Histoire de Paris, — V Ancien et le Nouveau
« On consulta, comme à l'ordinaire, les anciens registres, pour y trouver des modèles à suivre.
« Mais le mal, quoiqu'il ne fût pas nouveau, était extraordinaire ; il fallait imaginer un remède qui le fût.
« Le premier président du parlement détermina le roi à rendre un édit qui ordonnait l'établissement d'un hôpital général et prescrivait les règles qui devaient y être observées.
« On céda, pour cet objet, le château de Bicétre et la maison de la Salpêtriêre.
« Dans la Salpêtriêre, on plaça les enfants et toutes les femmes, quels que fussent leur âge et leurs infirmités.
« A Bicêtre, on plaça des pauvres, des veufs, des garçons valides ou invalides, des jeunes gens débauchés ou bien atteints de maladies honteuses.
« Les chirurgiens, avant le pansement de ces derniers, étaient en usage de les faire fustiger. »
L'arbitraire ne tarda point à peupler l'hospice de Bicêtre, beaucoup plus que la misère, le vagabondage, la souffrance ou la folie.
Les ordres du roi, les lettres de cachet, firent concurrence aux ordres des médecins.
L'aliénation mentale servit à cacher bien des fois l'injustice et la vengeance, et les cabanons destinés à des malades reçurent de malheureux prisonniers qui n'avaient souvent que le tort d'avoir raison.
Bicêtre s'exécutait en conscience et de la meilleure grâce du monde : on lui envoyait des hommes..., il en faisait des idiots, des maniaques et des fous furieux !
Lesphilanthropes et les criminalistes du dix-neuvième siècle n'ont pas eu à faire de grands frais d'imagination pour inventer le système de l'emprisonnement cellulaire.
Il ne leur a fallu que prendre la peine de fouiller dans l'histoire des anciens cabanons de Bicêtre.
Bicêtre-prison avait à la fois des cabanons et des cachots, des cellules et des culs de basse-fosse.
Les cabanons réalisaient à merveille les conditions du programme pénitentiaire : l'isolement et le silence.
La vie tout entière du prisonnier se passait dans l'étroite enceinte de son cabanon.
Le captif était un mort qui vivait longtemps en tête-à-tête avec Dieu et sa conscience, comme disent aujourd'hui les inventeurs, ou plutôt les restaurateurs du système cellulaire.
Les solitaires des cabanons, s'ils pouvaient entendre quelque chose de la vie humaine, n'entendaient guère que l'écho affaibli, étouffé, des gémissements de quelque compagnon d'infortune.
L'isolement et le silence finissaient par valoir à ces prisonniers un peu d'air, un peu de bruit, un peu de soleil, un peu de liberté: d'ordinaire, ils devenaient bons, et en pareil cas, Bicêtre-prison renvoyait ses victimes à l'hôpital de Bicêtre.
L'emprisonnement sohtaire, tant prôné aujourd'hui, nous rappelle ce qu'un homme d'esprit disait à propos de certaines inventions et de certains progrès :
— Il n'y A de nouveau que ce qui est oublié.
Quant aux cachots souterrains de Bicêtre, où l'on allait jeter Bonne- Chance, imaginez un long abîme <u!/rtw<^, et dans chaque tuyau une chaîne scellée au mur, et au bout de cette chaîne un innocent ou un coupable.
Toutes les souffrances, toutes les privations, toutesles tortures de l'emprisonnement, se trouvaient en même temps dans les affreux cachots de Bicêtre...
Eh bien! les prisonniers condamnés à y souffrir étaient moins à plaindre que lesprisonniers des cabanons : ils pouvaient quelquefois soulever la pierre de leur tombeau pour aller ressusciter un instant dans les cours de la prison, à la lumière et à la chaleur du soleil.Etpoui tant, jugez un peu, d'après les Mémoires de Latude.de ce qu'était l'agonie d'un homme dans les cachots de Bicêtre:
« Dès que le temps devenait pluvieux, ou en hiver dans les moments de dégel, l'eau découlait de toutes parts dans mon cachot.
« J'étais accablé de rhumatismes.
« Les douleurs qu'ils me causaient étaient si vives, que j'étais quelquefois des semaines entières sans me lever...
« Quand le froid vint, ce fut tant pis! la fenêtre de mon cachot, armée d'une grille de fer, donnait sur le corridor dont la muraille était percée précisément en face, à la hauteur de dixpieds; c'est uniquement par ce trou, qui était pareillement garni de barres de fer, que je recevais un peu d'air et de jour dans mon cachot; mais j'y recevais aussi la neige et la pluie.
« Je n'avais ni feu, ni lumière, et j'étais vêtu du costume misérable de la prison.
« J'étais obhgé de casser avec mon sabot la glace de mon seau, et d'en mettre les morceaux dans ma bouche pour me désaltérer.
« Alors je bouchai la fenêtre, et ce fut autre chose!
« L'odeur des égouts et des tuyaux dont j'étais entouré m'étouffa bientôt ; cet air fixe se condensait et me causait dans les yeux, dans la bouche et les poumons, d'horribles cuissons.
«Depuis trente-huit mois que j'étais dans cet horrible cachot, je souffrais la faim le froid, l'humidité; j'y succombai bientôt.
« L'odeur infecte me venait de ces tuyaux où les infirmeries, situées au-dessus» jetaient les déjections et les saletés des scorbutiques.
« 11 était impossible que les parties volatiles de ces excréments n'altérassent pas mes poumons ; je finis par être scorbutique moi-même.
« Le scorbut dont j'étais attaqué se déclara par une lassitude dans tous les membres, et des douleurs qui n' empêchaient de m'asseoir et de me lever.
« En dix jours, mes jambes, mes cuisses étaient gonflées du double, depuis les reins jusqu'aux pieds ; mon corps était noir ; mes dents, ébranlées dans mes gencives, ne pouvaient plus broyer de pain.
« Déjà l'on ne me donnait plus de nourriture depuis trois jours, pétais à jeun ; on me voyait mourir, et personne n'y faisait attention !...
« Mes voisins voulurent me parler, je ne pouvais leur répondre ; ils me crurent mort, et appelèrent pour qu'on m'enlevât. On vint, j'expirais. Le chirurgien me fit porter à l'infirmerie. »
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Une des premières victimes des geôliers de Bicêtre,sous prétexte d'aliénation mentale, fut tout simplement un homme de génie.
