‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 81 sur 100 · I.IV. 236. — Fiivnrd Frères, (^diîours · texte numérisé non relu

I.IV. 236. — Fiivnrd Frères, (^diîours

dait le petit mur du jardin et se glissait comme un voleur dans la chambre de sa jeune maîtresse.

Le vieux Moïse ou le vieil Isaac — donnons-lui ces deux noms puisque nous ne savons pas à quoi nous en tenir — non seulement inspirait à sa fille un grand respect et une vénération profonde, mais encore unecrain'e véritable.

Voyez par là s'il fallait que Rachel fût éprise, s'il fallait qu'elle aimât pour qu'elle fût imprudente à ce point!

L'homme qu'elle avait aimé, maintenant elle l'adorait, elle l'adorait jusqu'à être aveugle et à ne s'apercevoir de rien.

Pourtant une chose aurait dû l'étonnerja faire réfléchir.

La vieille femme qui la gardait, la surveillait, son espionne plutôt que sa gouvernante c'était toujours montrée envers elle d'une sévérité extrême, d'ane rigueur excessive.

Il était très rare que Rachel pût s'absenter quelques minu:es, quelques instants, sans entendre le pas de cette femme résonner dernier le sien.

Et cependant une fois, un soir dans le jardin, par un clair de lune rayonnant et superbe, elle avait surpris les deux amants en tête-à-tête.

A son approche, la jeune fille était devenue livide comme une morte et ne s'était plus sentie une goutte de sang dans les veines.

Mais, la vieille juive, dont le regard furieux venait de se fixer sur l'inconnu, avait eu tout à coup un sourd, un brusque reculement.

Elle s'était approchée pleine de colère, et elle s'en allait toute tremblante et toute peureuse. Rachel ne vit rien, ne se rendit compte de rien. Elle passa tout la nuit dans les appréhensions les plus terribles, et, dès que le jour parut, elle courut se jeter aux genoux de la vieille, pleurant, sanglotant, la suppliant à mains jointes de se taire.

— Mon père me tuerait I s'écriait-elle.

Et la vieille juive, jusqu'alors si vigilante et si farouche, se montra d'une bienveil' lance étrange, d'une indulgence singulière. Grand-Gilles venait d'interrompre le vieux mercier par un violent soubresaut :

— Ah ! prenez garde, père Durozel ! s'écria-t-il.

— A quoi ?

— Vous saurez que j'ai du flair I

— Je n'en doute pas, monsieur Grand-Gilles.

— Mais, malheureusement, je n'ai que ça, c'est-à-dire que si j'avais la bourse un peu mieux garnie, je vous parierais dix écus contre un que je pourrais vous nommer déjà l'amoureux de votre petite juive...

— Peut-être !

— Sûrement, papa Durozel !

— B:v. I Mai" voulez-vous que j'achève ?

— C'est ce que j'attends, dit le jeune policier,

— Quelques jours s'écoulèrent, reprit le vieux mercier, et la vieille qui avait paru si saisie et si troublée quand elle s'était trouvée en face de l'inconnu, semblait maintenant guettet§a venue.

Une fois, et comme il venait à peine de pénéfcrer dans le jardin, eUe se trouva, comme par hasard, tout à coup devant lui.

L'inconnu eut un sourire, puis lui jeta une bourse, une bourse bien lourde pour un homme d'une condition modeste :

— Tiens, la vieille ! fit-il.

Et comme celle-ci, Téchine cassée en deux et très humble, très respectueuse, allait bredouiller un remerciement, il la fit taire d'un regard et d'un mot:

— Paix, duègne I Puis il passa.

Les mains toujours tendues et toujours pleines, cette femme maintenant trahissait le vieux juif et veillait comme un chien de garde sur les amours de cet homme. Et très rapace, tous les jours elle l'attendait, l'épiait. Il paraît qu'elle comptait sur celte aventure pour faire sa fortune. Mais elle se faisait des illusions.

Un beau jour, l'amoureux de Rachel ne reparut plus. Sa passion était-elle déjà éteinte ?

Etait-ce une autre cause qui le tenait éloigné de sa maîtresse ? Toujours est-il que la jeune juive tomba dans la trislesiela plus noire, dans le désespoir le plus profond.

