‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 77 sur 100 · OU DONNE-CHANCE MENT A. SON NOÎI · texte numérisé non relu

OU DONNE-CHANCE MENT A. SON NOÎI

Et maintenant le jeune chevalier et le bandit éleient en présence.

Les quatre Ris ;[ue-Tout, qui retenaient leur souffle, demeuraient toujours immobiles et tapis dans l'ombre.

Quelques minutes s'écoulèrent.

Là-bas, de l'autre côté de la Seine, une horloge lointaine sonna lentement trois coups.

Le Comtois qui les avait comptés à demi- voix, dit:

— Trois heures !

— L'hem-e du crime! ricana l'ancien saltimbanque. Et faisant un geste de la main, il ajouta vivement :

— Attention, vous autres !

— Quoi donc? demanda le Marin qui venait de se rapprocher en rampant sur les genoux.

— Le gentilhomme continue son chemin, dit Grand-Gilles.

— Mais le bandit ne le quitte pas, ajouta le Comtois.

En effet, toujours l'épée ntie à la main et sans perdre des yeux Bonne-Chance, Jean de Lys avait repris sa route.

Il marchait de biais, la tête tournée derrière lui et prêt à repousser une attaque qu'il pouvait prévoir d'une seconde à l'autre.

Et comme l'avait dit le Comtois, Bonne-Chance ne le quittait pas, ne -le lâchait pas

Mais il ne se dissimulait plus.

Il conservait toujours, la même distance et semblait dire à celui qu'il poursuivait :

— Cest ta bourse ou ta vie qu'il me faut... c'est à toi que j'en veux...

Et les quatre Risque-Tout toujours avançaient, ou plutôt toujours se glissaient aussi.

Le ciel était à présent moins clair, moins lumineux que tout à l'heure.

La lune, par moments, se cachait sous de lourds nuages, et tout redevenait sombre, ténébreux, inquiétant.

Cela devait faire iaffaire de Bonne-Chance car, sans en avoir l'air, de plus en plus il allongeait le pas et se rapprochait de Jean de Lys.

Mais Grand-Gilles et ses amis ne restaient pas en arrière non plus et de minute en minute gagnaient du terrain sur le bandit.

Ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des ombres.

Des spectres n'eussent pas fait moins de bruit.

Quant à Jean de Lys, U restait toujours aussi calme, toujours aussi maître de lui qu'auparavant.

Cependant une chose l'étonnait.

— Ce gaillard-là me voit prévenu et ne lâche pas prise, se disait-il les yeux toujours fixés sur la silhouette à peine distincte de Bonne-Chance. C'est donc un malfaiteur bien déterminé et bien résolu... Mais alors qu'attend-il donc pour en finir?

Ce que Bonne- Chance attendait, c'était du renfort.

Cette longue épée nue, cette longue'épée qui parfois dans l'ohibre flamboyait st jetait dos éclairs, l'effrayait un peu...

— Une épée contre un couteau, se disait-il pendant qu'une lame brillait dans sa main, les chances ne seraient pas égales...

Et pour égaliser les chances, son regard habitué à y voir clair dans la nuit, fouillait autour de lui les ténèbres.

Mais personne.

Pas de coupeurs de bourses entrevus sous l'auvent d'une boutique. Pas de voleurs collés le long d'un mur à l'angle d'une rue. Mais Bonne-Chance cependant ne désespérait pas.

— Ce gentilhomme, car c'est certainement un gentilhomme peut demeurer encore loin d'ici, pensait-û. Alors ce sera bien le diable si d'un moment à l'autre je ne trouve pas quelques amis pour me donner un coup de main.

Et dans Paris endormi, dans la nuit devenue de plus en sombre, la marche de Jean de Lys, du bandit et des quatre Risque-Tout continuait.

Le jeune gentilhomme traversait en ce moment la rue de la Ferronnerie, qui avait été appelée autrefois rue de la Charronnerie, et malgré le danger qui le menaçait il étaii si calme qu'il oubhait presque Bonne-Chance pour ne plus songer qu'au cimetière des Innocents qu'il apercevait à peu de distance.

Et saisi malgré lui par ce lieu funèbre, par ce lieu lugubre, il s'en rappelait s'en racontrait l'histoire :

Depuis l'année 1186, ce cimetière était environné de hautes murailles; cène fut que deux siècles plus tard que l'on commença à construire la galerie appelée les Charniers; galerie sombre, humide, tapisée de monuments funèbres et pavée de tombeaux, dont les cavités rendaient un son lugubre sous le pied des passants.

