CN CHASSE
Bertaut, après sa visite inutile au cabaret du Bon Larron, s'était donc empressé de passer sur la rive gauche de la Seine, flanqué de ses quatre Risque-Tout et escorté de ses cinquante agents.
Nous connaissons assez le bras droit du lieutenant de police, pour savoir qu'il n'était pas homme à tenir compte des difficultés d'une entreprise.
Tandis que d'autres policiers, avant de se mettre en campagne, étudiaient longtemps leurs projets et supputaient longuement leurs chances, lui, plus impatient, avait pour habitude d'exécuter promptement sa pensée, comptant un peu sur son habileté sans doute, mais comptant beaucoup aussi sur le hasard et sur sa bonne étoile pour réussir.
Mais, cette fois, Bertaut, qui se serait bien gardé dédire toute sa pensée à ses quatre Risque-Tout, se sentait moins sûr de lui. •
Aussi marchait-il très réfléchi et la tête basse, tout dépité de n'avoir obtenu de Bonne-Chance qui, d'ailleurs, lui avait dit tout ce qu'il savait, que des indications si vagues et si peu précises.
Une chose pourtant le consolait un peu, lui donnait un peu d'espoir.
Dans le vieux quartier Moiifl'etard, comme dans le quartier de la Sorbonne, comme dans le quartier de l'île Saint-Louis, comme dans tous les quartiers de Paris, du reste, Bertaut, quand il avait besoin d'un renseignement, connaissait des portes où frapper, des gens à qui s'adresser.
Ces gens, sans être à proprement parler de la police, sen faisaient dans beaucoup de cas les auxiliaires.
Et cela pour différentes raisons.
Les uns n'étaient point fâchés de toucher les quelques écus que Bertaut leur glissait dans la main quand ils consentaient à se rendre utiies ; les autres, moins positifs et plus vaniteux, étaient flattés de pouvoir de temps à autre rendre quelques petits services à la police du roi; d'autres encore qui avaient à leur actif plus d'un mauvais coup s'imaginaient se faire oublier, presque pardonner, en se mettant avec empressement et avec zèle à la disposition de Bertaut.
Dans le quartier Mouffetard, où l'on entrait en ce moment et qui à cette heure avancée était déjà désert, parmi les gens dévoués à qui le policier pouvait se fier pour le mettre sur une piste, il y avait une vieille femme qui s'était déjà fait remarquer très souvent par de très réels services.
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Elle l'Interrogeait sur sa tristesse.
C'était une créature assez étrange, toute ridée, toute ratatinée, avec des cheveux d'un gris sale, le teint jaune comme un vieux parchemin, un sour.re très faux et un resard encore plus faux que son sourire.
On l'appelait la mère Mathurin et elle était veuve d'un chilïonnier qui avait ete longtemps célèbre par son ivrognerie. .
Elle avait bien lair de continuer la profession de son mari, mais en réalité elle vivait d'un autre métier, ou plutôt de deux autres métiers.
On la rencontrait bien de temps à autre, au milieu de lanuit. sa hotle sur le dos et sa lanterne à la main, fouillant du bout de son crochet les tas d'ordures qui s amoncelaient dans les quartiers de la rive gauche, mais dans la journée, on la voyait aussi accroupie sous le porche des églises, demandant l'aumône d'une voix pleurarde.
LlV. 26'J. — Fayard Frères, éditours.
Enfin, elle faisait, de plus, le métier de courtière en amour, et les vieux débauchés et les vieux libertins, pourvu qu'ils puissent y mettre le prix, n'avaient qu'à s'adresser à elle pour satisfaire leurs désirs.
Gomme cette immonde créature avait risqué vingt fois d'être jetée au Châtelet ou à Bicêtre, elle était pour Bertaut, qui l'avait protégée pour s'en servir, d'un dévouement sans bornes.
— Oui, la vieille ne demandera pas mieux que de parler, pas mieux que do jaser, se disait le clief des Risque-Tout. Je n'ai donc qu'à aller la trouver et à m'adresser à elle pour avoir peut-être des renseignements précieux.
Mais, nous le répétons, il était déjà tard et Bertaut pouvait craindre que la mère Mathurin ne se fût déjà mise en route pour sa ronde nocturne, n se retourna donc vers ses hommes, disant :
— Mais il me semble que nous ne marchons pas... Si nous dégourdissions un peu nos jambes, mes enfants...
— Comme vous voudrez, patron, répondit Grand-Gilles.
Mais, à part lui, l'ancien saltimbanque trouvait que ce n'était pas la peine de se donner tant de mal.
Il se pencha vers le Comtois et lui glissa dans l'oreille :
— Ah I si nous étions sûrs de mettre la main sur ce satané Capitaine... si nous étions certains de trouver l'oiseau au nid, je comprendrais que nous courions ainsi comme des fous... Mais où allons-nous, mon vieux... nous faisons un voyage à l'av.enture...
— Il faut croire que Bertaut a son idée, répondit le Comtois.
— Parbleu ! on a toujours une idée, dit vivement Grand-Gilles,
— Il espère peut-être réussir...
— A cette heure I
— Pourquoi pas?
— - Et du premier coup I
— Qui sait?
— Oh 1 je le souhaite, pardieu, ût l'ancien saltimbanque, et si c'était vrai, si nous pouvions une bonne fois pincer cet insaisissable gredin, je te donne ma parole que je ne regrettersâs pas ma peine...
— Dame !
— Mais nous allons battre le pavé et patauger bien inutilement, mon pauvre vieux...
— A quoi sert de se plaindre ?
— Je ne me plains pas.
— Alors ?
— Mais, je dis que nous aurions mieux fait de remettre à demain notre entrée en campagne...
— Tu n'as rien à dire, mon cher, fit en riant le Comtois, tu n'as pas à protester... Marche !
Et il ajouta presque aussitôt :
— Tiens, regarde !... Le pairon marche si vite qu'il est au moins à cinquante pas en avant de nous...
Et c'était vrai.
Bertaut dévorait l'espace
— J aime mieux les promenades que nous faisons à nous quatre, on se fali^e moins dit Grand-Gilles.
Et il parlait encore quand le Comtois dit vivement:
— Le patron s'arrête.
— Qn a-t-il vu ?
— Je n'en sais rien... La rue est toute noire, il n'y a pas un chat... Mais le voilà qui s'approcheMe cette vieille maison.
— Une masure qui ne tient pas debout, dit l'ancien saltimbanque.
— Oui, une ruine, dit le Comtois.
Et Grand-Gilles avait eu un sourire.
— Je parierais ma tête, reprit-il, que ce ne doit pas être là le gîte du Capitaine de Minuit..
— Je suis do ton avis, répondit l'autre agent, et il est plus que probable que le drôle doit être beaucoup mieux logé, car ce ne serait vraiment pas la peine de se faire voleur si l'on se contentait de vivre comme un gueux...
— Alors, qu'est-ce que Bertaut regarde donc là-dedans?
— Nous allons le savoir... Avançons-nous.
Mais comme il se rapprochaient de leur chef, ainsi queTCorfer et le Marin, celui-ci d'un geste impérieux et rapide leur fit signe de s'arrêter.
— Halle !... Et no bougez plus ! dit-il tout bas.
La maison devant laquelle venait de s'arrêter Bertaut, était, en effet, une vieille masure, une vieille bicoque vermoulue qui semblait ne se tenir en équilibre que par miracle.