Déjà délaissée !

Déjà trahie!

Et prise de honte de s'être ainsi donnée, de s'être ainsi livrée, affolée à la pensée que sa vie était désormais brisée et perdue, bien convaincue que ni le temps m le mépris qu'aurait dû lui inspirer son séducteur ne la guériraient de son fatal amour, la jeune fille résolut de ne pas survivre à son déshonneur. — Et elle se tua ? dit Grand-Gilles.

-Non, car la vieille qui avait conçu des soupçons l'épiait et la surveillait de près, mais elle se serait tuée si celle-ci n'était arrivée à temps. Le vieux juif accourut.

Il trouva sa fille râlante, agonisante.

Il ne la reconnaissait plus.

11 croyait avoir en face de lui un spectre.

Et comme il pressentait là-dessous quelque malheur qu'on lui laissait ignorer, il es?;iya d'interroger renfant.

A chaque question qu'il lui posait, le pauvre petite devenait plus pâle; encore, toute tremblante, mais, naturellement, ne répondait que par des paroles qui déguisaient la vérité.

Alors ce fut la vieille femme que le père interrogea.

Mais celle-ci, bien entendu, resta bouche close aussi. Elle no savait rien. Elle ny comprenait rien. Rachel était tombée subitement très malade, c'était tout ce qu'elle

pouvait diro.

A partir de ce moment, le visage du vieux juif qui était toujours très sombre devint

plus sombre encore.

Il s installa dans la petite maisonnette et soigna lui-même sa fille.

La mort qui guettait déjà la pauvre Rachel et qui allait bientôt venir hideuse, épouvantable, ne voulût pas la prendre encore.

Cette guérison était un miracle.

Le père aurait dû rayonner de joie, et cependant il restait le front toujours sombre, le regard toujours sévère.

Il semblait même fuir sa fille et s'isolait des heures entières dans les allées les plus désertes du jardin où il demeurait la tête basse et l'œil fixe.

A quoi donc songeait-il ?

Racliel devait s'en douter, car elle ne pouvait le voir ainsi sans frissonner.

Elle le connaissait, elle savait qu'il était intraitable et inflexible sur son honneur, et elle se disait avec elTroi que si jamais il apprenait son secret, ce serait pour elle un châtiment terrible, ce serait pour elle la mort!

Cinq ou six semaines se passèrent et Rachel était maintenant assez forte pour faire le tour du jardin sans avoir besoin de l'aide de la vieille juive.

Quelques jours après le bruit se répandit à Saint-Germain qu'il devait y avoir bientôt une grande fête, un brillant tournoi à Versailles.

Le roi, disait-on, devait y assister, ainsi que toute la cour.

Le vieux juif voulut y conduire sa fille.

— Cela te distraira, t'égayera un peu, lui dit-il. Etjils partirent tous les deux.

La fête, en effet, allait être magnifique.

Dans la ville, oii se dressaient partout des arcs de triomphe, il y avait une foule énorme, immense.

Brusquement une fanfare sonna.

Alors, de toutes parts, un grand cri s'éleva :

— Le roi!... c'est le roi!...

C'était, en elTet, le roi ; c'était, en effet, François 1°' qui s'avançait suivi de l'élite de ses gentilshommes.

La tête haute, un sourire aux le vres, jamais le vainqueur de Marignan n'avait eu l'air plus triomphant.

Tout à coup, le vieux juif se pencha vers sa fille :

— Sa Majesté! fit-il. Regarde !

Rachel leva les yeux.

Mais à peine son regard avait-il, par hasard, rencontré celui du roi qu'elle eût un cri efi"rayant, un cri terrible.

L'homme qui l'avait trompée, l'homme qui l'avait séduite, c'était lui!

Et comme une masse la jeune fille s'abattit la face contre terre.

Son père la ramena à Paris.

Le même soir, prise de délire, elle dit tout son chagrin, tout son désespoir, tout son secret.

Les bras croisés, les yeux étincelants et plus pâle que la mort, le vieux juif l'écoutait.

Le lendemain, dès l'aube, il courut comme un fou à Saint-Germain.

