‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 79 sur 100 · DANS LE CACHOT · texte numérisé non relu

DANS LE CACHOT

Les énormes gourdins des quatre Risque-Tout avaient sonné dur sur le crâne de Bonne-Chance dans la bagarre de la rue aux Fers .

Aussi le visage encore sanglant, le front déchiré et la tête pleine de bosses grosses comme le poing, le bandit hébété, ahuri, abruti, titubait-il comme im homme i\Te. en suivant Grand-Gilles et ses compagnons qui l'entraînaient à Bicétre.

D'ailleurs, les quatre agents de Bertand n'étaient pas hommes à se laisser prendre au dépourvu.

Le Marin avait tourné autour de Bonne-Chance, l'avait soigneusement examiné, puis avait fini par dire :

— Le gaillard a des muscles !,,. Un taureau !... Nous ferons bien de choisir de bonnes cordes...

Et le misérable avait été si étroitement et si solidement garrotté, on lui avait lié les bras dans des nœuds si solides et si serrés que, même en admettant qu'il eût pu y songer, toute tentative d'évasion lui était impossible.

Sa force immense, sa force redoutable était complètement paralysée.

A huit heures du matin, Paris, en ce temps-là, avait presque l'aspect d'une ville de province.

Des maisons pour la plupart encore silencieuses et muettes ; pas de passants dans les rues.

Le cortège avait Mono pu faire le trajet de l'hôtel du lieutenant de pohce jusqu'à Bicêtre, sans rassembler autour de lui un trop grand nombre de badauds.

Tout à coup, si impassible qu'il fût, Bonne-Chance tressaillit.

On venait de le pousser violemment., brusquement, et il n'y voyait plus.

Il était dans l'ombre, dans les ténèbres, dans une nuit noire comme celle du sépulcre.

Où donc ?

Dans un des cabanons souterrains de Bicètre, dans un de ces horribles in pace dont la pensée s'épouvante.

Il était tombé accroupi et pendant un moment, un long moment, il demeura immobile, ne sachant plus, ne comprenant rien à ce brusque évanouissement du jour.

Puis, soudain, il eut comme un frisson.

Un froid glacial, un froid mortel veiiait de le saisir et le glaçait jusqu'aux os.

Et comme ou l'avait détaché avant de l'enterrer là tout vivaut et qu il tâtonnait au hasard autour de lui pour se relever, il sentit des murs tout mouillés et sous ses pas d'énormes flaques d'eau, une boue liquide dans laquelle ses pieds s enlisaient.

Il voulut se tenir debout, mais impossible : il se serait brisé le crâne au pla fond.

Alors, courbé eu deux il voulut marcher, chercher à reconnaître sa tombe.

Le plafond allait en s'abaissant et il ne put pas faire plus de deux pas.

Alors le misérable tout pâle, tout grelottant, passa ses deux mains sur son front :

— Où suis-je ?... où suis-je donc ? balbutia-t-il avec un accent désespéré.

On avait bien prononcé devant lui le nom de l'horrible prison où il se trouvait.

Bertaut avait bien crié à voix haute le nom sinistre de Bicêtre ; mais encore tout étourdi et tout meurtri par la lutte, Bonne-Chance n'avait pu comprendre.

Et comme il ne pouvait ni marcher ni se tenir debout, il prit le parti de s'accronpir comme une bête.

Les bras plies autour des genoux et la tête tombée sur la poitrine, il ne bougea plus. Puis il ferma les yeux, et las, harassé, vaincu, le dos au mur, les pieds dans l'eau, il s'endormit.

Quand il se réveilla, après plusieurs heures, il eut encore un mouvement de surprise et il se répéta de nouveau :

— Où suis-je donc ?

Mais son affreux cachot lui parut moins sombre.

Il venait de s'apercevoir que, grâce à une espèce d'étroite meurtrière, un peu de jour, un peu de clarté y fîlh-ait. •

Mais ce jour était si terne et si triste, mais cette clarté était si faible et si pâle qu'il fallait d'abord s'habituer à cette épouvantable fosse pour l'entrevoir.

Bonne-Chance rampa jusqu'à la meurtrière, mais elle était si étroite et si profonde qu'il ne distingua rien, ne put se rendre compte de rien.

L'air même qui lui arrivait par là et qui rafraîchissait un peu son front brûlant de fièvre, était un air infect et nauséabond.

Et cependant le bandit avait un tel feu dans les veines qu'il resta là heureux encore de le respirer.

Mais, brusquement, il se retourna, l'oreille dressée, le regard fixe.

Qu'était-ce donc ?

Que se passait-il donc autour de lui ?

Il venait d'entendre des chants étranges, des cris effrayants, des clameurs sauvages.

Puis un grand bruit se fit. On entendit des piétinements et des chocs sourds comme si on assommait quelqu'un. Des hurlements s'élevèrent. Puis, au bout d'un moment tout se tut.

C'étaient à quelques pas de là, à quelques pas du cabanon de Bonne-Chance, des fous à qui des gardiens imposaient silence.

Et cette scène fut pour le bandit comme un éclair.

— Bicêtre !... murmura-t-il.

Et tout tremblant et tout frissonnant, il répéta à plusieurs reprises:

— Bicêtre 1... Bicêtre !...

Certes, c'était là un coquin, hardi, déterminé et résolu entre tous. Il n'avait guère su jusqu'à ce jour ce que c'était que la peur.

Et cependant, maintenant qu'il connaissait le nom de sa tombe, le nom dô l'effroyable prison où il se trouvait, il était plein de terreur, plein d'effroi. Bicêtre !

Bonne-Chance aussi en avait entendu parler.

CARTOUCIIIi:

.. Celaient les galères du roi au lieu de la place ile Grève... c'est-à-dire la vie sauve...

Et il savait que c'était là un lieu plus horrible que l'enfer, un lieu qui ne laissait aucune espérance et d'oia l'on ne s'échappait jamais que lejour où l'on vous emportait bien enfermé et bien cloué entre quatre planches de sapin.

BiccHrel

Dans l'ombre épaisse de son cachot, le bandit voyait ce mot-là luire en lettres Je feu.

Il avait des vertiges, des cris sourds, des colères, terribles, une envie folle d'en Unir tout de suite en se brisant la tête contre les murs.

lîicétre'.. Bicétrel

Longtemps il resta la tête cachée dans ses mains et tout le corps secoué par de petits frissons nerveux.

Liv. 252. — Fayard Frères, éditeurs.

C'était bien fini. .

îl se sentait bien perdn.

Il était effrayant à voir, livide comme un spectre, livide comme la mon.

Le bourreau aurait subitement ouvert la porte de son cachot et l'on serait venu le chercher pour le traîner à la place de Grève qu'il eût certainement été moins défait.

D'ailleurs la mort, le supplice, il aurait tout préféré à la lente et terrible agonie qui l'attendait là.

\ivTe sous terre !

Vivre sans air, sans lumière, sans espoir !

Vivre oubliô, enseveli, rayé du nombre des vivants quand on sent son cœur ba4ro dans sa poitrine, son sang courir dans ses veines !

Oui, c'était là, assurément, le plus horrible et le plus épouvantable des supphces...

Et ce n'était pas seiilement de la terreur que Bonne-Chance éprouvait, mais c'était aussi une immense colère, une rage folle qui contractait tout ses traits et lui donnait un masque hideux.

Être pris seul, être seul à expier: cette pensés égoïste ajoutait encore à ses tortures...

Brusquement il releva la tête, l'air menaçant, puis un sourire qui Aurait fait trembler courut sur ses lèvres.

11 pensait au Capitaine.

Use rappelait la scène sanglante, la scène tragique du cabaret de Marchuret, et l'injustice qui lui avait été faite.

Et son ressentiment qu'il n'avait jamais oubUé, augmentait encore en ce moment.

Et peu à peu une odieuse pensée lui venait ; une atroce pensée qui l'aurait fait pâlir de honte quelques jours auparavant et à laquelle à présent il s'habituait.

