SECTION PREMIERE
HISTOIRE DU SAINT-CIERGE d'aRRAS
Au commencement du XII" siècle, une horrible épidémie ravageait les principales contrées de l'Europe : ritalie, rAllemagne, l'Angleterre el la France avaient été successivement frappées de ce nouveau fléau do Dieu que le peuple nomma le mal des ardents et que l'histoire a appelé feu infernal. Cette aff*reuse peste s'attaquait à toutes les parties du corps et les consumait impitoyablement sans qu'aucun remède pût arrêter les progrès d'une décomposition qui aboutissait fatalement à la mort. Nos plus belles provinces présentaient le spectacle lamentable do ces ouragans destructeurs qui changent, pour ainsi dire à vue d'œil, une riante cité en sombre nécropole : la Flandre, le Tournaisis, l'Artois, le Boulonnais, la Picardie, le Yermandois, le Soissonnais, la Lorraine, l'Ile-de-France, le Pays Char train, le Viennois et le Dauphiné formaient le vaste domaine où régnait cette étrange maladie. Les populations éper-
— :10^ dues ne tardèrent pas à voir un châtiment du Ciel et implorèrent leur pardon par des actes charitables et des supplications publiques. C'est ainsi que fut fondé en 1095, dans le Viennois, l'Ordre do Chevalerie des Hospitaliers de saint Antoine.
A Paris, une grande procession fut organisée par les ordres de FÉvêque, en l'honneur de sainte Geneviève, dont les reliques furent portées à travers les rues de la ville ; au moment où la châsse de cette illustre triomphatrice d'Attila arriva à la Cathédrale de Notre-Dame, cent trois personnes atteintes du feu infernal se trouvèrent miraculeusement guéries. C'est pour perpétuer la mémoire de ce prodige que fut fondée, près de là, l'église de Sainte-Geneviève-des-Ardents, en 1131.
Entre les deux dates que nous venons de citer, l'heure de la miséricorde avait sonné pour la ville d' Arras ; mais les moyens dont Dieu se servit pour la sauver sont tellement extraordinaires qu'il est indispensable d'exposer les faits avec autant de précision que de clarté.
Disons de suite que ce sont des Ménestrels qui vont être les héros de cette scène : il faut donc que nous commencions par les faire connaître.
Ce nom poétique de ménestrel nous reporte en plein moyen-âge, à cette époque que des hommes injustes et ignorants ont trop longtemps calomniée, mais sur laquelle la lumière se fait, grâce aux investigations de la critique moderne. On finissait bien par admettre que les Abbayes, alors nombreuses et opulentes, avaient sauvé d'une destruction certaine tous les chefs-d'œuvre de l'antiquité, mais on ne se gênait pas pour ajouter qu'en dehors de ces oasis littéraires, tout n'était en France que ténèbres
inlellectuelles. Fort heureusement cette affirmation était le contraire de la vérité, et précisément au XII* siècle, nous voyons que la langue romane était arrivée à l'apogée de son développement, grâces aux travaux des trouvées qui ont été pour nos provinces du nord ce que les troubadours furent pour le midi. Les trouvères, ainsi que leur nom l'indique [trovare , trouver, inventer), étaient des hommes d'étude et des poètes ; ils ont été plus que des poètes, car ce sont eux qui ont fixé les origines de notre langue d'oïl et se sont faits les véritables chroniqueurs de leur temps. Les recherches de M. Raymond et de M. Arthur Dinaux ne laissent plus aucun doute sur ce point. « On trouvera, dit ce dernier, avec leurs titres littéraires, des renseignements philologiques et historiques sur les vieilles coutumes, l'ancien langage^ les proverbes du moyen-âge, les nobles et antiques familles qui protégèrent la poésie et la littérature, et enfin tout ce qui accompagne et encadre nos premières productions en Vart de rhétorique, c'est-à-dire en vers, et cela puisé aux plus pures sources de nos archives et de nos manuscrits. — Outre les étymologies de notre langue qu'on y découvre, la naissance de nos proverbes et dictons populaires, la peinture des mœurs anciennes, on est agréablement surpris de faire là des découvertes curieuses et piquantes ; si nous pouvons nous exprimer ainsi, c'est de l'archéologie littéraire *. »
A ceux qui s'étonneraient que nos froides contrées septentrionales aient pu produire de tels poètes, nous ferons observer que les Pays-Bas sont la patrie de»
* Les Troucères brabançons^ par Arthur Dinaux. p. VII et XII.
anciens Bardes * et que c'est de l'alliance de leur langue originaire avec le latin apporté chez nous par la conquête romaine, qu'ils formèrent la langue romaine y mère de notre langue nationale et française *.
Les trouvères chantaient leurs poésies, et c'est surtout alors qu'ils s'appelaient Ménestrels ^ ou Jongleurs dans le sens étymologique de Joculatores *. 11 n'est donc pas sans intérêt de remarquer que le nom de ménétriers est indigne d'eux et ne leur convient en aucune façon.
Ces explications données sur le caractère historique et
littéraire des ménestrels, il s'agit de montrer quel rap^
port existe entre eux et le Saint-Cierge d'Arras, — et
c'est précisément un trouvère artésien qui va nous le dire :
« La douce Mère Dieu ama son de viele, A Arras la cité fîst cortoisie bêle ; Aux Jougleors dona sainte digne Chandele Que n'oseroit porter le prieur de la celé *. »
Les deux « Jougleors » dont il est ici question s'appelaient Pierre Norman et Itier. Norman habitait le châ-
* Sunt ilîis hœc qnoQue carmina, Quorum relalu, quem barditum vocant, accendunt animos, fulurœque pugnœ fortunam ipso cantu augurantur. Tacite, De moribus Germanorum, cap. III,
* La langue romane s'est perpétuée dans le patois de nos campagnes qui marque parfaitement la transition du latin au français. En voici un exemple :
« Le sire de Créki adonc ne feut occhi, « Reprint lie cliievalier; car, dame, le veuchy : « Ravisiez been, cliey my. »
— M. d' Arnaud, Nouv. historiq., tome 1, Raoul, sire de Créquy. » Ménestrel, mot dérivé du latin ministerialis (homme au service d'un autre), parce qu'originairement les ménestrels mettaient en musique les poésies des trouvères.
