‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 86 sur 100 · UNE BO^.NE REVA.NCUE · texte numérisé non relu

UNE BO^.NE REVA.NCUE

Le lecteur doit se souvenir qu'après l'arrestation de Bonne-Cnance, la bande du capitaine de Minuit, en prévision des révélations que le monstre pourrait faire, s'était empressée de décamper du cabaret du Bon-Larron.

Il doit se souvenir également qu'elle était venue étabUr sou quartier général dans l'ancienne Cour des Miracles, c'est-à-dire au centre même de Paris.

Environnée de petites rues étroites et tortueuses, de petites ruellesqui étaient de véritables labyrinthes, la vieille Gjur des Mii-aclos devait-en effot donner aux bandits une sécurité qu'ils n'auraient pu trouver dans les souterrains de maître Marchuret.

Un des leurs, dont la femme tenait dans ces parages une espèce d'hôtel borgne, si toutefois on peut appeler du nom d'hôtel cette infecte ei sombre maisun, leur avait donné cette idée que tout le monde, y cou)pris le capitaine, avait acceptée avec le plus grand enthousiasme.

— Ma maison n'est pas cossue, avait dit le l)rigand, mais elle vaut bien les souterrains de Marchuret.

La vérité, c'est quelle valait beaucoup mieux, car eu cas d'attaque et de surprise de la part des gens du guet ou de la police, on avait de plus grandes chances de pouvoir sy maintenir et s y défendre.

En effet, elle était entourée ei pour ainsi dire protégée par une vaste cour fermée par de grands nmrs où il allait suffire de pratiquer quelques meui trières pour la changer en véritable forteresse.

Bien entendu, la femme du brigand avait commencé par faire déguerpir ses locataires, et la maison tout entière n'a])parienatt plus maintenant qu'.iux bandits.

Mais la pièce où ils se teuiiient de préférence était la pièce du rez-de-chaussée.

Tiès vaste, immense, cette salle où il n y avait pour tout mobilier que quelques longues tables ijtdes bancs de bois, avait ses nmrs et son plafond si noirs, qu'elle restait toujours plongée dans ime demi-obscurité, même en plein midi.

Or, le soir même du jour où Bertaut avait déjeuné à Bicèlre en tête à tête avec Bonne-Chadce, et où le heulenant de police s'était rendu en toute hâte à Versailles pour porter au roi la bonne nouveUe qu'on allait bientôt mettre la main sur le fameux

capitaine de Minuit, cette salle présentait le coup d'œil le plus étrange et le plus pittore^gue.

Il était dix heures, dix heures et demie tout au plus, et cependant tous les bandits étaient déjà au grand complet.

Les hommes, les femmes, les vieux chevronnés du crime et les nouvelles recrues, tous étaient là pêle-mêle.

Les uns fumaient, les bras croisés et le dos appuyé contre le mur; d'autres formaient ça et là des groupes bruyants d'oîi s'élevaient parfois de longs éclats de rire ; d'autres, enfin, installés aux tables, buvaient en jouant aux cartes ou aux dés.

Les femmes, les maîtresses des bandits parlaient haut et riaient fort, la voix rauque, le teint pâle et les yeux brûlés par les longues insomnies.

Quelques-unes plus jolies et plus jeunes que les autres, et par conséquent plus coquettes aussi, se miraient et se pavanaient dans de riches costumes de velours ou de soie qui avaient été leur part de butin dans les derniers pillages.

Deux de ces coquins que nous connaissons déjà, Sans-Merci et l'Abbé, trinquaient gaiement entourés d'une compagnie nombreuse.

Sans-Merci, qui avait la figure d'un dogue, avait cette fois l'air moins dur et moins sauvage que d'iiabitude, et de temps à autre son poing énorme, son gros poing de colosse, s'abattait lourdement et joyeusement sur l'épaule de l'Abbé.

Celui-ci courbait l'échiné, et riait, se tordait aussi.

C'était lui, d'ailleurs, qui racontait des histoires.

— Et tu étais curé en ce temps-là|? s'écria tout à coup Sans-Merci.

— Mais oui I

— Alors tu étais déjà un fameux sacripant l

— Que veux-tu, mon cher, il faut être indulgent, la chair est faible... ma chair surtout...

Et comme on venait d'éclater de rire une fois de plus, l'Abbé reprit vivement. Il y a une chose, par exemple, à laquelle je n'ai jamais pum'habituer...

— Quoi ? demanda Sans-Merci.

— Je n'ai iamais nu conlesser une jolie fille sans qu'il me vint aussitôt des idées coupables...

— Vieux paillard !

— Dès qu'elle s'agenouillait au pied du confessionnal, dès que je la voyais les mains jointes et le front baissé, il me venait des idées toutes drôles.

— Quelle canaille ! ri«ana Sans-Merci.

— Elle me parlait doucement, très doucement, très humblement; elle me racontait à voix basse et avec une espèce de honte ses petits péchés et ses petites fautes, mais aussi vrai que je ne suis aujourd'hui qu'un fiefl"é gredin comme vous autres, aussi vrai que nous serons tous pendus un jour ou l'autre...

Les bandits se récrièrent.

— Oui, pendus, mes bons, pendus ou roués vifs en place de Grève ! dit vivement l'Abbé. Eh bien, aussi vrai que c'est ce dénouement-là qui nous attend, je vous jure que je n'entendais pas un traître mot de ce qu'elle me disait...

— Tu la dévorais des yeux, tu la convoitais, hein, vieux scélérat.

GAR'IOL'CIIE

Ils se jetèrent l'un sur l'autre avec furie.

— Oui, je la regardais et je me disais: u Oh? les beaux yeux, le joli front, la bouche adorable... quelle charmante enfant!... » Etquand elle avait (inijelaretenais encore : u Ecoutez encore quelques sages conseils... » Etje l'engageais à revenir à revenir très souvent : » Purifiez votre âme, ma chère enfant, tenez-vous toujours en état de grâce. » Mais, le diable, c'est qu'elle ne revenait jamais...

— Jamais?

— Non, jama.is!... Hein, pas de chance!

— Parbleu, elle t avait compris, vieux drille I

Et tous les bandits soulignèrent les dernier mots de Sans-Merci par un nouvel éclat de rire.

LlV. ^{)3. Favani Frères, éditeurs

Mais, brusquement, toutes les conversations cessèrent et un grand silence se fît. Le capitaine venait d'apparaître.

— Salut, compagnons !

Et comme tous allaient accourir vers lui, probablement dans l'impatience de savoir quels ordres il allait leur donner et quelle nouvelle expédition on allait faire, d'un geste impérieux et bref il leur ordonna de rester à l'écart.

La femme de l'bôte s'était vivement et très respectueusement avancée vers lui:

— Un verre de vin; capitaine ?

— Non.

— Autre chose? ,

— Merci !

Et dans le vide qui s'était fait autour de lui, il se mit à se promener lentement les bras croisés, l'air profondément absorbé. Tous les bandits demeuraient les yeux fixés sur lui. Sans-Mcrci posa sa main sur la main de l'Abbé, puis se penchant à son oreille:

— Dis donc, camarade? fit-il,

— Quoi ?

— Qu'a-t-il donc ce soir?

^Le capitaine?

— Oui.

— Est-ce que je sais I

— Il doit^y avoir du nouveau.

— Je crois.

— J'en répondrais... Jamais je ne lui ai vu un air aussi soucieux, dit Sans-Merci. •Mais il avait à peine achevé qu'il eut un vif mouvement de surprise.

Le capitaine, qui continuait toujoujs à se promener de long en large, venait de sou- •ire et son regard, qui avait une expression de triomphe, étincelait. Cette fois, ce fut l'Abbé qui se pencha vers Sans-Merci.

— Le diable m'emporte, si jy comprends quelque chose 1 dit-il.

— C'est étrange, n'est-ce pas ?

— Très étrange !... Maintenant le voilà joyeux.

— Et il sourit encore... 11 a l'air radieux... Il parle tout seul... Qu'est-ce que cela peut bien voulair dire?...

— On pourrait peut être le savoir, répondit l'Abbé.

A chaque tour qu'il faisait le capitaine passait si près de hii qu'il le frôlait. L'air très indifférent, il s'arrangea de façon à surprendre quelques paroles. Puis au bout d'un instant :

— Eh bien! demanda vivement et curieusement Sans-Merci, qu'est-ce? de quoi s'agit-il? qu'as-tu entendu ?

— Oh ! peu de chose.

— Mais encore.

— Des mots conmie ceux-ci : « Oui, voilà une belle expédition à faire... — Je le couvrirai de ridicule... — Et quel coup d'audace!... quel coup de maître !.., — Oui, il me le faut cette nuit...

— Et de qui parle-t-il ?

— Ah ! je n'en sais rien, mais nous allons le savoir, répondit l'Abbé. Le voilà qui s'arrête... li va parler...

— Chull lit brusquement Saiis-Merci.

Eq eiret, le capitaine venait d'élever la voix.

— Camarades, dit-il, je cherchais une idée... j'avais besoin de réfléchir, mai* maintenant causons...

— Avez-vous des nouvelles à nous apprendre, capitaine? demanda l'Abbé.

— Je n'en ai qu'ime, mais celle-ol en vaut dix, en vaut vingt... Et le capitaine souriait d'un petit sourire ironique.

Tous les bandits étaient maintenant rassemblés autour de lui et guettaient ses paroles.

— J'ai vu ce soir quelqu'un, reprit le capitaine, un ami qui a ses petites et ses grandes entrées à la cour...

— Pest^'. ! ricana Sans-Merci.

— Or, savez-vous ce qui s'est passé aujourd'hui à Versailles?...

— Quoi donc, capitaine?

— Il sest passé ceci, l'Abbé... Mais non, c'est trop comique et je ne puis 'm'empêcher de rire.

Le capitaine se mit à rire en effet, puis il ajouta vivement :

— Eh bien, il sest passé que le lieutenant de police a brusquement quitté Paris pour aller trouver le roi...

— A. propos de quoi? dit Sans-Merci.

— A propos de nous? ajouta l'Abbé.

— Un instant, que diable!... La cour, comme vous le 'savez, est toujours encombrée de courtisans...

— C'est-à-dire de mendiants ! ricana un bandit.

— Mais il paraît que la i'oule y était aujourd'hui plus considérable que d'habitude... On marchait sur les grands seigneurs, on marchait sur les grandes darnes... Et toute celle foule était là épiant et guettant un regard ou un sourire du roi qui causait à lextrémilé d'une galerie avec le duc de Vergennesque vous devez connaître...

— Parbleu ! dit Sans-Merci.

— Et le duc d'Ayen dont vous avez dû entendre parler aussi...

— Et alors, capitaine ?

— Et alors, l'Abbé, tout à coup dans cette l'ouïe, je devrais dire dans cette cohue, un grand mouvement Je surprise se produisit. Le lieutenant de police venait d'appar ai ire. ..