Pourquoi ne se serait-il pas vengé?

Pourquoi n'aurait-il pas livré ce chef, qui s'était montré avec lui si orgueilleux et si dur ?

Et toujours son terrible sourire sur les lèvres, le monstre se disait:

— Une faudrait qu'un mot... oui, un motseulement suthrait pour qu'on prenne sa tète?...

Et il était si profondénient pensif, si profondément absorbé qu'il ne s'était pas aperçu que depuis un moment il n'était plus seul dans son in pacc.

En effet, la lourde porte de fer venait de s'ouvrir, et tandis que sur le seuil on entrevoyait, à demi noyé dans l'ombre, un groupe de soldats, devant Bonne-Chance deux hommes se tenaient debout.

L'un de ces hommes portait une grosse lanterne dont la clarté jetait des reflets sanglants sur les murs humides du cachot.

11 avait des yeux petits et ronds, d'épais sourcils en brous=aille, le teint blafard, des épaules de colosse et lair si froid, si dur, nous dirions presaue si cruel, qu'il était impossible de le voir sans tressaillir.

C'était un des geôliers, un des porte-clés de Bicèirc.

L'homme qui l'accompagnait, cetait Bertaut.

— Lève to lanterne ! dit-il au geôlier.

Alors surpris par la- lumière, Bonne-Chance sursauta, puis efTaré, essaya de se m et Ire debout.

.^lais il retomba bientôt accroupi, car son crâne avait violemment heurté le plafond, ce qui fit sourire le geôlier.

Bcrtaut, les bras croisés, examinait le bandit.

D'abord le chef des quatre Risque-Tout n'avait pas attaché grande importance à la capture que ceux-ci avaient faite dans la nuit, et il n'avait voulu voir dans Bonne- Chance qu'un de ces rôdeurs, qu'un de ces voleurs comme il y en avait tant alors sur le pavé de Paris.

Puis une réflexion lui était venue.

Pourquoi se laisser abattre et se décourager ainsi ?

Pourquoi, parce qu'il avait essuyé c.ne défaite, renoncerait-il à toute espérance de victoire ?

Et c'est alors que Bertaut, qui avait honte de sa faiblesse, voulut interroger le prisonnier.

— Ton nom ? de manda-t-il brusquement.

Lentement le bandit venait de relever la tête, et son œil sombre, son œil farouche se fixa sur Bertaut.

Mais comme s'il n'avait pas entendu la question, il ne répondit pas. Alors la voix plus brusque et plus dure encore, Bertaut reprit :

— Et bien, j'attends... je t'ai demandé ton nom.

— J'ai bien compris, ricana le misérable

— Alors réponds.

Le bandit eut un léguer haussement d'épaules , puis doucement •

— Je m'appelle Bonne-Chance, dit-il av«c un sourire amer. — i Bonne-Chance?

— Oui. Un nom qui ne m'a pas porté bonheur, comme vous voycs.

— Ce n'est pas un nom cela...

— C'est le mien.

— Ta en as un aulre.

— rson.

Et Bonne-Chance, qui avait répondu d'une voix ferme et presque avec brutaUté, ne mentait pas.

Comme il ne connaissait rien de lui, rien de son origine, rien de son histoire, rien de sa famille; comme il avait toujours vécu sur le pavé de Paris comme un chien errant, il n'avait jamais eu que des sobriquets qu'il avait tour à tour oubliés pour ne plus garder que celui-là, que le surnom de Bonne -Chance qui était une ironie et une dérision de sa destinée.

Il eut un silence.

Bertaut, toujours les bras croisés, ragardoit de plus en plus attentivement le monstre.

Et il se disait ;

— Un front fuyant... des yeux égarés... un air idiot... je crois que pour lui délier la langue on n'aura pas besoin de la toriure..

Puis tout haut :

— On t'a arrêté cette nuit? reprit il.

— Oui, cette nuit.

— Rue aux Fers.

— Je ne sais pas... c'est possible.

— Depuis très longtemps déjà... depuis la rue Saint-André-des-Arts otisans doute tu t'étais embusqué, tu suivais un passant... un gentilhomme que tù voulais dévaliser.

— Il faut bien vivre, ricana Bonne-Chance.

— Et toi, tu vis de vols, de rapines et d'assassinats!...

— D'assassinats?

— Oui, d'assassinats! Oh! je te connais, reprit avec force Bertaut, je connais ta bande.

— Possible ! ricana de nouveau Bonne-Chance.

Quant au chef des Risque-Tout, il venait d'avoir un tressaillement.

— Tieuo! tiens ! murmura-t-il. Il ne conteste pas... Est-ce que cette fois je toucherais juste?, — Est-ce que cette fois j'en tiendrais un!

Et son regard étincelait et son visage était devenu pâle.

— Et cette bande est celle dont les crimes ne se comptent plus, reprit-il plus vivement et avec beaucoup d'autorité, c'est la bande dont les exploits rappellent ceux de Cartouche... c'est la bande d'un scélérat qui ne nous échappera pas toujours... c'est la bande du Capitaine de Minuit!...

Et les deux hommes se regardaient, Bertaut l'air menaçant, Bonne-Chance le front sombre, un étrange sourire aux lèvres.

Et, brusquement, Bonne-Chance parut prêt à parler.

Ses lèvres tremblèrent.

Un éclair de joie immense, un éclair de triomphe jaillit des yeux de Bertaut.

Mais, brusquement aussi, la figure du bandit changea. Elle s'était d'abord animée, mais eUe redevint morne et sombre et ses lèvres demeurèrent muettes.

Une colère folle, une colère que nul mot ne pourrait exprimer fit alors bondir le Qœur de Bertaut.

Il eut un geste violent, puis sa bouche s'ouvrit pour une menace.

Mais il se contint.

11 se dit que puisqu'il avait les bourreaux et la torture à sa disposition, il serait toujours temps d'employer la violence; mais que pour le moment le plus habile et le plus sage c'était peut-être de tâcher de gagner le bandit par la persuasion et la douceur.

— Oui, voilà la bande à laquelle tu appartiens, je le sais, j'en suis sûr, reprit-il la voix ferme, mais sans brusquerie. Oui, voilà la clique dont tu es l'un des complices.

Et sans laisser à Bonne-Chance le temps de lui répondre, il ajouta:

— Toutes tes dénégations et tous tes airs d'ignorance ne te serviraient donc à rieu, ou plutôt ils ne serviraient qu'à te compromettre davantage, car je t'affirme une fois de plus que je sais à quoi m'en tenir sur ton compte.

Et ce n'est pas tout.

Ecoute-moi bien, car c'est dans ton intérêt que je te parle.

Tu connais les crimes 'commis par les liens, par les misérables qui obéissent au Capitaine de Minuit,

Ces crimes, c'est le vol à main armée, c'est le pillage, c'est l'assassinat.

Et tu dois savoir aussi quel est le châtiment dont on les punit.

Pour chacun d'eux, ce n'est pas seulement la mort, car la mort est trop prompte, mais avant la suprême expiation sur la place de Grève, c'est d'abord dans quelque sombre cachot enfoui sous terre la question ordinaire et extraordinaire...

Ah! je crois que tu pâlis !...

En elTet, dans le jour cru de la grosse lanterne que le geôlier tenait toujours élevée à la hauteur de son visage, on avait pu voir Bonne-Chance devenir tout à coup livide.

— Et tu as raison ! reprit plus vivement et avec plus de force le chef des quatre Risque-Tout. On peut être très brave, très hardi, avoir joué vingt fois sa vie comme tu as dû certainement jouer la tienne, et cependant redouter ces moments terribles, ces suppliées affreux dont l'imagination s'épouvanîe.

Eh bien, m'écoutes-tu toujours!

Ces moments terribles, ces supplices et ces tortures dont la seule pensée vient de te faire pâlu", je veux te les épargner... Bonne-Chance avait fait un mouvement.

