‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 83 sur 100 · I.iv. îlCii) -^ F.ivard Frères, éditeurs · texte numérisé non relu

I.iv. îlCii) -^ F.ivard Frères, éditeurs

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€ Que de fois je me suis trouvé faible, et lâche, et méprisable ! « Que de fois je me suis lait le serment de vous fuir et de ne plus vous revoir! « Mais j'étais foui

« Ce serment-là, je n'avais pas le courage, je n'avai« pas la force de le tenir. « Et voici que je reviens... que je m'expose à votre courroux et que je vous supplie encore de ne pas me désespérer ! »

De plus en plus, Blaucbe croyait rêver. Était-ce bien là le marquis de Morfer?

Était-ce bien lui qu'elle entendait?

11 eut un sourire triste, puis il reprit :

— Et cependant je me croyais bien fort... je me croyais bien sûr de moi avant de vous connaître... L'amour!... Ce mot qui maintenant me fait trembler, me faisait sourire... Ce n'était pour moi que le i)laisir d'un instant, que le caprice d'une heure... Mais qu'il pût être éternel, mais qu'on pût en souffrir, en mourir peut-être, je ne le croyais pas, je me refusais à le croire.

« Et maintenant je suis puni pour l'avoir méconnu, et maintenant j'abdique toute ma fierté devant vous.,, et maintenant je tombe à vos pieds et je vous demande grâce!...

Et très pâle, les mains tendues vers Blanche, il venait de s'agenouiller.

Et toujours, le tonnerre grondait, toujours l'affreuse tempête faisait entendre ses mugissements terribles.

— Blanche!.. Blanche! s'écria-t-il, par pitié ne me repoussez pasi dites -moi un mot d'espoir! »

Et comme elle demeurait muette, il ajouta :

— Blanche, je ne vous trompe pas... je ne vous mens pas... Blanche, je vous aimel.. Parlez! ordonnez!... Commentpuis-je vous convaincre?... Quel sacrifice exigez-vous de moi ? Que dois- je faire?...

— Partir? répondit la jeune marquise.

Et du doigt elle lui montrait la porte par laquelle U était entré.

— Partir ? fit le marquis la voix sourde.

Un éclair avait brillé dans son regard et son front s'était soudainement assombri...

— Oui, partir ! reprit-elle avec plus de force, et ne plus me revoir!... ne plus me revoir jamais !

— Ne plus vous revoir !

Et les lèvres du marquis se crispaient, tous ses traits se contractaient.

— Je vous le demande en grâce! dit Blanche. Il y a d'autres femmes jeunes et belles... plus belles que moi et qui pourront vous aimer sans vous apporter un cœur parjure... Moi je ne suis plus libre... mon cœur s'est donné, et j'en aime un autre...

— Un autre ?

— Et cet amour-là c'est ma joie, c'est mon orgueil, c'est ma vie !... On m'arracherait plutôt le cœur que de me le faire oublier!

— Jean de Lys?

— Oui, répondit la jeune marquise la voix ferme, le chevalier Jean de Lys. Le visage du marquis de Morfer venait de se couvrir d'une pâleur mortelle.

Lentement, il se releva, déroula son manteau qu'il jeta sur un meuble, puis se débarrasse/ de son ôpée.

Blanche avait suivi son mouvement avec un geste de terreur :

— Que faites-vous donc ? s'écria-t-elle

— Rien ! répondit-il froidement.

Mais son masque était tombé et il reparaissait tel qu'il était, effrayant et sinistre. Maintenant la tête haute, il s'avançait résolument vers la jeune marquise. Puis, se campant insolemment devant elle :

— Seulement, je veux vous donner encore un conseil, reprit-il, le dernier. Tout à l'heure, j'implorais, je suppliais... Tout à l'heure j'étais assez stupide pour m'humllier et me prosterner devant vous... J'avais tort, je le reconnais, puisque toutes mes prières et toutes mes supplications ont été vaines, puisque vous n'avez rien compris ou que vous n'avez rien voulu comprendre...

« Eh bien, écoutez-moi... croyez-moi... Ne me poussez pas à bout... Ne m'obligez pas à user avec vous do contrainte... Je vous aime, je vous désire et je vous veux... Vous comprenez bien, n'est ce pas, ce que cela veut dire ?... Cédez! C'est un bon conseil que je vous donne... Car,que vous y consentiez ou non, je vous aurai !... Car aussi vrai que je m'appelle le marquis de Morfer je ne sortirai d'ici que lorsque vous aurez été à moi!...

Un frisson d'épouvante courut dans les veines de la jeune marquise.

