‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 84 sur 100 · UN COQ EN PAT · texte numérisé non relu

UN COQ EN PAT

Depuis quelque temps Corfer, le Comtois et le Marin, les trois Risque-Tout, les trois amis de Grand-Gilles étaient profondément intrigués.

Et disons tout de suite qu'ils n'avaient peut-être pas tort.

En effet, l'ancien saltimbanque n'était plus reconnaissable.

Lui qu'ils avaient toujours connu rieur et gai, lui qui était un boute-en-train dont la verve n'était jamais lasse, on le voyait maintenant rêveur, mélancolique, presque sombre.

Et chose plus grave, chose plus étonnante encore, il devenait grincheux et se plaignait très souvent du métier.

Et les trois Risque-Tout n'y comprenaient rien, s'interrogeaient:

— Le diable m'emporte si je sais ce que cela veut dire ! s'écriait le Marin.

— Je n'en sais rien non plus, mais il y a (vertainement quelque chose là-dessous, disait le Comtois.

— On peut tout supposer, ajoutait Corfer.

— Supposer quoi?

— Moi, voici ce que je pense.

— Voyons.

— Je puis peut-être me tromper, mais enfin on a bien le droit de dire son idée, n'est-ce pas?

— Vas-y!

— Eh bien, Grand-Gilles, bien qu'il soit un des plus malins d'entre nous...

dA!<y£î^«^'

C'était la conversation de la Cour.

— Ça, c'est vrai! dit le Comtois.

— Il faut lui rendre cette justice, fit à son tour le Marin.

— Grand-GiJles est encore un blanc-bec, un jeune homme...

— Passe!

— Il est encore dans l'clgT où l'on se fait des illusions sur la vie.o, ^— Continue.

— Pourquoi le brave garçon ne serait-il pas amoureux?

- Peut-être I dit le Comtois Mais alors pour qu'il ait cette mine-là, il faudrait qu'il ne fût pas payé de retour

— Et pourquoi? dit vivement Corler. Les femmes sont si gueuses 1...

Lrv. !261. — Favard Frères cdileurs.

Les deux autres hochèrent la tête en signe d'approbation. Puis le Marin dit:

— Cela se pourrait... C'est une maladie qui n'est pas rare... Mais si vous roulez que je vous dise à mon tour ce que je pense...

— Que penses-tu?

— C'est si triste que je n'ose pas vous le dire...

— Dis toujours !

— Pauvre Grand-Gilles!... Un si bon camarade I

— Le fait est qu'il a le cœur sur la main, au le Comtois.

— C'est une qualité qu'il faut lui reconnaître, ajouta vivement CorrcT.

— Eh bien, je crois qu'il devient fou. Les deux autres s'exclamèrent :

— Fou!

— - Grand-Gilles !

— Allons donc !

— Fou toi-même!

Le Marin avait eu le sourire d'un homme sur de son fait

— Oh! si vous voulez! fit-il. Je ne dis plus rien...

— Non, non, parle ! dit le Comtois.

— Achève ! dit Corfer !

— Ce n'est peut- êtrefpas la peine. J

— Si! si!... Que veux-tu dire?

— As-tu vu Grand-Gilles faire des extravagances ?...

— Non.

— Eh bien?

— Mais il y a extravagance et extravagance... *

— Entendu !

— Grand-Gilles en est à la manie... à l'idée fixe... Et si vous voulez en avoir la preuve, faites comme moi...

— Comment?

— Quand vous le verrez seul dans un coin, en train de rêvasser comme il en a pris riiabitude, approchez-vous de lui sans bruit et écoutez-le...

— 11 parle d ne tout seul ?

-- S'il parle !... Il ne fait que ça !

— Et que dit-il ? demanda Corfer.

— Des mots drôles... les mots d'un insensé, pardieu !

— Quels mots ?... Tu n'as pas besoin de te faire tant prier...

— Ceux-ci, par exemple : Ah ! le coquin, la belle cuisse de poulet !... Ah ! le misérable, le joli flacon de vin vieux !... Ah ! le scélérat, les beaux fruits appétissants 1 »

— Qu'est-ce que cela signifie? dit le Comtois.

— Cela ne signifie rien... Il radote... Et c'est toujours le même refrain... toujours la même chanson... Écoutez-le... vous l'entendrez...

— J'en aurai le cœur net, dit le Comtois.

Et le même jour, sans plus tarder, il aborda l'ancien saltimbanque.

-• Dis donc, vieux? Ût-U en lui posant doucement la main sur l'épaule.

— Quoi?

— J'ai à te parler.

— Parle.

— Mais pas ici... allons un peu plus loin...

— Allons !

Puis quand ils furent à l'écart :

— Sais-tu que tu as depuis quelque temps d'étranges allures? reprit le Comtois.

— Moi?

— Sais-tu que tu as des airs tout drôles... des airs qui étonnent tou» les camarades,

tous les amis...

— Je ne sais pas.