Nous avons nommé Salomon de Caus.
Béranger songeait peut-être à cet insensé du dix-septième siècle, quand il s'écriait , dans une admirable chanson :
Vils soldats de p^omb que nous sommes.
Au cordon nous aUgnant tous,
Si des rangs sortent quelques hommes.
Tous nous crions : A bas les fous 1
On les persécute, on les tue...
Sauf, après un lent examen,
A leur dresser une statue
Pour la gloire du genre humain !
A vingt ans, Salomon de Caus était déjà un architecte habile, un peintre distingué, un grand ingénieur.
Après avoir été au service du prince de Galles et de l'électeur de Bavière, il résolut désormais de vivre et de travailler en France, dans sa patrie et pour sa patrie.
Il se vantait d'avoir deviné une véritable merveille scientilique; il avait eu l'idée singulière d'élever l'eau avec le secours de la force de la vapeur ; en d'autres termes, il avait imaginé d'enployer la vapeur comme moyen de force active, dans les proportions d'une échelle immense.
Il avait rédigé un livre manuscrit intitulé]: Les raisons des forces mouvantes, et le pau" vre rêveur accourut à Paris pour soumettre au cardinal- ministre le plan d'une machine atmosphérique.
Or, cette machine, sauf quelques légers détails de construction, était absolument semblable à celle qui fut inventée plus tard par le savant et illustre Papin.
Un jour, le surintendant des finances, Michel Particelli, un des admirateurs les plu prodigues, les plus magnifiques de Marion Delorme, amena Salomon de Caus au petit lever de la belle Aspasie de la place Royale.
Il daigna le présenter à la maîtresse du logis, c'est-à-dire à la divinité mondaine de cet éden amoureux, et le proiecteur parla ''ainsi à son jeune protégé :
— Monsieur Salomon, vous m'êtes vivement recommandé par mes amis, les gentilshommes de Londres ; vous avez su réaliser des prodiges de magnificence dans les palais de son altesse le prince de Galles.
« Eh bien ! ces merveilles du goût, de la richesse et du génie, je veux et j'entends qu'elles se renouvellent à mes frais dans le palais de M'^^ Delorme.
CARTOUCHE 19'Jl
« Prodiguez à pleines mains l'or, l'argent, la couleur, le bronze, le marbre, les étoffes précieuses, tout ce qu'il vous plaira ; voyez, cherchez, inventez, imaginez à votre aise et comptez sur moi I »
Près de sortir, Salomon de Caus s'arrêta tout à coup sur le seuQ de la porte, pour saluer de nouveau, pour contempler avec une admiration étrange, dans une véritable extase, Marion Delorme, qui lui souriait le plus malicicuseaient du monde.
La coquette saperçut aisément de son trouble, de son embarras, de son émotion.
Elle le congédia, à la manière des Parthes, en lui perçant le cœur.
Elle lui tendit sa jolie main, qu'il osa effleurer de ses lèvres.
Et Salomon de Caus vécut huit jours avec ce baiser.I
Singulière faiblesse ou singuUère audace !
En une minute, en un clin d'œU, comme par enchantement, Salomon devint amoureux de Marion Delorme, amoureux à en perdre la tête.
Aussi, pour plaire à Marion, pour obéir à sa frivole fantaisie, pour contenter son goût difficile, nous vous laissons deviner avec quelle ardeur, a\ ec quelle noble passion, avec quel noble esprit, il se livra tout entier aux soins de cette fastueuse besogne que lui avait commandée Michel Partieelli, à la décoration, à l'embellissement, à la splendide métamorphose du palais de M"^ Delorme.
Rien n'échappa aux prévisions de son génie et de sa patience : après avoir réédifié la demeure de la célèbre courtisane, il se plut à l'embellir, à la décorer de ses propres mains.
Il se fit architecte, pour lui donner une distribution dontl'élégance et la richesse ne le cédassent en rien à la splendeur des petits appartements du LouM-e et de Saini- Germain.
11 se fit peintre, pour couvrir les murailles de celte habitation de tableaux comparables aux plus belles créations des grands maîtres.
Il se fit artisan de Florence, pour répandre çà et là des chefs-d'œuvre de ciselure que n'aurait point désavoués le ciseau de Cellini.
Enfin, sur l'ordre de son protecteur, Michel Partieelli, il consentit, bon gré, mal gré, à dessiner et à peindre la figure bien-aimée de Marion Delorme,
Un matin, en tête à tête avec son délicieux modèle, debout devant un chevalet, l'artiste amoureux saisit en tremblant ses pinceaux et sa palette.
Il tourna doucement ses regards vers Madou Delorme.
Il se prit à l'admirer longtemps, bien longtemps, comme pour aller puiser dans se? yeux, sur ses lèvres, sur son front, dans toute sa beauté, la verve, le talent, l'inspiration, le génie !...
Soudain, Salomon de Caus laissa tomber ses pinceaux et sa palette ; puis poussant du pied son chevalet et sa toile, il s'agenouilla et s'écria en pleurant :
— Madame, madame, ayez pitié de moi, de ma faiblesse et de ma douleur ! ne m'obhgez plus ainsi à vous regarder, k vous admirer de près I
« Ma vue se trouble, ma main tremble, mon cœur se déchire, ma tète se perd... « Je deviens fou, je vous aime, et je me meurs !
— Monsieur Salomon, lui répondit la courtisane, j'ai pitié de vous ; je vous pardonne, et jo vous condamne à vivre !... Qu'en dis-tu?
Vraiment, ce qu'en dis-tu était adorable !
Le pauvre artiste n'osa point se dérober à la douceur d'une pareille sentence; il ne mourut pas encore.
Mais, entre nous, le nouvel amant de Marion Delorme aurait mieux fait de l'aimer sans retour, de se résigner et de mourir.
Une fois installé, par droit de conquête, dans le boudoir de Marion, Salomon de Caus essaya d'imposer à sa maîtresse d'étranges et cruels sacrifices.
Pour lui plaire, elle congédia Brissac et Saint-Evremont : elle repoussa les offres galantes de Cinq-Mars ; elle eut le courage d'éconduire le cardinal de Richelieu.
Le bienheureux Salomon était bien malheureux ! •
A chaque minute il découvrait, en soupirant, une trace, une empreinte, un souvenir des fautes et des plaisirs de la vie galante de Marion.