— Oui, il dépend de toi d'échapper aux tortionnaires, continua Bertaut toujours avec une très grande autorité. Et je ne dis pas assez!... Il dépend aussi de toi d'échapper à la potence ou à la roue... il dépend de ta volonté que les galères du roi soient considérées comme un châtiment suffisant des crimes que tu as pu commettre...

Et il y eut un silence pendant lequel le bandit et l'agent se regardèrent encore.

— Eh bien, qu'en dis-tu? reprit Bertaut avec un sourire. Quand je n'aurais qu'un mot à dire pour que tu tombes entre les mains des tourmenteurs, je te fais grâce de la torture !... Quand c'est l'échafaud qui devrait se dresser pour toi, je suis disposé à te faire grâce de la vie !

Suis-je assez bon prince ?

Mais cependant, ajouta l'agent, il faut qu'il n'y ait entre nous ni malentendu ni surprise, et je ne veux pas que tu puisses croire un seul instant que si je me montre aussi généreux à ton égard, c'est tout simplement par bonté d'âme.

Non ! non ! ma générosité entend être payée de retour et si je te laisse ta tête sur les épaules — retiens bien ceci -- c'est que j'en veux une autre qui a plus de prix pour moi, c'est que je veux la sienne... Celle de ton chef, celle de ton capitaine !...

Bertaut, tout en achevant de parler, venait de jeter un regard autour de lui.

Certes, nous n'avons pas besoin de dire que le chef des Risque-Tout n'avait pas l'âme trop sensible, mais cependant il ne put examiner plus attentivement l'affreux réduit où il se trouvait sans ressentir un frisson.

Puis, doucement et toujours souriant:

— Il me semble que tu n'es pas trop bien logé ici, dit- il. Bicêtre n'est pas trop luxueux, mais je crois que l'on pourra peut-être trouver mieux... allons, suis-moi.

Et sur un signe qu'il venait de faire, le geôlier poussa devant lui Bonne-Chance que les soldats, qui étaient demeurés sur le seuil de la porte, escortèrent.

f-es corridors qu'on traversait étaient si sombres et si liumides qu'à chaque pas qu'il faisait le bandit glissait, manquait de tomber.

Le geôlier, qui marchait à côté de lui en éclairant la marche, était obhgé de le retenir pour qu'il ne se cassât pas le cou. On avait gravi un étage, on en monta un autre.

A mesure qu'on montait on avait un peu plus de lumière, un peu plus de Jour. Enfin un autre corridor apparut, percé à la hauteur du plafond de quatre ou cin baies assez étroites qui laissaient entrer un peu de joui- Deux sentinelles, l'arme au bras, s'y promenaient lentement., l'air mélancolique et sévère .

Ln énorme trousseau de grosses clés bruissait à la ceinture du geôlier. Il en choisit une, puis ayant ouvert, non sans peine, une grosse porte de chêne bardée de fer :

— Voici la meilleure chambre de la maison, fit-il avec un sourire ironique.

C'était encore un lieu lugubre, cela va sans dire, mais enfin ce n'était plus un cul de basse-fosse.

Puis comme à la vieille horloge de la prison douze coups tintaient sourdement et sinistrement, Bertaut se tourna vers le geôlier.

— Rien ne creuse comme l'air de la nuit, dit-il. Le drôle doit avoir faim. Lonne-Iui à manger.

Et il ajouta tout bas :

— Sers-le bien !... un repas copieux !

Dix minutes après, le repas était cervi, et très copieux, en effet. Alors s'adressant au bandit :

— Maintenant, reprit le chef des Risque-Tout, je te laisse quelques heures de réllexion... Ce soir, un juge viendra t'interr.ogcr.

Choisis !... Ta tête ou celle du capitaine!

Et là-dessus Bertaut se retira.

Mais Bonne-Chance ne l'avait pas entendu.

Ventre affamé n'a pas d'oreilles.

Il restait en contemplation devant le festin que le geôlier venait de lui apporter.

Quel monu!

Et quel fumet !

Rien qu'à l'odeur, l'eau lui venait à la bouciie.

Jamais, même aux jours de richesse et de ripaille, il n'avait fait pareille bombance chez maître Marchuret.

El tout d'e suite il se mit à manger, à dévorer comme un goinfre.

D'ailleurs, Bertaut avait eu raison de le dire : rien ne creuse comme l'air de la nuit, et dans sa longue course sur les talons de Jean de Lys, le misérable avait pris les dents très longues, un appétit de loup.

Le vin était bon, bien meilieu-r, certes, qu'au cabaret du Don-Larron, et Bonne- Chance se régala.

Puis, comme la joie vient Ju venue, i| se retrouva moins abattu «f moins sombre presque g;u-.

Les juges, les bourreaux, l.i potence, toules ces visions sinistres s'évanouissaient presque à ces yeux.

Et il se leva, car là il pouvait se lever, se tenir debout, puis il regarda sa chambre

Elle lui parut très belle, très confortable, et il n'aurait pas désiré mieux.

Très sérieusement il examina le tas de paille qui allait lui servir de grabat, la vii;ille cruche dans laquelle on venait de lui mettre de l'eau.

Et il ne se plaignit pas.

— Je n'en ai pas toujours eu autant, pensa-t-il.

Puis il s'approcha de la fenêtre.

Elle était bien garnie d'énormes barreaux de fer, mais cela ne l'empêchait pas de voir dans le vaste préau qui se trouvait juste au-dessous de lui.

Et ce que Bonne-Chance y vit en.cc moment l'égaya tout à fait et finit par lui faire oublier presque complètement dans quelles griffes il était tombé.

C'étaient d'étranges et curieux personnages dont les gestes, les allures, les attitudes et jusqu'aux costumes mêmes étaient véritablement bizarres.

Il y en avait de vieux, de jeunes, de tous les âges.

Tous, la tête et le visage entièrement rasés, semblaient jouer un rôle dans une comédie dont le sens échappait à Bonne-Chance.

Quelques-uns dansaient, sautaient, cabriolaient.

D'autres riaient, chantaient.

D'autres, la face blanche, le regard étincelant,apostrophaient le ciel dans des gestes tragiques.

D'autres, la tête haute, l'air très fier, marchaient lentement et majestueusement, s'arrêtant parfois pour sourire avec bienveillance, parfois pour froncer les sourcils et semblaient donner des ordres à ceux de leurs compagnons qui les coudoyaient en passant.

Tous ces hommes donnaient l'illusion d'un rêve plein de fièvre, [d'un cauchemar plein d'angoisse.

Bonne-Chance, esprit borné, intelligence pleine de ténèbres, souriait, mais tout autre à sa place eût pleuré.

Et ce qui surtout faisait l'étonnement et en même temps la gaieté du bandit, c'étaient les singuhérs oripeaux, les très étranges travestissements dont la plupart de ces hommes étaient affublés.

Tous n'étaient vêtus que de loques sordides, que de haillons lamentables, mais ce qui rendait ces misérables défroques plus saisissantes encore, c'étaient les divers ajustements dont ils les avaient accompagnées et relevées.

Ici, c'était un vieillard dont les yeux brillaient comme des braises sous ses épais sourcils blancs, dont le corps était à moitié nu, et qui grave, solennel et hautam, s'avançait avec un diadème de papier jaune sur la tête.

Là, c'était un jeune homme d'une pâleur de fantôme, dont les vêtements troués et boueux disparaissaient sous des flots de dentelles et des nœuds de rubans.

Plus loin, un homme se promenait gravement, la jarret tendu, la tête haute,le ù'ont orgueilleux, vêtu do guenilles et jetait parfois un regard plein de complaisance sur le large cordon bleu, semblable à Tordre du Saint-Esprit, qui lui barraitla poitrine.

Tons ces éiranges persoiftiages, dont Bonne-Chance épiait ^et suivait les moindres mouvements avec ime très vive curiosité étaient, on l'a déjà deviné, les pauvres malheureux fous enfermés dans l'hospice-prison de Bicêtre.

