‹ Cartulaire de la commune de Bouvignes;Chapitre 3 sur 12 · LUI · texte numérisé non relu

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batteurs dinantais et, quelques jours plus tard, un diplôme de Philippe-le-Bon lui permettait , malgré la vive opposition que fit Bouvignes \ d'établir chez elle une corporation de batteurs en cuivre ^ Les batteurs bouvignois durent dès lors partager le monopole de la derle avec ceux de Namur ' qui devaient , plus tard , devenir des concurrents redoutables.

Le règne de Charles -le -Téméraire ne nous fournit guères que des octrois pour levée d'impôts ou créations de rentes. Ils ont pour but de mettre la commune en état de subvenir aux charges publiques qui croissent de jour en jour, à mesure que s'accroissent les projets ambitieux du souverain. C'est aussi pour satisfaire à ses guerres ruineuses que la ville lui fait des prêts d'argent.

Nous ne possédons aucun acte pour le règne , d'ailleurs très court, de Marie de Bourgogne. Mais nous avons à mentionner un fait militaire qui se rapporte à l'année 1480 \ Guillaume d'Arenberg, surnommé le Sanglier des Ardennes, était alors en lutte ouverte avec l'évêque de Liège , Louis de Bourbon , que soutenait Maximilien

1 Sur cette opposition, voy. le Compte com. de Namur de 1466, fol. 43 à 46.

« Voy. ces deux actes dans Sac de Dinant, 83 et 84.

» Compte com. de Namur, 1466, fol. 46.

« Galuot (V, 31) le place par inadvertance à l'année 1478. Il a ainsi induit en erreur M"" Sidkrius (Dinant cl ses environs , 106) qui , du reste , l'apporte le fait d'une façon inexacte.

d'Autriche. Après une vaine tentative contre le château de Huy, Guillaume vint , vers le mois d'août , faire une course contre Bouvignes où se trouvait une garnison tirée des troupes du seigneur de Nassau ' . Une sortie eut lieu à l'improvisto. Elle fut malheureuse : Guillaume parvint à entourer ses adversaires , et leur tua ou leur enleva 260 hommes parmi lesquels se trouvaient environ GO Bouvignois. Cette défaite fut immédiatement vengée, car les partisans du Sanglier des Ardennes ayant fait une nouvelle course dans le comté, les Namurois se portèrent vivement à leur rencontre, les défirent complètement et s'emparèrent des châteaux de Durbuy et de Logne \

Le règne de Philippe-le-Beau nous fournit plus de renseignements. Lors des troubles qui signalèrent la minorité de ce prince , les adhérents de Philippe de Clèves , aidés d'une partie des habitants de Namur, s'emparèrent

' Engelbert , comte de Nassau-Dillenbourg i

2 " Dominus "Willielmus , assumtis armigeris , fecit cursum contra Bo- " viniam , ubi erant homines domini de Nassou , qui exeuntes contra cur- » sores impi'ovise , fuerunt quasi inclusi ab eis , et ceciderunt vel capti » fuerunt de Boviuiensibus circiter LX et de aliis quasi CC. Sed cum se- " cundo exissent homines domini "Wilhelmi , Namurcences eis occurre- » runt, et fuerunt caesi et capti in duabus turribus, et Drubu fuit captum " et spoliatum, etc. ADRIA^'us de Veteri Busco , dans VAmpiiss. coll., IV, 1372. — « Denique dominus Wilhelmus dum de casti'o Huyensi interci- " piendo esset frustratus , excursiones contra Bovinienses inagnanimiter " exercuit , multos dolo per insidias circumseptos interficiendo. » Joannis DE Los , dans les Documents relatifs aux troubles du pays de Liège, publiés par M. DE RvM, 79.

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(lu château de cette ville et s'y établirent. Ils y furent assiégés par les partisans de Maximilien et forcés de se rendre le 18 août 1488. Parmi les milices du comté qui se rendirent à l'appel du souverain-bailli, figurent les Bouvignois qui avaient prêté à la commune namuroise leur grosse bombarde appelée ^ l'Enragée « ' .

C'est en récompense des services que Bouvignes avait rendus à ses souverains, à diverses reprises et notamment dans les circonstances rappelées plus haut, que Maximilien et Philippe lui accordèrent deux confirmations de ses anciens privilèges (I, 166 et 180).

Elle dut également à Philippe-le-Beau la confirmation du monopole accordé à ses batteurs en cuivre le 15 juin 1462 (I, 176), l'institution de la foire franche de S' Léonard et d'un marché tous les samedis (I, 184), et, enfin divers octrois dont le produit devait être notamment aûecté aux travaux de fortifications que la commune faisait alors exécuter tant à l'enceinte urbaine qu'à la tour de Crèvecœur(I, 169, 192). Ce fut aussi, en partie, dans ce dernier but que Bouvignes fut autorisée à constituer des rentes sur le corps de la ville (1 , 207).