Les meubles, les bijoux, les étoffes lui rappelaient tour à tour de tendres faiblesses, des présents équivoques, une opulence douteuse et des principes un peu hasardés.
Salomon aurait éprouvé une joie sans pareille à voir Marion Delorme afficher tout à coup de la simplicité dans ses vêtements, de la modestie dans ses goûts, de l'ordre dans ses habitudes, de l'économie dans ses dépenses, de la retenue dans ses désirs de la sagesse dans toute sa conduite.
Le pauvre diable aurait eu sans doute un orgueil extrême à pouvoir dire aux genoux de sa bien-aimée:
— Salut à Madeleine, pécheresse amoureuse et repentie !
Mais, hélas ! Salomon de Caus n'était guère qu'un homme, et à Madeleine coupable il fallait un dieu. .
Au bout de quelques mois d'une jalousie horrible, envenimée chaque jour par l'indifférence naissante, par l'ennui apparent de Marion Delorme, Salomon savisa d'une résolution désespérée , mais subUme : il résolut d'épouser sa maîtresse, et Marion lui répondit en souriant : . ■
— Pour qui raffole de la Uberté, le seul mariage possible c'est l'amour. « Oh se plaît aujourd'hui, et l'on se dit bonjour 1
« On se déplaît demain, et l'on se dit adieu ! « Nous nous aimerons, voilà tout.
— M'aimerez-vous toute la vie ? lui demanda naïvement Salomon.
— Le plus longtemps que je pourrai ! répliqua la courtisane. Le plus longtemps de Marion ne devait durer que quelques jours.
S'il ne vint pas à la cruauté de Marion Delorme l'idée d'abandonner Salomon de Caus et de le chasser comme un misérable, du moins elle trouva le courage de le trahir avec un sang-froid, avec un laisser-aller, avec une perfidie dont nous serons les témoins et les juges.Elle écrivit au cardinal-ministre le billet suivant :
« J'ai hâte de vous revoir, monseigneur, et je vous renvoie la petite clé qui ouvre la petite porte de mon hôtel : à tout péché miséricorde !
« Je ne veux pas qu'il déplaise à Votre Eminence de rencontrer chez moi un jeune homme, un savant, que l'amour de la science et la science de l'amour ont égaré jusqu'à la plus complète folie : daignez, par amitié pour moi et par respect pour vousmême, monseignçur, me débarrasser au p^us vite de ce pauvre fou qui m'ennuie.
Aux portes de Paris, trois hoiutnes montaient à cheval.
« Du reste, il a de.l'esprit et des idées; il a découvect, me dit-il, des merveilles, des montagnes, des mondes... que sais-je?
« Il possède une foule de talents, ontre autres celui de m'attrister de sa belle passion et de sa furieuse jalousie.
« L'insensé que je vous recommande se nomme Salomon de Caus. »
La réponse à ce billet ne se fit pas attendre.
Le lendemain, pas plus tard, Salomon de Caus fut mandé chez Son Eminence le cardinal de Richelieu.
Que dut-il se passer entre ces deux hommes, entre lesavantet Je ministre, entre le
faible et le superbe"?
LiV. 250. — Fayard Frèros ^Hileurs.
Sans doute l'humble sujet se hâta d'étaler aux regards sévères de son maître, des plans merveilleux, des théories scientifiques, des secrets admirables, qui devaient imprimer une impulsion nouvelle à la science, à l'industrie, à la civili «nation.
Sans doute Salomon de Caus se vanta, d'après sa pleine conviction, de pouvoir faire tourner des manèges, marcher des voitures, voguer des navires, enfin de pouvoir opérer des miracles, rien qu'avec la force mouvante de la vapeur.
Sans doute il osa réclamer du cardinal l'autorité de son nom pour avoir le droit de se mettre à l'œuvre, et l'autorité de sa bienveillance royale pour avoir le droit de réussir.
L'audience ministérielle fut longue.
A la fin de cette singulière entrevue, le ministre appela un capitaine des gardes, et lui dit en montrant du doigt l'infortuné Salomon de Caus :
— Emmenez cet homme, qui pense et qui parle comme un insensé...
— Où me faudra-t-il le conduire, monseigneur? demanda le capitaine.
— Oùloge-t-on les fous? répliqua vivement le cardinal.
— A Bicêtre, monseigneur.
— Eh bien, monsieur, qu'il soit logé sur-le-champ dans un cabanon de Bicêtre. Salomon de Caus fut enchaîné, garrotté, bâillonné, enseveli tout vivant dans la
tombe deThospice ; la tombe se referma sur sa tête, et tout fut dit.
Le soir même, le cardinal daigna se présenter chez Marion Delorme, et lui annonça le départ de son jeune protégé, qui venait de quitter Paris, disait-il, avec une mission scientifique.
Cette fois encore, le ministre joua de malheur au jeu de l'amour et du hasard ; à son retour dans le galant hôtel de la courtisane, il trouva la place déjà prise par un rival préféré, par un beau gentilhomme qui avait nom d'Effiat ou Cinq-Mars.
La haine de RicheUeu contre Cinq-Mars commença ce jour-là, dans la maison de Marion Déforme ; cette aversion mortelle ne devait finir et s'éteindre que dans le sang d'un échafaud.
Deux ans plus tard, le 3 février 1641, Marion Delorme adressait à son chef d'Effiat, qui avait suivi la cour à Narbonne, une lettre remplie de grâce, d'esprit et de cruauté, une lettre charmante et affreuse, dont les détails authentiques nous ont appris le triste dénouement de l'histoire de Salomon de Caus.
Chargée, en l'absence de Cinq-Mars, de faire les honneurs de Paris à un noble personnage anglais, le marquis de Worcester, Marion s'avisa de lui proposer une promenade d'observation à l'hospice de Bicêtre.
Comme ils se promenaient en riant dans le quartier des fous, un homme, un maniaque jeune encore, mais horrible à force de souffrance et de misère, leur apparut tout à coup derrière les grilles d'un cabanon, et se mit à crier d'une voix tremblante, d'une voix brisée :
— Marion ! Marion. C'est bien moi!... regarde!... Je te reconnais, et je t'aime !... « Marion ! .Marion ! j'ai fait une découverte qui enrichira mon pays...