Et le bandit qui de plus en plus se divertissait du curieux spectacle qu'il avait sous les yeux, eut tout à coup un recul plein d'effarement.

Les cris et les rires des pauvres insensés, depuis quelques secondes, étaient devenus plus bruyants, probablement trop bruyants, car soudain, une douzaine d'individus qui se tenaient embusqués dans un coin du préau, fondirent sur eux avec la rapidité et la violence d'un ouragan.

Le teint blafard et l'oeil dur, ces individus avaient une physionomie qui trahissait la brutalité la plus sauvage.

C'étaient les gardiens de Bicêtre.

Armés de matraques, ils frappèrent au hasard.

îl y eut pendant quelques secondes des cris terribles, le sauve-qui-peut d'un troupeau au milieu duquel la foudre vient de tomber, puis, tout se tut, et le préau de la prison redevint désert. ...

Un peu saisi par la scène dont il venait d'être le témoin, Bonne-Chance resta pendant quelques instants encore immobile à la même place.

Puis il rentra dans son cabanon.

Alors le souvenir de la visite qu'il avait eue le matin, le souvenir de Bertaut lui revint. ...... ^ .

Et il se répéta les paroles de l'agent:

« .Maintenant je te laisse quelques heures de réflexion...

« Ce soir, un juge viendra t'interroger.

« Choisis!... Ta tête ou celle du capitaine! »...

Et il se ressouvenait aussi de la promesse qui lui avait été faite en échange de sa trahison.

Ce qu'on lui avait offert, c'étaient les galères du roi au lieu de la place de Grève... c'est-à-dire la vie sauve...

Et vivre, garder sa 'tête sur ses épaules, le bandit trouvait que cela était bon...

Un grand combat se livrait en lui, un combat terrible.

Parlerait il?

Dénoncerait-il son chef?

Enverrait-il à l'échafaud cet homme à qui il avait si longtemps obéi?

La tête basse et les deux mains croisées derrière le dos, Bonne-Chance songeait, se consultait.

La scène du cabaret du Bon Larron, la scène où son capitaine lui avait volé la jeune fille pour laquelle U s'était battu, pour la centième fois au moins lui revenait alors à la mémoire.

Oh! certes, sa colère était encore immense, sa rancune profonde et sa haine implacable.

Mais cette injustice, ce passe-droit dont il se plaignait, pouvait-il l'autoriser à être un traître et un Judas ?

Mais pouvait-il se venger ainsi, se venger par un tel crime et une telle lâcheté I

l(l\ 'fhilitilILiili'iiUiiilni'a... ./.. .aiU'tijU iti lai.i i.;i .i 11 l'Tl

— Oh! le combattre comme j'ai combattu laulre... lui jouer ma vie à coups de couteau et lui disputer l'enfant, oui, s'il le voulait, si cela se pouvait, je n'hésiterais pas une minute, pas une seconde...

Mais le punir sans danger, du tort qu'il a eu envers moi!... Mais me défaire de lui sans qu'il puisse se défendre!... Maislelivrer piedset poings liés au bourreau... Non, non, non, je ne le veux pas! je ne le veux pas!

Et brave, stoïque, prêt à tout, il attendit le juge que Bertaut lui avait annoncé.

Mais il n'en restait pas moins très agité et très nerveux.

Le moindre bruit qu'il entendait autour de lui, et jusqu'au pas cadencé des sentinelles qui continuaient à se promener lentement dans le corridor, le laisait sursauter et tressaillir.

Lu

Fayard Frères , éditeurs

Quelques heures encore s'écoulèrent.

Puis son cabanon devint plus sombre.

La nuit tomba.

Alors les inquiétudes du bandit redoublèrent.

Et toujours guettant, toujours épiant, il se rapprocha de la feaê're.

Le ciel était plein d'étoiles et l'air vif qui lui arrivait à travers les épais barreaux de fer rafraîchissait un peu son front brûlant.

Brusquement il se retourna.

Une clé venait de grincer dans la serrure, une vivo lumière avait lui. et trois hommes étaient là.

L'un était le juge;

L'autre son greCTier ;

Le troisième, le geôlier qui le matin avait accompagné Bortaut.

Mais Bo.ane-Ghance ne vit d'abord que le juge.

C'était, d'ailleurs, une sinistre et terrifiant© ligure, un homme qui avec son nez en forme de bec, ses yeux ronds et mauvais, avait une grande ressemblance avec un oiseau de proie.

11 était vêtu de rouge et tenait un papier à la main.

11 jeta un regard autour de lui, puis, se tournant vers le geôlier, il Tmit par dire •

— On n'y voit rien ici... Approdiez-vous... élevez votre flambeau...

Le geôlier V'snait de se rapprocher et élevait au-dessus de sa tête une grosse torche de résine.

Le juge venait enfin de regarder le bandit. Il consulta son papier, puis, brusquement :

— C'est vous quiètes le nommé Bonne-Chance? fit-iî'

— Oui.

— Vous avei; déclaré ne pas avoir d'autre nom... Bonne-Chance fit un signe afïïrmatif.

— Ce matin après un premier interrogatoire, un interrogatoire sommaire qui, d'ailleurs, ne compte pas, on vous a convaincu de faire partie de la fameuse bande du Capitaine de Minuit...

Cet aveu, le baniit ne l'avait pas fait, et il pouvait encore répondre que l'on avait mal inlerprélé son silence.

Mais il prit peur.

Les menaces de Bertaut le troublaient encore.

Il avait beau n'avoir peur de rien et être brave, ces mots sinistres, ces mots affreux: bourreaux, torture, question, que le chef des Risque-Tout avait fuit entendre le glaçaient d'untroid mortel et le remplissaicni d'épouvante.

El il crut très habile de faire une concession qui peut-être lui mériterait de la clémence.

Il avoua.

— Bien. Vous appartenez à la clique du Capitaine de Minuit... Mais après que vous avez eu fait cet aveu, on vous a laissé quelques heures pour réfléchir... pour vous décider à ôtie sincère jusqu'au bout et à livrer votre chef...

ïl y cul un court silonco, puis vivement:

— J'attends vos révélations, dit le juge.

Et son regard, ainsi que celui du greffier s'attachait sur Bonne-Chance. Celui-ci. bien que 1res décidé à ne pas être un traître, eut cependant quelques secondes d'hésitation.

Le Juge le tenait toujours cloué sous son regard. Enfin, la voix un peu sourde:

— Je no puis pas répondre, dit le bandit.

A ces mots, le juge s'était subitement redressé et sa physionomie, déjà farouche, avait pris une expression plus menaçante encore.

— Pns réponire? fit-il.

— Non.

— ['ourquoi ?

— Parce que je ne le connais pas.., parce que je ne l'ai jamais vu...

— Voilà qui est bien invraisemI)laL'lo ! ricana le juge.

— C'est la vérité.

— Alors qui vous commandait ?

— Tout le monde.

— riaît-il?

— Je veux dire que c'était tantôt l'un, tantôt l'autre. On était entre camarades... Quand l'un de nous avait l'idée d'une expédition, il nous faisait signe et on le suivait, on lui obéissait...

— Vous mentez!

— Non, monsieur.

— Vous mentez, vous dis-je ! S'il en eût été ainsi, vous n'auriez pas eu besoin de clicf, et le Capitaine de Minuit existe; on ne peut en douter, on en a la preuve...

— Oui, monsieur.

— Eh bien?

— Mais je ne puis rien dire de plus.

— biles que vous ne voulez rien dire de plus.

— Je ne sais pas autre chose.

— Et vos camarades ? dit le juge

— Mes camarades?

— Oui, la bande... Où se réunit-eUe? où s'assemble-t-ellôî t:t le juge guettait la réponse du bandit.

Celui-ci était devenu plus pâle.