La vieille femme, prise de terreur, n'osa plus se taire.

Le p^re de Rachel neliii fit pas de reproches, ne lui dit pao un mot.

Il sortit l'air sinistre, et quelques jours aprè? on trouva dans la «Maison du juif* deux cadavres: le cadavre de Rachel que son p<^re avait pendue, et le cadavre du meurtrier qui s'était fait justice à lui-même.

Et voil?i, monsieur Grand-Gilles, ajouta le mercier, pourquoi cette maison s'appelle aussi « La Maison de la pendue du roi ».

on IL s'agit du M.VRQUrS DF, MOBPlîn,

— Entre nous, monsieur Durozel, dit vivement l'ancien saltimbanque, j'avais déjà deviné la moitié de votre histoire...

— Deviné quoi ?

— Deviné que ce mystérieux amoureux de la belle Rachel devait être le roi... Mais il faut avouer, ajouta Grand-Gilles, que Sa I\Iajesté François I" était un affreux gaill'^rd...

— \ ce que l'on dit.

— Il courait les tavernes et les filles comme un vrai truand de la Cour des Mi"acles...

— Ace qu'il paraît.

— Mais un mot encore, monsieur Durozol.

— Dites, monsieur Grand-Gilles,

Et le vieux mercier se bourra le nez d'une nouvelle prise de tabac.

— Cette maison doit avoir un locataire, reprit le jeune agent. Qui donc habite lAdcdans?

M. Durozel venait d'avoir un sourire, puis hochant la tête :

— Oh! je vais bien vous étonner, dit le mercier. La Maison du juif a maintenant pour locataire ou pour propriétaire un gentilhomme...

— Un gentilhomme? fit en effet avec surprise l'ancien saltimbanque.

— Et un gentilhomme que vous devez certainement connaître au moins de nom...

— C'est possible. Comment l'appelez-vous ?

— 11 s'appelle le marquis de Morfer.

— Le marquis de Morfor !... Pardieu ! si je le connais, s'écria Grand-Gilles.

Mais pourquoi diable, ajouta-t-il, le marquis qu'on dit être un jeune seigneur très élégant et très raffiné, est-il venu choisir sa demeure dans ce vilain quartier?

— Voilà une question que bien des gens se sont posée comme vous, répondit le mercier, car, en effet, la noblesse n'a guère l'habitude de venir se loger dans le voisinage de le Cour des Miracles.

Mais il paraît que le marquis de Morfer, que je n'ai pas d'ailleurs l'honneur de connaître, n'est pas un homme comme tous les autres. C'est un esprit assez singulier, un caractère assez étrange.

SOJfi CARTOUCHE

On le dit riche, possesseur même d'une immense fortune et, de plus, très bien en cour et tout à fait dans les bonnes grâces du roi... Enfin, on le dit jeune et beau.

11 semblerait donc qu'avec tout cela le marquis de Morfer devraitêtre heureux. ..~

— Oh I moi je n en demanderais pas tant ! s'ccria vivement et gaiement le jeune policier. Quelques petites rentes seulement, de quoi vivre à ma guise, et J6 serais le plus heureux des hommes.

— Vous planteriez-là le métier ?

— Oh ! je vous en réponds I... J'aurais vite fait de tirer ma révérence îl M. le lieutenant de police.

— Et bien, le marquis de Morfer reste toujours sombre, toujours froid, presque méfiant... Les uns disent: C'est un original! Les autres pensent : Cet homme-là doit avoir dans sa vie quelque secret, quelque mystère.

Et le fait est qu'il a des allures qui ne sont pas celles de tout le monde.

— Quelles allures, monsieur Durozel?

— Ainsi, par exemple, la maison qu'il habite reste aussi muette, aussi noire et aussi sinistre qu'elle l'était du temps du juif.

— Et puis?

— Et puis, chose assez étrange et qui donne beaucoup à réfléchir, le marquis de Morfer ne reçoit jamais d'autre visite que celle d'un homme qui paraît aussi mystérieux que lui.

— Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?

— Ah ! je ne l'ai pas vu et vous m'en demandez trop ! s'écria M. Durozel.

— Dans tous les cas on vous en a parlé?...