« Marion ! Marion ! viens briser les barreaux de ma prison, et délivre-moi... Je m'appelle Salomon de Caus! »
Marion Delorme se prit à trembler, plus morte que vive, comme elle le dit elle-même dans sa lettre à Cinq-Mars,
CARTOL'CHE i99o
— Vous connaissez donc ce malheureux? lui demanda le marquis de Worcester.
— Je reconaais ce laid visage, milord, et Je tremble rien que de le reconnaître... Sortons !
— Et qu'est-ce que la découverte dont il parle ? continua le marquis, en s'adrespant à un gardien,
— Oh! répondit le gardien en haussant les épaules, quelque chose de bien simple et que l'on ne devinerait jamais... C'est l'emploi de la vapeur de l'eau bouillante?
Le lendemain, le marquis obtint l'autorisation de voir Salomon de Causct del'interrop:er.
L'interrogatoire dura deux ou trois heures, et en revenant de cette seconde et triste promenade à Bicôtre, le marquis de Worcester s'écria devant tonte la petite cour de Warion Delorme.
— Au lieu d'enfermer cet homme, on l'aurait comblé d'honneurs et de richesses dans mon pays.
« Rlaintenant il est bien fou ; le désespoir et la captivité l'ont] perdu à jamais ; oui, vous l'avez rendu foui Quand vous-avez jeté cet homme dans nn cachot, vous avez assassiné le plus grand génie de notre siècle !
Ce qui précède sur la visite de lord Worcester à Salomon de Caus dans un cabanon de Bicètre nous explique assez tristement l'opinion des Anglais qui attribuent à ce gentilhomme l'invention des machines à vapeur.
Les paroles et les écrits de Salomon de Caus ne] furent point perdus pour lord Edward Sommerset, marquis de Woscester.
XLn
BICÈTRE (suite).
Dans" le Bicôtre d'autrefois, l'hospice n'était pas même la circonstance atténuante de la prison.
Les prisonniers et les malades étaient également des victimes; on assassinait les uns, on achevait les autres.
Les malheureux qui avaient besoin d'être guéris et les malheureux qui avaient besoin d'être corrigés se disputaient de sales aliments.
Ils couchaient quatre sur le même matelas, dans une sentine que l'on avait l'audace d'appeler une infirmerie.
On permettait à des idiots de se vautrer tout le jour dans des ordures, et plus d'une fois les gardiens s'amusèrent à confondre des fous et des prisonniers qui ne tardaient point à se battre, à se décliirer comme des bêtes fauves.
En pareil cas, nn/i?-mejie n'était pas loin pour Jes [mourants; la fosse commune n'était pas loin pour les morts.
Le nom seul de Bicêtre, le seul nom de cette prison dans laquelle allait croupir Bonne Chance, signifiait quelque chose d'épouvantable.
On tremblait en passant au pied de cette horrible demeure du crime, du libertinage, de la folie, de la misère... et de l'innocence.
Quand on voulait épouvanter un accusé, on lui montrait de loin Bicêtre.
Quand il s'agissait de corriger par la terreur un fils de famille débauché, on le menaçait de Bicêtre.
Quand un gentilhomme rencontrait quelque résistance à des projets de séduction sur une petite bourgeoise, il étouffait les plaintes d'un père et d'une mère en leur parlant de Bicêtre.
Quand un honnête homme ou un homme d'esprit avait le tort d'avoir raison contre quelqu'un qui tenait à quelque chose, on lui volait à la fois sa liberté, son intelligence, sa raison, en le jetant du haut d'une prison d'Etat dans le cloaque de Bicêtre.
Aux yeux du peuple, le Fort-l'Evêque, Vincennes, la Conciergerie, le Châtelet et la Bastille étaient de véritables lits de roses, à côté des cabanons et des cachots de Bicêtre.
Cet hospice et cette prison se dessinaient, se dressaient, dans tous les esprits, dans toutes les imaginations, avec des couleurs si sombres, si horribles, que le préjugé populaire se prit à peupler Bicêtre de mauvais génies, de sorciers et d'animaux qui avaient les apparences les plus dégoûtantes, les plus monstrueuses.
Le peuple voulut faire remonter jusqu'au démon l'origine de cette lugubre résidence ! Dans la croyance vulgaire, le diable en personne avait amené pendant une nuit, sur le placeau de Bicêtre, un pauvre, un fou et un prisonnier, attachés, cloués rivés aux anneaux de la même chaîne.
Ces trois malheureux avaient inauguré l'hospice et laprisan, pour les menus plaisirs de l'enfer.
\ la fin du règne de Louis XIV, la maison de Bicêtre inspirait une telle horreur à tout le monde, que le préjugé populaire n'osa plus [en faire le séjour habituel des sorciers, des [mauvais génies et des monstres : l'enfer ne pouvait pas vouloir de ce pied-à-terre épouvantable.
Les ri meurs satiriques exprimaient ainsi la croyance et la terreur du peuple :
Augruste château de Bicestre,
Les lutins et les loups-garoux
Reviennent-ils toujours chez vous
Faire la nuit leurs diableries !
Et les sorciers, de suif graissés,
N'y traînent-ils plus les voiries
Des pendus et des trépassés!
Ils n'ont garde, les pauvres diables,
D'y venir remettre leur nez, Depuis que vous emprisonnez Les quaimants et les misérables; Depuis qu'on vous nomme hôpital.
Il n'en est point d'assez brutal Pour aller y choisir un gîlcl...
Lorsque le double exutoire de la'prison et de l'hospice eut inondé le château do Bicêtre de boue, de fange, de bave et de sang, l'administration supérieure finit par se
CARTOUCHK 1997
mettre à la recherche de quelques gouttes d'eau pour laver toutes ces dégoûtantes souillures.
L'eau manquait pour les besoins de Bicêr".
Arcueil de la Bièvre lui en fournissait à grand'peine et à grands frais,
n fallut aviser et BofFrand, architecte des hospices, fit creuser, en 1733, un puits gigantesque, un puits dans le roc vif, cent soixante et onze pieds sur un diamètre de quinze.
BofFrand dut inventer une machine pour tirer l'eau de ce puits : la force de l'homme était au-dessous d'une pareille besogne.
La machine fonctionna durant quelques années, avecl'aide d'un manège attelé de quatre chevauT, mais on ne tarda pas à s'apitoyer sur le sort de ces pauvres bêles : on les remplaça par des fous, des prisonniers et des aveugles.
