien, qu'est-ce donc I dit Corfer.

— Il est fou ! dit le Comtois qui haussa les épaules. L'ancien saltimbanque riait toujours.

— Non, messieurs, non point fou du tout, finit-il par dire au bout d'une minute. Mais j'ai beaucoup d'imagination, et savez-vous où je suis de ce moment ?... savezvous ce que je vois?...

— Et que vois-tu? dit le Marin qui se retourna vivement pour regarder autour de lui, ce qui non seulement redoubla la grande hilaîité de l'ancien saltimbanque, mais ce qui fit rire aussi le Comtois et jusqu'au sombre Corfer.

— Ce que je vois, messieurs? reprit Grand-Gilles. Eh bien, je vois le patron...

— Bertaut?

— Où est-il en ce moment?

— Parbleu I répliqua vivement le Comtois, où il est toujours maintenant...

— Au Grand Châtelet... au Petit Châtelet... entrain de rouler les prisons, ajouta le Marin

— Et que fait-il dans les prisons, notre cher patron? demande Grand-Gilles.

— Il s'occupe des drôles qu'il a fait mettre soigneusement de côté... des gens que nous n'avons pas reconnus... des suspects, dit Corfer.

— Oui, il est en train de leur délier la langue... il est en train de faire parler les muets, comme il dit.

Or, mes bons, reprit Grand-GUles, si je pouffais de rire tout à l'heure, c'est que je voyais d'ici l'affreuse grimace que tous ces pauvres diableg doivent faire.

— Brr !... la torture... la question... On ferait la grimace à moins, dit vivement le Comtois.

— N'en dis pas de mal! s'écria l'ancien saltimbanque, car c'est une jolie invention tout de même...

Et montrant le papier crasseux quHl tenait à la main, il ajouta :

— Et tenez, messieurs, ceci le prouve...

— Qu'est-ce ?

— Ce papier ?

— Oui.

— C'est un règlement judiciaire publié sous le grand roi, sous le règne de sa Majesté Louis XIV...

— Et qui concerne ?

— Et qui concerne précisément la torture. .. si vous voulez vous instruire écoutezmoi ça.,.

— On n'est jamais trop savant, dit avec un ricanement le Comtois... Marche, Grand- Gilles... Je t'éeoute.

— Nous t'écoutons, dit Corfer.

— Oui, amuse-nous... fais-nous rire aussi, ajouta le Marin.

L'air important, la voix grave, l'ancien saltimbanque venait de commencer sa lecture :

« Il y aura, dans tous les sièges présidiaux et autres sièges royaux ressortissant du parlement, où les juges ont pouvoir de juger en dernier ressort, et dt»n3 les justices auxquelles la cour renvoie l'exécution de ses arrêts, une chambre destinée pour la chambre de la question...

— Nous connaissons ça, dit le Comtois.

« Dans la chambre de la question, reprit Grand-Gilles, il y aura une sellette sur laquelle l'accusé sera mis et interrogé par le rapporteur du procès, assisté d'un juge...

— Nous connaissons ça aussi, dit Corfer.

« Il y aura également un bureau pour le greffier, et un petit tableau de l'Evangile, sur lequel U sera fait prêter serment de dire la vérité... « Si la question est préparatoire...

Grand-Gilles leva la tête, puis vivement :

— Vous écoutez bien? dit-il.

— Parbleu! répondirent les autres.

« Si la question est préparatoire, reprit l'ancien saltimbanque, après que l'accusé aura été interrogé et que lecture aura été faite de son interrogatoire, lecture lui sera faite de son jugement de condamnation à la question, après laquelle il sera vu et visité par un médecin et deux chirurgiens, pour savoir si l'accusé n'a point quelque infirmité qui le mette hors d'état de souffrir l'extension.

— Va toujours ! dit le Marin.

« Que si le médecin et les chirurgiens le trouvent ainsi, il en sera fait mention dans le procès-verbal, et sur-le-champ le rapporteur et le conseiller qui assistent en donneront avis aux juges qui auront jugé le procès-, et sera ordonné que la question des brodequins lui sera donnée...

— Les brodequins?... C'est ça qui vous chausse bien! dit en riant le Comtois.

Mais déjà Grand-Gilles continuait:

« Si la question est jointe à une condamnation à mort, sera fait lecture à l'accusé, étant à genoux, de sa condarcaation à mort et de sa question préalable... Mais le Marin venait d'iûterjompre d'an geste.

— Dites donc vous autres, s'écria-t-il, c'est ça qui doit l'intéresser, l'accusé I Les autres ricanèrent.

« Ensuite sera lié par l'exécuteur, et mis sur la sellette, et interrogé comme dessus, délié pour signer, pareillement visité comme il a été dit, et de tout sera fait mention.

— Passons ! dit le Comtois.

— Mais, messieurs, vcilà qui devient beaucoup plusintéressantl s'écria Grand-Gilles

— Voyons 1 fit Corfer.

Et l'ancien saltimbanque reprit la lecture de son papier crasseux : « Si la question est donr.ée avec de l'eau, l'accusé sera dépouillé, et sa chemise attachée parle bas entre loe jambes...

— Entre les jambes! dit vivement le Marin. Obi voilà qui me serait bien égal... Mais, par exemple, il y a dans ce petit article-là quelque chose qui m'embêterait...

— Quelle chose ? dit le Comtois.