Pouvait-il se faire le pourvoyeur du bourreau? pouvait-il, puisqu'il ménageait le Capitaine, faire bon marché de la vie de ses amis?

11 s'en lira en disant — ce qui était vrai, d'ailleurs — qu'il les avait abandonnés depuis quelque temps déjà, et en ajoutant — f-e qui en revanche était faux — que les lieux de rendez-vous clmugeaient tous les jours.

— C'est ainsi, ajouta-l-il encore, qu'il me serait impossible, mCMue s'il s'agissait de ma tète, de vous dire où ils se rasscrnbk\nt ce soir.

Le juge sortit fui'i.'ux.

Il n'avait pas obtenu tous les aveux sur lesquels il avait compté. Le «oir même, il vit Bertaut.

— l'âs tant de ménagements ! s'écria-t-il. Dès demain, faites-moi donner la question {i ce drôle-là !

Mais le chef des Risque-Tout fut d'un autre avis. Il se mit à sourire, puis hochant la tête.

— Non! non! pas si vite, dit-il. Laissez-moi faire... Nous venons de remporter déjà im premier succès...

— Un premier succès ?

— Sans doute, puisque le misérable reconnaît faire partie de la bande... Eh bien, un peu d'adresse, un peu de patience... et si je ne suis pas un iinbécile,je crois que cette fois, je tiens le Capitaine de Minuit 1

l COUR DES MIRACLES

Quinze jours environ s'étaient écoulés depuis que les quatre Risque-Tout avaient eu la bonne fortune de mettre par hasard la main sur Bonne-Chance.

Le bandit avait eu à subir depuis plusieurs interrogatoires; mais on n'avait pu obtenir de lui que les mêmes réponses :

— Mon capitaine, je ne le connais pas... Quant à mes amis, ils n'ont pas de rendez-vous fixe, de lieu de rassemblement déterminé... Je dis la vérité, toute la vérité, mais je ne puis rien dire de plus...

Mais si Bonne-Chance, par miracle, eût été remis en liberté ; si tout à coup lui ouvrant tovSes grandes les portes de Bicêtre, on lui eût dit : « Allez-vous faire pendre ailleurs », il eût certainement éprouvé une très vive et très extrême surprise.

Et il faut bien avouer qu'il n'aurait pas eu tort.

Car les souterrains du cabaretduBon-Larron, car les souterrains où se réfugiait la bande du Capitaine de Minuit maintenant étaient vides.

Toute la clique avait pris son envolée ailleurs.

Mais comment ?

Mais pourquoi ?

L'explication ne demande que deux mots.

Les camarades de Bonne-Chance n'avaient pas été longtemps sans apprendre son arrestation — ils l'avaient apprise le jour même — et ils avaient jugé prudent de changer leur quartier gémirai afin de se mettre à l'abri de toute surprise.

La plupart des bandits pensaient bien que Bonne-Chance, bien qu'un peu boudeur depuis quelque temps, était incapable de manger le morceau, mais il fallait compter avec les moyens de persuasion que la justice avait à sa disposition.

L'avis général avait donc été que le cabaret de maître Marchuret n'était plus un asile assez sûr.

Et quittant les bords de la Seine, toute la bande était venue se cacher dans le centre

même de Paris, dans l'ancien royaume des truands, dans la cour des Miracles, dont nous sommes obligé, pour l'intelligence des scènes qai vont suivre, de faire en quelques mots l'historique.

D'ailleurs, nos lecteurs y gagneront en intérêt et notre roman y gagnera en clarté.

Supposons donc — pour abréger et ne pas remonter trop haut dans l'histoire —que nous sommes en plein xyi« siècle, que le vaillant roi François I«» règne sur la France, et que le lecteur peut embrasser d'un coup d'oeil le quartier populeux où doivent s'élever plus tard la rue et les passages du Caire.

Rien n'annonce encore ces maisons blanches ou gris-sale, régulières, alignées au cordeau, que nous voyons aujourd'hui.

Rien ne fait craindre ces longues et tristes galeries vitrées, où végètent maintenant les lithographes et les marchands de jouets d'enfants.

Nous sommes dans le Paris du moyenâge, dans ce Paris si sombre, si tortueux, si boueux, et pourtant si poétique, que la civilisation moderne et la ligne droite effacent tous les jours.

Partout autour de nous se dressent de vieux et noirs édifices, dont le peu de largeur des rues fait paraître encore la masse plus sombre, et dans ces rues crie, s'agite et se coudoie cette population bariolée de bourgeois affairés, d'écoliers, de filles de joie, d'artisans ambulants, de gueux, qui donnaient à la ville ancienne une physionomie si étrange et si caractérisée- Mais avant d'examiner en lui-même ce coûi de Paris qui nous occupe plus particulièrement, jetons rapidement un coup d'oeil sur les monuments qui l'avoisinaient.

D'abord, dans la rue Saint-Denis, presque en face de l'endroit où débouche actuellement la rue du Caire, se dressait le vieil hôpital de la Trinité.

Il se composait d'une chapelle gothique, construite au xii" siècle, et d'une sorte de cloître|delgrande étendue.

Par derrière, était un vaste enclos rempli d'arbres fruitiers.

Dans l'origine, cet édifice, comme l'indique son nom, avait été destiné à recevoir les pauvres malades, et il avait été desservi par des moines d'un ordre particulier, surnommés Frères Aniers, à cause des pacifiques bêtes sur lesquelles ils étaient montés lorsqu'ils allaient quêter dans la ville.

Malheureusement, malgré l'apparence toute débonnaire de ces religieux, ils avaient dilapidé les, fonds de leur hospice, si bien qu'à l'époque dont nous parlons ils en avaient été chassés depuis longtemps, et les immenses bâtiments de l'hôpital de la Trinité avaient été mis à la disposition des célèbres confrères de la Passion, ces premiers disciples de l'art dramatique en France.

Les confrères étaient des marchands, des ecclésiastiques, des magistrats, qui s'associaient poui" représenter des Mystères, et jouaient la comédie bourgeoise à la plus grande gloire de Dieu.

Leurs séances avaient lieu dans !a plus belle salle de la Trinité, et là, les dimanchei et fêtes, l'Evangile et la Bible étaient travestis pendant toute la journée, en présence d'une foule bruyante et tumultueuse.

Un peu plus haut dans la rue, se trouvait la fontaine du Ponceau, monument fruste et grossier, mais qui.avait l'avantage de fournir, en couc temps, aux habitants du quur tier, une eau claire et saine, provenant de l'ancien aquoducdetainl-Gervais.

202i CARTOUCHE

C'était à la fontaine du Ponceau que Louis XI, faisant son entrée dans sa bonne ville, fut reçu par des « sauvages combattant, et par trois belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues... ce qui était chose bien plaisante, et disant de petits motets et bergeretles, » tandis que la fontaine rendait du vin et du lait, toutes merveilles dont le naïf .Jean de Troyes nous a transmis le souvenir.

La porte ou bastille Saint-Denis terminait la rue du côté du Nor 1, non pas, comme on le pense bien, l'arc de triomphe élevé par Louis XTV, que nous voyons aujourd'hui, mais une véritable porte de place de guerre, composée de deux grosses tours avec herse, pont-levis, fossés et corps de garde extérieur.

A partir de cette porte, la muraille delà ville allait, sans mterruption, Jusqu'à la porte Montmartre, toute hérissée de créneaux, de guérites de bois et de canons.

Au-dessus de la muraille, on pouvait néanmoins apercevoir encore la butte des Gravois et le petit village de Villeneuve, situé à peu près à l'endroit où se trouve aujourd'hui le boulevard Bonne-Nouvelle.

Puis, au delà, parmi les arbres verts de l'enclos Saint-Lazare, on distinguait les vastes bâtiments de la léproserie, et dans le lointain les piliers lugubres de Montfaucon, avec leurs grappes liideuses de suppliciés.