— Est-ce vrai? balbutia-t-elle. Vous m'effrayez! Il hocha la tête, puis eut un sourire cynique.

— Oui, c'est vrai, répondit-il ; oui, je ne mens pas ; oui, quand je partirai de chez vous, quand je quitterai votre château je pourrai dire que la belle marquise de Solange qui m'a toujours été rebelle.^que la belle marquise de^Solange qui m'a. toujours souffleté de ses dédains a été ma maîtresse 1 »

Et il ajouta, les dents serrées, le front plus pâle, l'air menaçant:

— Vous entendez bien!... Je m'exprime clairement!... Ma maîtresse!... Vous allez 'être 1...

Et les lèvres frémissantes, l'œil flamboyant, tout secoué de longs Crissons de désir il regardait Blanche avec un regard plein d'une convoitise ardente.

La vieille Catherine, pour qui Bernard priait et sanglotait toujours, n'était certainement pas aussi pâle ni aussi défaite que la Jeune marquise en ce moment.

Les bras ouverts, les lèvres avancées comme pour un baiser, le marquis de Morfer avait fait encore quelques pas...

Affolée, le front inondé d'une sueur froide, Blanche venait de se précipiter à l'autre extrémité de la chamore.

Et sans se presser, triomphant et hautain, il avançait encore, toujours.

— Oh! tu peux fuir ! fit-il... Je te dis que tu ne m'échapperas pas... que tu ne m'échapperas plus !...

Encore un pas et il allait l'atteindre, encore un pas et elle allait avoir à se défendre . A son tour, elle tendit les mains vers lui.

C'était elle, à présent, qui se faisait humble, c'était elle, à présent, qui se faisait suppliante.

207fi CARTOUCHE

~ Allez- vous-en I... Partez! s'écria-t-elle.

— Non!

— Grâce!

— Non!

— Je vous en supplie !. , . au nom de votre honneur! -Non!

Puis immobile en face d'elle et les bras croisés :

— Que tu es belle ! s'écria-t-il dans un emportement d'admiration sincère. Tout en toi m'enchante, m'enivre, m'éblouit !... Ta possession doit donner des voluptés inconnues ! Viens !

Il venait de se rapprocher encore et sa main avait effleuré les mains glacées de la jeune femme.

Alors elle se redressa brusquement, l'œil en feu, flère, méprisante et superbe dans la révolte de son orgueil.

Et elle n'avait plus peur, et c'était eUe maintenant qui marchait sur lui.

— Arrière, misérable! cria-t-elle, arrière, bandit 1... Et elle le repoussa.

Il reculait.

— Va-t'en !... va-t'en !...

Et toujours avançant, toujours le forçant à reculer, elle lui montrait la porte dans un geste de reine outragée.

Mais tout à coup elle eut un cri de douleur.

Dans un soubresaut violent, dans un soubresaut plein de folie, il venait de lui saisir les deux poignets.

Puis, hideux, sinistre, effrayant, il lui cria :

— Ah 1 tu luttes... tu résistes... tu veux te défendre ! Ah! tu crois que tu n'auras qu'à payer d'audace pour que je fuie devant toi!... Ah! stupide, insensée, tu ne me connais pas, mais lu vas apprendre à me connaître...

Et brusquement, brutalement, la voix rauque, il ajouta :

— Qui donc pourrait t' arracher d>^ sues mains?... Dis, qui donc attends-tu?... Quel miracle cspères-tu?... Et regarde !. .. regarde !... écoute !...

Il venait de l'entraîner vers la fenêtre.

Il écarta les rideaux.

Le tonnerre grondait et c'était une pluie d'éclairs.

— Oh ! tu peux crier, appeler ! reprit-il. Comptes-tu sur le vieillard qui te garde?... Comptes-tu sur cet homme qui veille là-bas sa femme morte?... Il n'entendra que le bruit du vent, que le bruit de la foudre, il ne viendra pas !...

Et d'un bond il se ruait sur elle, l'enlaçait dans ses bras, l'enlevait de terre.

Le désespoir décuplait les forces de la jeune marquise.

EUe put le repousser encore, lui échapper.

Mais il venait déjà de la ressaisir. Et ce fut une lutte atroce, affreuse. Les cheveux en désordre, le front meurtri, les épaules à nu, les poignets déchirés, la jeune femme hurlait. Le tonnerre éclatait.

— Appelle!... appelle !... ricana l'infâme.

Et soudain il eut à son tour un cri de douleur. Elle venait de lui enfoncer ses ongles dans la chair.

— Monstre !... monstre, laisse-moi I cria-t-elle.