— Et sais-tu ce que l'on prétend ?

— Non.

— On prétend que tu dois être amoureux, -Qui?

— Corfer.

Grand-Gilles haussa les épaules.

— Laisse-le dire, ût-U.

-~ Et l'on prétend encore autre chose.

— Voyons.

— Mais ceci est plus grave...

— Je t' écoute.

— On prétend que tu es fou 1

— Moi !

— Oui, mon vieux.

— Qui dit cela ?

— Le Marin.

— Tiens ! tiens !... Et pourquoi serais-je fou ?

— Est-ce que je sais?... On te voit toujours l'air très sombre, on entend toujours les mêmes'mots sortir de ta bouche...

— Quels mots. Comtois?

— « Ah la beUe cuisse de poulet!... ahl le joli flacon de vin vieux!... Ahl les beaux fruits appétissants I »

Mais le Comtois n'avait pas encore achevé qu'il reculait de surprise, car l'ancien saltimbanque venait d'éclater d'un formidable éclat de rire.

— Ah 1 mon cher, tu m'amuses ! Ah ! je t'en prie, Jaisse-moi rire 1 s'écria-t-il. Et il riait en effet, il riait d'un grand rire qui n'en finissait plus.

Corfer et le Marin assistaient de loin à cette scène.

— Qu'est-ce qui lui prend?dit le premier.On dirait qu'ila l'air de se moquer de nous..

— C'est une crise... sa folie devient une fohe furieuse, répondit gravement le

second.

Pendant ce temps, Grand-Gilles avait ^obligé le Comtois à sasseoh: à côté de lui.

, — Non, mon vieux, lui dit-il, grâce à Dieu je ne suis pas amoureux, et grâce à Dieu je ne suis pas fou... Mais je suis exaspéré l

— Exaspéré ?

— Mais je suis plein de colère.

— Pourquoi ?

— Mais j'enrage... je suis jaloux... je crève d'envie!...

— Si je comprends un traître mot de ce que tu veux me dire...

— Naturellement tu ne peux pas me comprendre encore, mais je vais m'eipliquer...

— Oui, Grand-Gilles.

— Te souviens-tu de Bonne-Chance

— De Bonne-Chance ?

Et le Comtois se grattait l'oreille, cherchait

— De quel individu veux-tu donc me parler ? finit-il par dire.

— Je veux te parler de ce ban^iit que nous avons vu l'autre nuit surgir tout à coup devant nous dans la rue Saint-André-des-Arts...

— L'autre nuit ?

— Et que nous avons arrêté au moment même oi:i en compagnie de trois ou quatre autres gredins il allait se jeter sur un gentilhomme que nous suivions, sur le chevalier Jean de Lys qu'il se disposait à dépouiller...

— Parbleu!... FA je me rappelle même que nous avons joliment joué de la trique» dit en riant le Comtois.

— Précisément.

— Eh bien, Grand-Gilles ?

■— Fh bien, ce coquin de Bonne-Chance a bien mérité son nom.,

— Pas cette nuit-là... Je l'ai cru assommé...

— Il ne l'était qu'à moitié...

— Oui, ces gaillards-là ont la vie dure... Mais il est à Bicêtre...

— Nous l'y avons mené...

— Bien du plaisir !... La plus mauvaise prison de Paris !.,. un enfer!... Il doit y faire une vilaine grimace...

— Et bien, c'est ce qui te trompe, dit vivament l'ancien saltimbanque. -Plaît-il?

— Je suis sûr que le coquin ne voudrait jamais en sortir. Le Comtois était tout ahuri.

— De Bicêtre ! s écria-t-il.

— Oui, mon vieux, de Bicêtre !... Ah ! tu me regardes... cela t'étonne...

— Il y a de quoi !

— C'est vrai.

— Mais je crois que tu veux rire.

— Non, ma parole!... Je n'ai jamais parlé plus sérieusement, dit Grand-Gilles. Et voilà pourquoi je suis fou, ajouta-t-il en souriant, mais fou de colère... Ecoute !

Et l'ancien saltimbanque, frappant surle genou de son collègue, venait encore de se rapprocher de lui.

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— Tiens! je vais te faire une comparaison, dit-il. Figure-toi que tu es un riche bourgeois de Paris, obligé pour une raison ou pour 'une autre de rester entre tes quatre murs et de garder la cliamhre.,.

— Un bourgeois impotent?

— Oui, mais qui a bon estomac et bon appétit.

— Après?

— Comme tes moyens te permettent de satisfaire tous tes caprices et toutes tes fantaisies, et comme de plus in es un archigourmand, bien entendu tu ne te prives de rien et tu ne regardes pas à la dépense...

— Avoue que je serais bien bête de faire autrement! dit le policier.

— Donc, mon vieux, à toi les meilleurs morceaux I

— Dame!

— A toi les meilleurs vins I

— Comme tu dis!

— A toi la table la plus copieuse, la plus délicate et la plus abondante que l'on puisse rêver !

