‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 76 sur 100 · DN ETRANGE AVEU · texte numérisé non relu

DN ETRANGE AVEU

Depuis quelque temps déjà Jean de Lys n'habitait plus, à l'ane des extrémités de Paris, la petite maison farouche et solitaire où nous l'avons trouvé dans l'un des premiers chapitres de ce récit.

Certes, comme nous l'avons vu, cette maison qui semblait perdue en plein désert n'était point gaie, mais pleine de mélancolie, au contraire, et triste à mourir.

Par le toit, par les murs le vent y soufflait comme dans la rue.

C'était une masure, une ruine qui tenait à peine debout.

Et quant au petit jardin qui la précédait, il était depuis si longtemps abandonné que loin de l'égayer, il l'assombrissait encore.

Et cependant, cette maison, Jean de Lys ne l'avait pas quittée sans regret pour venir s'installer au cœur même de Paris.

Mais il avait suivi en cela les conseils de M™" de Vergennes.

Il la voyait très souvent, et la duchesse qui s'intéressait toujours au jeune chevaher, peut-être même un peu trop vivement, n'avait cessé de lui répéter :

— Maintenant, chevalier, vous êtes ofTicier du roi, ne l'oubliez pas... Vous ne

pouvez donc plus vous cacher dans votre solitude et vous devez vivre comme tous les jeunes gentilshommes de votre fcgc.

Jean de Lys était donc à présent non seulement plus confortablement installé, mais encore son logis, qu'il avait meublé avec beaucoup de goût, avait une certaine richesse et un certain luxe.

De plus, le jeune oiïicier avait pris à son service un laquais que la duchesse de Vcrgennes lui avait procuré.

— Picard est un brave garçon que je vous recommande, lui avait-elle dit. Il n'est peut-être pas encore bien déniaisé, car il arrive de sa province, mais je vous réponds de son dévouement et de sa fidélité.

Picard était un grand gaillard de vingt- cinq à vingt-six ans, taillé en hercule, avec une large figure rougeau.le, des cheveux roux et de gros yeux étonnés.

Or, ce jour-là, comme Jean de Lys revenait de Versailles où il avait été de service auprès de Sa Majesté, il trouva Picard en train de poser sur sa table une lettre qu'on venait d'apporter.

— De qui cette lettre? demanda le jeune homme.

— On ne m'a rien dit, monsieur, répondit le laquais, mais je crois reconnaître les armes de M. le duc de Vergennes.

— Ah!

Jean de Lys regarda le large cachet de cire rouge qui scellait l'enveloppe.

C'étaient bien, en efi'et, les armes du vieux duc.

Il ouvrit vivement la lettre.

Mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il reconnut l'écriture élégante et aristocratique de la duchesse.

C'était elle-même qui lui écrivait et cette lettre était une invitation à une grande fêle qui avalô lieu le soir même à Thôtel de Vergennes.

« — Je compte sur vous, disait la duchesse, comme sur tous mes amis.

« Si vous manquiez à mon rendez-vous, sachez bien, monsieur le chevalier, que je n'admettrais aucun prétexte, aucune excuse, et que je ne vous le pardonnerais pas...

«D'ailleurs, je vous méauge une surprise... »

Jean de Lys releva la tête.

— Une surprise?... Quelle surprise? murmura-t-il avec un sourire.

Il chercha un moment ce que cela pourrait bien être, puis comme il ne devinait pas :

— Bah ! nous verrons bien ! flnit-il par se dire.

Mais cette invitation qui tombait si inopinément dérangeait un projet qu'il avait fait et qu'il caressait avec joie depuis le matin.

Ce projet, c'était de courir retrouver Blanche qu'il lui avait été impossible de voir depuis une semaine.

— Demain je suis libre... demain je courrai vers elle, se dit-il, mais c'est ma joie, c'est un bonheur reculé de tout un jour.

Aussi était-ce le front un peu sombre et l'air presque soucieux que quelques heures plus tard il montait en voiture pour se rendre à l'invitation de la duchesse.

Le vieil hôtel, d'une apparence quasi-royale, rayonnait de mille clartés, étincelaitde mille lumières.

Par ses larges portes, toutes grandes ouvertes, de nombreux et magnifiques équipages entraient, ressortaient, et dans la cour, ornée tout autour de gigantesques statues et si vaste qu'on s'en ferait difficilement une idée aujourd'hui, c'étaient des fleurs partout, de la verdure partout, et mille clartés, mille lumières encore.

Dans les salons, où la danse commençait àpein-e, c'était déjà une véritable cohue, un véritable encombrement.

Tous les courtisans, tous les hommes qui portaient les plus grands noms de la noblesse française étaient là, et là aussi toutes les plus grand'i s dames, toutes les plus jolies femmes qui brillaient à la cour.

Pourtant à cette fête quelqu'un manquait, quelqu'un que la duchesse de Vergennes avait oublié volontairement à cause de Jean de Lys.

C'était le marquis de Morfer.

Et précisément, tout en fendant la foule, le jeune chevalier pensait à cet étrange gentilhomme qui, sans le connaître, était devenu son ennemi.

Et Jean de Lys, l'œil un peu dur, la face fermée; se disait qu'il ne se laisserait pas provoquer encore sans relever, cette fois, vertement le déli.

Mais soudain il tressfiillit.

Devant lui se trouvait la duchesse de Vergennes, et plus rayonnante, plus séduisante» et plus belle que jamais.

Puis toute gracieuse, toute souriante et levant sur lui un regard à rendre fou !

— Vous m'offrez votre bras? dit-elle.

El lentement ils avançaient, tandis que tous les groupes s'ouvraient respectueusement devant eux.

Les orchestres jouaient des airs délicieux, les couples enlacés tourbillonnaient, les lumières faisaient étinceler comme du satin les épaules nues des femmes...

— Venez, venez ! dit la duchesse presque à voix basse.

Son bras s'appuyait plus familièrement, plus lourdement sur le bras de Jean de Lys, et elle l'entraîna tout à l'extrémité de l'hôtel, dans un petit salon plein de parfums pénétrants.

Là, nulle rumeur, nul bruit.

A peine entendait-on de temps à autre, et très faibles et comme des soupirs, les sons lointains des orchestres.

Point de grande clarté non plus, mais seulement dans des globes de verre dépoli quelques rares lumières qui ne jetaient qu'un jour très doux.

La duchesse venait de se laisser tomber sur un divan et d'un geste elle invitait le jeune gentilhomme à prendre place à côté d'elle.

Jean de Lys, qui trouvait ces façons mystérieuses, était très intrigué.

Il songeait à cette surprise] quej lui avait; promise M""" de Vergennes, et il se disait:

— Qu'est-ce donc?... Que peut-elle avoir à me dire?... Quelle confidence va-t-elle me faire?...

Et tout en pensant ainsi, son regard se portait sur la jeune femme. Alors sa curiosité redoubla.

Le misérable voulait lui faire violence.

Il ne reconnaissait plus la duchesse, il ne reconnaissait plus la jeune femme qui passait tout à l'heure triomphante à son bras.

Un changement soudain, une métamorphose étrange s'était faite en oHe.

Rayonnante et fière quelques minutes auparavant, elle était maintenant toute pensive, humble presque.

Immobile et la tête penchée, le i égard fixe et le visage un peu pâle, elle demeurait muette, comme si elle eût été sous le coup d'une émotion violente.

Jean de Lys respectait son silence, attendait, mais sa curiosité, maintenant, faisait place à de tristes pressentiments.

— Elle a un air bien singulier! se disait-il. Aurait-elle quelque mauvaise nouvelle

àm'apprendre?

LiV. 244. - ■ Fayard Frères, éditeur.

Et' soudain le jeune homme tressaillit.

Il venait de' se rappeler cpie la duchesse était l'amie de Blanche et il se demandait si elle ne s'était point chargée de lui apprendre un malheur gui aurait frappé la jeune marquise.

Puis doucement il dit :

— A quoi songez-vous donc, madame?

La, duchesse eut un soupir.

— Je continuais mon rêve, répondit-elle le voix lento.

— Quel rêve ?

— Un rêve que je fais depuis quelque temps... un rêve qui me poursuit... un rêve' auquel je ne puis me soustraire...

— Et quel rêve, madame? dit le jeune homme. llUirêve triste ou un rêve joyeux?

— Joyeux, éblouissant, splendiie, s'il devait se réaliser un jour...

— Ah!

— Mais bien triste, et bien amer s'il ne devait jamais être qu'unrêvre...

Et la duohesse levait sur Jean de Lys, troublé, malgré lui, un regard très profond et très doux.

Puis elle reprit :

— Ce que je vais vous dire va certainement vous surprendre et peut-être me condamnerez-vous, peut-être me jugerez-vous sévèrement et cruellement...

— Oh! madame 1

— Mais si je vous ai choisi pour confident, c'est que j'aL la plus entière, la plus absolue confiance en votre loyauté et en votre honneur, et que- je sais que vous ne me trahirez pas...

— JiB: vous le jure, madame ! dit vivement le jeune gentilhomme, très embarrassé, et qui se demandait où la duchesse voulait en venir.

Et il y eut un nouveau silence.

Dans les sal ons où une foule encore plus grande se pressait, les danses continuaient et, très doux, à peine perceptible, un chant devinions s'entendait.

M™° de Vergennes semblait être devenue encore plus pâle, plus émue*

Elle semblait avoir peur d'en dire davantage.

Enfin elle se décida, et toujours la voix très douce, très lente :

— La première fois que vous êtes venu ici, la première fois que vous m'avez été présenté par mon mari, par M. le duc de Vergennes, quelle impression avez-vous emportée de moi...

— Quelle impression?

Et Jean demeura tout interdit, tout intimidé. Il ne savait que répondre.

— Je n'ai emporté, madame, finit-il par dire, qu'un souvenir très reconnaissant de l'excellent accueil que vous aviez bien voulu me faire...

— Ce n'est pas ce que je voulais dire...

— Ah!

— Je voulais savoir si vous n'étiez pas parti avec cette pensée que vous veniez de voirla femme la plus heureuse de la terre...

— Certes I

La duchesse hocha doucement la tête, puis un sourire étrange courut sur ses lèvres.

— J'en étais sure, dit-elle, mais vous vous trompiez,

Jean de Lys ne put retenir un mouvement de stupéfaction.

Quant à M""' de Vergennes eUe gardait toujours son énigmatique souriit

— Oh! je vous comprends bien, dit-elle, je vous étmne et j'en étonnerais bien d'autres.. .D'ailleurs, comment ne seriez-vous pas étonné?

Ne suis-je pas, par ma naissance et par mon mariage, une des plus grandes dames de France?

— C'est vrai ! dit vivement Jean do Lys.

— N'ai-je pas une fortune, une immense fortune dont le chiffre exact m'est inconnu à moi-même...

— Une fortune que des princes envieraient, fît le jeune gentilhomme.

— Ne suis-je pas entourée de l'éclat des fêtes et d'an luxe qui est peut-être sans égal...

— Nous en avons la preuve en ce moment-ci, madame.

— Ne suis-je pas, et sans jamais m'ètre compromise un seul instant, une seule minute, très influente, toute-puissante sur l'esprit du roi...

— Je dois le savoir autant que personne, Madame, répondit en souriant le jeune chevalier.

— Enfin, ne suis-je pas jeune... je n'ose dire belle.

— Vous pouvez le dire, madame.

La duchesse avait tressailli et son regard se leva encore sur Jean de Lys. Mais ce ne fut qu'un éclair, et son fi'ont qui avait rayonné se couvrit de nouveau d'un nuage.