— Le lieutenant de police?

— Et il avait l'air si rayonnant et si radieux, si superbe et si fier, que tout le monde se regardait et ne le reconnaissait plus... « Tiens I qu'est-ce donc?... Que se passe-t-il? se demandait-on de touies pai'ls. Est-ce que par hasard ce bon heulenant aurait mis enfin la main sur la bande du capitaine de Minuit ? »

Du éclat de rire l'ormidable et prolongé accueillit les dernières paroles du caritaine

— Quelques grandes daines plus htudies et plus curieuses que les autres lui bar« rôreut bien le passage et cherchèrent bien à le faii'e parler^ Smais l'air mystérieux et solennel il les écartait d'uu geste.

JJ

Enfin il arriva devant le roi, et comme Sa Majesté, qui venait de l'apercevoir, lui faisait signe de s'approcher, il lui glissa, toujours avec le même air mystérieux, quelques mots rapides dans l'oreille...

Soudain le roi tressaillit...

— Le roi ! s'écria l'Abbé.

— Le roi eut un éclair de joie dans le regard.

— Le roi! s'écria à son tour Sans-Merci. Une nature Iroide, apathique, indifférente à tout!... Je ne croirai jamais ça, capitaine, ou il fallait alors que la nouvelle qu'apportait ce brave homme de lieutenant de police fût d'une rare importance.

— Et elle était aussi très importante, comme vous allez en juger, répliqua tran-' quillement le capitaine. Mais malheureusement, ou plutôt heureusement, elle était fausse !,..

Les bandits eurent un nouvel éclat de rire.

— Car savez-vous, camarades, reprit plus vivement le capitaine, pourquoi le lieutenant de police avait brûlé le pavé pour se rendre à Versailles ?... car savez-vous ce qu'il accourait annoncer au roi?...

Et les bras croisés, un sourire ironique sur les lèvres, il ajouta:

— Je vous le donne en cent!... je vous lé donne en mille!..,

— Devines-tu, toi, l'Abbé ?

— Et toi, Sans-Merci ?

— Pas plus que toi.

Le capitaine souriait toujours.

— Oui, cherchez !... cherchez!... fit-il.

Puis comme tout le monde se taisait, comme tout le monde attendait:

— Eh bien, camarades, s'écria-t-il, il venait dire qu'il me tenait, le vantard!... il venait dire que dans quelques heures je serais dans ses griffes, l'imbécile!... il venait se flatter qu'il allait enfin en finir avec moi, avec nous!...

Mais la dernière phrase du capitaine avait à peine été entendue. Cent cris de colère, cent cris d'indignation venaient de s'élever, mêlés à des rires ironiques et gouailleurs.

Très calme toujours, très froid, le capitaine souriait. Il fit un geste, un seul, et tous se turent, tous écoutèrent.

— Oui, vous êtes exaspérés et furieux, reprit-il ; oui, tant d'outrecuidance vous fait rire et vous met en même temps la rage au cœur...

Eh pardieu, je vous comprends bien, compagnons, je vous comprends d'autant mieux qu'à cette nouvelle j'ai partagé les mêmes sentiments que vous...

« Comment! me disais-je, c'est le heutenant de police qui ose tenir ce langage !... Gomment! c'est lui dont les agents prennent la fuite rien qu'en apercevant notre ombre qui ose devenir menaçant ! »

«Et si cela m'étonnait, si cet aplomb me surprenait, je crois, camarades, que je n'ai pas besoin de vous le dire.

« Pardieu, je sais bien qu'il n'y a parmi vous ni Judas ni traîtres, et je suis bien sûr aussi, que tous autant que vous êtes, vous vous feriez tuer pour moi, commeje g me ferais tuer pour vous...

— Oui, oui, capitaine, s'écrièrent d'une seule voix les bandits, oui, tous, jusqu'at dernier!...

— Et cependant, continua le chef, il fallait bien pour que le lieutenant de police eût un tel aplomb et parût si certain de son fait qu'il eût sur moi, sur nous, des indications et des renseignements que j'ignore...

« 'Voilà ce que je cherchais, voilà ce que je me demandais, et pendant des heures j'ai eu cette idée fixe : « D'où part le coup ?.. qui donc a pu me vendre ?... Quel est donc le lâche, le misérable qui a voulu me livrer?

Le capitaine eut un petit sourire, puis lentement :

— Eh bien, ce misérable, ce lâche, ajouta-t-il, maintenant je le connais.

Un frémissement avait couru dans les rangs des bandits qui tous regardèrent leur chef, pâles et le regard menaçant.

— C'est Bonne-Chance ! dit le capitaine.

— Bonne-Chance! s'écria-t-on.

— Oui, c'est lui, j'en réponds, qui pour sauver sa tête, n'a pas hésité à livrer la mienne...

De longs murmures et un sourd cri de colère venaient de s'élever. Mais sans laisser paraître la moindre émotion, le chef avait calmé, d'un geste, sa petite armée.

— Mais le drôle s'est trompé, reprit-il avec un ricanement de dédain, et ma tête es^ encore pour longtemps solide sur mes épaules.

Seulement, compagnons, ajouta-t-il plus vivement et avec plus de force, ne pensezvous pas comme moi que cette félonie de Bonne-Chance et que cette fanfaronnade du lieutenant de nolice demandent une revanche... une belle revanche ?

Tous les yeux des bandits jetaient des éclairs^ et Sans-Merci, traduisant la pensée de tous ses camarades, s'écria :

— Oui, oui, capitaine, une revanche dont on garde le souvenir ... Parlez!... donnez vos ordres !... Voici bientôt minuit...

— C'est minuit ! s'écrie rent les bandits.

En effet, dans la Cour des Miracles où nul bruit ne s'entendait, où toutes les lumières étaient éteintes, lentement douze coups sonnaient.

— Sur qui allons-nous nous jeter? reprit vivement Sans-Merci. Quelle nouvelle expédition allons-nous faire'?... quel nouveau et riche butin allons-nous rapporter?...

Maisilfaut que demain Paris tremble!... mais il faut que demain à son réveil, Paris soit plus eîTrayé, plus épouvanté, plus terrorisé qu'il ne l'a jamais été !...

Tous les brigands, la face plus pâle et les yeux plu? luisants, battirent des mains, criant avec enthousiasme:

— Oui, oui, parlez !... parlez, capitaine !

— Et que votre volonté soit faite ! ajouta l'Abbé avec un accent si drôle que tout le monde éclata de rire.

Mais brusquement, on se tut.

Le capitaine venait de nouveau de faire un signe pour réclamer le silence.

— Une nouvelle expédition? fit-il. Oui, c'est en elTel ce que j'allais vous proposer... J'en ai trouvé une... et si tout à l'heure, quand je suis venu vous rejoindre, vous m'avez

vu méditer et réfléchir longuement, c'est que je la cherchais... c'est que Je la com binais...

Et je l'ai trouvée, camarades! s'écria-t-il avec un éclair de triomphe dans le regard et celle-là, Sans-Merci, tu m'en diras des nouvelles!...

— Kous fera-t-elle honneur ? dit le bandit.

— Je le crois !

— C'est tout ce que je demande.

— Jamais on n'aura vu la pareille; mon brave, jamais Paris n'aura été frappé d'une telle stupeur. . jamais on n'aura vu les vaillants compagnons du capitaine de Minuit jeter un plus insolent défi à la police et faire preuve d'autant d'audace !...

« Mais il ne s'agit plus de parler, il faut agir ! reprit vivement le chef. Approohezvous, camarades, approchez-vous tous et écoutez-moi !...

— Il est rayonnant !.. que va-t-il nous dù-e ? pensa l'Abbé. Un cercle immense maintenant entourait le capitaine.

Ce^.ui-ci parlait bas et à mesure qu'il parlait tous les bandits prenaient un visage radieux.

Quand il eut achevé, ce fut un tonnerre d'éclats de rire, un formidable hourra:

— Vive le capitaine !.. 'Vive le capitaine !.. En avant!., en avant!

Tous les brigands s'étaient précipités sur leurs armes, tous les brandissaient joyeusement, criant encore :

— Vive le capitaine!... Enroutel... En roule!..

Et quelques minutes après, leurs armes s'entrechoquant et jetant dans l'ombre de rapides éclairs, les compagnons du capitaine de Minuit, qui allaient à leur nouvelle expédition, traversaient lentement la sombre Cour des Miracles, semblables à un long défilé de fantômes...

ON VILAIN HÉVEIL

Minuit avait sonné à toutes les horloges publiques, puis une heure du matin.

Paris, depuis longtemps désert, avait à présent l'aspect inquiétant et farouche de cette heure indue.

Personne, pas un passant, excepté, blotti dans quelque recoin sombre, quelque filou qui, le cou tendu, l'œil lixe et l'oreille au guet, s'entêtait à épier une proie...

Pas un bruit non plus, excepté de temps à autre quelque coup de sifflet strident qui faisait tressaillir sous leurs couvertures les bons bourgeois mal endormis.

Jamais le heutenant de police n'avait eu un sommeil plus tranquille et plus paisible que cette nuit-là...

Jamais il n'avait eu des rêves plus doux, des songes plus beaux...

Ce qu'il voyait repasser maintenant devant ses yeux, c'était d'abord Bcrtaut son fidèle agent, Bertaut accourant, tout essoulflé et tout ému, lui apporter la bonne nouvelle : « Cette fois, nous le tenons!.., cette fois, le capitaine de Minuit ne nous échappera plus 1 »

Puis, c'était Versailles qui l'éblouissait, Versailles avec ses galeries pleines de courtisans qui ne faisaient plus maintenant les fiers avec lui... Puis, c'était le roi dont l'accueil- ûatieur le remplissait d'orgueil. Comme Sa Majesté, qui s'était parfois montrée si sévère et si dure pour lui, avait été, cette fois affectueuse et cordiale!... Comme elle l'avait félicité chaudement de la bonne capture qu'il allait faire 1 Et comme les courtisans, qui jadis avaient conspiré contre lui et l'avaient traité d'incapable, presque de traître, enchantés et surpris en même temps de son prochain triomphe, s'étaient montrés affables et respectueux avec luil...

Ahl oui, c'était là une belle et grande journée, une journée qui compterait dans son existence. .

EL le rêve du lioulenanl de poUce continuait, s'élargissait...

11 ne voyait plus à présent Versailles,il ne voyait plus ni le roi,ni les courtisans, mais lui!. ..le capitaine de MiniiiU. ..mais cet hommeà qui il avaitdû de si profonds soucisetde si grandes humiliaiions, mais ce bandit qui pendant si longtemps l'avait batlu et tenu en échec.

Et toujours continuant ce rêve qui lui mettait sur les lèvres un sourire radieux,il se voyait déjà, traînant derriro lui parla ville, au milieu des acclamations et des applaudissements de tout un peuple déhvré et enthousiasie,son ennemi garrotté,son ennemi suppliant et demandant grâce.