A celte heure et entrevue dans les ténèbres, son aspect était rien moins que rassurant.
Dans le jour, elle était moins farouche, moins sinistre, mais on ne pouvait la voir quand même sans un certain saisissement.
Presque toutes ses tuiles avaient été enlevées par les bourrasques, le temps el la pluie avaient écaillé ses murs criblés de lézardes, et ses volets, qui ne tenaient plus à leurs gonds, menaçaient à chaque coup de vent de tomber sur la tète des passants.
Très étroite, d'ailleurs, et très basse, elle n'avait qu'un rez-de-chaussée et un premier étage.
Pas de porte d'allée, et pour arriver à l'étage supérieur force était dépasser d'abord par une boutique qui occupait tout le bas de la maison.
Sous la porte de cette boutique \m peu de lumière filtrait.
Bertaut, qui avait écouté pendant quelques minutes, frappa.
Mai? rien.
Personne ne répondit.
Une ombre de dépit passa sur le front du chef des Hisque-Tout.
— Est-ce que j'ai-riverais trop tard i pensait-il ; est-ce que la vieille sorcière serait déjà partie?... Mais non, ce n'esï pas possible. Si elle n'était pas encore chez ehe, je n'apercevrais pas cette lumière.
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Puis il frappa de nouveau, plus vivement, plus rudement.
Et soudain il tressaillit.
Un bruit s"était fait à l'intérieur.
Un pas sourd et tout tremblant se rapprocha de la porte et une voix demanda :
— Qu'est-ce que c'est?... qui est là?
— Ouvrez ! se contenta de répondre l'agent de police.
Et comme après quelques secondes d'hésitation, la porte venait enfin de s'entrebâiller, il la poussa vigoureusement et la referma brusquement derrière lui.
A la vue de cet homme qu'elle n'avait pas reconnu tout d'abord, la vieille chiffonnière s'était reculée d'un bond avec un geste de terreur.
Et déjà elle ouvrait la bouche, sans doute pour appeler à l'aide, qu*ind Bertaut la fît taire d'un mot:
— Ne crions pas, la vieille ! dit-il ; n'ayons pas peur. .. c'est moi !...
Puis, tout en parlant, il relevait d'un geste rapide son chapeau qu'il avait rabattu sur ses yeux. La vieille eut un mouvement de surprise :
— Ah ! c'est vous... monsieur Bertaut! fit-elle.
Et très pâle, le regard effrayé comme si elle avait eu en face d'elle un rôdeur de la place Maubert qui serait venu pour la voler ou l'assassiner, elle ne quittait pas des yeux l'agent de police.
Celui-ci avait croisé les bras et regardant la vieille bien en face, affectait de prendre un air sévère.
— Oui, c'est moi, reprit celui-ci au bout d'un court silence. Il paraît que ma visite t'étonne...
— En effet, monsieur Bertaut...
— Eh bien, tu as tort... Ne devais-tu pas l'attendre d'un jour à l'autre?
— Moi!
— Oui, toi, la vieille...
— IMaispom-quoi?... Qu'est-ce que j'ai fait?.., qu'est-ce qu'on peut me reprocher?...
— Tu le sauras plus tard, répondit vivement Bertaut qui la regardait toujours dans les yeux et qui gardait un ton très dur. Pour le moment, tu vas me suivre...
— Vous suivre ! s'écria la mère Mathurin qui, cette fois, devint livide...
— Oui, me suivre !... Je viens t'arrêter... Cette nuit tu coucheras à Bicêtre..
— A Bicêtre !
— Allons, dépêchons-nous !... Pas de phrases !.,. En route !
Alors, la vieille chiffonnière, dont les dents claquaient d'effroi, joignit les mains, se fit suppliante.
Aon Dieu, qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire î
Qu'est-ce qu'on lui voulait?
N'était-elle pas une brave femme qui ne faisait de mal à personne
Ne vivait-elle pas honnêtement de son métier?
Et montrant sa hotte, son crochet et sa petite lanterne allumée qu'elle avait'disposés sur sa table un moment avant l'arrivée de Bertaut, elle ajouta vivement :
— Vous savez bien que je ne vous attendais pas... Eh bien, regardez!... regardez
monsieur Bertaut... Voici mes outils... J'allais me mettre en route aujourd'hui comme toutes les nuits... Vous voyez bien que je ne suis pas une gueuse et que je vis de mon travail... rien. que de mon travail...
Mais Bertaut la dévisageait très froidement avec un petit hochement de tête ironique.
— Oui, la vieille, flt-il. Vous vivez de votre travail et d'autre chose aussi...
— Oh ! si l'on peut dire !
— Vous vivez aussi de mendicité...
— Est-ce; possible !... Moi, je vivrais du pain de l'aumône !... ^^Oh ! sur le bon Dieu qui m'écoute...
— Ne blasphémez pas, mère i\Iathurin
— Sur le salut de mon âme, je vous jure...
— Ne jurez rien... Vous vous donneriez trop de peine, dit avec \\n petit rire l'agent de police. Mais vous savez bien qu'il ne faut pas ruser avec moi...
— Mais, monsieur Bertaut...
— Que j'ai eu dans ma vie affaire à de plus malins que vous...
— Oh ! bien sûrl
— A des coquins autrement habiles et nue je ne me laisse pas prendre aux airs d'innocence...
— Je ne dis pas, mon bon monsieur.
— Enfin, vous savez bien, la vieille, que j'ai des yeux partout... oui, partout, dit rudement Bertaut.
Et comme la vieille chiffonnière faisait encore un geste de protestation.
— Or, moi je vous dis, ajouta l'agent de police en appuyant sur les mots, que non seulement vous êtes une mendiante incorrigible — ce qui est punijpar les lois — mais encore — ce qui est plus répréhensible et plus grave — que vous exercez un très vilain et très répugnant métier...
La mère Mathurin devenait de plus en plus pâle.
Elle se frappa la poitrine.
Elle leva solennellement la main au ciel.
— Ecoutez-moi... écoutez-moi, monsieur Bertaut! s'écria-t-elle, sur la mémoire de mon pauvre homme, sur la mémoire de mon pauvre enfant...
— C'était un ivrogne I interrompit en riant le chef des Risque-Tout.
— Oui, il buvait quelquefois un peu plus qu'il n'aurait dû... il laissait quelquefois sa raison au fond de son verre... Mais c'était là son seul défaut... Eh bien, je vous atteste...
Mais elle s'arrêta, bouche béante.
Cette fois encore, Bertaut venait de l'interrompre.
— Et moi je vous atteste que vous mentez, la vieille ! s'écria-t-il la voix tonnante Et moi je vous atteste que vous êtes une misérable ...
— Moi ! moi !
— Je vous atteste que je vous connais, que je n'ignore rien de votre vie et que je sais très bien... très bien I vous m'entendez ? vous me confprcnez?... que vous faites le plus vil et le plus odieux des métiers...
Il fallait voir la vieille...
Le chef des R]sque-Tout qiii parlait avec une extrême sévérité et qui avait l'air d'être sous le coup d'une profonde indignation, mais qui, au fond, très calme^ et très froid ne faisait que jouer la comédie, avait par instants une folle envie d'éclater de rire.
Elle roulait des yeux tout blancs, levait avec désespoir les bras au ciel, et pleurait, geignait, gémissait.
Et d'une A-oix hypocrite elle appelait à son aide tous les saints du calendrier, tous les saints du paradis.