— Sans doute.

— Eh bien, vous pouvez me répondre. Est-ce un homme du peuple, un bourgeois, un gentilhomme... Est-il jeune? est-il vieux?

— Hol ho! comme vous y allez ! fit en riant le mercier. D'abord, il serait très difficile de dire son âge, car parmi ceux qui l'ont aperçu quelquefois frappera la porte delà sombre maison — et frapper d'une façon mystérieuse, s'il vous plaît! — personne ne peut se vanter d'avoir vu son visage...

— Ah!

— Il a toujours son chapeau rabattu sur les yeux et le collet de son manteau relevé jusqu'aux oreilles... De plus, comme il ne vient jamais que très tard, sur le coup de onze heures à minuit, et qu'à cette heure-là dans notre quartier on n'y voit goutte, allez donc vous rendre compte de l'âge du personnage...

— Tiens! tiens 1

— Mais il est presque certain, cependant, que ce doit être un homme jeune encore, car sa démarche est vive, dégagée, élégante même. Quant à sa condition sociale, ce n'est assurément ni un homme du peuple ni un bourgeois. Il porte une longue épée et de lourds éperons d'or sonnent à ses talons.

— Et le marquis de Morfer reçoit sou vent cette visite?

— Assez souvent, une fois au moins par sen\âine, dit M. Durozel. Mais elles ne sont jamais bien longues... une demi-heure, une heure au plus... Puis la porte

se rouvre comme elle s'était ouverte, c'est-à-dire vivement et sans bruit, l'homme file d'un pas rapide, et tout est dit.

— Oui, tout cela est en effet assez étrange, assez romanesque.

— Et ce n'est pas tout, monsieur Grand-Gilles?

— Apprenez-moi le reste.

— Bien que la Cour des Miracles ne soit plus aujourd'hui ce qu'elle était autrefois, je n'ai pas besoin de vous dire que c'est encore un des endroits les plus dangereux et les plus mal famés de Paris.

Dès que les boutiques sont ferméîs et que les maisons sont closes — c'est-à-dire aussitôt que la nuit tombe — des bandes de malfaiteurs vingt fois plus dangereux que les anciens tru^inds sortent de leurs cavernes et prennent possession du quartier.

— Ce n'est pas la faute de M. le lieutenant de police ni la nôtre, dit vivement Grand-Gilles.

— Oh ! jele sais bien.

— Mais pour un de ces gueux-là dont on peut s'emparer, il y en a cinquante, il y en a cent qui vous échappent. Mais poursuivez, monniourDurozel...

— Alors, contiaua le mercier, malheur au passant attardé!... malheur au pauvre diable assez imprudent pour se risquer à ces heures-là dans ces parages !..,

— Oui, c'est la bourse ou la vie !

— Et bien, savez-vous ce que Ton raconte?

— Quoi?

— Écoutez I

M. Durozel fit une pause, comme pour donner plus d'importance à ce qu'il allait dire, puis, lentement:

— On raconte ceci : Le marquis de Morfcr rentrait une fois à une heure très avancée de la nuit.

C'était en hiver, par un temps de brouillards, et sur le coup de 2 ou 3 heures du matin.

Soudain, à l'angle d'-me r e''e, cinq ou six individus qui attendaient là une proie, bondissent et s'élancpnt sur lui...

Puis, d'autres gredins surviennent.

Vingt couteaux se lèvent, vingt lames brillent.

Une voix gouailleuse crie :

— Mon gentilhomme, il nous faut ta peau ou ton argent... Choisis I

Et le cercle que les bandits forment autour du marquis se resserre de plus en plus.

Mais le marquis, les bras croisés, demeure très calme, avec un sourire dédaigneux sur les lèvres.

Et brusquement il ôte son chapeau, toise bien en face ses assaillants et fait un pas en avant.

Alors, surprise, changement à vue.

Tous lesbrigands qui viennent d'apercevoir les traits de l'homme qu'ils ont arrêté, reculent comme par enchantement, tous se découvre, et le marquis, toujours! son sourire de dédain sur les lèvrec, passe et s'éloigne rapidement.

— Quelle histoire! ricana Grand-Gilles.

— Vons n'y croyez pas?

