LA MAISON DU JDIÏ
La « Maison du Juif » dont nous venons de parler, était donc située, comme noua l'avons dit, dans les parages de la Cour des Miracles.
Cette maison, qui n'a disparu que quelques années seulement avant la Révolution, lourde, basse, massive, mais d'une allure aristocratique cependant, était une des curiosités de Paris.
D'abord elle était très vieille, très ancienne, remontait, prétendait-on, à des siècles
et des siècles, et, de plus, il courait sur son compte une foule d'histoires toutes plus étranges et plus romanesques les unes que les autres.
Dans le jour, les lourds piliers qui formaient au-devant d'elle comme une sorte de péristyle, sa façade noire et son intérieur toujours aussi silencieux qu'une tombe causaient aux moins superstitieux un saisissement dont ils ne pouvaient se défendre
Mais la nuit, quand tout se taisait aux alentours de la Cour des Miracles, quand plus une lumière, plus une clarté ne brillait aux fenêtres des maisons voisines, ce que sa silhouette farouche tout à coupentrevue dans les ténèbres vous faisait éprouver ressemblait non plus à du saisissement, mais à de la terreur et de l'effroi.
Les truands eux-mêmes dont le plus court chemin pour regagner leur antre eût été de passer devant elle, faisaient, à ces heures-là, un détour pour l'éviter.
Quant aux bons bourgeois, toujours faciles à s'effrayer, c'était bien autre chose.
D'aussi loin qu'ils l'apercevaient, ils se sentaient devenir tout pâles et pressaient le pas comme s'ils eussent eu le diable à leurs trousses.
D'ailleurs, cette étrange et sombre maison avait un nom parmi] le populaire qui est, comme on sait, grand donneur de sobriquets.
Ce nom, naturellement, faisait allusion à l'une de ces histoires ou de ces légendes dont nous avons parlé.
On l'appelait la Maison de la Pendue c?u/Joi aussi fréquemment et aussi couramn.cnt que la Maison du Juif.
Pourquoi?
C'est ce que Grand-Gilles qui, en sa qualité de policier, était très curieux, avait voulu savoir un jour.
Or, comme il flânait dans les environs de la Cour des Miracles, les deux mains dans ses poches et le nez au vent, l'idée lui était venue un beau matin d'interroger làdessus un habitant du quartier, un petit boutiquier de sa connaissance.
Il s'était donc arrêté devant une petite et noire boutique de mercier dont l'enseigne détrempée par les pluies se dressait précisément en face du ccavent des Filles-Dieu. u is, après avoir tourné le bouton de cuivre de la porte.il s'était trouvé en face de son ami, c'est-à-dire en face d'un petit vieux.tout ridé, tout ratatiné, mais dont le regard très vif était très expressif et très intelligent,
— Tiens, monsieur Grand-Gilles ! s'écria-t-il.
Et il se montra tout de suite très empressé, car il avait toujours eu un profond respect pour la police.
Et il se hâta d'ajouter :
— 'Vous êtes bien gentil d'être venu me dire bonjour... Mais quel hasard de vous voir?
— C'est un hasard et ce n'est pab un hasard, répondit le jeune agent. Toute la journée, je bats le pavé.
— Oui, je sais, je sais... Mais il faut tout de même que vous ayez les jambes plus solides que moi... Je ne puis pas aller jusqu'au bout de la rue que je n'en puis plus que je me traîne.
— Oui, les jambes sont solides Dieu merci, et les bras aussi^ dit fièrement Grand* Gilles. Mais voici l'histoire, papa Durozel...
— Quelle histoire ? cher monsieur Grand-Gilles.
— Je désirerais obtenir de vous un petit renseignensent. . . A ces mots, le mercier avait brusquement dressé roreille.
Il avait peur de se compromettre.
Il se demandait :
— Un renseignement?.., quel renseignement ?... Est-ce qu'un crime aurait été commis dans notre quartier?
Mais cependant il ne voulait pas paraître contrarié, et se mettant à sourire, il reprit:
— Vous savez bien, monsieur Grand-Gilles, que ie suis toujours très heureux de me , mettre à votre service...
— Vous êtes bien aimable, monsieur Durozel.
— Alors veuillez ni'apprendre en qnoi je puis avoir l'honneur de vous être utile...
— Voici, cher monsieur Durozel.
— Je vous écoute.,. Mais donnez-vous donc la peine de vous asseoir.