* Une rue d'Arras porte encore aujourd'hui le nom de rue des Jongleurs.
* Celé veut dire couvent. — Extrait du Dit des Taboureurs, dans les Trouvères artésiens, par Art. Dinaux, p. 9.
teau de Saint-Pol, en Artois, tandis gu'Itier demeurait à Tirlemont, dans le Brabant; mais ces deux hommes avaient eu Toccasion de se rencontrer dans les fêtes et tournois littéraires où ils exerçaient leur art; au milieu de ces luttes poétiques, la jalousie et la haine a* étaient un joiur glissées pour armer la main de Norman d'un glaive homicide ; dans un accès de fureur, Norman avait tué le frère d*Itier! Une inimitié profonde s'étail donc établie entre ces deux Ménestrels et faisait craindre une nouvelle effusion de sang, s'ils se retrouvaient jamais ensemble.
La Providence, gui sait tirer le bien du mal, daigna profiter de cette situation qui avait rendu absolument impossible une entente préalable entre ceux dont elle allait se servir. Et c'est ici que nous entrons dans la partie toute mystérieuse du récit.
Dans la nuit du mercredi 24 au jeudi 25 mai de Tannée 1105 *, Itier, le trouvère brabançon, fut favorisé d'une vision merveilleuse : une femme toute vêtue de blanc, dit la Chronique, lui apparut en songe et lui dit ; « Tu dors, tu dors? écoute ce que j'ai à te dire: lève-toi et pars pour la sainte Sion d'Arras, lieu sacré oii tant de malades, au nombre de cent quarante-quatre, endurent de mortelles souffrances. Je te ferai savoir eii y arrivant, le lieu et le temps convenables pour que tu puisses parler au prêtre Lambert qui gouverne cette église, et lui raconter cette vision. Tu lui recommanderas de veiller, lui troisième, pendant la nuit de samedi à dimanche, et de visiter
* Ces indications concordent avec VArt de vérifier Us dates.
les malades qui se trouvent dans l'église. Au pre- . m ier chant du coq^ une femme vêtue comme je le suis maintenant^ descendra du haut du chœur de Péglise, tenant en main un cierge qu'elle vous remettra. Après t avoir reçu et allumé, vous en ferez dégoutter la cire dans des vases pleins d'eau que vous donnerez à boire aux malades et que vous répandrez sur leurs plaies ; et ne doutez point que ceux qui recevront ce remède avec foi seront rendus à la santé ; ceux au contraire qui n'y croiront pas, motif r ont de leur maladie. Vous vous associerez Norman, celui-là même à qui tu portes une haine mortelle, et qui se trouvera en ta présence samedi prochain ; et lorsque vous vous serez réconciliés ensemble, vous P admettrez comme troisième compagnon *. »
Dans la même nuit, la même Vision apparut à Tautre ménestrel, Pierre Norman, qui était de retour à Saînt- Pol. On comprend qu'à son réveil, il eut peine à se rendre compte des merveilles qu'il venait de voir et de celles qui lui étaient annoncées ; il portait dans son cœur le remords du meurtre qu'il avait commis ; il devait saisir avec empressement cette occasion de réparer sa conduite coupable ; aussi nous le voyons s'écrier : Oh I qu'elle est belle, qu'elle est majestueuse la vénérable Mère de Dieu qui m'est apparue 1 Ah, que ne puis-je, sous sa conduite et sa protection me réconcilier avec mon ennemi et lui être uni par les liens de la charité I Que ne puis-je, par la miséricorde de Dieu et l'aide de la Bienheureuse Vierge Marie, apporter à tant de malades la nouvelle de leur guérison ; mais je crains d'être le jouet d'une illusion ;
1 Voir le texte de. la Charte de 1183, dans la IP Partie, pièce n»IV.
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je veillerai donc pendant les trois nuits suivantes et je verrai si cette vision se représentera à mes yeux. Ohl plaise à Dieu qu'elle revienne 1 — Cela dit, Norman se lève et se rend à l'église pour prier et s'abandonner à la volonté de la Providence.
La nuit suivante (du 25 au 26 mai), la mênne Vision réapparaît aux mêmes ménestrels, les menaçant d'être atteints à leur tour par le feu des ardents, s'ils ne se hâtent d'exécuter ses ordres.
Après cette double épreuve, Norman et Itier ne pouvant plus hésiter, se mettent tous deux en route, vers Arras, dès le vendredi matin. Norman qui n'avait que quelques lieues à parcourir, arriva à Arras le soir même tandis qu'Itier dut s'arrêter et passer la nuit à deui mille de la ville ^
Nous sommes au samedi 27 mai 1105 ; Norman qui se trouvait à Arras depuis la veille au soir, se lève de grand matin et se rend en toute hâte à la cathédrale, située au milieu du Cloître Notre-Dame *, et après avoir traversé la foule des malades qui y accouraient de toutes parts pour demander à Dieu leur guérison^ il aperçoit le vénérable Évêqué Lambert qui était en oraison devant l'autel de Saint-Séverin. — Que désirez-vous, mou frère ? lui dit l'Évêque. — Saint père, j'ai plusieurs choses à vpus dire,s'il plaît à votre paternité de recevoir les secrets que je viens lui révéler. — Lambert l'invite alors à s'asseoir à ses pieds et écoute le récit de la double apparition
* 11 est probable qu*Itier a suivi, pour se rendre en Artois, la voie romaine de Toumay à Arras passant par Beaumont et BaiUeul-sire- Berthould.
