Ecrit eu lS
l'une d'elles, aux favoris du chapitre, elles étaient tout entières semées de gazon toujours frais, plantées de vergers bien ombreux, de jardins bien fleuris, où se promenait la rêverie studieuse des chanoines.
Pas de bruit, pas de boue, pas d'odeur nauséabonde.
Le domaine épiscopal les avait protégées, rien ne ressemblait moins à la Cité, cette ville sombre, marécageuse, bruyante, que ses tranquilles et vertes voisines, sorties tout exprès de l'eau pour offrir un de ces contrastes saisissants que l'on ne rencontre qu'à Paris.
Le 19 avril 1614, Christophe Marie, entrepreneur général des ponts de France, signait un contrat par lequel il s'obligeait à réunir les deux îles, en comblant le canal qui les séparait, à les environner, dans le délai de dix ans, de quais revêtus de pierres de taille, à y construire des maisons, des rues larges de quatre toises et un pont de communication avec la ville.
En revanche, il obtenait la facuUé d'étabhr, dans l'été, un jeu de paume et une maison de bains, qui n'auraient donné peut-être que du vent et de l'eau claire si les commissaires du roi n'avaient libellé un dernier article qui lui conférait le droit de lever sur chaque maison, et pendant soixante ans, une contribution annuelle de douze deniers. -
Désormais en règle à l'égard de toutes les chambres du Parlement, maître et seigneur pour plus d'un demi-siècle d'un vaste et beau quartier qu'il allait construire, Marie s'avisa de rêver à la gloire.
Il se rappela que par l'une des clauses de son traité il devait un pont pour relier le nouveau quartier à la ville, et il résolut débaptiser ce pont, pour l'honneur de son orgueilleuse truelle.
L'entrepreneur Christophe Marie avait donc l'extrême bonté de se soucier de la gloire : mais jusqu'à cette époque les saints du calendrier avaient : eu seuls le privilège de patroniser les rues de Paris, les places de Paris, les quais et les ponts de Paris. ; '
Quelque prévôt, quelque échevin, quelque dignitaire municipal s'était glissé parmi eux, çà et là, dans les endroits les plus écartés, les plus sombres de la ville : les maîtres maçons ne l'avaient point osé encore...
Eh bien ! Christophe, qui avait du crédit à la cour, se Dt promettre par la reine mère de venir, avec le roi son fils, poser la première pierre du pont Marie.
La cérémonie eut heu avec une grande pompe, le H octobre 1614, en présence d'une assemblée auguste, d'une foule d'élite, dans laquelle figuraient le président Miron, prévôt des marchands, les échevins, le procureur de la ville et bien d'autres notables.
La reine dont nous avons parlé était Marie de Médicis.
Le vent emporta tout ce bruit d'une foule brillante, toute cette poussière soulevée par un manteau royal.
Le souvenir du 11 octobre resta enseveli sous les arches du pont.
Bientôt les tailleurs de pierres ne connurent que leur entrepreneur, et le nom de l'heureux Marie devait survivre, grâce au mortier hydraulique, à toutes les révolutions, à tous les orages, à toutes le* crues d'eau de la Seine.
Neuf ans plus tard, l'île Notre-Dame, comme on l'appelait encore, commençait à
Le cardinal de Richelieu résolut de reconstruire les bâtiments sur un plan plus vaste
et plus magnifique.
prendre l'aspect que nous'lui voyons aujourd'hui, quoiqu'il lui restât beaucoup à faire pour compléter sa métamorphose.
On vit les rues de l'île se couvrir u édifices et les édifices se peupler d'habitants; on vit une ville nouvelle s'élancer du fleuve, comme par enchantement, l'influence de Christophe Marie grandir et le modeste entrepreneur de maçonnerie devenir une puissance du jo'ur, un homme véritablement à la mode.
Pourtant, à tort ou à raison, le chapitre de Notre-Dame s'était prétendu lésé par le contrat de Christophe Marie, et les chanoines s'étaient opposés très énergiquement k l'exécution des travaux.
Mais il eut beau faire, beau menacer et se plaindre, beau épuiser toutes les juridictions, y compris le conseil du roi, le malheureux chapitre en fut pour ses frais.
Liv. 267. Fayard Frères, éditeurs
y 'En perdant ses chanoines pour prendre des procureurs.l'île Notre-Dame a quitté son nom pour prendre celui de Saint-Louis. . ', ■ ::-:;..-
I ©e ce moment, l'île Saint-Louis aura des rues bien alignées, des maisons bien aérées, des hôtels riches et sévères, des terrasses plantées d'arbres, des bassins et des eaux jaillissantes ; et tout cela pour une population grave, silencieuse, triste et presque toute vêtue de noir !
Molière, qui avait beaucoup ri sans doute en regardant les hôtes habituels de l'île Saint-Louis, habilla de noir tous ses personnages ridicules.
L'apparition du nouveau quartier eut un succès immense dans l'opinion parisienne.'
D'abord il était vraiment tout neuf, de la cave au grenier ; ensuite il était à coup surplus beau, plus élégant, mieux divisé que tous les autres quartiers de la ville de Paris: l'admiration des Parisiens n'était-elle pas bien légitime ?
Depuis, l'île Saint-Louis, l'ancien pays des chanoines et des gens de robe est resté ce qu'il était à l'époque oii le Capitaine de Minuit remplissait Paris du bruit de ses exploits, c'est-à-dire grave comme le chapitre de i\otre-Dame, immobile comme la balance de la Justice, inamovible comme la magistrature de France.
L'île Saint-Louis, c'est la province à Paris; c'est une petite ville qui a des rentiers dans 1 maisons, de l'herbe dans les rues et de petits bateaux sur l'eau.