— Je vous avoue que cela me paraît bien invraisemblable... Mais allez, mon cher monsieur Durozel, allez toujours, car vous m'intf^ressez quand même... ,

— Une autre fois, reprit-le mercier, c'était précisément à quelques pas seulement de la maison dont nous venons de parler, à quelques pas seulement de la « Maison du juif » que la scène se passait.

C'était encore le milieu de la nuit.

Tout à coup, dans le grand silen<'e et la paix profonde de cette heure indue de grands cris éclatent, des cris de détresse et d'épouvante.

Les voisins entendent bien ces appels désespérés...

C'est quelqu'un qu'on égorge., c'est quelqu'un qu'on tue...

Mais la terreur les paralysent.

Les plus hardis enir'ouvent leurs fenêtres, mais personne n'ose descendre dans la rue, personne n'ose bouger.

Crusquement, un Iiomme accourt.

C'est encore lui, comme vous l'avez déjà deviné, c'est encore le marquis de Morfer.

Et il n'a qu'un mot à dire et qu'un geste à faire pour que la bande de malandrins, au milieu de laquelle il vient de se jeter, rendent la liberté aux deux bourgeois qu'elle était en train d'assommer...

Puis, croisant les bras et secouant la tête, le mercier ajouta :

— Et maintenant, monsieur Grand-Gilles, que pensez-vous décela? Grand-Gilles haussa les épaules :

— Des contes à dormir debout, dit-il. Mais il y a longtemps que nous bavardons... Au plaisir de vous revoir, monsieur Durozel!... Bonsoir I

Et il sortit.

Mais si, vue du dehors, la « Maison du juif » ou la « Maison de la pendue du roi » était une demeure sinistre, elle ne perdait rien de son caractère si l'on pénétrait, à l'intérieur.

Tout en elle était tragique et sombre, tout en elle glaçait.

Ce n'étaient que corridors immenses et froids où le pas résonnait comme sur les dalles d'un cloître, que vastes chambres lugubres et tristes dont le seul aspect serrait le cœur.

Ces chambres, d'ailleurs, avaient une i^hysionomie toute particulière, depuis que le marquis de Morfer habitait cette étrange maison.

Chacune d'elles était un véritable arsenal : des armes suspendues aur murs, des armes entassées sur le plancher, des armes partout.

Seule, la pièce où logeait le marquis était d'un grand luxe et d'une grande richesse, et cependant restait triste encore.

C'était dans cette pièce, qui lui servait à la fois de salon, de chambre à coucher et de cabinet de travail, que le marquis de Moifer se tenait quelques heures après que Or.and-Gilles eût pris congé de M. Durozel.

C'était déjà le soir.

Pas un bruit au dehors.

Les bourreaux enlevèrent les cadavres.

Le quartier semblait désert.

Quelquefois seulement on entendait des clameurs lointaines, de? cris sourds d'ivrognes qui semblaient venir de la Cour des Miracles.

Un seul flambeau éclairait la ivècedont la moitié restait noyée vlan^ l'ombre.

Assis devant un petit guéridon sur lequel il s'était accoudé, le marquis songeait^ le regard fixe, immobile comme s'ii eût été de pierre.

Jamais il n'avait eu un front, plus ténébreux et un visage plus sombre.

Si Blanche de Solange, qui croyait cependant bien connaftre l'étrange marquis, eût pu l'entrevoir en ce moment, l'immense elïroi qu'il lui inspirait eût certainement grandi, et elle eût été obligée de s'avouer qu'elle ne le connaissait pas encore.

Liv. ;257. — Favar 1 Frères, éditeurs-

Ses lèvres pâles et crispées, ses sourcils froncés, ses traits contractés, la fixité de son regard, son immobilité même, tout cela, à cette heure, lui composait en effet un masque'repoussant, un masque hideux que personne ne lui avait jamais vu.

A quoi donc songeait si profondément le marquis de Morfer?

A elle, précisément, à la jeune marquise qui était pour lui une obsession de toutes les heures et de tous les instants.

Car c'était vrai, le marquis aimait Blanche, mais d'un amour violent et brutal qui pour se satisfaire était prêt à ne reculer devant rien.