— C'est leur eau !

— Ivrogne !... Tu préférerais du vin...

Et le Comtois, se mettant à rire, frappa un grand coup de poing sur l'épaule de son collègue.

Mais Coifer, très intéressé, venait de froncer les sourcils,

— Tc.itez-vous donc ! cria-t-il.

Puis, s'adressant à Grand-Gilles:

— Continus, dit-il.

Et Grand- Gilles continua

« Si c'est une femme ou fille...

— Ah ! ah! fit le Marin qiii ne pouvait tenir sa langue.

« ... lui sera laissé une jupe avec sa chemise, et sera la jupe liée aux genoux...

— Pourquoi lui laisse-t-on sa chemise ?... Voilà qui n'est pas compris, ricana sourdement le Comtois.

« Si la question est de brodequins, l'accusé sera déchaussé nu-jambes, ce qui sera fait après l'interrogation et la visite du médecin et des chirurgiens...

« La question de l'eau ordinaire avec extension se donnera avec un petit tréteau de deux pieds de hauteur, et quatre coquemars d'eau de deux pintes et chopine, mesure de Paris...

— Toujours de l'eau, grogna le Marin. Est-ce bête 1 Mais personne ne l'avait entendu.

L'ancien saltimbanque poursuivait :

« La question ordinaire et extraordinaire avec extension se donnera avec le même peiit traileau et quatre pareils coqucniards d'eau. <•< Puis on ôtera le petit tréteau et sera mis en sa place un grand tréteau.

— Pourquoi faire ? dit le Comtois.

« ...Un grand tréteau de trois pieds quatre pouces, et se continuera la question avec

quatre autres coquemars d'eau, pareillement de deux pintes et chopine chacun, lesquels coquemars d'eau...

^ Encore ! s'écria le Marin.

« ... lesquels coquemars d'eau seront versés dans le bouche de l'accusé, lentement et de haut.

Corfer hocha gravement la tête.

Le Comtois dit :

— C'est ce qui peut s'appeler un boit-sans-soif î

« A cet effet, reprit Grand-Gillefî, sera l'accusé lié "par les poignets, et iceux attachés et liés entre deux cordes, à chaque poignet, d'une grosseur raisonnable, à deux anneaux qui seront scellés dans le mur de la chambre, de distance de deux pieds quatre pouces l'un de l'autre, et à trois pieds au moins de hauteur du plancher par en bas de ladite chambre.

— Après ? fît doucement et vivement Corfer qui ne perdait pas un mot.

« Seront pareillement scellés deux autres grands anneaux au bas du plancher, à douze pieds au moins dudit mur, lesdits anneaux l'un à la suite de l'autre d'environ un pied, dans lesquels anneaux seront passés des cordages assez gros, avec lesquels les pieds de l'accusé seront liés, chacun séparément, au-dessus des chevilles...

— Comme ça, on est assez bien ficelé, dit le Comtois...

« ... lesdits cortages tirés à force d'hommes, noués, passés et repassés les uns sur les autres, en sorte que l'accusé soit bandé, le plus fortement qu'il se pourra...

— Le diable ne se sauverait pas, dit le Marin. « Ceci fait, le questionnaire...

— Ce qui veut dire le bourreau, dit à voix basse Corfer.

«.... Le questionnaire feraghsser le petit tréteau le long des cordages, le plus près des dits anneaux des pieds qu'il le pourra. « L'accusé sera interpellé de dire la vérité.

— C'est-à-dire qu'on le priera poliment de faire ses petites confidences. Continue, ami Grand-GUlep, dit le Comtois.

« Un homme, qui sera avec le. questionnaire, tiendra la tête de l'accusé un peu basse et une corne dans la bouche, afin qu'elle demeure ouverte...

— Quelle jolie grimace 1 dit le Marin.

«... Le questionnaire, prenant le nez de l'accusé, le lui serrera...

— Hein? pourquoi? dit vivement le Comtois.

— Pour l'empêcher d'éternuer, répondit en riant l'ancien forçat.

«... et le lâchant de temps en temps, pour lui laisser la liberté de la respiration ; et tenant le premier coquemar haut, il versera lentement dans la bouche de l'accusé.

— Régale-toi, mon garçon, fit sérieusement Corfer, qui devenait de plus en plus intéressé.

« Le premier coquemar fait, il les comptera au juge, et ainsi des trois autres, lesquels pareillement finis, il sera, pour l'extraordinaire, mis un grand tréteau de trois pieds de hauteur à la place du petit, et les quatre autres coquemars d'eau donnés ainsi que les quatre premiers, à chacun de tous lesquels le juge interpellera l'accusé de dire la vérité...

La tôte du capitaine do Minuit élait mise à prix.

Oui., si le ventre ne lui a pas crevé! dit vivement le Comtois.

« Sera mise une grande chaudière soUs l'accusé, pour recevoir l'eau qui tombera. — Ca, c'est très bien, dit à sOn tour le Marin, toujours avec son air gouailleur. Il ne faut pas que le bourreau «e mouille les pieds... Et toujours l'air très sérieux, toujours la voix très grave, l'ancien saltimbanque

continuait :

(. Si, pendant les tourments, l'âcCasé voulait reconnaître la vérité, et que le juge trouve à propos de le faire soulager, sera mis sous lui le tréteau, et ensuite, sera raccusé remis au môme état qu'il était avant d'avoir été soulagé, la question continuée ainsi que dessus, sans qu'il puisse être délié qu'après la question finie, après laquelle il sera détaché, mis sur un matelas près du leu, et interpellé de nouveau, par le juge, de dire la vérité.