L'industrieuse commune me paraît avoir été à son

1 Ann. de la Soc. Archéologique de Namur , H, 3G, 37, 48 , ainsi que ce Oartulaire, I, 167, note 2, et H, 43.

apogée sous le règne de Charles-Quint, qui confirma aussi ses privilèges (1 , 266).

Dans la première moitié du XVP siècle, on la voit, aidée par le souverain , améliorer son enceinte urbaine , et même, semble-t-il, l'agrandir (I, 231, 233, 242). En même temps, elle élève une fortification redoutable, le Boulevard de Meuse , qui la rend complètement maîtresse du cours de la rivière (I, 259, 260, 273).

A cette époque , on y comptait deux cent cinquantedeux maîtres batteurs en cuivre (II, 45), vingt-deux prêtres et chapelains officiaient dans son église paroissiale (II, 46), et elle pouvait, aux jours de danger, mettre sur pied quinze cents combattants (II, 168).

Ne nous étonnons donc pas lorsque nous lisons dans un diplôme de 1599 (II, 69) que, cent ans auparavant, Bouvignes était « très fleurissante voire d'advantaige que w la ville de Binant » , et dans les Commentaires de Rabutin, qu'à l'époque du siège de 1554 elle n'était « de » beaucoup moindre. »

Une soldatesque effrénée devait , sous les yeux d'un roi de France, détruire en un seul jour le fruit de trois siècles de courage et de labeur.

En 1554, Henri II , roi de France, fit envahir les Pays- Bas par trois armées à la fois. Tandis que le prince de la Roche-sur- Yon ravageait l'Artois, le duc de Nevers

déboucha du côté d'Orchimont et après s'être emparé de tous les châteaux de la Meuse, de Méziéres à Givet, il vint, le 3 juillet, se réunir près de cette dernière ville aux troupes qui, sous les ordres du connétable de Montmorency, avaient pénétré dans l'Entre-Sambre-et-Meuse et emporté Marienbourg ' .

Le 7 juillet, les deux corps d'armée s'avancèrent vers le nord, séparés l'un de l'autre par la Meuse. Le 8, le duc de Nevers qui suivait la rive droite investissait Dinant, et le connétable, auquel s'était joint Henri II, paraissait sur le plateau qui domine Bouvignes. Dès l'aube de ce jour, une partie de l'artillerie française étant arrivée, fut mise immédiatement en batterie au haut de la vallée où débouche de nos jours le chemin de Sommières. Le feu commença aussitôt avec furie, et, à trois heures aprèsmidi , une brèche suffisante étant ouverte à la porte de la Val, l'assaut fut donné et la ville emportée.

Nous possédons sur ce siège deux relations principales et d'un grand prix, puisqu'elles émanent de deux capitaines français, témoins oculaires *.

» Toute cette invasion est rapportée d'une façon très précise et d'après les meilleures sources dans Henné , Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique , X , 102 et suiv.

* B. DE Salignac et Fr. de Rabutin; voy. Annexe V. — Ce sont aussi les deux sources où a principalement puisé M. Henné (X , 114 , 115) ; mais il a trouvé d'autres renseignements dans la curieuse collecMon dite Lettres des Seigneurs (arch. du Rov.).

D'après Fr. de Rabutin, la ville aurait été « emportée » avec petite résistance. >» Il faut, sans aucun doute, entendre par là que la résistance des Bouvignois fut aisément surmontée par l'effort d'une armée considérable '. La conscience du sort cruel qui les attendait, s'ils imitaient les défenseurs d'Orchimont et d'Agimont, la résolution qu'ils prirent quand même de braver toutes les forces du roi, la fermeté avec laquelle ils supportèrent les coups d'une artillerie formidable % leur refus de capituler alors qu'ils le pouvaient honorablement , toutes ces choses ne se concilient pas avec la timidité ou la peur et prouvent au contraire , à l'évidence , qu'ils s'étaient déterminés à mourir plutôt que de se rendre.

Que les Bouvignois fussent à peu près réduits à leurs propres forces, cela résulte de tous les documents que nous avons sur ce siège.

A en croire B. de Salignac, les Français n'auraient « mis à l'épée » que ceux qui faisaient résistance. Fr. de Rabutin est plus explicite : il « en fut fait, dit-il, d'une » première furie grand carnage. » S'il ne s'agissait que de ceux qui succombèrent sur la brèche , nous ne serions

* Voy. à l'Annexe F ou dans Henné (X, 113) , l'énumération des divers corps qui composaient les armées l'éunies du roi et du duc de Nevers ; on peut certainement en porter le chiffre à 30,000 hommes.

