‹ CartulaireChapitre 11 sur 48 · LES ALBIGEOIS · texte numérisé non relu

LES ALBIGEOIS

L’apostolat a été de tout temps pour l’Église une condition de vie, le principal élément de ses progrès et de ses conquêtes ; mais jamais peut-être il ne lui avait été plus nécessaire qu’à la fin du douzième siècle. De tous côtés on était forcé de constater les douloureux progrès que faisaient les erreurs de Pierre Valdo et les erreurs plus dangereuses encore des Manichéens. Cette hérésie ne s’enveloppait plus d'ombre et de mystère. Elle avait pénétré jusqu’en Italie; mais elle s’était surtout fortement organisée dans le midi de la France, et cela malgré les prédications et les nombreux efforts qu’avaient tentés, pour entraver sa marche, des hommes comme saint Bernard, Alexandre III et Innocent III.

Saint Bernard, en effet, était venu avec le cardinal Albéric, vers l’année 1147, dans le Languedoc, prêcher contre l'erreur qui faisait déjà de désolants progrès.

Plus tard, en l’année 1163, Alexandre IIT avait réuni à Tours un concile auquel assistèrent dix-sept cardinaux, cent vingt-quatre évêques et plus de quatre cents abbés : on y dressa des canons contre les Albigeoïis. Puis, conformément aux prescriptions de ce concile et sur l’initiative de l’évêque d'Albi, vers le mois de mai de l’année 1165, on tint à Lombers, petite ville dans le voisinage de Castres, une assemblée composée de tous les évêques et des

DO

abbés de la contrée. À celte assemblée furent également présents : la sœur du roi de France, Constance, femme du comte de Toulouse, Raymond V; Trencavel, vicomte de Béziers ; Sicard, vicomte de Lautrec, beaucoup d’autres seigneurs et une foule considérable de peuple. Les chefs des bonshommes (1) furent cités à comparaître et à exposer leurs doctrines. Après quoi, les juges de l'assemblée, les ayant convaincus d'erreur, les condamnèrent solennellement. Ces prédications et ces condamnations n’amenèrent aucun changement dans la situation; car, l’année suivante, à Capestang, l’archevêque de Narbonne ayant confirmé publiquement la sentence portée à Lombers, un conciliabule cathare ne s’en tint pas moins, au même temps, à Saint-Félix de Caraman, à quelques lieues de Toulouse. Il y vint des députés hérétiques, non seulement du nord et du midi de la France, mais de la Lombardie, et on vitle chef suprême de la secte ordonner des évêques pour leurs Églises de Toulouse et de Carcassonne (2).

En l’année 1177, le comte de Toulouse écrivait au chapitre général de Citeaux : « Cette hérésie a tellement prévalu que partout elle a mis la division dans les familles, entre le mari et la femme, le père et le fils, la fille et la mère. Ceux qui sont revêtus du sacerdoce se sont euxmêmes laissé séduire. Les églises sont abandonnées et tomhent en ruines. On refuse le baptême. L'’Eucharistie esten exécration. En un mot, tous les sacrements sont anéantis. » Et en même temps qu'il annonçait aux membres du chapitre de Citeaux son intention d'employer le glaive de la répression matérielle, Raymond V, en vrai prince chrétien, les conjurait de l’aider par leurs conseils et leurs prières à extirper le mal de ses États.

Bientôt les rois de France et d'Angleterre s'entendent

(1) C'est ainsi que les hérétiques se faisaient appeler par leurs adhérents. :

(2) Besse, Histoire des ducs de Narbonne, etc., p. 342 et 483,

pour aller eux-mêmes mettre à la raison les hérétiques du Languedoc ; mais avant d’en appeler aux armes, ils conjurent le Pape de tenter un dernier essai de croisade pacifique, et d’en contier la direction à des hommes capables de faire rentrer par la persuasion les égarés dans le sein de l'Eglise.