Soudain, la ligure jusqu'alors si calme du lieuloiiant de poiice se contracta, ses poings se formèrent comme s'il menaçait quelqu'un, des mots inintelligibles, des cris inarticulés s'échappèrent de ses lèvres.

C'est qu'en ce moment il assistait à la capture du bandit.

Au lieu des galeries de Versailles, si somptueuses et si riche3,il ne voyait plus qu'un repaire iguoble, qu'un bouge infect.

La bande du capitaine de Minuit était là... Ou la cernait...

Comme les brigands ne voulaient pas se rendre, on était obhgé de donner l'assaut. El, brusquement, le lieutenant de police eut un grand cri qui le réveilla. Ses agents venaient de faire sauter les fenêtres et d'enfoncer la porte du bouge... tt tous, se ruant avec fureur sur le capitaine de Maïuit, tous voulant avoir l'honneur de s'en emparer le premier, criaient : -^ Nous le tenons !... Nous le tenons !

Mais à peine avait-il entr'ouvert les yeux que le lieutenant de police se dressa d'un bond, pâle, défait, les yeux hagards...

Une porte venait bien d'être enfoncée, des fenêtres venaient bien de sauter, mais ce n'étaient pas celles du repaire, c étaient les siennes !...

Et si des hommes étaient là pleius de fureur, si des hommes criaient: Nous le tenons !... nous le tenons !... ce n'étaient, point ses agents qui poussaient ces cris, et si l'on allait se ruer sur quelqu'un, ce n'était point sur le capitaine de Miunit, mais sur lui !...

Le lieutenant de police, affolé, croyait continuer son rêve. — Des bandits ici I chez moi ! hurla-t-il. Et il regardait avec épouvante et avec colère tous ces hommes étranges, tous ces

hommes à minés sinistres dont sa chambre était pleine et qui, à la lueur sanglante des torches que quelques-uns d'entre eux portaient, prenaient un aspect encore plus hideux et plus saisissant.

Et il y en avait là combien ? Cinquante peut-être, peut-être aussi davantage. Et de la cour de l'hôtel montaient des rumeurs confuses. Des armes étincelaient. Le pauvre lieutenant de police était plein d'effarement.

Quel réveil !...

Quelle menaçante réalité se dressait en face de lui après ses songes dorés!...

Puis, tout à coup, fendant vivement les groupes pour se frayer un chemin jusque vers le magistrat, un homme s'avança.

Un masque de velours noir cachait son visage et il avait dans la main une épée nue.

Le lieutenant de police, bien qu'il essayât de se raidir par amour-propre, ne put cependant retenir un geste d'effroi.

Un cri lui échappa :

— Le capitaine de Minuit!

Un éclat de rire lui avait répondu :

— Oui, le capitaine de Minuit! dit l'homme masqué. Ah! tu t'en doutes donc !... tu me reconnais donc !... Pardieu, je te félicite, car tu es perspicace...

« Mais que dis-tu de cette aventure, fanfaron I... Mais que penses-tu de ce coup de théâtre, vantard !...

« Oui, c'est moi qui suis le capitaine de Minuit, et ceshommes que tu fois là, et ceux que tu ne vois pas, mais dont tu peux entendre les longues clameurs et les grands cris joyeux, tous ces hommes sont mes compagnons, mes amis, mes soldats !...

— Des soldats !... Des voleurs! des bandits! des assassins! s'écria fièrement et courageusement le lieutenant de police.

Les hommes du capitaine de Minuit ricanèrent, tandis que leur chef, qui .n'avait pas même sourcillé, se contentait de répondre à la rude apostrophe du magistrat par un sourire de dédain.

— Oui, des voleurs ! fit-il; oui c'est nous qui dépouillons tes amis les gentilshommes, tes amis les courtisans que tu n'as jamais su ni protéger ni défendre...

« Oui, nous sommes des voleurs, mais ces voleurs te font peur, te font trembler...

« Oui, nous sommes des voleurs, mais quand par hasard l'un de vous prononce tout haut mon nom, quand l'un de vous parle du capitaine de Minuit, vous ne pouvez vous empêcher de pâlir et de frissonner...

« Mais toutes mes minutes sont comptées, ajouta-t-il la voix plus brève et le ton plus menaçant. C'est donc te dire assez clairement que je n'ai pas de temps à perdre. Or, parlons peu, mais parlons bien:

« Que prétendais-tu donc hier ?

« Que promettais-tu donc au roi et à toute la cour

« Ne disais-tu pas que je ne pouvais plus t'échapper ?

« Ne jurais-tu pas que tu me ramènerais aujourd'hui pieds et poings liés f

« N'étais-tu pas enfin assez téméraire et assez insensé pour faire croire à tous et pour croire toi-même que les bourreaux n'avaient plus qu'à dresser leur potenoe ?

Maintenant il allait devenir la risée de loua.

«Eh bien, encore une fois, mon cher, qu'en dis-lu?... que penses-tu de cette petite surprise-là?

« Qui donc, de nous deux, met en ce moment la main sur iaulre?

« Qui donc de nous deux est le prisonnier de l'autre? »

Vivement, le capitaine croisa les bras, puis éclatant de rire :

— Ah I pauvre fou! pauvre niais! s'écria-t-il, moitié sérieux, moitié ironique. Quel ne sera pas demain, c'est-à-dire dans quelques heures l'étonnement des Parisiens quand on leur dira que le lieutenant de police a disparu!... Non, plus delieutenant de police! Envolé! Évanoui!... Et quelle ne sera pas aussi la stupéfaction du roi et la stupeur de la cour quand on leur apprendra que, loin que je sois en ton pouvoir, c'est toi, au contraire, qui est mon otage!...

LlV. 2t)4. — Fayard Frères, éditeurs.

Puis, riant toujours :

— Oui, on sera d'abord saisi, étonné, foudroyé par cette incroyable nouvelle, mais plus tard, quel éclat de rire immense partout 1 quelle hilarité d'un bout de la ville à l'autre !... Personne n'osera plus te défendre... Le ridicule t'aura tué... Dis, mon cher, comprends-tu?

Et tout en achevant ces mots, le capitaine de Minuit, dont on voyait les yeux étinceler sous le masque, laissait tomber lourdement sa main sur ]l'épaule du lieutenant de police.

Puis, brusquement et avec une très grande autorité :

— Maintenant, lève-toi!... debout! reprit-il. Nous allons te laisser seul un instant pour 3afi pas effaroucher ta pudeur... Mais écoute bien et retiens bien ce que je vais te dire. C'est sérieux... Cette porte-là sera gardée... cette fenêtre aussi... Donc, au moindre mouvement que tu ferais pour t' enfuir, quelqu'un serait là pour te brûler la cervelle. Cest compris, n'est-ce pas ?

Et sur un signe de leur chef tous les bandits venaient de sortir de la chambre, quand celui-ci revint sur ses pas.

— Ah ! un mot encore ! fit-il toujours avec son sourire railleur. Ta as le temps... Ne te presse pas trop.. Pendant que tu procéderas à ta toilette, mes amis et moi nous allons prendre la liberté de jeter un coup d'oeil dans les pièces voisines, et si nous y trouvons — comme je n'en doute pas — quelques objets ^ui nous cpnviennent, je te prierai de nous les offrir...

Et c'était maintenant un vrai pillage dans l'hôtel du malheureux lieutenant de police.

Le capitaine menait une bande; Sans- Merci et TAbbé, qui n'étaient jan^ais les derniers quand il s'agissait de se remplir les poches, en conduisaient une auire.

Si les portes étaient fermées, on ne se donnait même pas la peine de^chercher aies ouvrir. Quelque bandit taillé en hercule, et ils n'étaient poiDt rares parmi les compagnons du capitaine de Minuit, les faisait prestement sauter d'un coup d'épaule.

On éventrait les armoires, on défonçait les tiroirs, on se jetait sur l'argent que l'on trouvait, sur les objets précieux, et quand on ne pouvait rien emporter, quand par ha.sard on tombait dans une pièce oîi l'on ne trouvait rien à prendre, on brisait, on cassait, on détruisait tout.

— Eh bien, Sans-Merci, criait l'Abbé, tout joyeux, ça marche-t-il?

Et Sans-Merci, faisant sonner ses poches pleines de louis, répondait :

— J'ai ma part !

Parfois un grand bruit se faisait. C'étaient les lustres, qu'avec de grands éclats de rire, on abattait à coups de crosse de fusil, ou bien c'étaient des tableaux de grand prix, des toiles de maîtres qu'on décrochait à coups de piques, à coups de sabres, et qui tombaient lacérés, éventrés, perdus...

L'Abbé, toujours en tête, toujours en avant, venait de se précipiter, bientôt suivi do Sans-Merci et d'une vingtaine d'autres, dans le cabinet du lieutenant de police.

— D'abord, les tiroirs ! cria-t-il.

— Oui, l'argent d'abord! appuya Sans-Merci l

Et tous les deux se ruèrent sur le bureau du magistrat.

Mais il n'y avait \h que peu d'argent, que les quelques louis seulement que le lieute.' nant de police, dans sa reconnaissance, avait offerts la veille à Bertaut et que Beitaut avait fièrement refusés.

— Ah ! volés ! s'écria l'Abbé avec une mine piteuse.

— Filoutés ! ajouta Sans-Merci avec colère.

Avec uu autre, chacun d'eux se serait battu pour tout garder, tout empocher, mais comme les deux coquins se craignaient mutuellement, ils prirent le parti de partager.

— Chacun son compte, n'est-il pas vrai, mon vieux ? dit vivement l'Abbé.

— Pardieu ! arrangeons-nous en frères, répondit l'autre.

Et le partage fait, les louis tombés dans leurs poches, ils jetèrent un coup d'œil autour d'eux pour voir s'ils ne trouveraient pas quelque objet qui valût la peine d'être emporté.

Mais rien !

Le cabinet de travaU du lieutenant de police était la pièce la plus modeste de l'hôtel.

— Est-ce tout? Allons voir ailleurs ! s'écria Sans-Merci.

Et déjà il se disposait à disparaître, quand l'Abbé le rappela.

— Un instant ! s'écria-t-il. Et ça !

D'un geste il lui montrait sur le bureau un tas énorme de dossiers,

— Qu'est-ce ? fit Sans-Merci.

— Regarde 1

— Est-ce que je sais ?... des paperasses !,.. des grimoires !...

— Oui, des rapports de police... des rapports de mouchards... Brûloni-les I

— Oui, au feu !... au feu !... Attends, l'Abbé !

Et deux secondes après, tous les dossiers, tous les papiers qui étaient tombés sous la main des deux bandits, entassés au milieu du cabinet, flambaient, jetant dans la cour de l'hôtel une grande lueur d'incendie.

Pendant ce temps, le lieutenant de police, à présent debout, à présent vêtu, allait et venait dans sa chambre.

