‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 82 sur 100 · LA NUIT DR LA MORT · texte numérisé non relu

LA NUIT DR LA MORT

Cet homme ne semblait pas appartenir au mon le réel.

Ce n'est que dans la fièvre d'un cauchemar ou ([ue dans le délire d'un rêve qu on peut entrevoir ces figures qui remplissent d'efî'roi.

Certes, il était laid, horriblement laid, hideux, et cependant ce n'était pas sa laideur qui vous frappait et vous saisissait le plus.

Mais c'était l'expression de sa physionomie qui malgré vous vous faisait reculer et vous donnait un frisson.

Mais c'était son regard qui vous gbçait jusqu'aux moelles et vous faisait reculer d'épouvante.

Il avait l'iris rouge et les cheveux blancs d'un albinos. Très petit de taille, si petit qu'il ressemblait à un nain, il n'y avait qu'à voir son cou de taureau, ses mains énormes et sa démarche féline pour deviner qu^il devait être doué d'une force énorme, d'une force prodigieuse.

Sous les sourcils, assez épais et blancs comme les cheveux, les yeux très petite, très enfoncés, jetaient comme des reflets métalliques. Le teint était jaune, les joues creuses, et la bouche si mince qu'elle semblait ne pas avoir de lèvres. Deux rides profondes, deux rides qui ressemblaient à des cicatrices couptient le front fuyant et bas.

11 portait, avec des bottes de cuir jaune qui lui montaient jusqu'aux genoux, une espèce de tunique d'un rouge très vif qu'une corde serrait à la taille.

Sur l'ordre du marquis, cet homme, ou plutôt ce monstre, s'était avancé.

Puis, comme il demeurait immobile, semblant attendre aue le jeune gentilhomme l'interrogeât :

— Eh bien, qu'est-ce donc ? fit celui-ci, toujours avec la même dureté dans l'accent.

— Quelqu'un est îà, répondit-il en montrant d'un geste la porte qui était demeurée enlr'ouverte derrière lui.

Et comme le marquis le regardait avec étonnement, il ajouta

— Quelqu'un qui vous demande...

— Qui?

Le monstre fit un geste qui voulait dire : « Je ne sais pas... je ne le connais pas. » Alors brusquement:

— C'est bien !... Fais entrer! dit le marquis de Mwfer.

Et les bras croisés, le visage tourné vers la porte toujours ouverte, Il attendit.

Mais il n'attendit pas longlemps.

En efïet, quelques secondes s'étaient à peine écoulées qu'un autre homme apparaissait.

Grand et mince, le teint frais et le vi-age enticremenL rasé, celui-là, malgré son regard souriant, avait une face de Judas et de traître.

Un gr\nd manteau, qui l'enveloppait jusqu'aux pieds, ne permettait pas de distinguer sin ùOS'UiTic.

A sa vue, le marquis de Morfer n'avait pu retenir un niouvement de joie, et, chose plus étrange encore, son visage plus livide tout à l'heure que celui d'un mort, s'était subitement coloré.

-• Ah ! c'est toi!s'écria-t-il à voix basse.

— Oui, monsieur le marquis... Je vous avais bien dit que vous pouviez compter sur moi, répondit l'autre sur le même ton.

— n y a du nouveau?

— Oui, monsieur le marquis.

— Parle!

Ce que ces deux hommes se dirent alors, personne n'aurait pu l'entendre.

Mais à mesure que le nouveau venu parlait, la figure du marquis rayonnait de plus en plus.

Tout à coup il sortit une bourse de sa poche et la glissa dans la main de son interlocuteur.

— Tu as tenu ta promesse, jô liens la mienne... Va! dit-il. Et sur un signe, l'iiomme se retira.

F.a lourde porte de la « Maison du juif » n'était pas encore retombée sur lui, que le marquis de Morfer, l'œil illuininé par un éclair de joie sinistre, s'emparait comme un fou de son marteau et de son épée...

MaimeadUl il esi déjà lard, onze lieurcs, minuit peut -être.

Le ciel, qui était tout à l'heure encore d'une splendeur superbe, maintenant n'a plus de clartés, plus de rayonnements, plus d'étoiles...

De gros nuages noirs l'obsiMircissent.

' Le vent s'est élevé, un vent furieux qui semble annoncer une tempôte...

Sur une roule bordée de chaque côté de grands arl)res qui ressemblent à des faatnm'^a, un cavalier passe avec une rapidité vertigineuse.

Le sol fuit, le cbeva], bête superbe, dévore l'espace et cependant le cavalier, nerveux, impatient et fébrile, trouve encore qu'il n'avance pas.

De ses longs éperons d'argent il excite sans cesse le noble animal dont les flânes saignent.

Quel est donc ce cavalier qui paraît si pressé?

C'est le marquis de Morfer.

Où court-il donc ainsi?

Il court retrouver Blanche, essayer de la surprendre encore. :

L'homme dont il a reçu la visite dans la soirée, l'homme à visage de traître qui lui a parlé bas est un des laquais de la jeune marquise acheté et soudoyé par lui.

Et cet homme est venu dire à M. de Morfer:

— Ma maîtresse a quitté Paris ce matin... Elle est retournée pour quelques heures seulement, là-bas, dans le petit château que vous connaissez.

Et le jeune marquis, déjà triomphant, s'est mis en route sans perdre une minute, sans perdre une seconde.

Oh ! cette fois, Blanche ne lui échappera pas !... cette fois Blanche sera bien à lui!...

Et il court, il vole, plein de fièvre et de désirs fous.

D'ailleuiSj le misérable valet qui s'étaii laissé corrompre et qui vendait sa maîtresse pour quelques pièces d'or, ne s'était point trompé.

Le matin de ce même jour, la jeune marquise de Solange veHoit à peine de se lever, quand une de ses caméristes était eutréedans sa chambre.

Cette femme venait annoncer qu'un homme était là qui demandait instamment à parler à M™" la marquise.

La première pensée de celle-ci fut pour Jean de Lys.

— Peut-être lui est-il arrivé un malheur! se dit-elle , toute tremblante, toute frissonnante ; peut-être me fait-il appeler près de lui ?

Et quand eUe passa dans le salon où cet homme attendait, son front avait la pâleur du marbre.

Mais elle n'eut pas plutôt jeté les yeux sur lui que «on effroi se changea en surprise.