* Le cloître Notre-Dame comprenait la place actuelle de la Préfecture et les trois rues des Chanoines, de Notre-Dame et des Morts.
dont Norman vient d'être favorisé. Puis il lui demande son nom, sa demeure et son état. — Après avoir entendu sa réponse, TÉvêque ajoute : mon frère, vous voulez me tromper. — Norman, tout confus de ce reproche, n*osa pas insister davantage et se retira dans l'église. Il était neuf heures du matin ; de son côté Lambert quitte la cathédrale^ et s'en va célébrer la messe dans la Chapelle de l'Évêché ; pendant ce temps, Itier était arrivé à Arras, et s'était rendu au palais épiscopal pour s'acquitter de sa mission. Aussitôt après la messe, il se présente à l'Évêque et lui raconte le motif de son voyage. Lambert alors ne peut s'empêcher de s'écrier : c'est un piège que vous me tendez, car vous vous êtes entendu avec celui qui m'a parlé avant vous pour me tromper I — Puis s'engage entr'eux un dialogue qu'il faut lire tout entier dans la Charte d' Al vise parce qu'il prouve bien la bonne foi de ces hommes qui n'étaient que les instruments dociles de la Providence. Itier apprend la présence de Norman à Arras et, n'écoutant que le ressentiment de son cœur, veut se mettre à sa poursuite et venger la mort de son frère. D'autre part, l'Évêque, comprenant que la haine qui existe entre ces deux hommes s'oppose à toute idée de complicité pour l'induire en erreur, croit à la sincérité de leurs déclarations et les appelle devant lui : alors il leur montfe dans un langage tout rempli de la charité évangélique, que pour accomplir l'œuvre dont Dieu les a chargés, ils doivent d'abord déposer toute inimitié et se donner le baiser de la réconciliation. Les deux ménestrels ne peuvent résister à un tel langage et se préparent par ce grand acte d'abnégation chrétienne à l'immense faveur
dont ils vont être l'objet. D'ailleurs, on était aux vigiles de la Pentecôte ; outre le jeûne ordinaire qui ne leur suffit plus, ils se condamnent, sur le conseil de TÉvêque, à ne prendre que du pain et de Teau ; et, dès que le soir est arrivé, ils se rendent avec Lambert dans la cathédrale pour y passer la nuit en prières.
Au premier chant du coq *, dit la Chronique, c'est-àdire vers 3 heures du matin, ils virent descendre du sommet de la voûte la Très-Sainte Vierge, toute resplendissante de clarté, et tenant dans ses mains un Cierge divinement allumé. Approchez^ dit-elle aux ménestrels, voici un cierge qui sera désormais le gage spécial de ma miséricorde et que je vous confie. Toute persoime atteinte du mal qui s'appelle feu infernal, n'aura qu'à faire distiller des gouttes de ce cierge dans l'eau : elle en arrosera ses plaies qui seront immédiatement guéries. Celui qui croira, sera sauvé; mais celui qui ne croira pas, sera frappé de mort *.
Cela dit, la Yierge disparaît dans les airs, et laisse les ménestrels en possession du céleste flambeau. Sans
* Cette expression désigne l'heure la plus matinale. Dans le langage liturgique, Toffice des Laudes doit être chanté ad galli cantum, c'està-dire à l'aurore.
Dans le récit de la Passion de Notre-Seigneur, le texte sacré dit après le troisième reniement de saint Pierre : Et statim gallus contavit. Âdducunt ergo Jesum a Caïpha in pratorivm. Srat autem mane. C'était aussi de très-grand matin, le Vendredi-Saint.
Enfin le Dictionnaire universel de Trévoux donne cette définition : « On appelle le chant du coq, galli cantus, le point du jour, parce que les coqs chantent en ce temps-là. » Or, on ne doit pas oublier qu'à la fin du mois de mai on est près du solstice d'été et que si le jour réel se lève à quatre heures, l'aurore ou crépuscule du matin commence au moins une heure plus tôt.
« Charte d'Âlvise.
perdre un seul instaat, ils font apporter dans Téglise trois vases remplis d'eau et y distillent quelques gouttes de cette cire merveilleuse ; puis, de concert avec le vénérable Évèque, ils distribuent cette eau à tous les malades qui se trouvaient rassemblés, au nombre de cent quarante-quatre, dans la Cathédrale et les cloîtres environaaflts. Quand ils furent arrivés au dernier, celui-ci demanda : Est-ce de l'eau ou du vin ? — C'est de l'eau, lui répondenè-ils. — Le malheureux leur réplique que le vin est plus salutaire que l'eau, et ne boit qu'à contrecœur le breuvage qui lui est présenté ; aussi Thistoire ajoute qu'il ne tarda pas à succomber, tandis que tous les autres pestiférés furent subitement guéris.
Qui pourra dire les transports de joie et les chants d'allégresse qui éclatèrent alors de toutes parts ? Ce ne fut qu'un cantique d'actions de grâces jusqu'à neuf heures du matin ; mais à ce moment, le clergé et le peuple se pressaient en foule dans l'église pour voir les merveilles qui venaient de s'accomplir et assister à la messe solennelle du dÎDaanche. Toutefois l'Évèque Lambert, avant de la commencer, sentit le besoin d'offrir à Dieu un nouvel hommage de reconnaissance et entonna le Te Deiim auquel toute l'assistance répondit avec enthousiasme.