— Ce n'est pas de refus.
Le mercier venait d'avancer une chaise à l'ancien saltimbmque. Celui-ci s'assit, croisa les jambes, se renversa pour être mieux à son aise, puis reprit : .
— Tout à l'heure je passais devant la Maison du Juif*
— Bon.
— Et je là regardais...
— Une vilaine maison !
— Mais non ! mais un peu noire, un peu sombre, un peu mystérieuse...
— Eh bien ?
— Et tout à coup, comme j'étais là le nez en l'air à la contempler, je me suis rappelé qu'elle devait avoir un autre nom...
— C'est parfaitement vrai.
— Je me suis rappelé qu'on rappelait quelquefois la Maison de la Pendue du Ro
— C'est exact, monsieur Grand-Gilles...
~ C'est exact, n'est-ce pas?... Mais pourquoi?
— Pourquoi ?
-= Oui, monsieur Durozel.
— Voilà ce que vous voudriez savoir?
— Oui, mon digne ami, j'ai compté sur vous pour m'instruire. Le petit mercier était rassuré.
11 ne s'agissait plus d'un renseignement de police et il ne se trouverait point mêlé à une affaire criminelle.
Aussi, se renversant à son tour contre le dossier de sa chaise, se rengorgea-t-il en prenant tout à coup un air très important et très grave.
— Vous ne pouviez mieux tomber, fit-il. D'abord, je suis un des plus anciens habitants du quartier.
— Je le 'savais.
— Et de plus, non seulement je me suis amusé à connaître son histoire, mais encore
Jean de Lys lui demanda son chemia-
par mon père et par mon aïeul, j'ai pu connaître dcb détails qui certainement vous intéresseront
— Vous m'intéressez déjà, dit le jeune policier. Voyons, ajouta-t-il, racontez-moi s'il vous plaît cette légende racontez-moi pourquoi cette maison a deux noms pour un, pourquoi, en même temps qu'elle s'appelle la « Maison du Juif v, elle s'appelle aussi la « Maison de la pendue du Roi ».
Le bon monsieur Durozel se recueillail.
Puis tirant de la poche de son gilet une belle tabatière d'argent, qui était un cadeau de sa défunte, il y puisa une longue prise qu'il savoura lentement, voluptueusement.
Enfin, la voix, lente et très grave toujours .
Fav,M-.l r
i''iiiliMirs .
— Monsieur Grand-Gilles, reprit-il, il faut d'abord vous dire que ce n'est pas d'aujourd'hui que cette maison excite la curiosité publique.
Elle l'excitait déjà il y a deux siècles et plus, cest-à-dire vers 1515 ou 1516, à peu près vers l'époque où notre grand roi François I*'' remporta sur les Suisses la victoire de Marignan.
G'-and-Gilles ve naît de l'interrompre d'un geste.
— Je connais mon histoire, monsieur Durozel, dit-il. Passez.
— Or, en ce temps-là, continua le mercier, la « Maison du Juif » ou la « Maison de la pev^ue du Roi » comme vous voudrez...
— Ça m'est égal.
— Cette maison, qui semblait ne pas avoir de maître, était abandonnée depuis loujtcni'is, c'est-à-dire depuis des années et des années...
— Abandonnée ?
— Positivement. Elle était pour les habitants du quartier et pour les passants jbS s'arrêtaient à la regarder, comme une mystérieuse énigme dont les mots leur échappaient.
A ce sujet tout le monde racontait bien son histoire, mais il est probable que personne ne savait rien.
Ce quil y a de certain, c'est que toujours sa lourde port^restait close et ses haute» et -nombres fenêtres hermétiquement fermées.
Jamais un frisson de vie derrière ses murs épais et noirs.
C'était comme un étrange monument d'un autre âge que le temps semblait avoir oublié là; c'était comme un immense tombeau qui se fût dressé au cœur de Paris,
— Elle devait pas être gaie, en effet, cette maison-là, fit Grand-Gilles avec un sourire.
-<• Vous pouvez le croire I répondit M. Durozel. Mais un jour ses voisins les plus pro hes eurent une vive surprise...
-Ah! ahl
— La maison n'était plus déserte, la maison n'était plus abandonnée!... D'abord ils furent si saisis qu'Us se refusèrent à croire à un pareil prodige et à un pareil miracle... Mais enfin U fallait bien se rendre à l'évidence, n'est il pas rai, M. Grand-GivUes?