L'île Saint-Louis a eu trois existences bien distinctes : la vie du cloître, la vie du palais, la vie de bourgeois : unrochet, une robe, un bonnet de coton I
LYII
LA SOPBONNE
Enfin, et pour compléter le décor où se dérouleront les chapitres qui vont suivre, ressuscitons non seulement au point de vue histoTique, mais encore au point de vue anecdotique, le vieux quartier de la Sorbonne, qui était certainement le plus curieux, le plus pittoresque et le plus intéressant de tous.
D'ailleurs, nous n'en doutons pas, nos lecteurs nous sauront gré d'avoir mis sous leurs yeux ces belles pages de V Histoire de Paris :
« Il y a des noms qui sont doués, comme certaines formules de la démonologie antique, du mystérieux pouvoir d'ouvrir les tombeaux, d'évoquer les ombres et de reconstituer, pierre à pierre et homme à homme, les sociétés et les monuments couchés dans la poussière des siècles.
« Ces noms sont autant de légendes,
« Ils résument de la manière la plus pittoresque, la plus énergique, les mœurs, les opinions, les événements du passé ; ils se sont pour ainsi dire identifiés avec les hommes etles choses qu'ils rappellent ; ils sont devenus hommes et choses eux-mêmes,
«Pour nous borner à un exemple, ne suffit-il pas de prononcer le nom de la Sorbonne pour que mille souvenirs, comme éveillés par un appei magique, surgissent aussitôt dans notre esprit ?
«Ce sont des souvenirs bruyants, tumultueux, pleins d'animation et dévie; des souvenirs qui font se presser, se heurter en foule sous nos yeux, ces représentants d'un autre âge, cette population innombrable de clercs, de bacheliers, de docteurs, de casuistespédant. de toute espèces, detout âge, de toute nation, cohue bariolée do
mille couleurs, débraillée et fourrée d'hermine, grave et tapageuse, tachée d'encre et de vin, avide de science, et la leçon finie, se ruant au cabaret pêle-mftle avec les truands et les filles de joie.
« N'entendez-vous pas les cris de l'école ?
« N'assistez-vous pas à l'exhumation complète d'une époque passée sans retour, et cela naturellement, sans effort, presque malgré vous?
« Vous est-il possible de séparer le mot de la chose, l'idée du fait?
« Tant que vous verrez, gravé à l'angle d'une rue, un nom aussi significatif que celui do laSorbonne, ne craignez pas de voir périr le souvenir des événements qui se rattachent à ce nom.
« En vain les habitudes, les mœurs, les industries modernes, tenteront l'invasion de cette rue ; en vain vous la sillonnerez d'omnibus, vous la criblerez de cafés, vous la constellerez de becs de gaz, vous ne parviendrez jamais à lui ôter son caractère original, car le nom qu'elle porte est sa sauvegarde, car le passé est le boucher du présent.
« Oui, jusqu'à ce que vous ayez remplacé son nom historique parle nom banal de quelque préfet ou de quelque agent de la grande voieriQ, la rue de la Sorbonne restera ce qu'elle a été, le quartier général, le saint des saints des écoles.
« Cette rue, ou plutôt ce quartier, n'a d'autre histoire que celle de la Sorbonne elle-même ; et la Sorbonne, étant comme nous l'avons dit, le noyau, le cœur, la capitale, d'un empire qui avait ses mœurs, ses lois, sa milice, ses tribunaux particuliers, il suit que cet empire doit être exploré par nous dans toute son étendue.»
Pourlesbesomsde notre roman, notre cadre embrassera donc tout l'espace compris entre la rue des Rlathurins, la rue de la Harpe, la rue des Prés et la rue Saint-Jacques.
n n'est pas nécessaire d'avoir creusé et étudié à fond l'histoire du vieux Paris, pour savoir que la plupart des collèges, écoles et asiles de l'ancienne Université étaient renfermés dans cet étroit espace.
Beaucoup de ces monuments ont disparu, mais il en reste encore assez pour donner à l'ensemble du quartier une physionomie singulièrement originale.
Ces maisons hautes, étroites, pignonnées, trouées de petites fenêtres, qui se heurtent, se coudoient et grimpent les unes sur les autres, sans ordre, sans symétrit sont les collèges de Seez, de Narbonne, de Bayeux, de Justice.
Quel est cet hôtel garni qui empiète audacieusement sur la voie publique pour mieux faire admirer ses persiennes feuille morte et son fringant badigeon jaune?
C'est le collège de Dainvilic, fondé avec les deniers prélevés sur les halles et marchés de la ville de Rouen.
Voyez-vous cette fenêtre toute couverte de liserons et de capucines qu'arrose en riant une jolie griselte?
C'est de laque fut précipité, sur le pavé, le corps sanglant de Pierre Ramus.
Regardez celte maison noire et crevassée qui bourdonne conmie une ruche d'abeilles et d'où s'échappent, par instant, de folles clameurs et d'épaisses colonnes de fumée do tabac: c'est le gothi(iue collège des Cholets où Duridan, sauvé des eaux comme Moïse, soutint, un jour durant, qu'il est licite de tuer une reine de France.
Vous le voyez, pas une pierre, pas une ruine de ce vieux quartier qui ne soit une relique précieuse do l'Université de Pari?, la fille aînée des rois do France
Mais nous nous trompons, cependant: on y trouve encore, outre l'abbaye de Cluny, les restes d'un monument étranger à l'Université : c'est le couvent des Pères de la Merci.
Les philosophes du siècle dernier ont éloquemment attaqué l'institution des ordres monastiques, et ils ont sagement fait, car toute institution qui tend à isoler les hommes, est un abus et un principe de ruine.
Mais, s'il eût été possible d'établir des distinctions entre les communautés de toute espèce, de toute règle, de toute couleur, qui pullulaient alors sur le sol de la France, assurément les Frères de la Merci méritaient d'être exceptés de la proscription générale.