Celui qui se trouvait devant elle était un de ses vassaux, un des paysans qui vivaient sur ses terres.

Il lui tendit une lettre.

— De la part de Bernard, Madame la marquise.

La lettre ouverte, Blanche ne put retenir un tressaillement Elle ne contenait que ces mots :

«. Madame la marquise,

« Ma pauvre femme se meurt; elle voudrait vous dire le dernier adieu.

« BERNABD »

La jeune marquise, toute grande dame qu'elle fût, n'avait, nous l'avons peut-être déjà dit, ni la morgue hautaine ni le dédain glacial des autres femmes de sa caste.

tlATITOUCTTE

Non loin de là, habitait im autre praticien qui jouissait d'une rôpuLatioa do grande hatubté.

Avoir été malheureux et avoir soufTert est une bonne école qui rend meilleur quand on a une nature généreuse.

Pour les grandes dames de la cour, et même pour la duchesse de Vergennes qui avait cependant beaucoup plus d'esprit que la plupart d'entre elles, un vilain, un vassal, un roturier était à peine un homme.

Mais Blandie ne croyait pas déchoir en étant compatissante, de la part qu'elle prenait toujours aux malheurs de ses gens, et la sympathie qu'elle leur accordait était une sympathie toute naturelle, toute spontanée et qui n'avait rien d'insultant.

Le vieux Bernard lui avait toujours été dévoué jusqu'à la mort.

Sur un mot ou sur un geste d'elle, pour éviter le moindre souci ou pour épargner le plus léger chagrin à sa jeune maîtresse, il se fût jctô dans le feu.

LiV. 258^ — Fayard Frères, éditeurs

Il l'avait prouvé vingt fois et Blanche lui en avait conservé une reconnaissance profonde.

Aussi n'eut-elle pas une minute, pas une seconde d'hésitation. j^

— Je vous suis ! dit-elle au messager du vieux serviteur.

Et quelques heures après, elle faisait son entrée dans la petite maison de Bernard.

Dès que celui-ci l'aperçut, il eut un cri de joie, un cri d'espérance.

Il lui semblait que maintenant qu'elle était là, aucun malheur ne pouvait plus l'atteindre.

C'était la suprême illusion qui vous berce, le dernier mensonge qu'on se fait au chevet des agonisants qui vous sont chers.

Mais la jeune marquise n'eut pas plutôt jeté les yeux sur la moribonde qu'elle comprit que tout espoir était perdu et que c'était bien la mort qui était entrée là.

Pourtant elle fit un immense effort pour triompher de son émotion et ce fut presque avec un vis-age souriant qu'elle s'approcha du lit où la pauvre malade râlait.

Dans le regard de celle-ci, déjà blanche comme un linceul, un éclair de joie étincela.

— Eh bien, c'est donc vrai, ma bonne Catherine, dit Blanche en serrant dans sa petite main la main rude et sèche de la vieille femme, vous êtes donc souffrante?

L'agonisante hocha la tête, puis eut un pâle sourire.

— Oui, madame la marquise, répondit-elle, mais je ne souffrirai pas longtemps. Alors Blanche s'empressa de la gronder de sa voix la plus tendre.

Pourquoi avoir des idées pareilles ?

l'ourquoi s'alarmer si vite?

Pourquoi désespérer ?

Mais la vieille, qui ne pouvait se laisser prendre à ce pieux mensonge, pour la seconde fois secoua la tête.

— Oh ! je vous comprends. Madame, et je vous remercie, dit-elle. Vous êtes bonne... Vous voulez adoucir les dernieis instants qui me restent... Mais je me sens bien, allez!... je sens bien que je m'éteins, que je m'en vais, et que d'ici avant la nuit, peut-être même dans une heure, mon pauvre Bernard restera tout seul au monde.

Le vieux garde était demeuré dans un coin de la chambre, les bras croisés et la tête tombée sur la poitrine.

Certes, celui-là était un homme, un homme énergique et fort, et cependant plus faible en ce moment qu'un enfant, il se mordait les lèvres jusqu'au sang pour ne pas éclater en sanglots.

— Et c'est pour vous parler de lui, Madame, reprit la moribonde en jetant un coup d'œil plein de tendresse du côté de son mari, que je voulais surtout vous voir...

— Pour me parler de Bernard ?

— Oui, Madame... Il est vieux et nous ne sommes pas riches.. . Nous n'avons rien, pas même ce toit qui nous à abrités si longtemps...

- Catherine ! fit vivement et avec un doux reproche la jeune marquise.

- Non, Madame, puisqu'il est à vous... puisque cette maison est la vôtre, répliqua à son tour vivement Catherine. Eh bien, Madame, il me semble que je mourrais avec moins de regrets, que je m'en irais de ce monde plus contente, si vous vouliez bien me faire une promesse.

— Une promesse?

— Oui, Madame la marquise.

— Et quelle promesse voulez-vous que je vous fasse, Catherine?

— Ce château est le château de vos pères... une antique demeure de votre famille, et il est bien probable que vous ne consentirez jamais à ce qu'il passe en des nlains étrangères...

— Non, jamais ! s'écria Blanche.

— Mais il arrive aans la vie bien des choses qu'on ne pouvait prévoir... bien des événements inattendus... Qui peut répondre de l'avenir, Madame? —- Qui peut être sûr de ce que lui réserve le lendemain?

— Eh bien, Catherine?

— Eh bien, Madame la marquise, promettez-moi que, quoi qu'il arrive, vous conserverez toujours à Bernard cet asile où nous avons vécu, cet asile où je vais mourir...

Et les doigts crispés, ses yeux déjà vitreux, remplis de larmes, la mourante serrait de toutes les forces qui lui restaient encore la main de la jeune marquise.

Celle-ci demeura un moment silencieuse, près de pleurer aussi, tant son émotion était profonde, tant cette htïfnble prière qui lui était adressée la remuait et la touchait.

Toute tremblante et toute pfilê,- elle se pencha vers la vieille femme et lui mit un baiser au front.

Que lui répondit-elle ?

Quelle promesse lui fit-elle en ce moment suprême, en cet instant solennel?

Personne n'aurait pu le dire, pas même Bernard qui, toujours plongé dans sa douleur, semblait ne rien voir de ce qui se passait autour de lui.