Il n'était point encore remis de sa stupeur, et il était si blême, si défait, si décom posé que si Bertaut l'eût vu en ce moment il eût eu peine à le reconnaître.

Quelle aventure incroyable 1... quel coup de foudre venait de l'atteindre I...

Etait-ce vrai?... était-ce possible?... N'avait-il pas été tout à coup pris de vertige et de folie?...

Mais non, mais non !...

Il entendait, là-bas, les trépignements de joie et les éclats de rire bruyants des bandits...

A son tour, ils le tenaient !.., à son tour, il devenait leur proie!...

Ah! Versailles, le roi, les courtisans, il y pensait encore, mais à présent c'était avec etîroi, avec terreur, avec épouvante!...

Qu'avait-il donc dit la veille ?

Il avait annoncé son succès, il avait donné la certitude de son triomphe.

Et maintenant !... maintenant il était déshonoré et perdu, maintenant il allait devenir la risée de tous, maintenant un abîme s'ouvrait sous ses pas et il allait à tout jamais disparaître dans une chute honteuse et profonde.

U s'était assis, la tête bourdonnante, le front brûlante.

Brusquement il se releva. Une pouvait tenir en place. Une glace lui renvoya son image et il recula. Il croyait apercevoir un spectre.

Et toujours les bandits, en train de piller, jetaient leurs clameurs joyeuses, toujours il entendait leurs grands rires insultants.

Non plus pâle, mais livide, les lèvres blanches, le front en sueur, le regard stupide, les jambes chancelantes, la tête perdue, le lieutenant de police allait et venait encore, avec do brusques cris sourds, de brusques exclamations comme un insensé...

— Ah! quelle honte! quelle honte !... quelle honte! répétait-il sans cesse.

Ses yeux alors flamboyaient et son visage prenait soudain une expression terrible.

Et tout à coup sa taille qui s'était affaissée se redressa, et il demeura pendant quelques secondes immcibile, les bras croisés, le regard obstinément fixé devant lui, et la tête haute, comme sil venait, dans le désespoir dont il était accablé, de prendre brusquement une résolution suprême.

En effet, une idée lui était venue, une idée qu'il eût été incapable d'avoir en toute autre circonstance.

Il se ressouvenait des paroles du capitaine de Minuit, du chef des brigands...

Celui-ci ne lui avait-il pas dit :

« Cette porte-là sera gardée... cette fenêtre aussi... au moindre mouvement que tu ferais pour t'enfuir, quelqu'un sera là pour te brûler la cervelle...

Et ce n'était pas là une vaine menace, ce n'étaient pas là seulement des paroles dites pour lui faire peur...

Oui, c'était sérieux, il le devinait, il le sentait

Donc il n'avait qu'à s'approcher de la fenêtre et à simuler une évasion pour mourir.

Et le lieutenant de police se demandait si ce n'était pas là ce qu'il avait de mieux à faire.

Il se demandait si cette fin- là, foudroyante et prompte, ne valait pas mieux que celle qui l'attendait.

Il se demandait s'il ne valait pas mieux pour lui mourir d'un coup que de mourir toLv, les jours sous les outrages et la honte dont on l'accablerait.

Car il ne pouvait pas se faire d'illusion, d'immenses clameurs allaient s'élever de toutes parts contre lui, les courtisans, toujours implacables ei sans pitié le montreraient au doigt,et le roi,indigné et furieux.le roi qui ne manquerait pas de croire avoir été joué, le chasserait sans vouloir rien entendre et l'abandonnerait à ses ennemis.

Et l'esprit de plus en plus perdu, le cerveau de plus en plus plein de fièvre, le lieutenant de police, avant de faire le pas fatal, hésitait, se tâtait encore.

Et soudain il n'eut plus même le choix de sa destinée.

"Violemment, brutalement, la porte de sa chambre s'était rouverte et le capitaine de Minuit, le visage toujours ma-quiS venait de reparaître.

Mais il n'était plus escorté comme tout à l'heure par la moitié de la bande.

Sans-Mercj, l'Abbé et quelques hommes seulement l'accompagnaient.

— Ah ! tu es prêt ? dit le chef. C'est bien... Suis-nous !

Puis tirant un mouchoir de sa poche et le passant à Sans-Merci ♦

— Tu lui banderas les yeux, ajouta-t-il.

CAllTOUGHE 2109

— Bien, capitaine.

— Mais pas encore...

— Quand il vous plaira, capitaine.

— Quand nous aurons franchi la grille de la cour... En route!

Et le capitaine passa le premier, tandis que Sans-Merci et l'Abbé, qui venaient cti*» cun de saisir le lieutenant de police par un bras, l'entraînaient au dehors.

Déjà, dans la cour, les bandits étaient rangés en bataille, attendant le signal de départ.

Le butin qu'ils venaient de faire avait encore réchauffé leur enthousiasme. Aussi à peine avaient-ils vu s avancer leur chef qu'ils le saluèrent d'une immense acclamation :

— Vive le capitaine !... Vive le capitaine !...

Mais celui-ci, qui passait très vite, semblait ne pas même les entendre.

Son regard cherchait le corps de garnie, que les torches toujours allumées des bandits éclairaient de reflets sinistres, puis se retournant alors vers le lieutenant de police que Sans-Merci et l'Abbé traînaient derrière lui, il tendit la main et dit :

— Regarde !... Tes mouchards !

Il y avait là, en effet, bâillonnés, ligottés, attachés les uns aux autres et mis dans l'impossibilité de s'enfuir par des chaînes passées dans des anneaux de fer scellés dans le mur, une cinquantaine d'agents.

Grand-Gilles, le Comtois, Corfer et le Marin, les quatre braves Risque-Tout qui, ce jour-là comme tous les autres jours, avaient continué leur chasse hardie aux filous A travers le Paris nocturne, avaient échappé ainsi à ce supplice et à cette humiliation.

Le capitaine, immobile devant le corps de garde, ricanait, et s'adressant toujours à sa victime, c'est-à-dire au lieutenant de police :

— Oh ! ce n'a pas été long ! dit-il. En un tour de main ton hôtel était pris et tes algua zils ficelés comme tu les vois là...

Puis, il ajouta :

— Pardieu, je pourrais leur casser la tête, mais je suis bon prince...

— Vous avez tort, capitaine! interrompit vivement Sans-Merci.

— Ce serait toujours autant d'ennemis do moine, ajouta lAbbé sur le même ton.

— Mais je me contente de toi et ta capture me sufdt, continua le capitaine, qui s'adressant toujours à son prisonnier, ne daigna pas relever les deux interruptions.

Et comme on arrivait près de la grille •

— Eteignez les torches !cria-t-il.

Il parlait encore quil était déjà obéi.

— Sans-Merci ! reprit-il — - Capitaine?

— Ton mouchoir I

— Voilà!

— Et fais un nœud savant

— Oh ! soyez tranquille... je m'en charge.. 11 n'y avait pas à lutter, pas à résister.

Le lieutenant de police se laissa faire.

— Hein ! tu n'y vois goutte, mon pauvre vieux ! ricana l'Abbé. Mais je suis là.,- j© te crierai casse-cou...

Et toute la bande, nous allions dire toute l'armée, s'ébranla...

Il allait être bientôt trois heures du matin.

Beaucoup de lanternes s'étaient éteintes, Paris était encore plus morne et plus triste que lorsqu'on avait quitté la Cour des Miracles.

Le capitaine avait recomniandé le silence le plus complet et personne n'osait "^parler dans les rangs.

Seuls, Sans-Merci et l'Abbé, qui continuaient à guider le lieutenant de police,lui parlaient de temps à autre à demi-voix :

— Lève le pied !... Descends!... Allonge la jambe!... C'est bien I Et c'était tout.

Quant au prisonnier, tout en marchant machinalement et très docilement, il ne pouvait parfois s'empêcher de tressaillir.

11 savait qu'il était nuit noire, que tout Paris à cette heure était plongé dans un sommeil profond, que toute rencontre était impossible, et cependant il lui semblait qu'on devait le voir.

—| Marche !... Marche ! disait TAbbé.

— Ne te fais pas traîner ! ajoutait Sans-Merci.

Mais il avait beau se raidir, il avait beau appeler à son aide tout ce qui pouvait lui rester d'orgueil et vouloir avancer d'un pas ferme, ses jambes lléchissaient, des vertiges le prenaient.

— Oh! demain!... demain! murmurait-il.

Et cette pensée-là, cette pensée qu'il essayait de chasser, mais qui lui revenait sans cesse, qui lui revenait toujours, était pour lui la plus cruelle des tortures, la plus affreuse des agonies.

Et tout à coup il se trouva si las et il eut l'esprit si faible qu'il oubUa.

Les pas des bandits qui talonnaient et pressaient le sien, l'exaspéraient ; les brusques détours qu'on lui faisait faire le grisaient.

On marchait à peu près depuis un quart d'iieure, mais il lui semblait qu'une heure au moins s'était écoulée.

Et il se demandait, anxieux et plein d'angoisse :

— Où me mènent-ils donc?... où allons-nous donc?... Mais comment savoir? comment deviner ?

Et toujours les deux bandits dont il sentait les mains d'acier lui broyer les poignets, l'entraînaient, le tiraient :

— Marche!... marche donc !

Et puisqu'il fallait marcher,il marchait, mais c'était en titubant et comme un homme ivre.

Un siècle s'écoula, c'est-à-dire encore environ une demi-heure.

Le lieutenant de police comprit que le chemin se rétrécissait, car le bruit de pas qui s'élevait derrière lui devenait plus sonore.

Et il ne se trompait pas.

On venait de s'engager enfin dans une des petites ruelles qui aboutissaient à la Cour des Miracles.

— Peut-être approchons-nous ? se dit-il. Et cette fois encore il avait raison.

On arrivait devant le repaire, et l'hôtesse, embusquée et l'oreille au guet, s'était empressée d'ouvrir la porte.

Elle eut un éclat de rire qui ressemblait à un cri de colère quand elle aperçut le lieutenant de police.

— Ah! c'est luil... Vous le tenez!... Amenez-le 1... Amenez-le ! cria-t-elle.

Mais il y avait deux marches assez hautes à monter, et comme Sans-Merci et l'Abbé, qui cependant le tenaient toujours, avaient oublié de l'en prévenir, le pauvre lieutenant de police trébucha.

Le rire de la mégère redoubla.

— Ah! s'il avait pu se casser le cou I... quelle chance ! cria-t-elle. Mais la voix du capitaine la fit aussitôt rentrer sous terre.

— Paix, la vieille ! dit-il.

Et au milieu du cliquetis des armes et de la bousculade des bandits, le lieutenant de police fut poussé dans le bouge.

— Otez-lui son bandeau ! commanda le chef.

C'était Sans-Merci qui l'avait noué, ce fut lui aussi qui l'enleva.

Le lieutenant de police ouvrit les yeux, puis, brusquement, les referma.