Liv. 242. — Fayard Frères, éditeurs.

Puis l'ancien saltimbanque souffla bruyamment :

— Ouf!

Et partant de son grand éclat de rire de gamin :

— Oui ! oui ! s'écria-t-il, quand je vous dis que je voudrais bien voir la grimace que nos drôles doivent faire!

Puis, vivement, il ajouta:

— Car, messieurs, la question de l'eau n'est rien et il y a mieux...

— Il y a la question des brodequins, dit le Comtois.

— Voilà qui me cliausse! dit le Marin qui rit corn plaisamment de son affreux jeu de mots. Parle-nous des brodequins, Grand-Gilles I

Celui-ci avait repris sa mine grave.

— Écoutez, dit-il.

Et il lut :

« Pour les brodequins, l'accusé après l'interrogatoire^sur la sellette sera mis nujambes, et étant sur la sellette, lui sera mis quatre planches de bois de chêne entre les jambes, depuis les pieds jusqu'au dessous des genoux,deux en dedans et une à chaque jambe en dehors, de deux pieds de hauteur chacune et d'un pied de largeur. qui excèdent le haut du genou de quatre doigts ou environ...

« Lesquelles planches enfermeront les pieds, les jambes et les genoux en dedans et en dehors, et seront percées de quatre trous chacune, dans lesquels seront passées de longues cordes que le questionnaire serrera très fortement, et après, tournera les dites cordes autour des planches pour les tenir plus serrées, et avec un marteau ou maillet, il poussera à force sept coins de bois, l'un après l'autre, entre les deux planches qui seront entre les jambes, à l'endroit des genoux, et le huitième aux chevilles des pieds en dedans.

« Derrière l'accusé, il y aura un homme pour le soutenir ; s'il tombait en défail lance, lui sera donné du vin ; lesdits coins unis, sera délié et mis sur le matelas, ainsi qu'il a été dit ci-dessus.

« Les médecins et les chirurgiens resteront dans la chambre de la question tant que la question durera, et resteront encore dans la dite chambre quelque temps après que l'accusé sera sur le matelas, pour lui donner le soulagement nécessaire, et même le soigner sils l'estimaient à propos, ce qui arrive assez souvent.»

Et l'ancien saltimbanque continua sa lecture.

Mais il y avait dans le papier crasseux, dont il lisait lentement chaque ligne, tant d'atrocités et tant d'horreurs, que les quatre Riaque-Tout, si durs qu'ils fussent, n'avaient plus le courage de rire.

Et Corfer lui-même, Corfer l'implacable, Corfer dont le cœur n'avait jamais tressailli de pitié, hochait parfois brusquement la tête, tout pâle, tout saisi.

Puis comme cette sinistre et lugubre énumération de tortures ne finissait pas, comme Grand-Gilles continuait toujours de faire succéder les supplices aux supplices le Comtois eut tout à coup un geste de dégoût, puis l'interrompant vivement,presque avec colère :

— Oh! c'est assez! s'écria-t-il. Hein! qu'en dites- vous, vous autres? Les autres Risque-Tout tournaient déjà le dos à l'ancien saltimbanque.

Alors le Comtois frappant sur l'épaule de Corfer:

— Tiens, vieux, ajouta-t-il, parlons d'autre chose... Je te donne ta revanche!

— Je veux en être ! dit vivement le Marin.

Et tous les trois s'attablèrent dans une partie furieuse, puis, tandis que le Comtois battait les cartes et que le Marin et Corfer bourraient lentement leurs pipes, Grand- Gilles qui pensait encore à ce qui devait se passer en ce moment-là dans les prisons,se disait :

— Je ne suis pas plus douillet qu'un autre, mais c'est égal, je ne voudrais pas me trouver dans la peau des suspects !..

LA CHAMBRE DE LA TORTURf

C'était aans le Grand Châtelet, témoin de tant de scènes terribles, un vieux cachot dont le seul aspect frappait d'effroi et donnait l'épouvante.

Ce cachots, dailleurs, ne ressemblait pas à tous les autres cachots de l'antique et sombre prison.

Les autres, effrayants et sinistres déjà, donnaient du moins aux prisonniers qui y étaient ensevelis un peu de clarté louche et de lumière sépulcrale.

C'étaient des tombes dans lesquelles entrait un peu d'air et qui laissaient deviner le ciel.

Mais celui dont nous voulons parler et où nous sommes à cette heure était un lieu que l'imagination ne pourrait concevoir.

C'était une assez vaste pièce de forme circulaire et qui, creusée sous terre, ne recevait jamais ni jour, ni lumière, ni air respirable.

Le plafond, très bas et soutenu par quatre énormes piliers où se Itrouvaient scellés de lourds anneaux de fer, vous écrasait, vous étouffait.

Les murs, très épais, étaient verts d'humidité, verts de moisissure, et quand on marchait le pied s'enlisait et laissait son empreinte dans le plancher dont la terre battue n'était plus que de la boue.

Ce lieu hideux entre tous, ce lieu qui n'avait pas son pareil, même au Grand Châtelet, était ce qu'on appelait le chambre de la torture.