Alexandre III entre aisément dans ces pensées et choisit pour cette sainte expédition des hommes éminents par leur doctrine et leur vertu, à savoir : Pierre, cardinalprêtre du titre de saint Chrysogone, son légat en France, l’archevèque de Bourges, un évêque anglais, l’évêque de Poitiers, l’abbé de Pontigny et Henri, abbé de Clairvaux. Ils ont pour mandat d’excommunier quiconque refuserait avec opiniâtreté de se rendre à leurs exhortations, et au besoin de faire appel à la force publique pour chasser du pays les récalcitrants.

Les commissaires pontificaux sontaccueillis, à Toulouse, par les huées du peuple. Ils n’en accomplissent pas moins leur mission avec intrépidité. Pierre Mauran, l’un des chefs les plus influents de ia secte, est arrêté et forcé de comparaître devant ses juges : convaincu d’hérésie notoire, il est condamné à une peine canonique et ses biens sont en conséquence confisqués. D’autres chefs sont exilés, sans que pour cela les hérétiques abjurent leur erreur, et, en définitive, tant d'efforts conjurés demeurent sans effet. L’hérésie, au lieu de perdre de sa puissance, puise une nouvelle vigueur dans les mesures mêmes qui devaient, sinon l’anéantir, au moins arrêter ses progrès.

En vain le concile de Latran, tenu en 1179, porte de nouveaux décrets contre l'erreur; en vain, deux ans plus tard, Henri, abbé de Clairvaux, devenu cardinal-évêque d’Albano, retourne dans le midi de la France. Pour réduire les sectaires, il a recours et à la force et à la persuasion; ces tentatives aboutissent, elles aussi, à un échec lamentable.

A son tour, le comte de Toulouse, impuissant à changer

les dispositions de ses sujets rebelles, se décide enfin à user de sévérité : il édicte contre les hérétiques les peines les plus dures et il les applique : plusieurs de ces malheureux sont brülés vifs, sans que de telles rigueurs fassent reculer d’un pas l’hérésie.

L’avènement de son fils, Raymond VI (1195), a bientôt rendu leur arrogance aux hérétiques. Réprimer l'erreur, la combattre est le moindre souci du jeune prince. S’il n’est pas lui-même le partisan avéré des nouvelles doctrines, au moins les laisse-t.il se développer à leur aise dans le pays soumis à sa domination.

Les choses en étaient là, quand, le 8 janvier 1198, Innocent III prend vigoureusement en main le gouvernement de la sainte Eglise. Dès le 1°" avril, il écrit à l’archevêque d'Auch : « La foi chrétienne esten péril dans vos régions; il faut absolument y pourvoir. À de tels maux de simples exhortations ne sauraient suffire. Nous choisissons donc deux hommes de Dieu, frère Raynier, d’une vie exeme plaire et d’une activité féconde, et frère Guy, rempli de la crainte salutaire du Seigneur; Nous les envoyons, en qualité de commissaires apostoliques, procéder contre l'hérésie. Ils devront user de tous les moyens pour ramener les égarés et les empêcher de dévaster la vigne sainte. »

Le même jour, l'infatigable pontife écrit aux évêques, aux princes, comtes et barons, à tous les fidèles, les exhortant d’une manière pressante, chacun dans sa sphère, à aider les légats de leur mieux, les uns avec le glaive spirituel de la doctrine et des censures ecclésiastiques ; les autres avec le glaive matériel, s’il est nécessaire (1).

Investis de ces pouvoirs et munis de telles recommandations, les commissaires pontificaux, Raynier et Guy, pen-

(1) Historiens de France, t. XIX. — Lettre d'Innocent HI.

Sie

dant près de deux années, s'efforcent, au prix des plus rudes labeurs, de répondre à la confiance du Pape Innocent; mais, hélas! sans plus de succès que leurs prédécesseurs. Il est vrai de dire que les évêques du Midi, quand encore ils ne sont pas en secret les complices du mal, ne secondent en aucune façon les légats du Pape et assistent impassibles à la lutte engagée sous leurs yeux. Cette incurie, et surtout la connivence dont quelques-uns se rendent coupables, favorisent singulièrement le progrès du mal. De leur côté, les seigneurs et les chevaliers, gagnés pourla plupart à une secte qui laisse le champ libre à leurs passions, se gardent bien de contrarier en quoi que ce soit la propagation des funestes idées dont au fond ils souhaitent le triomphe.