— Oui, Grand-Gilles, oui, mon ami... Mais où diable veux-tu en venir?

— A ceci, mon cher Comtois, répondit l'ancien saltimbanque : c'est que si tu étais l'heureux bourgeois dont je te parle, ce riche bourgeois qui aurait le droit de ne rien se refuser...

— Eh bien?

— Eh bien, tu pourrais encore envier le sort de ce coquin de Bonne-Chance I... A ces dernières paroles, le Comtois venait de se mettre à rire do bon cœur.

— Ah! cet animal de Grand-Gilles, toujours le môme! s'écria-t-il en frappmt sur l'épaule do son ami. Toujours drôle, toujours gai, toujours amusant I A la bonne heure, morbleu! je t'aime mieux ainsi...

Mais l'ancien saltimbanque venait d'avoir un mouvement d'impatience.

— Ah! je te fais rire? répliqua-t-il vivement et avec un accent très sérieux. Soit, mon cher. Mais cependant si tu veux m'entendre...

— Oui, continue.

— Eh bien, tu sauras que je ne mens pas, que je n'invente rien... J'ai revu Bonne- Chance depuis son arrestation, et je ne l'ai plus reconnu tant il a l'air radieux et tant il a engraissé!...

— Là-bas?

— Oui, là-bas:

— Dans cette prison dont la pensée seule fait frémir !

— Oui, dans cette prison! répondit vivement Grand-Gilles. Oh! je sais bien que c'est incroyable et que j'en étonnerais bien d'autres que toi s'ils m'entendaient, mais pourtant c'est ainsi ; mais pourtant jamais ce gueux de Bonne-Chance n'a été plus heureux que depuis qu'il est Bicêtre... On le gâte, on le choie, on l'entoure de prévenances et de soins. En un mot, c'est un vrai coq en pâte!...

— Tu m'ahuris, Grand-Gilles !

— Parbleu !

— Mais enfin, reprit vivement le Comtois, pourquoi ce brigand-là n'est-il cas soumis

au même régime que les autres prisonniers?... Pourquoi a-t-on tous ces égards et toutes ces attentions pour lui?... Pourquoi le traite-t-on comme un prince?...

— Je n'en sais rien, répondit l'ancien saltimbanque, mais tout ce que je puis te dire c'est que c'est une idée du patron..

— De Certaut?

— Oui.

— Voilà une étrange idée !

— Une idée qui m'enrage... une idée qui me donne cet air fou que vous m'avez vu. Car enfin, Comtois, regarde-toi, ou plutôt regarde-moi...

— Oui, Grand-Gilles.

— Suis-je assez pâle et assez maigre!

— Je ne suis pas bien gras non plus, répondit en souriant le Comtois.

— N'ai-je pas une mine à faire pitié ?

— Comme moi, parbleu!... comme nous tous.

— Et regarde mes habits. Comtois, regarde ma défroque !

— Regarde la mienne, Grand-GJlles.

— Tout ça est râpé... tout ça montre la corde...

— Eh oui!,.. Nous sommes tous logés à la même enseigne... Mais il faut être philosophe, mon bon!

— Philosophe?

— C'est le plus sage.

— Peut-être? l\Iais c'est plus fort que moi, j'ai beau me raisonner, je ne décolère plus et je suis furieux quand je compare notre sort à celui de ce coquin de Bonne- Chance...

— Pourtant tu ne voudrais pas être à sa place, n'est-ce pas?

~ Je ne voudrais pas être pendu ou roué vif, c'est bien certain...

— Eh bien, alors?

— Mais il me semble qu'au lieu de faire de si grosses dépenses pour un misérable de cette espèce-là, on aurait bien pu nous donner quelques douceurs... Nous trimons assez, n'est-il pas vrai?

— A qui le dis-tu ? soupira le Comtois,

— Je sais bien que c'est le métier qui veut ça...

— C'est ce que j'allais ajouter,

— Mais je prétends qu'on aurait pu mieux employer cet "argent et que si quelques écus étaient tombés dans notre poche, cela ne nous aurait pas découragés.

Mais le Comtois venait d'avoir un brusque soubresaut.

— Chut ! chut ! fit-il en poussant du ccude l'ancien saltimbanque,

— Quoi donc ?

— C'est lui !

— Bertaut?

— Oui, tais ta langue!

En effet, le chef des Risque-Tout traversait la cour. Il jeta un coup d'oeil sur le coros de garde, mais n'y entra point. Quelques secondes après, il avait disparu. Il a l'air bien pressé,,. Où va-t-il donc? demanda le Comtois

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Grand-Gilles eut un sourire ironique.

— Mais où il va tous les jours, pardieu I à Bicêtre, voir son ami Bonne-Chance répondit-il.

Et l'ancien saltimbanque ne se trompait pas ; c'était bien à Bicêtre que Bertaut se rendait d'un pas si rapide.

Lit

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