Les ménestrels placèrent le Saint-Cierge dans la Cathédrale sur l'autel de Saint-Séverin où avait eu lieu l'apparition : cette chapelle fut nommée depuis lors Notre- Dame-de-t Aurore \ ce qui prouve une fois de plus que l'avènement du Saint-Cierge eut lieu le matin du di-
* Pour retrouver aujourd'hui la place exacte de Tancienne chapelle de Saint-Séverin, et par conséquent de l'autel de Notre-Dame de TAurore, voir notre Notice sur les Antiquités du Cloître Notre-Dame, à
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manche de la Pentecôte, 28 mai H05. C'est aussi pour cette raison que l'anniversaire de cette grande fête avait été choisi pour la réception des Membres dans la Confrérie qui fut fondée en l'honneur de Notre-Dame-des- Ardents et dont nous parlerons plus loin.
Tel est dans toute sa simplicité et toute sa grandeur le récit de ce prodige qui confond notre raison et remplit notre cœur d'une profonde reconnaissance pour la Vierge qui daigna accorder à notre ville d'Arras un bienfait aussi exceptionnel. Il ne nous appartient pas de juger les moyens dont il a plu à Dieu de se servir pour nous faire ce don précieux que le peuple ne tarda pas à nommer le Joyel ou Joyau {Jocale, bijou), au souvenir des Jongleurs (Joculatores) qui avaient reçu le Saint- Cierge.
Dans les révélations que Dieu fait à l'homme, tous les détails ont leur importance et méritent d'être étudiés. Remarquons d'abord avec quel soin jaloux la Providence a environné ce fait miraculeux de tous les motifs de crédibilité que nous pouvions désirer : elle choisit deux hommes ennemis, pour empêcher le soupçon de complicité. Elle les prend dans la classe lettrée de la société
Arras, qui indique la concordance des plans de l'église actuelle Saint- Nicolas-en-Cité avec l'ancienne cathédrale. Le plan terrestre de cette cathédrale a été publié par M. Aug. Teminck dans son ^uai sur V ancienne Cathédrale d* Arras. La chapelle de Notre-Dame de l'Aurore était, dans le pourtour du chœur, la première à droite du côté de l'épître : il en résulte que son emplacement actuel est, sur la place de la Préfecture, à une dizaine de mètres du mur gauche de Saint-Nicolas, au-devant de la première fenêtre de la sacristie de cette église. Nous serions heureux de voir ériger sur ce terrain vague un signe commémoratif du miraculeux événement qui s'y est passé.
(nous avons insisté sur ce point), et nous rassure ainsi sur le danger de la crédulité et de l'ignorance : pour déjouer les calculs de notre orgueil, la Vierge, dans un siècle humble et croyant, apparaît aux savants, à Télite du clergé et du peuple ; et dans notre temps si fier de ses progrès, c'est à deux bergers des Alpes, ou à une pauvre fille des Pyrénées, ou bien encore à de petits enfants du Maine qu'elle veut se manifester.
Si le Saint-Cierge est remis aux ménestrels, c'est en présence de l'Évêque Lambert qui représentait l'autorité et la garantie de l'Église. Leur triple témoignage n'est-il pas ensuite corroboré par ce fait de la guérison complète et instantanée, d'abord des malades qui encombraient les abords do la chapelle Saint-Séverin, et de ceux qui usèrent plus tard de ce breuvage merveilleux.
Enfin nous nous demanderons pourquoi c'est un cierge qui a été l'instrument de tous ces prodiges, et nous ne pouvons que reproduire la judicieuse réponse qui a été faite à cette question : « Rien de plus usité dans 'les cérémonies de l'Église que les cierges composés de cire ; et l'Église attache un sens si bien déterminé à la substance dont ces cierges doivent être formés, qu'elle n'admet aucune matière autre que la cire à l'honneur de servir immédiatement au saint Sacrifice des autels. Ellemême du reste a pris soin de nous instruire du sens qu'elle attache à cet objet, et elle le fait par ses docteurs et sa liturgie. La cire, nous dit saint Méliton au second siècle, représente la chair sacrée de Jésus-Christ : « Cera^ caro Christi ». La cire, nous disent les auteurs sacrés du Moyen-Age, est l'œuvre des abeilles, ces mystérieux animaux où la virginité se rencontre comme élé-
— aiment principal, sans exclusion de la maternité ; à cause de cela, on peut voir dans la cire Temblème de la chair sacrée du Rédempteur, de cette chair qu'il a prise de la glorieuse et immaculée Vierge Marie. La lumière signifie la divinité qui s'est unie à cette humanité sainte, et l'ensemble de ce symbole figure ainsi l'incarnation du Fils de Dieu, l'habitation du Verbe au milieu des enfants des hommes, la guérison du genre humain et sa réconciliation avec le ciel. On exprimait autrefois ces idées dans deux vers latins assez curieux et que nous rapporterons ici :
« Accipe per ceram carnem de Virgine veram, Pcr lumen, numen, majestatisque cacumen. * »
L'origine du Saint-Cierge étant bien établie, il nous reste à suivrQ cette précieuse relique dans toutes les phases qu'elle a parcourues depuis le XIP siècle jusqu'à nos jours.
Le Saint-Cierge ne resta dans la cathédrale que pendant l'Octave de la Pentecôte, car les ménestrels à qui il avait été donné l'emportèrent auprès de l'hôpital Saint- Jacques où ils demeuraient^ et le placèrent dans l'église de Saint-Aubert, en face de leur habitation *. Mais la
* Histoire de Notre-Dame du Joyel, par M. le chanoine Van Drivai, p. 32-34.