Quant au quartier même, dont nous n'avons décrit jusqu'ici que les abords, ce n'était, à Tépoque où nous nous supposons transportés, qu'un assemblage immonde de maisons de bois écloppées et boiteuses, dont le pignon était tourné vers la rue, et dont les poutres croisées en forme d'.K formaient sur les façades de bizarres figures géométriques.

Ces maisons de hauteurs inégales, pressées l'une contre l'autre, croulantes, véritables tanières àpcuplr, formaienr un amas discordant et confus qui' s'étendait presque jusqu'aux Halles.

Des rur? étroites et fangeuses se glissaient à travers ces masures, tournaient, revenaient sur elles-mêmes et al)outissaient souvent à un cloaque repoussant.

r'i l'air, ni le soleil ne pénétraient jamais dans ces venelles infâmes, d'où s'échappaient, en toutes saisons, des odeurs nauséal)ondes.

Pas un couvent, pas un hôtel, pas un noble édifice ne projetait la pointe élancée àa ses tourelles au-dessus de ces toits plébéiens dans tout l'espace compris entre la ru^ Montorgueil et la rue Saint-Denis d'une part, la rue Mauconseil et l'emplacement de la rue Thévenot, de l'autre.

Seulement, en dehors de ce carré de consti'uctions misérables, d'impasses humides où végétait la population'la plus pauvre et la plus méprisable do Paris, entre la rue Saint-Sauveur et le rempart, s'élevait isolément une église surmontée d'un clocher gothique, entourée de cioitres réguliers et de vastes jardins, qui reposaient un peu le regard des constructions hideuses dont ils étaient voisins.

Cette église et ce couvent appartenaient aux Fillt'sDieu.

Ces iiahiLations misérable?, que nous venons de dépeindre, étaient la Cour des Miracles.

Nous allons, pour que notre intrigue et ses péripéties soient bien comprises, donner quelques détails sur ces deux remarquables établissements.

Iles' difficile, sinon impossible de parler delà Cour des Miracles après l'illustre

CAiiTOurfir;

écii V.. Jide N'AraDame de Paris ; mais il nous faut, ce^xiiidant rappeler ici quel(|n«= ' ' "'«^ du magnifique ouvrage dont Victor Hugo a dote notre époque.

D'abord, nous ferons remarquer que cette dénomination de Cour dca Mira 'a ne s appliquait pas exclusivement à l'impasse qui porte aujourd'iiui ce nom et dans laquelle la i3ande du Capitaine de Minuit s'était réfugiée.

11 y avait dans la ville plusieurs asiles de ce genre.

Dulaure cite parmi les plus célèbres:

La Cour du Roi François et la Cour Sainlc-Cathcrine, situées toutes los dou.v rue Saiutf). :;: ;

La Cuur de la Jussienne ;

Les Cours des Miracles de la rue du Bac et de la rue de Iteuilly, etc.

On peut y ajouter les rues de la Grande et Pelite-Truanderie, des Muivais-Garçons et la rue des Francs-Bourgtois.

En général, les lieux qui ont conservé (Ms ài-uu:iiju aions de Fiancs servaient autrefois de refuge aux gueux et aux vagabonds de Paris.

Sous Louis XIV, la Cour des Miracles dont nous parlons s'étendait entre l'impasse de ri-;toile et les rues de Damiette et des Forges ; son entrée était dans la rue Neuvc- Saint-Sauveur.

Sauvai, dans son livre intitulé Histoires et Antiquités de Paris, en a laissé une description détaillée que nous allons rapporter:

« Elle consiste en une place d'une grandeur très considérable et eii un très grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé.

« Autrelois il confinait aux dernières extrémités de Paris.

« A présent il est situé dans l'un des quartiers les plus mal bâtis, les plus sales cl les plus recidés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde.

«Pour y venir,il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines, puantes, détournées ; pour y entrer, il faut descendre une assez longue pente, tortue, raboteuse, in 'gale.

« J'y ai vu une maison de boue à demi enterrée, toute cbancelante de vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises de carré, et où logent néanmoins plus do cinquante ménages chargés d'une infinité de petits enfants légitimes, naturels ou dérobés.

« Un m'a assuré que, dans ce petit logis et dans les autres, habitaient plus de cinq cents grosses familles entassées les unes sur les autres.

« Quelque grande que soit cette cour, elle l'était autrefois bien davantage.

« De toutes parts, elle était environnée de logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits ie terre et de boue, et tous pleins de mauviris pauvres. »

On ne sait pas positivement si le droit d'asile, dont j ouissaieut ces quartiers, était le résultat de privilèges accordés ancienne;nent à la corporation do l'ojgot, ou reflet d'jue longue tolérance de la part desprévùts et autres justiciers de Paris.

Toujûu s est-il que les soldats du guet et les geus de garde redoutaient d'y pénétrtr, moins par respect pour ses privilèges, que par crainte de voir cette bideuso r'I'nlatiûn se ruer sur eux à la première alerte.

Soit de jour, soit de nuit, un certain cri qui retentissait de maison en maison, de bouche en bouclie, et se répandait en quelques minutes dans toute l'enceinte, annon çait l'invasion des suppôts de police dans ce royaume de la gueuserie.

À ce signal, on s'armait, on courait dans ce dédale sombre de rues, que Victor Hugo compare à « un écbeveau de fil brouillé par un [chat » et malheur à l'escouade d'archers, aux sergents, aux soldats de guet-assis ou guet-royal, qui s'étaient engagés dans ce nid de brigands; le moins qu'il pouvait leur arriver était de s'en retourner roués de coups.

Nous nous empressons d'ajouter que ces braves miliciens de nuit, tout habitués qu'ils étaient à être battus, s'exposaient très 'rarement à la colère des habitants de la Cour des Miracles.

Ils les laissaient aussi tranquilles que possible, et ils se contentaient de molester les inolTensifs bourgeois qui contrevenaient aux règlements de la police d'alors.

Il y avait moins de danger et plus de profit.

Pendant le jour, la Cour des Miracles était silencieuse et solitaire.

Tous ses hideux habitués la quittaient dès le matin, etrefluaient sur la ville'enbandes de bateleurs, de bohémiens, de maîtres de sales métiers, de mendiants, d'estropiés.

Un étranger n'eût donc pas trouvé grande différence entre ce quartier et certains autres quartiers pauvres de l'ancien Paris. \ ;

Mais le soir l'aspect changeait.

Les cabarets borgnes, les tavernes repoussantes dont la Cour des Miracles était semée, s'éclairaient alors, et il en sortait des chants infâmes, des cris et des trépigne. ments. On voyait rentrer de toutes parts les gueux qui avaient passé la journée à exploiter le pavé delà ville. -

Les aveugles voyaient clair subitement, les boiteux jetaient leurs ïbéquilles, les malingreux effaçaient leurs plaies postiches.

Les femmes qui exerçaient la profession de paumes mères, déposaient les deux ou trois marmots demi-nus qu'elles avaient loués, et les restituaient à leurs véritables propriétaires.

Puis, malingreux, enfants, pauvres mères>t estropiés allaient s'enivrer dans leur cabaret d'affection, car une des lois fondamentales de la Cour des Miracles était qu'il ne fallait rien garder pour le lendemain, et les orgies se prolongeaient aussi tard dans la nuit aue le permettaient les profits de la journée.

Nous venons de parler des lois de la Cour des Miracles.

Le royaume de l'argot avait, en effet, un code ou formulaire dont on exécutait rigoureusement les dispositions.

Il faut dire que ce code prescrivait le vol, le brigandage et la licence la plus effrénée.

Dans la Cour des Miracles, on ne connaissait ni baptême, ni mariage, ni enterrement, ni aucun sacrement.

Cependant les argotiers n'étaient pas pour cela privés de religion, car, chaque fois qu'on les accusait d'impiété, ils montraient dévotement sur leur place principale dans une grande niche, à l'angle d'une maison, une statue de pierre, représentant lo Père Eternel, qu'ils avaient volée dans l'église de Saint-Pierre-aux-Bœufs.