N'était-ce pas en effet un touchant spectacle que de voir ces pauvres frères s'en allant prêchant par le monde et sollicitant l'aumône de tous, humbles ou puissants, pauvres ou riches, non pour acheter le champ du voisin, ou pour dorer la chapelle du couvent, comme les autres ordres mendiants, mais pour rendre un époux et un père à la famille du soldat, du matelot pris sur les galères du roi par les corsaires barbaresques !
Puis, quand la récolte avait été abondante, quand le tribut levé par la charité sur la pitié de tous les peuples chrétiens avait atteint le chiffre exigé pour la rançon, que d'acclamations, que de vœux ardents devaient saluer le départ du navire qui allait porter aux malheureux enchaînés sur une terre inhospitalière l'espoir de la patrie et toutes les joies de la liberté !
Les voyez-vous ces pauvres esclaves de Tunis et de Tanger s'élancer en foule de leurs bagnes infects à la vue du vaisseau rédempteur, tomber à genoux sur le rivage, et, sans pouvoir prononcer une parole, arroser de leurs larmes les pieds des saints missionnaires qui touchent leurs fers et les font tomber 1
Et cependant ces religieux qui opéraient tant de merveilles étaient les plus simples et les plus modestes des hommes.
Ils ne se recommandaient ni par les brillants dehors du clergé séculier du moyen âge, ni par l'éclat de l'éloquence, ni même par la supériorité de l'instruction.
Pauvres et ignorants pour la plupart, ils n'avaient pour combattre l'indifférence, ou même l'avarice des heureux dont ils venaient solliciter la compassion, d'autres armes qu'une foi ardente et un dévouement infatigable.
Leur humilité même était passée en proverbe, et ils avaient reçu un de ces surnoms significatifs qui ont presque la valeur d'une définition.
Comme ces religieux entreprenaient de longs voyages, et que leurs forces ne répondaient pas toujours à leur zèle, le Pape leur avait permis de se servir d'ânes pour montures.
Il arriva donc que le peuple, chez qui la familiarité n'exclut pas toujours l'admiration et le respect, les appelait communément les frères aux ânes.
Ils se glorifiaient eux-mêmes de leur simplicité, et se faisaient honneur des travaux les plus serviles, comme le prouve cette épitaphe curieuse d'un de ces bons pères nommé Mathurin Duportail :
Cy gist le léal Mathurin, Sans reproche bon serviteur, Qui céans garda pain et vin Et fut des portes gouverneur.
Pannier ou hotte par honneur \u marché volontiers portait ;
Très vigilant et bon sonneur
Dieu pardon à l'ami lui soit.
Quant à la Sorbonne, qui nous intéresse plus particulièrement, car elle devait donner son nom au quartier, ce collège fut fondé vers l'an 1250, par Robert de Sorbon, chapelain du roi saint Louis, originaire d'un village du Rethelois, dont 11 prit le nom, suivant l'usage de temps.
Saint Louis de son côté agrandit cet établissement de trois maisons situées rue Coupe-Gueule, et donna à chacun des écoliers qui l'habitaient un ou deux sous par semaine pour les aider à vivre.
Cependant les bâtiments menaçaient ruine depuis longtemps, lorsque le cardinal de Richelieu résolut de les reconstruire sur un plan plus vaste et plus magnifique.
Le nouveau collège fut commencé le 4 juin 1629, en présence de l'archQvêque de Rouen, et le 15 mai 16331e cardinal posa lui-même la première pierre de l'église, qui fut construite sur les dessins de Jacques Lemercier, un des plus habiles architectes de l'époque.
C'est dans cette église que fut érigé le tombeau du cardinal de Richelieu, exécuté par le fameux sculpteur Girardon. A soixante ans de là, le czar Pierre, à genoux devant ce tombeau, s'écriait : « 0 grand homme ! je t'aurais donné la moitié de mes Étals pour apprendre de toi à gouverner Tautrel...»
La maison de Sorbonne, qui devint par la suite le siège de la faculté de Théologie, n'était dans l'origine qu'un collège fondé comme les autres pour servir d'hospice à de pauvres écoliers qui suivaient les leçons des écoles publiques de l'Université.
Une opinion assez accréditée de nos jours fait honneur à Gharlemagne de la fondation de l'Université de Paris.
C'est une erreur.
Gharlemagne, il est vrai, s'efforça pendant toute la durée de son glorieux règne de faire fleurir dans ses Etats les sciences et les lettres.
Il couvrit de sa protection éclairée les écoles naissantes d'Aix-la-ChapeUe, de Tours, de Châlons.
Mais il n'y avait pas alors une seule école publique à Paris.
Les premiers professeurs qui vinrent y enseigner furent deux moines de Saint-Germain d'Auxerre, nommés Rémi et HocbalddeSahit-Amand, quiouvrirentenrannée908, près d'un siècle après la mort de Gharlemagne, un cours de dialectique et de théologie.
Ces deux maîtres ayant réuni autour d'eux un certain nombre de disciplos, d'autres professeurs vinrent se fixer à Paris et y obtinrent un succès immense.
Les noms de Guillaume de Champeaux, d'Abailard, de Robert de Melun, de Joscelin, de Pierre Lombard, devinrent européens, et la gloire de ces savants maîtres attira dans la ville une telle affluence d'étudiants de toutes les nations, que leur nombre dépassait quelquefois celui des habitants, et qu'ils étaient obUgés de bivouaquer dans la campagne, faute de maison pour se loger.
Les maîtres eux-mêmes faisaient souvent leurs leçons en plein air.
Abailard, qni était toujours suivi de trois à quatre mille disciples, établissait Ron camp, comme il le disait lui-même, sur le sommet de la montagne Sainte- Geneviève on au milieu du Pré-aux-Clercs.
