DE QUELQUES ATTRIBUTS DE LA COMMUNE
Nous avons dit précédemment que, dès le commencement du XIIIe siècle, Namur se présentait à nos yeux avec tous les attributs caractéristiques des Communes, dont ne pouvaient se parer les localités qui, bien que jouissant de certaines libertés, n'étaient pas élevées au rang de Communes proprement dites. Ces attributs étaient : des magistrats spéciaux, une juridiction propre, une charte, un hôtel de ville avec ou sans perron, un beffroi et ses cloches, un sceau avec ses armoiries. Les trois premiers points ont fait l'objet de chapitres antérieurs; nous allons examiner les autres dans celui-ci.
I. L'hôtel de ville. Grammaye suppose que, dans l'origine, l'échevinage tenait ses séances au château des comtes l; bien que cet historien n'avance aucune
1 II est presque inutile de rappeler que le château des comtes de Namur occupait la partie de la citadelle qui porte encore aujourd'hui la dénomination de donjon.
preuve à l'appui de cette hypothèse, on pourrait l'admettre par analogie : en effet, au XVe siècle, les pairs du comte tenaient fréquemment leurs plaids « en la salle de l'empereur, » au château; Philippe le Beau prêta serment sur la grosse pierre du château lors de son entrée à Namur; enfin, c'était également au même endroit que s'élevait le beffroi de la ville.
Quoiqu'il en soit de ces conjectures, il est du moins à peu près certain que, dans les premières années du XIIIe siècle, les assemblées du Magistrat de la Commune, comme celles des Germains, avaient lieu en plein air, probablement au pied d'un perron qui s'élevait sur la place S^Remy.
Avant d'aller plus loin, il est indispensable, pour l'intelligence de ce qui va suivre, de dire quelques mots sur cette place S'-Remy et sur son ancienne configuration.
A l'époque dont nous nous occupons, la Place d'Armes actuelle était fermée vers le bas par la porte Houyoul, et vers la rue de l'Ange (alors rue Large ou Marchiet) par la porte Gayette. Un pâté de maisons, commençant à peu de distance de cette dernière porte, et s'avançant par le milieu de la place jusque vis-à-vis à peu près de la rue de Bavière, formait deux rues : celle qui longeait l'hôtel de ville moderne,
portait les noms de Cul d'oison et du Cerf; l'autre s'appelait rue Martin de Sorines ou du Petit cigne; toutes deux débouchaient sur le Marché Sl-Remy qui, comme on le voit, occupait le bas de la Grande Place. A l'extrémité la plus avancée de cette rangée de maisons, vers S^Remy, s'élevaient la chapelle de ce nom, le Cabaret et le Perron.
Par acte de l'an 1213, les échevins de Namur obtinrent du Chapitre de S^Aubain la permission d'élever sur son alleu contigu à S^Remy, un appentis (appentitium) sous lequel, à l'abri des injures de l'air, ils purent tenir plus commodément leurs plaids *. Le mot appentis employé dans ce diplôme, ne permet pas de voir, dans cette espèce de construction, autre chose qu'une simple toiture adossée au mur de l'église et soutenue, sur le devant, par des piliers.
Dans la seconde moitié du même siècle, ce premier édifice disparut pour faire place à une autre construction plus convenable. En effet, par une charte de 1285, les échevins se reconnaissent débiteurs envers le Chapitre de Sfc-Aubain d'un cens annuel et perpétuel de 30 sols lovignis « pour la place d'entour le moustier Sfc-Remy (qui est de ladite église), et sur
« Voy, Cartulaire, I, 7. Cfr. Ibidem, 75, note 3; III, 233.
laquelle nous avons faite le maison là où on plaide, joignant audit moustier, .... sauf ce que nous ne poons ledit moustier de SVRemy appresseir de sa clarteit ne roster de ses aises l. »
Malgré cette amélioration, la maison échevinale continua d'être un édifice fort modeste, qui, dès 1352, est appelé indifféremment Cabaret, maison de Kabaret, Cabaret des eschevins 2.
De même que Y appentis de 1213 et que la maison où Von plaide de 1285, le Cabaret des échevins était adossé à l'ancienne chapelle S^Remy. Diverses petites boutiques ou étalages en occupaient les abords. Un guet pour les milices bourgeoises était établi au rezde-chaussée. La chambre échevinale, qui sans doute se trouvait à l'étage, était décorée d'un lambris en bois; elle contenait une armoire où l'on renfermait les papiers de la ville. De cette chambre on se rendait, au moyen de deux petites portes, au clocher, où était posée une horloge.