Là, s'en retournaient pompeusement à la poussière, au néant d'où ils étaient sortis les riches et joyeux convives du banquet de la vie : dernier honneur rendu à l'opulence

CARTOUCITE 1981i

et à la noblesse ; dernier reflet des frivoles splendeurs de ce monde, qui se projetait encore dans le domaine de la mort !

Jean de Lys quand il avait voyagé en Italie avec son bienfaiteur, avec le comte de Villepreux, avait vu le Campo Sancto de Pise, et il s'avouait que le Charnier des Innocents ne lui ressemblait en rien, même à présent qu'il avait été embelli par le maréchal de Boucicaut et par le fameux Nicolas Flamel.

11 régnait sous ces voûtes funéraires une disparité étrange des épitophes gravées sur le marbre, des têtes de mort sculptées, des ossements du croix, à côté des attifetsd'un magasin de modes ou de lingerie.

Ailleurs des instruments de musique suspendus, en guise de harpes éoliennes, à un squelette de marbre blanc qui était l'œuvre de Germain Pilon.

Plus loin, le tombeau de la dame Flamel, orné de figures d'anges et de saints, servait d'étalage à des jouets d'enfant.

Oubliant pour une seconde, mais pour une seconde seulement, Bonne-Chance qui le talonnait toujours, talonné lui-même par les quatre Risque-Tout, Jean de Lys leva les yeux et aperçut la face du charnier sur laquelle était peinte la danse macabre, parodie amèrement philosophique des travers de ce monde, exécutée par la comédie de la mort, pour faire honte à la comédie des vivants.

La justice de la danse macabre plaisait au jeune gentilhomme, car elle était la r.f ;u<î pour tous : c'était l'égalité du cimetière.

Les cardinaux, les princes, les évéques, les moines, les avocats, les ménétriers, U > reines, les bourgeois, les religieuses, les enfants ; tout le monde passait, bon gré, mal gré, par l'impitoyable satire de la danse macabre.

Et Jean de Lys, qui venait de se retourner encore et continuait à tenir en respect Bonne-Chance, dont l'œil fouillait toujours dans l'ombre, se rappelait aussi que là s'élevait, en 1429, un échafaud que l'on aurait pu croire destiné à l'exécution de quelques hautes œuvres criminelles.

Cependant, du haut de sa plate-forme, on ne faisait justice que du dérèglement des mœurs contemporaines.

C'était la chaire d'un prédicateur nommé le frère Richard, terrible et persévérant antagoniste du luxe et de la galanterie.

Le frère Richard ne cherchait point à convertir les pécheurs par l'onction d'une parole touchante et persuasive...

C'était par d'horribles imprécations qu'il attaquait le vice. ■ Il le montrait à nu, il détaillait en termes grossiers les scandales du temps.

Il faisait retentir les noms les plus illustres dans le bruit de ces orageuses prédications. Le frère Richard se plaisait à critiquer d'un ton sarcastique la toilette par trop païenne des femmes.

Il effleurait de ses paroles railleuses leur beau sein tout découvert, bondissant, disait-il, du plaisir qu'elles éprouvaient à le laisser voir et à le faire adorer.

Il dénonçait à l'indignation chrétienne jusqu'aux échancrures démesurées de certaines robes, que les pécheresses n'avaient adoptées, suivant lui, que pour mieux inspirer les mauvaises pensées ! Et le fougueux prédicant usait de la parole, comme un Lomme qui ne croit plus à la chasteté des oreilles de son auditoire.

Cependant le Comtois commençait à trouver cette poursuite un peu longue.

— Ah ! ça, jusqu'où veut-il nous mener?... pourquoi ne lui saute- il pas dessus tout de suite ? Mais d'un geste l'ancien saltimbanque avait calmé son impatience.

— Attendons ! attendons ! fit-il. Le pêcheur qui veut ramener une belle pièce dans ses filets ne marchande pas le temps qu'il perd... Attendons, mon brave 1

Peadant ce temps, Jean de Lys, dont l'épée flamboyait toujours dans les ténèbres, se disait que si le cimetière et le charnier des Innocents n'étaient point comparables au Campo Sancto de Pise, il n'était pourtant pas impossible d'y découvrir çà et là, le goût et l'inspiration des artistes.