On comprend de quelle puissance était armée, dans une ville du moyen âge à peu près dépourvue de lois et de règlements de police, une population de cent mille jeunes gens ne formant qu'un seul corps, ayant les mêmes occupations, les mêmes goûts, les mêmes habitudes, indépendants par caractère et par position, ardents, passionnés, impatients de toute autorité et naturellement ennemis des bourgeois qui avaient bon feu, bon lit, bonne table, bon pourpoint de surcot de laine, tandis qu'eux les clercs, les lettrés, réduits pour la plupart aux deux sous par semaine du] roi saint- Louis, s'en allaient mendiant par les rues, en compagnie des francs-mitou'?, des cagous et des bohèmes, buvaient du vin frelaté quand le tavernier faisait crédit et se chaufTaient en hiver quand luisait le soleil.
C'était, en vérité une singulière institution que l'Université de Paris au moyen fige !
N'esl-il pas bizarre de voir ce vaste corps d'où sortirent tant de personnages recommandables toiit ensemble par leurs services, leurs vertus, leur piété, ce corps qui donna à la France ses ministres les plus capables, à l'Eglise ses prélats les plus illustres, composé d'une cohue inouïe de pauvres diables sans chausses le plus souvent et le ventre creux, mais portant fièrement la dague malgré les ordonnances, bons compagnons, mais toujours prêts à dégainer, disputant à l'école ;sur les propriétés hygiéniques de vin de Brie, mais en [revanche ergotant au cabaret sur la philosophie d'Aristote?
Quant au reste, il n'en faut point parler ; les petites fredaines des étudiants de notre époque ne sauraient être comparées aux bruyantes orgies du Pré-aux-Clercs, orgies de toutes les heures, orgies de jour et de nuit, accessibles seulement aux clerc?, et où n'aurait osé se risquer quiconque n'eût pu se faire reconnaître par quelque mystérieux shibolelh.
Qu'on s'étonne à présent que, lorsque les écoles venaient à vaquer, lorsque la rue de la Harpe et la rue Saint-Jacques, comme d'inépuisables vomitoires, jetaient tout à coup sur les quais des nuées d'ésoUers, affamés, armés jusqu'aux dents, et désœuvrés, qui pis est, les bourgeois rentrassent chez eux et fermassent leurs boutiques comme dans une calamité pubhque.
Et ce n'était pas là un événement rare.
Toutes les fois qu'un clerc se passait la fantaisie de rosser un sergent du Châtelet et que celui-ci avait l'audace de rendre, d'après la jurisprudence du talion, horion pour horion, œil pour œil, dent pour dent, l'écolier, qui connaissait ses classiques et qui savait quelle émotion populaire avait excitée ce débiteur romain étalant les plaies de son dos au milieu du Forum, se mettait à parcourir les écoles depuis la rue du Fouarre jusqu'au sommet de la montagne Sainte-Geneviève, faisant montre de sa souquenille délabrée, poussant le cri de guerre et recrutant eu moins d'une heure une armée de dix mille hommes.
Malheur alors aux cochers qui se trouvaient sur le passage.de l'émeute I
En un clin d'œil, si nombreux, si braves, qu'ils fussent, ils étaient entourés.
CARTOUCTTR îli:j.ï
ddmontés, foulés aux pieds el jeiés h la riviAre, le tout pour la plus ^ande çloire ,!e l'Université.
Ces excès se rcaouvelaieut chaque jour, en plein soleil, au cœur de Paris.
Si par hasard il se trouvait un prévôt moins patient que ses devanciers, qui fît conduire au Châtclet quelques-uns des perLurbateurs, oh ! alors ce n'était plus une émeute, mais une insurrection générale, une guerre sainte, avec son manifeste, son drapeau et ses chefs.
L'Université tout entière, clers et docteurs, disciples et maîtres, s'ébranlait comme un seul homme. ^
Les cours étaient suspendus, les écoles fermées, et le recteur, suivi d'une respectable escorte, allait humblement signiûer au roi que, si dans les vingt-quatre heures on ne faisait pas droit à ses justes griefs, «la fille aînée du trône, persécutée dans son honneur, abandonnerait Paris, cette ville d'iniquité, et s'en irait comme une brebis errante chercher ailleurs un asile ».
Le roi, qui savait que sa fille aînée, toute brebis qu'elle était, ne se faisait pas faute d'exciter des troubles dans tout le royaume, s'empressait toujours de désapprouver son prévôt, et le courageux magistrat, coupable d'avoir trop bien fait son devoir, était condamné d'ordinaire à l'amende honorable, au bannissement perpétuel et à la confiscation de ses biens.
De pareils faits demandent à être appuyés par des preuves : nous choisissons un exemple entre mille.
C'était au mois d'octobre de l'année U07, sous le règne de Charles IV.
Dans la salle basse et enfumée d'une taverne qui s'ouvrait à fangle formé par la rencontre des rues des Mathurins et de la Sorbonne, était réunie une fouie inaccoutumée composée des élèves et debacheUers.
Mais, contre l'usage du lieu, le silence le plus profond régaait dans l'assemblée.
Les pots de vin et de cervoise restaient remplis sur les tables, et les écoliers se regardaient avec inquiétude comme si tous avaient quelque chose à dire et que personne n'osât commencer.
Tout à coup une voix éclatante s'écria du coin le plus obscur de la salle :
— Los et honneur à l'Université 1... Mort au sire de Tignouville I A sac le Châtelat el la Prévôté!...
Ces quelques paroles produisirent dans la taverrie l'efl'et d"uue commotion électrique.
Une sourde et vaste rumeur s"éleva dans l'assemblée, et un gi'oniement lugubre courut le long des voûtes surbaissées de la salle.