Mais ce qu'il y a de certain, c'est que celle qui allait mourir, c'est que celle qui dans quelques minutes peut-être allait rendre son âme à Dieu, avait à présent l'air moins abattu et le front moins livide.

Tout à l'heure, sa physionomie exprimait l'angoisse, et maintenant elle paraissait rayonner d'une joie immense, d'un grand bonheur triomphant.

La marquise de Solange, cette élégante et belle patricienne qui faisait l'admiration de toute la cour, n'était plus en ce moment marquise.

Elle riche, elle noble, eile dans tout le rayonnement de la beauté et dans toyt l'éclat de la jeunesse, elle devenait humble et se faisait, chose admirable, chose sublime, la servante de sa servante!

Tout secours était superflu, tout espoir de sauver la malade devait être abandonné, avait-on dit à Bernard.

Et cependant Blanche voulut espérer encore.

— Dieu peut faire un miracle ! se dit- elle.

Le médecin qui avait donné ses soins à la femme^ de Bernard, était le vieux médecin du village.

C'était certainement un très digne homme et très consciencieux, que l'on bénissait dans toutes les chaumières pour son zèle et sa charité, mais sa science, pensait la jeune marquise, pouvait peut-être laisser à désirer, ■

Non loin de là, à quelques kilomètres seulement du chîlteau, habitait un autre praticien qui jouissait d'une réputation de grande habilet

On citait les miracles qu'il avait faits, les cures merveilleuses qu'il avait obtenues^

— Qui sait «i celui-là ne réussirait pas à sauver cette pauvre femme ? se dit encore Blanche. " ;, ,.^:'-

Alors elle s'approctia de Bernard qui toujours immobile, toujours semblable à une statue, continuait à pleur^ï MlenCcieusement.

Doucement elle lui toucha le bras.

Il releva la tête et tressaillit.

Jl croyâi|glie tout. était -fini et que la jeune marquise allait lui apprendre la fatale nouvelle, ".^j. ■' , .

— Du courage ! dit Blanche de plus en plus émue elle-même et qui avait beaucoup de peine à ralTermir sa voix, du courage!

— Oui, madame la marquise, balbutia le pauvre homme qui était anéanti.

— C'est un coup bien terrible, mais il faut être fort... Ecoutez-moi, mon ami... Suivez mon conseil... Mais il faut se hâter, car chaque minute, chaque seconde est peut-être la dernière...

Et alors en quelques paroles rapides, elle lui expliqua sa pensée.

Nous l'avons dit, la marquise de Solange était une excellente écuyère et il y avait toujours pour son usage plusieurs chevaux de très grand prix dans les écuries du château.

Moins de cinq minutes après, le vieux Bernard à qui un peu d'espoir revenait aussi et qui avait retrouvé toute son énergie et toute sa volonté, avait sellé un de ces chevaux, celui qu'il connaissait pour être le meilleur coureur, et le pressant, l'excitant non seulement de la voix et du geste, mais encore de l'éperon, filait comme un trait chercher l'habile médecin dont venait de lui parler la marquise.

Le docteur rentrait d'une assez longue tournée, mais au nom seul de Blanche il se mit avec empressement à la disposition du vieux Bernard.

—Je suis à vous dans une seconde, dit-il. Le temps seulement de donner l'ordre qu'on selle ma jument.

Et en effet il reparaissait bientôt monté sur une petite jument noire dont le galop était très rapide et dont il se servait toutes les fois qu'il s'agissait d'aller un peu loin pour des cas urgents.

^ En route, mon brave ! cria-t-il.

Ils filaient dans une course si vertigineuse et le sol fuyait derrière eux avec une telle rapidité qu'on aurait pu croire que quelqu'un était à leur poursuite,

Aussi,quand ils entrèrent dans la maison de Bernard, semblait-il à Blanche que celui-ci venait seulement de partir. •

A ce moment la malade, les yeux clos, semblait sommeiller.

Mais,comme le médecin s'approchait d'elle, elle rouvrit les yeux.

— Ne craignez rien, ma bonne femme, fit-il vivement et presque gaiement. Je suis venu pour vous guérir.

La moribonde ne répondit pas, mais elle eut un sourire qui prouvait bien qu'elle ne se faisait plus d'illusions sur son état et qu'elle se sentait bien perdue. D'ailleurs, le médecin ne l'interrogeait pas, ne lui posait aucune question. Mais penché sur elle, il la regarda longirëfhent, attentivement.

Bernard et la jeune marquise épiaient anxieusement sa physionomie, mais comme il avait appris à se faire un masque impénétrable, ils ne purent rien y lire.

Et cela rassurait Blanche et la raffermissait dans sa croyance que le danger pouyait encore être conjuré.

Car, dans le cas contraire, comment admettre, comment supposer que cet homme pût conserver un visage impassible?

Enfin, lentement il se releva.

— Ne nous effrayons pas, fit-il, ce ne sera rien...

Le teint du vieux Bernard s'étaïf coloré et le regard de Blanche avait eu un éclair de joie.

Elle lui prit vivement les mains, les serra avec force dans les siennes, puis la voix pleine de larmes, mais très heureuse et souriante :

— Ah! docteur!., docteur! s'écria-t-elle dans un élan plein de reconnaissance, quelle affreuse angoisse vous m'ôtez ! quel bonheur vous venez de me donner avec ces quelques mots!...

Le docteur, dont>lle tenait toujours les mains, venait à son tour de l'étreindre avec énergie, puis la voix très rapide et très bas aussi, si bas que ses paroles n'étaieût qu'un souille :

* — J'ai menti!... Elle est perdue! répondit-il.

Et il sortit.

Blanche souffrait à présent deux tortures pour une. Elle souffrait de ce grand malheur inévitable et elle soïiTrait aussi — et si cruellement' /rue rien ne pourrait Tçxprimer — de la joie du vieux Bernard.

Car celui-ci n'avait rien deviné, rien compris.

Car maintenant il était fou d'espérance.

11 prit la malade' dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises avec un sourire qui aurait fait sangloter la jeune marquise.

— Ah ! ma pauvre femme!... ma bonne Catherine ! s*écria-t-il, quelle peur tu m'as faite !... Mais ce bon docteur vient de me rassurer... Oh ! il s'y connaît, vaî... C'est un savant!... 11 en a sauvé d'autres qui étaient bien plus bas que toi... Oui, tu vivras, ma Catherine, tu ne me quitteras pas encore...