Sur ces entrefaites, le légat Raynier tombe malade. Le Pape, en l’année 1200, désigne pour le remplacer le cardinal Jean du titre de Sainte-Prisque ; et, à cette occasion, de l’avis du Sacré-Collège, Innocent III publie un décret rigoureux qui atteint tout à la fois et les évêques négligents et les recéleurs &’hérétiques. Les prédicants albigeois n’en continuent pas moins avec audace leur propagande funeste. Bientôt c’est à tout le Languedoc qu'on peut appliquer ce qu’à cette époque le Souverain Pontife écrivait du diocèse de Carcassonne : « L'hérésie a séduit le plus grand nombre de ses habitants et ils refusent opiniâtrement d'écouter les ministres du Seigneur. » En un mot, la situation de l'Eglise, dans le midi de la France, devenait de plus en plus critique. Le Pape en avait conscience, et pour conjurer le péril qui s’aggravait, il songe cette fois à chercher ses légats dans un cloître fervent du Languedoc. IlLenlève dans ce but à leur solitude deux hommes de zèle, de science et d'action : Pierre de Castelnau et Raoul, l’un et l’autre moines de l’abbaye cistercienne de Fontfroide, au diocèse de Narbonne.

Ceux-ci débutent dans leurs délicates fonctions par la

ville de Toulouse, siège principal de l'erreur, « d’où le venin pernicieux, au dire de Pierre de Vaux-Cernay, se répandant partout, corrompait les populations (1). » Le 13 décembre, ils proposent aux magistrats et aux notables de renoncer par serment à la secte albigeoise et ils leur promettent en retour de se porter garants, au nom de l'Eglise, de toutes leurs franchises, libertés et privilèges. Les Toulousains prêtent sans difficulté le serment qui leur est demandé, mais avec l'intention de ne pas le tenir; car, même pendant le séjour des légats, ont lieu, comme d’habitude, les conventicules de la secte. A peine les commissaires pontificaux sont-ils partis que Toulouse a oublié ses engagements ?

En février 1204, Pierre de Castelnau et Raoul viennent à Carcassonne où se trouve le roi d'Aragon, Pierre III. Ce prince, qui déjà pensait à se faire couronner par le Pape à Rome, ne pactise pas encore avec l’hérésie. On convient avec lui d’une conférence ou discussion publique, d’une sorte de plaid, sous la présidence du roi et en présence de l'évêque, entre les catholiques d’une part, et de l’autre les hérétiques, ayant à leur tête Bertrand de Simorre, leur

(1) C'est un fait sur lequel nous devons insister, car ce fut l'oulouse que la Providence choisit pour premier théâtre de l'apostolat de saint Dominique. Voici, du reste, ce qu’un autre contemporain, disciple du saint, en écrit, sur le déclin de sa vie, aux Dominicains ses frères : « Ce n'est pas, dit-il, sans une intention particulière de son admirable sagesse que la Providence de Dieu, qui dispose tout avec opportunité, à jeté dans Toulouse, par son serviteur le bienheureux Dominique, les premiers fondements de l'Ordre insigne des Prêcheurs; car cette ville et presque toute la contrée étaient alors si entièrement et si tristement infectées du poison de l'hérésie que l'Eglise de Jésus-Christ semblait devoir succomber en ces lieux et la foi catholique périr, étouffée sous les ronces et les épines des doctrines perverses, » Ce disciple de Dominique est Raymond du Fauga ou de Felgar, admis dans l'Ordre par le saint lui-même, et qui devint Provincial des Frères-Prêcheurs après le B. Bertrand de Garrigue, puis succéda au V. Foulques sur le siège de Toulouse. La lettre qu'il adressa aux Dominicains de sa ville épiscopale mérite

d'être connue : on la trouve Bibl. nation. collection Doat, t. LXXIII, f° 390.

To

chef. Aux côtés du roi d'Aragon, selon l'usage des plaids, doitsiéger un jury composé de treize assesseurs fauteurs de l'hérésie et de treize catholiques. Devant ce jury, les légats établissent péremptoirement la fausseté de la doctrine de leurs adversaires. Le roi, en face de toute l'assistance, déclare ces derniers convaincus d’hérésie manifeste et formelle ; mais, ni de l’éclat de cette réunion, ni de la solennité de la sentence rendue ne résulte aucun avantage appréciable pour la cause de la vraie foi.