Et tout à coup :

— Eh bien, oui, c'est vrai, eh bien, oui, je ne mens pas, je ne suis pas heureuse...

— Pas heureuse!

— Non, chevalier, non, vous pouvez me croire.

— Je vous crois, madame, mais je ne puis vous comprendre. Que manque-t-il donc à votre vie pour que vous ayez le bonheur?...

— Ce qu'il y manque ?

— Oui.

— La joie d'être aimée, répondit -eUe à voix sourde.

Le jeune homme avait encore fait un mouvement, mais elle ne s'en aperçut pas.

Elle semblait maintenant parler pour elle toute seule, et elle remontait très haut, très loin dans le passé.

Etre aimé, reprit-elle, est un mot qui a pour moi d'autant plus de charmes que je n'ai jamais été entourée d'aucune affoclion, d'aucune tendresse.

Toute jeune, tout enfanf, j'ai vé^-u et j'ai grandi dans une maison plus froide qu'une tombe.

Mon père et ma mère eux-mêmes ne s'aimaient pas.

Ils avaient fait un de ces mariages si fréquents dans notre monde, un mariage de raison, de convenance...

Ils avaient allié leurs titres, leurs fortunes, mais ils n'avaient pas allié leurs cœurs.

Un jour, ma mère avait été mise en 'présence d'un homme <iu'eUe n'avait jamais vu, qu'elle ne connaissait pas, et dont elle n'avait jamais entendu parler.

Et ou lui dit : — Voilà ton époux.

Ma mère n'avait que dix-sept ans, c'est-à-dire l'âge de toutes les illusions et do toutes les chimères.

Avait-elle son roman comme toutes les jeunes filles?

Avait-elle un secret, c'est-à-dire un amour qu'on ignorait? je l'ignore.

Mais ce qu'il y a de très certain et ce que j'ai su depuis, c'est que ce n'était pas non plus l'amour qui poussait mon père à rechercher cette union.

Ma mère était très belle, et si vous parliez aux courtisans qui l'ont connue dans toute la splendeur de sa jeunesse, ils vous diraient qu'elle ne pouvait paraître à aucune fête sans traîner derrière elleun cortège d'adorateurs.

Mais ce n'était pas cette grande beauté qui avait séduit mon père.

Homme positif, il ne voyait dans ce mariage qu'un moyen de grossir, d'arrond'r encore sa fortune, qui, d'ailleurs, était considérable, immense aussi.

Et ma mère ne dit pas non.

Au surplus, elle était très flère, très orgueilleuse, et ce mariage — bien que mon père eût au moins vingt-cinq ans de plus qu'elle — la flattait, car les Villequier, non seulement étaient d'une très ancienne, d'une très antique noblesse, mais encore approchaient de très près le roi.

Pour être plus près de la cour, c'est-à-dire plus près du maître, c'est-à-dire plus pies des faveurs, à peine mariés mes parents avaient quitté Paris.

Ils s'étaient installés à Versailles.

C'est là que je suis née, c'est de là que datent mes premières impressions et mes premiers souvenirs...

La duchesse de Vergennes s'interrompit, puis avec un sourire :

— Versailles ! fit-elle. Je m'y plais aujourd'hui, mais quelles heures froides, quelles heures monotones j'y ai passées autrefois!...

Bien souvent j'y resonge, bien souvent je me reporte par la pensée à ce temps-là, et toujours j'ai à ce souvenir comme un tressaillement, comme un frisson...

Vous avez dû certainement rencontrer plus d'une fois dans votre vie une de ces maisons tristes, une de ces demeures sombres que, malgré soi, on ne peut voir sans un serrement de cœur.

On passe, on s'arrête et l'on se dit : Je ne voudrais pas habiter là !

Eh bien, l'hôtel où se [sont écoulées [mes premières années ressemblait à une do ces maisons-là.

C'était, je crois, le plus vieil hôtel de la ville, et il était situé dans la rue la plus reculée, la plus déserte, la plus solilaire.

Il m'effrayait, me terrifiait, et quand je regardais ses murs épais et noirs, ses portes massives et garnies d'énormes clous, je me figurais que j'étais dans une prison.. .Et cette impression était si forte, si profonde, elle s'imposait tellement à mon esprit que le grand jardin où l'on me laissait m'ébattre toute la journée ne m'égayait pas...

Et cependant il était très beau, ce jardin, plein de soleil, plein de fleurs superbes

Mais peut-être étais-je alors trop jeune pour bien comprendre C9 qui se passait en moi?...

Peut-être ne trouva is-je cette maison triste que parce qu'une trop grande solitude m'entourait?

Car, en eilet, j'aurais pu compter les jours où je voyais mon père.

« Honoré, comme je vous l'ai dit, de l'amitié du roi, il était très souvent «horçé de missions lointaines, de longues missions qui pendant plusieurs semaines, quelquefois plusieurs mois, le retenaient à l'étranger.

« Lorsqu'il était à Versailles il ne restait point ebez lui, mais tout son temps se passait à la cour.

« Quant à ma mère, elle vivait renfermée dans ce vieil hôtel comme dans un cloître.

« Jam.ais elle ne descendait au jardin.

« Jamais elle ne me faisait appeler.

« Jamais elle n'éprouvait le besoin de me serrer contre son cœur et de me prodiguer ses caresses.

«< Et je vécus ainsi un peu sauvage, je ne vous le cache pas, un peu farouche peutêtre jusqu'à l'Age de douze ans, jusqu'au jour où je dus quitter notre vieil hôtel de Versailles pour entrer au couvent.

« D'abord j'en fus très effrayée, mais je m'y habituai bien vite.

*< QueUe différence, d'ailleurs, pouvait-il y avoir entre la maison où j'entrais et celle que je quittais !

« Elle n'était ni plus triste, ni plus froide, ni plus austère, et quant aux religieuses, elles avaient peut-être le front moins pâle et l'air moins sombre que ma mère.

« Quelques années s'écoulèrent.

« Je n'étais plus une enfant, mais une jeune fille.

c< Un jour la supérieure me fit appeier.

— « Votre mère est là, me dit-elle.

« Ma mère !

« Cela me surprit.

K Elle venait si rarement me voir!

« Mais elle était là, en effet, mais toujours aussi froide, toujours aussi indifférente que par le passé.

« Cependant, cette fois, elle m'embrassa, mais quel baiser!... un baiser de glace et qui ne me toucha point.

« — Viens, dit-elle. Je t'emmène.

« Il paraît que j'avais l'âge d'entrer dans le monde, l'âge de paraître à la cour.

« Oh! la cour!

« Je ne puis m'empêcher de sourire quand je songe à la grosse émotion que ce motlà me faisait éprouver.

«lime semblait que ce devait êtr« là le pays de tous les enchantemeii:3 et de toutes les merveilles.

Lacûur ! »

« Le roi !

« Je n'y pensais qu'en tremblant et la veille de jour où je devais être présentée ft Versailles j'avais la fièvre... une joie si vive et en même temps une appréhension si grande que je ne dormis pas.

« Je voulais me raisonner, fermer les yeux...

« Impossible I

«J'avais des éblouissements et je faisais toute éveillée des rêves splendides.

« Aussi 6tais-je toute pâle, toute frémissante, quand j'entrai au bras de m.on père dans la galerie des fêtes.

« Les grands seigneurs, les beaux gentilshommes venaient tour à tour me saluer.

« Les belles dames aussi s'empressaient, m'entouraient,..

« Oui, ce fut un beau jour, un beau rêve ! »

Et la duchesse de Vcrgennes, se tut.

Le bras droit replié sur un coussin et la joue appuyée sur sa main, elle semblait s'oublier encore dans la vision qu'elle évoquait.

Et longtemps encore elle parla, tandis que dans ses salons où une foule brillante s'entassait, s'écrasait, les orchestres jouaient, les couples tourbillonnaient.

Elle avait raconté à Jean de Lys ses tristesses d'enfant, se3 illusions de jeune fille, et maintenant elle lui parlait, avec un besoin énorme de s'épancher et de tout dire, de ses amertumes et de ses déceptions d'épouse.

Oh! certes, le duc de Vergennes avait été toujours pour elle plein de sollicitude et de bonté.

Toujours il avait été l'esclave de ses moindres désirs et de ses moindres caprioes.

Mais enfin c'était un vieillard...

Comment avait-elle fait ce mariage-là?

Est-ce qu'elle savait ?

Elle avait obéi aux lois de son monde, voilà tout.

Mais ce qu'elle avouait avec une franchise étrange, c'est que cette union si disproportionnée et qu'elle avait acceptée sans souffrir dans le commencement, maintenant était pour elle un affreux supplice, une véritable torture.

— Oh ! j'ai honte de vous parler ainsi, s'écria-t-eUe tout à coup, mais esl-on toujours maître de son cœur?... Mais peut-on se défendre d'aimer ?... Moi je l'avais cru... J'avais passé indifférente et dédaigneuse au milieu de toutes les adorations et de tous les hommages.

Je souriais... Je me croyais bien sure de moi... Je me faisais un jeu de défier l'amour...

Mais j'étais imprudente... bien imprudente... car ce cœur que je croyais pour toujours engourdi se réveille !... car j'aime à mon tour... oui, j'aime malgré ma volonté, malgré mon orgueil... oui, Jean, j'aime assez pour vous le dire.

Et très pâle, souriante, elle regardait le jeune homme.

Celui-ci était au moins aussi pâle qu'elle. Cet aveu était pour lui comme un coup de foudre.

Et il cherchait un mot à dire, un mot à balbutier, quand heureusement il n'en eut pas le temps.

CARTOUCHE i^oi

Lentement et sans bruit, le duc de Vergennes venait d'entrer.

Il se campa en face d'eux, croisa les bras, puis hochant la tête en souriant :

— Ah ! prenez garde, jeune homme, prenez garde I fit-il gaiement en menaçantJean de Lys du doigt. Je crois que je vous surprends à faire la cour à la duchesse.

— Non, duc, vous vous trompez: c'est moi qui faisais la cour au chevalier! répondit vivement celle-ci, qui disait la vérité en riant.

Mais le vieux duc venait de faire un geste vers la porte.

— Je vous ai cherchée partout, duchesse, dit-il. Je venais vous annoncer votre amie...

— La marquise? dit vivement M"^" de Vergennes. Puis se tournant vers Jean:

— C'était la surprise dont je vous parlais... la surprise que je voulais vous faire...

— Quelle surprise, madame?

— J'ai pensé que vous ne seriez pas fâché de rencontrer chez moi celle qui vous doit la vie... la marquise de Solanges...

— Blanche ! s'écria malgré lui Jean de Lys. Tl venait de se trahir.

La duchesse pâlit.

— Est-ce qu'il l'aimerait?... est-ce qu'elle serait ma rivale ? pensa-t-elle, non plus pâle, mais livide.

Et quand elle se retourna, elle eul un tressaillement.

Sur un signe de M. de Vergennes, qui s'était avancé vers la porte, Blanche était entrée.

La duchesse sourit, mais son regard ne put retenir un éclair.

— Ah ! c'est vous, marquise ? fit-elle avec un accent plus dur qu'elle n'aurait voulu. Que vous êtes aimable d'être venue !... Mais il faut bien que je me montre à nos invités... je vous laisse... Nous nous retrouverons tout à l'heure, chère amie.. En attendant, voici monsieur le chevalier Jean de Lys que je n'ai pas besoin de vous présenter et à qui certainement vous devez avoir quelque chose à dire.

Et toujours souriante, mais pleine d'une immense colère, elle sortit lente aient au bras du vieux duc.