Le bouge était loin d'avoir trop do lumières, et cependant il fut ébloui.

Il chancela.

Ce fut le capitaine lui-même qui le retint.

— Mordieu, tiens-toi donc ! fit-il. Et assieds- toi là... en face de moi..

Pendant ce temps, tous ceux des bandits qui lors de l'invasion de l'hôtel avaient dû rester dans la cour, s'étaient vivement rapprochés et regardaient curieusement le prisonnier sous le nez.

Puis tous chuchotèrent .

— Ah I c'est là le lieutenant de police?

— Oui, c'est lui.

— 11 n'a pas l'air de rire...

— Parbleu 1 il tremble dans sa peau...

— Et que va-t-on en faire?

— Ga dépend du capitaine, mais si c'était moi qui commande ici, Je sais bien ce que j'en ferais...

— Un coup de fusil !

— Pas si bêtel... Il faut être économe de la poudre,.,

— C'est mon avis

— Mais donnez-vous la peine de regarder là-haut...

— r.à-haut?

— Voyez-vous ce clou?

— Oui.

— Et jetez un coup d'œll là-bas, dans ce coin...

— Qu'est-ce ?

— Une corde..

— Tu le pendrais ?

— Haut et court, tout simplement.

Et les femmes, à leur tour, s'étaient avancées, furieuses, menaçantes. Les plus ivres d'entre elles, car elles buvaient plus que les hommes, l'œil en feu, échevelées, véritables furies, faisaient entendre déjà des cris de mort^:

— Finissons-en !

— Tuons-le ! .

— Oui, tuons-le !... tuons-le!...

— Capitaine, il est à nous !

Et se grisant encore de leur folle colère, quelques-unes d'entre elles, les plus sauvages et les plus hardies, brandissaient déjà leurs couteaux.

Certes, le lieutenant de police n'était pas lâche et en ce moment-là il aurait fait volontiers bon marché de sa vie...

Cependant il eut peur et il sentit un frisson lui courir dans les veines.

Il fallut que le capitaine se fâchât.

Debout d'un bond, le geste plein d'autorité et le voix tonnante, il cria :

— Femelles, taisez-vous 1... La première qui bouge, je la fouette!...

La tête basse, le front sombre, l'œil noir et dur, les femmes reculèrent.

Mais semblables à des tigresses à qui l'on vient d'arracher leur proie, pendant quelques secondes encore, leur œil toujours ardent fixé sur le lieutenant de police, elles firent entendre de sourds grognements.

Toujours debout, le capitaine continuait à les dompter du regard et du geste.

— Va-t-on se taire?... Est-ce fini ? fit-il brusquement.

Et cette fois, comme par enchantement, il se fit dans le repaire le plus profond, le plus religieux silence.

Les bandits se regardaient de coin du l'œil, mais pas un n'osait intervenir, pas un n'osait murmurer un mot.

Alors redevenu plus calme, presque souriant, le capitaine frappa sur la table,

— Hé, la vieille ! cria-t-il.

Il n'eut pas besoin d'appeler deux fois.

Lhôtesse accourut, toute peureuse, toute tremblanlo.

— Du vin aux camarades ! dit-il.

— Oui, capitaine.

— Et du meilleur!

— Oui, capitaine.

— C'est notre ami qui régale, ajouta le chef en frappant sur l'épaule du lieutenant de police.

— Oui, capitaine.

— Puis un broc et deux verres ici... Tu connais mes goûts... Va! L'hôtesse, enchantée de l'aubaine, disparut comme un éclair.

Elle revint bientôt portant un énorme panier plein de bouteilles, puis ayant posé devant le chef le broc et les deux verres que celui-ci lui avait demandés :

— Et voilà pour vous, ivrognes ! dit-eUe en s'adressant aux bandits et en mettant des bouteilles sur chaque table.

CAIl'lOUCHE

L'évasion.

La face pâle de l'Abbé s'était colorée de plaisir, et quant à Sans-Merci, qui eût ba h lui seul toute la cave, il avait fait claquer joyeusement sa langue et déjà s'était mis à faire sauter les bouchons.

Le Capitaine venait déjà de remplir le verre de son prisonnier et le sien.

— Tu dois avoir soif, dit-il, rien n'altère comme l'émotion. Et il avança son verre pour trinquer.

— Allons, à la tienne!.,. Goûte-moi ça... C'est du velours sur la langue... Mais le lientenant de police ne répondit même pas.

La tête tombée sur la poitrine, le regard fixé devant lui, il était si loin de là et si profondément absorbé qu'il était plus que probable qu'il n'avait pas entendu.

LiV. 2()5. — Fayard Frères, éditeurs

2Qo

La voix du Capitaine était devenue plus rude.

— Eh bien, qu'est-ce donc ? fit-il les sourcils légèrement froncés, ts-tu sourd ou muet?,.. Pour(ïuoi ne réponds-tu pas quand je te parle?... Allons, réveille-toi... secoue-toi, morbleu!... Et à la tienne.

Macbiaalement le lieutenant de police prit son verre et trinqua.

— A la bonne heure ! s'écria le chef des bandits. Mais tu as tort de bouder. Mieux vaut boire un oonp...

Et lui-même, prêchant d'exemple, avala une longue rasade, puis posant les coudes sur la table :

— Maintenant, r^rit-i!, écoute-moi... et causons comme de bons camarades... J'ai une petite propositiiîn à te faire.

Le lieutenant de police venait brusque Tient de le reparler. Le Capitaine se mit à rire.

— Ah ! tu dresses l'oreille!... ta te réveilles ! dit-il.

— OueUe proposition ? demanda le magistrat.

— dh ! une proposition très honnête, je m'empresse de le le dire...

— Laquelle ?

— Et qui t'aggréera très certainement, jen suis sûr.

— De quoi sagit-il ?

Mais pendant un moment le Capitaine ne put répondre.

A l'immense panier de vin que l'hôtesse avait apporté UivA à l'heure d'aulres paniers avaient succédé, toute une armée de bouteilles déjà vides encombraient les tables, tous les bandits commençaient à être gris, et Sans-Merci lui-même, un vrai sac-à-vin cependaaîî,, Sans-Merci se sentait déjà la tête chaude.

Il venait de se lever d'un bond, puis frappant sur la table on formidable oonp de poing qui renversa plusieiu"s flacons, il cria :

— Attention, v :us autres L„ Je vais eiat-'onner quelque chose !...

Et maintenant dans un cœur terrible tous cliantaient, ou plutôt tous burlaient.

Glissant un œil en dessous, le lieutenant de police regarda avec stupéfaction cette scène étrange.

Les femmes, les pommettes rouges, les yeux luisants, attablées pêle-mêle avec les hommes, buvaient et chantaient aussi.

— Tas de braillards ! cria le Cdpitaine.

Mais le chœur des bandits éclatait plus violent, plus formidable, et sa voix se perdit au milieu de ce vacarme infernal.

Alors il prit le parti de sourire, puis faisant un signe à son prisonnier :

— Rapproche-toi... penche-toi, dit-il, nous pourrons peut-être nous entendre tMit de même.

Le lieutenant de police s'empressa d'obéir, très intrigué, presque joyeux, caril venait de se dire :

— Il va sans doute fixer ma rançon ?.... Dans un moment peut-être je serai libre !

Et comme, à tout hasard, il avait pris aae assez grosse somme sur lui, ma^liioalement iltâtases pociies.

— J'écoule, lit-il.

— Voici la chose, reprit le Capitaine dont le visage s'était légèrement assombri. Tes agents, il y a quelque temps, ont arrêté un des nôtres...

— Un des vôtres ?

— Ou plutôt qui avait été des nôtres, mais qui n'en est pins.. >

— Peut-être !

— Le coquin s'appelle Bonne-Chance...

— Bonne-Chance ?

— Est-ce que ce nom-là ne te dit rien.

— Non, répondit le lieutenant de police qui, tout abasourdi encore, en effet ne se rappelait pas.

EL brusquement il eut un geste, un cri :

— Si î si 1 s'écria-t-il.

— Ah ! la mémoire te revient ?

— Après?

— Et bien, si je suis bien renseigné, et je le suis tonjours, ce Bonne-Chance doit être à Bicêtre...

— ABicêtre?... oui, peut-être, répondit le magistrat.

— Eh biea, donne-toi la peine de te retourner et regarde mes compagnons, mes amis, dit le Capitaine.

Le lieutenant de police se demandait où son interlocuteur voulait en venir, mais il ne lui fit aucune question et se retourna.

Les bandits, ivres non seulement du grand nombre de bouteilles qu'ils venaient do vider, mais encore de l'enthousiasme que leur causait la dernière expédition qu'ils venaient défaire, continuaient à chantera tue-tête.

Toutes ces figures étranges, tous ces profils sinistres et que le magistrat n'avait peut-être pas encore aussi bien vus, lui firent courir un petit frisson dans le dos.

— Eh bien ? reprit-il à voix basse et en se retournant vers le chef.

— Eh bien, dit celui-ci, laisse-moi te les présenter, c'est-à-dire te dire quelques mots d'eux, et tu me comprendras après.

U n'y en a pas un, non, pas un, tu saisis bien, qui ne soit un vaurien, un gredin, en chenapan de la pire espèce...

Il n'y en a pas un qui n'ait mérité vingt fois les galères, vingt fois la corde ou la roue, à ton choix.

Prenons des exemples : regarde celui-ci...

— Celui-ci? balbutia le lieutenant de police.

— Oui, ce colosse dont la figure est écarlate, dont le verre est toujours vide et qui hurle à lui seul plus fort que tous les autres... C'est lui qui t'a bandé les yeux... Il se nomme Sans-Merci, et je te donne ma parole qu'il ne vole pas son nom — c'est peutêtre la seule chose qu'il n'ait pas volée, ajouta le Capitaine en riant.

Celui-là, pour moi, en vaut dix. Je ne veux pas parler de son courage ei de sa bravoure; tous mes com.pagnons sont braves, toussent courageux. Mais pour lui, une mêlée où le sang coule est une fête, une joie. De plus, il a le coup d'œil prompt, la décision rapide, et nulle entreprise, si impossible et si dangereuse qu'elle puisse

paraître, ne le rebute ni ne l'effraie... J'ai pour lui une [estime toute particulière et j'y tiens beaucoup. ,, Maintenant jette une seconde un coup d'œil sur cet autre...

— Sur cet autre?

— Sur celui qui s'appuie sur son épaule et qui rit en lui parlant..

— Oui, je le vois, dit le lieutenant de police.

— Celui-là, reprit le capitaine, c'est l'Abbé. Il a dit la messe, Il a confessé les filles. C'était presque un saint avant d'être un brigand...

Pâle, malingre, chétif, il fait avec Sans-Merci un étrange contraste, n'est-il pas vrai?... Eh bien, ne t'y fie pas !... Il est très redoutable aussi, non par la force, mais par la ruse, par l'habileté, par l'adresse... Personne ne s'entend à combiner un guetapens comme lui... Je n'ai donc pas besoin de te dire qu'il m'a rendu plus d'un service et que c'est avec beaucoup de peine que je le verrais pendre au bout d'une corde sur la place de Grève...