* L'église Saint- Aubert était située au coin de la rue Saint- Aubert, n« 63, et de la rue des Gauguiers, n» 1.
L'hôpital Saint-Jacques formait, en face, le coin de la rue des Agaches et de la rue Saint-Aubert, du côté de l'hôpital Saint-Jean. Plus tard, il fut transféré près de l'église Sainte-Croix. Par une concession de l'an 1218, les bienfaiteurs de l'hôpital Saint-Jacques furent admis à la participation des prières de la Confrérie des Ardents. — //e Partie, inèce w<» IX.
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foule des visiteurs devint tellement grande qu'elle interrompait le service de la paroisse, en sorte que le Joyel ne resta que quatre ans à Saint-Aubert, depuis 1105 jusqu'à 1109.
On comprit qu'il n'était plus possible de le laisser dans une église paroissiale, et on le transporta, en 1109, dans la chapelle de Saint-Nicolas, située près de là, dans la rue des Agaches, en face du pont de Saint- Vaast. Cette chapelle dépendait de l'hôpital Saint-Nicolas qui occupait l'angle de la rue des Agaches et de la rue actuelle de la Madeleine : il paraît certain que cette maison de charité fut établie par nos ménestrels pour recevoir les malades atteints du feu infernal, qui venaient demander leur guérison au Saint-Cierge ; c'est ce qui nous explique pourquoi les chartes anciennes l'appelaient Saint-NicolasdeS'Ardents ou Maison des Ardents de Notre-Dame.
Malheureusement les malades qui habitaient loin d'Arras ne pouvaient pas tous s'y rendre, soit à cause de la difficulté des transports, soit à raison même de leurs souffrances : pour leur venir en aide, les Evêques eurent la pensée de réunir toutes les gouttes de cire qui restaient à la surface de l'eau, lorsqu'on s'était servi du Joyel, et ils en formèrent de nouveaux cierges qu'ils offrirent à différentes églises, dont on trouvera la nomenclature dans la IP Partie de ce Cartulaire \ On ne s'étonnera pas de voir Norman et Itier obtenir cette faveur tout d'abord pour leur pays natal qu'ils avaient dû abandonner pour se fixer à Arras, où ils moururent dans cet hôpital de Saint-Nicolas-des-Ardents qu'ils avaient fondé.
» Pièce u« XXXVI,
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L'évèque Lambert, mort en 1115, fut remplacé par Robert qui avait été témoin de Vavénement du Salni- Cierge et qui fit placer sur la tombe de son prédécesseur une épitaphe dont nous sommes heureux de posséder le texte * puisqu'il témoigne encore de Tapparitiou de Notre-Dame des Ardents à Arras.
Parmi les personnages éminents qui vinrent honorer la précieuse relique de la Chapelle Saint-Nicolas, il faut citer, en première ligne, Tillustre saint Bernard que la ville d* Arras eut le bonheur déposséder, en 1131, au commencement de répiscopat de Tévêque Alvise qui rédigea im récit authentique du miracle de H05. Saint Bernard témoigna au Prieur de Tabbaye de Saint-Vaast où il était descendu, le désir de voir le Saint-Cierge ; il en fut si ravi qu'il fit ériger une croix, en mémoire de ce fait, au devant de l'Abbaye et en face de la Cour-le-Comte où résidaient les souverains de l'Artois ^
Arras était alors la capitale de ce vaste Comté de Flandre qui s'étendait entre la Somme, l'Escaut et la mer. Le comte de Flandre, Thierry d'Alsace, qui y avait sa résidence, témoin de tous les prodiges qui s'accomplissaient à la porte même de son palais, voulut affirmer sa vénération pour le Saint-Cierge en faisant construire pour le recevoir une grande chapelle avec d'immenses dépendances dans un terrain qui prit le nom de Préau des Ardents ^ C'est là qu'en 1140, le Joyel fut transporté
« Voir !!• Partie, pièce n« I.
« Ferri de Locre. — Le P. Fatou.
» C'est à travers ce terrain qu'on ouvrit plus tard une rue qui fut appelée rue Neuve-des -Ardents, actuellement rue du Tripot. Celte chapelle existe encore et fait partie de la Brasserie de la rue du Tripot, n»7.
et qu'il est resté pendant un espace de 75 ans, après avoir passé 31 ans dans la chapelle Saint-Nicolas.