XXXVh

L ATTAQUE NOGTURNB

La jeune marquise était restée tout interdite

Elle regarda pendant quelques secondes la porte par laquelle venaient de disparaître M. et M"' de Vergennes, puis se retournant vers Jean de Lys :

— La duchesse a un air bien singulier, ce soir, pensa-t-elle.

Mais déjà Jean de Lys veaait de sélancer vers elle, puis s'em parant de ses mains qu'il serra dans une longue étreinte :

— Vous ici, Blanche !... vous à Paris 1 s'écria-t-il.

— Oui, je comprends votre surprise, répondit-elle avec un sourire, mais la solitude me pesait et je suis revenue dans le désir de vous voir plus souvent...

Mais la jeune marquise dissimulait sa véritable pensée.

Mais elle ne disait pas toute la vérité à Jean de Lys.

Non, ce n'était point la solitude qui lui pesait et qui l'avait fait revenir si brusquement à Paris, car cette solitude, au contraire, lui était très douce et elle s'y plaisait.

Le profond silence de la campagne, les larges horizons qui s'ouvraient devant elle, l'air pur qu'elle respirait à pleins poumons, les beaux soleils qui l'éblouissaient, tout cela était pour elle, nature poétique et mélancolique, un enchantement et une joie.

Mais la jeune marquise avait eu pour revenir un autre motif et une autre raison qu'elle ne voulait pas faire connaître à Jean.

Mais Blanche avait eu peur, et une peur affreuse, et une peur terrible dont le souvenir la rendait encore toute pâle. ...

Un matin, un beau matin tout radieux etrayonnant, de bonne heure elle avait quitté sa chambre pour faire, comme elle en avait l'habitude, une longue promenade solitaire dans les fraîches allées de son parc. .

Il Y a des jours où, sans savoir pourquoi, on a de la joie et de l'ivresse plein le cœur.

La jeune femme était dans un de ces jours-là.

Jamais le ciel, qui n'avait pas un nuage, ne lui avait semblé plus 'pur, jamais la brise qui caressait son front ne lui avait paru plus douce, jamais le^soleil, dont on voyait le disque d'orrayonneràtravers les arbres, n'avait été plus splendide et plus magnifique.

Et Blanche allait lentement, s'arrêtant parfois pour écouter le chant des oiseaux qui semblait l'accompagner et la poursuivre.

A quoi donc pensait-elle ?

A Paris ?

Aux fêtes brillantes de la cour?

Oh ! non, certes. . -

Mais c'était encore, c'était toujours la seule, l'unique perséc do sa vie qui la préoccupait et la rendait toute rêveuse.

Elle pensait à celui qui était tout pour eUe, à celui qu'elle aimait, qu'elle adorait de toutes les forces de son être : elle pensait à Jean.

Il était précisément venu la veille à la nuit close, et dans le parc, sous le ciel étoile, ils avaient passé de longues heures dans un délicieux tête-à-tête.

Et Blanche se rappelait ce moment -là, les longues et chastes étreintes, les douces paroles échangées.

Puis elle caressait aussi un rêve, un rêve qu'elle faisait très souvent et qui aurait été la revanche de sa vie jusqu'alors si malheureuse et si triste, s'il s'était réalisé.

Ce rêve, c'était d'être non plus l'amie, mais la femme, mais l'épouse de Jean de Lys.

Alors quelle existence dorée, et comme toutes ses heures se fussent écoulées rapides Cl heiu-euses!...

Et Blanche, l'œil fixé sur le gazon, la tête inclinée sur la poitrine, tout« pensive, venait de s'asseoir.

L audace des bandits n'avait plus de bornes.

L'endroit où elle se trouvait, très désert, très ombreux, se trouvait presque à l'extrémité du parc.

Derrière elle c'étaient des buissons et un petit bois 1res sombre où le soleil ne pénétrait jamais tantles arbres centenairesquiy croissaient avaientim épais feuill ige.

Et, tout à coup, la jeune marquise releva la tète.

Elle croyait avoir entendu tout près d'elle un bruit très léger, presque imperceptible, quelque chose comme un frôlement.

Elle se retourna, regarda autour d'elle.

Elle ne vit rien.

Personne.

Elle était bien seule.

Liv. 245. Fayard Frères, éditeurs.

Ellejîieusa alors que ce bruit léger qui venait de la surprendre pouvait être le clisse m eût d'un' lézard sous les feuUles, et n'y songea plus,

Quelques minutes s'écoulèrent.

La jeune femme était plus absorbée que jamais.

Et brusquement eUe tressaillit, se mit debout.

Le même bruit venait de se faire entendre, mais moins léger et plus rapproché

Blanche encore regarda, chercha.

Mais rien.

Et cependant elle avait le près senti ment qu'elle n'était point seule «t que quelqu'un était là derrière elle, là dans cette ombre, quelqu'un qui l'épiait et la guettait.

Puis, malgré elle, un nom qui rendit son front plus pâle et qui augmenta son effroi, s'échappa denses lèvres.

— Morfer !

Et sans se retourner, elle s'enfuit.

Une fois chez elle le calme lui revint un peu, et elle réfléchit.

Morfer ! Le marquis de Morfer!

Non, c'était la peur qu'elle avait de cet homme qui l'égarait, c'était la terreur qu'il lui inspirait qui la rendait folle.

Le marquis ignorait sa retraite et ne connaissait pas Je petit château où, pour le fuir, elle se cachait en ce moment.

Elle s'était donc trompée... ce n'était doncnpaslui...

Et cependant elle avait beau se raisonner, elle avait Ibeau vouloir se persuader a elle-même qu'elle avait éprouvé une frayeur ti^rifant, elle restait toujours sous le coup de cette impression qui la terrifiait.

EllEîfit appeler Bernard, le vieux serviteur qui gafjààttile château.

Cet'homme avait pour elle un dévouement sans bornes.

Sur un mot, sur un signe U lui eût donné sa vie.

Déplus, quoiqu'il eût depuis longtemps des cheveux blancs, Bernard, qui avait eu jadis une force herculéenne, était encore d'une vigueur redoutable et peu commune.

Et quant au courage, le vieux serviteur était un de ces rares hommes qui peuvent se vanter de n'avoir jamais tremblé.

Il s'était empressé d'accourir et son bonnet à la main :

— Madame la marquise m'a fait appeler ? dit-il.

— Oui, Bernard.

— Je suis aux ordres de madame la marquise.

Alors elle lui raconta son aventure, l'étrange bruit qu'elle avait entendu à deux reprises, la peur qu'elle avait eue.

Et le vieux Bernard, dont l'œil en ce moment brillait d'une douce malice, se mita sourire.

— C'est donc pour cela, dit-U, que je trouvais que madame la marquise avait un air que je ne lui connaissais pas... un air... comment dirai-je ? un air tout chose...

— Oui, Bernard. Car je t'ai/oue que je suis très inquiète...

—Très inquiète, dit Bernard avec un nouveau sourire. Et pourquoi, madame la marquise ?

— Est-ce que je sais!

— D'abord je puis vous répondre que le parc est bien gardé...

— Je non doute pas.

— Que jamais aucun rôdeur, jamais aucun vagabond ne s'est introduit ici...

— Oui, lîcrnard.

— Et que vous y êtes aussi en sûreté que vous l'êtes dans cette chambre...

— Cependant...

— Ensuite, madame la marquise, reprit vivement le vieux serviteur, pour que vos craintes fus3f3nt justifl<5es, il faudrait donc que vous ayez des ennemis...

Blanche avait tressailli.

— Or, non seulement vous savez bien que vous n'en avez pas dans le pays, mais encore que tout le monde vous y adore et qu'il n'y a pas un homme ici qui ne se ferait tuer pour vous...

— 3ui, je le sais, Bernard... oui, je sais que je suis au millieu de très braves gens...

— Oh ! oui, ie très braves gens !... oui, c'est le mot, madame la marquise...

— Pourtant je voudrais que tu cherches, que lu fouilles un peu...

— Dans le parc I

— Oui, Bernard.

— Oh ! madame, je veux bien... Je vais faire une battue, dit le vieux serviteur en ri mt. Mais, sauf votre respect, voilà une singulière idée.

Et comme il allait sortir, la jeune marquise le retint.

Elle lui indiqua l'endroit où elle avait entendu ces deux bruits qui l'avaient si vivement effrayée.

— Bon ! bon ! fit Bernard. J'y vais de ce pas... le temps seulement de prendre ma trique.

Deux minutes après, un énorme bâton dans la main, le vieux serviteur se dirigeait vers l'endroit que la jeune marquise lui avait désigné. Et tout en marchant d'un pas rapide, il faisait tournoyer son bâton.

— Je suis bien sûr que notre petite marquise a rêvé et que je vais revenir bredouille, se disait-il. Mais si, par hasard, je trouvais là-bas quelque gueux qui rôde, comme avec plaisir je lui caresserais l'échiné ! ...

Et tout à coup il s'arrêta.

— Voilà l'endroit, se dit-il, voilà le banc sur lequel M"» la marquise était assise. Puis il regarda par-dessus les buissons.

— Personne ! murmura-t-il. Parbleu 1 c'était bien certain. Cependant une idée lui vint.

Si quelque gredin rôdait dans là parc, il pouvait fort bien se cacher dans le bois.

— Voyons le bois ! se dit Bernard.

11 monta sur le banc, et très lestement, très adroitement pour son âge, franchit d'un bond les buissons.

— Oh ! l'on a encore des janti? ! fit-il en retombant sur ses pieds. Mais, brusquement, il recula tout saisi.

Son visage, tout à l'heure souriant, s'était fermé, devenait très grave.

il hocha lentement la tête, puis murmura

— Tiens ! tiens !... qu'est-ce qae je vois là?... qu'est-ce que cela veut dire ? Grâce à l'épaisseur du feuillage qui ne laissait jamais filtrer le plus mince rayon de soleil, le sol était en cet endroit assez humide, et ce que le vieux Bernard venait de voir avec un saisissement dont il ne revenait point, c'étaient des empreintes de pas (outes récentes.

Le doute n'était donc plus permis et la jeune marquise avait eu raison d'avoir peur et quelqu'un, se glissant à travers ce bois sombre, s'était approché d'elle furtivement et à pas de loup.

Mais qui ?

Encore une fois, le vieux serviteur ne connaissait dans le pays et même à plusieurs lieues à la ronde, aucun ennemi à sa jeune maîtresse.

Et d'ailleurs comment la jeune femme toujours si bonne, si douce et si accessible à la pitié eût-elle pu faire naître des inimitiés autour d'elle ?

N'était-elle pas — et le mot était vrai, le mot était juste,- — n'était-elle pas pour tous ceux qui l'approchaient la bonne fée qui changeait la tristesse en joie et les larmes en sourires?

N'était-eUe pas pour tous ceux qui avaient quelque douleur ou quelque soulTranco la Providence qui soulageait, adoucissait tous les maux ?

Ne s'était-elle pas, elle si riche, elle grande dame, assise cent fois, mille fois, sous le toit des plus malheureux et des plus pauvres ?

Et quelqu'un aurait pu lui en vouloir!., quelqu'un aurait pu former contre elle quelque coupable dessein, quelque sinistre projet ! Le vieux Bernard haussait les épaules.

Non, cela n'était pas possible... non, il n'y avait pas dans le pays un vaurien, un mauvais sujet, un misérable, capable d'avoir eu cette pensée-là. Pour tous, la jeune marquise était sacrée.