On économisa quatre chevaux pour utiliser trente-deux hommes qui n'étaient pourtant condamnés qu'à mourir dans un hospice ou qu'à souffrir dans une prison.
Naguère encore, la machine de Bicètre était mise en mouvement par des idiots et des épileptiques.
L'ancien Bicêtre eut beau creuser un puits, qui est un prodige du travail et de la patience de l'homme ; il attela vainement à son appareil hydraulique des chevaux, des fous et des prisonniers ; il trouva iriuUlcment une nappe d'eau inépuisable, assez vaste, assez abondante pour alimenter un réservoir immense : l'ancien Bicêtre n'avait pas encore assez d'eau pour laver le sang et la boue de sa prison et de son hospice.
M.TTI
Blcf.TRF. {fin'}.
Mais pourquoi nous arrêter au dix-huitième siècle ?
Pourquoi ne pas raconter jusq^u'au bout la som 'ire histoire de cette horrible pri-
son
Pendant tout le dix-huitième siècle, c'est-à-dire jusqu'à la Révolution française, Bicêtre continua de traiter la misère par l'esclavage, la douleur physique par les châtiments, la folie par la violence, l'infortune par l'assassinat.
Jusqu'à la réforme des prisons, opérée ou du moins entreprise pour le gouvernement de Louis XVI, aux premières lueurs du soleil révolutionnaire, Bicêtre continua courageusement, honteusen\ent, à jeter de simples prisonniers dans une véritable fosse aux lions, parmi les fous de la pire espèce.
Il continua de prêter au roi, aux nobles, aux favorites, à la police, au clergé.à toutes les puissances de^ce temps-là, les cabanons de la folie, pour y abîmer la raison et la conscience des innocents ou des coupables.
En 1789, il y avait dans Paris trente-deux prisons d'Etat; quatre ans plus tard, la Terreur elle-même devait se contenter de vingt-huit geôles !
In des premiers actes de l'Assembk'e nationale fut de confier à quatre de ses' membres la salutaire mission de visiter les prisons de Paris.
Elle choisit pour commissaires: Fréteau, Barrère, de Castellane et Mirabeau; Mirabeau ! le gentilhomme qui avait passé par les mains de presque tous les geôliers du royaume, allait visiter les pauvres prisonniers au nom du roi... et surtout au nom du peuple.
Les commissaires de rAssembl'>. nationale trouvèrent dans le château de Bicêtre environ trois mille détenus, en comprenant dans ce nombre les pauvres, les enfants, les paralytiques et les fous.
Le personnel de l'administration se composait de trois cent quarante employés.
Mirabeau et ses collègues voulurent visiter, en dépit de l'odieuse résistance du directeur, les divisions, tous les cabanons, tous les abîmes de Bicêtre.
Ils déterrèrent des malheureux qui expiaient depuis vingt ans le double tort du courage et de la pauvreté ; des innocents qui navaient contre eux que l'arrêt d'une lettre de cachet ; des imprudents qui avaient commis un crime tout aussi grand que celui de Latude ; des enfant accouplés à des scélérats ou à des fous ; des insensés de vertu qui avaient dénoncé, comme Le Prévôt de Beaumont, un complot contre le peuple, contre l'humanité.
Au mois d'avril 1792, le château de Bicêtre reçut la visite d'une nouvelle commission.
Cette fois il s'agissait, non pas de constater, au fond des cabanons et des cachots, les horribles abus de la justice monarchique, mais les tristes avantages d'un nouvel instrument de supplice : on allait procéder au premier essai officieux de la guillotine.
Les journaux du temps pubhèrent alors des couplets de circonstance qui prou, vent encore une fois qu'en France tout finit par des chansoi>« •
Aia : Paris est au rm.
Monsieur Guillofin, Ce grand médecin, Que l'amour du prochain Occupe sans fin, S'avance soudain, Prend la parole enfin, Et d'un air bénin
Il propose
Peu de chose
Qu'il expose En peu de mois ; Mais l'emphase De sa phrase Obtient les bravos De cinq ou six sots...
Air : En amour, c'est au visago-
Messieurs, dans votre sagesse, Si vous avez décrété Pour toute humaine faiblesse La loi de l'égalité ;
Pour peu qu'on daigne m'cnlendre, On sera bien convaincu, Que s'il est cruel de pendre 11 est dur d'ôtre pendu.
Air : De In Baronne.
Comment donc faire? Quand un honnête citoyen, Dans un mouvement de colr-re, Assassinera son prochain...
Comment donc faire ?
En rêvant à la sourdine.
Pour vous tirer d'embarras, J'ai fait faire une machine Qui met les têtes à bas.
Am : Quand la mer Rouge apparut.
C'est un coup que l'on reçoit Avant- qu'on s'en doute ; A peine on s'en aperçoit, Car on n'y voit goutte.
Un certain ressort cach.', Tout à coup étant lâch'', Fait tomber, ber, ber, Fait sauter, ter, ter
Fait tomber,
Fait sauter, Fait voler la tête...
C'est bien plus honnête.
Am ; Du Menuet Exaudel-
Guillotin, Médecin, Politique, Imajfine un beau matin Que pendre est inhumain El peu patriotique ; Aussitôt, Us lui font Un supplice Qui, sans corde ni po'.cau, Supprime du bourreau
L'office.
C'est en vain que l'on publie Que c'est puve jalousie D'un suppôt Du tripot DHippoorate.
Qui d'occire iuopiuément, Même exclusivement.
Se tlatle.
Le Romain Guillotiu Qui s'apprête
Consulte gens de métier, Barnave et Chapelier, Même le. coupe-tête,
Et sa mass\ie
Fait soudain
La machine.
Qui simplement nous tiiern, Et que Ton nommera •
Guillotine I ... , '
La guillotine fut donc essayée pour la première fois à Bicêtre, le 17 avril 1792 , triste présage 1... Quatre mois plus tard, Bicêtre paya son tribut de sang aux journées de septembre.
Prud'homme, l'auteur du Journal des révolutions de Paris, rapporte que « le lundi, vers les trois heures, on se transporta à Bicêtre avec sept pièces de canon, parce gue le bruit courait qu'il y avait des armes, ce qui ne se vérifia point.
« On procéda à l'apurement de cette maison de force, avec le même ordre qu'on avait observé dans celles de Paris ; on y trouva une fabrique de faux assignats ; on en tua sans rémission tous les complices.