— Sans doute.
— Oui, la maison solitaire, la maison farouche, la maison mystérieuse était habitée, avait un maître...
— Qui?
— Attendez donc!... Nous y arriverons tout àTheuro...
— Allez, allez, mousiour. Durozel!
— Par un beau matin, reprit le vieux bonhomme, une de ses hautes fenêtres s'étcit ouverte et une femme était apparue...
— Une femme?
— Oui, M. Grand-Gilles.
— Vous m'intéressez de plus en plus.
— Quand jo dis une femme, je ferais peut-être mieux de dire une jeune fille, presque une enfant...
— Ah I elle était jeune?
— Tonte jeune. Seize à dix-sept ans ...
— VA très jolie, je gage?
— Plus que cela, monsieur Grand-Gilles !
— Vraiment, monsieur Durozel?
— Helle ! très belle I incroyablement et divinement belle f
— Peste!
— Une brune...
— J'adore les brunes...
— Avec des yeux noirs longs comme ça... un regard ravissant... un teint de lis et de roses.
— Taisez-vous! s'écria gaiement le jeune policier . Si vous continuez, vous allez finir par m'en rendre amoureux...
— Naturellement, dit le mercier, on ne l'eut pas plutôt aperçue que l'on voulut savoir qui elle était...
— Oui , naturellement .
— D'où elle venait.,.
— Et alors ?
— Et alors on s'informa de son père, c'est-à-dire d'un vieillard qu'on avait entrevu à côté d'elle, et qui était de très haute taille, avec une longue barbe blanche comme un patriarche, des yeux perçants et un nez d'aigle...
— Et qu'était-ce que ce bonhomme ?
— C'était un juif.
— Un juif?
— Un juif très riche... un nabab, un crésus, un archi-millionnaire...
—J'aurais bien voulu être à sa place 1 soupira Grand-Gilles qui, machinalement, venait de tâter ses goussets vides.
— Quant à son nom, on n'était sûr de rien et les opinions se trouvaient partagées...
— Comment disait-on qu'il s'appelait?
— Les uns prétendaient qu'il se nommait Moïse Blumanu; les autres Isaac Cahen... Mais je vous répète que l'on ne pouvait rien alTinner...
— Et d'où venait-il, ce fils de chien ? demanda Erand-Gilles.
— Là-dessus encore les avis différaient et les gens qui avaient la prétention d'être les mieux informés étaient divisés en deux camps...
— Les uns disaient?
— Les uns disaient qu'il venait de Lucques ou de Modène, en Italie...
— Et les autres?
— Et les autres répondaient que c'était une erreur et qu'il arrivait en droite ligne de Francfort ou de Hambourg, en Allemagne.
Le jeune policier vnait de se mettre à rire.
— C'est-à-dire que l'on ne savait rien, fit-il.
— Absolument rien.
— Continuez.
— Mais ce que l'on savait bien, par exemple, continua M. Durozel, c'est que
le vieux juif en question, qu'il s'appelât Moïse Blumann ou Isaac Cahen, qu'il fût de Lucques ou de Modène, de Francfort ou de Hambourg, ne devait pas être d'un commerce très facile. . .
— Pourquoi cela, s'il- vous plaît?
— D'abord parce qu'il avait des allures si sauvages et un regard si méfiant qu'il vous faisait peur... Ensuite parce qu'il avait l'air de fuir ses semblables et qu'il ne sortait jamais...
— Jamais?
— Ou si rarement que ce n'était pas la peine d'en parler... Et jamais pendant le jour...
— Tiens 1 tiens!
— Toujours le soir... toujours quand la nuit était tombée... Alors il s'en allait la tête basse, frôlant les murs et l'esprit perdu dans une rêverie profonde.
— Etrange bonhomme ! ... Il songeait peut-être à ses écus ?
— Je n'en sais rien.
— Et la fille, quel était son petit nom ?
— Rachel.
— Vivait-elle aussi en recluse ?
— Elle menait à peu près la même existence que son pèro.
— Elle devait s'amuser, la pauvre enfant !
— Sa grande distraction, et peut-être la seule, était de s'accouder assez souvent à sa fenêtre et de regarder le mouvement de la rue. Mais cette distraction-là même, elle ne pouvait pas la prendre toujours.
— Le père s'y opposait?