Indépendamment de quelques tombeaux d'une belle exécution, on y pouvait s'age7 nouiller au pied d'une croix ornée d'un bas-relief sculpté par Jean Goujon, et qui représentait le triomphe du Saint-Sacrement,

Le citadin attardé, comme Jean de Lys à cette heure qui passait devant le cimetière une fois le couvre-feu sonné, s'arrêtait quelquefois pour regarder en frémissant une mystérieuse flamme qui brillait dans les ténèbres et qu'une main invisible semblait faire rayonner au-dessus de ce champ de repos éternel.

Ce n'était là qu'une lumière bien prosaïque entretenue dans une lanterne en pierre haute de quinze pieds, et qu'un habile ciseau avait ornée d'élégantes sculptures.

En ce moment, Jean de Lys passait tout près de la fontaine des Innocents, c'est-àdire au coin de la rue Saint-Denis et de la rue aux P'^ers.

Et toujours sur la défensive, toujours sans perdre de vue une seule seconde Bonne- Chance, il continuait à smvre sa pensée.

Il se rappelait encore qu'en 15o9, l'anathème qui tombait de toutes les chaires catholiques était affreux, impitoyable.

Un minime, nommé Jean de Han, se distinguait dans la foule des prédicateurs zélés par son intolérance sanguinaire.

Un jour, tandis que cet énergumène demandait à grands cris des bûchers, des estrapades et des échafauds pour les disciples de Luther et de Calvin, deux assistants se prirent de querelle dans l'église des Innocents, et l'un d'eux jeta le mot de luthérien à la tête de son adversaire.

Ce mot valait un coup de poignard !

Aussitôt l'auditoire, exalté par les vociférations du prêtre, se précipite sur le malheureux que l'on accuse d'être un misérable protestant...

Aux cris de la victime, deux passants, deux chrétiens se jettent dans l'église pour secourir un homme que l'on frappe, que l'on tue...

Ils sont poignardés, et le ministre continue à prêcher dans le sang, la religion d'un Dieu qui est mort sur la croix pour nous racheter.

Jean de Lys filait à présent par la rue aux Fers.

11 n'y avait pas dans tout Paris de rue plus mal famée, plus sinistre.

Ce n'était pas une rue, c'était bien plutôt un véritable coupe-gorge, un antre à assassinats.

Toutes les maisons en étaient noires, basses, farouches, mais ce qui lui valait sa réputation, c'étaient les nombreux bouges, les nombreux repaires de voleurs et d'escarpes dont elle était peuplée.

Le Comtois se glissait comme une couleuvre derrière l'ancien saltimbanque. Il lui souffla dans l'oreille.

— Dis donc vieux ?

— Hein ?

— Regarde donc 1

— Où?

— Là-bas.

— Quoi?

— Cette lanterne.

En elfet, une petite lanterne d'un rouge couleur de sang s'apercevait à quelque distance de là.

— Nous sommes déjà venus dans ces parages, reprit le Comtois dont la voix était tou jours à peine distincte. T'en souviens-tu ?

Parbleu, si Grand-Gilles s'en souvenait I

C'était là un bouge fameux, un repaire célèbre où Bertaut et ses agents avaient lait un de leurs plus beaux coups de filet, une de leurs meilleures razzias.

Mais l'ancien saltimbanque ne répondait plus.

Il venait même de s'arrêter brusquement et regardait devant lui tout étonné, tout saisi,

— Eb bien, avance donc?... Que fais-tu là ? dit le Comtois.

— Est-ce qu'il y a du nouveau? de nanda à son tour le Marin.

— Morbleu, bougeons!... Si nous restons là, le coquin va nous échapper! gronda Corfer.

— Je ne le vois plus, dit vivement et tout bas l'ancien saltimbanque. Les trois autres Risque-Tout avaient tremblé.

Puis ils avancèrent la tête.

Dans la rue aux Fers on n'apercevait plus, en effet, que la silhouette de Jean de Lys.

— En Dieu, voilà qui est fort! dit le Comtois. L'homme a disparu... Nous sommes volés... filou lés...

— II n'a pas pu cependant rentrer sous terre, fit le Marin avec un accent furieux. Quand à Corfer, il jurait et tempêtait si haut que les autres furent obligés de le

faire taire.

Et brusquement Grand-Gilles s'écria :

— Je vois ce que c'est !

— Quoi donc ? fit le Comtois.

— Le gredin à dû aller chercher du renfort...

— Du renfort?

— Oui, pardieu !... Et précisément dans ce bouge dont tu me parlais tout à l'heure' dans ce repaire dont nous apercevons là-bas la lanterne,

— Possible ! fit le Marin.