La première fois que le hasard ies avait mis en présence l'un de l'autre et il y avait déjà iruelque temps de cela il avait été foudroyé, ébloui.

Oh! i-elte première rencontre, le marquis, qui cependant se croyait un homme fort, ava:i eu beau faire, il n'avait pu l'oublier.

C'était un soir d'été et par ime nuit très douce et très claire.

D'où revenait à celte heure le marquis ?

Peut-otre d'un joyeux festin?

Peut-être de quelque rendez-vous d'amour?

Il n'aurait pu répondre au juste.

Mais ce qu'il se rappelait très bien, ce qu'il se rappelait toujours, c'<Hait son aventure de cette nuit-là.

Lentement il marchait, regardant le ciel où brillaient des milliers »t des milliors d'étoiles et respirant à pleins poumons l'air frais et pur qui caressait son front.

Tout à coup et comme il passait dans l'ombre du Grand-Cbàtelef, il entendit deux cris perçants, deux cris terribles qui le firent tressaillir.

C'était une voix de femme, une voix désespérée qui appelait au secours.

L'épée nue, le marquis sélança vers l'endroit d'où parlaient ces cris de terreur.

C'était en effet une femme qui se débattait avec folie entre les mains d'une douzaine de misérables.

Sa voiture était là, ies lanternes brisées, et ses gens se défendaient comme on se défend quand on veut sauver sa vie.

Mais que pouvaient faire deux hommes contre douze ?,deux hommes contre toute une bande armée?

Et déjà ils succombaient sous le nombre, déjà les ban dits qui venaient pase ruer Bur eux poussaient des cris de victoire et de triomphe, quand prompt comme l'éclair le marquis de Morfer tomba au milieu de la mêlée.

Mais le jeune gentilhomme n'eut pas besoin de faire preuve d'un bien grand C'aura ge.

A peine les bandits l'eurenl-ils aperçu que brusquement, ils reculèrent, puis s'enfuirent...

La jeune femme, c'est-à-dire Blanche, demeurait encore toute tremblante, toute glacée d'eflroi.

Elle regardait le marquis avec des yeux pleins de reconnaissance, mais son émotion était si violente qu'il lui était impossible de dire un mot, d'articuler une seule parole.

Et le marquis la regardait, ou plutôt la contemplait, ébloui, croyant faire un rêve.

Certes, il avait connu bien des femmes belles, bien des femmes dont le regard ou le

sourire vous encluinUiit, mais jamais il n'avuit vu beauté aussi rayonnante, aussi

radieuse, aussi parfaite.

I — Elle ferait croire au ciel ! pen=:a le jeune marquis subitement intimidé comme un

enfant.

' Et. ce fut pour lui la minute décisive, la minnli; suprême.

Jusqu'à ce jour, le marquis de Morfer n'avait traité l'amour qu'avec ironie et dédain, mais à partir de ce moment l'amour se vengea de son indifférence passée, l'amour le prit tout entier, [et il ne put plus chasser de son cœur l'éblouissante image de Blanche.

Un mot, un sourire avalent été le remerciement de la jeune marquise.

Puis, brus^juement, sa voiture avait disparu, tandis que lui, pourtant si entreprenant et si hardi, n'osait pas même la suivre et demeurait IJi. immobile, encore tout étonné et tout ravi.

, El quand enfln le bruit de la voiture se fut éloigné et qu'il revint h lui, son premier mouvement fut un mouvement de dépit et do colère contre lui-môme.

— Slupide que je suis I s'écria-t-il. Pourquoi l'ai-je laissé partir ainsi?... Pourquoi n'ai-je pa? cherché à la connaître?... Maintenant quand la retrouverai-je?... Quand la reverrai- je?... Peut-être jamais !

Et celte seule pensée lui causait un chagrin qu'il n'avait jamais connu, une émotion qu'il n'avait jamais ressentie.

Mais le jeune marquis s'était trompé.

Il devait revoir Blanche, et ce fut à la cour qu'il la rencontra pour la seconde fois.

Dès qu'il l'aperçut il >>e sentit pâlir et, malgr '• lui, il tit un pas vers elle...