' Voy. HENNE, X, 113 et 131.

pas en droit de faire des reproches aux assaillants : ce sont là les lois de la guerre. Mais la suite de son récit (ces malheureux qui se jettent dans l'eau et y sont tués à coups d'arquebuse) démontre suflSsamment que le massacre fut général. Un lugubre témoignage est venu, après trois siècles , accuser la cruauté des soldats de Henri II : ce sont ces nombreux ossements recouverts de pièces d'artillerie qui ont été récemment retirés du puits du château. Le texte de Rabutin donne lieu à un reproche plus grave encore : ceux des assiégés qui, après avoir traversé la Meuse avaient été pris par les troupes du duc de Nevers , furent « depuis (deux jours après, selon un autre témoi- " gnage •) penduz et estranglez pour avoir témérairement y> résisté et tenu fort contre la puissance du Roy. v

Je remarque que, dans tous ces récits, il n'est fait mention ni du Château, ni du Boulevard de Meuse. Le fort de l'attaqu-e paraît s'être concentré sur la porte de la Val. Cet obstacle surmonté, on pressent assez bien ce qui se passa au château et dans la ville. Une autre preuve résulte de la ratification des privilèges des arbalétriers d'Anhée qui eut lieu en 1643. On y lit qu'au siège de 1554 , ils défendirent valeureusement la place « presque « jusques au dernier homme «, et que « lors la dite

' Henné , X , 114 , npte 1. — La même chose avait eu lieu à l'égard des prisonniers d'Orchimont. Ihid-, 110.

» compagnie estante, selon que l'on tient par tradition, -^ au château du dit Bovignes pour la défonce d'iceluy, » elle y fut presque toute massacrée '. » Quant à la tour de Crèvecœur, la principale force de Bouvignes à cette époque, sa garnison qui, du reste était très faible, ne paraît pas avoir pris part à la défense. Elle se rendit sans résistance , et les Espagnols qui en faisaient partie eurent la vie sauve .

Il faut bien avouer que ces dernières circonstances, rapprochées des deux textes cités à la fin de V Annexe V, ne plaident pas en faveur de la tradition relative aux « trois dames de Crèvecœur. « C'est un point qu'il me répugne d'approfondir. Je me bornerai à une observation.

A ma connaissance , Galliot est le premier écrivain qui nous ait révélé ce fait, et le seul qui en ait parlé avant ce siècle. C'est à cette source que les écrivains postérieurs ont été puiser. Galliot, en rapportant cet épisode, s'étaye des « Annales de Bouvignes. » Je ne sais, il est vrai, ce qu'il entend par ce mot « Annales » ; mais évidemment (et la suite du récit le prouve assez) il s'agit ici d'un document écrit et non d'une simple tradition orale. Or Galliot dit positivement que ces trois dames se trouvaient

» Registre aux approbations de testaments du Conseil proviiicial de Namur, 1627 à 1665 , aux arch. de l'État.

dans Crèvecœur au moment du sac. Il ajoute que « crair> gnant de devenir les victimes de la brutalité des soldats y> vainqueurs, elles se retirèrent sur le bord de la mun raille de la tour, et là, se prenant par les mains, elles r> se précipitèrent , à la vue des assiégeants , du baut en » bas, et finirent ainsi leur carrière » '.

Le citoyen Jardrinet, qui écrivait en Kan X, est moins explicite. Il nous dit simplement que la tour de « Crève- » cœur est fameuse dans les Annales (?) du Département, » par l'héroïque résistance qu'y firent trois dames, qui " aimèrent mieux se précipiter du haut des remparts, que « de se rendre au vainqueur 2. » Une dizaine d'années plus tard , Dewez touche aussi cet épisode en s'appuyant, non sur « la tradition » , comme il le dit , mais bien sur son compatriote Galliot. Lui aussi place la scène à Crèvecœur, mais il nous montre les trois dames se précipitant dans les flots de laMeuse^. Cette distraction de Dewez, inconcevable chez un Namurois, est venue embrouiller singulièrement la question. Comme ces flots de la Meuse étaient chose assez poétique, les écrivains postérieurs ont adopté la version de Dewez, sauf (pour ceux 'd'entre

' Galliot, III, 272 et 273.