La chapelle du Préau ne devait pas être encore le sanctuaire définitif du Saint-Cierge. A ce trésor incomparable il fallait un temple et un emplacement exceptionnels : c'est au centre de la ville et au milieu même de sa place publique que ce monument devait être érigé. Mais avant d'y être transféré, le Saint-Cierge fut revêtu d'une enveloppe ou custode d'argent niellé et vermeil, don de la comtesse Mahaut de Portugal, veuve de Plûlippe d'Alsace. Cet admirable étui que, par une faveur providentielle, nous possédons encore, malgré toutes les vicissitudes dont nous parlerons, date du commencement du XIIP siècle. D'après les auteurs anciens, le Saint-Cierge était long de trois quarts, en mesure d'Artois (soit 53 centimètres) et avait une base de cinq tailles de diamètre (soit 12 centimètres). La custode qui le renferme a la forme d'un cône très-allongé, de 62 centimètres de hauteur : elle 'est divisée en deux parties distinctes qui s'emboîtent l'une dans l'autre. Du reste, nous n'entreprendrons pas de faire une nouvelle description de cette châsse après celle qu'en a donnée M. de Linas aVec une érudition que nous nous plaisons à reconnaître. Voici comment il s'exprime : « La partie inférieure, haute de 0"*, 293, sur un diamètre de 0", 73, semble n'avoir éprouvé que de très-légères avaries ; elle se compose d'une base circulaire que décorent trois guirlandes de quatrefeuilles et quintefeuilles ciselées en vermeil, et deux grands ornements placés l'un au-dessus de l'autre. Ces ornements sont séparés par deux lames d'argent niellé qui représentent des
rinceaux de vigne entremêlés d'animaux fantastiques avalant leur queue. La tête de quelques-uns de ces dragons ailés ou aptères est coiffée d'une couronne royale. Le premier grand ornement ou premier étage, à partir du ba«, est percé de quatre ouvertures; c'est par les jours de ces fenêtres ogivales, à baies géminées, dites à lancettes, que Tœil des fidèles pouvait contempler le Saint-Cierge. Des trumeaux couverts d'arabesques en filigrane de vermeil, d'une forme et d'une finesse exquises, établissent la séparation; des perles, des feuilles de vigne et des fleurs de lys courent le long des cordons intermédiaires. Le second étage offre la répétition du premier ; seulement, les baies sont fermées ou remplacées par des plaques d'argent niellé, exposant en quatre figures la légende de 1105. On y voit d'abord la Sainte-Vierge debout sur un fond semé de dix roses, neuf à cinq pétales, la dernière à six; Marie est reine et sainte, elle tient à la main comme un sceptre, le précieux flambeau qu'elle apporta du ciel, et sa tête nimbée se pare en outre de la couronne terrestre. Vient ensuite l'évêque Lambert à genoux, en habits pontificaux ; il est coiffé de la mitre, et sa crosse feuillagée s'appuie sur un bras bizarrement absent. Enfin, paraissent Itier et Norman portant suspendues à leur côté, l'un une viole, l'autre une vielle, ou plutôt l'étui de cet instrument. Itier est agenouillé les mains étendues et placé comme Lambert sous une arcade trilobée que soutiennent des colonnettes ; Norman debout affecte l'attitude d'un homme qui voit et désigne un objet extraordinaire ; tous doux sont nu-tête, cheveux assujettis par un bandeau en forme de diadème uni. Le travail des quatre figures est dur et passablement gros-
sier. Le dessous, gui peut s'enlever comme un fond de boîte, est orné à Textérieur d'un Agneau de Dieu gravé en creux, dont, particularité singulière, la poitrine est traversée d'outre en outre par la croix qu'il soutient. La seconde moitié, beaucoup plus détériorée que la précédente, consiste en un éteignoir conique de 0"», 327 de hauteur sur 0°, 065 de diamètre moyen; elle s'adapte au cylindre inférieur à l'aide de deux oreilles en argent de travail moderne et que pour ce motif je n'ai pas fait dessiner. Le système est revêtu dans toute sa longueur de neuf lames d'argent, dont quatre couvertes d'arabesques en filigrane de vermeil, comprises entre deux rangs d'arcatures à plein cintre et les cinq autres ornées de nielles figurant des têtes bizarres, des animaux fantastiques et des rinceaux. L'extrémité qui s'effile brusquement en pointe amortie par un bouton, est chargée de fleurs et d'oiseaux ciselés en relief.
« Le mode de fabrication employé pour exécuter cet étui est fort simple : sur une carcasse d'argent battu, l'orfèvre a fixé, au moyen de clous et de soudures, les morceaux séparés qui en forment le revêtement ; aussi, toutes les avaries survenues depuis le XIII'' siècle ontelles été fort mal réparées, et, qui pis est, plusieurs lames se présentent maintenant à l'envers. Deux couronnes mobiles, Tune fleurdelisée en vermeil, l'autre d'argent, ont été, j'en ai la certitude, ajoutées en 1562, à la suite d'une opération maladroite qui détériora la custode \ »
' La Sainte-Chandelle d'Arras, par M. de Linas. Annales archéologiques, in-4», 1850-1^1.
La Confrérie do Nolre-Damb des Ardents d'Arras, par le môme. In-4«, 1857, pages 55-57.
Ajoutons qu'en 1860, cette custode a été Tobjet d'une nouvelle restauration, à l'occasion de la procession solennelle organisée en l'honneur du Bienheureux Benoît- Joseph Labre.
En même temps qu'elle faisait fabriquer ce merveilleux étui, la comtesse Mahaut ordonnait l'érection d'une nouvelle chapelle surmontée d'une élégante flèche ou pyramide, construite sur le modèle même de la custode dont elle reproduisait en sculptures de pierre les dessins délicats. Cet édifice était un véritable bijou d'architecture : il s'élevait au milieu de la Petite-Place d'Arras, entre l'Hôtel-de-Ville et la Maison - Rouge . Commencé en l'année 1200, il ne fut terminé qu'en 1215, époque à laquelle le Saint-Cierge y fut déposé. C'est là qu'il est resté pendant 576 ans, et qu'il a reçu, pendant près de six siècles, les hommages de toutes les classes de la société, car les rois y vinrent joindre leurs prières à celles de leurs sujets, de même que les Papes et les Evêques encourageaient la dévotion des fidèles par la concession de nombreuses indulgences. Il suffit de rappeler les visites du roi Louis XI, en 1463, des archiducs Albert et Isabelle en 1600, et de Louis XIV en 1667. D'autre part les noms des Papes Gélase II, Clément VI, Sixte IV, Innocent VIII, Clément VIII, Paul V et Innocent X ne laissent aucun doute sur la haute approbation que les Souverains- Pontifes ont donnée au culte de Notre-Dame des Ardents ou du Joyel. Et quant aux Evêques d'Arras, il faudrait les citer presque tous, si nous devions rappeler toutes les marques de vénération qu'ils ont multipliées à l'égard de la sainte relique. Nous aurons du reste l'occasion de revenir sur ce sujet dans la Seconde Section de cette Introduction.