Puis, tout en parlant, il essuyait du revers de sa main les larmes qui sillonnaient ses joues.

Blanche, dont l'émotion et Jit immense, s'était un peu dissimulée dans l'ombre. El le bonhomme reprit : -"

— Car Dieu sait bien que nous nous aimons, n'est-ce pas et Dieu est juste.

Que serais-je devenu?... Quelle existence aurait été la mienne si je ne t'avais plus sentie à mes côtés'?...

Il y a si longtemps, ma chère femme adorée, que nous vivons de la même vie et que nous marchons dans la [même ombre!.,.

11 y a si longtemps que nous n'avons que la même pensée et que le même cœur!...

Tiens, regarde-moi, Catherine, regarde-moi!...

Tout à l'heure je me désolais, tout à l'heure je me désespérais, tout à l'heure je pleurais et je me disais : Oh! tout est bien fini... elle s'en va... elle me laisse...

EtDQaiDlenant... maintenaiit, regarde-moi, te dis-je!,.. Je dois avoir du boniieur plein les yeux, n'est-il pas vrai ?

EÊibrasse-moi/ma Cattiérinel... A. ton tour, donne-moi un baiser!... Ah! si tu savais comme il t'aime, ton vieux Bernard?. .,

11 souriait, radieux.

Il pencha s|n front vers les lèvres de sa femme.

Mais, hrnsqTiementj il se redressa et jeta [un cri terrible, un cri qui fit frissonner B'anche et qui dut s'entendre jusqiie dans les profondeurs du parc :

— Ah! morte!... ah! morte!... ah! morte !...'5

Et c'était vrai.

La vieille Catherine venait de passer.

Dans le dernier baiser qu'elle avait donné à son mari, elle avait exhalé son dernier souffle, elle atait rendu son d ernier soupir.

Et la jeune marquise, çpïi regardait Bernard, était prise de peur.

Gomme en une seconde il avait changé!

Elle ne le reconnaissait plus.

C'était un fantôme, un spectre!

Il s'arrachait les cheveux, se meurtrissait le front, et rendu fou, hors de lui, il avait à travers ses sanglots, des paroles qae Blanche ne comprenait pas, mais qui ressemblaient à des malédictions et à des anathèmes.-

La marquise de Solange se taisait.

Qu'aurâlt-eUe pu dire?

Quelles paroles aurait-elle pu trouver pour adoucir une pareille douleur?

Très lentement, très doucement et eomlne si elle n'osait pas marcher, elle se "rapprocha du ht.

Le visage très calme, la yîenie Catherine semblait doKïiir.

Blanche l'embrassa, puis lui ferma les yeux.

Et comme une chaise se trouvait là, elle s'assit tout près d'elle, priante et recueillie. w"

C'était grand jour encore et il faisait au dehors un splendidô soleil.

Dans le parc, qui avait un air de fête, tous les nids chantaient, et des parfums très doux arrivaient jusque dans la chambre mortuaire.

Le vieux Bernard s'était un peu calmé» -

Assis à l'écart, il ne quittait pas des yeux sa femme, et de temps à 'autre il frissonnait comme s'il eût éprouvé tout à^coup un grand froid.

La marquise et lui gardaienfle'plus profond, le plus religieux silence.

La nuit tomba.

Blanche alluma une petite lampe de cuivre dont la lueur, qui se mêlait à la clarté des bougies qui brûlaient à la tête du Ut, n'éclaira rhumhle'mai son nette que d'une lumière triste, presque funèbre.

Puis elle vint se rasseoir à la place qu'elle avait choisie...

Et dans ce silence morne le temps passait, les heures] s'écoulaient... ■

Soudain à la vieille horloge de Bernard dix coups sonnèrent, lentement et presque lugubrement aussi, dix coups lents et graves. ^

Alors celui-ci tressaillit, puis regarda sa jeune maîtresse comme s'il ^sortait d'un rêve.

— Madame la marquise, murmura-t-il, vous êtes trop bonne et jamaisje ne vous témoignerai assez de gratitude...

Mais je ne veux pas abuser de votre bon cœur... Vous avez besoin de repos... Laissez-moi seul avec elle... Retirez-vous.

Mais Blanche insista pour ne pas s'en aller encore.

Ce ne fut qu'une heure plus tard qu'elle dut enfin se rendre aux prières de son vieux serviteur.

— Vous avez tort, Bernard, dit elle, car il est bien certain que je ne dormirai guère celle'nuit. Mais enfin je cède puisque vous le désirez.

Pour rentrer chez elle, la marquise navalt pas besoin de sortir dehors, ^ car la petite maison de [Bernard [communiquait à l'escalier qui [conduisait à ses appartements.

Bernard venait d'ouvrir une armoire et d'allumer à son tour un flambeau.

— Je vais accompagner Madame la marquise jusque chez elle, dit-il. Blanche refusait.

Pouvait-il s'absenter en un pareil moment?

N'était-ce pas presque une impiété que cette chambre demeurât vide? Non, non, il fallait qu'il restât: eUe s'en irait bien toute seule. Mais Bernard ne voulut rien entendre, et jetant un coup d'oeil sur le cadavre de sa femme:

— Oh! elje ne me blâmerait pas, dit-il, elle ne m'en voudrait' pas de faire mon devoir... Venez, Madame la marquise.

Depuis quelques instants un vent assez violent s'était élevé, et s'engoutfrant parles ogives de l'escalier faisait vaciller le flambeau que portait Bernard.

11 n'y avait qu'un étage à monter poiir arriver à la chambre de Blanche.

Le vieux serviteur posa le flambeau sur un guéridon, jeta un rapide coup d'œil autour de lui pour s'assurer que tout était en ordre, puis dit

— Bonne nuit. Madame la marquise.

— Et soyez fort ! répondit celle-ci en lui tendant la main. Maintenant elle était seule.

Elle alluma un second flambeau, car les terribles émotions de cette inoubliable journée lui avaient donné une fièvre qui, elle le sentait bien, la tiendrait éveillée toute la nuit.

Le vent se déchaînait de plus en plus et maintenant d'aveuglants éclairs déchiraient le ciel à intervalles assez rapprochés.

Blanche était prompte à s'effrayer, et nous savons qu'elle n'avait pas tous les torts.