Parmi les paysans, quelques-uns pouvaient haïr les seigneurs du voisinage, pleins d'orgueil, pleins de morgue, pleins d'insolence, et qui, dans leur inhumanité, les traitaient souvent comme des animaux et comme des brutes... Mais eUe!... Allons donc!... Il eût fallu être fou pour le croire. Un peu remis de sa surprise, le vieux gardien du château s'était baissé, et regardait, examinait plus attentivement ces étranges empreintes.

Ce qu'il y avait de certain, ce qu'il y avait de sûr, c'est que le pied qui avait laissé là sa trace n'était pas le pied large et lourd d'un paysan i mais un pied aristocratique et léger.

Et de plus en plus intrigué, Bernard hocha la tête.

— Oui, ma foi, voilà qui m'étonne, grommela-t-il. Je ne l'aurais jamais cru... Mais voyons... voyons donc!...

Puis il s'enfonça dans le bois suivant les empreintes qui tantôt étaient plus profondes, tantôt moins accusées, selon que le sol était plus ou moins détrempé, plus ou moins humide.

Et parfois, son énorme gourdin forteuient serré dans la main, le vieux Bernard se relevait, se redressait.

Il ayait le flair d'un chien de chasse et l'ouïe si fine qu'aucun bruit, qu'aucun souffl« ne lui échappait.

Mais le bois restait enveloppé d'un silence profond.

On n'entendait d'autre bruit que le gazouillement des oiseaux où que le frôlement léger, la fuite rapide de quelque insecte sous les feuilles.

Et le vieux serviteur se remettait en chemin.

Les empreintes le conduisirent jusqu'à un mur assez bas et qui donnait sur la pleine campagne.

Une éraflure toute fraîche prouvait l'escalade du rôdeur.

Bernard, qui eut fait un excellent agent de police, remarqua qu'elle venait de bas en haut.

— Oui, pour s'introduire dans le parc, le gredin n'a eu qu'à se laisser glisser, pensa-t-il. Mais quand il a voulu déguerpir, il a fallu qu'il mit d'abord son pied ici, puis là ensuite.'^sur ces deux pierres, et le bout de sa botte a écorché le mur... Donc, il est loin... donc j'aurais beau battre le bois que je ne le retrouverais pas...

Et comme il revenait lentement'sur ses pas, le bonhomme s'arrêta net, brusquement.

Les empreintes étaient doubles, c'est-à-dire que les'unes se dirigeaient du côté du parc et les autres du côté du mur, si rapprochées les unes des autres que souvent elles se confondaient, se mêlaient.

Rien que cela prouvait.clair comme le jour,que l'individu qui avait effrayé la jeune marquise, n'était pas du pays.

— En elfet, se dit Bernard, quelqu'un d'ici n'aurait pas eu besoin de suivre exactement le même chemin pour prendre la clé des champs... Tandis que l'autre avait si peur de se perdre, si peur de s'égarer, qu'il s'est servi des premières traces que ses pas avaient laissées pour retrouver le mur...

Et le vieux serviteur, tout pensif, secoua la tête. Étrange ! étrange !

Qu'est-ce que cela voulait dire?

Quel était donc ce mystérieux personnage qui semblait menacer la marquise? Un amoureux éconduit, un soupirant évincé? Oui, peut-être ?

Il y a des hommes capables de tout, même capables de se venger par un crime d'une femme qui les repousse.

— Quoi qu'il en soit, nous verrons bien !... je suis làl se dit le vieux serviteur en relevant fièrement la tête.

Mais à mesure qu'il se rapprochait du château, il devenait plus soucieux et plus sombre.

Sa jeune maîtresse l'attendait- Qu'allait-il lui répondre ?

Lui dirait-il la vérité? Lui apprendrait-il la découverte qu'il venait de faire?

— Non ! non I s'écria-t-il, il vaut mieux la rassurer, il vaut mieux mentir... Si je lui disais ce que j'ai vu, je lui mettrais la mort dans l'âme... Seulement, je jure bien qu'elle ne pourra plus sortir de chez elle sans que je la suive comme son ombre.

Et l'excellent homme, en effet, sut si bien mentir, si bien rassurer Blanche, que celle-ci oublia son effroi.

Le lendemain, elle redescendit donc dans le parc, puis le jour suivant, puis le surlendemain...

Mais sans qu'elle pût s'en douter elle n'était plus seule à s'égarer dans les allées solitaires.

Comme un bon chien qui veille le vieux Bernard était toujours là, toujours derrière ses talons...

Son gros gourdin à la main, une paire de pistolets dans ses poches, il se glissait derrière les arbres, il se faufilait derrière les haies, toujours l'œil sur elle...

— Quel dommage que le coquin ne revienne pas!... Quelle danse! murmurait -il les dents serrées et en faisant de grands moulinets avec son bâton.

Mais un jour, c'était le quatrième depuis qu'il avait suivi dans le bois les empreintes suspectes, le vieux serviteur eut une vive surprise.

Depuis une heure environ il s'attachait aux pas de Blanche.

Celle-ci qui cueillait des fleurs, suivait lentement un petit sentier et se trouvait à peu de distance d'une porte à claire-voie qui ouvrait sur la route.

Cette porte, de l'endroit où il se blottissait, Bernard ne pouvait la voir, mais il apercevait très bien sa jeune maîtresse qui tantôt se courbait, tantôt se relevait, cueillant là une rose, là un œillet, plus loin quelque belle fleur encore.

Et tout à coup un cri terrible, un grand cri plein d'elTroi et qu'on dut entendre de très loin, fit tressaillir Bernard.

Il avait à peu près une cinquantaine de pas à faire pour rejoindre la jeune marquise.

11 les fit d'un bond, l'air menaçant, tout pâle.

— Madame I... Madame!...

Mais prise d'un grand tremblement nerveux. Blanche, qui venait de laisser tomber son bouquet, et dont le front était hvide, ne pouvait répondre.

Ses lèvres remuaient bien, mais on n'entendait pas une parole, pas un son. Et son regard ne quittait pas la route, un regard plein de folie et d'épouvante.

Bernard avait jeté un rapide coup d'œil autour do lui.

Le sentier, aussi loin qu'il pouvait l'apercevoir, était désert.

11 courut regarder sur la route.

Il n'y vit personne, mais il lui sembla qu'il entendait, en prêtant l'oreille, le bruit sourd d'un galop lointain.

Mais tout cela dans l'espace d'une seconde, pendant la durée d'un éclair.

Quand le vieux serviteur revint près de la jeune marquise, celle-ci, qui s'était adossée au tronc d'un arbre. était si frissonnante, si chancelante, qu'il fut obligé de la soutenir.

Doucement il la reconduisit vers le château.

— Appuyez-vous sur mon bras, madame, disait le brave Bernard ; appuyez-vous bien.

Puis, quand elle fut chez elle, toujours pâle, toujours un pou effrayée, la première parole de Blanche fut pour dire :

— Je partirai ce soir!

Ce Boh' !

Le vieux serviteur n'osa pas interroger sa maîtresse, mais il resta abasourdi.

Qu'était-ce donc ?

Que s'était-il donc passé qu'il n'avait pu voir?

Quelle vision terrifiante, quelle vision sinistre avait donc eue M"' de Solanjes ?

Certes, le bonhomme aurait pu shercher longtemps sans trouver la clé de ce mystère, mais la jeune marquise avait eu, en effet, une vision sinistre, une vision qui avait glacé tout son samg dans ses veines.

Elle avait vu soudain derrière elle, sur la route, se dresser l'homme qui était son épouvante de toutes les heures, de toutes les minutes, se dresser l'homme du guetapens du carrefour de Buci, se dresser le marquis de Morfer ï

Son front pâle et sombre appuyé contre les barreaux de la porte, ses lèvres minces crispées par unriclus menaçant et son œil farouche chargé d'éclairs, ill'épiait, la guettait, semblait prêt à fondre sur elle...

Et voilà pourquoi Blanche était revenue à Paris.

Et voilà pourquoi eUe avait un secret pour Jean de Lys.

Et voilà pourquoi, pour la première fois de sa vie, elle mentait...

— Le temps me semblait trop long là-bas et je m'ennuyais trop loin de vous, avaitelle dit avec un sourire cliarmant.

Et Jean ne lui avait pas fait d'autres questions ; il l'avait crue, trop heureux et trop encliantéidela croire.

Et très attendri, le cœur débordant de reconnaissance:

Ah ! chère Blanche, chère âme, murmurait-il en portant les mains de la jeune femme à ses lèvres, que je suis lieureux d'être aimé ainsi de vous.

Et ils étaient là aussi seuls que s'ils eussent été à cent lieues de cette foule immense qui encombrait les salons élincelants du duc et de la duchesse de Vergennes, et dont les rumeurs assourdies leur arrivaient par instauts confondues avec les échos très doux, très affaiblis des orchestres.

Quelquefois, cependant, le front de la jeune marquise de Solanges s'assombrissait tout à coup, et elle avait de légers tressaillements qui échappaient à Jean de Lys.

C'est qu'alors le souvenir de son aventure lui revenait ; c'est qu'alors elle se demandait— comme elle s était demandé déjà bien souvent — comment le marquis de Morfer avait pu découvrir le lieu de sa retraite ; c'est qu'alors elle se trouvait imprudente et folle d'être venue à cette fête et qu'elle tremblait de le voir encore surgir devant eUe.

Jean de Lys voyait bien ces légers nuages sur le front de celle qu'il aimait, mais il ne s'en étonnait point.

La jeune marquise n'était- elle pas une nature mélancolique et rêveuse, toujours un peu triste, et q.ue l'éclat et le bruit des fêles effarouchaient ?

N'avait-elle pas eu, jusqu'alors, une vie pleine de chagrins et d'amertumes, et ne la connaissait*!! pas assez poui' savoir combien elle souffrait encore ?

Mais ce doux tête-à-tête qui valait pour eux tous les plaisirs du monde fut tout à coup interrompu.

C'était le duc de Vergennes qui venait de reparaître et qui sollicitait de la jeune marquise la faveur de lui offrir son bras oour faire un tour dans les salons.

D'ailleurs, pouvait-elle se dérober ainsi et n'avoir répondu h l'invitation du duc et de la duchesse que pour se soustraire à tous les regards.

A peine le vieux duc avait-il exprimé son désir que déjà Blanche était debout, toute gracieuse, toute souriante.

Mais cependant quelle peur elle avait !

Quelle terrible angoisse lui serrait le cœur î

N'était-il pas là, lui, le marquis de Morfer ?

N'allait-elle pas tout à coup le coudoyer et se trouver face à face avec lui...

La pauvre jeune femme souriait, portait la tête haute et paraissait prendre aussi sa part de cette grande joie qui l'entourait...

Mais elle avait la mort dans l'âme.

Mais elle n'avançait qu'en tremblant.

Devant elle et M. de Vergennes tous les groupes s'ouvraient, tous les fronts respectueusement s'inclinaient.

Le vieux duc était radieux.

Il semblait rajeuni de vingt ans.

Il se pencha vers Blanche et lui dit :

— Madame, on s'efface devant ma vieillesse, mais ce qu'on salue et ce qu'on admire, c'est votre beauté...

Et sous les lustres étincelants, parmi les groupes dorés etcha marrés, ils continuaient d'avancer, tandis que les danseurs un peu las se reposaient et que les orchestres ne jouaient plus qu'en sourdine:

Jean de Lys suivait de loin le vieux duc et la jeune marquise, et quand il voyait les plus fiers gentilshommes etles plus grands seigneurs de la cour attacher sur celle-ci des regards éblouis, quand il entendait les femmes elles-mêmes, toutes belles et jeunes pourtant, toutes radieuses, laisser échapper, malgré leur dépit, un long murmure d'admiration, il se sentait pâlir de joie, pâlir d'orgueil.