Et pour la troisième fois, Bertaut qui ne voulait que l'effrayer, coupa court à ses jérémiades.
— Vous vous êtes faite la pourvoyeuse ,d'hommes immondes, lui dit -il, des jeunes filles, presque des enfants...
— Obi monsieur!
— Vous protestez!... C'est que vous m'avez déjà compris.
— Ce n'est pas vrai!... c'est une calomnie... Mensonge ! mensonge! cria la vieille. Mais Bertaut trouva sans doute qu'elle criait trop fort, car il la fit taire en frappant
un formidable coup de poing sur la table.
— Assez !...Paix!... Silence ! fit-il, qu'il me suffise de vous dire que j'ai reçu de nombreuses plaintes contre vous... qu'il me suffise de vous dire que je possède les preuves de ce que j'avance...
La mère Mathurin avait baissé la tête.
Elle ne se défendait plus que très molle men\.
— Les preuves? balbutia-t-elle,
— Oui, les preuves !
Et ragent de police, comme s'il allait les mettre sous les yeux de la vieille, fit le geste d'entr' ouvrir son manteau.
Mais il mentait effronté ment, audacieusement.
En fait de preuves il n'avait que ses soupçons.
Pourtant la mère Mathurin se laissa prendre au piège.
Elle pleura de plus belle et demanda grâce.
Oui, ce que Bertaut lui reprochait lui était bien arrivé une fois... peut-être deux fois... mais c'était tout et elle promettait bien de ne plus recommencer.
— A la bonne heure ! ricana lentement l'agent de police. Pour une fois, je vois avec plaisir que vous êtes franche.
Puis, plus doucement, il ajouta:
— Ecoutez moi, mère Mathurin.
— Oui, monsieur Beitaut, oui, je vous obéis, dit la vieille toute heureuse et toute surprise de voir le farouche agent se radoucir.
— Asseyez-vous.
— Oui, monsieur Bertaut.
Le chef des Risque-Tout s'empara d'un tabouret, puis après avoir pris place en face d'elle:
— Je viens de vous en dite assez, reprit-U, pour vous prouver qu'il ne tiendrait qu'à moi de mettre à exécution la menace que je a'OUS faisais tout à l'heure... c'est-à-dire
au'il ne tiendrait qu'à moi de vous arracher d'i'^i pour vous .je'.er sur-le-champ dans un caDanon de Bicêtre...
La vieille chifFonnirro, au nom de l'horrible prison, eut' malgré elle un petit frissonnement.
— Et je n'ai pas besoin d'ajouter, continua P.crtaut, qu'une fois là vous pourriez bien de ne plus revoir la rueMouffetard... Un cabanon de P,icêtre, mère Mathurin, est une tombe où l'on vous enterre tout vivant. Il est très facile d'y entrer, mais il est presque impossible d'en sortir... Et moi-même, moi qui pourrais vous y jeter, je ne serais pas assez puissant pour vous en rouvrir la porte...
— Monsieur Bertaut ! murmura la vieille femme qu'ime horrible peur faisait trembler.
— Je ne vous parle ainsi que pour que vous me compreniez...
— Oh ! oui !
— Que pour que vous puissiez bien apprécier l'immense service que je vous rends en faisant la sourde oreille aux dénonciations qui m'airivent contre vous...
— C'est fini, monsieur Bertaut, bien fini.., je ne recommencerai plus...
— Seulement quand joblige, je n'obhge pas pour rien, et j'aime assez qu'on me rende quelque chose en échange de ce que je donne.
— Oui, monsieur Bertaut.
— Vous dites oui, mais rappelez-vous, mère Mathurin ! dit vivement l'agent de pohce. Vous m'aviez fait des promesses, vous vous étiez engagée à me fournir sur ce qui se passe, ici, dans ce quartier, dans le quartier Mouffetard, tous les renseignements qui pourraient m'être utiles...
— Oui, monsieur Bertaut.
— Vous vous souvenez de notre pacte, n'est-il pas vrai?.., vous vous rappelez de la proposition que je vous avais faile,*que vous aviez acceptée avec joie, et qui, d'ailleurs, était beaucoup plus avantageuse encore pour vous que pous moi ? j
La vieille chiffonnière venait de faire avec la tête un signe aflirmatif.
— Car si l'un de nous deux est à la merci de l'autre, dit le chef des Risque-Tout ; si l'un de nous deux doit ménager l'autre, je crois que ce n'est pas moi. mère Mathurin...
~ Oui, monsieur, bégaya la vieille, les yeux baissés, très humble.
Mais l'agent de police venait d'avoir un brusque mouvement dimpatience.
— Et ! nebaissez donc pas ainsi la tête! s'écria-t-il. Regardez-moi donc en face !.. Gui, comme cela... Vous devez bien savoir que je n'aime pas ces airs de saiute-n'ytoucne . . .
La vieille eut un sourire.
— Je vous écoutais tout de même, monsieur Bertaut, répondit-eUe.
— Eh bien, comment se fait-il que je ne vous aie plus revue ? dit vivement l'agent de police.
— Plus revue?
— Oui, comment se fait-il que j'aie pu vous croire morte?
— Ohl
— MaiS certainement. 11 y a des semaines et des semaines... que dis-je ! il y a des
mois et des mois que je n'ai plus entendu parler de vous et que vous ne m'avez plijiS donné signe de vie...
— Ce n'est pas ma faute, monsieur Bertaut...
— Ah ! ce n'est pas votre faute !
— Oli ! non bien sûr... Mais je n'avais rien à vous apprendre, rien à vous dire...
— Rien?
— C'est la vérité.
— C'est bien extraordinaire!... Quoi! depuis que je vous ai vue, il ne s'est ri en passé par ici, il ne s'est rien passé dans votre quartier qui fût pour moi intéressant à connaître !
— Absolument rien, monsieur Bertaut, répondit la vieille, ou plutôt Une s'est passé que ce que vous savez, sans que je vous l'apprenne, que ce qu'il se passe tous les jours ou plutôt toutes les nuits...
— Des rixes? des batailles?
— Oui, monsieur Bertaut, ou bien encore quelquefois quelques attaques nocturnes, quelques cris au secours poussés par des passants que des rôdeurs de la place Maubert dévalisaient...
— Et rien de plus important?... rien qui ^ait pu éveiller plus parculièrem«at votre attention ? ,
— Non, monsieur Bertaut.
L'agent de police eut un léger haussement d'épaules, puis un sourire.
— En êtes-vous bien certaine? fit-il. Avez-vous bien réfléchi avant de mê répondre?
— Oh! oui, bien certaine... oui, j'ai bien réfléchi...
— Il me semble que non.
— Si ! si ! dit vivement et avec force la vieille chiffonnière. Car vous savez bjen, monsieur Bertaut, que je ne moisis guère dans mon trou... Je vais, je viens, je rôde...
— La nuit ?
— La nuit, le jour, à toute heure... Il faut que j'aille, que j'aille encore, que j'aille toujours, c'est plus fort que moi... Car, comme je vis pour ainsi dire dans la rue et que je connais tout le monde dans mon quartier, comment s'il s'y passait un fait extraordinaire ne le saurais-je pas, et pourquoi,"si le savais, me m'empresserais-je pas de vous l'apprendre ?
— Ce serait votre intérêt, mère Mathurin.
— Bien entendu, monsieur Bertaut.
— Mais vous n'êtes pas aussi fine mouche que vous vouliez me le laisser eatendre et que je le croyais.