— Ce monstre t'aime !... ce monstre te veuti répliqua-t-il.

Mais, encore une fois, elle avait pu se soustraire à son étreinte. Son pied glissa, elle tomba assise. Des yeux, elle cherchait une arme pour se défendre. Et rien !... Elle se sentait perdue.

Le marquis ricanait, les bras croisés.

Elle lui cria :

— Vous êtes un lâche l

— Peut-être!

Et de nouveau il se jeta sur elle.

Pendant ce temps, le vieux Bernard continuait à demeurer agenouillé devant le lit de Catherine.

Parfois il relevait le front el la regardait, la contemplait longuement.

La morte était froide déjà, et ses lèvres blanches tout à l'heure était devenues violettes.

Et le pauvre homme, le cœur serré, l'âme pleine d'angoisse, malgré lui ressuscitait sa vie et remontait dans le passé.

Comme les années, que nous trouvons parfois si longues, étaient peu de chose I

Comme elles s'enfuyaient rapidement, ne nous laissant que le regret de nos joies et le remords de nos fautes !

Quarante ans s'étaient écoulés depuis son mariage, et cependant il se souvenait encore de ce jour-là comme il se souvenait d'hier.

Celte vieille femme maintenant glacée, cette vieille femme que la fosse demain allait prendre, ce fantôme avait eu aussi son aurore, son aube radieuse.

Catherine avait été dans son temps une des plus jolies filles de la contrée.

Bernard s'en souvenait en pleurant.

Il se rappelait le jour où ils s'étaient trouvés face à face pour la première fois.

A cette époque Bernard n'avait jamais aimé, et nulle fille n'aurait pu se vanter sans mentir de l'avoir vu se retourner sur son passage.

Car Bernard n'était alors qu'un grand garçon de vingt-cinq à vingt-huit ans, un peu sauvage et dont toute l'existence se passait à l'affût au fond des bois.

Mais un jour q\^'il y pensait le moins il avait eu un soudain éblouissement.

C'était en mai, au temps où la terre est en joie, où les haies sont en fleur.

Son fusil sur l'épaule, et sifflant une chanson entre ses dents, Bernard suivait, à la tombée du jour, un petit sentier.

Le soleil qui déclinait jetait à travers les branches épaisses des arbres des rayons de pourpre et d'or.

Tout à coup une jeune lille, qui poussait devant elle une petite chèvre blanche, avait surgi.

C'était elle, c'était Catherine.

Bernard la connaissait bien, mais jusqu'alors il ne lui avait guère accordé plus

d'attention qu'aux autres.

Cette, fois — chose singulière -- il remarqua qu'elle avait une taille très fine, de grands yeux noirs superbes, un teint de lis et de rose.

Et comme elle venait de lui sourire gracieusement en passant, U s'était senti pâlir et il s'était retourné pour la voir encore et la suivre des yeux jusqu'à l'extrémité du sentier...

Toute cette soirée-là et toute la nuit, il avait été songeur et préoccupé.

Il voyait toujours devant ses yeux la belle fille aux regards de flamme, au sourire si doux.

Et ils s'étaient rencontrés encore... puis encore... Elle souriait... Il passait... C'était tout.

Mais il ne pouvait plus vivre un jour sans la voir... Il s'embusquait dans les endroits où il pensait qu'elle devait passer... Puis enfin, par un beau matin, il osa lui barrer le passage et lui dire en tremblant ce qu'il pensait depuis si longtemps :

— Catherine, je t'aime !

— Je ne te déteste pas non plus, avait-elle répondu avec un sourire confiant et radieux.

Et le vieillard, les yeux brûlés par les larmes, [songeait aux jours qui avaient suivi.

Ils étaient fiancés. Tout le village savait à présent que la belle Catherine appartenait à Bernard. Et c'étaient de longues promenades à travers la campagne solitaire, de longs tête-à-tête qui duraient des heures et qui finissaient toujours trop tôt.

Puis, un jour, tout le village s'était empli d'un grand carillon joyeux.

Tout le monde était en fête.

Ce jour-là, Catherine n'était plus la fiancée, elle devenait l'épouse.

Et le vieux Bersard, malgré son immense douleur, souriait encore à ce souvenir-là.

Il revoyait la petite et vieille église toute pleine d'une foule sympathique, il revoyait l'iiumble autel avec tous ses cierges allumés, il revoyait le vieux prêtre au sourire paternel et aux pas chancelants.

Mais c'était elle surtout dont l'image se dressait devant ses yeux.

Comme elle était plus belle encore dans sa longue robe blanche!... Comme son front d'enfant, où pas un nuage n'avait passé encore, étincelait de bonheur et de joie!...