— Non, ce n'était pas le père, mais au bout de quelques temps le bruit de sa merveilleuse beauté s'était répandu. Alors c'étaient des bandes d'écoliers, des bandes de jeunes gentilshommes qui venaient exprès dans le quartier pour la voir... Et les truànds eux-mêmes, monsieur Grand-Gilles, oui, les truands et les gueux delà Cour des Miracles s'en mêlaient aussi...
De nouveau le jeune policier s'était mis à rire.
— Eh ! pourquoi les blâmer ! s'écria-t-il. Moi j'aurais bien fait comme eux.
— La jeune fille qui était ordinairement toujours très absorbée, très pensive, ne remarquait pas tout de suite la curiosité et l'admiration dont elle était l'objet.
— Ça prouve qu'elle n'était pas coquette.
— Mais dès qu'elle s'en apercevait, dès qu'elle voyait tous les yeux braqués sur elle, elle devenait plus rouge qu'une cerise et elle disparaissait aussitôt...
— Oui, elle était ingénue.
— Mais voici oii notre histoire se corse, monsieur Grand-Gilles...
— Je vous écoute de mes deux oreilles, monsieur Durozel.
— Un beau jour, écoliers, gentilshommes et truands en furent pour leurs frais : la belle Rachel ne reparut plus à sa fenêtre.
— Elle était partie ?
— Oui, mais partie sans son père, car le vieux juif se montrait encore de temps à autre...
— On l'avait donc enlev(?e?
— Non, nr.onsieur firand- Gilles, mais soit que lajeune fille fût lasse d'être tant admirée, soit qu'on la vît dépérir et s'étioler dans cette demeure si sombre et si triste, soit que son père fi'\t jaloux d'elle et voulût la cacher, toujours est-il qu'il acheta pour elle une petite maisonnette à Saint-Germain, et qu'il l'y installa en lui donnant pour toute compagnie une vieille femme qui était une de leurs coreligionnaires...
— Saint-Germain!... Joli paysl fit Grand-Gilles.
— Autant la jeune fille devait se sentir le cœur serré et l'âme triste dans ce quartier boueux et noir, autant là-bas elle devait se sentir renaître et vivre...
Accompagnée de la vieille femme que son père lui avait donnée, et qui était autant sa gardienne que sa servante, elle faisait parfois d'assez longues promenades dans la campagne.
Saint- Germain était, vous le savez, un rendez-vous de chasse royale...
— Je savais cela, monsieur Durozel.
— Or, un jour que la jolie Rachel, toujours suivie de la vieille juive comme de son ombre, était assez éloignée de sa demeure, tout à coup elle tressaillit...
— Pourquoi ça?
— Un bruit joyeux... un grand bruit de fanfares venait brusquement d'éclater derrière elle...
— C'était la chasse du roi?
— Comme vous dites, monsieur Grand-Gilles, c'était la chasse du roi... C'était Sa IMojesté François I" qui entraînait à sa suite tous les gentilshommes et tous les seigneurs de sa cour...
Ce ne dut être pour la jeune fille que Téblouissement d'un instant, que la vision d'une seconde.
Le brillant cortège était déjà loin et le bruit des fanfares se perdait. Le lendemain, Rachel fit encore la même rencontre. Puis, à quelques temps de là, deux ou trois fois encore. Enfin, Saint-Germain redevint désert.
Rachel continua ses promenades solitaires. Mais deux semaines ne s'étaient pas encore écoulées qu'elle eût une nouvelle surprise.
— Une nouvelle rencontre?
— Vous allez volrl
— Oui, monsieur Durozel.
— Bien entendu, reprit vivement le mercier, je ne suis qu'un écho et en vous racon» tant cette histoire je ne fais que vous répéter ce que j'ai entendu dire.
— Pardieul je sais bien que vous ne l'avez pas vu! dit en riant l'ancien saltimbanque.
— Or, j'ai entendu dire que si la maison où le vieux avait relégué sa fille était assez modeste, elle était, en revanche, entourée d'un fort beau jardin.
C'était dans ce jurdin que Rachel, lorsqu'elle ne faisait pas d'excursions dans la campagne, passait toutes ses journées, toutes ses heures.
Elle y était donc une après-midi, en admiration et en extase devant sesfleiirs, quand, soudain il , lui sembla- que quelqu'un se tenait debout derrière ella.