— Pourquoi me dites-vous ça ?
— Parce que j'ai mes raisons.
Aiors la vieille cligna de l'œil.
— Soyez tranquille ! fit-elle fièrement. J'y vois clair,
— Pas toujours, ou alors vous me trahissez.
— Moi !
— Attendez !.... Je vais vous prouver que j'en sais plus long que vous... je vais vous prouver que je sais mieux que vous ce qui se passe ici...
Sîo3
Elle galopail pour s'étourdu'
- Dans le quartier Mouffetard i
- Dan8 le quartier MoulïetardI
La vieille femme, un peu piquée, s'était mise à rire.
- Ahl vrai, vous m'élonnez, monsieur Berlaut! s'écria-t-elle. cVst possible. Mais écoutez ce que je vais vous dire...
^c; iliguée, fès cuneuse, lav.oiile ch.flonniére avait v.vemenl .-approché son
tabouret. ,
Oui oui ie vous écoute, dil-elle. Parlez, monsieur Bertaut. ?e"rs :uU'age„tdepo.ice,<,u-u„ho„,n.e dontiosaliuresetra^^^^^^^
allures suspectes auraieotdù vous frapper.ahabitéetpeut-etre même habite encorece
LiV. ^"10. — F.Tvnri Frèro?
dil.Mirs
quartier et que vous ne m'en avez rien dit...
— De quel hom;ne voulez-vous me parler ?
— Peu importe. Ce que je tiens à savoir, c'est si vous n'avez jamais rencontré un individu dont les façons vous paraissaient singulières. Mais vous n'avez pas l'air de me comprendre...
— Pas encore.
— Cet homme, pour m'expliquer mieux, ne devait ressembler ni à un ouvrier, ni à un gentilhomme. 11 pouvait peut-être prendre tous ces costumes, mais il devait avoir un type bien à part.
La vieille chiffûnnière, le menton dans sa main, songeait, réfléchissait. Et brusquement elle tressaillit.
— Attendez donc ! s'écria-t-elle.
— Vous l'avez vu !... vous le connaissez ? s'écrie de son côté l'agent de police.
— Peut-être !... Pouvez- vous me le dépeindre ?
Alors Bertaut répéta le signalement que Bonne-Chance lui avait donné du Capitaine de Minuit.
— C'est un homme jeune encore, dit-il, ou plutôt un jeune homme...
— Quel âge ? demanda la vieille.
— Pas encore trente ans.
— Grand? petit ?
— Grand.
— Mince?
— Mince.
— Avec une moustache blonde %
— Oui.
— Et des yeux hardis ?
— Oui.
— Je le connais ! s'écria la mère Mathurin
Ccite fois ce fut le chef des Risque-Tout qui tressaillit.
— Oui, vous me rafraîchissez la mémoire, reprit la vieille chiffonnière, mais je ne croyais pas que cet homme put vous intéresser.
— Il m'intéresse beaucoup, dit l'agent de police, la voix un peu sourde.
— La première fois que je l'ai vu, il y a de cela longtemps, .nais je me le rappelle très bien, c'était un matin et j'étais sur le seuil, en train de trier le tas d'os, de vieux papiers et de chiffons que j'avais rapporté dans ma hotte.
Tout à coup j'entendis retentir tout près de moi le bruitjdun pas rapide
Je levai le nez.
Un homme passait.
Ce devait être celui-là, car certainement il n'avait pas encore trente ans, et il était grand, mince et blond.
il était enveloppé dans un grand manteau noir et portait une longue épée.
Quand il passa près de moi, il tourna la tête de mon côté, et son regard me parut si énergique et si audacieux que j'en demeurai toute saisie. Et vous ne Tavez vu que cette fois ?
CARTOUCHE 21orî
— Attendez!.., attendez donc, monsieur Bertaut, ! Rortaut attendait bien, mais c'était avec impatience.
— Je l'avais pris pour un passant et je n'y pensais plus, continua la vieille femme, lorsqu'à quelque temps de la je le revis encore...
— Ici?
— Non, non.
— Où donc ?... Toujours dans le quartier?
— Oui, sur la place Maubert. Celte fois il était près de minuit, et ma lanterne dans une main, mon crochetdans l'autre, j'allais la tête baissée,fouillant, furetant, cherchant ma vie...
— Passez, mère Mathurin ! dit brusquement le chef des Risque-Tout.
— Vous savez aussi bien que moi et même mieux que moi, monsieur Bertaut, reprit la vieille sans plus se presser, qu'il n'y a pas dans tout Paris un coin plus dangereux que la place Maubert à cette heure-là... Il n'y a pas une encoignure, un angle, un coin qui ne recèle des larrons.
C'est un véritable coupe-gorge.
Mais une pauvresse connue moi n'a pas grand'chose à craindre des voleurs
Tout à coup, pourtant, je tressaillis.
Des cris de détresse venaient de retentir. Des voix appelaient au secours.
Une voiture dont les lanternes élincelaient, et qui me parut très belle, très riche, venait de passer au galop au fond de la place, et brusquement, un tas d'hommes que je n'avais pas vus venaient de se ruer sur elle.
Et comme toute tremblante, toute pâle,je venais de relever la tête,j'entrevis eu face de moi, dans l'ombre d'une porte cùchère,un homme qui se tenait immobile et les bras croisés.
— C'était encore lui? dit Bertaut.
— C'était encore lui, répondit la mère Mathurin. OIi ! je le reconnus très bien, je le reconnus du premier coup d'œil. Sa présence même me rassura... Et savez-vous cependant ce que je pensais, monsieur Bertaut ?
— Non.
— Je me disais que s'il demeurait là, caché et immobile, c'est que malgré sa longue épée, ildeyait probablement avoir aussi peur que moi.
— Un homme!
— Oh ! j'aurais bien voulu vous y voir ?... Et qu'auraii-il fait là-bas au milieu detous ces bandits dont j'entendais les cris terribles?... Aurait-il pu défendre les pauvres gens qu'on' attaquait? n'aurait-il pas joué inutilement sa viei?
— Et après, mère Mathurin?
— Après, monsieur Bertaut?
— Oui. L'avez-vous encore rencontré?
Et de plus eu plus impatient, de plus en plus fébrile, l'agent de police continuait à presser de questions la vieille femme.
Celle-ci avait, en ellet, avait revu très souvent l'homme dont on lui parlait. Tantôt elle l'avait croisé près du cloître des Carmes. Tantôt elle s'était trouvée face à face avec liii, dans les environs de l'église Saint- Médard
Tantôt, enfin, elle avait cm l'apercevoir de loin dans le faubourg Saint-Marcel.
Mais ce qui faisait que la mère Mathurin avait trouvé à cet homme des allures singulières, c'est qu'elle ne l'avait jamais aperçu que de très bonne heure le matin et quelquefois aussi, mais plus rarement, qu'à une heure très avancée de la nuit.
Mais ce n'était pas tout et la vieille femme avait eu encore une autre raison d'être surprise.
Cet homme, elle s'en était aperçu, changeait très fréquemment de costumes et d'aspects.
— Ce n'était pas un homme, dit la vieille chiffonnière, mais dix homme?, dix personnages différents, et il savait si bien se grimer, isi bien se composer un visage que je crois que personne que moi n'aurait pu le reconnaître.
La mère Mathurin cligna de l'œil d'un air malin et ajouta vivement :
— Mais vous le savez, monsieur Bertaut, j'y vois je et ne suis pas tout à fait une bête...