Aux hommages des Princes de FÉglise et des Souverains du pays, vinrent s'ajouter ceux des Notables de la ville d^Arrqs : à leur tête Qgure Jean Sacquespée, mayeur et seigneur de Baudimant qui fonda, en 1421, dans la chapelle du Marché \ une messe qui devait être dite à perpétuité, chaque jour à huit heures du matin. Dans ce but il assura à un' Chapelain un émolument de quarante livres parisis payables par la commune d'Arras sur le revenu du droit de fouée qui lui appartenait '.
De plus, Jean Sacquespée fit élever à côté de la Pyramide une seconde chapelle, qui fut plus tard reconstruite en forme de rotonde, à causé [des dégradations dont elle avait souffert pendant le siège d*Arras en
Enfin ce généreux bienfaiteur renferma la custode d'argent, donnée par Mahaut, dans une seconde enveloppe en cuivre émaillé, dont le P. Ignace nous fait cette laconique description : « Elle est de cuivre rouge à six pans, ornée d'émailles, où sont représentés les faits de cette histoire \ »
* C'est ainsi qu'on appelait quelquefois la chapelle de la Petite-Place parce que c'était la place du marché de la ville.
* Voir la pièce n« XXI dans la II© Partie.
Ce droit de fouée était une sorte de droit d'octroi sur les fagots, laigue et tous bois de chauffage introduits dans la ville. Beç. Thieulaine, folio 182, r.
' P. IgnalGe, Dictionnaire, tome IV, p. 538.
M. de Linas ajoute à cette citation : « J'ai tout lieu de croire qu'une enseigne de pèlerinage en argent, publiée par M Dancoisne (dans Notre-Dame du Joyel, par M. Aug. Terninck, pi. I, fig. 3), offre une image grossière, mais suffisamment intelligible, de l'étui du XV« siècle, car les traditions que j'ai recueillies le dépeignent comme étant une reproduction exacte de la Pyramide. » La Confrérie de Notre-Dame des Âr dents ji^.bl.
Dans la Chronique que nous allons éditer *, on mentionne un fait qui ajoute, pour le Saint-Cierge, au miracle de son origine, celui de sa conservation ; nous le voyons, en effet, augmenter de volume à des époques dont on a conservé les dates : c'est notamment en 1562, 1600, 1623, 1660 et 1665. Pour nous prouver la réalité de ce prodige,' Hennebert * nous dit en parlant du Joyel : « Le P. Constantin, qui Ta mesuré le 11 juin 1735, a compté, depuis la base de Tétui jusqu'à l'extrémité du Cierge, 17 pouces de cire d'une couleur tirant sur le brun. Il n'a point de mèche; avant d'y mettre le feu, on le nettoie un peu de sa fumée, on l'incline horizontalement et on lui présente une bougie torse de trois petites, dont chacune ayant cinq fils de coton est couverte de cire, environ l'épaisseur d'une feuille de papier, c'est-à-dire autant qu'il en est besoin pour allumer le coton ; de manière que l'on ne saurait distiller de la cire de cette bougie. Ce procédé est incapable d'augmenter lo volume du Cierge... Trois clefs différentes, confiées à des personnes de probité, ferment l'entrée de la pyramide où le Cierge repose ; il serait impossible à l'une de l'ouvrir sans les deux autres... On éteint ce Cierge en le fermant avec la partie supérieure de l'étui. La fumée qui en sort est d'une odeur si extraordinaire qu'on ne peut la comparer à aucune autre. »
Nous arrivons à la période révolutionnaire. Des études récenteô ont rétabli les faits sur cette histoire, qui avait
« Voir la I^e Partie.
« Histoire g&ti, de la prov. d* Artois, t. II, p. 231-238.
été racontée d'une manière inexacte. M. Louis WateletS après avoir montré qu'au mois de juin 1791, la chapelle du Saint-Ciorge était encore intacte, ajoute : « Tout-àcoup, un événement, en apparence indifférent, mit un terme à son existence. Le 28 juin 1791, le clocher de réglise du collège s'écroula. La chute de cet édifice, situé au centre de la ville et près de la rue la plus fréquentée, impressionna vivement la population. Les imaginations s'émurent. On se demanda si d'autres monuments, placés dans des conditions plus dangereuses et encore plus maltraités par les ans, ne constituaient pas une menace permanente pour la sécurité publique. Ces préoccupations se portèrent principalement sur la pyramide de la Sainte-Chandelle ^ Qu'arriverait-il si cette flèche, construite au commencement du XIIP siècle, élevée de quatre-vingt-six pieds au-dessus du sol, s'écroulait en plein marché ? — L'émotion populaire, surexcitée sans doute par quelques meneurs, parvint à la connaissance des mayeurs de la confrérie. Sans perdre un instant, ils se réunirent, et allant au-devant des inquiétudes réelles ou simulées de leurs concitoyens, ils proposèrent au Conseil général de la Commune la visite de la pyramide, à l'effet d'en constater l'état et d'en vérifier la solidité. »
Cette expertise signale bien quelques lézardes dans les murailles et plusieurs dégradations qu'une restauration intelligente aurait fait disparaître ; mais il faut reconnaître que quelques esprits, imbus des idées nou-
* Mémoires de V Académie d^Arras, Il« série, tome IV.
« Nom vulgaire sous leqiiel on désignait le Saint-Cierge d'Arras.
velles et travaillés par le scepticisme du XVIII* siècle, se plurent à exagérer les défectuosités de la pyramide et persuadèrent aux mayeurs qu'il était urgent de la démolir, sous prétexte qu'elle menaçait ruine. C'est ce qui eut lieu vers le 15 juillet 1791.