Alors on vit s'élancer au milieu des tables un personnage de haute taille et d'une carrure i3uiS3ante.
Une moustache fièrement retroussée ajoutait encore à la sévérité de son visage, et longue rapière, dont le baudrier se croisait sur son pourpoint de camelot noir avec le cordon plus paciûaue d'un encrier do corne, dénotait sufTnamment un étudiant armé en guerre.
— Parla mort-dieu I s'écria-t-il, que signifie cet air abaliu, ces visages coUïierui--=; ? r.st-"ce que les Hourguigaons sont entrés dans Paris "^
Est-ce que le roi notre sire est mort?
Non pas, que je sache. De quoi s'agit-il donc? d'arracher deux écoliers aux griffes du prévôt. .
Et pour cela que faut-il faire? rosser quelques archers et renverser quelques po
tences. • ■
Est-ce la première fois que nous rappelons au sire de Tignouville le respect qu'il doit à nos privilèges ? ,
Que ceux qui ont peur se retirent : quant à moi, je déclare que, si dix d'entre vous veulent me suivre, je me charge d'aller chercher nos Qjimarades jusqu'à Montfaucon, et de vous les ramener en triomphe.
— Ignorez-vous, Eustache Beautreillis,dit une voix, qu'à la requête du prévôt le roi a mandé des troupes de toutes les villes des environs?
Philippe Bruant, que voici, a vu entrer ce matin par la porte Saint-Honoré six compagnies d'arbalétriers venant de Chartres, etSenlis nous a envoyé toute la cavalerie du comte de Brissac.
— Eh bien, si la victoire est plus disputée, s'écria Eustache Beautreillis, est-ce une raison pour laisser pendre comme des truands deux écoliers comme nous, et cela parce que, sentant leur bourse et leur ventre à sec, ils ont emprunté dans le bois de "Vincennes quelques misérables écus à un riche bourgeois du faubourg Saint- Antoine?
— Non, non, s'écrièrent quelques voix dans la salle, à bas le prévôt ! à bas le Ghâtelel!,..
— Oui, à bas le Ghâtelet ! reprit Eustache Beautreillis ; nous sommes clercs, et devons être jugés en cour d'Eglise. La condamnation de Bourgeois et de Dumoussel est une insulte à l'Université... Aux armes donc, camarades !
— Oui, oui, aux armes ! cria-t-on de toutes parts.
— Un moment, dit Eustache Beautreillis, écoutez-moi camarades... Lorsque vous entendrez Dumoussel crier : «A nous, clergie ! » vous vous jetterez sur les gardes!... Malheur à qui fera quartier !
— L'exécution a lieu une heure, s'écria Philippe Bruant.
— Et il est midi, répondit Eustache Beautreillis; nous n'avons pas de temps à |perdre. Camarades à Montfaucon !
— A Montfaucon I s'écrièrent tous les écoliers en se précipitant hors de la taverne.
Chemin faisant, cette troupe indisciplinée se grossit d'une armée entière de clercs qui, à la nouvelle du soulèvement, sortaient en foule des collèges innombrables des quartiers Saint-Benoît etSaint-André-des-Arts.
Toutefois ce ne fut pas sans peine que les écoliers purent pénétrer jusqu'au lieu du supplice.
Dès le matin les archers de la pré voté, le« sergents du Châtelet et les troupes royales s'étaient emparés de toutes les issues, et plus d'un horion fut donné et reçu avant que les soldats, refoulés de toutes parts vers l'éminence sur laquelle se dressait le gioet, 'se fussent décidés à abandonner leur position et àse replier en cordon serré autour.de s ifourches patibulaires.
CAIITOUCIIE
Blanche s'appiocha . Jean de Lys entr'ouvrait les yeux
Après ce premier succès, un hourra formidable s'élança du milieu des assaillants; mais, cette démonstration accomplie, il s'établit partout un silence de mort mille fois plus menaçant que le tumulte : l'émeute attendait.
Tout à coup, un son lugubre vibra dans les airs.
Des tintements sourds et monotones se succédaient lentement.
Celait le glas des agonisants qui annonçait l'heure du supplice.
Un immense frisson parcourut la foule, et toutes les mains se dérobèrent à la fois sous les cape^etles manteaux pour serrer la garde d'une épée ou la poignée d'un lourd maillet de fer.
Bientôt un murmure mêlé de cris se lit entendre du côte du faubourg Saint-Martin.
Liv. 208 .
Favard Frère?, éditeTir<;.
et un appareil de formidable cavalerie et d'arbalétriers déboucha sur . le plateau do Montfaucon.
Eustache Beautreillis, qui'n'avalt pas cessé de parcourir les groupes en excitant le courage des uns et en calmant la fougue des autres, s'élança sur une pierre et fixa ardemment les yeux sur une charrette entourée d'un triple rang de soldats.
Tout à coup il pâlit.
— Malédiction I sécria-t-il, tout est perdu ! * Tous les regards suivirent la direction des siens : Dumoussel et Bourgeois étaient
bâillonnés.
Cet incident pouvait avoir les suites les plus funestes.
En efl et, qui donnerait le signal ?
Quelle voix imprimerait une impulsion universelle et instantanée à cette foule, dont l'ensemble seul pouvait faire la puissance ?
Déjà l'on se regardait avec inquiétude.
Les plus timides ne se voyaient pas sans une certaine certaine terreur en face de cette lourde cavalerie de Brissac, qui avait pris part à tant de combats dans la guerre des Anglais.
Beautreillis seul, le premier moment de surprise passé, ne laissait voir sur ses traits ni crainte, ni découragement.
Immobile sur le bloc de pierre qui lui servait d'observatoire, il ne perdait pas un détail de la scène qui se passait sous ses yeux, et son attention paraissait surtout concentrée sur un vieux moine assis entre les condamnés, et qui leur parlait avec une vivacité peu ordinaire en pareil cas.