1 Cartulaire de Namur, I, 75. Ce qui prouve que la construction de cet édifice est antérieure à l'acte de 1285 et que celui-ci n'est qu'une simple reconnaissance, c'est qu'en 1282 Guy de Dampierre assigna « la maison où l'on plaide » pour servir de local à la fabrication de la monnaie. (Cartul. de Namur, I, 63).
2 La dénomination de Cabaret, synonyme de caharia, capanna ou cabanna (cabane), ne doit pas être prise à la lettre; elle indique simplement le peu d'importance de l'édifice.
Un édifice de si peu d'apparence devait former an singulier contraste avec les hôtels de ville des riches cités de la Flandre et du Brabant. Ceci n'a rien qui doive nous étonner : le commerce de notre ville était peu florissant; la plus grande partie de ses ressources était affectée aux fortifications, auxquelles on travailla sans relâche depuis la fin du XIVe siècle; enfin, presque chaque année, on trouvait un déficit dans la caisse communale. D'autres villes plus importantes que Namur n'étaient pas mieux dotées sous ce rapport, et fréquemment le peuple devait tenir ses assemblées dans des églises ou d'autres édifices spacieux 1. C'est aussi ce qui se passait chez nous. En effet, si la justice se rendait au Cabaret, si l'on y traitait toutes les affaires qui ne demandaient pas le concours du peuple, telles que l'élection des échevins et l'examen préparatoire des comptes; si l'on y faisait des banquets 2; si, d'autre part, le Magistrat se réunissait quelquefois dans des maisons particulières ou chez l'un ou l'autre de ses membres :
1 La ville de Huy, qui certainement avait rang de Commune, ne possédait pas d'hôtel de ville. Les assemblées nombreuses des bourgeois à Liège, notamment à l'occasion de la reddition des comptes de la magistrature, avaient lieu dans une salle du couvent des Frères-mineurs.
2 Voy. Annales, V, 287.
il n'en était pas de même pour les opérations qui réclamaient la présence de la bourgeoisie. C'est ainsi, par exemple, que le choix des élus par le peuple, l'audition solennelle des comptes de la ville, et en général toutes les assemblées populaires, avaient lieu dans l'église ou au couvent des Frères-mineurs. Un passage du compte de 1390 fait même supposer qu'alors l'église de cette corporation appartenait à la ville.
Tel fut, pendant toute l'époque .dont nous nous occupons, le siège de la juridiction communale. Le Cabaret des échevins et la chapelle S^Remy furent démolis en 1514 l.
II. Le perron s'élevait sur la place S^Remy, en face du Cabaret des échevins.
On a voulu voir, dans le perron, un souvenir des moeurs germaines; on a dit qu'avant l'invasion des Francs, c'était au pied d'un perron que se rendait la justice. Sans remonter à des temps aussi reculés, on peut avec raison considérer cette espèce de monument comme un symbole de la juridiction communale. C'est ce que prouve, par analogie, un diplôme
1 Cartul., III, 311. L'histoire de l'hôtel de ville dans les siècles suivants a été retracée par J. Borgnet, dans le Messager des sciences, etc., Gand, 1846, p. 209. Cfr. Galliot, III, 78.
— ce —
de Tan 1423 où Jean III, confirmant les privilèges accordés à l'église S^Aubain, rappelle que le perron dressé depuis longtemps dans les cloîtres du Chapitre est un signe de la hauteur et seigneurie de ce collège l. Certaines circonstances que nous énumérerons plus bas, semblent lui attribuer le même caractère 2.
On peut donc supposer, sans blesser la vraisemblance, que, dans le principe et avant d'avoir obtenu, en 1213, la permission de construire un appentis sur la place S^Remy pour y établir leur siège de justice, les échevins tenaient leurs plaids au pied d'un perron érigé sur la place S^Remy, près de la chapelle.
Il est fait pour la première fois mention de ce monument dans l'acte de 1285, cité à propos de l'hôtel de ville. A dater de cette époque, les documents qui en parlent sont assez nombreux; malheureusement, aucun n'en donne une description détaillée.