Aussi il avait beau se déguiser et se travestir, c'était avec moi peine perdue.
D'abord, comme je vous le disais tout à l'heure quand vous avez commencé à m'interroger sur ce personnage, il m'est apparu la première et la deuxième fois, ici devant chez moi et Jà-bas sur la place Maubeit, vêtu comme un gentilhomme et comme un cavalier, avec un grand manteau et une longue épée...
Puis je l'ai rencontré dans les habits de l'homme du peuple, de l'ouvrier; puis sous la défroque du truand; puis sous les habits d'un jeune bourgeois paisible et cossu.
Z\ toutes les fois je m'extasiais,j'admirais,tant la métamorphose était réussie et tant cet homme excellait à changer de peau et à jouer tous ces rôles.
Mais je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur Bertaut, poursuivit la vieille chiffonnière, que je n'avais pas l'air du tout de le reconnaître.
Çt ce qu'il me donnait à réfléchir!... ce qu'il me donnait à penser avec ses allures mystérieuses, vous pouvez vous l'imaginer aisément aussi.
Mais la première impression avait été si bonne et je lui avais trouvé tout de suite un air si sympathique et si franc qu'il ne m'avait inspiré, malgré tout, aucune méfiance.
— Et voilà pourquoi vous ne m'avez pas prévenu, interrompit vivement l'agent de
police.
— Oui, monsieur Bertaut. Je ne pensais pas que cet homme pût avoir quelque chose à démêler avec vous...
— Comment I un homme qui se cachait, qui se dissimulait, qui changeait de masques !... comment, cela vous paraissait naturel et ne vous donnait aucun soupçon 1...
— Je vous répète que sa figure me revenait et qu'il ne me faisait pas du tout l'effet d'un mauvais garçon...
Le chef des Risque-Tout haussa violemment les épaules. — Vous n'êtes qu'une vieille bêiel s'écria-t-il avec colère.
Et comme la mère Mathurin, loin de se fâcher, courbait très humblement la tête et ne soufflait pas le mot, il ajouta, toujours l'accent impérieux et brutal :
— Allez! allez !... Je vous écoute...
— Je croyais que pour jouer cette comédie il devait avoir des raisons intimes...
des motifs qui ne regardaient que lui et dont la police ne devait pas avoir à lui demander compte.
— Vous vous trompiez, la vieille I fit vivement et sèchement Berlaul.
— Je le vois bien, mais pouvais-je deviner ?pouvais-je savoir ?
— Il ne fallait pas vous en rapporter à vous... Il fallait venir me trouver et me dire : « Voilà ce que j'ai vu, monsieur Bertaut, voilà ce qui se passe. »
— Oui, j'ai eu tort, dit timidement la mère Mathurin, mais il ne me serait jamais venu à l'idée que cet homme, tout étrange qu'il me parût, pouvait être une canaUle... Enfin, monsieur Bertaut, pour tout vous dire, je n'y ai pas vu tant de malice.
— Et vous vous êtes contentée de le rencontrer ?... Vous n'avez pas cherché à mieux le connaître?
— Oh ! si !
— Racontez-moi ça.
— J'avais depuis longtemps la pensée de le suivre dans l'espérance que j'apprendrais sur son compte des choses qui m'intéresseraient, dit la mère Mathurin, mais ce qui va peut-être vous faire sourire, monsieur Bertaut, et ce que vous aurez peine à croire, c'était plus fort que moi, je n'osais pas...
— Oui, vous m'étonnez, en effet, fit le chef des Risque-Tout avec un petit sourire ironique, pourquoi n'osiez-vous pas ?... II vous faisait donc peur ?...
— Oui et non.
— Comment?
— L'originalité de ses allures et le mystère dont il semblait s'entourer me gênaient un peu.
— Enfin ?
— Enfin un jour je fus un peu plus brave. C'était de très bonne heure encore, l'aube se levait à peine...
Cette nuit-là j'avais eu beau me donner un mal de chien, et chercher, fouiller partout, je n'avais pas fait de fameuse récolte et je vous assure que ma hotte, qui était à peu près vide, n'était pas bien lourde à mes épaules.
Mais moins on ramasse plus on marche, plus on rôde, plus on fait un long chemin...
Car vous comprenez bien que l'on ne veut pas perdre sa journée et que l'on s'entête.
On n'a rien trouvé dans cette rue, rien dans ce carrefour, rien dans ce coin, on espère qu'on sera plus heureux ailleurs.
£t l'on pousse plus loin, et l'on marche toujours droit devant soi.
C'est ainsi que Ton fait quelquefois sans s'en douter un joli bout de chemin
C'était précisément ce qui m'était arrivé cette nuit-là.
Aussi, bien que je sois dure comme un cheval, mes jambes refusaient de me porter et je ne mettais plus un pied devant l'autre sans traîner mes savates...
— Après ? fît vivement Bertaut.
— Vous connaissez le marché Saint-Médard ?
Vous sa ez qu'il y a là, adossés contre les piliers, de longs bancs de pierre.
— Et je sais aussi qu'il y a non loin de là une potence à laquelle on te pendi-a' — quelque jour, vieille sorcière !... Continue.
Sl.-iS CARTOUCHE
— Je m'assis donc sur un de ces bancs pendant qu'autour de moi le ma^'clié déjà se réveillait, s'animait.
Les maraîchers arrivaient au grand trot de leurs voitures, les paysannes déballaient leurs marchandises, et, plus heureux que moi, des chifTonniers et des chiffonnières revenaient, leur s lanternes déjà éteintes et leurs hottes pleines.
Quand je m'étais assise là, il était encore nuit noire, nuit profonde, et maintenant le jour venait, mais lentement, et très pâle, très indécis encore.
Tout à coup, je tressaillis.
Je venais de le voir passer devant moi.
— L'homme en question ?
— Oui, monsieur Bertaut.
— Après? après?
— Alors, brusquement, mon envie de le suivre me reprit plus forte, plus violente que jamais...
D'ailleurs l'heure me paraissait très favorable et peut-être n'aurais-je jamais retrouvé une meilleure occasion.
D'un bond je fus debout, d'un bond je courus derrière lui.
Tout à l'heure j'avais bien les jambes molles et les pieds lourds, mais à présent je n'étais plus lasse et je ne sentais plus ma fatigue.
— Ensuite?
— L'homme, son chapeau rabattu sur ses yeux et le pan de son manteau re je îé" sur son épaule, marchait très vite, si vite que j'étais obligée de courir pour qu'il ne m'échappât pas.
— Et se retournait-il ?
— Jamais.
— Ensuite, mère Mathurin.
— Mais vous comprenez que j'avais toujours peur qu'il se retourne, reprit, la vieilJe chiffonnière, toujours peur qu'il surprenne le bruit de mes pas.
Aussi tout en me faisant aussi légère que je le pouvais, me glissais-je le plus près possible des maisons.
— Ensuite?
— Ensuite marchant toujours de la même allure l'homme allait, allait... Mais je commençais à être furieuse.
Je me disais : Vieille bête, de quoi diable vas-tu te mêler!... Occupe-toi donc de tes affaires... Ça t'apprendra à être trop curieuse.
Mais cependant après avoir fait déjà un si long chemin, je ne voulais pas qu'il suit dit que je battais en retraite.
Et je courais, je courais, toute essoufflée et ma hotte dansant sur mon dos.