Mais Blanche était si choyée, si entourée, que pour lui parler il dut atten Ire.

Quand ouûn il put l'aborder, il était encore plus pâle, presque tremblant.

Le premier mot do la jeune femme fut pour lui exprimer encore toute sa reconnaissance, mais il ne la laissa pas achever.

Non, ce n'était pas elle qui devait le remercier, mais c'était lui.

Et comme elle le regardait toute surprise, il ajouta, mais la voix plus sourde.

— Car je dois tout vous dire... car je dois vous faire un aveu qui, je l'espère, ne vous offensera pas.

« Depuis que je vous ai vue, depuis que je vous ai rencontrée, il s'est fait en moi une étrange métamorphose.

« Je suis jeune, mais je n'avais aucune des illusions, aucun des enthousiasmes de la jeunesse ; je pouvais croire mon cœur mort, et je sens maintenant que mon cœur ressuscite, que mon cœur bat; je n'ambitionnais rien, je n'aspirais à rien, et maintenant que ne donnerais-jepas pour être digne d'être aimé de vous !...

Blanche l'avait écoulû eu sileuce, très troublée par cet aveu quelle ne prévoyait pas.

Mais que pouvait-cllo répondre?

N'avait-elle pas trop souffert, n'élail-elle pas trop triste et trop profondément ulcérée pour ne pas croire, elle aussi, que son cœur était mort, que son cœur ne ressusciterait plut.'

Et puis, il faut bien l'avouer, tout eu gardant une vive reconnaissance au marquis de

Morfer, la jeune femme n'avait pu se défendre, en le voyant mieux, d'an instinctif mouvement de répulsion.

Le jeune marquis était beau, élégant, distingué, et c'était certainement l'un des gentilshommes les plus accomplis de la cour.

Alors pourquoi Blanche le jugeait-elle avec cette défaveur ?

Elle n'aurait su le dire, mais il y avait dans le regard de cet homme, dans son sourire, dans le son de sa voix et jusque dans son attitude, cependant très respectueuse, quelque chose qui la glaçait, qui l'éloignait invinciblement de lui.

La jeune m.arquîse était trop belle et elle avait aussi le cœur trop droit pour éprouver le besoin d'être coquette.

Elle répondit donc de façon à ne laisser aucun espoir au marquis, mais à peine l'eut-il quittée qu'elle prit peur.

Cet homme n'allait-il pas la poursuivre de ses hommages et de son amour?

Cet homme n'allait-il pas peut-être devenir un danger pour elle ?

Et ces noirs pressentiments dont Blanche ne pouvait se défendre n'avaient pas fardé à se réaliser.

Elle n'avait plus pu paraître nulle part sans rencontrer aussitôt devant elle le marquis de Morfer.

Dans les fêtes de la cour, le premier gentilhomme qui venait la saluer, c'était lui !

Dans le monde, chez le duc de Vergennes ou ailleurs le premier invité qui venait à sa rencontre, c'était encore lui !

Et bien qu'il fut très fier, très orgueilleux, il n'avait pu réussir à se vaincre.

11 avait toujours le même mot sur les lèvres :

— Je vous aime !,..

Mais la jeune marquise se bornait à sourire — tout en réprimant un frisson — car son aversion, qui n'avait été d'abord qu'irraisonnée et instinctive, avait à présent une cause que nous connaîtrons plus tard.

Plutôt que d'appartenir à cet homme, plutôt que de céder à cet amour qui ne la laissait pas seulement indifTérente, mais qui lui inspirait encore la plus insurmontable horreur. Blanche eût préféré le cloître dont elle avait gardé des souvenirs si terribles. Blanche eût préféré la moxt qui l'épouvantait.

Le marquis de Morfer s'était fait raconter l'histoire de la jeune femme par les dames de la cour et par les gentilshommes qui la connaissaient depuis longtemps.

Il avait appris qu'elle était veuve, sans famille, sans parents, c'est-à-dire sans personne pour la protéger et la défendre.

Car il n'avait pas même été question de sa tante, de la marquise desTournelles, dont on connaissait tous les torts et qu'on n'estimait guère.

Alors, quoique incapable de reculer et de fuir devant un homme, le marquis de Morfer s'était cru tout permis.