Pendant ce temps le lieutenant de police, oubliant presque sa situation, regardait très attentivement, très curieusement l'étrange bandit que l'on appelait l'Abbé, et il était très frappé en efl'et de voir sur son masque blême tant d'hypocrisie et d'astuce.

— A présent, continua le Capitaine, daigne remarquer celui-ci... là-bas, tout au fond. .. Le vois -tu?

Et comme le magistrat, qui n'avait pas répondu, cherchait du regard l'homme que le chef venait de lui désigner, celui-ci dit vivement :

— C'est ce grand sec qui n'a que la peau sur les os,... ce grand rouge ^qui fume les bras croisés et le dos appuyé contre le mur... Tu le vois, n'est-ce pas ?

— Oui.

— 11 est encore très jeune...

— Il a l'air d'un enfant.

— Il est à peine un hon>nie. Il a vingt ans. Et comme tn peux t'en rendre compte, il a le regard très doux...

— En effet.

— Et si tu l'entendais parler, tu trouverais sa voix encore plus douce que sou rçgard...

— Ah!

— Mais il a un travers. . .

— Lequel?

— Dans notre métier, ce n'est point le butin qui le tente...

— Comment?

-— C'est le sang !... Il n'est content que lorsqu'il a les mains rouges! * Le lieutenant de police avait frémi.

— Avec ce lempérament-là, reprifle Capitaine toujours très calme, c'est assez te dire que j'ai pu l'utiliser plus d'une fois aussi... Eh bien, cependant...

Le chef venait de baisser la voix et de jeter sur les bandits, qui toujours chantaient un rapide coup d'œil.

Puis il fit un signe bref, et saccoudant de plus eu plus sur la table :

— Mais rapproche-toi, ajouta-t-il. Je ne parle pas pour d'autres oreilles que les tiennes...

Le lieutenant de police avait obei.

— Eh bien, cependant, dit le Capitaine, ces trois hommes dont je te parle: Sans- Merci, l'Abbé et lui... et cinq ou six autrps encore qui les valent, je les donnerais tous pour celui que tu m'as pris... pour celui que tu gardes dans les cachots de Bicêtre... ie les donnerais tous pour Bonne-Chance.

En prononçant ces dernières paroles, le Capitaine avait eu un sombre éclair dans le regard et sur les lèvres un singulier sourire qui ressemblait à une menace. Et, brusquement, frappant de son poing fermé la table qui trembla, il s'écria :

— Rends-le-moi, et tu es libre!... rends-le-moi, et je no mets pas d'autre prix à ta rançon!...

Son regard devenu plus terrible et son front devenu plus pâle trahissaient clairement sa pensée.

Tenir Bonne-Chance, pouvoir se venger du traître, eût été pour lui une Joie qu'il eût payée bien cher.

Le lieutenant de police avait compris.

Vivement il releva la tête.

— Et je serai libre ? dit-il-

— Je te le répète.

— Sans autres conditions?

Sans autres conditions.

— C'est bien. Tu l'auras demain,

— Soit.

Et le Capitaine se levant, cria gaiement

— Hé, la vieille !... ici!

L'hôtesse était déjà en face de lui:

— Capitaine?

— Ta plus belle chambre et ton meilleur lit...

— Pour vous. Capitaine?

— Non, pour mon ami... pour M. le lieutenant de police. Mais celui-ci venait de se récrier.

— Je suis bien là... Inutile ! fit-il vivement.

— Tu as donc peur d'un piège?... tu crois donc que je veux te faire égorger lâhaut ? dit sévèrement le Capitaine. Tu es fou !... Si je voulais ta vie, je la prendrais sans avoir besoin de recourir à la ruse... Allons, va, ajouta-t-il en faisant un geste plein d'autorité, et si je puis compter sur toi, tu verras que tu peux à ton tour compter sur moi...

Et toujours la main tendue, il chassa devant lui le lieutenant de police que l'hôtessa

entraînait...

« Tu l'auras demain », avait dit le magistrat au Capitaine de Minuit, en lui parlant de Bonne -Chance.

Mais il s'était trompé.

Le lendemain s'écoula, puis le surlendemain, puis d'autres jours encore, et Bonne- Chance, qu'il avait fait réclamer, restait toujours à Bicêtre.

Les gens de justice, qui tenaient à leur prisonnier, se faisaient tirer l'oreille, et le

roi, que quelques-uns avaient essayé d'attendrir sur le sort4u malheureux lieutenant de police, s'était eonlenté de hausser les épaules :

— Nous verrons!... nous verrons !... Il ne fallait pas qu'il se laissât prendre ! avait-il répondu, furieux de cette aventure qui couvrait de ridicule sa police.

Mais si le lieutenant de police avait contre lui toute la ville et toute la cour, en revanche, Bertaut lui était demeuré fidèle.

C'était donc le moment de profiler sans retard des aveux qu'il avait, le bon vin aidant, arrachés à Bonne-Chance.

Or, qu'avait dit le bandit !

D'abord que les siens, que les hommes du Capitaine de Minuit se réunissaient dans les souterrains de Marchuret.

Et quoi encore ?

Que si le Capitaine — dont il avait donné le signalement très exact — n'était point trouvé là, on pouvait le surprendre dans un des trois ou quatre domiciles qu'il avait sur la rive gauche.

Mais ces domiciles, malgré toute sa bonae volonté, Bonne-Chance n'avait pu le? faire connaître d'une façon plus précise.

Tout ce qu'il savait, tout ce qu'il pouvait dire, c'est que ces domiciles étaient situés dans les parages de l'île Saint-Louis, du quartier Mouffetard et du vieux quartier de la Sorbonne.

Escorté de ses quatre intrépides Hisque-Tout, et d'une cinquantaine de ses meilleurs agents, Bertaut, sans perdre une minute, avait fait, le jour même de l'enlèvement du lieutenant de police et à l'heure que Bonne-Chance lui avait indiquée, irruption dans le cabaret du Bon-Larron,

Mais il avait trouvé portes closes.

Maintenant qu'ils n'avaient plus la clientèle de la bande, maintenant qu'ils savaient aussi que Bonne-Chance était arrêté, maître Marchuret et sa digne épouse avaient jugé prudent de disparaître.

Les quatre Risque-Tout avaient eu un cri de colère, et Grand-Gilles s'était écrié :

— Trop tard !... Les gueux nous avaient flairés de loin I Mais Beriaut les avait calmés d'un geste. N'avaient-ils pas la ressource d'explorer le vieux Paris?

N'avaient-ils pas cent chances pour une de mettre bientôt la main sur le Capitaine de Minuit ?

Et après avoir divisé ses agents en plusieurs petites escouades qui devaient se suivre à peu de distance les unes des autres, sur-le-champ il avait voulu franchir la Seine et se porter sur la rive gauche,

QUELQUES MOTS d'hISTOIRR

Mais avant d'aller plus loin et pour l'intelligence des scènes qui se dérouleront pluà iard^ous devons ici faire Ifiur historique et reconstituer les vieux quartiers queSertaut

et ses agents allaient fouiller, non] seulement cette nuit-là, mais encore pendant des des jour?, pendant des semaines.

Ces vieux quartiers étaient, on s'en souvient, l'Ile Saint-Louis, la Sorbonne et Mouf-

fetard.

Nous emprunterons ces détails très instructifs et très intéressants à l'His/oire de Paris :

r Ancien eu le Nouveau :\

« Les anciens chroniqueurs nous apprennent que dans la partie méridioaale de Paris, sous la domination romaine, plusieurs voies traversaient Lutetia.

L'une de ces* voies naissait à l'endroit où la rue Galande débouche dans celle Saint- Jacques, et suivait la direction de la Montagne-Sainte-Geneviève, puis elle traversait, dans toute sa longueur, un champ de sépulture, avoisinant un lieu appelé Mont-Celardus, mont qui, de nos jours, à quelques altérations près, a conservé la dénomination antique àeMont-Cetanlus : on en a fait Mont-Cetard, et enfin MoulTeUrd.

C'est sur celte éminence que fut enterré, en 433, le digne saint Marcel.

Son tombeau, illustré par des miracles, donna naissance au bourg qui, dans la suite, porta sou nom.

Dans ces derniers siècles, Paris a subi bien des transformations.

Il est facile de distinguer et de dater, en quelque sorte, la physionomie que les diverses époques lui ont successivement imprimée.

Depuis longtemps déjà, le Paris antique a complètement disparu, et chaque jour une nouvelle couche efface le Paris du moyen âge. Et, à moins de s'aventurer aux alentours de Notre-Dame, ou dans les ruelles du quartier Saint-Marcel, impossible aujourd'hui de retrouver ailleurs le moindre vestige de la cité des vieux âges.

Il en est de certains quartiers comme de certaines races, on les voit se perpétuer en se traînant toujours dans la même ornière ou jouir héréditairement des mêmes avantages.

Remontez, en effet, jusqu'au xv° siècle, et vous voyez déjà Paris se diviser en trois villes tout à fait distinctes: la Cité, l'Université, la Ville; la Cité occupe l'île, la Ville s'étend sur la rive droite de la Seine ; l'Université couvre la rive gauche.

Enfin, chacune de ces trois grandes divisions de Paris était une ville à part, et avait son aspect particulier: la Cité était la plus riche en églises ; la Ville eu palais, et l'Université en collèges.

A l'une, l'cvêque ; à l'autre, le prévôt des marchands ; à la troisième, le recteur.

Aujourd'hui, la Ville a encore pour elle ses hôtels séculaires consacrés par les deux noblesses ; dans la Cité trônent toujours les gens d'église ; enfin, le quartier Saint- Jacques demeure encore le séjour des écoliers.

Cependant, si dans ces trois quartiers le dessin du tableau est resté le même, que de modifications a subies le coloi'ls ! que de nuances a fait disparaître la moderne civilisation !

Seul, au milieu de cette rénovation incessante, le quartier Mouffetard a semblé longtemps pétrifié dans sa rouille gothique.

Dès l'origine, ce sont de pauvres travailleurs qui vienuent s'abriter à 1 ombre du clocher de Saint-Mai'cel ou se grouper en prières autour de son tombeau.

Puis, peu à peu, vous les voyez élever de chétives masures au bord des sentiers capricieux qui serpentent sur le versant du mont.

Bientôt la petite bourgade s'agrandit, sa population se multiplie, elle réclamera sous peu une juridiction et des privilèges.

Où étaient les huttes, vont s'élever des monastères ; où jaunissaient des épis, vont se répandre des masures ; où se déroulait un sentier, vous avez une ruelle ; l'épiderme du sol n'est plus reconnaissable : seulement, au moyen âge, comme en 436, comme, hélas 1 il n'y a pas longtemps encore, c'est toujours une peuplade en guenilles qui grouille et souffre dans cette stérile région.