En toute autre circonstance, elle eût été saisie de pôur en évoquant le souvenir du marquis de Morfer et en se rappelant les deux aventures qui l'avaient taut frappée et qui lui étaient arrivées ici même quelque temps auparavant.

Mais, chose étrange, elle n'y songea pas.

Le seul tableau qui passait toujours devant ses yeux.c'était la vieille Catherine agonisante, et elle n'avait pas d'autre souci qu6 l'immense malheur qui venait d'atteiil&ie Bernard.

Elle s'était débarrassée de son costume de voyage pour revêtir une élégante toilette de nuit.

— Comme d'ici au jour le temps va me sembler long! murmui-a-t-elle.

Puis, comme elle ne pouvait dormir, elle chexcba à tuer ksrheures.

Il y avait dans sa chambre une magnifique bibliothèque en bois de rose dans laquelle elle avait réuni les chefs-d'œuvre des auteurs les plus célèbres.

Elle fit choix d'un de ses volumes et voulut lire.

Mais elle avait beau vouloir s'intéresser, sa pensée lui échappait, ne se fixait pas.

Alors, attirée par le bruit de l'orage qui de seconde en seconde se déchaîflait avec plus de violence, elle s'approcha d'une fenêtre et resta appuyée contre la vitre.

C'est une tempête ! fit-elle à voix haute et comme si elle parlait à quelçtu'un.

Et c'était bien aussi une véritable tempête, un véritable ouragan.

Quel étrange et saisissant contraste entre cette nuit-là et la journée magnifique et radieuse qui venait de s'écouler.

Pas une étoile.

Le ciel était d'un noir d'encre ou bien tout à coup s'embrasait d'un^bout à l'autre de l'horizon avec des flamboiements d'incendie.

Le vent tordait les arbres du parc, cassait les branches, et c'étaient dans la profondeur des allées et dans les lointains pleins de ténèbres des bruits qui ressemblaient à des plaintes, à des gémissements, à des râles.

Et tout à coup le sol trembla.

C'était le tonnerre qui éclatait menaçant, formidable et terrible. . Les éclairs, qui maintenant ne cessaient plus, éblouissaient la jeune marquise, niais elle persistait à rester là dans la contemplation de cette nuit sinistre et pleine d'une tragique grandeur.

C'était riieure où le sombre marquis de Morfer, éperonnant son cheval jusqu'au sang, dévorait l'espace ; c'était l'heure où souriant déjà d'un sourire infernal et triomphant il accourait bride abattue vers le château.

lA NUIT DE LA. MORT (Suite)

Blanche, pourtant venait d'avoir tout à coup une idée qui la fit tressaillir de joie.

S'il lui était impossible de lire, elle pouvait essayer d'écrire.

Et pourquoi n'écrirait -elle pas à Jean ?

Pourquoi, pour que cette horrible nuit lui parût moins longue, ne s'arrangeraitelle pas de façon à croire qu'elle n'était plus^seule, qu'elle était encore en tête à tête avec lui.

— Oui,oui,je vais lui écrire,s'écria-t-eUe,je vais lui dire encore une foisque je l'aime!

Cette idée-là la rendait toute joyeuse et faisait resplendir son ffont de bonlîeur.

Elle s'installa au guéridon, et très émue, oubliant l'orage, le fracas du tonnerre, fTiorreur de cette nuit alTreuse, oubliant tout pour ne plus penser qu'à l'homme qu'elle aimait, elle laissa sa plume courir sur le papier.

« Mon cher Jean, . Vous alle^ être bien surpris, j'en suis s(ir, d'opprendre que je suis encore un. fois

"r;;-:::run'::ot;i:„'i„,posait .. ....^. u^. «.„ »„., a, re™.ir au

""■c?n"" '"ultesia'^m'a rapporlé «ne nouvelle qui m'a remplie de Iris.esse. : Vor™>:s sorn;z\1en. n'esf-ce p... de Catherine, de .a ten,me de »on veux

'"!^l:^^^ vus n. run r. rautre.^ais je vous en a. très souven, parllcar ce sont d'excellentes gens qui m'aimaient beaucoup et pour q,a > ava.. de mon coté, une affection sincère.

Liï. 239 — Fayard Frères, é<ii!c-ars

« Eh bien, ce que le messager dont j'ai reçu la visite ce matin venait m'apprendre, c'est que ma bonne Catherine était à l'agonie et demandait à me voir et à me dire le dernier adieu.

« Que devais-je faire ?

« Pouvais-je rester sourde au suprême appel de cette brave femme dont plus d'une fois l'admirable dévouement et la profonde amitié m'avaient touchée?

« Si j'avais été capable d'agir ainsi, si seulement j'avais pu avoir une hésitation d'une seconde, je me le serais reproché toute ma vie, non^seulement comme une noire ingratitude, non seulement comme une action méprisable et mauvaise, mais encore comme un crime.

« Je suis donc partie sur-le-champ en prenant à peine le temps de prévenir matante, Madame la marquise des TourneUes.

« Vous savez que tous, tant que nous sommes, nous aimons à nous leurrer jusqu'au bout des plus chimériques espoirs.

« Tout en venant ici avec la plus grande rapidité, je me disais donc qu'on avait pu peut-être exagérer et que sans doute Catherine n'en était point encore à sa dernière heure.

« Aussi comment vous exprimer et vous faire comprendre ce que je ressentis en la voyant?

« Hélas ! non, on n'avait point exagéré !

« Hélas I oui, Catherine avait déjà sur le visage l'ombre de la mort!

« Je voulus faire bonne contenance pour tromper la mourante et ne point trop eflrayer mon pauvre Bernard, mais je vous jure que j'avais le cœur bien gros!

« Pourtant je voulus me leurrer encore, me bercer encore d'une dernière espérance.

« Le médecin qui avait été appelé auprès de Catherine et qui l'avait condamnée, est un vieillard très bon, très doux, très charitable, mais dont la science est peut-être un peu courte.

« Je lis alors appeler un autre docteur qui habite à quelque distance d'ici et qui jouit dans nos contrées d'un très grand renom.

« Cet homme accourut et confirma la sentence. .

« — Elle est perdue ! me dit-il.

« Cette fois, je sentis mon cœur se fondre. Le miracle que j'av ais compté, était impossible !

« Mais ce secret terrible, le docteur ne l'avait révélé qu'à moi.