Que d'horribles choses s'étaient passées sous ces voûtes sombres !... Que de cris déchirants elles avaient entendus !... Que de supplices affreux dont elles avaient été les témoins !...

Or, ce cachot, cette fosse plutôt, pleine de ténèbres et de nuit, tout à coup s'éclaira.

C'était à peu près au moment où le Comtois, le Marin et Corfer se groupaient autour de leur ami Grand-Gilles pour écouter sa lecture.

D'abord ce ne fut qu'une lumière très faible, très indécise.

Se glissant en courbant le dos sous l'unique porte très étroite et très basse qui donnait accès dans le cachot, un homme venait d'entrer, une grosse lanterne à la main.

L'homme qiii|marchait lentement et sans se hâter s'avança jusqu'au milieu de cette espèce de sépulcre.

Pais on entendit un grincement, puis un autre, un autre, un autre encore...

Il venait de faire glisser les chaînes de fer qui suspendaient aux quatre piliers de grosses lampes de cuivre.

Et toujours sans se presser, l'homma alluma ces lampes.

Le cachot, alors, apparut, mais non point vide comme on aurait pu le croire, mais encombré, au contraire, d'une foule d'instruments étranges dont la senle vue inspirait la terreur.

Et l'homme aussi, l'homme qui jusqu'alors était resté à demi-noyé dans les ténèbres, put être entrevu.

Pas très grand, mais les épaules très larges, le cou très fort, les mains énormes il devait avoir une vigueur et une force peu communes.

Il avait le front bas, les yeux petits 'et durs, les sourcils ,très noirs et très épais, le teint pAle, les lèvres minces.

Complètement vêtu de rouge, il n'avait pas besoin de décliner sa qualité pour se faire connaître.

Cet homme était l'exécuteur des hautes œuvres... cet homme était le bourreau

Les lampes allumées, il avait posé sa lanterne dans un angle du cachot.

Puis après s'être promené pendant un instant de long en large comme quelqu'un qui attend, il se glissa, se faufila, toujours du même pas tranquille, à travers les instruments de torture.

Et il les regardait, les examinait, semblait vouloir se rendre compte que tout se trouvait en bon état.

D'abord un large tablier de cuir cloué sur une sorte de tréteau se trouva devant lui.

C'était un de ses instruments de supplice favoris.

On prenait un accusé et on le sanglait là, sur ce lit. Puis avec de grosses tenailles rougies au feu on lui arrachait lentement, méthodiquement, des lambeaux de chair fumante.

Le malheureux hurlait, écumait de douleHr. Mais comme les murs du cachot, les bourreaux restaient impassibles et sourds. Et la chair fumait... fumait encore... toujours!... Et il était bien rare que le misérable ne demandât pas grâce et ne fit pas l'aveu de son crime... même quand il était innocent!

Le bourreau tàtait, caressait doucement cet instrument précieux.

Quoique ayant déjà beaucoup servi, il était encore en très bon état, presque neuf.

Il y avait bien çà et là quelques taches d'un rouge sombre, qui étaient du sang, et quelques taches brunes, qui étaient de la graisse humaine, de la chair brûlée, mais il ne les vit pas.

Le cuir n'avait pas un accroc, le tréteau était solide sur ses pieds et toutes les courroies tenaient bien.

— Pas un clou ne manque 1 murmura-t-il avec un rayonnement de plaisir.

Puis son regard^s'arrêta avec complaisance sur les autres instruments de torture qui l'entouraient: les grands fouets aux longues lanières garnies .dépeintes aiguës, les

chevalets qui servaient à donner la question de l'eau, et les coins de fer qui gisaient en un tas hideux dans un coin plus sombre.

Et comme U allait et venait encore, tout à coup il se retourna.

La petite porte basse venait de se rouvrir.

Deux hommes entraient.]

Nous disons deux hommes, mais n'étaient-ce pas plutôt deux bêtes fauvesT

L'un était petit et trapu, mais avec une carrure solide et des membres robustes.

Il était impossible de se trouver en face de cet homme sans en avoir peur, tant son regard était froid, son masque dur.

L'autre, un peu plus jeune peut-être, était une espèce d'hercule au visage souriant . Mais l'œil était si faux et l'allure si louche qu'instinctivement on s'en méfiait.

C'étaient les deux premiers aides du bourreau.

— Eh bien, Lardenoir, dit celui-ci en s'adressant au plus petit des deux hommes, quoi de nouveau?

— M. Bertaut vient d'arriver, répondit l'aide,

— Ah! ah.

— Il cause dans le greffe avec les deux chirurgiens et le médecin...

— Alors qu'attend-on pour commencer ?

— On attend MM. les conseillers.

— Bon.

Le bourreau venait de jeter un nouveau coup d'oeil autour de lui. Puis il dit :

— Il est probable que nous commencerons par la question de l'eau... a tout hasard, remplissez toujours les coquemars.

Et d'un g^s'e h indiquait de grands vases en r à peine visibles dans l'ombre.

Les deux aides, qui n'avaient pas l'habitude de se faire répéter deux fois la même cliose, s'empressèrent d'obéir.

Ils sortirent en emportant chacun deux coquemars, puis ce voyage fait, ils en ûrent encore un autre, puis un autre...

— Bien! ricana le bourreau. On aura maintenant de quoi se désaltérer.

Et il continuait toujours d'aller et de venir, jetant encore autour de lui le coup d'œil du maître.