Du viii"^ au xii« siècle, peu d'événements se passèrent dans ce quartier.

Les années qui s'écoulèrent entre le jour où le palatin Roland posa la première pierre de l'église qu'il éleva en l'honneur de saint Marcel, et le jour où Philippe -Auguste couronna la porte Bordet, celle qui s'ouvrait précisément sur la rue Mouffetard, furent des années de crue pour le bourg, et rien de plus.

Cependant, vers le xv* siècle, Saint-Marcel commençait à compter pour une bourgade assez importante.

Vue extérieurement, eUe présentait surtout un aspect des plus attrayants : en se plaçant au milieu des prairies qui avoisinaient la Tournelle, on apercevait d'abord se dessinant sur le ruisseau de la Bièvre, le pont rustique du bourg Saint-Victor, puis en laissant à gauche le moulin des Gobelins, et oubliant au loin le faubourg Saint- Jacques, juste entre ces deux points, on avait devant soi les couvents et les trois églises de la bourgade, et le regard se promenait curieusement sur l'ondulation pétrifiée et pittoresque du dédale de ses ruelles.

Mais se poser à distance pour juger des choses, c'est s'exposer à se tromper souvent: il faut savoir sacrifier les illusions de la perspective pour pénétrer jusqu'à la vérité.

La nature embellit tout : l'air bleu du ciel interposé entre notre regard et les objets, jette comme un voile d'azur sur les terrains les plus livides, et un rayon de soleil colore en pourpre des haillons.

Il faut s'approcher pour connaître ; or, en s'avançant vers le bourg, on était d'abord frappé de la physionomie particulièrement barbare de ce quartier.

C'était un réseau inextricable de ruelles étroites, tortueuses, sombres et puantes ; ruelles toutes ouvertes sans logique, glissantes à défier un équilibriste et percées de distance en distance d'immondes culs-de-sac et de hideux carrefours.

Enfin, sur ce sol ainsi coupé, on voyait s'élever des ravins de malsons à façades vermoulues, ratatinées et rabougries, des mesures dont les lucarnes donnaient asile à tous les vents ; des abris, en un mot, dont pour la plupart la pluie avait pourri le bois, gauchi les planches et rongé la toiture.

Ajoutons encore à ce tableau deux ou trois carcans et une ou deux poternes ; groupons autour de ces lieux de supplice un populaire souffreteux, 'jaunâtre, déguenillé etbruyant,et;vous aurez, lecteur, une idée de ce que voyait, en 1400, loOOet 1600,1e voyageur aventureux qui se hasardait dans ces parages infects.

Cependant, si ce voyageur, pour ramener son âme à de plus dou ces idées, allait se recueillir un instant sous la coupole byzantine de Saint-Médard, et qu'il vînt ensuite, le couvre-feu une fois sonné, parcourir de nouveau et solidairement ces tristes ruelles, peut-être leur aspect ne lui paraissait-il point alors dépourvu d'une certaine grâce et même revêtu d'un mystérieux attrait.

Le lieutenant de police resta confonds.

Si donc, la nuit venue, notre voyageur eût remonté la rue Mou (Têtard, en se dirigeant vers les abords de la place Maubert, bientôt, au travers des lézardes capricieuses de la porte Bordet, il eût aperçu la pointe des tourelles dévotes du grand couvent des Carmes et la cime des grands arbres de son jardin.

L'ombre lui aurait caché, en passant près des enclos des iiionastères. les huttes hideuses qui en salissaient le pied, et il n'aurait entrevu à leur faîte que les capricieux festons des créneaux gothiques, se découpant en silhouettes noires sur le ciel bruni.

Puis, s'avancant toujours, il eût infailliblement entendu les chants du Job du moyen âge; car pendant trente ans, dit la tradition, un pauvre reclus chanta les

Liv. 266.

Fayard Frères, éditeurs.

sept psaumes de la Pénitence sur un fumier au fond d'une citerne, recommençant quand il avait fini, psalmodiant plus haut la nuit.

Aussi, de nos jours encore, l'antiquaire va-t-il demander un souvenir de ces chants aux échos de la rue du Puits- qui-parle.

Mais soufflons, pour la dissiper, sur l'ombre gothique que nous avons un instant évoquée.

Ce sera d'autant plus à propos que sur la place où nous venons de l'abandonner, rien au monde, au xv° siècle, n'était plus dangereux que de sY.hasarder trop tardivement dans une nuit d'hiver.

A cette époque surtout, ce coin de Paris était redoutable à tout honnête bourgeois s'avisant de le parcourir à la belle étoile.

Les officiers du Châtelet et les sergents de la Prévôté ne s'y aventuraient même qu'avec de grandes précautions, car les tortueuses ruelles qui s'infiltraient sur le sol boueux de la place IMaubert, ainsi que des rigoles dans une mare, recelaient une effroyable quantité de filles d'amour, de bandits qui valaient au moins ceux du Capitaine de Minuit, de coupe-bourse et autres variétés de cette espèce.

C'est aussi dans les ruelles qui se perdaient dans la rue MoutTetard, que gîtaient les sorciers, les magiciens, les faiseurs de maléfices et lesdénoueurs d'aiguillettes, dont le nombre s'élevait à plus de trente mille.

Ce quartier, dans une partie notable de sa population, n'était en quelque sorte qu'une annexe de la Cour des Miracles.

De ces ruelles sortaient tous les matins et revenaient gîter chaque nuit, ce tas de vagabonds et de mendiants, de filles d'amour et de sorcières, de voleurs et de débauchés, gueusant le jour et tuant la nuit, qui obstruaient, infestaient et pillaient tous les recoins du Paris de nos pères,

A toutes les époques, et cela se conçoit, ces pauvres quartiers ont fourni de nombreux contingents à la perturbation. ^

A part les pittoresques bandits que nous venons d'énumérer, ce qui restait de place dans ce coin perdu de l'Université était occupé par une population ignorante, misérable et presque constamment en lutte avec les besoins les plus criants.

Or, il était facile de la soulever, soit en abusant de sa créduhté, soit par l'appât de quelque convoitise, en lui laissant entrevoir une trêve à ses soulTrances.

Mais, outre les scènes accidentelles de désordre, dont jamais les occasions ne se faisaient longtemps attendre, il y avait encore des causes permanentes d'agitation, et qui ramenaient pour ainsi dire, à périodes fixes, des tumultes sans fin et des scan dales sans nom.

De temps immémorial, certains quartiers se léguaient leurs haines héréditaires.

Ainsi, les habitants du faubourg^Saint-Marcel étaient dans un état d'hostilité permanent avec ceux des faubourgs Saint-Jacques et de Notre-Dame-des-Champs.

Ils se battaient, se mutilaient et se dévastaient à qui mieux mieux.

La guerre allait même si bon train que le Parlement se vit obhgé, pour intimider les batailleurs, de faire planter quatre potences sur les principales arènes du combat.

La rue Mouffetard vit l'une d'elles se dresser fièrement sur son pavé.

Enfin, brochant sur le tout, les pages, les laquais, les écoliers perdus, les moines défroqués,lcs ouvriers de goguette et les clercs du Palais venaient là nouer et dénouer leurs éphémères liaisons et faire retentir l'air de leurs bachiques refrains.

Un beau jour de décembre de l'an 1561, les habitants du quartier MoufFetard entendirent tout h coup retentir le bruyant carillon de toutes les cloches de Saint-Médard.

.Or, ce branle inusité n'avait pour cause ni une révolte dans la ville, ni une 'pendaison à la Justice, ni une entrée de Monseigneur le Roi: il n'avait d'autre but que de contrarier dans leur temple les réformés qui assistaient au prêche.

En un instant, la rue Mouffetard, encombrée de peuple, offrit aux curieux l'aspect d'un fleuve agité, dans lequel de profondes ruelles, comme autant de torrents impétueux, ce gorgeaient à chaque minute de nouveaux flots de populace.

Les ondes de ce peuple, sans cesse grossies de tous les curieux qui affluaient |aux abords de la rue, s'avancèrent bientôt vers la façade du temple, et, en dépit de la digue que lui opposaient les efforts de quelques archers, elles commençaient à s'épandre en larges vagues sur les escaliers qui exhaussaient le portail de la façade.

Cependant les protestants, effrayés de cette marée montante, et craignant qu'elle n'arrivât bientôt à les engloutir, se hâtèrent de fermer et de barricader leur portes, puis ils menacèl-ent les religieux, si la foule ne se retirait, si la sonnerie ne cessait, de mettre un jour le feu au clocher de Saint-Médard.

A cette menace, que rendait efirayante l'énergie du désespoir, la foule se retira, la sonnerie cessa, et les protestants, glorieux de leur succès, firent une marche triomphale dans toute la longueur de la rue.

Ces démêlés religieux se prolongèrent de longues années: soixante ans après la scène que nous venons de raconter, la rue des Postes et le bâtiment des Gobelins de /inrent le théâtre d'un sanglant combat.

Les protestants, sous l'escorte de quelques archers, se rendaient, à leur chapelle pour y prier ; tout à coup, une nuée d'assaillants débouche de tous les carrefours voisins, et les cris : «Les huguenots à la corde ! sont » vociférés avec un bruit soudain et furieux.

Les archers qui fermaient marche du cortège firent volte-face.

— Taillez les hérétiques ! s'écrie la cohue pour s'exciter.

— Prévôté ! Prévôté ! répondent les archers en se ralliant. Et la lutte commença.

La mêlée fut affreuse.

La taille reprenait ce qui échappait à l'estoc, et l'arquebusade achevait ce qu'avait entamé la pique.

La victoire, sur toute la ligne, resta aux gens du roi.

Puis, le lendemain de cette équipée, le Parlement, fidèle à ses traditions, se hâta de faire planter une potence pom* les survivants.

Cette potence, à ce que l'on croit, était adossée à des murs avoisinant l'enclos où s'éleva depuis le couvent des HospUaliers de la Miséricorde de Jésus.

Mais poursuivons

Nous voici sous le règne du bicn-aimé Louis XV et à peu près vers le même teinps où Bertaut et ses quatre Risque-Tout allaient à la découverte du Capitaine.:''' Minuit.

L'abbé Paris vient de mourir et d'être inhumé dans le petit cimetière de Saint- Médard.

C'était un saint homme, au dire de ses contemporains, (jue le diacre Paris.

On ne lui connaissait d'autre défaut qu'une trop grande opiniâtreté religieuse.

Pour se soustraire aux vanités du monde, il avait pris le parti de se confiner dans une maison du faubourg Saint-Marcel.

Là, il se livrait sans réserve à la prière, aux pratiques les plus rigour euses de la pénitence et aux travaux manuels.

Il regardait les pauvres comme ses frères et faisait des bas au métier pour eux.