« Pour rassurer la malade, U avait dit :

« ~ Ne nou^ effrayons pas, ça ne sera rien. »

« Aussi comment vous dépeindre le désespoir et la douleur de mon pauvre Bernard lorsque quelques instants plus tard sa femme, à qui il venait de prodiguer les paroles les plus affectueuses et les plus touchantes, s'éteignit doucement dans ses bras?

« Jean, vous savez que j'ai eu dans ma vie des heures bien tristes, bien amères et bien sombres ..

« Eh bien, malgré tout, le souvenir de cette heure-là me restera, le souvenir de cette heure-là ne s'effacera jamais de ma mémoire...

« J'ai eu peur. J'ai cru que Bernard devenait foa.

« Je n'aurais jamais pu croire qu'il était possible d'éprouver une pareille douleur sans mourir.

« A cette heure, le pauvre homme veille seul le cadavre de sa chère morte.

« Je voulais demeurer près de lui ; je pensais apporter peut-être par ma présence quelque adoucissement à son chagrin.

« Mais j'ai dû céder, j'ai dû me rendre devant son désir formellement exprimé que je me retire, et me voilà maintenant rentrée chez moi, et comme après cette grande et terrible secousse le sommeil me fuyait, j'ai voulu, pour moins sentir l'ennui des heures trop lentes, me donner le plaisir et la joie de causer quelques instants avec vous.

« Il fait en ce moment un temps horrible, une nuit épouvantable.

« Sous les longs éclairs qui ne cessent de sillonner le ciel, le parc est tout en feu.

« Le tonnerre gronde avec une violence inouïe, la pluie|bat mes vitres et le vent jette dans cette solitude des hurlements lugubres.

« Une nuit semblable, après la scène à laquelle je viens d'assister, devrait me [remplir de terreur; mais je pense à vous, j'évoque votre image, je m'oublie dans votre souvenir et je me sens rassurée, je me sens très brave. »

Et la jeune marquise continuait à écrire.

Mais si rassurée ei si brave qu'elle disait être, peut-être eût-elle tout à coup frisonne si la grande voix du tonnerre lui eût permis de distinguer un bruit qui venait de s'élever sur la route.

C'était le marquis de Morfer dont le cheval venait de s'arrêter à quelques pas seule ment de la grille du château.

Le marquis s'était dressé sur ses étriers.

Il regardait fixement les fenêtres de Blanche.

Une vive clarté y brillait.

— On ne m'a pas trompé... Elle est bien là ! pensa-t-il tandis que le même sourire de triomphe courait encore sur ses lèvres.

Il fut à terre d'un bond, puis s'orienta, chercha autour de lui où il pourrait attacher son cheval.

Il aperçut la grille du château, la grille à travers laquelle, alors qu'elle cueillait un bouquet, la jeane marquise, protégée et suivie sans le savoir par le vieux Bernard, l'avait tout à coup entrevu avec effroi.

— Pardieu, ces barreaux sont très commodes ! se dit le marquis de Morfer.

Et sous la pluie qui tombait toujours à flots, sous le tonnerre qui grondait, sans se presser il lia solidemenJ son cheval à l'un des gros barreaux de fer de la grille.

Et cela fait, le marquis s'orienta de nouveau.

Ce qu'il regardait à présent, ce qu'il examinait, c'était le mur.

Il n'était point très élevé, et, pour un homme de son agilité et de son âge, très facile à escalader.

Aussi ne^mit-il que quelques secondes pour le franchir et se laisser retomber dans le parc.

Là, il demeura un instant immobile.

Le parc était tout rouge.

On y voyait comme en plein jour.

Et les éclairs ne cessaient pas !... c'était une averse de feu! Le regard toujours fixé sur les fenêtres de Blanche, le marquis était très intrigué. Il se demandait pourquoi cette vive lumière à uneheure aussi avancée de la nuit. Il se demandait pourquoi la jeune marquise veillait.

Son front s'était assombri,sa joie s'était éteinte et il sentait maintenant une violente colère gronder en lui.

— Est-ce qu'elle m'échapperait encore!... Est-ce que je vais trouver devant moi quelqu'un pour me la disputer et pour la défendre I

Et cette pensée-là, la pensée qu'il pourrait échouer encore, rendait son visage déjà sj sinistre plus sinistre et plus menaçant encore.

Cependant, les éclairs incendiaient plus rarement le ciel.

Profitant de la nuit qui se refaisait autour de lui, le marquis de Morfer avançait.

C'était la lumière de Blanche qui le guidait:

Parfois il s'arrêtait brusquement, tressaillant de surprise. Un obstacle, que les ténèbres lui avaient empêché de distinguer, venait de se dresser devant lui : un arbre, un banc, une haie...

IMais H avançait encore... toujours.

Le château qu'il regardait toujours obstinément se rapprochait, sortait de l'ombre...

Brusquemant il surgit.

Le marquis se trouvait en ce moment sous les fenêtres de Blanche.

— Tu ne te doutes pas que je suis si près de toi! ricana-t-il.

lyiais, soudain, il eut un cri sourd de saisissement, un violent et brusque recul. Que venait-0 donc d'apercevoir ?

Qu'était-ce donc que cette autre lumière, mais plus triste et plus pâle, qui brillait à quelques pas de lui?

— La maison du garde! Cet homme veille aussi!. ..Qu'est-ce que cela signifie? murmura le marquis dont tous les traits s'étaient contractés.

Et il restait là, indécis, hésitant.

Non, certes, par lâcheté, car cet homme — cela était reconnu de tous — était hardi et brave.

Mais par prudence, par précaution.

Il voulait bien pour assouvir l'ardente passion qui le dévorait se jeter dans une aventure qui pouvait être périlleuse ; il consentait bien, pour triompher de Blanche et la tenir enfin à sa merci, à ne reculer devant rien, pas même devant la violence, pas même devant un crime, mais il voulait aussi savoir quelles chances il avait à courir etne pas se jeter aveuglément et inutilement dans le danger.

Alors il oublia pour un instant le château pour ne plus songer qu'à la petite maison ide Bernard.

Le tonnerre n'aurait pas continué à éclater avec un fracas formidable, que la pluie :seule, qui avait détrempé le sol, aurait suffi à amortir le bruit de ses pas.

Mais il n'en marcha pas moins avec autant de prudence que s'il pouvait être entendu.

Il n'aurait eu, pour arriver jusqu'à la maison de Bernard, que cpielques enjambées

faire, et il mit plusieurs minutes.