Cependant les légats Pierre et Raoul continuent leur tâche ingrate autant que laborieuse ; ils dénoncent au Souverain Pontife l’archevêque de Narbonne pour n'avoir pas, depuis treize ans qu’il occupe ce siége important, visité sa province ni même son diocèse ; «conduite, écriventils au Pape, qui contribue notablement à la diffusion de l'erreur, les sectaires ne manquant pas d’opposer le mauvais exemple de ce prélat pour séduire les simples et déclamer contre les désordres du clergé. Béranger, d’ailleurs, entre autres méfaits, était accusé de donner asile aux chefs des Aragonais ou routiers, bandits qui désolaient le pays et avec lesquels il était de connivence.

Le Pape, le 29 mai 1204, adjoint à Pierre et à Raoul de Fontfroide l’abbé de Citeaux,'en grande vénération dans la contrée et capable d’en imposer par son crédit; il leur ordonne de déposer l'archevêque de Narbonne, si les crimes qu’on lui reproche sont prouvés ; il recommande plus de vigueur contre l’hérésie, intime à tous les évêques du Midi d’avoir à prêter leur concours zélé à ses mandataires, il conjure Philippe-Auguste et son fils Louis de prendre les armes, s’il le faut. Enfin Innocent III mande à l'abbé de Citeaux de désigner dans son Ordre ceux qu'il saura le plus aptes à remplir fructueusement le ministère de la prédication près de ces égarés des provinces albigeoises (1). Pendant ce temps, les légats Pierre et Raoul

(1) L'abbé Almaric ne vint en Languedoc que vers l'automne de

NU

procèdent énergiquement contre l'archevêque de Narbonne, qui en appelle au Pape.

Toutefois tant d'efforts combinés n’aboutissaient à rien, à tel point que, vers la fin de l’année 1204, Pierre de Castelnau rebuté, découragé par toutes les contradictions et les insuccès qu'il rencontre, supplie instamment Innocent III de lui permettre de retourner à son cher monastère de Fontfroide. Le 26 janvier 1205, le Pape lui répond : « Parfois le devoir de la charité exige qu’on laisse momentanément les joies de la contemplation pour les pratiques de la vie active : Nous avons donc cru nécessaire de vous arracher, pour un temps, à votre repos et de vous confier cette mission au nom du Christ; » puis l’exhortant à prendre courage et à persévérer dans la défense courageuse de la foi, il lui promet le ciel pour récompense. Ce fut une réponse prophétique, puisque, trois ans plus tard, en 1208, à Saint-Gilles, le B. Pierre de Castelnau tombait martyr de la vérité sous les coups d’un sicaire soudoyé par l’hérésie,

Cependant les légats, obéissant à l'ordre qu'ils ont reçu, déclarent suspens un triste émule de Bérenger de Narbonne, Guillaume de Roquefeuil, évêque de Béziers, qui, peu après, périt victime de la trahison des siens. Enfin, ils vont de nouveau à Toulouse déposer l’évêque de cette ville, Raymond de Rabastens, dont l’élection était simoniaque, et ils reviennent en Provence.

Évidemment la situation demeurait des plus critiques, simême ellene s'aggravait pas. Les remèdes employés, tout énergiques qu’ils fussent, étaient frappés d’'impuissance. D'où provenait cette impuissance ? du manque de vigueur et de zèle chez les mandataires du Pape ? assurément non; mais des moyens mis en œuvre. D’ordinaire on s’en tenait

l’année 1204, et ce fut très probablement alors que, pour donner satisfaction aux désirs du Pape, il amena avec lui, pour la première fois, les douze abbés cisterciens dont parlent les chroniqueurs.