— Maintenant vous savez ce que j'attends de vous, dit Morfer

Les argotiers avaient aussi une organisation politique.

Ils étaient classés en différentes catégories, suivant la spécialité de leurs professions, et ils obéissaient tous à un chef qu'on appelait le roi de Thunes ou Grand

Cof'sre.

Les catégories principales étaient celles des Capons, des Francs-Mitous et des Rifodés, c'est-à-dire celles des voleurs, des mendiants et des vagabonds.

Le chef ou roi était électif. 11 était chargédeconserver les loisetdcles faire exécuter.

Le signe de sa dignité était un gros martinet ou bouUaye, avec lequel il. pouvait caresser les épaules de ses sujets, lorsqu'il en avait la fantaisie.

Il paraît aussi qu'il avait une certaine part dans le produit des vols et dans les profits de toute nature que faisaient ses inférieurs.

LlV. 234. Fayard Frères, éditeurs.

On déposait les offrandes à ses pieds, dans un bassin, et c'est de là, dit-on, qu'est venue l'expression vulgaire de cracher au bassinet.

Sa bannière consistait en un chien mort porté au bout d'une fourclie.

Dans les processions de la fête des fous, et dans les cérémonies que l'on appelait les monstres, le roi de Thunes marchait après le duc d'Egypte, entouré de ses archisiippôts, et il précédait les hauts dignitaires de l'empire de Galilée.

On comprend quelle horreur devaient inspirer aux dignes bourgeois de Paris cette hideuse répubhque et le cloaque qu'elle habitait.

La plus grande injure que l'on pût faire à un homme a été, pendant plusieurs siècles, de l'appeler échappé de la Cour des Miracles.

Aussi il n'y avait pas de marchand timoré, de timide clerc, de passe-volant candide, qui osât regarler le quartier maudit de plus près que la rue Saint-Denis ou la rue Montorgueil.

Les femmes faisaient un grand détour pour l'éviter, et le plus hardi gendarme eût hésité à s'y aventurer de nuit.

Cependant il y avait une classe de la population parisienne, qui entretenait fréquemment des rapports avec les argotiers.

Quelquefois le soir, après l'heure du couvre-feu, au moment où les assassinats et les vols corameaçaient dans la ville, on voyait des individus velus de grandes robes, le visage voilé, se glisser comme des ombres le long des murailles et pénétrer courageusement dans la Cour des Miracles.

Chose étrange! ces personnages si hardis étaient des moines.

Pour s'expliquer ce fait, il faut se souvenir que les moines d'alors vivaient pour la plupart des dons faits à leurs couvents, à leurs éghses, ou au saint dont ils conservaient les reliques.

Pour que tel ou tel monastère reçût donc le plus de legs pieux, il fallait qu'il fût en réputation de haute vertu, et que son saint patron manifestât sa supériorité sur tous les autres patrons de tous les autres couvents de la terre.

Il fallait, en un mot, que bon gré, mal gré, le saint patron fît des miracles.

Or voici ce qui arrivait le lendemain ou le surlendemain des visites dont nous venons de parler, dans le quartier des gueux.

Les bons moines faisaient une procession solennelle dans Paris, portant sur leurs épaules la châsse de leur bienheureux patron.

On se prosternait, on se signait dévotement sur leur passage.

Tout à coup, un homme paralysé d'un bras ou boiteux, ou épileptique, fendait la foule et cherchait la châsse qui contenait les reliques.

On le repoussait, on le frappait, il ne se rebutait pas.

Il collait enfin ses lèvres contre le coffre sacré, et tout à coup, ô prodige ! le paralytique agitait son bras, le boiteux rejetait sa béquille loin de lui, et marchait droit comme un archer du roi, l' épileptique cessait d'écumer et se déclarait guéri.

Le peuple était émerveillé, car depuis quinze ans le. paralytique était notoirement paralytique, le boiteux boiteux, l'épileptique épileptique ; on le connaissait, on lui avait donné cent fois l'aumône.

Le fait était patent, les preuves à l'appui étaient incontestables.

Il était reconnu que le saint de tel couvent était le plus grand saint du ciel et de la terre.

Les lampes d'argent et les ex-voto affluaient à sa chapelle,le8 donations, les legs pieux au trésor de ses desservants, et... voilà pourquoi les moines de Paris avaient souven. affaire aux argotiers, et pourquoi il y avait tant de prodiges au moyen âge.

Telle était la Cour des Miracles à l'époque dont nous parlons.

Réceptacle de toutes sortes devices,repaire de débauchos.asile avoué du vol, du recel, du meurtre, elle a subsisté jusqu'à Louis XIV, sans qu'avant lui aucun souverain ait songé à détruire cette plaie que Paris portait à ses flanc, sans qu'aucun événement, aucun désastre public n'ait beaucoup altéré sa monstrueuse organisation.

Malheureusement pour les gueux, Louis XIV fût plus jaloux de son autorité qu'aucun de ses prédécesseurs.

Il ne voulut pas qu'il y eût dans Paris d'autre roi que lui, et la gloire du roi de Thunes en particulier lui portait ombrage.

Un jour donc, en lGô6, je crois, les habitants de la Cour des Miracles virent une foule de soldats, de gens de justice, de commissaires, pénétrer effrontément dans la rue Neuve- Saint-Sauveur, cet antique et dernier refuge de la gueuserie parisienne, ce sanctuaire redouté, dont aucun homme portant hallebarde et vêtu d'une robe noire n'avait osé enfreindre les privilèges.

On voulut résister, mais hélas 1 on n'était pas en force; une armée presque entière cernait le quartier.

Tous les coquins, vauriens, vagabonds, mendiants, estropiés, les coquillarts et les saboulciix, les narquois et les malingreux, le roi de Thunes lui-même, avec sa cour et ses ofliciers, tout fut pris, examiné, trié.

On envoya les uns danslesprisons de Paris, on fonda pour les autres l'hospice de la Salpêtrière, et de ce moment laCour des Miracles n'exista plus ou du moins— car il faut bien s'entendre — n'exista plus telle qu'on l'avait connue depuis le moyen âge, mais ce fût toujours un lieu sinistre et redoutable et qui avait été habilement choisi, comme on le verra par la suite, par la bande du Capitaine de Minuit.

XLvr

ArnÈS LES rtUANDS LES NONNES

Mais continuons, et puisque nous avons parlé de l'ancienne Cour des Miracles où se déroulera plus d'une des scènes qui vont suivre, disons aussi, pour plus de clarté dans le drame que nous racontons, quelques mots de l'étrange couvent auquel s'adossait une partie de l'ancien quartier des Truands, c'est-à-dire quelques mots du couvent des Filles-Uieu.

« Dans le courant du xni" siècle, rapporte l'autour de l'Histoire de Paris que nous avons déjà cité dans le chapitre précédent, Guillaume III, évèque de Paris, fonda, dans la rue appelée encore aujourd'hui impasse des Filles-Dieu, près de la rue Basse-

Porte-Saint-Denis, une maison religieuse destinée à recevoir les pécheresses qui, pendant leur vie, avaient abusé de leur corps et à la fin étaient tombées dans la mendicité.

« Saint Louis accorda à cette institution une rente de quatre cents livres ; mais cette somme était sans doute insuffisante, puisgu'au moyen âge les Filles-Dieu allaient mendier dans Paris avec une infinité d'autre moinesses et moines (jui exploitaient alors la charité publique.

« Elles parcouraient les rues du soir au matin e,n\CT\Sini'. Bu pain pour Jésus notre Sire ! et cette vie errante fut sans doute pour elles une cause de première démoralisation.