Tout à coup les maisons devinrent plus rares et un long mur blanc se dressa devant nous.
Au-dessus de ce mur des croix, des saules, des cyprès émergeaient.
Nous étions arrivés devant le cimetière Saint-Médard.
En ce moment j'eus presque peur et pendant^ quelques secondes je me demandai si je ne serais pas plus prudente eu m'empressant de rebrousser chemin.
CARTOUCHE 2!:;o
Car,en effet il n'y avait plus là de maisons contre lesquelles je me pouvais glisser, et si l'homme unissait enfin par se retourner il ne pouvait manquer de m'apercevoir.
Alors n'aurait-il pas le soupçon que je m'attachais à ses 'pas et ne me demanderait-il pas compte do mon espionnage?
Et puis autre chose aussi me faisait hésiter et me donnait à réfléchir :
Jusqu'où cet homme allait-il ?
Jusqu'où dcvrais-je m'aventurer si je ne voulais pas le perdre de vue?
Et j'allais toujours cependant, autant excitée maintenant par l'arnour-propre de ne pas céder que poussée parle violent désir de satisfaire ma curiosité
Puis pour m'encourager je me promettais déjà une récompense.
Cet homme ne devait pas habiter dans une avenue, dans un antre.
Il ne devait pas non plus se loger à la belle étoile r II devait donc avoir des raisons et quand je connaîtrais sa demeure ne serais-je pas assez adroite, assez habile pour le faire parler, pom* le faire jaser, c'est-à-dire pour arriver peut-être à mieux le connaître.
Ici la vieille chiffonnière secoua la tête, puis avec un sourire
— Mais je fus bien attrapée, monsieur Dertaut! dit-elle.
L'agent de police qui n'avaitpas perdu une seule parole de la vieille dressa subitement l'oreille.
— Que voulez-vous dire? s'écria-t-il.
— Vous allez voir!
— Cet homme devait bien, en effet, habiter quelque part...
— Oui, mais il habitait une étrange maison...
— Une étrange maison ! flt vivement Bertaut. Et il ajouta pour lui seul :
— Parbleu ! un repaire... un bouge... Et la vieille aura pris peur
— Une maison plus petite que la mienne.
— Ah!
— Et plus Yieille, plus noire, plus délabrée..
— Ah !
— Et pas de voisins...
— Ah!
— Pas d'autres locataires que lui... Il devait vivre là-dedans comme un hibou.
— Parbleu ! se dit encore le chef des Risque-Tout.
— Et ce qui rendait cette maison encore plus triste, plus sombre, et je dirais presque plus sinistre, c'est qu'elle était là isolée et abandonnée comme une imaison maudite.
— Comment"?
— Tout autour, et très loin, très loin, c'est la solitude la plus complète, la plus absolue. Le seul voisinage qu'elle ait — et ce voisinage-là n'est pas fait pour la rendre plus gaie — c'est, je vous le répète, le ciinetiL>re de Saint-Médard.
— Ce n'est donc pas très loin de là? dit vivement l'agent de police.
— Du cimetière?
— Oui.
— A soixante pas, cent pas au plus. Et dans un creux, dans un trou, répondit la . ^vieille chiffonnière. M is aujourd'hui vous ne la verriez plus et ce n'est plus qu'un amas de pierres, qu'un amas de cendres...
A ces mots, Bertaut avait brusquement sursauté.
Jusque-là il avait pu se bercer du fol espoir de mettre enfin la main sur le Capitaine de Minuit, mais aux dernières paroles de la vieille cet espoir s'était évanoui.
— Comment! s'écria-t-il pâle de déception, la maison dontVous venez de me parler... la maison oii vous avez vu entrer cet homme n'existe plus i
— Non, monsieur Bertaut.
— Vous devez radoter, ma pauvre vieille.
— Je ne radote pas... Je vous dis ce que je sais...
— Et depuis combien de temps n'existe-t-elle plus ?
— Depuis trois mois... quatre mois au plus... Mais l'homme dont nous parlons... cet étrange inconnu qui semble vous préoccuper beaucoup, à ce que je vois..,
— Oui, beaucoup.
— 11 était déjà parti depuis plusieurs semaines...
— Comment l'avez-vous su ?
— Je ne le voyais plus, je ne le rencontrais plus, et j'ai appris plus tard par d'autres personnes, par des gens qui l'avaient aussi remarqué comme moi, qu'environ vers cette époque-là il avait décampé du quartier Mouffetard.
— Et pourquoi cette maison a-t-elle été démolie? demanda le chef des RisqueiTout.
— Elle n'a pas été démolie...
— Ah çà...
— Non, monsieur Bertaut.
— Alors elle s'est donc écroulée toute seule ?... Après tout, ajouta l'agent avec un sourire railleur, puisqu'elle était, dites-vous, encore plus vieille et plus délabrée que la vôtre, il n'y aurait à cela rien de bien surprenant.
— Elle ne s'est pas non plus écroulée toute seule...
— Vous moquez- vous de moi, la vieille?
— Moi ! non l Mais écoutez-moi, monsieur Bertaut...
Et la vieille chiffonnière raconta alors l'histoire suivante :
Bertaut ne devait pas ignorer que depuis très longtemps, depuis des siècles, le quartier Mouffetard était le théâtre sanglant, le théâtre tragique de luttes terribles entre les habitants du faubourg Saint-Marcel et ceux des faubourg Saint-Jacques et de Notre- Dame-des-Ghamps.
— Il ne se passe pas de mois, dit^la vieille, que nous n'ayons le spectacle de quelque tuerie et de quelque massacre.
Or, la dernière bataille eut heu, il y a trois ou quatre mois, dans les environs du cimetière de Saint-Médard.
11 paraît que ce fut quelque chose d'atroce, d'épouvantable, d'inouï
La plupart de ceux du faubourg Saint-Marcel qui, d'ailleurs, à ce que j'ai entendu dire, étaient beaucoup moins nombreux que leurs ennemis, restèrent sur le carreau,,;
Quand la déroute arriva, la retraite, la défaite, une trentaine d'eux environ pour
li=^
il'i'i
Pendant que les genlilsliommes menaient joyeuse vie..
suivis par leurs vainqueurs, se réfugièrent et se barricadèrent dans-cetlo maison que les hommes dont nous avons parlé av lient déjà abandonnée.
Savez-vous ce que firent alors ceux du faubourg Saint-Jacques et du faubourg de Notre-Dame-des-Champs?
— Que firent-ils, madame Mathurin?
— Ils cernèrent la maison et y mirent le feu!
— Diable!
— Et quand les malheureux qui avaient cherché la un refuge, affolés et terriliés, voulurent échapper à cette horrible mort et tentèrent de sortir, les autres, poussant des cris sauvages, se ruèrent sur eux et les rejetèrent dans la fournaise.
\a\. 271. — Favard Frères, ('dilours.
— Oui, oui, je me souviens, dit tranquillement Bertaut. Il me semble que jai entendu parler vaguement de cette histoire-là.
— Eh bien, dit la mère Mathurin, voilà comment il se fait que sans avoir été démolie et sans s'être écroulée toute seule, cette maison n'est plus aujourd'hui qu'un amas de cendres.
L'agent de poUce venait de se lever.
Il n'avait plus rien à apprendre.
— Adieu, la vieille ! dit-il. Mais dans votre intérêt n'oubUez pas ce que je vous disais tout à l'heure... Je veux bien rendre des services, mais en retour j'exige que l'on m'en rende.