Jusqu'ici tout est religieusement évangélique, et si le digne abbé s'en fût tenu là, l'histoire n'aurait pas eu à enregistrer toutes les absurdités et tout le s caudale dont il fut cesle prête.

Malheureusement il n'en fut point ainsi: le diacre Paris publia quelques écrits, et dans ces écrits, ses antagonistes crurent voir des hérésies, et se8 partisans la trace de l'esprit divin.

On lui prêta des sentiments qu'il n'avait pas eus, et on le constitua, quoique défunt, chef d'une secte ridicule.

On prêta à son tombeau de surpreiants miracles, et] la foule vint y faire des prières.

Bientôt les dévotes stations tournèrent à la monerie et les moaieries menèrent rapidement à la convulsion.

Parmi les convulsion naires, les jeunes filles dominaient par leur riombre et par leur ferveur.

Leur esprit exalté imprimait à leur système nerveux de violentes secousses, et elles tombaient dans une extase voisine du délire le plus effrayant.

Ces jeunes filles solUcitaient la douleur, comme les voluptueux les plus effrénés pourraient solliciter le plaisir ; et, si on les en croit, en demandant la convulsion, eUes sollicitaient le plaisir lui-même.

Le nombre des convulsionnaires devint en peu de temps effrayant, et leur affluence dans les cimetières était incalculable.

On s'informait des habitudes du bienheureux Paris et on les imitait avec un soin scrupuleux.

On feignait de boire et de manger comme lui.

Pendant quelque temps, les convulsionnaires furent de bonne foi et crurent à l'efTicacité de leurs extravagances.

Nous ne voulons pas entrer ici dans l'histoire circonstanciée des différentes sectes { de convulsionnaires. Cependant, pour donner un exemple des extrêmes dans lesquels peut tomber l'esprit humain, nous allons retracer quelques-unes des pra tiques de ces illuminés.

Les Secouristes, entre autres, frappaient à grands coups de poing les jeunes fHles, et ces pauvres patientes, par les plus vives demandes, excitaient leurs bourreaux à les frapper plus cruellement encore.

Ces énergumènes montaient sur leurs corps étendus, et foulaient aux pieds leurs seins et trépignaient sur elles jusqu'à lassitude.

A ces malheureuses en délire, de pareils traitements parurent encore trop doux.

Insatiables de souffrances, elles se faisaient frapper avec des bûches, et pendant qu'elles étaient ainsi cruellement meurtries, elles s'écriaient:

— Ah! que cela est bon! ah! que cela me fait de bien, mon frère! Je vcus en supplie, redoublez, si voua le pouvez.

Enfin, leur délire ne connut plus de bornes, elles avalèrent des charbons ardents et elles se frappèrent à grands coups de marteau 1

Cependant, le roi apprenant cet esprit de fanatisme, crut pouvoir l'arrêter en faisant garderie cimetière de Saint-Médard ; mais dans toutes les sectes, la persécution engendre les prosélytes.

C'est l'histoire de tous les temps.

Les convulsionnaires n'avaient qu'une réunion, ils en formèrent vingt.

Les remontrances, les arrêts, les châtiments et les incarcérations ne firent"^ qu'enflammer la fureur des sectaires.

Ils publiaient des caricatures où le pape, l'archevêque et les Jésuites étaient tournés en ridicule.

Us publiaient même une feuille périodique portant pour titre: Nouvelles ecclésiastiques.

Mais, comme dans les choses les plus affreuses, les Français savent toujours trouver le côté ridicule, un poète (sans doute convulsionnaire) inscrivit sur la porte de Saint- Médard le distique suivant :

De par le roi, défenso à Dieu, De faire mii-acle en ce lieu.

Mais poursuivons encore, et puisque nous faisons de l'histoire, pourquoi ne dirionsnous pas, pour que cette courte idée soit plus complète, ce que ce curieux coin de Paris a été de nos jours ?

Étrange bizarrerie! le quartier MoufTetard, le point le plus ignorant et le plus misérable de Paris, se trouve justement enserré entre la science et l'industrie, ces deux sources de toute richesse et de toute lumière.

Au nord, la manufacture des Gobelins ; au midi l'École polytechnique, la bibUothèque Sainte-Geneviève et le collège Henri IV déterminaient, pour ainsi dire, la frontière de ce quartier.

Les écoles et la manufacture, ces glorieux foyers de la prospérité nationale, répand3nt à la fois, sur toute la France, les lumières qui la guident et les rayons qui la fertilisent.

Mais de ces rayons, pas un seul ne colore les ruelles de Mouffetard.

Le peuple qui habite là, naît, végète et meurt dans sa livrée de misère.

Ce peuple est vêtu grossièrement, et cependant il use sa vio à tisser les plus merveilleuses étoffes. ■

Allez aux Gobelins, et vous le voyez imiter, avec la plus grande vérité, les plus difficiles chefs-d'œuvre de la peinture.

Par des procédés ingénieux, vous le verrez reproduire, avec un art admirable, non seulement toute l'illusion de la perspective et toute la correction de dessin, mais

encore des tons si fins, si brillants et si chaleureux, qu'ils rappellent parfois an connaisseur les tableaux les plus éclatants des maîtres de Venise,

Puis, entre les écoles et les Gobelins, entre le luxe et la science, vous avez, hélas 1 les véritables monuments du peuple rgla prison et l'hôpital.

D'un côté, c'est l'hospice de la Pitié, d'abord créé pour les indigents qui faisaient les guerres civiles du temps de la régence de Marie de Médicis ; de l'autre, c'est la Bourbe, où vont accoucher les pauvres malheureuses que la prostitution ou le besoin force à y chercher un abri (1).

Enfin, comme pour engager cette population à la pratique des vertus sociales, voyez se dresser, au fond de cette étroite ruelle, les portes menaçantes et les murs épais de Sainte-Pélagie!

C'est là que Joséphine et la princesse de Lamballe éprouvèrent leur désespoir et versèrent leurs larmes ;

C'est dans ces sombres couloirs que la Restauration jeta l'illustre Déranger et l'élo quent Manuel;

C'est là que le pouvoir de Juillet relégua Carrel ;

C'est là, enfin, que le sublime Lamennais aîpromené ses poétiques rêveries.

Entre le bourg obscur où naît l'enfant de ces quartiers, et le triste hôpital, où la plu» part du temps il meurt, entre ces deux points extrêmes de sa vie, la majorité du peuple de ces ruelles a pour domaine le pavé de Paris, et sous le nom de chiffonniers, s'administre le monopole exclusif de toutes les bornes, de tous les égouts et de tous les recoins où les saletés se rejettent.

Le chifFannier est le philosophe pratique des rues de Paris.

Dans son abdication absolue de toute vanité sociale, dans ses flâneries incessantes et nocturnes, dans cette profession qui s'accomplit à la belle étoile, il y a je ne sais quel mélange d'indépendance fantasque et d'insouciance, je ne sais quoi d'intermédiaire entre la dignité de l'homme libre et l'humilité de l'nomme déchu; il y a dans ce contraste, enfin, quelque chose qui intéresse, captive et fait penser.

Rien de plus particulièrement exceptionnel que cette profession.

Au gré de son caprice, le chiffonnier va de rue en ruelle et de place en carrefour, fouillant, furetant, remuant, à l'aide du fer de son crochet et à la clarté de sa lanterne, ce tas de vieilleries, ces débris de salle à manger,] ces derniers lambeaux de vêtements caducs, que la consommation parisienne sème tous les jours sur le pavé de la ville.

La position du chiffonnier, dans les démarcations sociales, tient essentiellement une place unique.

Il touche le bout de tous les extrêmes.

Il est éternellement suspendu entre le haut et le bas, entre les étoiles et le pavé, entre l'égout et le pavé.

L'industrie nocturne des chiffonniers développe parfois chez eux, à un assez haut degré, leurs facultés naturelles.

La solitude des nuits est propice à son commerce comme à ses méditations.

i. Uhistoue que nous citons a été écrite en 1843,

Qui, par exemple, n'a connu de réputation au moins le philosophe Liard, ce chiffonnier à la fois érudit, artiste, phrénologue et orateur ; ce philosophe antique à qui Bérang-er a donnai ses œuvre?, et que Traviès, le spirituel et profond dessinateur, a si pittoresquemcnt crayonné?

Le spectateur qui examine en artiste la rue Mou ffctard, s'aperçoit dès l'abord de la variété pittoresque des constructions qu'elle présente.

C'est un papillotement de maisons, grandes, petites, vieilles, neuves, construites d'hier ou bâties il y a trois siècles, blanchies à la chaux ou peintes en ocre, bistrées parle temps ou enluminées à leur base.

Le retrnrd se perd dans cette diversité, dans cette profusion de détails, et ce n'c^' qu'après quelques instants d'examen que l'on arrive à pouvoir embrasser l'ensemble.

Lh, tout ne se nivelle pas sous un modèle h peu près uniforme ; là chaque maison à sa date, son cachet, son pittoresque, depuis le bouie h façade vermoulue et à porte écrasée, où pullulent des chiffonniers, jusqu'au brâtiment coquet et commode où se prélassent de petits bourgeois.

Et si vous pénétrez dans l'une des ruelles qui se dégorgent dans ce grand réservoir, dans celle deSaint-Médard, par exemple, vous apercevez, dès votre entrée, un tas de masures déchiquetées et puantes, des masures à contrevents pourris et à vitres de papier graisseux, des croisées d'où sortent de longues perches de bois surplombant sur la rue, et desquelles pendent en loques de vieilles guenilles et de sales haillons.

Dans les lézardes des murs sont fichés des crampons qui supportent des groupes de vieilles bottes et des couronnes de vieux chapeaux.

Puis, brochant sur le tout, des hottes indicatrices se pavanent à leur aise au-devant des portes, ou Jonchent en désordre le sol.

Enfin, si votre regard veut pénétrer dans l'intérieur de ces habitations, alors, au travers des mille débris et des clinquantes ferrailles qui en tapissent l'entrée, vous pourrez découvrir, se mouvant entre des amas de dégoûtantes vieilleries, un ou plusieurs de ces industriels nocturnes connus sous le nom de chiffonmers. »

l'île saint-louis

Continuons, avait de reprendre notre récit, à jeter un coup d'œU rapide sur les quartiers du vieux Paris qu'allait explorer Bertaut:

« En 1614, l'île Saint- Louis n'existait pas encore.

Il y avait à sa place deux ilôts, l'un à peu près vague, l'autre presque inhabité, et qui ne portaient pas encore le nom qui a prévalu.

La première et la plus considérable forme aujourd'hui (i) le terrain compris entre les quaia de Bélhune, de Bourbon, d'Orléans, d'Anjou, jusqu'à la rue Bretonvilliers au midi, et jusqu'au'delà delà rue Poultior au nord ; l'île aux Vaches se composait dureste.

C'était un beau séjour alors que ces deux îles !

Si on en excepte quelques rares cabanes, dont la concession avait été faite, dans

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