C'était sur la route, et tout orès de la grille, un homme qui la regardoit, la contempla! it.
i.a jeune fille fut si saisie qu'elle ne songea pas à fuir.
Et à son tour elle laissa ses beaux yeux se fixer sur cet inconnu qui la regardait avec un si doiix sourire et un regard si profond que jusqu'au fond du cœur elle s'en sentit troublée.
C'était un homme jeune encore, presqu'un jeune homme, au visage ouvert et à la physionomie très franche.
Il portait un costume très modeste et n'avait point d'épée.
Etait-ce un écolier, un bourgeois ou un gentilhomme, il eût été difficile de le dire-
Pourtant Rachel remarqua ou crut remarquer qu'il ne devait pas être le premier venu, et qu'H y avait en lui une aisance d'allures extraordinaire, une très grande distinction.
Et subitement, toute rouge, toute tremblante, elle détourna les yeux, baissa la tête...
Bailleurs, la vieille juive, qui semblait la chercher, venait à elle.
L'étrange passant avait déjà disparu.
Mais Rachel, ce jour-là, fut encore plus songeuse et plus pensive que d'habitude.
Elle avait beau vouloir chasser la pensée de l'inconnu, toujours cette pensée lui revenait, l'obsédait.
Et lelendpmain elle le revit encore, mais de très loin, car elle n'osait plus s'approcher de la grille.
Pendant un instant il la chercha, puis, comme il ne pouvait l'apercevoir, il disparut.
Et durant toute une semaine, il revint aussi, presque toujours à la même heure, puis, brusquement, elle ne le revit plus.
— Qu'était-ce donc que cet homme? demanda Grand-Gilles. Monsieur Durozel eut un étrange sourire.
— Je vous le dirai tout à l'heure, répondit-il. Mais si vous tenez à connaître jusqu'au bout l'histoire qui vous intéresse, laissez-moi continuer.
— Avec grand plaisir, cher monsieur rnî^ozel, répliqua vivement l'ancien saltimbanque. Mais je ne vois pas encore dans tout ceci pourquoi cette maison s'appelle la «Maison de la pendue du Roi ».
— Etes-vous impatient I... Laissez-moi continuer, vous àis-je!fit vivement à son tour le mercier qui tenait encore plus à raconter son histoire que Grand-Gilles à l'entendre.
- — Ne vous fâchez pas, et continuez, dit doucementle policier.
— Donc, poursuivit monsieur Durozel, le passant mystérieux avait disparu, et vous avez assez d'expérience pour comprendre ce que je vais vous dire...
— Quoi?
— C'est qu'à force d'y penser, c'était, à présent, la belle Rachel qui l'attendait et qui l'espérait. ,
Mais elle avait beau le guetter, il continuait à demeurer invisible.
CARTOUGTTE ^0^)9
Uae fois pourtant elle crut l'apercevoir.
Elle était dans le jardin, et lentement elle marchait, toujours sous l'impression du souvenir de cet homme.
Tout à coup des bruits de fanfares se firent entenrlrc.
C'était encore la chasse royale qui allait passer.
Rachel venait de se rapprocher de la grille et regardait.
Brusquement le sol trembla et un étincelant cortèjo apparut.
Et toute pâle, avec un cri de surprise et d'effroi, la jeune fille recula.
Parmi tous ces beaux et fiers gentilp^ommes, parmi tous ces nobles et hautains seigneurs, elle venait d'en entrevoir un, et le plus «élégant, le plus séduisant, le plus brillant de tous.
Et il lui avait semblé reconnaître en lui cet inconnu dont l'image sans cesse était devant ses yeux.
Naïve, ignorante et candide comme elle l'était, il est bien certain qu'elle avait dû être effrayée de sentir peser sur elle l'amour de cet homme qui n'était pas des siens, l'amour de cet homme que son imagination très ardente, trop ardente peut-être, lui montrait comme trop au-dessus d'elle.
La belle juive dormit mal cette nuit-là.
Tobjours elle entendait bruire les fanfares qui l'avaient fait se précipiter à la grille du jardin, toujours elle voyait passer, dans une vision éblouissante, la cavalcade delà <îhasse royale.
Et cependant tout à coup elle se rassura, s'apaisa.
Il lui semblait que le beau seigneur qui la terrorisait avait un air plus vainqueur, un front plus triomphant que le modeste inconnu qui, sans qu'elle s'en doutât, la pauvre filie avait déjà, non seulement toutes ses pensées, mais encore tout sou cœur.