Brusquement il avisa un grand réchaud qui se trouvait tout près du lit de cuir. Alors se tournant vers le plus grand des deux aides:

— Cormas ! ût-il.

— Voilà !

— Il ne faut pas se laisser prendre au dépourvu... Un peu de feu aussi...

Et sans mot dire, Cormas, 'je mit à allumer le réchaud, pendant que Lardenoir, dont le visage venait de prendre une f^xpression plus sinistre encore, allait et venait à son tour dans le cachot, examinant, comme son chef, tous les in^^uments de supplice les uns après les autres .

Puis comme le réchaud commençait à s'allumer, la porte du cachot s'ouvrit encore doucement et trois nouveaux venus parurent.

— Ah! voici ces messieurs, murmura le bourreau.

Et debout au milieu du cachot, il demeura immobile et les bras croisés.

Ces messieurs, c'étaient le médecin accompagné des deux chirurgiens, c'est-à-dire, dans ce cas- là et à leur façon, trois bourreaux aussi.

Ces trois hommes, d'ailleurs, ne semblaient pas venir là pour assister à un aussi terrible spectacle.

Le médecin surtout parlait gaiement, causait très haut, et comme il était habitué à se rencontrer très souvent ave^ l'exécuteur des hautes-œuvres, il ne dédaignait pas de lo traiter presque comme un collègue.

— Ah ! ah I fit-il en apercevant le réchaud qui flambait. Bonne idée !... Ce petit feu va vous réchaulTer un peu...

— Et les coquemars sont pleins, dit un des chirurgiens... Vous savez prendre vos précautions... C'est bien, maître !..,

Et comme le bourreau, toujours immobile à la même place, ne répondait que par un sourire tranquille, le second chirurgien s'empressa d'ajouter :

— Et vous avez d'autant mieux fait que M. Bertaut, à ce qu'il paraît, va.vous tailler de la besogne...

— Et à nous aussi, dit vivement le médecin.

— Sont-ils arrivés ? demanda le bourreau.

— MM. les consfcillers ?

— Oui.

— Pas encore.

— C'est que nous sommes en avance, dit le premier chirurgien. Mais nous pouvons être sûrs qu'ils ne nousferont pas attendre.

Le bourreau venait de jeter machinalement un coup d'oeil sur une petite estrade qui se trouvait à droite du cachot et en face du lit de cuir.

Là, flanquée de trois tabourets et recouverte d'un tapis vert, se dressait une table qui servait de bureau aux deux conseillers et au greflier.

Cette table était encombrée d'un gros paquet de cordes qui servaient à lier le patient quand on lui donnait la question de l'eau.

Le bourreau fit signe à Lardenoirde s'approcher.

Il avait les sourcils froncés, l'air très mécontent.

— Qu'est-ce qui traîne là ? dit-il. Enlevez-moi ça et tâchez d'avoir un peu plus d'ordre. Et revenant au médecin :

— Combien d'accusés aurons-nous aujourd'hui? demanda-t-il.

— Je ne sais pas au juste, mais vous pouvez toujours compter sur dix...

— Sur dix !

— A.U moins, dit le second chirurgien.

— Diable !

— Etce n'est qu'une première fournée, je vous en préviens, dit vivement le médecin qui souriait, car si ce que j'ai entendu dire est vrai, vous aurez environ une centaine do muets à qui il faudra délier la langue...

Le bourreau, à son tour, s'était mis à rire, et ses deux aides riaient aussi.

— Une centaine ! s'écria-t-il, stupéfait.

— A ce que je crois.

— Mais que s'est-il donc passé ?... On a donc fini par mettre la main sur la bande du capitaine de Minuit ?

Puis comme il s'apercevait que le médecin ei les deux chirurgiens se regardaient et échangeaient un sourire :

— Non, ce n'est pas cela, n'est-ce pas ? reprit-il.

— Non, maître, ce n'est pas cela, répondit ironiquement le médecin. Si le lieutenant de police ou Bertaut avait pu s'emparur de la clique du capitaine de Minuit, nous n'aurions pas besoin de vous l'apprendre...

— Pourquoi?

— Pardieu, parce que cela ferait un beau tapage et que vous le sauriez.

— Alors, encore une fois, dit vivement le bourreau, que se passe-t-il donc d'extraordinaire?... Pourquoi le Grand Châtelet, où nous sommes, est-il plein de prisonniers?... pourquoi n'y trouve-t-on plus une cellule de vide?... plus un cachot?

— Et cela vous étonne, maître? dit le premier cliirurgien.

— Gela me surprend, oui.

— Mais ce que vous dites du Grand Châtelet, vous pourriez le dire aussi du Petit...

— Comment?

— Il est plein aussi... il regorge...

— Le Petit Châtelet!

— Et toutes les prisons, maître, ajouta le médecin. Oh ! nous avons de la besogne, je vous le répète.

— C'est donc toute la pègre de Paris qui va nous passer par les mains, dit le bourreau avec un petit rire doux.

— A peu près, dit le premier chirurgien.

— Vraiment ?

— Oui, toute la pègre... du moins à ce que l'on raconte...

— C'est-à-dire toute la pègre suspecte, reprit vivement le médecin, tous les individus ramassés dans les bouges et pai-mi lesquels on pourrait peut-être avoir la chance de trouver une bonne proie.

— Une bonne proie? fit le bourreau.