Ce n'était plus seulement à la cour, ce n'était plus seulement dans le monde que Blanche l'avait retrouvé, mais sa passion s'exaspérant de jour en jour et devenant de la frénésie et de la folie, il avait poussé l'audace jusqu'à franchir sa porte, jusqu'à la po\irsuivre chez elle 1

CARTOUCiin: 20:3

Et toujours repoussé, toujours rebuté, malgré ses prières ou ses menaces, il ne s'était point encore déclaré vaincu.

— Oh ! tu seras à moi !... je jure que tu seras à moi ! s'était-il écrié un jour que, pour la dixième fois au moins, la jeune marquise indignée et hors d'elle venait de le cliasser incore.

Et alors comme la persuasion lui réussissait si peu, il avait songé — car pour en arriver à ses fins tous les moyens lui semblaient bons — il avait songé, lui, marquis de Morfer, hii, gentilhomme, à employer la violence et la ruse !

Et c'est alors qu'il avait tendu à Blanche l'horrible piège du carrefour de Duci.

I\Iais Jean de Lys était là! mais ce guet-apens avait aussi avorté !...

Le marquis, qui se croyait bien sûr de la victoire et qui voyait déjà la rebelle subir sa loi, avait d'abord éprouvé de cette défaite qui n'avait tenu qu'à un hasard providentiel une colère terrible.

Sa première pensée avait été de provoquer Jean de Lys et de le tuer...

l\Iais Jean de Lys était le protégé de M. et M™" de Vergennes, et se faire un ennemi du vieux duc qui était un des familiers du roi, mais s'attirer la colère de la duchesse dont l'influence était toute-puissante, était chose qui méritait réflexion et qui demandait qu'on y regardât à deux fois.

S'il réussissait à se débarrasser ou plutôt à se venger de Jean de Lys, le duc et la duchesse de Vergennes pouvaient très bien le faire jeter à la Bastille, et alors en aurait-il été beaucoup plus avancé?

— Non, non, du calme, du sang-froid, s'était-il dit. J'aurai sans doute l'occasion de prendre une belle revanche...

Et cette belle revanche qu'il avait épiée et guettée avec fièvre, par deux fois il avait Inen cru qu'il allait la prendre enfin...

C'était quelques jours après sa dernière entrevue avec la jeune marquise... quelques jours après sa dernière apparition à l'hôtel de Solange- Blanche s'était enfuie de Paris pour échapper à ses poursuites et s'était réfugiée dans le petit château où nous l'avonsvue.

Il avait découvert sa retraite et déjà triomphant il s'était dit, riant d'un rire ironique :

— Celte pauvre petite marquise, l'excellente idée qu elle a eue là ! Je suis bien sûr maintenant qu'elle ne m'échappera plus !...

Et Blanche, qui pouvait se croire à l'abri de ses recherches, avait eu encore l'épouvante de son approche.

Une fois, comme nous le savons, il s'était glissé jusque derrière elle après avoir franchi le mur^du parc ; une autre fois, elle avait eu un cri plein d'effroi en le voyant tout à coup surgir devant la grille du jardin.

Et c'était à ces choses que le marouis de Morfer songeait.

Cette revanche qu'il avait espéré prendre, il ne l'avait pas eue encore...

Cette femme qu'il avait cru si souvent tenir à sa merci, venait de lui échappei encore, lui échappait toujours!...

Alaintenant il ne pouvait plus rester en place.

Brusquement il se leva et se mit à marcher, la tête basse, de plus en plus absorbé, de plus en plus pensif.

Au dehors, c'était toujours le même silence, un silence profond qu'aucun bruit, pas même le pas d'un passant, ne troublait.

Un quurt d'heure s'écoula, puis un autre.

Le marquis, dont le pas sonnait lourdement sur le plancher, allait et venait toujours.

Soudain il tressaillit, puis se redressa.

On renaît de frapper deux coups à sa porte, et doucement, timidement, elle s'était entre-bcâillée.

— Qui va là ? fit-il la voix rude.

Une voix humble répondit:

— C'est moi, monsieur le marquis.

— Entre I

Alors un homme apparut.

Page 1