Il était deux heures du matin quand tout à coup les voix des orchestres s'éteignirent.

Dans une longue st large galerie d'un luxe inouï, d'un luxe royal et qui égalait celui de Versailles lui-même, un splendide souper était servi.

Mais à ce moment-là, heureux de se retrouver seuls pour quelques instants encore, Blanche de Jean disparaissaient.

— Renvoyez votre voiture, avait dit la jeune marquise.

Et il lui avait ofTert la main pour monter dans son carrosse.

Maintenant à travers Paris désert et silencieux, mais qu'un vif clair de lune éclairait, ils filaient grand train.

Très rapprochés l'un de l'autre et la main dans la main, ils n'échangeaient pas un mot, pas une parole, tous les deux étaient pensifs.

Blanche, un peu effrayée, mais n'osant pas le dire, songeait au Capitaine de Minuit et, chose étrange, ce fameux chef de bandits, que personne n'avait jamais vu, îul apparaissait avec le front sombre et l'œil mauvais du marquis de Morfer.

Jean de Lys songeait à Blanche.

A quoi, d'ailleurs, aurait-il pu songer ?

IMITOUCIIE

Le guet venait de découvrir uu cadavre.

N'était-elle pas tout pour lui, toute la joie de sa vie, tout le bonheur de sa destinée ?

Et toujours le carosse filait, filait...

On venait de traverser un pont, et l'on était maintenant bien loin de riiùtel de Vergennes, sur la rive gauche.

Là, le silence semblait encore plus grand, la solitude plus profonde qu'ailleurs.

Tout à coup Jean de Lys sentit la main de la jeune marquise tressaillir brusquement dans la sienne.

Qu'avait-elle donc?

11 la regarda.

Liv. 246. — Fayard Frères, éditeurs.

Mais comme il jetait un coup d'œil par la portière, il comprit pourquoi la jeune femme tremblait ainsi.

— Le carrefour de Buci ! pensa-t-il.

Et bien qu'il ne se sentit nullement troublé par les souvenirs qui lui rappelaient ce lieu sinis!;r'=, il regarda plus attentivement, plus fixement encore.

Mais le carrefour n'était point aussi sombre, aussi noir et d'aspect aussi terrifiant que la nuit où il avait volé au secours de Blanobe.

Très clair, au contraire, très lujiineux, il apparaissait comme en plein jour, dans ses encoignures et dans ses détours, pas une ombre inquiétante, pas la moindre silhouette suspecte.

Et pour rassurer Blanche, qu'il sentait ù'issonner encore, le jeune homme eut un' sourire,

— Voyez comme on exagère, dit-il. Jamais Paris n'a été aussi sûr, aussi tranquille Mais la jeune marquise ne s'y fiait pas, et elle ne se sentit un peu plus calme que

lorsqu'eU© s'arrêta devant la porte de son hôtel.

Sa main venait d'étreindre encore une fois longuement et tendrement la main de Jean.

Puis très vivement, très pressante :

— Je vous reverrai bientôt, n'est-ce pas

— Toutes mes heures ne vous appartiennent-elles pas? répondit le jeune homme. Oui, bientôt... dès que mon service auprès du roi me donnera un moment de liberté.

La porte de l'hôtel, sur un appel du valet de pied, avait roulé lentement et sans bruit suà ses gonds.

Par son ouverture, on apercevait l'immense cour où brillaient quelques lumières.

Jean de Lys venait lestement de mettre pied à terre.

Mais Blanche venait de le retenir.

Pourquoi ne lui prêterait-elle pas sa voiture pour rentrer chez lui ?

Pourquoi ne donnerait- elle pas à ses gens l'ordre de le reconduire?

Mais le jeune homme se récria en riant :

~ Par une si belle nuit !... Quand le ciel est plein d'étoiles!... Mais c'est im plaisir de marcher ! dit-il. Non, non, une petite promenade me vaudra mieux et je vais rentrer chez moi en pensant à vous.

n lui dit adieu du regard, lui tendit encore une fois la main, puis disparut.

La lourde porte de l'hôtel de Solange venait de se refermer, et l'on n'entendit plus dans la rue que le bruit des nas de Jean de Lys qui lentement s'éloignait.

l'attaque nocturnb

Maïs ïa rue n'était pas aussi déserte qu'on aurait pu le croire, et dans une sorte de terrain vague un peu plongé dans l'ombre, terrain sur lequel devait s'élever plus tard un couvent oue la Révolution a démoli, trois hommes se tenaient cachés et blottis.

A peu près vers deux heures du matin, c'est-à-dire au moment où les invités du duc et delà duchesse de Vergennes s'attablaient et où la jeune marquise disparaissait ea compagnie de Jean de Lys, l'un des hommes qui se dissimulaient en ce moment dans l'ombre avait surgi dans la rue.

D'abord il s'arrêta et chercha du regard autour de lui comme s'il s'attendait à rencontrer là quelqu'un.

Puis comme la rue était un désert et qu'il n'y apercevait personne, il eut un mouvement d'impatience':

— Toujours les mêmes ! grommela-t-il. ils me font toujours faire le pied de grue* Et toujours jurant, toujours tempêtant, il se mit à faire les cent pas, s' arrêtant par-

fois brusquement pour jeter de nouveau un coup d'œil autour de lui.

Cet homme semblait ne pas avoir une irès grande peur de faire une mauvaise rcn 3ontre et se soucier très médiocrement des bandits de capitaine de Minuit.

D'ailleurs, son aspect était peu rassurant, car non seulement il était de très grande taille, mais encore il tenait serré dans son poing un énorme gourdin avec lequel, de temps à autre, grognant toujours, très impatient et très nerveux, il s'amusait à faire de formidables moulinets.

Et parfois il tressaillait.

— Est-ce qu'ils viennent i Mais non.

Pien.

Toujours le même silence, toujours la même solitude dans la rue. Soudain, pourtant, un bruit de pas s'entendit, très loin encore, très faible, mais très .rapide, le bruit d'un pas pressé.

L'honmiô s'était brusquement retourné, et attendait, guettait.

— Eulin, lit-il ironiquement, je crois tout de même qu'en voici qui se décident.

Et il venait à peine d'achever qu'une ombre apparut et se dressa à quelques pas de lui.

La ligure de l'homme s'illumina;, d'un sourire de contentement'

— Oui, en voici un ! ricana-t-il.

Et il cria à l'ombre :

— Il ne faut pas vous gêner !... Il faut me laisser là toute la nuit !,.. Eh ! arrive donc, traînard!...

— Tu es déjà là 1 dit en riant le nouveau venu, qui, lui aussi, était armé d'un énorme bâton. Et moi qui croyais être le premier...

— Ne plaisante donc pas... Moi je suis là depuis deux heures...

— Ah!

— Deux heures précises.

— Eh bien,quelle heure est-il donc?... Il faut toujours que tu grognes, mon pauvro vieux!...

Et le nouveau venu frappa gaiement sur l'épaule de l'homme qui avait attendu.

— C'est bon !... c'est bon ! flt celui-ci toujours aussi maussade. Mais allons-nous passer toute la nuit à battre la semelle dans ce coin-là... Oix sont les autres ?

— Les autres ?

— Oui, les amis?... les camarades?

— Est-ce que je sais!

— Le rendez-vous était pour deux heures... Ils devraient être là...

— Evidemment. Mais ils ne tarderont pas... Un peu de patience, mon vieux.

Et les deux hommes se mirent à marcher cote à cote, se retournant parfois tout à coup pour saisir les bruits qui pouvaient leur parvenir.

Le nouveau venu était plus petit que son camarade, et son regard, très brillant était successivement effronté et hardi.

Celui-là, non plus, n'avait pas l'air de redouter les voleurs.

Brusquement il tressaillit, puis saisissant le bras de son compagnon:

— Ecoute! fit-il,

— Quoi?

— Tu n'entends rien 1

L'autre venait de prêter roreille. Il y eut un moment de silence Puis il finit par dire ;

— Rien.

Son compagnon haussa les épaules.

— Tu es donc sourd ! fit-il.

Et il ajouta, étendant vivement la main :

— On vient !... C'est l'un des nôtres.

— Tant mieux !... Mais nous ne serons jamais que trois...

— Bah ! le quatrième doit le suivre.

En effet, un homme, dont la silhouette se dessinait de plus en plus, se rapprochait très vivement des deux hommes.

Et quand il fut en face d'eux, il dit :

— Me voici?.., Suis-je en retard ?

— C'est bien ! dit celui qui était arrivé le premier au rendez-vous. Il n'y a qu'une demi-heure que je pose...

— Attendons, dit le second.

Ils se trouvaient précisém.ent en ce moment dans le terrain vague situé en face de l'hàlel de Solange...

Très rapprochés les uns des autres, ils se parlaient bas, et le passant qui eût rencontré sur son chemin ce trio d'étranges personnages n'eût certainement pas été rassuré.

Le dernier venu, assez gros et assez fort, venait d'allumer sapipe et comme unhomme qui se repose s'appuyait lourdement sur le gros bâton dont il était aussi armé.

Quelques minutes s'écoulèrent.

Deux grandes clartés, deux vives lumières qui se rapprochaient très rapidement, apparurent tout à coup du côté où s'élève aujourd'hui le Ihéùire de l'Odéon.

— Une voiture 1 dit l'un des trois hommes.

C'était, en effet, une voiture, c'était le carrosse de Blanche dont on entendait le roulement sourd sur les pavés et qui filait toujours du même train d'enfer.

Et les trois hommes, très étonnés de la voir s'arrêter .en face d'eux qui l'avaient regardée venir, se turent.

Puis, lo dernier venu, baissant la voix:

— Vous voyez bien cette maison-là, vous autres ? lit-il vivement.

Les autres regardaient l'hôtel que leur compagnon leur désignait du regard. Et le premier que nous avons vu, le plus grand, le plus rageur, dit en ricanant :

— Parbleu ! ... A moins d'être aveugle, il me semble que l'on doit la voir... Mais pas gaie, cette maison -là !... toute triste, toute noire...

— Voudra:s-tu qu'elle fût illuminée? reprit le second avec un petit lire sourd.

— Eh bien, messieurs, reprit le troisième, c'est l'hôtel de Solange... Les deux autres eurent un brusque mouvement.

— L'hôtel de Solange! firent-ils d'une seule voix.

— Oui, messieurs... c'est-à-dire, pour vous mettre les points sur les i, l'htMel d'une des plus jolies femmes et des plus grandes dames de la cour...

En ce moment le valet de pied sautait de son siège et venait frapper à la porte de l'hôtel.

Puis celui, des trois qui le dernier avait parlé, reprit:

— Toute jeune... et très riche... immensément riche, celte marquise de Solange... C'est d'eUe dont on a tant parlé il y a quelque temps... Vous souvenez-vous ?

— Pardieu 1 répondit vivement l'homme qui était arrivé le second et qui avait un regard effronté et hardi... qui donc ne se souviendrait pas de la marquise de Solan ge?... Qui donc parmi les nôti-es, surtout, aurait pu oubUer cette histoire... C'est l'héroïne du carrefour de Buci...

— Oui, dit le dernier venu avec un mouvement de tête-

— C'est elle qui a failli être enlevée par les coquins du capitaine de Minuit ?

— Et qui l'aurait été sans le secours inattendu d'un brave gentilhomme qui n'avait pas froid aux yeux... c'est-à-dire sans un miracle.

L'homme grincheux venait de tendre le cou.