— Je veux dire un des coquins qui rançonnent Paris... un des affiliés du capitaine de Minuit, dont vous parliez tout à l'heure.

— Chut! lit vivement un des chirurgieus. Quelqu'un venait d'entrer.

— Ah! c'est vous ! fit-il. Bonjour 1

Et il serra la main à un petit homme noir qui avait une figure de singe.

C'était le greffier.

D'un sourire amical il salua le médecin, tendit la main à l'autre chirurgien, puis gravit lentement les deux ou trois degrés de l'estrade sur laquelle était la table qui servait de bureau.

Puis, une fois installé, il s'accouda, jeta un coup d'oeil autour de lui, et dit doucement :

— M.M. les conseillers viennent d'arriver.

A ces mots le médecin et les deux chirurgiens se regardèrent, et le bourreau lui-

même, ainsi que ses aides, eurent un léger tressaillement et jetèrent un rapide coup d'œU sur les instruments de supplice.

Car cela voulait dire que la scène tragique allait commencer.

En effet, la porte venait encore de se rouvrir, et un groupe lugubre, un groupe sinistre était apparu. '

D'abord, c'était Bertaut, mais un Bertaut que l'on n'avait jamais vu, mais un Bertaut que ses quatre Risque-Tout auraient hésité à reconnaître.

Il était d'une extrême pâleur et on aurait pu le croire encore sous le coup de la grande fatigue qu'il avait éprouvée, non seulement pour dénicher la pègre de ses bouges, mais encore pour interroger pendant de longues heures, des journées entières,le grand nombre de prisonniers qu'il avait pris dans ses filets.

Mais il n'en était rien.

Comme on se serait trompé!

Bertaut ne souffrait même plus de sa blessure.

Mais si ses tempes battaient encore la fièvre, c'étaient l'espérance du succès etlajoie du triomphe qui la lui donnaient.

Oh! Il n'en doutait pas, U allait tenir enfin un des affiliés du capitaine de Minuit, un des bandits de cette clique fameuse qui depuis si longtemps faisait trembler tout Paris.

Et U avait pour l'aider la torture, les supplices, les tourments les plus atroces.

Oui, il était content.

Aussi souriait-il.

Il ne vit ni le médecin, ni les chirurgiens, il n'aperçut que les bourreaux.

Il s'avançait tout à son idée fixe et comme dans un rêve.

Derrière lui, deux hommes marchaient, saisissants et tragiques, deux hommes vêtus de rouge, non des bourreaux, ceux-là, mais des conseillers au Grand Châtelet, mais des juges.

Ils étaient calmes, froids, impassibles.

Les instruments de torture à travers lesquels ils se glissaient leur étaient familiers;

Ils les connaissaient tous.

Et cependant, cela était visible, ils n'osaient y arrêter leurs regards comme sils avaient eu honte d'avoir de tels complices dans fhorrible besogne qu'ils allaient faire.

Sur un geste de Bertaut. Lardenoir venait de placer un tabouret au pied même de l'estrade.

Bertaut s'assit.

Les deux conseillers, lentement, venaient de prendre place à côté du greffier.

Et pendant ce temps, sur le seuil de la porte toujours ouverte, deux silhouettes effacées, deux ombres vagues et indécises demeuraient immobiles.

C'étaient encore deux collègues de Lardenoir et de Cormas, deux aides du bour- 'reau de Paiis.

Leurs yeux n'avaient pas quitté Bertaut, dont ils semblaient épier un geste, attendre un ordre.

Et il y eut dans le vieux cachot un long moment de lourd silence.

On ne parlait pas d'autre chose dans les bouées.

Larclejî.oir et Cormas, penchés sur le grand réchaud tout rouge, soufflaient, l'attisaient encore, et le poing gauche sur la hanche et lu main droite posée sur le lit de cuir, l'exécuteur des hautes œuvres attendait aussi.

Bertaut venait de se tourner vers la porte.

Il fit un signe bref.

Les deux silhouettes, les deux ombres entrevues, disparurent, s'évanouirent.

Puis, riant doucement, le chef des Risque-Tout dit ;

— Bourreau, j'ai compté sur toJ, travaille bien!...

Liv. 2i.

Fa>-.U(.l FiciLS, ciliteui'd.

Cînqniinutes environ s'éco. lièrent.

Puis un bruit de pas s'entendit, grandit^ et la porte s'étant ouverte avec tracas, avec colère, un homme^ut poussé, ou plutôt jeté dans le cachot, par les deux aides du bourreau'qui avaient obéi au signe de Bertaut.

Cet homme, nous l'avons vu déjà.

C'était le premier des prisonniers que ni Grand- Gilles, ni le Comtois, ni Corfer, le jour où ils étaient installés dans le greiTe de la Conciergerie en compagnie de leur chef, n'avaient reconnu pour faire partie de la petite pègre.

C'étai^ l'homme qui portait des habits qui ressemblaient autant à une livrée qu'à un uniforme, l'homme enfin contre qui Bertaut, plein de fureur, avait proféré — on s'en souvient — de si terribles menaces.

La secousse avait été si rude qu'il chancela, faillit tomber sur le lit de cuir.

Ce fut le bourreau qui le retint.

— Ah! fit-il sourdement.

Il venait d'apercevoir les hommes rouges, le réchaud allumé, les instruments de torture.

Une voix dure, impérative et brutale ,vint soudain ajouter encore à son épouvante. Cette voix partait de l'estrade.