D'ailleurs, bien qu'elles eussent échangé la ceinture dorée contre Thabit de bure, les bijoux précieux contre le chapelet de bois, elles se souvenaient toujours d'avoir été les sujettes du roi des Ribauds, et, dans le pieux asile qui leur avait été ouvert, elles juraient, ô profanation ! elles s'enivraient et nieraient une vie dissolue ; si bien qu'au lieu d'être des exem.ples d'édification pour les fidèles, elles n'étaient que des objets de scandale.

« Aussi une réforme fut bientôt nécessaire.

« Le nombre des recluses qui était d'abord de deux cents, fut réduit de moitié, la règle devint plus sévère, la surveillance des autorités ecclésiastiques plus rigoureuse et on parvint, ou à peu près, à transformer ces indociles pénitentes en religieuses.

« Mais le'couvent des Filles-Dieu avait du maliieur...

« A peine les traditions de piété et d'expiation commençaient-elles à s'y établir, que les environs de Paris devinrent la proie de ces bandes indisciplinées, qui les ravagèrent tant de fois à cette époque.

« C'étaient tantôt les compagnies, tantôt les Anglais, tantôt ces ramassis de brigands qui n'appartenaient à aucun peuple, à aucun pays.

« On peut juger combien ces invasions de soudards brutaux portèrent de désordres dans le monastère.

« C'étaient tous les jours nouvelles violences, nouveaux pillages.

« La peste et la famine qui sévirent si souvent à Paris et daut les alentours pendant les xiii« et XIV» siècles, ne contribuèrent pas peu au relâchement forcé des mœurs.

« Enfin, sous Charles V, une grande catastrophe termina cette première phase de l'histoire des Filles -Dieu: leur maison fut prise, pillée et brûlée par les Anglais, et elles furent elles-mêmes dispersées pour quelque temps.

« Néanmoins la pensée qui avait présidé à l'établissement du couvent des Filles- Dieu était trop sage en elle-même, et Paris a contenu, en tout temps, trop de folles créatures, susceptibles de chercher un refuge dans une maison de ce genre, pour que celle-ci fût supprimée.

« Aussi ne tarda-t-on pas à construire un nouveau couvent beaucoup plus vaste et plus beau que l'ancien, et cette fois il fut compris dans la nouvelle enceinte de Paris, que venaient de tracer les Etats Généraux, pendant la captivité du roi Jean.

« Il s'élevait précisément à l'endroit occupé aujourd'hui par le passage du Caire, et il était appuyé à la muraille.

« De la sorte, il était parfaitement garanti contre les ennemis du dehors, et il ne devait plus avoir à craindre que les ennemis du dedans.

« Mais, comme nous l'avons dit, cette institution avait du malheur.

« Le désordre se mit donc de nouveau dans le couvent des Filles-Dieu ; sans doute, ce devait être une rude besogne que de convertir des pécheresses comme on en trouve encore aujourd'hui dans Paris !

« Bref, une seconde réforme devint bientôt nécessaire, et, pour arrêter les débordements des recluses, on les assujettit... à la règle de Fontevrault, c'est-à-dire à ordre monastique dans lequel les hommes et les femmes vivent en communauté, sous la surveillance d'une abbesse I

« Nous regrettons de ne pas connaître le nom du sage et pieux personnage qui conseilla à Charles VIII cette étrange mesure, et qui prétendit arrêter par là les débordements des Filles-Dieu : son nom méritait de passer à la postérité.

« Eh bien ! tout cela n'était rien encore.

« Le génie du mal réservait à cette malencontreuse maison un désastre plus terrible que tous les autres.

« C'était en 1648, au commencement des troubles delà Fronde, pendant la minorité de Louis XIV.

« A cette époque, Paris était parcouru chaque nuit par des bandes de vagabonds et de pillards, voire de jeunes gentilshommes, qui faisaient la débauche, rossaient le guet et détroussaient les passants par occasion.

« Une nuit donc de cette année si célèbre à Paris, par la Journée des Barricades, une foule d'hommes armés et masqués se dirigea en silence vers le'couvent des Fi7/es-Dieu.

« En un instant, la maison et les jardins furent investis, on apposa des échelles aux fenêtres et an? muraill^'-s, et on donna l'assaut au couvent...

« On ne pilla pas, ou n'incendia pas les bâtiments, l'église ne fut point profanée, et cependant ce fut un scandale immense dans Paris, le lendemain matin, lorsque l'on apprit jusqu'où avait été poussé le sacrilège.

« Une pareille aventure eût suffi pour perdre entièrement de réputation une autre maison religieuse.

« Mais, Gomme nous le savons, le couvent des Filles-Dieu n'avait jamais eu et ne pouvait avoir un bon renom ; aussi le fait avait-il moins de gravité que s'il se fût agi de telle ou telle abbaye aristocratique où les reines venaient faire leurs dévotions.

« A la cour, on trouva la chose fort plaisante et on en rit tout haut.

« Du reste, lorsque Louis XIV travailla à épurer les; mœurs en France, tout en se livrant, sans contrainte, à ses propres passions, le couvent des Filles-Dieu ressentit l'influence de la réforme universelle : les recluses s'amendèrent tant bien que mal et l'anecdote de 1648 fut oubliée. »

Enfin, avant de clore ce chapitre, parlons en quelques mots d'un singulier privilège qu'avait autrefois le couvent des Filles-Dieu.

« Lorsqu'un criminel devait être pendu au gibet de Montfaucon, et lorsqu'on le conduisait au supplice, le cortège sinistre s'arrêtait devant la grande porte du monastère.

« On faisait descendre le condamné du tombereau, et toutes les religieuses, la supérieure en tête, venaient, un cierge allumé à la main, le recevoir processionnelle ment.

« Puis, on le conduisait, toujours en procession^ devant un christ qui était suspendu extérieurement au chevet de l'église, et on le lui faisait baiser.

« Alors le condamné recevait solennellement des mains de la supérieure, trois morceaux de pain et un verre de vin, et on se remettait en marche pour le conduire au supplice.

« N'y avait il pas, dans cet usage d'offrir du pain et du vin à un malheureux qui allait mourir, quelque chose de naïf qui peint parfaitement nos bons aïeux ?

« Un pauvre diable qui, je ne sais pour quel méfait, avait été condamné à être penau à Montfaucon, et qui venait de recevoir de la supérieure des Filles-Dieu.roffrande ordinaire, avala tranquillement le vin et mit le pain dans sa poche.

« Puis il remonta dans la fatale charrette.

« Son confesseur, qui n'était pas tellement occupé de sa mission charitable qu'il n'eût remarqué cet acte de singulière prévoyance, lui demanda à auel usage il pouvait destiner le pain qu'il avait mis en réserve,

« —J'imagine, mon père, répondit le malheureux, que les bonnes sœurs m'ont donné ce pain-là pour qu'il me serve en paradis, car en ce monde-ci, je n'en aurais plus que faire ».

« Le couvent des Filles-Dieu s'étendait depuis la rue Saint-Denis jusqu'à la rue de Bourbon, anciennement appelée rue Saint-C6me-du-Milieu-des-Fossés, et depuis la rue actuelle des Filles-Dieu, jusqu'à la moderne Cour des Miracles.

« De beaux jardins, qui plus tard furent bordés de maisons, en étaient des dépendances.

« Le couvent, en lui-même, consistait en un vaste carré, dont l'église de forme, rectangulaire, couverte en plomb et surmontée d'un petit clocher en pierre d'un travail élégant, formait une des faces vers la rue des Filles-Dieu.

« Les trois autres côtés contenaient les cloîtres et les bâtiments d'habitation.

« Au centre, était un parterre toujours bien entretenu par les recluses et un petit bassin d'eau vive.

« L'ensemble de l'édifice était noble, régulier, mais n'avait rien qui doit frapper particulièrement l'attention. »

Et bien! c'était là, voisine du couvent et de la Cour des Miracles, que se dressait la « Maison du Juif ^ sombre et sinistre logis où nous allons retrouver le persécuteur de Blanche de Solange, l'énigmatique et mystérieux marquis de Morfer.

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