contre l'erreur à des actes de juridiction ecclésiastique. On luttait contre le mal, mais en quelque sorte administrativement. Les représentants de l’autorité pontificale procédaient avec l'apparat fastueux qui, de leur temps, convenait à de hauts dignitaires de l'Eglise ; on travaillait à réconcilier les repentants; on citait les récalcitrants à comparaitre, on déposait et on excommuniait, mais on n’évangélisait pas; etle peuple restait presqueentièrement en dehors de l’action apostolique de l'Eglise de Jésus- Christ. Innocent IIT semblait en avoir le pressentiment, quand naguère il mandaïit à l'abbé de Cîteaux que, s'il trouvait dans son Ordre quelques religieux capables du ministère de la parole, il les tint à la disposition des légats, si ceux-ci requéraient leur concours : mais tout préparés qu'ils pussent être à cette fonction, ils n'étaient pas apôtres par vocation, des prêcheurs par état, des volontaires de la prédication évangélique, prêts à s’y livrer, partout où besoin serait, même au péril de leur vie. Surtout il n’y avait pas alors un apostolat organisé, une institution basée sur la pauvreté et le dévouement, approuvée pour enseigner les peuples par la suprême autorité de l'Eglise, tel que fut bientôt l'Ordre de Saint-Dominique; et c'est ce que les Papes ne cessent de faire remarquer, dès le début, dans les lettres de crédit données par eux au saint Patriarche et à ses fils, les Frères-Précheurs.

Lors donc que Diégo d'Osma se dirigeait vers Montpellier avec l'intention de rentrer dans son diocèse, la divine Providence veillait, elle, dit le B. Jourdain, qui, déjà plusieurs fois, lui avait fait abandonner plus d’un projet excellent pour un but meilleur : et ce but, quel était-il? préparer les voies à saint Dominique, en le couvrant du double prestige de son caractère épiscopal et de ses vertus ; aussi, lorsque le saint a pris pied, pour ainsi dire, et qu'il a jeté les fondements du monastère de Prouille, l’évêque disparait et meurt bientôt : les abbés de Citeaux se

LR TES

retirent. Dominique reste seul à la tête de la grande œuvre d'évangélisation pour laquelle il a été prédestiné.

« Il advint donc, écrit Pierre de Vaux-Cernay (1), qu’à son retour de la cour pontificale, l’évêque d'Osma, homme magnifique et digne d’être magnifiquement, exalté, rencontra à Montpellier le vénérable abbé de Citeaux, et les frères Pierre et Raoul, légats du siège apostolique, lesquels, par lassitude et dégoût, voulaient renoncer au mandat que le Pape leur avait imposé. » Cependant, comme ils hésitaient à prendre un parti aussi grave, ils avaient, pour s'éclairer, réuni, à Montpellier même, les évêques, les prélats de la contrée et les abbés cisterciens qu’Arnald Amalric avait amenés en Languedoc l’année précédente, sur la demande d’Innocent III.

Aux portes de Montpellier, sur la route qui conduisait de la vallée du Rhône en Espagne, et séparé dela ville par le Lez, s'élève de nos jours le gracieux village de Castelnau, jadis domaine familial de l’un des légats, le Bienheureux Pierre. D'autre part, sur l’une des collines qui domine le Lez, en face de Montpellier, était jadis Substantion, où l’évêque de Maguelone eut longtemps sa résidence (2). Le bourg de Castelnau convenait donc admirablement à la réunion projetée par les légats, et l’on pouvait y délibérer en paix et sécurité, sous la double protection de l’évêque Guillelm d’Autignac et des seigneurs de Castelnau (3). On ignore les noms des prélats et des évêques qui assistèrent à cette assemblée conciliaire.

(1) Ce moine cistercien, Pierre de Vaux-Cernay, fut de bonne heure, en Provence et en Languedoc, le compagnon de son Abbé, dont il apprit beaucoup de faits qu’il relate dans son Histoire des Albigeois, Paul Meyer, dans sa traduction du Débat d'Isarn, l'appelle un auteur généralement bien informé. C’est lui que nous suivons de préférence dans ce récit.

(2) Ce ne fut qu’au seizième siècle que l'évêché de Maguelone fut transféré à Montpellier.

(3) Nous avons puisé ces renseignements dans un travail important sur Castelnau de M. l'abbé Lévis, curé de cette paroisse.