C'était un des deux conseillers qui l'interpellait:

— Approche!

L'homme s'approcha, mais il devait être brave, très brave, car la première minute de saisissement passée, il ne semblait pas avoir peur.

Bertaut était certainement plus pâle que lui, et les bras croisés, les lèvres crispées, le regardait avec des yeux éiincelants .

Le conseiller, qui avait fait un geste brusque pour retirer ses mains de ses longues manches, venait de s'accouder sur la table.

Puis il consulta des papiers qu'il avait étalés devant lui.

Le greffier avait trempé sa plume dans l'encre et se disposait à écrirô,

— Ton nom? reprit brusquement et sévèrement le conseiller.

— Jacques Landry.

— Lève la main,

— Jacques Landry leva la main.

— Et jure sur l'Evangile de dire la vérité.

— Je le jure.

Maisen faisant ce serment, Bertaut s'en était bien aperçu, la voix du prisonnier s'était altérée et un grand trouble s'était peint sur son visage.

— Tu sais, reprit le [conseiller l'air de plus en plus gsolennel, qu'unjjugement de condamnation à la question a été'rendu contre toi...

Le pauvre garçon eut un léger frisson, mais ne répondit pas.

Il ne comprenait pas encore très clairement ce que l'on voulait lui dire.

Tout ce qu'il se rappelait, tout ce qu'il savait, c'est que quelques jours auparavant on l'avait traîné dans une des chambres du Grand Châtelet, et que là il avait été interrogé et pressé de questions par trois ou quatre hommes rouges tout aussi farouches, tout aussi hideux que ceux qui se trouvaient en ce moment en face de lui

Et comme il continuait à demeurer muet, le conseiller dit :

— Je vais te donner lecture de ton interrogatoire.

Il prit un des papiers étalés devant lui et lut d'une voix sourde le long interrogatoire que les conseillers du Châtelet avaient fait subir au prisonnier.

Pendant cette leclure, c'était un silence profond, un silence solennel dans le vieux et sombre cachot.

Le bourreau et ses quatre aides restaient immobiles et pâles, le médecin et les deux chirurgiens demeuraient un peu dans l'ombre, et Bertaut, l'œil toujours étincelant, ne quittait pas des yeux sa proie.

— Persistez-vous dans vos précédentes déclarations ? demanda le conseiller dont le regard très dur semblait menacer. le prisonnier.

Celui-ci répondit très simplement et toujours sans laisser paraître le moindre t rouble :

— Oui, monsieur.

— Ainsi vous persistez à dire que vous n'êtes à Paris que depuis quelques jours seulement ?

— Oui, monsieur.

— Que vous y étiez laquais ?

— Oui, monsieur.

— Vous persistez aussi à dire que si vous vous trouviez dans le bouge où l'on vous a arrêté, vous ne vous y trouviez que par hasard.

— Oui, que par hasard.

— Et que vous n'avez jamais fait partie d'aucune bande, d'aucune clique de malfaiteurs?

A ces mots, le prisonnier s'était subitement redressé et il avait eu comme un mouvement d'indignation et de révolte.

Et la voix ferme :

— Non, jamais, répondit-il.

— C'est bien.

Les bourreaux demeuraient toujours immobiles et c'était dans le sinistre cachot toujours le mcMue silence solennel.

Le conseiller, maintenant, ne regardait plus le prisonnier. Son regard s'était fixé tout au fond, dans l'ombre. 11 cherchait le médecin et les deux cliirurgiens. Puis il leur fit signe d'approcher.

— Messieurs, leur dit-il, veuillez examiner cet homme...

Le médecin et les deux chirurgiens s'avancèrent lentement. Puis tous les trois ils entourèrent le prisonnier qu'ils palpèrent, auscultèrent longtemps.

Enfin après un très long silence, le médecin se tourna du côté de l'estrade, puis dit

— Cet homme peut subir la torture...

En entendant ces paroles terribles, le prisonnier n'avait pu s'eropècher de tressaillir Son front était devenu livide.

La torture !

Et il voulut bégayer quelques mots, se défenare... Mais d'un geste brutal, le conseiller lui avait imposé silence.

Ce n'étaient plus à présent, le médecin et les deux cliirurgiens qui entouraient 1« prisonnier, mais c'étaient les aides de l'exécuteur des hautes œuvres.

— Déshabillez cet homme, reprit le conseiller.

Brutalement les aides du bourreau se mirent en devoir d'obéir, et deux minutes après, le prisonnier, dont les habits venaient d'être jetés au loin, apparaissait le torse nu et sa chemise attachée par le bas entre les jambes.

Depuis un instant, le bourreau toujours debout près du tabUer de cuir ne perdait pas de vue le conseiller.

Puis, quand le prisonnier fut déshabillé:

— Par quoi commençons-nous? demanda-t-iL - Par la question de l'eau.

— La question ordinaire ?

— Oui.

Le prisonnier restait stupide et hagard.

Mais il eut à peine le temps de se reconnaître.

Déjà il était étendu sur le petit che\alet qui servait à ce genre de supplice, et si bien lié, si bien garrotté, qu'il lui eût été impossible de faire le moindre mouvement.

Pendant ce temps, sur l'estrade, les deux hommes rouges, les deux conseillers se causaient bas et le greffier écrivait.