— Possible?... C'est sûr... Vous allez voir.

Et l'ancien saltimbanque n'avait pas encore achevé sa phrase, quand U eut tout à coup un geste et un cri de triomphe.

— Quand je vous le disais !... Suis-je une bète !... Regardez:, regardez, mes bons I

£t du doigt il montrait la rne aux Fers où maintenant trois ou quatre ombres cou* raient. '

— Courons aussi f... En avant! s'écria Corfer. Mais Grand-Gilles venait de le retenir.

— Oui, courons, dit-il, mais pas trop vite... Il ne faut pas les effaroucher... Il faut leur tomber dessus sans leur laisser le temps de se reconnaître.

Puis, comme les quatre Risque-Tout s'étaient remis à avancer, so-udain, dans la nuit sombre, mystérieuse et farouche, un grand bruit s'éleva, de grandes clameurs retentirent.

C'était Bonne-Chance qui, en effet, avait été chercher du renfort, et qui, en compageni de trois ou quatre malfaiteurs qu'il avait racolés dans le bouge, assaillait Jean de Lys.

Le premier choc avait été rude, mais le jeune gentilhomme n'avait point pâli.

D'un bond, il s'était adossé centre le mur d'une maison» et l'épée haute il avait attendu.

Et il ricana au nez de Bonne-Chance.

— Enfin tu te décidesl fit-il. Mais tu as bien tardé...

— Mieux vaut tard que jamais, mon capitaine 1 ricana à son tour le bandit. Et 11 ajouta:

— As-tu de l'argent?

— Peut-être.

— Donne ta bourse 1

— Viens la prendre 1

— Donne-la... C'est dans ton intérêt que je te parle..* Jean de Lys se fouilla.

Bonne-Chance ent un tressaillement de joie.

— J'aime encore mieux ça que d'être obUgé de l'éventrer, murmura-t-ii;à l'oreille'des autres.

Et plein de convoitise, ainsi que les trois ou quatre gredins qui lui prêtaient main forte, il regardait la bourse très lourde, très bien garnie, que le [jeune gentilhomme élevait maintenant au-dessus de sa tête et s'amusait à faire sonner.

— Et c'est de l'orl ricana de nouveau Jean de Lys. Mais je te le répète, bandit, viens la prendre!...

— Eh bien, soit ! s'écria Bonne-Chance la face livide, le regard flamboyant.

Puis tirant de sa ceinture un long et large couteau, une arme terrible et qui valait une épée, le premier il se rua sur Jean. La lutte était engagée.

-- Et dépêchons !.., dépêchons ! hurla le misérable. Et comme un fauve, d'un bond, il se retourna. Sa voix venait de trouver on écho.

— Oui, nous allons nous dépêcher... sois tranquille ! criait Corfer,

Et leurs lourds gourdins, ou plutôt leurs massues levées, les quatre Risque-Tout sa jetèrent dans la mêlée.

— Tenez bon, mon gentilhomme 1 cria à son tour le Marin,

GARTOUGIIE

f.e greffler rédigeait l'écrou

— Nous sommes avec vous ! ajouta Grand-Gillea dont la trique faisait des moulinets terribles.

El le Gomtois riait ;

— Ah! drôles, ah! coquins, disait-il, nous allons voir si vous avez la tête auss dure que mon bâton i

Et les coups pleuvaietît, pleuvaient, tombaient comme la grêle. On entendait les crânes sonner, des cris de douleur et de rage. Et les bandits reculaient, lâchaient pied.

— Oh! nous vous aurons bien, criait Grand-Gilles dont le bras était infatigable. Hardi, mes bons, cognons dur! cognon ferme f...

MaiS;tout à coup son bâton ne rencontra plus que le vide.

Liv. 249. — Fayard Frères, éditeurs.

Tous les assaillants de Jean de Lys venaient de s'enfuir, excepté un pourtant, excepté Bonne -Chance,qui le front ouvert et le visage en sang luttait comme un lion.

— Rends-toi ! lui cria Corfer.

— Non!

Et sous un dernier coup de trique très rudement asséné le misérable tomba.

— Je crois qu'il est mort ! dit Grand-Gilles qui veaait de se pencher.

— Alors, paix à son âme 1 ricana le Comtois. Mais non, Bonne-Chance n'était pas mort.

— Ce n'est rien... une petite syncope, dit le Marin... Ligotons-le... enlevons-le. C'était déjà fait.

— Merci, messieurs, dit Jean de Lys.