— Comptez sur moi, monsieur Bertaut.
— A la moindre négligence ou à la plus petite trahison, ce gui, pour moi, est la même chose, je te préviens que je ne pardonnerais plus..,
— Oui, monsieur Bertaut.
— Ce serait Bicètre !... A revoir, la vieille I Et l'agent de police sortit.
Quand ils l'aperçurent, les quatre Risque-Tout qui se morfondaient ne purent s'empêcher de pousser ensemble un gros soupir de satisfaction.
— Enfin ! s'écria Le Comtois.
—Pas trop tôt ! grommela Corfer.
—- Pour une pause, c'est une belle pause i dit le Marin.
Et quant à Grand-Gilles, qui avait glissé un regard indiscret dans la masure de la vieille chiffonnière, il ricana, criant :
— Patron ! tous mes compliments !... Bon Dieu.! le délicieux tête-à-tête I Bertaut se mit à rire, puis les faisant tous taire d'un geste :
— Garçons, j'ai bon espoir ! dit-il. Bonne-Chance n'avait pas menti et ce coquin de Capitaine avait bien planté sa tente par là... Mais évanoui !... disparu !... Bah ! qu'importe!... Que nous le pincions ici ou qu'il tombe dans nos griffes dans l'ile Saint-Louis ou dans le quartier de la Sorbonne, l'essentiel c'est qu'il ne nous échappe pas toujours... Mais il se fait tard... Nous verrons demain... Camarades, faites une bonne nuit !
tt il s'en alla à pas rapides après avoir congédié les trois ou quatre petites escouades d'agents qui lui faisaient escorte.
Les quatre Risque-Tout étaient restés seuls.
— Ma foi, s'écria Crand-GUIes, je suis éreinté... Que Paris fasse comme moi, qu'il dorme tranquille, au revoir!
Puis à son tour il a de soû côté, tandis que le Comtois, le Marin et Corfer filaient du leur.
LE RÉSIOLLEUR
A la pointe orientale de l'île Notre-Dame, c'est-à-dire précisément à l'endroit où s'appuie le pont de Damiette, on voyait encore à la lin de dix-huitième siècle un hôtel
fomptueux et magnifique, bâti par de Cerceau pour M. de Bretonvilliers, et dans lequel les fermiers généraux transportèrent quelques années avant l'époque où se passe notre récit, c'est-à-dire vers 1719, le bureau des aides et du papier timbré.
En 1790, il servait encore à la régie de la ville.
C'était là une belle porte de Paris, sur la route de la Seine.
Un terre-plein en parterre, entièrement découvert sur le quai, et rafraîchi par un jet d'eau, attirait sans cesse les rêveurs de quartier.
L'hôtel de Bretonvilliers faisait concurrence à l'hôtel Lambert.
Mais cet hôtel Lambert était bien, ou pour mieux dire est bien le monument le plus singulier de l'île, celui qui témoigne le mieux de sa splendeur passée; le seul qui raconte aux générations contemporaines la vie tout entière d'une société éteinte et disparue dans un orage révolutionnaire ; qui porte lisiblement écrite sur son front son illustre origine, et conserve encore assez de grandeur pour commander les regards, l'attention et les respects de la foule.
Peu d'édilices particuliers ont abrité autant de gloires, et gardé autant de souvenirs que l'hôtel Lambert.
Dans les deux siècles de sa vie pubUque et privée, il a vu s'asseoir dans ses salons, défiler dans ses splendides galeries tous les grands noms qui ont honoré les lettres,les arts et la magistrature.
Et, comme si tant d'éclat et d'honneur ne suffisait pas encore à l'hôtel Lambert, l'abandon et la solitude ont jeté sur lui la poétique majesté des ruines et du silence.
L'hôtel Lambert est le contemporain des plus vieilles maisons de l'île Saint-Louis.
11 est né dans l'ombre, bien loin du soleil parisien, entre l'hôtel de Pimodan et l'hôtel de Bretonvilliers.
11 est sorti des mains un peu louches de l'architecte Levau,qui devait écraser un peu plus tard, sous le poids des pavillons de Flore et de Marsan, une des plus charmantes et des plus délicates création de la Renaissance.
Une réllexion, trop souvent applicable aux i^ifices bâtis depuis cette époque, s'applique singulièrement à l'œuvre de l'architecte Levau.
En comparant les styles qui ont décoré tour à tour l'extérieur et l'intérieur de l'édifice, on croirait qu'il s'agit de la collaboration de deux hommes bien différents l'un de l'autre.
Le premier n'est qu'un bourgeois, un misérable tailleur de pierres, un simple artisan qui ne sait pas réaliser dans l'air une pensée de Vignolle, de Palladio ou de Michel- Ange.
Le second est un artiste audacieux, original, élève de son propre génie bien plus que du génie de ses maîtres, et qui ne se souvient de l'école que pour chercher le beau dans une voie nouvelle.
L'hôtel Lambert, d'une apparence imparfaite au dehors, avait reçu au dedans toutes les merveilles d'une admirable fantaisie.
L'on eût dit que Levau avait douté de ses juges... en plein vent.
Soyons juste, l'hôtel Lambert avait une porte cochère assez remarquable.
Elle était surmmitée d'une guirlande eu feuilles de chêne d'un travail et d'un goût tout à fait charmants.
L'hôtel Lambert a perdu presque tous les tableaux que lui avait donnés l'admirable munificence de Lesueur,
Il garde encore, avec un juste orgueil, le plafond de sa galerie, peint tout entier par le pinceau de Lebrun.
L'artiste favori du grand roi se surpassa lui-même dans cette magnifique peinture.
A vrai dire, il s'agissait pour lui de lutter avec un rival redoutable, qui se nommait Eustache Lesueur, peintre de la reine-mère.
A cette époque, Lebrun n'était pas encore le premier peintre de Louis XIV.
Il lui fallait conquérir un pareil titre à force de travail, à force de talent.
Son œuvre de l'hôtel Lambert a trahi la secrète pensée de son ambition.
Delà science, des efforts, du bonheur, du goût, mais pas de chaleur, poiiU de cœur, aucune véritable inspiration, digne d'un aussi grand artiste que Lebrun.
Tout cela n'a pas empêché le peintre de Louis XIV d'avoir laissé tomber de sa palette, sous les lambris de l'hôtel Lambert, des fleurs qui ont l'air de se balancer sur leurs tiges, des jeunes filles qui ont l'air de s'envoler avec les amours, des riens charmants, de poétiques allégories qui feraient adorer la plus vieille et la plus ennuyeuse mythologie de ce monde.
Il y a là, dans cette brillante peinture, une Cybèle qui ressemble à une délicieuse marquise de Versailles; une Cérès qui ressemble à une vicomtesse adorable, et une Flore qui ressemble à une petite baronne sans pareille.
Les grandes dames de la cour empêchaient Lebrun de peindre exactement les déesses de la mythologie.
L'hôtel Lambert est tout rempli de héros fabuleux, d'animaux fantastiques, de génies ailés, de festons et de corbeilles de fleurs.
Dans un des premiers salons qui avoisinent la grande galerie, les mutilations qui ont bouleversé l'hôtel Lambert commencent à s'étaler bien tristement.
Les glaces et les lambris ont été remplacés par une espèce de papier [en chinoiserie, dont l'aspect a quelque chose de désolant.