Tout à coup il se redressa.

C'était là !

Mais il écoutait si (iiielque bruit intérieur n'allait pas lui annoncer que sa présence avait été découverte.

Mais non, rien !

Le marquis alors se baissa, car c'était dans la pièce du rez-de-chaussée que la vieille Catherine était morte, et la fenêtre, assez haute et très large, n'était pas à plus d'un mètre du sol.

— Que vais-je voir?... Pourquoi cet homme passe-t-il la nuit ? se dit le marquis toujours très intrigué.

Et il avança la tête... il regarda.

Puis tout à coup il devint tout pâle, tout blême.

Il avait sous les yeux une scène saisissante et lugubre.

Devant la morte, dont le visage amaigri avait maintenant la blancheur de la cire, et dont les mains raidies semblaient serrer sur sa poitrine un petit crucifix de cuivre, agenouillé, prosterné, le vieux Bernard, le front caché dans ses mains, priait ou pleurait.

Ah! la pluie pouvait fouetter ses vitres, les éclairs pouvaient changer le ciel en une mer de sang.le tonnerre pouvait faire trembler la terre, qu'il était loin de là, loin de ce qui se passait autour de lui, loin de l'heure présente I

C'étaient ses jours écoulés qu'il revivait, c'étaient les longues années qu'il avait derrière lui, tout son passé que, le cœur brisé, l'âme meurtrie, il évoquait.

Son sang courait encore dans ses veines, son cœur battait encore dans sa poitrine, et cependant n sentait bien que désormais lui aussi, n'était plus qu'un cadavre, que lui aussi était mort.

Oui, maintenant cétait bien fini ; maintenant il n'avait plus rien à espérer ni plus rien à craindre.

Il avait eu tous les bonheurs qu'il devait avoir, toutes les joies qu'il devait con" naître, tous les plaisirs qu'il devait goûter.

Sa chère femme morte, sa chère compagne à tout jamais partie, c'était sa vie brusquement fermée.

Le marquis de Morfer, à présent, comprenait, se rassurait.

— En vérité, je joue de chance et je ne pouvais mieux tomberl ricana-t-il avec son mauvais sourire. Le bonhomme est trop occupé de lui pour s'inquiéter de la marquise.

Et plus vivement il retourna sur ses pas et revint en face du château. 11 demeura un moment la tête levée, puis faisant allusion à la fenêtre qui était éclairée :

— Entrer parla, se dit-il, serait une maladresse insigne. Elle pourrait apercevoir mon ombre... être prévenue.

Je ferai donc mieux de choisir celle-ci, ajouta-t-il en portant cette fola son regard, sur la fenêtre qui était à côté et qui demeurait toute noire...

Et il réfléchissait encore.

La fenêtre éclairée, c'était certainement la chambre de la jeune marquise; l'autre, la fenêtre qui demeurait sombre, devait être évidemment une pièce qui devait y aboutir^'

Toutes les fenêtres du petit château ouvraient sur un large balcon.

Il ne s'agissait donc que de grimper, de faire sauter sans bruit un des carreaux de la fenêtre — et le marquis avait à son doigt un diamant qui suffirait à cette opération — puis, ce résultat obtenu, il ne resterait plus qu'à faire jouer l'espagnolette pour entrer.

Certes — répétons-le une fois de plus — le marquis avait pour Blanche, fpour cette femme dont les refus et les dédains ne faisaient qu'exciter ses^désirs, une passion ar- , dente, aveugle et folle, mais cette passion autorisait-elle, excusait-elle l'acte qu'il allait commettre ?

Ce gentilhomme, ce grand seigneur, ce marquis, ne ressentait-il donc aucune honte, n'éprouvait-il donc aucun scrupule au moment où il était sur le point de se conduire comme un voleur?

Non, aucune honte, aucun. scrupule, aucun remords.

Un autre, à cet instant décisif, se fût enfui peut-être, eût reculé devant cette lâcheté.

Mais le marquis de Morfer n'était pas un homme comme tous les autres. Nature impérieuse et entière, il ne voulait point d'obstacle à ses désirs et à ses volontés, même quand cet obstacle était son honneur. Il étudiait maintenant le moyen d'arriver jusqu'au balcon. Il hocha la tête.

— Jeu d'enfant ! murmura-t-il.

Puis, comme son manteau pouvait le gêner dans ses mouvements, il le dégrafa et l'enroula autour de ses reins.

— Vite !... vite 1 fit-il. Le temps presse !... Et il escalada.

Au même moment il y eut un coup de tonnerre si formidable que le cheval, resté là-bas sous l'averse qui le cinglait, se mit à hennir de frayeur.

Le marquis arrivait au balcon.

Il s'y hissa.

Tout rouge sous les éclairs qui maintenant encore ne cessaient plus, il était vrai- . ment sinistre à voir.

Et pendant ce temps, pendant que le danger s'approchait d'elle à chaque seconde, Blanche continuait sa longue lettre à Jean de Lys.

Maintenant elle avait oublié la mort de Catherine, le terrible désespoir du vieux Bernard, et elle ne voyait plus passer devant ses yeux que la rayonnante et douce image de l'homme aimé.

« Et vous, mon cher Jean, lui écrivait-elle, qi^e faites- vous à cette heure?

« Avez-vous des rêves heureux, des rêves de bonheur ?

« Pensez-vous à moi comme je pense à vous?

« Oui, sans doute, car je sais que vous êtes loyal et bon, car je sais que je puis voua croire, mais cependant je vous défle bien de m'aimer plus que je vous aime I

« Qui m'aurait dit qu'un jour mes pensées ne m'appartiendraient plusl

CABTOUGHE 2071

« Qui m'aurait dit qu'an jour je ne serais plus maîtresse de moi-mèmel

« Et c'est ainsi, pourtant, mon ami, oui, c'est ainsi, je vous le jure I

« Tout la vie, tout l'avenir, pour moi, c'est vous.

« Mais vous allez sourire. Ne vous ai-je pas dit ces choses cent fois, mille fois?... Mon excuse, c'est que je ne puis me lasser de vous les répéter... »

Et la jeune marquise venait à peine d'écrire le dernier mot lorsque, tout à coup, eUe dressa la tête.

Légèrement inquiète, elle regardait autour d'elle, fouillait la chambre, écçulait.