Tout â coup IBeautreillis se [retourna vers l'écolier qui était le plus près de lui:
• — Lyonnel Pernotte, lui dit-il, vous qui mangez à la gamelle de tous les couvents de la ville, connaissez-vous ce vieux moine barbu qui tient le bon Dieu comme une rapière ?
— - Je ne l'ai jamais vu, répondit Lyonnel.
— C'est singulier, reprit Beautreillis en fixant de nouveau les yeux sur la charrette. En ce mom.ent le regard du religieux rencontra celui de l'écolier.
Beautreillis tressaillit, et, montrant du doigt la charrette oui n'était plus qu'à vingt pas du gibet :
— Attention ! s'écria-t-il en tirant vivement son épée.
Alors on vit le moine s'approsher de Dumoussel comme pour l'embrasser, puis d'un coup de main il lui enleva son bâillon, et Dumoussel avec 'fierté, s'écria d'une voix éclatante :
— A nous, clergie !
A ce signal, une clameur efTroyable ébranla les airs.
Les soldats stupéfaits se replièrent en désordre autour de la cliarrette,tandis qu'Eustache Beautreillis, s'élançant du haut de sa tribune improvisée, courait sus aux archers en criant de toutes ses forces :
— En avant l'Université l... A sac ! à sac I r— Bayeux, en avant!
— Par ici la Sorboiine !
— A moi les Grassins !
Et cent autres cris répondirent.
Le choc fut terrible .
Deautreillis, suivi de toute sa troupe, fit une troude au milieu des soldats ; mais le flot se referma et l'engloutit avec ses compagnons.
Pendant cette lutte, les condamnés avaient atteint l'échafaud, et bientôt ils parurent sur la plate-forme, escortés d'huissiers dii Châtelet et du bourreau.
A cette vue, les assaillants, qui n'étaient plus animés par les cris et par l'exemple d'PJustache Bcautreilli?, commencèrent à reculer.
Une vigoureuse charge de cavalerie acheva la déroute, et lorsque toujours courant ils furent arrivés aubas de la colline, les écoliers purent voiries corps de Léger Bourgeois et d'Olivier Dumoussel se balancer entre les funèbres poteaux du gibet de Montfaucon!
Toutefois r Université ne se tint pas pour battue,
La mort de deux clerc condamnés et exécutés parla justice civile criait vengeance; la montagne Sainte-Geneviève s'émut jusque dans ses fondements; le recteur et tous les maîtres s'assemblèrent en séance solennelle dans le cloître des Mathurins.
On approuva la conduite des écoliers, on ordonna un service funèbre en l'honneur d'Eustache BeautreilUs et de tous ceux qui avaient péri dans le combat, et l'on décida que les cours seraient suspendus et les écoles fermées.
La lendemain l'Université en corps se transporta au palais du Louvre,
Elle obtint audience et demanda énergiquement au roi Charles VI la punition du sire do Tignouville, le prévôt de l'aris, qui avait fait arrêter Léger Bourgeois et Olivier Dumoussel.
Le roi, qui n'osait reconnaître que le prévôt avait agi par ses ordres, répondit en termes vagues qu'il examinerait cette affaire; mais quelques mois après, l'Université ayant déclaré que, si satisfaction ne lui était pas donnée dans un délai déterminé, elle en référerait au Pape et se disperserait dans tout le royaume,le roi, qui avait alors bien d'autres affaires sur les bras, eut la faiblesse de désavouer le premier magistrat delà cité.
Le 16 mai 1408, im arrêt du conseil condamna le sire de Tignouville à aller en personne détacher les cadavres du gibet, à les baiser sur la bouche et à payer les frais do leur convoi, que devait conduire le bourreau revêtu d'un surplis et portant à la main un cierge de cire jaune.
Le prévôt fut en outre destitué de sa charge, et privé à toujours de l'exercice de ses droits civils.
Après cette cérémonie, les deux écoliers furent enterrés en grande pompe dans le cloître des Mathurins, et, pour perpétuer le souvenir de la satisfaction qu'elle avait obtenue, l'Université fit graver cette épitaphe sur leur tombe:
« Cy dessous gisent Léger Bourgeois ot Ohvier Dumoussel, jadis clercs, écoliers, étudiants en rUniversité de I\u'is, exécutés à la justice du roy uolre sire, par le prévost de Paris,ran li07,le vingt-sixièmejour d'octobre, pour certains cas à eux imposés.
«Lesquels, à la poursuite de l'Université, fureat restitués et amenés au parvis Je
Notre-Dame, et rendus à Vévèque de Paris comme clercs, et au recteur et auz députés de l'Université, comme suppôts d'icelle, à très grande solennité, et de là en ce lieu en furent amenés, pour être mis en sépulture, l'an 1408, le seizième jour de may.
« Et furent les dits prévôts et son lieutenant démis de leurs offices à ladite poursuite comme plus à plein appert par lettres patentes et instruments sur ce cas.
« Priez Dieu qu'U leur pardonne leurs péchés.
« Amen. »
L'Université, enhardie par ce succès, put se considérer dès lors comme une puis, sance redoutable.
On la vit se mêler activement à toutes les guerres civiles qui, jusqu'au règne de Henri IV, ensanglantèrent la France.
La Sorbonne surtout, qui était devenue, comme nous l'avons dit, le siège de la faculté de Théologie, s'était de sa propre autorité établie juge de toutes les controverses politiques et religieuses qui agitaient l'Etat, et si quelques-uns de ses actes témoignent honorablement de son indépendance et de sa fermeté à défendre, même contre le Pape, les droits de la royauté et les libertés de l'Eglise, il en est d'autres qu'on ne peut rappeler sans un pénible sentiment de honte et de douleur.