— Oh ! ce n'est pas la peine... c'est notre métier, répondit l'ancien saltimbanque.

— Ah ! vous êtes de la poUce ?

— Pour vous servir.,, comme vous voyez, mon gentUhomme.

— Qu'importe !... Vous êtes de braves gens... Merci quand même 1

Puis leur ayant glissé à chacun un louis dans la main, Jean de Lys disparut d'un pas rapide.

Quelques heures plus tard, c'est-à-dire sur le coup de huit heures du matin, Bertaut, toujours pâle, toujours soucieux et sombre depuis que les rafles qu'il avait faites ne lui avaient pas donné le résultat qu'il en attendait, Bertaut, diàons-nous, faisait son entrée dans le corps de garde.

Les quatre Risque-Tout étaient là, gardant Bonne-Chance toujours garrotté.

— Eh bien, qu'est-ce donc ? flt-il.

Alors l'ancien saltimbanque raconta l'aventure, puis, clignant de l'œil, ajouta:

— Je crois que c'est une bonne proie.

Mais Bertaut avait éprouvé tant de déceptions qu'il n'était plus facile à convaincre. Il regarda le bandit, dont le regard farouche s'attachait sur le sien, puis haussant doucement les épaules :

— Un de ces malfaiteurs comme il y en a tant ! fit-il avec dédain, rjn de ces rôdeurs qui ne valent même pas l'eau qu'ils boivent et la paille qu'on leur donne...

— Cependant, chef... hasarda timidement Grand-Gilles.

— Assez! lit brusquement et sèchement Bertaut. Pour moi, j'en fais si peu de cas que je ne peux pas même le loger dans l'un des deux Châtelets...

— Oh! il n'est pas fier, ricana le Marin, il se contentera de la Conciergerie.

— Non! non!... emmenez cet homme à Bicèlre !... A Bicêtre !

On va voir par le choix seul que Bertaut venait de faire pour lui de cette prison,que Bonne- Chance décidément n'avait pas de chance.

DicèiaB

Partout où il y a des moines, il y a des prisonniers, dit l'histoire à qui nous empruntons ces détails (1).

La robe religieuse caohe un gouCfre que la justice monastique appelle un vade in pace..

Le dernier grain du chapelet efQaure les premiers anneaux d'une chaîne ensanglantée par les tortures du patient.

A Bicètre — comme au Luxembourg — de bienheureux cénobites boivent et chantent — il y a longtemps de cela, dans des cellules qui écrasent des cachots.

Une colonie de Chartreux, sous le règne de saint Louis ;

Un évêque anglais, sous le règne Philippe -Auguste, Jean de Winchester, dont le nom étymologique a produit Bicètre ;

Amédée le Rouge, comte de Savoie, sous le règne de Charles VI;

Les Bourguignons et les Armagnacs au xv« siècle ;

Les chanoines de Notre-Dame de Paris, sous Louis XI;

Les routiers, les détrousseurs et les bohémiens au xvi® siècle ;

Les Invalides, sous le cardinal de Richelieu, et les Enfants-Trouvés de saint Vincent de Paul, ont précédé, à Bicètre, les vagabonds, les bons pauvres, les épileptiques, les vénériens, les galeux, les captifs et les aliénés.

En devenant un hôpital et un hospice, Bicètre devint aussi une prison horrible.

C'était là, comme on l'a déjà dit, la Bastille de la canaille et de la bourgeoisie.

« La grande quantité de pauvres, rapporte Dulaure, de mendiants valides, et surtout de ceux qui demandaient l'aumône, l'épée au côté, avec le collet empesé sur la peccadille, était un des plus grands fléaux de Paris,

« Parmi eux, on comptait les coupeurs de bourses, les tireurs de laine, les passe-volants ou rnilifaires sans paye.

« En 1612, on chercha à s'en débarrasser, en les renfermant dans diverses maisons qu'on établit au faubourg Saint-Victor.

« Les hospices, par la faiblesse et les désordres du gouvernement, ne purent se soutenir plus de six années.

« Le parlement rendait continuellement d'inutiles arrêts contre les mendiants et les vagabonds; il ordonna qu'ils seraient renfermés dans une maison ^construite exprès.

« Les bâtiments furent commencés ; on y employa des sommes considérables; mais les arrêts de cette cour, surtout en matière de police, restaient presque toujours sans exécution.

« Le nombre de ces mendiants, de ces vagabonds, les désordres et les emb.uras que causait cette partie de la population, déterminèrent enfin les magistrats à prendre des mesures nécessaires.

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