— Ah çà, suis-je folle! fit-elle av^c un sourire. Est-ce çpie mes terreurs vdht é'iïcore me reprendre?

Pourtant elle croyait bien avoir entendu un bruit suspect non loin d'elle.

— Le bruit du vent, sans doute... le craquement d'une boiserie... J6 suis folle ! répéta-t-elle.

Puis, comme elle écoutait toujours, un grand silence tomba.

Oui, décidément, elle était folle d'avoir de ces peurs-là.

Elle se leva et fit quelques pas dans la chambre.

Il y avait dans les angles de larges pans d'ombre qui, malgré tout, Tinquiétaient,

Son regard les sonda.

Rien.

Et elle se mit à rire, disant tout haut :

— Que je suis ridicule !.. Un enfant serait plus brave que moi...

Et, revenue sur ses pas, elle allait se rasseoir et continuer sa lettre quand brusquement elle pâlit, le cœur serré, tout le sang arrêté dans les veines.

Un nouveau bruit venait de se faire entendre et, cette fois, plus distinct encore.

Le vent soufflait toujours avec rage. On entendait la chute des branches qu'il brisait sur son passage. Maïs, sûrement, ce n'était plus maintenant le bruit de la rafale ou le sourd craquement d'une boiserie qu'elle avait entendu.

C'était comme si un être invisible et menaçant, lentement, furtivement, se glissait dans l'ombre et se rapprochait d'elle.

Elle aurait pu s'enfui-r, elle aurait pu courir, se réfugier dans] la petite maisonnette de Bernard, mais elle n'y songea même pas, tant elle était déjàîparalysée par l'effroi.

— Qui donc est ici?... Qui donc va là ?...

Elle avait cru crier, mais sa voix était restée sourde, voilée, très faible. Elle attendit quelques secondes, frissonnante, la tête perdue Et elle ajouta, mais au hasard et sans conviction :

— Est-ce vous, Bernard ?

Mais un coup de tonnerre lui coupa la parole.

La foudre venait de tomber dans le parc. Cinq ou six éclairs suivirent. 'La pluie redoublait.

Puis il y eut quelques minutes d'un silence plus effray int quele fracasdela tempête.

Blanche, toujours immobile, n'osait plus ni parler, ni remuer.

11 lui semblait que sa chambre venait tout à coup de s'agrandir, de s'emplir d'ombre, et elle frémissait comme si çXlq allait se trouver tout à coup en face d'un inconnu terrible.

Et comme, le front livide et les yeux dilatés par la peur, elle épiait et guettait toujours autour d'elle, comme balbutiant, elle venait de répéter:

— Bernard, est-ce vous ?

Soudain, elle jeta, un cri sourd et recula les deux mains en avant, comme si elle venait de voir surgir devant elle une apparition terrifiante.

Car une porte venait de s'ouvrir, une tapisserie s'était soulevée, et une voix qui venait de glacer tout son sang dans ses veines, avait répondu:

— Non, madame, c'est moi.

Et sur le seuil, le marquis de Morfer était apparu.

Tous les traits contractés, les lèvres blanches, éperdue, la jeune m.arquise le regardait, ne comprenant pas encore et croyant être le jouet d'un rêve horrible.

Chose étrange, le marquis n'avait plus sur les lèvres son sourire infernal et son front avait perdu son air triomphant.

Immobile et silencieux, le regard lixé sur Blanche, il n'était plus en ce moment l'homme qu'elle connaissait, insolent et hautain, mais, au contraire, un homrne très doux, très humble, presque timide.

Pourquoi ?

Quelle étrange et singulière métamerphose !

C'est qu'avant d'apparaître aux yeux de Blanche, le marquis avait fait une réflexion.

Il s'était dit : « Jusqu'à présent, j'ai peut-être été avec elle trop brutal, trop violent... « Jusqu'à présent je n'ai peut-être pas su lui cacher assez toute la fougue de mes désirs, toute l'impétuosité de ma passion.

« De là, sans doute, le grand effroi que je lui cause. Il faudrait être plus doux.

« Il faudrait la rassurer en l'implorant, en mendiant presque son amour que jusqu'alors j'ai eu l'air d'exiger.

« En un mot, ne brusquons rien et ne soyons violent que si la violence est nécessaire. »,

Le marquis de Morfer, au besoin, savait aussi prendrele masque de l'hypocrisie, et c'était en ce moment ce masque -là qui cachait son visage.

L'attitude, le regard et jusqu'au son de sa voix, tout en lui était changé.

Aussi, bien décidé à ne sortir de son rôle qu'à la dernière extrémité, ne regardait-il plus Blanche avec hauteur, mais presque avec crainte.

Dans leur entrevue à l'hôtel de Solange, il avait osé la menacer et faire entendre des paroles de colère; mais ici il demeurait suppliant.

Il fit un pas en avant, lentement, puis la voix très douce :

— Oui, Madame, c'est moi, dit-il. Mais ne vous effrayez pas... Sur mon honneur de gentilhomme, je vous jure que vous n'avez rien à craindre...

Et tandis qu'il avançait encore, Blanche reculait, reculait toujours. Une pensée l'obsédait et crispait sa lèvre d'un sourire de mépris :

— Cet homme ici!. ..'.cet homme au château 1... Il s'est introduit chez moi comme un voleur !...

Mais le marquis, qui ne la quittait pas des yeux, dut comprendre cette pensée, cai il s'empressa d'ajouter, toujours l'accent très doux : -

— Pardonnez-moi... Oui, je suis bien coupahle d'avoir osé pénétrer iusau'à \aii^

Les bandits saluaient Jusqu'à terre.

Oui, je comprends que celte audace vous indigne et vous révolte... Mais j'ai une excuse : je vous aime tant!

Puis, plus vivement, il ajouta •

— Réfléchissez un peu et ne me condamnez pas sans m'entendre. . Soyez indulgente et bonne...

« Est-ce ma faute si cet amour qui me possède tout entier, si cet amour, qui devrait être la joie de ma vie, en est la torture et la souffrance?

« Est-ce ma faute si je vous aime d'un amour qui m'effraie, d'un amour qui est plus fort que ma volonté?

« Oh ! je vous assure que vos dédains m'ont fait passer des heures bien terribles... Je vous assure que j'ai tout fait pour chasser votre souvenir, tout fait pour vous oublier. .

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