Ainsi, pendant l'occupation de Paris par les Anglais, on vit la faculté de Théologie assemblée aux Bernardins, pour examiner les pièces du procès de Jeanne d'Arc, déclarer cette héroïque jeune fille hérétique et schismatique, et demander sa mort aux ennemis de la France.
Plus tard, elle approuva, par une déclaration solennelle, les massacres de la Saint- Barthélémy.
C'est dans la chambre de Jean Boucher,docteur de Sorbonne, que s'organisa le conseil des Seize, etquetous les Français furent déliés du serment d'obéissance à Henri IIL
Henri III mort, la Sorbonne déclara Henri IV indigne du trône, et ne le reconnut qu'après son abjuration.
Les autres facultés avaient pris une part plus ou moins directe à ces actes ; aussi Henri IV, dont la rancune s'étendait à toute l'Université, entreprit-il de reconstituer ce corps sur des bases toutes nouvelles.
En 1600 parut une ordonnance de réforme, rendue au nom du roi, et sans l'intervention du Pape ni de l'autorité ecclésiastique.
L'Université murmura, la Sorbonne surtout ; mais la satire Ménippée aidant, ses plaintes n'excitèrent que la risée du public, et l'ordonnance s'exécuta.
A partir de ce moment, les écoles fucent assujetties à une discipline plus sévère.
Le bon ordre, la tranquillité reparurent, et le goût des hautes études, si longtemps négligées pour le vain bruit de la dispute, se répandit de plus en plus dans les collèges.
L'ordonnance de Henri IV enleva à l'Université tout caractère politique ; pour la première fois, elle ne fut pas admise comme corps aux états généraux qui se tinrent à Paris en 1614.
Toutefois, au milieu de ce silence des autrer! facultés, la Sorbonne conserva encore une certaine influence en vertu du caractère spirituel dont elle était revêtue.
L'activité de ce corps remuant ne s'appliqua plus qu'aux questions purement religieuses ; mais c'était encore assez pour troubler, à cette époque, la tranquiHité publique.
Tout le monde sait quelle agitation causèrent dans le clergé de France la publication du livre de Quesnel sur la grâce, et les mandements fulminés départ et d'autre par les évêques soumis et appelants.
Il y avait, en effet, matière à faire égorger tous les théologiens de TEurope, tant les propositions condamnées par le Pape étaient obscures.
La Sorbonne se jeta à corps perdu dans la mêlée ; et tour à tour moliniste ou janséniste, selon que l'exil ou le rappel de ses membres les plus fongueux modifiait sa majorité, un siècle durant elle ne cessa d'ergoter et de disputer sur des propositions que n'avaient comprises ni Quesnel qui les avait émises, ni le pape Clément XI , qui les avait censurées.
Ces discordes avaient un fâcheux retentissement.
Du fond de la Sorbonne le goût de la dispute s'était répandu au dehors, la société tout entière était envahie par ce fléau. Il y avait des salons molinistes et des salons jansénistes.
Dans les cafés, dans les promenades, dans tous les heux pubhcs, on ne parlait que de la grâce, de la bulle, de l'appel au futur concile.
Les armes spirituelles ne suffisant pas pour apaiser la quereUe, l'autorité royale crut devoir intervenir.
La confiscation, l'exil, frappaient les appelants, comme on nommait alors les jansénistes.
Ceux-ci, de leur côté, se défendaient par les lois judiciaires, et, chose incroyable . on vit alors des curés qui refusaient les derniers sacrements de l'Eglise à des malades, et des malades qui sommaient par huissier les curés de les administrer. Ces sommations se terminaient ordinairement par cette singulière formule: « Et à défaut par ledit curé de donner ledit bon Dieu, le présent acte devant tenir au malade lieu et place de viatique, etc. »
C'est sans doute un descendant de quelqu'un de ces praticiens qui, en Van do grâce 1842, signifiant un acte à une personne morte la veille, rédigeait ainsi le mr-
"t Nous sommes transporté au domicUe du sieur Léveillé, musicien en cette ville de Langres, rue Neuve, n» 3, où étant et parlant à sa personne, ainsi déclarée, que nous avons trouvée en bière sur sa porte. »
En 1729, la Sorbonne, qui avait vu cent de ses docteurs exilés par le cardinal Fleury, s'était définitivement rangée du côté des Jésuites.
A partir de cette époque, elle se déconsidéra tellement par les censures ridicules dont eUe frappa presque tous les livres de physique, de jurisprudence et de philosophie, entre autres ceux de Montesquieu, de Buffon et de Marmontel, qu'elle perdit toute influence sur l'esprit pubhc.
La Révolution qui, au milieu des embarras de toute espèce que lui suscitaient ses ennemis au dedans et au dehors, ne cessa pas de se préoccuper des besoins intellectuels et moraux de la nation, comprit la nécessité de réorganiser l'instruction.
Dès le 21 avril 1702 Condorcet présenta à l'Assemblée législative un nouveau système d'enseignement pubhc dont les terribles événements qui suivirent paralysèrent l'application.
Plus tard, divers rapports furent présentés à la Convention au nom du Comité d'instruction publique par les députés Lakanal, Chénier et Lepelletier.
Enfm, le 9 brumaire an III, parut la loi établissant l'Ecole normale, qui, dès sa fondation, comptait au nombre de ses professeurs Lagrange, Berthollet, Laplace, Garât, Bernardin de Saint-Pierre, Monge, Daubenton, Hatiy, Volney, Sicard et Laharpe.
Le 17 novembre 1808, l'Université, décrétée deux ans auparavant, fut définitivement organisée comme elle l'est de nos jours.