Quant à Bertaut, qui ne bougeait pas plus qu'une statue, son regard restait attaché sur le prisonnier et son front devenait de plus en plus sombre.

La question ordinaire de l'eau avec extension se donnait avec quatre coquemars d'eau de deux pintes et chopine, mesure de Paris.

— Lardenoir! dit le bourreau.

Puis il fit un signe.

Lardenoir apporta les quatre coquemars près du chevalet sous lequel Cormas avait déjà placé une grande chaudière, et un autre des quatre aides introduisit entre les dents du prisonnier la corne qui devait l'obhger à demeurer la bouche ouverte.

— Lardenoir ! dit encore l'exécuteur des hautes œuvres. Lardenoir avait compris.

Il s'empara d'un des coquemars et le passa à son maître. En ce moment, le médecin et les deux cliirurgiens entouraient le chevalet. Et l'affreux supplice commença, l'eau s'engouffrant encore et toujours dans la bouohe du patient.

Le conseiller, très calme, ne perdait aucune péripétie de cette scène épouvantable'

Tout à coup il fit un geste et le bourreau s'arrêta.

Alors sadressant au prisonnier il lui demanda s'il n'avait pas d'autres révélations à faire. Mais, malgré la torlurp,le prisonnier persista avec énergie dans ses premières déclarations.

Il soutint qu'il avait bien dit la vérité, qu'il arrivait bien de province comme il l'avait dit, et que jamais il n'avait fait partie, ni à Paris^ ni ailleurs, d'aucune bande et d'aucune clique de malfaiteurs.

— Continuez ! dit le conseiller.

Et le supplice continua.

Soudain le malheureux eut un soubresaut terrible. Le bourreau s'arrêta.

— Je crois qu'il veut parler, dit-il.

— Déliez-lui les poignets... soulevez-le, dit le conseiller.

Puis s'adressant au prisonnier, dont le visage était effrayant à voir :

— As-tu des aveux à faire? demanda-t-il.

— Oui, répondit l'autre d'une voix éteinte. Le regard de Bertaut venait d'étinceler.

Est-ce qu'il allait enfin voir se réaliser son rêve ?

Est-ce qu'il allait enfin avoir sous la main un des complices du capitaine de Minuit ? Mais les nouvelles déclarations qu'avait à faire le prisonnier n'étaient pas de nature à satisfaire l'agent.

Tous ses aveux se bornèrent à dire qu'il n'était point laquais, mais déserteur. S'il avait menti, c'était par crainte du châtiment. Bertaut, déçu, était plein de colère, plein de fureur.

— Non l iiCii ! tu mens !... tu mens encore ! s'écria-t-il. Dis la vérité !... Avoue que tu es un des bandits du capitaine de Minuit ?.,.

Mais le prisonnier s'indigna, se révolta...

Non, il ne mentait pas, non il ne mentait plus, et il venait de dire toute la vérité à la justice.

Et il parlait avec ime telle conviction qu'on voyait bien que cet homme était sincère.

Moins durs que les deux conseillers, qui continuaient à demeurer impassibles, le médecin et les deux chirurgiens se sentaient touchés.

Le premier se pencha à l'oreille des deux autres, puis, très bas, dans un souffle :

— Pauvre diable ! fit-il, je crois bien qu'on le torture inutilement.. .

— C'est clair ! répondirent les chirurgiens.

Mais telle n'était pas, paraît-il, l'opinion de Bertaut.

D'ailleurs, la rage de voir son espoir trompé, l'aveuglait, le rendait fou.

Et cette fois ce fut sur son ordre que la question continua.

Maintenant les quatre coquemars étaient vides, le prisonnier, qu'on avait couché sur un matelas, râlait, agonisait, mais il n'eût pas dit un mot de plus.

Et pendant un moment, Bertaut, toujours ivre de fureur, avait songé à lui faire appliquer la question extraordinaire.

Mais il avait dû s'arrêter devant l'attitude du médecin et des deux chirurgiens qui avaient formellement et très énergiiuement déclaré que l'état du prisonnier ne lui permettait pas de supporter ce nouveau supplice.

— On n'irait pas jusqu'au bout... Cet liomme mourrait avant avaient ils dit. Et ce. jour -là, l'agent sortit du Grand Châtelet la tête basse.

D'autres prisonniers avaient succédé au premier, d'autres suspects arrêtés dans les bouges avaient été torturés, et il n'était pas plus avancé qu'auparavant.

Pourtant il y en avait encore qui attendaient leur tour dans les cellules et les cachots du Grand Châtelet.

— Nous verrons demain ! se dit-il le visage livide, les dents serrées.

Et le lendemain et pendant plusieurs jours encore, le sombre cachot ne cessa de retentir de cris terribles de douleur et de râles d'agonie.

Plusieurs de ces suspects se trouvaient en effet de bonne prise.

C'étaient des gredins de la pire espèce qui jusqu'alors avaient eu la chance d'échapper à la justice et qui maintenant, torturés et suppliciés, avouaient leurs crimes inconnus.

Mais quand on les avait interrogés sur le capitaine de Minuit, tous s'étaient défendus énergiquement de faire partie de ses bandes, tous avaient nié appartenir à la clique qui faisait trembler Paris.

Et maintenant Bertaut n'était plus reconnaissable.

Il était sombre, taciturne, et ses quatre Risque-Tout eux-mêmes n'osaient plu» l'approcher.

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