' Statistique du départ, de Sambre et Meuse, an X, 26. ■' Géographie ancienne du départ, de Sambre et Meuse. Namur, 1812, p. 35. — Histoire gén. de la Belgique. Brux. 1828 , V, 273.

eux qui connaissaient les localités et, partant, se rendaient compte de l'impossibilité matérielle du fait) à déplacer le lieu de la scène pour le reporter sur le Boulevard de Meuse.

Il me paraît que ceux qui voudront rappeler la touchante tradition recueillie par Galliot, feront bien de s en tenir uniquement à son texte.

L'étendue des pertes essuyées par les Bouvignois est suffisamment attestée par le seul fait des nombreux privilèges , qui leur furent accordés à l'envi par tous nos souverains, après le sac de 1554. Ceux qui aiment les détails y liront, par exemple, que la ville entière, à l'exception d'une petite maison, fut consumée par le feu; que presque tous les Bouvignois furent tués ou mis à rançon; et qu'en 1561, la cité n'avait encore récupéré qu'un sixième de son ancienne population (I, 291; II, 69, 169). Ils pourront également tirer une preuve de l'état désastreux dans lequel tomba Bouvignes , eu comparant la recette des deux comptes communaux de 1546 et 1557 dont je donne le résumé à V Annexe III.

Ainsi succomba Bouvignes. Son dévouement sera diversement apprécié : acte d'insigne folie, diront les uns; acte d'héroïsme sublime, diront les autres. Pour moi, j'avoue que je ne rencontre pas dans l'histoire de notre patrie, de trait plus touchant que celui de ces obscurs

bourgeois qui , connaissant le sort qui leur est réservé , n'hésitent pas un seul instant devant l'accomplissement d'un devoir, et " mieux aiment passer par les tranchans » des armes, respandre leur sang jusques au massacre » du dernier homme et supporter l'inflagration entière de » leur ville, que de se rendre à la discrétion et soub y> l'obéyssance de Henri second, roy de France » (II, 176).

Il faut ajouter que ce sacrifice fut utile à la cause commune. Les retards qu'occasionna la résistance d'Orchimont, de Beauraing, d'Agimont, de Marienbourg, de Bouvignes et de Binant, laissèrent à l'empereur, surpris à l'improviste , le temps de couvrir le restant du pays , et sauvèrent certainement Namur et peut-être Liège et le Brabant. Après avoir subi un échec devant Nivelles, Henri II se rabattit sur le Hainaut, et bientôt regagna le territoire français, harcelé de près par les troupes de 1 empereur qui commençaient à arriver de toutes parts ' .

L'armée française ayant abandonné les environs de Bouvignes le 18 juillet, la malheureuse ville rentra, ruinée et dépeuplée, sous l'autorité de Charles-Quint. Sans doute , ceux de ses enfants qui avaient survécu , poussés par un sentiment que Dieu a placé dans notre cœur, se rapprochèrent peu à peu de la terre natale ; mais , malgré

' Hknne , X , 102 et suiv.

les exemptions et les privilèges qu'ils obtinrent dés l'année suivante (I, 277), ils ne se relevèrent jamais du coup funeste qui les avait frappés.

Les troubles qui éclatèrent bientôt en Belgique furent pour Bouvignes l'occasion d'une nouvelle catastrophe.

Déjà, en 1568, sa contenance ferme en avait imposé au seigneur de Genlis et aux Huguenots qui, accourus de France au secours de Guillaume d'Orange , venaient de dévaster impitoyablement S*-Hubert, Walcourt et Hastières '. Au moment de la rupture entre don Juan d'Autriche et les États des provinces , la garnison , composée de troupes du régiment de Charles de Glimes, baron de Florennes, se rangea au parti des Etats, le P' septembre 1577 -. Plus tard, cette garnison fut renforcée par trois compagnies d'infanterie et 200 chevaux s. Après la victoire de Gembloux, don Juan songea à reprendre Bouvignes. Il confia la direction de cette entreprise à Gilles de Berlaymont. L'armée royale arriva le 4 février 1578

ï Comp. les extraits du Compte de ville de 1567-1568 insérés au tome I*', pp. 113 et 114 de ce Cartulaire , avec Galliot, IV, 184.

* Voy. tome II , pp. 1 et 2 de ce Cartulaire. — Selon les Mémoires anonymes (II , 59) , la garnison se composait de deux compagnies du régiment wallon du Ss'* de Hierges , et la révolte aurait eu lieu vei^s le 4 octobre. — En tous cas , ces compagnies sont celles que commandaient les capitaines Gulpenne et Helmane et dont l'arrivée à Bouvignes , les 19 et 25 août 1577, est mentionnée au compte communal. Voy. ce Cartulaire, II, 303 et 304.

3 Me'moires anonymes , II , 72 , 96.

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