« Les prisonniers pour dettes ou pour jugement de la police correctionnelle furent élargis et s'en allèrent sains et saufs.
« Le fameux Lamotte, mari de la comtesse de Valois, compromise dans l'affaire du Collier de la Reine, se nomma : le peuple le prit sous sa sauvegarde.
« Beaucoup de citoyens, que la misère avait relégués là,ne coururent aucun danger, mais tout le reste tomba sous les coups de sabre, de pique, de massue du peuple hercule, nettoyant les étables du roi Augias.
« Il y eut beaucoup de monde de tué. «
Dans son Histoire de la Révolution, M. Thiers s'exprime ainsi :
« A Bicêtre surtout le carnage fut plus long et plus terrible qu'ailleurs.
« Il y avait là quelques mille prisonniers, enfermés, comme on sait, pour toute espèce de vices ; ils furent attaqués, voulurent se défendre, et on employa le canon pour les réduire.
« Un membre du 'conseil général de la commune osa même venir demander des forces pour réduire les prisonniers qui se défendaient; il ne fut point écouté.
« Pétion se rendit encore à Bicêtre, mais il n'obtint ri ep.,
« Le besoin du sang animait cette multitude; la fureur de combattre et de massacrer avait succédé chez elle au fanatisme politique, et elle tuait pour tuer.
« Le massacre dura là jusqu'au mercredi H septembre. »
La justice révolutionnaire délivra, sans le savoir peut-être, un prisonnier honteusement célèbre, un malheureux, un véritable fou, qui trouvait encore dans son cabanon le moyen de s'enivrer de /in, de vice, de colère et de luxure : cet homme était le marquis de Sade, condamné à mort par le parlement d'Aix, et qui dut à l'honneur et à la noblesse de sa famille la grâce d'échapper à la main du bourreau qui avait brûlé ses livres infâmes !
A Bicêtre, M. de Sade se livrait parfois à une récréation bien digne de son affreux génie : il faisait acheter des roses, les plus belles roses du monde; il les prenait une
Ivre d'amour, Jean restait aux pieds de Blanche.
h une, en ayant l'air de les admirer, de les adorer ; il les éparpillait ensuite à ses pieds, il se baissait comme pour les sentir de nouveau... et le malheureux se prenait à les jeter, à les plonger, en souriant, dans la boue!
N'était-ce point là une image ignoblement fidèle de tout ce qu'il avait fait de son e prit, de soa imagination et de son creur?
M. de Sade fut reconduit à Bicètre par l'ordii) de Bonaparte, peudetemps après le iH brumaire; on le U'ansféra plus tard à Charenton, où il mourut en 1814.
Dieu merci! le nom de cet horrible insensé a été lavé dans le sang d'un brave gentilhomme, Louis-Marie de Sade, qui combattait aux premiers rangs de l'armée française à léna et à Friedland.
LiV. ^51. — l'ayard Frères, éditeurs.
St
Après les massacres de septembre, la terreur ne pénélra qu'une seule fois dans la prison de Bicêlre,
Trente prisonniers, dont la liste avait été drppséc par Fouquier-Tinville, furent transférés à Paris et condamnés par le tribunal révolutionnaire.
Les juges de la Révolution épargnèrent cependant un accusé qui a joué un grand et admirable rôle dans le château de Bicêtre ; nous voulons parler du docteur Pinel.
Le Comité de Salut public accusait le célèbre médecin de faire servir sa généreuse science à la restauration delà monarchie; on lui reprochait de vouloir soulager ou guérir des aliénés poui- aA^oir un prétexte de sauver des aristocrates.
Pinel dédaigna de se défendre par des moyens oratoires; il expliqua sa théorie pour le traitement de l'aliénation mentale ; il rappela des faits qui ténioig-naient noblement en sa faveur, et le tribunal rendit à Bicêtre un bienfaiteur de llhiimanité.
Une femme tristement célèbre, que la honte, les regrets, les remords peut-être, avaient précipitée dans une complète folie, Théroigne de .Ménijourt, passa dix ans à Bicêtre.
Théroigne de Méricourt était née dans un village.
Elle avait de la beauté, de l'intelligence, de l'ardeur, des paswpvns e1 des vices.
Elle l'oagissait de n'être qu'une simple paysanne et tous ses dés i^s, toutes ses aspirations l'entiraînaient vers la grande ville.
Un joîar, l'arabitieuse villageoise entendit l'écho lointain d'une révolu'tîon foî icommençaE à faire de la terreur ; Tliéroigne s'imagina que la révolu ion avait hesoin d'une femmes elle se mit en rou^e poui' Paris où elle arriva peut-être le même i&m: et par la aaaième porte qu* Charloittie Cordayai
Théroigne de Méricourt était joîie.
Elle icommença par réussir, et le secret de sa réussite est tout entier dans ce surnom qu'elle avait t^u ou gii'eUe avait ictosM «Ile-même .: TAs2msie4e peuple.
Par malheur, elle ae se oomtenta pas âe plaire i€^ de se faire aimer ; elle daigna vouloir servir la patrie.
Elle -voulut jouer un rote révalutionnaire.
Elle adopta une espèce d'hermaphrodisme qui lui permettait à la fois d'être une femme pour le vice et un homme pour l'audace.
EUe endossa une tunique bleue qui retombait sur une robe de drap rouge ; elle ceignit une écharpe tricolore, elle se coiffa d'un bonnet phrygien; elle prit une pique et un sabre, elle parcourut chaque jour les rues et places de Paiis, criant, jurant, blasphémant au bruit du tambour de Santerre.
Un matin, les femmes du peuple, qui valaient aisément beaucoup mieux que Théroigne de Méricourt, eurent peur de cette compagne qui faisait l'amour dans le sang, et qui embrassait la patrie sur les lèvres de tout le monde.
Elles arrêtèrent cette insensée ; on la déshabilla publiquement, et on la fouetta comme une pécheresse, comme une vile criminelle.
Eh bien! cette fille qui n'avait rougi de rien jusque là, eut honte du châtiment pubhc qu'elle avait reçu ;elle devint folle et on la jeta dans un cabanon.
Parfois, quand elle pouvait échapper à la surveillance des gardiens, elle déchirait habits, se dénudait complètement, et comme si elle eût voulu continuer le
châtiment qui lui avait été infligé dans les rues de Paris, la folle se prenait à se rondre juslice elle-même : elle se fouettait!