Alors le Saint-Cierge retourna dans la Chapelle du Préau, rue du Tripot : sa custode fut même réparée, témoin cette note do Philippe Joncqué, marchand orfèvre, du 2 août 1791 : « Travaillé et soudé quelques placques d'argent à la quaise de la Sainte^Chandelle. » Quant au mobilier de la Chapelle du marché, il fut transporté chez Mme Watelet de la Vinelle qui donna un emplacement pour l'emmagasiner. C'est encore chez elle (rue du Blanc- Pignon *) que le Saint-Cierge fut heureusement caché, lorsqu'un Arrêté du Directoire du département, en date du 18 mars 1792, vint ordonner la « fermeture provisoire de toutes les chapelles et oratoires, » en sorte que lorsque l'Autorité révolutionnaire procéda à l'inventaire de la Chapelle du Préau, elle ne rencontra plus qu'une « niche en fer du côté de l'Épître, servant à renfermer la Sainte-Chandelle, dans laquelle il ne s'y est rien trouvé. »
Le Saint-Cierge renfermé dans sa custode d'argent était donc en lieu sûr. Quant à l'étui de cuivre, il fut jeté au fond d'un égoùt de la maison de M'"** Watelet : les ouvriers qui le découvrirent plus tard, le vendirent subrepticement à un fondeur qui le détruisit *.
Cependant on étaij; en pleine Terreur : les visites domi-
* Maison n» 2 de la rue du Blano-Pignon, à quelques pas de la Chapelle du Préau.
* M. DE LiNAS, p. 59.
ciliaires se multipliaient pour découvrir le Joyel, et déjà les soupçons s'étaient portés sur M"** Watelet et son fils : celui-ci, se voyant sur le point d'être compris dans les horribles exécutions qui ensanglantèrent notre ville, prit le parti, pendant la nuit du 14 au 15 avril 1794, de faire jeter dans le puits du Cloître * le Saint-Cierge avec sa custode d'argent, le tout soigneusement enveloppé.
Le lendemain matin, une personne étant allée tirer de Teau à ce puits, y laissa tomber son seau : les recherches qu'elle fit pour l'en retirer ramenèrent à la surface la précieuse relique qu'elle porta aussitôt chez Louis Galand, greffier du tribunal révolutionnaire ^ Le 10 juin 1794, Joseph le Bon prit un Arrêté pour ordonner le dépôt de la Sainte-Chandelle au Bureau de sûreté du district % « où elle restera jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. »
Évidemment la Providence veillait sur le Saint-Cierge ; car, au lieu d'être détruit, il resta trois ans dans le Dépôt, c'est-à-dire jusqu'au 30 juin 1797, jour où la custode fut mise en vente avec son contenu. Voici les termes mêmes du procès-verbal d'adjudication, sous la date du 13 messidor an V : « L'enveloppe d'une relique, soudée d'étain, attachée avec des clous de cuivre, pesant sept marcs, deux onces, vieux titre, estimé trente-six livres le marc, adjugé pour deux cent quatre-vingt-cinq
*Voir, sur ce puits, V Histoire du Cloître Notre-Dame^ de M. le chanoine Proyart, et notre Notice sur les Anticpiités de ce Cloître.
« Galand demeurait dans l'impasse du Refuge Saint-Éloy, aujourd'hui place du Wetz-d'Amain.
* Le dépôt général était établi dans Tancien couvent des Capucins, rue de ce nom, n» 25.
livres au citoyen Grimbert, après rextinction de trois feux*. »
M. Grimbert', ancien mayeur de la Confrérie, n'avait acheté cette relique que pour la préserver d'une destruction certaine et la rendre à l'Autorité religieuse lorsque la tourmente révolutionnaire serait passée : c'est ce qu'il fit avec un louable empressement, le 26 février 1803, aussitôt après le rétablissement du culte. La décharge définitive qui lui fut délivrée portait que « M. Grimbert a remis à M. Watelet, maire d'Arras, et M. Lincque, administrateurs de la Fabrique de Notre-Dame, la châsse de la Sainte-Chandelle d'Arras, ainsi que la cire de ladite Chandelle, pour déposer le tout dans une niche près de la chapelle de la Vierge, érigée dans ladite église *. »
Lorsque S. E. le cardinal de la Tour-d'Auvergne, évêque d'Arras, transféra sa cathédrale dans la basilique actuelle de Saint-Vaast, il retira le Saint-Cierge de l'église Notre-Dame ou Saint-Jean-Baptiste et le plaça dans le Trésor de l'Évêché. C'est là qu'il est encore aujourd'hui.
Depuis lors, le Saint-Cierge a été rarement exposé à la vénération publique : la première circonstance solennelle, dans laquelle il reparut , fut la procession du Bienheureux Labre, en 1860, sous l'épiscopat de Mgr Parisis. Ensuite il a été porté à la cérémonie de la pose de la première pierie de la nouvelle église de Notre-Dame des- Ardents, le 7 novembre 1869 ; puis il a figuré dans
* Note communiquée par M. Ch. Grimbert, de Douai.
• M. Ch. Fr. Grimbert demeurait rue des Trois-Pommettes, n9 2.
» L'église Notre-Dame était alors l'église actuelle de Saint- Jean- Baptiste, qui servait de Cathédrale provisoire
les grandes processions de Lille (1874), de Douai et de Saint-Omer (1875); enfin, le Dimanche 21 mai prochain, il ira prendre possession du temple nouveau que S. G. Mgr Lequette a fait ériger pour le recevoir, et il redeviendra pour nous ce qu'il a été pendant sept siècles, le gage de la protection spéciale delà Très-sainte Vierge sur notre ville.