Bref, elle finit par croire qu'elle avait mal vu, qu'elle s'était trompée et avait été le jouet d'une hallucination.
Quelque temps encore s'écoula.
Le passant mystérieux ne donnait pas davantage signe dévie, et Rachel pouvait bien croire qu'elle ne le reverrait jamais,..
Mais enfin un jour... Savez-vous ce qu'il arriva, monsieur Grand-Gilles?
L'ancien saltimbanque venait de hausser doucement les épaules, puis avec un petit sourire plein de fatuité :
— Voyons, cher monsieur Durozel, dit-il, voulez- vous vous donner la peine de me regarder ?
— Oui, je vous regarde.
— Pour qui me prenez vous donc?
— Vous devinezlachose?... vous avez déjà compris ce qu'il se passa?
— Je vous dis et je vous répète que vous me prenez pour plus bête que je ne suis ...
— Oh! monsieur Grand-Gilles!
— Parbleu I la suite se devine aisément
— Dites.
. — Rachel revit son inconnu.
— Oui.
— Mais elle le revit étant seule, je veux dire n'ayant plus derrière ses talons la vieille juive qui l'espionnait... Est-ce aue je touche juste? N'est-ce pas ainsi que les choses ont dû se passer? ■
'- Parfaitement.
— J'en étais sûr ! .
— Oui, Rachel revit son inconnu, et eUe le revit très probablement au moment où elle s'y attendait le moins.
Il y avait, tout près de sa demeure, un petit bois qu'elle affectionnait.
Elle en aimait le silence, la solitude, la fraîcheur.
Il y avait même là un endroit qu'elle aimait et où elle s'arrêtait toujours de préférence.
C'était une espèce de petit carrefour très étroit où il y avait un vieux banc couvert de mousse qu'un chêne énorme ombrageait.
C'était un endroit si désert, si solitaire qu'elle ne se souvenait pas d'y avoir jamais rencontré personne...
— Allez! continuez! interrompitvivement l'ancien saltimbanque. Je vous vois venir.. Elle s'était assise là...
— Oui, monsieur Grand-Gilles.
— Et tout à coup elle vit surgir devant elle le héros de ses rêves r
— Précisément.
— J'écoute la suite.
— Un rideau de feuillage s'était soudainement écarté et il était apparu. Rachel n'eut pas même le temps de se reconnaître... 11 alla droit à elle et mit un genou en terre...
Le jeune policier ricanait :
— Étiez- vous là, monsieur Durozel? dit-il.
— Farceur !... Vous savez bien, puisque je vous l'ai déjà dit, que je ne fais que vous raconter cette histoire telle que je la connais...
-- Marchez toujours !
— Il avait donc un genou en terre et s'e.inpara de la main de la jeune fille..
— On commence toujours par là, ricana de nouvejtli Grand-Gilles. •— Et il fit alors ce que vous auriez fait à sa place...
— Que fit-il ?
— Il lui dit qu'il l'aimait, qu'il l'adorait, et follement^ éperdument..
— Et Rachel ?
— Rachel l'écoutait bien, mais elle le regardait bien aussi.
— Elle le'comparait à l'autre ?
— Oui.
— A ce grand seigneur entrevu i
— Oui.
— Et qu'en pensa-t-elle?
— Il y avait une ressemblance si frappante, si extraordinaire entre ces deux hommes qu'elle en demeura d'abord toute interdite, toute saisie...
ïls marchaient au supplice.
Elle Jaissa piêrae échapper ce mol-là : « Monseigneur! »
L'inconnu parut très surpris et se mit à rire.
Mais, cf mme la suite de mon histoire vous le fera comprendre, il dut sans doute avoir un tressaillement dont elle ne s'aperçut pas.
Ce n'est, ce jour-là, qu'une rencontre fortuite de la part de Hachel.
Mais il y eut dès lors la promesse de se revoir, des rendez-vous, et, bref, comme elle aimait, comme tout son cœur, toute son âme, tout son être la jetait dans les bras de cet homme, la pauvre fille se donna.
C'était dans la demeure de Rachel, dans la maisonnette achetée par le vieux juif que les deux amants se voyaient.
• Enveloppé dans un manteau, un chapeau rabattu sur les yeux, l'inconnu escala-