Jusqu'en 1836, les prisonniers de Bioêtre reçurent de nombreux visiteurs que leur envoyait la curiosité parisienne, surtout lorsqu'il s'agissait de voir ferrer quelque bandit célèbre à la chaîne des galériens.
Un jour de l'année 4818, toutes les classes de la grande ville étaient représentées dans la cour ou dans les environs de Bicêtre.
Gluicua voulait assister au ferrage et au départ d'un criminel dont la vie ressemblait à un véritable roman : Coignard, comte de Sainte-Hélène, allait partir pour le bajoue.
La sin^uliôre odyssée de ce criminel vaut la peine d'être rappelée :
Coignard s'était emparé, par l'entremise d'une femme, en 180c;, des pnpicrs de famille, des titres de noblesse, des états de service d'un émigré français, d'un gentilhoninie qui venait de mourir en Espagne.
Coignard ne fut plus, dès ce moment, que le comte Pontis de Sainte-Hélène.
Le nouveau comte de Sainte-Hélène (piitta la France pour aller combattre dans les rangs de l'année espagnole, sous les ordres du général Mina : Coignard devint tout simplement, à force de bravoure, chevalier de Saint-WIadimir et d'Alcantara.
En 1808, nous retrouvons le comte de Sainte-Hélène revêtu de l'uniforme de cbef de bataillon, au service de la France.
11 n'a plus voulu servir l'Espagne contre sa pntrie : il demande à se battre pour l'Empereur, et il se bat à merveille contre les Espagnols jusqu'à la chute de rEm;iire.
En 1813, Coignard trouva le moyen de se faire ouvrir les portes du palais des Tuileries.
Les Bourbons s'empressèrent d'accueillir un brave gentilhomme qui demandait à se rallier, et Louis XVIII accorda au comte de Sainte-Hélène le grade de lieutenantcolonel, letitre d« chevalier de Saint-Louis et la croix de la Légion d'honneur.
Mais le rêve avait duré trop longtemps.
En 181S, pendant une revue que l'on passait sur la place Vendôme, Coignard fut reconnu par un de ses anciens camarades de chiourme, nommé Darius, et qu'il eut le tort de ne pas vouloir reconnaître.
Darius dénonça le comte de Sainte-Hélène au général Despinois.
Coignard, convaincu de n'être qu'un forçat évadé, réussit à s'échapper, mais il ne tarda point à être repris dans une bande de malfaiteurs.dont il était depuis longtemps le couiplice. Coignard fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Le dernier ferrage de Bicêtre eut lieu le 3 octobre 1835, sur cent quatre-vingts condamnés : le bagne disait un dernier adieu à la prison qui avait été si longtemps la première étape sur la route de Brest, de Hochefort et de Toulon.
Ce jour- là, par une sorte de miracle, il y eut quelque chose de consolant dans le départ de la chaîne : la plupart des patients portaient sur leur visage une tristesse qui ressemblait à l'expression du repentir.
Ils ne criaient point, ils n'injuriaient personne, ils obéissaient aux soldats et aux gardieus, ils oubliaient de blasphémer contre les hommes et contre Dieu; ils pleuraico» en écoutant la parole d'un prêtre, la touchante éloquence de l'abbé Montés!
L'opéraUon du ferrage et le départ de la chaîne méritent un peu de notre curiosité, de notre attention, et il nous a paru assez intéressant d'assister à ces deux scènes de la vîe deBicêtre, avet; un poète, avec Victor Hugo.'dans son Dfrnie-jo'ir Tun Condamné:
* J'ai vu ces jours passés une chose hid euse.
« Midi sonna.
« Une grande porte cochère, cachée dans un enfoncement, s'ouiTit brusquement.
« Une charrette, escortée d'espèces de soldats sales et honteux en uniforme bleu, àépaulettes rouges et à bandoulières jaunes, entra lourdement dans la cour avec un bruit de ferraille.
« C'étaient la chiourme et les chaînes.
« Au même instant, les spectateurs des fenêtres, comme si ce bruit réveillait tout le bruit de la prison, les spectateurs des fenêtres, jusqu'alors silencieux et immobiles, éclatèrent en cris de joie, en chansons, en menaces, en imprécations mêlées d'éclats de rire poignants à entendre; on eût cru voir des masques de démons.
« Sur chaque visage parut une grimace; tous les poings sortirent des barreaux, toutes les voix hurlèrent, tous les yeux flamboyèrent, et je fus épouvanté de voir tant d'étincelles reparaître dans cette cendre.
« Cependant, les argousins se mirent tranquillement à leur besogne.
« L'un d'eux monta sur la charrette, et jeta à ses camarades les chaînes, les colliers de voyage et les liasses de pantalons de toile.
« Alors, ils se dépecèrent le travail : les uns allèrent étendre dans un coin de la cour les longues chaînes qu'ils nommaient dans leur argot les ficelles.
« Les autres déployèrent sur le pavé les taffetas,les chemises et les pantalons, tandis que les plus sagaces examinaient, sous l'œil de leur capitaine, petit vieillard trapu les carcans de fer qu'ils éprouvaient ensuite en les faisant étineeler sur le pavé; le tout aux acclamations joyeuses des prisonniers, dont la voix n'était dominée que par les rires bruyants des forçats pour qui cela se préparait, et qu'on voyait relégués aux croisées de la vieille prison qui donne sur la petite cour.
« Un moment après, voilà que deux ou trois portes basses vomirent, presqu'en même temps et comme par bouffées, dans la cour, des nuées d'hommes hideux, hurlants et déguenillés.
C'étaient les forçats.
« A leur entrée, redoublement de joie aux fenêtres.
« Quelques-uns d'entre eux, les grands noms du bagne, furent salués]d'acclamations et d'applaudissements qu'ils recevaient avec une modestie flère.
« Quand ils eurent les habits de route, on les mena par bandes de vingt ou trente à l'autre coin du préau, oii les cordons allongés à terre les [attendaient. ^'
« Ces cordons sont de longues, et fortes chaînes coupées transversalement, de deux oied s en deux pieds, nar d'autres chaînes plus courtes, à l'extrémité desquelles se «attache un carcan, qui s'ouvre au moyen d'une chliirhlère pratiquée à l'un des angles et se ferme à l'angle opposé par un boulon de fer, rivé pour, tout le voyage sur le cou des ealériens.
f « On fit asseoir les forçats dans la boue, sur les pavés ; on leur essaya les colliers ; puis, deux forgerons de la chiourme, armés d'enclumes portatives, les leur rivèrent à froid, à grands coups de masse de fer.