Il aperçut Jean de Lys ou plutôt une ombre qui se tenait debout devant le marchepied.

— Elle n'est pas seule, dit-il avec un petit sourire railleiu:... Je vois devant sa voiture un homme qui lui parle... C'est, sans doute, son amant...

Mais le dernier venu protesta vivement.

— Son amant?... Oui, c'est possible, ils se parlent de très près, dit-ih Mais quand cela serait, quand cette petite marquise, qui est jolie comme un amour et qui n'a pas vingt ans, aurait un galant, qu'aurait-on à dire?

— Oh! moi je ne dis rien... je ne suis pas jaloux.,

— N'est-elle pas libre ?

— Naturellement...

— Oh ! je m'entends. Je veux dire : n'esl-eUe pas veuve?

— Veuve ?

— Oui, veuve.

— A vingt ans!... Tonnerre ! il me semble que cela doit la rendre plus séduisante et

plus désirable encore...

— Et veuve d'un sacripant... veuve d'un chenapan... veuve d'un vaurien qu'elle n*a pas dû regretter beaucoup. . .

— Ah ! le marquis de Solange...

— Le marquis de Solange !

— Oui.

— Un yiveur, un coureur, un débauché, moins que rien.

— Pas flatteur ton éloge !...

— Pas flatteur, c'est possible^ mais très juste, très mérité..

Et celui qui parlait et qui prenaitsi chaleureusement la défense de la jeune marquise tout à coup s'interrompit.

Nos trois personnages n'étaient plus seuls. Un quatrième venait de surgir.

Et ils n'eurent qu'un cri :

— fi-qnd-Gilles !... Eiifln!...

En ellet, c'était Grand-Gilles, c'était l'ancien salti mbanque qui arrivait à son tour et qui tombait au milieu de ses trois camarades, des autres Risque-Tout.

Le premier que nous avons vu roder, chercher, fureter, c'était Gorfer, Corfer toujours nerveux et de méchante humeur.

Le deuxième, c'était l'ancien forçat, l'homme qui avait fait connaître à Bertaut tous les bouges de Paris,

Etle troisième, celui qui venait de parler de Blanche, c'était ce fin et rusé compère qu'on appelait le Comtois.

Grand-Gilles survenu, les quatre Risque-Tout, les quatre agents préférés de Bertaut étaient donc au complet.

G' était là, après la tournée que chacun d'eux devait faire pour son service, un rendezvous qu'ils avaient pris.

Il s'agissait encore d'une expédition, mais d'une expédition qu'ils entreprenaient d'eux-mêmes et à l'insu de leur chef, à l'insu de Bertaut.

Ils n'allaient plus, cette fois, explorer les bouges, les cabarets borgaes et lesétabhssements louches de la pègre.

Là-dedans, après le fameux coup de fllet qu'ils y avaient jeté, plus rien à faire.

Tous les bouges avaient été nettoyés, toute la pègre ramassée.

Mais ils avaient fait la gageure avec eux-mêmes de mettre enfin la main, sinon sur le Capitaine de Minuit, du moins sur l'un de ses brigands.

— Voulez-vous me suivre? voulez-vous en être? avait dit avec enthousiasme Grand- Gilles qui avait eu cette nouvelle idée. Toute la nuit nous battons le pavé... toute la nuit nous courons Paris... Peut-être laisserons-nous notre peau dans une embuscade, mais peut-être aussi aurons-nous le plaisir de réussir...

Et Les autres n'avaient point hésité.

Faire une pareille capture !...

Ramener un jour où l'autre à Bertaut, pieds et poings lies, «a de ces scélérats par qui on arriverait peut-être à tenir la bande tout entière l

Quel triomphe !

Les trois autres Risque-Tout n'eurent qu'un cri : — Oui, oui, en avant, Grand-Gilles, en avant!...

Et c'était ce soir-là même qu'on se mettait en camnaene. et si l'on avait choisi la

rive gauche de préférence à la rive droite, c'est que c'était la partie des ricîies, des nobles, des courtisans, le quartier ou, le plus souvent, les bandes du Capitaine de Minuit accomplissaient leurs exploits.

L'ancien saltimbanque, qui cependant était venu très vite, ne se donna pas le temps de respirer.

— En route, mes bons ! s'écria-t-il, et tâchons de faire bonne chasse 1

Au même instant, le carrosse de Blanche s'engouffrait dans le coin de l'hôtel, et il n'y avait plus dans la rue, avec les quatre Risque-Tout, que Jean de Lys qui, lestement, regagnait son logis.

Devant marchaient côte à côte le Comtois et le Marin, et derrière eux, à quelques pas, venaient bras dessus bras dessous l'ancien saltimbanque et Corfer.

Car celui-ci s'était vraiment pris d'une grande amitié pour Grand-Gilles.

Sa faconde, sa gaieté, son bavardage infatigable le distrayait, l'amusait.

Et comme il ne savait rien, le pauvre Corfer, qu'à peine lire et signer son nom, il était dans une continuelle adoration en face de son collègue qu'il trouvait très fort et très instruit.

Aussi n avaient-ils pas encore fait vingt pas, que le vieil agent prenant l'air suppliant d'un enfant qui exprime un désir:

— Dis donc, Grand-Gilles? fit-il.

-Plaît-il?

— Cela n'empêche pas d'ouvrir l'œil, mais si tu me racontais quelque chose, hein?

— Quelque chose?

— Oui, une histoire... quelque chose qui m'intéresse ?

L'ancien saltimbanque prit alors un air très grave, un air très digne

— Oh! je veux bien, dit-il. Mais attends.

Et tendant la main, il frappa sur l'épaule du Comtois, Celui-ci se retourna.

— C'est toi, Grand-Gilles?

— Oui.

— Qu'est-ce?

— Regarde là-bas !

— Là-bas ?

— Devant nous.

— EU bien ?

— Nous ne sommes pas seuls... Qu'est-ce que c'est que cet individu-là? Le Comtois eut un sourire.

— Tu n'as donc pas vu le carrosse de la marquise de Solange? dit-il»

— Quel carrosse?... Que me racontes-tu ?

— Le carrosse qui était à quelques pas de nous quand tu es arrivé?

— Si, parbleu 1

— Et, bien, c'était celui de la marquise... et l'homme que tu aperçois là bas... l'homme qui s'en va d'un pas si tranquille était avec elle..

— \vec la marquise?

— Tiens! tiens!... Mais alors, c'est peut-être le chevalier Jean de Lys...'

— Le chevalier Jean de Lys ?

— Son sauveur... l'homme qiii l'a arrachée des griffes du Capitaine de Minuit... Ils doivent être au mieux ensemble.

— C'est possible.

— En tous cas, c'est un gentilhomme.

— C'est certain.

— Bonne affaire ! s'écria Grand-Gilles.

— Pourquoi? fit le Marin qui, tout en continuant de marcher, ainsi que le Comtois, venait de se retourner à son tour.

Mais l'ancien saltimbanque venait de leur jeter un regard de pitié.

— Pourquoi? lit-il vivement. Mais c'est pourtant très simple, très facile à comprendre...

— Nous ne comprenons pas, dit le Comtois.

— Oui, explique-toi, ajouta le Marin. ^

— Eh bien, mes bons, répondit vivement Grand-Gilles, je veux dire que ce gentilhomme s'en allant ainsi seul au milieu de la nuit, va nous servir d'appât, nous servir d'amorce... et que je ne donne pas un quart d'heure, qu'alléché par l'argent qu'il doit avoir dans sa bourse, quelque truand ne se jette sur lui...

— Et maintenant comprenez- vous ? ajouta l'ancien saltimbanque avec un air triomphant.

Parbleu, c'était clair.

On comprenait parfaitement.

— Oui, nous n'avons qu'à le suivre, dit le Marin.

— Qu'à le filer, dit le Comtois, et si l'on se jette sur lui...

— Nous sommes là! fit Grand- Gilles en brandissant l'énorme trique dont il avait eu aussi le soin de se munir.

« — Mais doucement, ne nous pressons pas, ne marchons pas plus vite que lui...

— Emboitons-lui seulement le pas, dit le Marin. Et Grand-Gilles, qui sait ? peut-être a-t-il raison et devrons-nous à ce brave gentilhomme quelque bonne capture ?...

— J'en ai le pressentiment, dit l'ancien saltimbanque. ,

Puis revenant à Corfer, qui, tout le temps, avait faii des signes d'assentiment.

— Maintenant, mon vieux, à nous deux ! fit-il en serrant plus étroitement son bras sous le sien. Nous disions donc que tu voulais une histoire.

— Quelque chose qui puisse m'instruire. ... Cela passe le temps...

— Tu as raison, mon bon, mais que te raconterai-je?

— Ce que tu voudras. Choisis, dit vivement Corfer. Mais si j'en savais aussi long que toi, je te donne ma parole que je n'en serais pas embarrassé.

— Oh ! je ne suis pas embarrassé, répliqua fièrement l'ancien saltimbanque, et pour te le prouver, je te fais un pari...

— Quel pa^i?

— Attends un peu, morbleu !... Où allons-nous?

— Je n'en sais rien.

— Ni moi non plus. Nous allons où nous mènera celui que nous suivons...

Borlaut rolisail l'ialerrogatoire de Bonne-Chance.

— Oui, ce gentilhomme, dit Corfer.

Et jetant un coup d'œil sur Jean de Lys qui marchait toujours du même pas tranquille, il ajouta :

— En voilà un que les filous n'effraient pas... 11 est aussi tranquille et aussi calme que si l'on était en plein midi... Eh bien, parle, Grand-Gilles, quel pari me fais-tu?

— Celui-ci : je te gage que je te raconterai l'histoire de toutes les rues que nous traverserons.

Le vieil agent avait eu un soubresaut.

— Tu plaisantes I... tu te moques de moi! s'écria-t-il. Comment pourrais-tu me raconter cette histoire-là'?... Où l'as-tu apprise?

Liv. '2il — Fayard Frères, éditeurs.

— Que t'importe? Mais qu'il te suffise de savoir qu'on n'est pas un imbécile, fit Grand- Gilles avec importance,

— Oh! ça, je le sais... oui, je sais que tu nous vaudrais tous, moi, le Marin, le Contois, et les autres... Tu es un malin... Mais pouvoir me raconter toutes ces histoires...

— Oui, mon vieux, oui, toutes.. .

— Je voudrais le voir.

— Eh bien, écoute !

Et l'ancien saltimbanque qui venait de s'anêter tout d'un coup regardait autour de lui.

—Où sommes-nous ici ?

— Ici ?

—Oui, quelle est cette rue qui parait encore plus triste et plus solitaire que les autres ?

— Le fait est qu'elle n'est pas très gaie... de grands murs... de grands jardins... de granafcs espaces vides. Mais je crois, Grand-Gilles, que tu veux rire et que tu te moques de moi...

— C'est bien. Je me tais, dit froidement l'ancien saltimbanque.

— Non, non, parle, fit vivement Corfer.

— Alors, réponds.

— Eh bien... c'est la rue de Vaugirard, dit le vieil agent avec un sourire.

— Oui, c'est la rue de Vaugirard, mais ce n'était autrefois que le chemin de Vaiigirard fit Grand-Gilles qui sourit à son tour, mais d'un sourire d'homme supérieur,

« Et maintenant si lu veux bien t'en donner la peine, regarde autour de toi...

— Oui, mon vieux, dit Corfer qui avait docilement obéi.

— Que vois-tu ?

— Mais des maisons, pardieu!

— Oui, mais peu nombreuses, n'est-ce pas?