Voilà une belle occasion de gémir et de lever les yeux au ciel, afin de perdre de vue les lambris et de trouver sur un plafond une belle peinture sans nom d'auteur, un zéphiie soulevant un corps aussi léger que le sien, le corps divinisé de la Psyché grecque.
Page ravissante, petit chef-d'œuvre de goût, d'expression et de grâce, qui aurait honoré même le pinceau de Lesueur.
C'est en admirant cette Psyché que le souvenir d'une petite anecdote nous est revenue, parce qu'elle a dû se passer tout près de la galerie Lebrun.
Peu de temps après l'entière exécution des travaux de l'hôtel, un nonce du Saint- Siège, ami des arts, en sa double qualité d'Italien et de prince de l'Eglise romaine, désira les visiter et les juger.
Ce fut Lebrun lui-même qui le reçut dans l'hôtel et qui voulut avoir la faveur de le con luire.
La nonce, qui ne connaissaitipas encore le nom de son officieux cicérone, se prit àlouer de son mieux les tableaux du peintre de Louis XIV, sans deviner tout ce que valaient de pareils éloges aux yeux du complaisant anonyme qui lui faisait les honneurs de la
galerie d'Hercule, dans tous ses détails, dans toutes ses petites merveilles ; si bien qu'en entrant dans les salles peintes par Lesueur, Lebrun s'avisa de presser le pas, sans doute pour en finir au plus vite avec les chefs-d'œuvre d'un rival.
— Tout beau, caro miol... s'écria le nonce, ce plafond est de la peinture italienne, de la peinture d'un grand maître.
« Regardons-le, s'il vous plaît, avec le soin, avec l'attention q\x'û mérite.
« Quant à ce que vous m'avez fait voir jusqu'ici, entre nous, ce n'est qu'une coglionerial »
Pauvre Lebrun !
Le troisième salon n'a rien aujourd'hui de ce qui faisait autrefois sa splendeur.
Le PhacUon de Lesueur n'y est plus.
Les belles Muses ont cédé la place à de petites dames énamourées.
Les voussures de François Dérier sont à peine visibles, grâce à une couche de poussière qui commence à se faire carton-boue. l
Saluons encore dans cette salle quelques gracieuses figurines sur fond d'or, et n'oublions pas d'aller admirer dans l'antichambre les grisailles de Lesueur que Picard n'a point jugées dignes des honneurs de la gravure.
L'hôtel Lambert possède une salle précieuse qu'on appelle la chambre de Voltaire.
Ce cabinet a dû commencerparètre une salle de bains.
Les peintures qui ornent son plafond convenaient à ravir au ciel d'une baignoire.
Elles sont toutes de Lesueur et partant admirables.
L'artiste a peint en cama'ieux entourés d'ornements Actéon, Neptune et Amphitrite.
La marquise du Châtelet s'est peut-être baignée dans cette salle, les yeux fixés sur Actéon.
Le jardin de l'hôtel Lambert a subi la loi du temps et celle des hommes, quelquefois plus cruelle encore.
Le pauvre président Nicolas Lambert ne reconnaîtrait guère ce beau jardin qu'il^aimait tant, et qui n'a plus aujourd'hui ni bosquets, ni amours, ni fleurs, ni mystères, ni rêveries !
Eh bien, comme dans la vie tout est fait d'oppositions et de contrastes, comme à chaque pas ou le grotesque ou le laid coudoie le beau, comme la misère s'étale bien souvent à côté dej'opulence, c'était là, à deux pas seulement et toute voisine du magnifique et somptueux hôtel Lambert, que^s'élevait à cette époque une échoppe de la plus misérable et plus chétive apparence.
Faite en planches vermoulues, cette échoppe n'était pas même un abri.
11 devait y pleuvoir comme dans la rue.
Pourtant quelqu'un habitait cette mauvaise cabane, ou plutôt cette niche.
Qui?
Un homme, un vieillard tout hâve, tout pâle, tout déguenillé, que des voisins fuyaient comme la peste et que les habitants de Ille Saint-Louis, quand ils le rencontraient sur leur chemin, s'empressaient d'éviter avec une sorle de crainte superstitieuse.
Assez grand, Jean David avait les pommettes [saillantes, les yeux noirs, petits et très brillants, le front bombé et sillonué de rides profondes, les cheveux rares, les
sourcils roux et en broussailles, et une longue barbe blanche de patriarche qui lui tombait jusqu'au milieu de la poitrine.
Ses habits, qui tombaient en loques, montraient sa chair par cent déchirures, et il n'avait pour toutes chaussures que de mauvaises savates qui ne l'empêchaient pas de marcher pieds nus.
Etait-ce parce qu'on le fuyait et qu'on avait l'air de le redouter; ou bien était-ce l'effet de la noire misère dans laquelle il croupissait? toujours est-il que Jean David était excessivement farouche et sauvage.
Cet étrange personnage exerçait pour vivre le petit métier de rémouleur.
Mais il avait encore, pour se procurer les quelques sous nécessaires à son existence, une corde à son violon.
Ancien forçat évadé des galères du roi — ce dont les habitants de l'Ile Saint-Louis se doutaient peut-être,puisqu'ils le fuyaient avec tant d'empressement — il avait eu l'occasion de connaître Bertaut et l'adresse de s'attirer ses bonnes grâces et de devenir une de ses mouches.
Ce fut donc vers cet homme, que seul et sans aucune escorte, le chef des Risque- Tout se rendit dès le lendemain matin.
L'ancien forçat avait bien en efiet remarqué dans l'île Saint-Louis, comme la vieille chiffonnière dans le quartier Mouffetard,un individu qui répondait au signalemem, qu'on lui donnait du Capitaine de Minuit, mais cet individu aux allures assez singulière n'avait plus reparu depuis assez longtemps dans l'île.
Bertaut, plein d'espc'rance la veille, redevint inquiet.
— Sa trace, c'est bien, se disait-il ; mais c'est lui... c'est ce satané Capitaine qu'il me faut!...
Il lui restait encore une chance : le quartier de la Sorbonne. ' Plein de colère, il y courut sur-le-champ, et pendant toute la matinée on ne rencontra que lui à travers les petites ruelles sombres et les vieilles rues noires de vieux quartier.
Il vit toutes les mouches qu'il avait là, tous les individus qui pouvaient le renseigner et il n'en apprit pas davantage,
— Ah! c'est trop fort! s'écria en revenant furieux et pâle. Il m'échappera donc toujours !... je ne pourrai donc jamais le tenir !...
Mais si nombreuses qu'eussent été ses déceptions, elles ne l'accablaient pas encore.
Se déclarer vaincu, lui Bertaut !... lui qui passait pour un fin renard et un adroit limier... non, jamais! jamais!...
11 ne voulait pas avoir cette humiliation, il ne voulait pas admettre un instant cette honte.
Et il passa tout le reste de la journée à chercher une nouvelle idée.
— Puisque je n'ai pas eu de meilleur résultat avec ce coquin de Bonne-Chance, il faut trouver autre chose, se disait-U.
Puis comme il réfléchissait, tout à coup il tressaillit.
Il venait d'avoir une idée qui lui paraissait excellente, une idée qui relevait son courage et lui rendait sonespoir...
— Le véritable lieuienant de police maintenant, se dit-il, c'est moi... Demain je verrai Sa Majesté... dema'n je verrai le roi !... et si le roi consent et veut m'enlendre, rien n'est perdu encore !...