< C'est un moment affreux où les plus hardis pâlissent.
« Chaque coup de marteau, asséné sur l'enclume appuyée à leur dos, fait rebondir le menton du patient.
« Le moindre mouvement d'avant en arrière lui ferait sauter le crAne comme une coquille de noix.
« Après cette opération, ils devinrent sombres,
« On n'entendait plus que le grelottement des chaînes, et, par intervalle, un cri et le bruit sourd du bâton des gardes-chiourmes sur les membres des récalcitrants.
« Il y en eut qui pleurèrent; les vieux frissonnaient et se mordaient les lèvres.
« Je regardais avec terreur tous ces profils sinistres dans leurs cadres de fer.
'< ... Un grand bruit me réveilla.
« Il faisait petit jour.
« Ce bruit venait du dehors.
« I^Ion lit était à côté de la fenêtre; je me levai sur mon séant, pour voir ce que c'était.
« La fenêtre donnait sur la grande cour de Bicôtre.
« Cette cour était pleine de monde.
« Deux haies de vétérans avaient peine à maintenir libre, au milieu de cette foule, un étroit chemin qui traversait la cour.
« Entre ce double rang de soldats, cheminaient lentement, cahotées à" chaque pavé, cinq longues charrettes chargées d'hommes.
« C'étaient les forçats qui partaient,
« Les charrettes étaient découvertes ; chaque cordon en occupait une.
« Les forçats étaient assis de côté sur chacun des bords, adossés les uns aux autres, séparés par la chaîne commune qui se développait dans la longueur du chariot, et sur l'extrémité de laquelle un argousin debout, fusil chargé, tenait le pied.
« On entendait bruire leurs pas, et à chaque secousse de la voiture, on voyait sauter leurs tê'es et ballotter leurs jambes pendantes.
« Il s'était établi, entre la foule et les charrettes, je ne sais quel horrible dialogue : injures d'un côté, bravades de l'autre, imprécations de toutes parts.
« Mais, à un signe du capitaine, je vis les coups de bâton pleuvoir au hasard dans les charrettes, sur les épaules ou sur les têtes, et tout rentra dans cette espèce de calme extérieur que l'on appelle l'ordre.
« Les charrettes, escortées de gendarmes à cheval et d'argousins à pied, disparurent successivement sous le haute porte cintrée de Bicêtre ; on entendit s'affaibhr par degrés dans l'air le bruit lourd des roues et des pieds des chevaux sur la route pavée de Fontainebleau, le claquement des fouets, le cliquetis des chaînes, et les hurlements du peuple, qui souhaitait malheur au voyage des galériens. »
La prison de Bicêtre a été, jusqu'en 1836, l'avant-dernière étape des condamnés à mort, sur le chemin de la guillotine.
La dernière'étape était la Conciergerie.
Il nous «erait assez dilTicile de nommer tous les patients qui ont passé par 'le pont (fes sowpjrs de Bicêtre; il ne s'agirait de rien moins que de compter les coups de hache que la guillotine a frappés pendant plus de cinquante ans.
Mais disons, en terminant, que si Mercier visitait aujourd'hui la maison de Bicêtre, il aurait le droit de donner un démenti complet à ce passage de son Tableau de Paris :
« Bicêtre, ulcère sensible sur le corps politique, ulcère large, profond, sanieux, qu'on ne saurait envisager au'en détournant les regards.
« Jusqu'à l'air du lieu, que l'on sent à quatre cents toises, tout vous dit que vous approchez d'un lieu de force, d'un asile de misère, de dégradation, d'infortune.
« Le nombre des habitants de Bicêtre n'est point fixe.
« En hiver, il est plus considérable, parce que plusieurs pauvres qui trouvent à travailler en été sont obligés d'aller se réfugier dans cet hôpital en hiver, où l'on compte alors quatre mille cinq cents 'personnes environ.
« Si quelque chose peut inspirer de l'horreur pour la pauvreté et l'amour du travail aux fainéants, c'est Bicêtre.
« Là, le pauvre est bien un être nul.
« On lui fait sentir que c'est la charité qu'on lui donne.
« Parlant à un de ces bons pauvres, je lui dis :
« — Que désirez-vous, mon ami ?
« — Oh ! monsieur, si j'avais seulement un sou à dépenser par jour!
« — Eh bien ?
« — Mous ne coucherions plus que trois dans un lit,
<; — Et si voua aviez deux «ous ?
« — Oh ! je boirais du vin deux fois la semaine.
« — Et si vous en aviez trois?
« — Oh ! je mangerais un peu de viande tous les trois jours,
« Un Anglais qui m'accompagnait lui donna de quoi boire du vin, manger de la viande et coucher seul pendant dix-huit mois.
«Ce nom de Bicêtre est un mot que personne ne peut prononcer sans je ne sais quel s(;iitiment de répugnance, d'horreur et de mépris.
« Comme il est devenu le réceptacle de tout ce que la société a de plus immonde, l'imagination est blessée dès que l'on prononce ce mot qui rappelle des turpitudes.
« Il était naguère à Bicêtre une salle affreuse où cinq à six cents {hommes, mêlés eai semble, s'infectaient mutuelle m ent'^de leur haleine et de leurs vices, où le désespoir aigrissait sans cesse des caractères furieux ; on n'y pouvait entrer, pour porter des aliments, que la baïonnette au bout de fusil.
« C était bien le lieu le plus abominable, le 'plus pervers,51e plus'corrompu^ qui existât et qui ait existé peut-être sur toute la surface du globe.
« On est fâché de voir sur le même point, et tout à côté^des jvagabonds, les épileptiques, les imbéciles, les fous, les vieillards, les gens mutilés ; il semble qu'ils devraient être séparés de cette foule de coquins qui inspirent encore plus d'indignation que de pitié. »
Bicêtre n'a rien conservé des terribles apparences que lui avait infligées la pénalité des crimes.
Il s est laissé reprendre'ses'chaînes, &es verrouxjet sesfcachots.
Il a renoncé aux coupables châtiés par la main des. hommes : il n'a gardé que les innocents frappés par la main de Dieu.
CA.TITOUCHE 9007
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