La province ecclésiastique d’Arles dut les fournir presque tous. Le siège de Toulouse était vacant; l’évêque de Béziers venait d’être déposé, le Pape avait ordonné de suspendre l’évêque d'Agde; et l'archevêque de Narbonne, qui avait appelé des mesures disciplinaires prises contre lui par les légats, n'aurait eu garde de paraître à une réunion dont ils étaient les instigateurs et les présidents de droit. Devant cette assemblée sympathique et dévouée à la cause de la foi, Arnald prend la parole et expose les perplexités et les angoisses qu’ils éprouvent, lui et ses deux collègues. Nous n’obtenons, dit-il avec douleur, dans nos prédications, que peu ou pas de fruits. Chaque fois que nous voulons enseigner les hérétiques, ceux-ci nous objectent la vie défectueuse des clercs; amendez, corrigez leur conduite, nous répondent-ils : si vous ne le voulez pas, abstenez-vous de nous prêcher. Que faire ? continue l’abbé de Citeaux, donner au Souverain Pontife notre démission collective ! Nous retirer, mais les inten- {ions du Pape sont formelles. Continuer une œuvre jusqu'ici stérile? Nous y consentons, mais quels moyens employer pour réussir ?

Au milieu de ces graves délibérations, tout à coup un bruit circule : l’évêque d'Osma, regagnant l'Espagne, s’est arrèté à Castelnau. A cette nouvelle, la joie est dans tous les cœurs. Diégo est connu de la chrétienté tout entière. « C’est un homme juste, de grande maturité, et zélé pour la cause de la foi. » On se hâte de l’inviter à prendre part aux délibérations. Il entre dans la salle du concile, accompagné de son fidèle sous-prieur, le B. Dominique, et ils sontaccueillis avec respect et honneur. Arnald Almaric leur expose le dessein qu'il a formé de renoncer à son ingrate mission. « Diégo, remarque le B. Jourdain, en homme prudent et expert dans les voies divines, avant d'émettre son avis, s’informe des rites et des mœurs de la secte albigeoise ; on lui dit de quellesindustriesse servent

y es

les hérétiques pour séduire les âmes, la nature de leurs prédications, comment ils feignent une sainteté qu'ils n’ont pas. Alors, considérant le luxe des vêtements et des montures, les dépenses excessives des prélats : « Je nepense pas, ô mes frères, s’écrie-t-il, qu'il faille vous y prendre ainsi. Il est impossible, ce me semble, de reconquérir à la vérité, uniquement par des paroles, des hommes qui aux paroles préfèrent des exemples et des actes. Voyez-les : c'est par les apparences trompeuses de la pauvreté et des dehors d’austérité qu'ils persuadent les simples. Si vous allez leur offrir le spectacle d’une vie toute différente, vous édifierez peu, vous détruirez beaucoup probablement, etils ne vous écouteront pas. Un clou se repousse par un autre clou, triomphez d’une sainteté menteuse par une religion vraie. C’est par l'humilité que l’orgueil des faux apôtres peut être confondu. Paul fut contraint de faire l’insensé en révélant sa vertu, ses austérités, les périls de sa vie, afin de combattre avec succès la jactance de ceux qui se glorifiaient du mérite de leurs œuvres. » Les membres de l’assemblée lui répondent : Père très bon, quel conseil nous donnez-vous donc ? Et lui : Faites ce que vous me verrez faire. Aussitôt l’esprit divin descend sur lui et le saisit ; appelant les gens de sa suite, il les renvoie en Espagne avec ses équipages, et ne gardant avec lui qu’un petit nombre de clercs, il déciare hautement son dessein de demeurer en cette terre pour propager la foi de Jésus- Christ : il retient également le sous-prieur Dominique qu'il estimait et qu'il aimait d'une tendre dilection. « Ce Dominique, poursuit le B. Jourdain, est le premier instituteur et Père de l'Ordre des Prêcheurs. A partir de ce moment, il ne fut plus appelé sous-prieur, mais Frère Dominique, et en vérité le Seigneur l’a gardé dans l'innocence, et lui, par toute vertu, a gardé la volonté de Dieu.» Selon Pierre de Vaux-Cernay et Constantin

d’Oriete, l'évêque Diégo aurait ajouté : « A l'imitation du.

Page 1