M. de Fonlane en devint le premier grand maître.
Depuis cette époque!, la faculté des lettres et la faculté de théologie, réinstallées côte à côte à la Sorbonne nous ont donné les leçons de philosophie de MM. Royer- Gollard, Cousin et JcfTroy ; les leçons d'histoire des LacreteUe, des Guizot, des Miohelet et des Quinet, magnifique plcïade que nous avons pu admirer et qui a dû rassurer les amis de lo philosophie sur les destinées du pays, en dépit de ces hommes noir^
Qui de toute lumière, obstinés détracteurs. Au char de la Raison s'attelaut par derrière, Veulent à reculons l'enfoncer dans rornière.
Oui, malgré tous les cris des ennemis du Progrès et de la Raison, l'Université continuera sa carrière, et si on l'insulte et on l'outrage encore dans des libelles, elle saura bien encore se défendre et répondre avec l'encre de Pascal.
Mais s'il est vrai que dans les derniers siècles la Sorbonne ait justifié l'accusation d'intolérance portée contre elle, il est juste de reconnaître qu'elle a puissamment contribué à répandre en France les lumières et la liberté de discussion en protégeant contre d'aveugles préjugés les premiers essais de l'imprimerie.
L'an 1469, Jean de la Pierre, prieur de Sorbonne, fit venir d'Allemagne Martin Cranlz, Ulring Gering et Michel Friburger.
Ces trois imprimeurs se fixèrent par la suite rue Saint-Jacques, près des charniers de Saint-Benoit et prirent pour enseigne le Soleil cVor.
A quelques pas de là, dans la rue Saint-Jeande-Beauvais, les Estienne étabhrent le siège de leur imprimerie : nombreuse et belle famille de savants qui ont poussé l'art ide la typographie à un tel degré de perfection que le luxe de nos éditions modernes reste bien au-lessous de la netteté et de la correction des leurs.
De pareils hommes comprenaient toute la grandeur de l'art auquel ils s'étaient JTOués, et la considération qui s'attachait à leur personne rejaillissait sur leurs traiVaux.
On raconte qu'un jour François I" vint visiter les ateliers du premier Henri Estienne; irimprimeur était occupé à corriger une épreuve ;■ le roi ne voulut pas l'interrompre, [et attendit, avec toute sa suite, qu'il eût fini sa tâche.
Qu'aimez-vous mieux, de François 1'='' faisant antichambre chez un savant ou de (Charles-Quint ramassant le pinceau du Titien ?
Le second Henri Estienne ne fut pas aussi heureux que son devancier.
Proscrit sous le règne de Henri II, à cause de son apologie d'Hérodote, il fut brûlé en effigie pendant qu'il était caché dans les montagnes d'Auvergne, ce qui lui fit dire
plaisamment qu'il n'avait jamais eu si prrand froid que lorsqu'il avait été brûlé à Paris.
Il mourut fou et misérable àTlaûpital de Lyon, en 1598.
Peu d'arts ont obtenu, en si peu de temp?, dos résultats aussi compets que l'imprimerie.
On peut dire que, grâce à ses progrès, il s'opéra, en moins de vingt ans, une révolution dans renseignement des écoles.
Les livres, qui auparavant étaient rares et hors de prix, se trouvèrent bientôt dans toutes les mains, comme on en peut juger par ces vers d'un poète contemporain:
J'ai vu grand'miillilude De livres imprimés Pour tirer en cslude Povi'cs mal avg-cntés.
Par ces novellcs modes, Aura maint cscliolier 'Décrets, bibles et codes Sans grand argent bailler.
Toutefois, les encouragements accordés à l'imprimerie firent bientôt place à des persécutions.
Henri II, pour arrêter les progrès de calvinisme, au profit duquel fonctionnaient presque toutes les presses de France, ordonna qu'aucun livre ne pourrait paraître sans l'autorisation des censeurs royaux.
Cette ordonnance, dont les rigueurs furent souvent aggravées, fut en vigueur jusqu'à la Révolution de 1789
Mais que de faits encore à énumérer, s'il nous fallait compléter l'histoire de ce vieux quartier de la Sorbonne dont nous avons plus haut déterminé les limites.
Nous voudrions pouvoir vous peindre l'étonneiiient de la cour et de la viLe en apprenant Timpolitique audace du jeune abbé de Gondi, depuis Cardinal de Retz passant sa sorbonique et l'emportant sur l'abbé de Lamothe-Houdancourt, candidat avoué de Richelieu, qui lui faisait l'honneur de le reconnaître pour son parent.
N'est-ce pas à la Sorbonne aussi que se révéla la mâle indépendance de génie de Bossuet, lorsque, âgé de vingt ans à peine, et aux risques de compromettre les résultats de sa thèse, il défendit contre le recteur un point de dogme avec une opiniâtreté telle qu'illui fallut se retirer aux Bernardins, en s'écriant comme Sortorias:
nome ncst plds dans Rome, elle est loute où je suis.
Enfin, si en achevant cette étude, nous arrivons jusqu'à nos jours, c'est sur la place de la Sorbonne, dans le grand salon d'une guinguette, que les saints-simoniens avaient établi une de leurs succursales.
A dix pas plus loin, nous trouvons la rue des Cordiers, devenue célèbre par le séjour qu'y fit l'auteur d'Emile.
Dans la même rue, dans la même mansarde, peut-être, Hégésippe Moreau méditait, en 1833, une ode infernale à lafainil
Mais la vieille Sorbonne n'a plus sa clergie débraillée et tumultueuse, et ce n'est plus au Pré-aux-Clercs, ce n'est plus àMontfaucon que ses écoliers vont discuter, boire et batailler.
Le Pré-aux-Glercs des étudiants d'aujoard'iiui, c'est le Luxembourg, et leur champ de bataille, c'est le parterre de l'Odéon.