— 0 Catherine!... Catherine! s'écria le vieillard brisé, anéanti. «

Et les yeux voilés de larmes il la regardait encore, il la contemplait toujours.

Puis comparant le passé au présent, il sentait un plus grand désespoir l'envahir»

— Demain, Catherine, disait-il en parlant à la morte avec des sanglots, demain tu remettras encore ta robe blanche, mais cette robe sera ton linceul 1... Demain, Catherine, les cloches encore sonneront... les cloches encore empliront le village... mais cène sera plus un carillon joyeux, ce sera le glas de les funérailles !...

Il venait de se relever, la tête lourde, les jambes si faibles qu'elles pouvaient à peine le porter.

Les bras croisés, les lèvres tremblantes, il continuai', à tenir son regard fixé sur la morte.

Et il dit tout haut la douleur qui le tuait, le chagrin dont il ne devait jamais guérir :

— Tu es encore là, et il me semble que tu me restes, murmurait-il ; tu es encore là. et il me semble que je ne suis pas encore seul.... Mais encore quelques heures et l'on viendra t'arracher de mes bras... encore quelques heures et je ne te vetWi ptnsl... non plus jamais !... jamais !...

Et comme une masse il se laissa tomber sur le lit, le visage encore caché datis ses mains et tout le corps secoué par d'énormes sanglots.

La tempête, avec ses fracas horribles et ses hurlements sinistres, tenait éveillé tout le village. Mais lui, elle le laissait impassible. La foudre aurait pu tomber sur son toit sans lui faire relever la tête.

Pourtant tout à coup il tressaillit.

Il demeura un instant immobile, puis vivement il s'approcha de la fenêtre et regarda dans le parc.

Le cou tendu, il paraissait écouter.

Plusieurs minutes s'écoulèrent.

Il mit la main sur son front. Son front était brûlant, sa main glacée.

Il dit tout haut :

— Qu'est-ce donc?... Ai-jela fièvre?

Et les sourcils froncés, très attentif, il restait l'oreille au guet. Brusquem-ent il quitta la fenêtre pour courir vers la porte. Il l'ouvrit toute grande et resta sur le seuil.

La pluie, poussée par le vent, l'inondait, l'orage venait d'éteindre un des flambeaux qui brûlaient au chevet delà morte, mais il ne bougeait pas.

— C'est étrange... Il me semblait bien avoir entendu un cri? murmura-t-il. Et il persistait à écouter.

Mais il n'entendait que le tonnerre.

— Oui, je m'étais trompé, dit-il.

Puis il allait refermer sa porte lorsque, soudain, il eut un bond terrible. Un cri déchirant, un cri qui le fit trembler et le rendit tout blême venait de lui arriver.

Cette fois il ne pouvait plus douter ; cette fois il avait bien eniendu. C'était la marquise, c'était sa maîtresse qui appelait.

— A moi !... Au secours!.... à moi I...

Le vieux Bernard venait déjà de sauter sur son fusil.

Il sortit comme un fou, gravit 1' «escalier en une seconde, et cria:

— Je suis là, madame la marquise!... ne craignez rien!...

Mais Blanche avait fermé sa porte. Il fallut que Bernard l'enfonçât. Mais ce ne fut pas long. Le vieillard était encore robuste et d'un coup d'épaule il la fit voler en éclats.

Alors ce qu'il vit lui fit peur.

Le visage ensanglanté, les vêtements en lambeaux, Blanche était étendue à terre, tandis que les chaises, les fauteuils, le guéridon même, renversés, tout annonçait une lutte acharnée, une lutte teirible.

— Ah! Bernard!... par là!... par là!...- murmura la jeune femme la voix ^éteinte.

Kt se soulevant avec peine elle montrait du doigt la porte qui était en face d'elle, la porte par laquelle le misérable marquis de Morfer était entré et par laquelle il venait de s'enfuir. .

Le vieux Bernard était déjà dans l'autre pièce.

II s'élança sur le balcon.

Il regarda dans le parc.

Alors à la lueur des éclairs il entrevit un homme qui escaladait le mu?.

Bernard fit feu. ' "

La balle siffla à l'oreille du marquis, mais ne l'atteignit pas.,

Un second coup de feu retentit.

Le marquis venait de sauter en «elle.

Très pâle, non de peur,~ mais de rage, car cette fois encore sa proie lui avait échappé, il montra le poing au château.

— Allons, fit-il, c'est encore une revanche à prendre!... Marquise, je la prendrai l Et son galop rapide se perdit dans l'effroyable déchaînement de la. tempête.

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