D'après un acte de l'an 1515 3 et certains passages du compte communal de cette même année, on voit
1 Cartulaire de Namur, II, 374. Ce monument existait encore dans le siècle dernier, comme on le voit par une gravure des Délices des Pays-Bas. Si le dessin est fidèle, ce perron se composait d'une colonne posée sur des marches et surmontée d'une pomme de pin.
2 C'était également le caractère dont on revêtait à Liège le perron placé sur le grand Marché. Il forme les armoiries de la ville, se reproduit sur les monnaies et devient comme le symbole de la nationalité liégeoise.
3 Cartul. de Namur, II, 71, note 4; III, 319; Annales, VII, 68.
que le perron de Namur se composait de sept marches en pierre (le tout formant une masse assez considérable, puisqu'un charretier fut occupé pendant six jours, avec un char traîné par deux chevaux, à emmener les pierres de grès qui composaient ces marches), et que, sur celles-ci, posait une flèche rattachée aux premier et deuxième degrés par des barres de fer ornées de quatre petits lions. Mais on ne sait quelles étaient la forme et la matière de cette flèche, bien qu'il soit assez naturel de supposer que c'était, comme autre part, une colonne de pierre.
Suivant ce même document, certaines idées symboliques s'appliquaient, à l'époque de la bâtisse du perron, à chacune de ses parties. La flèche aurait représenté le maire; les degrés, les sept echevins; certains détails de la flèche, les quatre jurés; les lions, les quatre chemins royaux qui se concentraient en cet endroit. Il ne faut pas attacher trop d'importance à ces significations : elles ont dû naître après coup; mais il est au moins curieux de voir que ces idées étaient admises par le peuple.
Le perron était le point central de la Commune ou franchise de Namur; c'était à partir de là qu'elle se mesurait, et un record de la cour de Feix nous apprend que « au perron de Namur prendent pier
tous ly roiaulx chemins de ladite conteit, pour aller en tous les pays marchissans, en Haynault, en Brabant, en le vesquet de Liège, en le ducheit de Luxembourg. »
C'était aussi au perron que l'on proclamait les forjujés de la ville et de la banlieue, c'est-à-dire les individus prévenus de crimes atroces, qui s'étaient rendus coutumaces, et qui, l'année écoulée, étaient exclus de tout moyen de défense par la sentence de forjudication, et considérés comme coupables.
Les femmes condamnées à porter la pierre pour cause de paroles injurieuses ou d'inconduite, après avoir été promenées depuis S^Remy jusqu'en Cuviesrue (rue de Fer), venaient déposer la pierre sur le perron, où parfois on prononçait leur bannissement l. C'était également en face du perron qu'avaient lieu certaines exécutions capitales; c'est là notamment que fut écartelé, en 1487, un nommé Massot pour avoir entraîné une femme hors de la collégiale de Walcourt et lui avoir fait violence 2.
Enfin, divers comptes de ville des XIVe et XVe siècles, nous apprennent que certaines ventes s'opé-
1 Cfr. Grandgagnage, Coutumes deNamur, II, 235, 320. i Plaids du château, aux archives de Namur.
raient au perron, et nous montrent les sergents de ville y faisant les cris publics, entre autres l'annonce de la mise à ferme des octrois, la lecture du saufconduit pour se rendre aux fêtes d'Anvers, etc. l
Après avoir traversé plusieurs siècles, ce curieux monument fut détruit, on ne sait trop pour quel motif, en 1515, c'est-à-dire un an après le Cabaret des échevins et l'antique chapelle de S^Remy.
III. Le Beffroi. L'étymologie du mot befïroi, est assez incertaine. Suivant Ducange, il proviendrait du saxon et du germain : oeil, cloche, et freid, paix; la cloche du beffroi servant à convoquer les citoyens dans les tumultes de la guerre et dans d'autres circonstances, principalement dans les villes de Commune, portant souvent le nom de paix.
La dénomination de beffroi s'appliqua d'abord aux tours mouvantes dont on se servait pour l'attaque des places. « Par similitude, dit le même auteur, elle désigne les hautes tours des villes ou des châteaux sur le faîte desquelles veillent les guetteurs. Dès que ceux-ci aperçoivent de loin l'ennemi, ils sonnent la cloche qui s'y trouve appendue à cette fin, et avertissent les bourgeois de se mettre sous
1 Messager des sciences, 1816, pp. 232 235.