— Oui, très clairsemées, très rares.

— Oui, très rares, comme tu dis, mais c'était bien autre chose il y a deux cents ans... c'était la pleine campagne, la pleine solitude... un vrai désert. Alors les bandes du Capitaine de Minuit ne s'y seraient jamais aventurées, car elles auraient pu attendre longtemps avant de rencontrer un carrosse à arrêter ou un passant à dévaliser.

Et l'ancien saltimbanque, très fier d'étonner Corfer, continua en précisant des faits, en donnant des détails.

« On n'avait bâti là qu'au xvi° siècle.

« La rue de Vaugirard tirait son nom du village auquel elle conduisait.

« Ce village, nommé Valboiton ou Vaboitron jusque vers le miUeu du xiu« siècle, avait changé de dénomination quand Girard, abbé de Saint-Germain-des-Prés l'avait fait reconstruire. »

Puis ce fut le tour de la rue Féron, devant laquelle ils passaient en ce moment, et dont Grand-Gilles expliqua aussi l'origine.

Cette rue devait son nom à Etienne Féron, procureur au Parlement, et il apprit aussi à Corfer qu'on l'appelait autrefois rue Saiut-Pierre.

Puis ce fut le tour du Luxembourg et alors l'ancien saltimbanque Ot un véritable cours d'bisloire à son vieux collègue qui le regardait l'air de plus en plus re'< pectueux et les yeux largement écarquillés.

« Le Luxembourg n'était d'abord, dans son origine, qu'une maison environnée de jardins que Robert de 11 irlay de Sancy avait fait b.îtir en 1540.

« A sa mort, elle <^chut à sa veuve, Jacqueline de Marinvilliers, qui la vendit au duc de Piney-Luxembourg, dont cet hôtel a, depuis, conservé le 'nom.

«Marie de .Médicis, veuve de Henri IV, en devint à son tour propriétaire pour la somme de 90.000 livres.

« Elle acquit environ vingt-cinq arpents de terres contiguës, et fit bâtir le palais tout entier en moins de six ans, sur le modèle du palais Pitti, des ducs toscans, à Florence, et sous la direction de Jean des Brosse?, le plus fameux architecte du temps.

« Cette princesse le légua à GastCLt de France, frère unique de Louis XIII, qui lui donna momentanément le nom de Palais d'Orléans.

Puis, Grand-GUles ne ressuscitait pas seulement l'histoire, mais encore les petits côtés de l'histoire.

Il citait des anecdotes, des traits plaisants.

La duchesse de Berry était morte au Luxembourg à l'âge de vingt-quatre ans.

Et il ajoutait l'air toujours très grave:

— Une noceuse... une femme comme je n'en aurais pas voulu... ni toi non plus mon vieux Corfer.

Le vieil agent ouvrait l'oreille, se redressait.

— Figure-toi, mon bon, que lorsqu'on venait dire à cette duchesse que la bonne chère, les veillées et les plaisirs dont elle abusait... Tu m'entends?

— Parbleu !

— Je parle des plaisirs de l'amour.

— Eh! oui... Va donc !

— Quand on lui disait que tout cela pouvait abréger son existence, sais-tu, mon vieux, ce qu'elle répondait ?

— Eh ? non, je ne sais pas... je ne sais rien... je ne suis qu'un âne...

— Eh bien, la gaillarde repondait : « Quelle soit comte, mais qu'elle soit bonne ! »

Et Corfer riait si fort, que le Comtois et le Marin se retournaient.

— Qu'est-ce donc?.-, que lui racontes-tu, Grand-Gilles? demandaient-ils. Mais l'ancien saltimbanque, d'un geste, les invitait à continuer leur chemin.

— Rien... rien, disait-il. Allez donc?... marchez donc !... Où est notre jeune gen]tilhomme?

— Oh ! je ne le perds pas de vue, répondait le Comtois. Il file toujours devant nous... Tout va bien...

— Vous vous en chargez

— Oui, répliquait le Marin,

— Je m'en rapporte à vous, les amis... Laissez-moi causer avec tupe brave Corfer,

Et Grand-Gilles, toujours bras dessus bras dessous avec son vieux collègue, lui parlait à présent dans l'oreille, et à propos du Luxembourg, dont ils n'avaient pas encore dépassé les grilles, continuait ses anecdotes.

Ce qu'il racontait maintenant c'était cette aventure de deux jésuites, le P. Proust et le P. d'Orléans, qui s'y rencontraient souvent à la promenade et s'amusaient à tirer mutuellement de leurs noms des anagrammes satiriques.

Le P. Proust trouva un jour asne d'or dans le-nom de son confrère, et le défia de lui rendre le change, vu la brièveté de son nom.

En sortant du palais, un des gardes s'était retourné en les voyant passer, et demandant assez haut à un de ses camarades qui étaient ces deux religieux : « C'est, lui dit le P. d'Orléans, un pur sot qui ramène l'asne d'or au râtelier. »

Puis comme le naïf Corfer, très amusé, venait de partir d'un nouvel éclat de rire, le Comtois lit brusquement volte face.

— Suivez vous ? dit-il.

— IS'ous vous marchons sur les talons, répondit tranquillement l'ancien saltimbanque.

— Nous voici dans la rue de l'Ancienne-Comédie, dit le Marin.

Jean de Lys, en effet» venait de s'engager dans cette rue et continuait son chemin toujours de la même allure paisible.

Cependant comme le fameux carrefour de Buci n'était pas loin, le jeune homme à tout hasard, s'assura que son épée jouait bien dans son fourreau.

Puis l'œil fixé très loin devant lui.

— Bon !... Nous sommes en règle, lit-il avec un sourire.

Maintenant Grand-Gilles, en quelques mots, entamait l'histoire de *a rue de i Ancienne-Comédie, célèbre surtout par des souvenirs littéraires.

Mais les souvenirs littéraires laissaient froid le brave Corfer, il p"'' Serait les histoires épicées et les drames sombres, les aventures tragiques.

— Ali ! tu veux du drame... tu veux de la tragédie, mon vieux ! s'écria l'ancien saltimbanque. Eh bien, regarde, et écoute !

Et comme il lui montrait de la main la rue Saint-André-des-Arts dans laquelle Jean de Lys venait d'entrer, et qu'il se préparait à lui raconter la trahison de Perrinet-Le clerc, livrant Paris aux Bourguignons, brusquement il s'interrompit.

— Chut !... Attention ! avait dit vivement et à voix basse le Marin. Et le Comtois avait ajouté :

— Ouvre l'œil, Grand-Gilles !... Ettois, Corfer, y vois-tu clair?

Et les quatre Risque-Tout demeurèrent immobiles. Tous regardaient là-bas, assez loin déjà, Jean de Lys qui continuait son chemin, mais Jean de Lys n'était plus seul.

Tout à coup, et comme il venait de dépasser une ruelle très étroite et que peut-être il n'avait point aperçue, une ombre s'était dressée derrière lui.

Mais c'était une ombre étrange, une ombre fantastique et qui tenait du rêve.

Les quatre Risque-Tout, toujours immobiles, ne le quittaient pas des yeux.

— Est-ce un homme ? dit à voix sourde le Marin. Regardez donc, vous autres !

— On croirait que c'est plutôt une bête, dit le Comtois.

— Oui, cette ombre danse... sautille... Très étrange l murmura Corfer.

Quant à Grand- Gilles, il avait en ce moment toute la gravité et toute l'autorité d'ua chef.

— Quand je vous disais que ce jeune gentilhomme nous servirait à quelque chose! fit-il. Je ne sais pas ce qui va se passer, mais je crois que nous n'aurons pas à regretter notre petite promenade nocturne... Seulement il ne faut pas se montrer, morbleu l A la file, camarades I Le long des maisons I...

— Moi je me fais tout petit, tout petit ! dit le Marin. Et ils avancèrent.

Aucun bruit ne trahissait leur approche.

— On dirait que nous marchons pieds nus, ricana doucement le Comtois. Et c'était vrai.

Quant à l'ancien Itimbanque, qui avait pris la tête de cette petite colonne, ses yeux se tenaient obstinément fixés sur l'ombre suspecte et sur Jean de Lys.

Certes, le jeune gentilhomme qui jamais ne se retournait était loin de se douter du danger qui le menaçait.

Il songeait en ce moment à la^heïîe fête donnée par le duc et la duchesse de Vergennes.

Il entendait encore le chant mélodieux des orchestres.

Il voyait encore étinceler les mille clartés et les mille lumières dont il avait été ébloui.

Et, malgré lui, car toutes ses pensées appartenaient à Blanche, il se voyait encore auprès de la duchesse et il se ressouvenait de.l'étrange aveu qu'elle avait osé lui faire.

Un autre homme eût peut-être été fier, eût peut-être triomphé.

Être aimé de cette grande dame inflexible et hautaine !

Être aimé de cette femme qui avait lassé tant d'adorateurs et repoussé tant d'hommages?

Mais c'était plutôt de la tristesse qu'éprouvait le jeune gentilhomme, et dans sa loyauté exagérée, il lui semblait qu'il était à présent le complice d'une trahison envers le vieux duc qui l'avait si bien accueilli, envers ce vieillard qui, dès le premier jour et la première heure, était devenu non pas seulement son protecteur, mais encore son ami.

Et parlant tout haut, il d'écria :

— Je ne la reverrai pas, cette femme !,.. j© ne la reverrai plus !...

Pourtant il venait de sortir de la rue Saint-André-des-Arts et débouchait près du quai.

L'ombre qui le suivait se rapprochait de plus en plus de lui.

Parfois elle rampait, s'accroupissait ; d'autres fois, elle se relevait brusquement comme prête à sélancer et à bondir; d'autres fois enfin elle se collait, se blottissait le long d'une muraille, ou se perdait, se noyait dans un coin de ténèbres.

Et derrière eUe rampaient, se glissaient aussi quatre autres ombres, les quatres Risque-Tout.

Grand-Gilles avait dit :

, — Surtout, mes bons, pas de fausse manœuvre... attendons l'attaque... attendons que le gentilhomme ait à se défendre... Une fois la lutte engagée, nous verrons ce que nous aurons à faire...

Et le Comtois, clignant de l'œil, avait répondu:

— Oh? je te comprends mon vieux... si lu comprends parfaitement... Ce brigand n'est peut-être pas seul... il peut en appeler d'autres, et au lieu d'une bonne capture nous en ferons peut-être plusieurs...

— Gomme tu dis... Mais ferme ton bec I Jean de Lys descendait la seine,

Il se dirigeait du côLé du Louvre.

Ici Paris n'était pas seulement solitaire, mais mystérieux et faroucho.

Et l'ombre servait de plus en plus près le jeuue gentilhomme.

Qu'attendait-elle donc pour bondir sur lui ?

Peut-être un endroit plus sombre, un angle de carrefour ou de ruelle qui lui parût plus propice.

Soudain, là bas, assez loin encore, une petite lumière très douce et paie comme une étoile dans un ciel d'été, se montra.

C'était une veilleuse qui brillait aux pieds d'une Notre-Dame dont la niche était creusée à l'angle d'une étroite et sombre impasse.

Cette impasse, non seulement sombre, mais noire, fétide, hideuse, bordée de petites maisons borgnes qui toutes avaient un aspect farouche, alkiit précisément aboutir, après plusieurs détours, en face du sinistre cabaret de maître Marcharet, en face du cabaret du Bo?i Larron qui, était, on s'en souvieut, l'antre où se réfugiaient les bandits du Capitaine de Minuit.

Jean de Lys n'était plus qu'à quelques pas de cette impasse, et l'ombre qui toujours rampait, qui toujours se glissait, n'était plus qu'à quelques mètres de lui.

L'homme qui avait tout à coup surgi dans la rue Saint-André-des-Arts et qui voulait faire sa proie de Jean, n'avait à présent qu'à étendre la main pour le saisir.

Et brusquement il retendait !

Mais trop tard !

D'un bon de côté, le jeune gentilhomme qui, sans doute, au dernier moment, l'avait aperçu, venait de lui échapper.

— Arrière, drôle ! cria Jeaii de Lys la voix vibrante et son épée à la main. Le bandit qui le suivait était demeuré immobile

La veilleuse de la Notre-Dame, sous laquelle il se trouvait justement placé, l'éclairait en plain.

Et Jean de Lys, incapable de connaître la peur, ne put cependant s'empêcher de tressaillir.

Quel horrible visage !

Quelle terrifiante apparition!

Les jambes cagneuses, la face blême, les lèvres pendantes, le nez écrasé, l'œil idiot et louche, cet homme faisait au jeune chevalier l'ellet d'un monstre.

Et c'était bien un monstre en effet.

C'était Bonne-Chance.

C'était ce mystérieux et tragique bandit qui, dans le repaire du Bon Larron, avait disputé à l'un des siens, dans un affreux duel à coups de couteaux, la jeune fille que celui-ci venait d'enlever.

Et,, tassé sur lui-même, le monstre laissait entendre un ricanement sourd et dardait sur Jean de Lys, sur ce jeurie et beau genlilliomme dont il convoitait La bourse, des reg-ards flamboyants.

Et Jean de Lys, très calme, maisl'épée haute, le regardait aussi.

A quelques pas de là, les quatre llisque-Tout, tapis dans coins sombres,

épiaient et guettaient.

Puis l'ancien saltimbanque se penchant à l'oreille du Comtois qui se trouvait près de lui, murmura:

— Quoi qu'il en soit, mon vieux, nous ne reviendrons pas les mains vides et notre nuit n'aura pas été perdue...

POURQUOI BONNE-CHAiNCE OPERAIT SEUL.

On a déjà dû s'étonner de voir notre ancienne connaissance, le bandit Bonne-Chance, surgir seul de l'ombre de la rue Saint-André-des-Arts, pour filer, pister le chevalier Jean de Lys,

Ce n'était guère, en effet, l'habitude des misérables qui composaient les cliques redoutables du Capitaine de Minuit d'agir isolément.

Comme ils se méfiaient toujours du hasard et de l'imprévu, comme autant que possible ils ne s'adressaient jamais qu'à des riches ou à des gentilshommes escortés de laquais sérieusement armés, ils s'y prenaient de telle façon qu'ils avaient toujours pour eux la chance du nombre.

Aussi quand ils sortaient de leur caverne du Bon Larron pour se répandre dans Paris endormi, ne s'en allaient-ils jamais que par escouades de vingt ou trente hommes et quelquefois même davantage.

Alors pourquoi Bonne-Chance allait-il se ruer seul sur Jean de Lys ?

Pourquoi, en môme temps que lui, d'autres bandits du Capitaine de minuit n'étaientils pas apparus?

Pourquoi?

Ceci demande une explication de quelques mots.

Bonne-Chance avait été profondément froissé, profondément ulcéré de l'injustice qui lui avait été faite après son sanglant duel dans le cabaret de maître Marcheret.

La jeune fille pour qui il avait joué sa vie et qu'il croyait déjà sa proie lui avait échappé.

Le chef s'était placé entre elle et lui, et lui avait crié :

— Halte-là !... Cette femme est à moi !. .. Je la garde !...

Et Bonne-Chance, obhgé de s'incliner, obhgé de se taire, n'était jamais revenu de l'immense colère qu'il avait éprouvée.

Il avait, comme on dit, rongé son frein, car il ne pouvait, sans s'exposer à une perte certaine, se mettre en rébellion ouverte contre le Capitaine, mais ses allures, déjà si étranges, étaient devenues plus étranges, plus singulières encore.

Bonne-Chance, nous le savons, n'était point bavard, point loquace.

C'était, au contraire, un muet obstiné, un être farouche et inquiétant.

Toujours isolé dans un coin, toujours les bras croisés et le tête penchée sur la poitrine, il semblait. passer sa vie dans on ne savait quel rêvé ténébreux. , Mais, cependant, quelques mots lui échappaient quelquefois, des mots à peine entendus, des lambeaux de phrases sourdes à peine comprises. .•

Mais, maintenant, plus rien. . ,

Ce n'était plus un homme, plus un être vivant, c'était une statue de pierre. . La foudre aurait pu tomber dans le cabaret du Bon Larron sans le faire tressaillir.

Et parfois les bandits, ricanant, le poussaient, le bousculaient :

— Hé, Bonne-Chance I

— Hé, parle donci

— Remue donc! , ;

— Bouge donc un peu, tonaerro!

— Es-tu mort? :

— Hardi 1

Mais il ne bougeait pas, il ne remuait pas, et si l'on insistait un peu trop pour l'arracher à lui-même, il avait une façon de lever la tête et de regarder qu'immédiatement les railleurs se taisaient, s'éclipsaient.

Parfois le cabaret du Bon Larron s'emplissait de grands bruits joyeux, d'un immense vacarme fait d'éclats de rire sonores et de chansons.

C'étaient les jours de grandes ripailles... les jours où l'on célébrait les bonnes prises... les jours où fraternellement on se partageait le butin.

Oh ! ces jours-là récompensaient de bien des aangers courus.

L'horrible vision de la place de Grève avec le gibet et le bourreau entrevu, l'affreuse appréhension du châtiment qui, à certaines heures, rendaient tout pensifs et tout pâles les plus résolus et les plus braves parmi tous ces coquins, ces jours-là s'oubhaient, s'évanouissaient...

Plus de fronts moroses.

Tous les visages rayonnaient.

Mais toujours impassible, toujours impénétrable, Bonne-Chance conservait son attitude et son air de sphinx.

D'autres fois, dans les souterrains de Marcharet, il y avait aussi d'autres fêles, mais des fêtes terribles, des fêtes sanglantes.

C'étaient entre, les voleurs des rixes furieuses, de véritables batailles où plus d'un parfois mordait la poussière et tombait pour ne plus se relever.

Les yeux brillants d'un plaisir féroce, hommes et femmes applaudissaient auxcoups et excitaient encore la rage des combattants.

Seul, Bonne -Chance ne se passionnait pas, seul il restait insensible à ces carnages et l'on pouvait s'égorger autour de lui, le sang pouvait couler à flots sans qu'il se donnât même la peine de relever la tête et d'entr'ouvrir les yeux.

Mais si l'on était habitué aux façons étranges de cet homme, quelque chose cependant avait fini par le rendre suspect même aux yeux de ceux qui s'étaient toujours montrés indulgents pour lui.

L'horrible vision de la place de Grève avec le gibet et le bourreau enlrevus.. ..

Bonne-Chance ne travaillait plus ou presque plus avec les camarades.

C'était tout seul et pour son compte qu'il s'embusquait au coin des rues ou dans l'ombre des carrefours et qu'il se jetait sur les passants attardés, comme.il voulait se jeter en ce moment sur Jean de Lys.

Le Capitaine, très étonné de cette manière d'agir, avait d'abord commencé par froncer les sourcils.

— Je n'aime pas les sournois, avait-il grommelé un jour en regardant durement et fixement Bonne-Chance.

Mais celui-ci n'avait-il pas compris ou n'avait-il pas voulu comprendre, toujours est-il qu'il n'avait pas bronché et que loin de changer de conduite, le même soir commandé pour faire partie d'une escouade, on s'était tout à coup aperçu qu'il avait disparu.

LiV, 248, — Fayard Frères, éditeurs.

Alors, dans le bouge de maître Marchuret, il y avait eu parmi les brigands du Capitaine de Minuit des murmures et des menaces. Très pâle, la voix vibrante, le chef avait appelé :

— Bonne-Chance l

Mais Bonne-Chance n'avait point répondu.

Mais Bonne Chance n'était point là.

Les principaux de la bande, au nombre d'une dizaine environ, s'étaient alors rassemblés dans une petite salle où ils avaient l'habitude de se concerter et de tenir 3onseil.

Que fallait -il faire !

Quelles mesures devait-on prendre ?

Bonne-Chance, avec ses allures mystérieuses, se devenait-il pas un danger pour la clique, et n'était-il pas prudent, n'était-il pas nécessaire de s'en débarrasser?

Le Capitaine, qui n'aurait eu qu'un mot à dire, avait pourtant voulu prendre conseil de ses lieutenants.

— Voyez, réfléchissez, dit-il. Quel parti voulez- vous prendre? Alors on discuta, on s'échaulTa.

Trois ou quatre demandèrent avec énergie la mort de Bonne-Chance. Et l'argument qu'ils faisaient valoir ne manquait pas de justesse.

— Bonne-Chance, disaient-ils, opère seul. 11 ne travaille plus pour le compte de la . bande, mais pour son compte personnel. Donc non seulement il n'est plus des nôtres,

mais encore il court beaucoup plus de risques de se faire arrêter. Or, qu'il soit pris de main et qu'on le jette au Grand ou au Petit-Ghâtelet, à la Conciergerie ou à Bicêtre, qui peut nous répondre qu'il ne jasera pas, qu'il ne nous traliira pas?

Mais les autres avaient pris avec beaucoup de force aussi la défense de Bonne- Chance.

Certes, le camarade était un peu loup, un peu sauvage, un peu indiscipliné peut, être — ils n'en disconvenaient pas — mais quand à les trahir et à les vendre, non lamais l

Et pour plaider leur cause, ils ne manquaient pas non plus de bonnes raisons.

Bonne-Chance n'était-il pas un des plus anciens de la clique?

N'avait-il pas fait preuve du plus grand sang-froid et du plus grand courage dans cent expéditions périlleuses?

N'avait-il pas rendu des services énormes, des services immenses et dont il était juste de lui tenir compte?

Et ils ajoutaient à leur tour :

— Souvenez-vous, camarades !... Souvenez-vous que sans Bonne-Chance que vous voudriez condamner aujourd'hui, plusieurs d'entre nous auraient déjà rendu leur comptes en place de Grève...

Puis ils citaient des faits :

Tantôt c'était Bonne-Chance, qui dans une entreprise manquée, protégeait la retraite des autres au péril de sa vie.

Tantôt c'était lui encore qui arrachait des mains du guet un camarade qu'on entraînait^

Bonne-Chance 1 échappa belle, mais enfin il l'échappa.

Les partisans de la clémence l'emportèrent.

— Soit. Faisons-lui grâce, mais surveillons -le, dit le chef.

Et Bonne-Chance, qui d'ailleurs n'avait rien su de cette entrevue, avait continué sa vie de trappeur en plein Paris.

Toutes les nuits il allait, il courait...

Avec une patience inouïe, il passait des heures entières en embuscade dans les'endroits où il pensait trouver une bonne proie et une bonne aubaine.

Mais c'était sur la rive gauche, depuis la Seine jusqu'au Luxembourg, qu'on pouvait avoir la malchance de le rencontrer le plus souvent.

En effet, c'étaient là, h cette époque, des quartiers déserts, peu habités, mais, en revanche des quartiers riches où sur chaque passant attardé on était à peu près sûr de tomber sur un bourgeois ou sur un gentilhomme.

Et voilà pourquoi, rue Saint-André-des-Arts, Bonne-Chance s'était dressé.tout à coup menaçant derrière Jean de Lys.

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