ER
bon Maitre, commencez par faire, puis enseignez ; allez à pied, sans or ni argent, gardant en tout la forme de la vie apostolique ; comme David contre Goliath, marchez avec une simple fronde et un bâton, et prêchez en pauvres le Christ pauvre. » Touchés de ces conseils, animés par un tel exemple, les légats, conclut le B. Jourdain, y acquiescèrent sur-le-champ.
Le cistercien Pierre de Vaux-Cernay, mieux renseigné que le B. Jourdain, donne à entendre que le conseil de Diégo ne füt pas adopté sans quelques hésitations. Les prélats, estimant qu’une telle nouveauté pouvait les compromettre, ne voulurent point prendre l'engagement de suivre les avis de l'évêque d’Osma. « Mais si quelqu'un d'autorisé, dit l'abbé de Citeaux, veut nous précéder dans cette voie, nous le suivrons. » Diégo s'offre alors, il congédie toute sa suite, se contentant de son inséparable compagnon, le B. Dominique, et avec Pierre de Castelnau et Raoul de Fontfroide, ils entrent dans Montpellier (1).
(1) Étienne de Bourbon, l’un des premiers religieux du couvent de Saint-Jacques de Paris, nous a transmis, dans son traité de « Septem donis Sancti Spirilus, » quelques échos de ce qui se passa dans cette assemblée de Castelnau et des motifs de cette réunion ; on nous saura gré de les reproduire ici: « Je tiens, dit-il, de nos frères de ce temps-là, que les légats et les abbés avaient à leur suite des équipages pour porter leur vestiaire et; tout ce qui était nécessaire à leur vie et qu'ils prêchaient ainsi contre les hérétiques et leurs erreurs. Mais ceux-ci, à l'encontre, dans leurs discours, dénonçaient les mauvais exemples et l'insolente conduite des catholiques. La corruption des clercs et des religieux était le thème habituel de leurs sermons, de telle sorte que les abbés, remplis de confusion et ne retirant presqu’aucun fruit de leur ministère, finirent par abandonner toute prédication et s'éloigner de cette terre. Les hérétiques leur disaient : ils vont à cheval, et ils vous prêchent le Christ, leur Seigneur, qui allait à pied; ils sont riches, et il était pauvre; honorés, et lui abject et vil, etc. J’ai appris, dit encore le même auteur, de nos frères de Provence qu’en Albigeois, lorsqu'on a convaincu d'erreur les hérétiques par la sainte Ecriture et des raisons probantes, ils n'ont pas, pour se défendre et pervertir les simples, d'arguments plus forts que de signaler ce qu’il y a de fâcheux dans la conduite des catholiques, surtout des supérieurs ecclésiastiques, et lorsqu'ils sont à bout de réponses, ils ne manquent pas de
Arnald de son côté se dirige vers Citeaux, soit pour assister au chapitre général que l’on devait y célébrer prochainement, soit dans le but de ramener avec lui, à l’issue du chapitre, d’autres abbés de son Ordre pour l'aider dans le ministère de la prédication. Il réalisa -en effet son projet, comme nous le verrons, au printemps de l’année suivante.
Est-il nécessaire d'ajouter qu’en cette circonstance surtout, saint Dominique, qui ne faisait qu’un avec son évêque, pensait, sentait, voulait comme lui, quand il n’était pas son inspirateur toujours écouté, fut heureux d’une détermination si conforme aux plus intimes aspirations de son âme ?
On s’étonnera, peut-être, de l’importance que, de part et d'autre, catholiques et sectaires semblaient attacher à ces déclamations contre la vie des clercs, à ces prétentions d’austérité, de mortification chez les hérétiques. N'est-il pas évident pour nous que le ministre de la parole divine et des sacrements n’est qu'un instrument, et que l’efficacité de la grâce ne saurait dépendre de la vertu et des qualités du canal qui la transmet ? En réalité, pour l’hérésie, ce n’était là qu’un prétexte, un mur de protection derrière lequel se cachait le plus abominable système religieux et
recourir à cet expédient : Voyez, disent-ils, ce que sont celui-ci et celui-là! regardez comme ils vivent et commeils procèdert! Ce n’est pas certes comme les Anciens, comme Pierre et Paul et les autres apôtres. Etienne de Bourbon cite encore un évêque, qu’il croit à tort être l'évêque d'Osma, et qui, venu avec un attirail fastueux prêcher dans une ville du Midi, vit immédiatement les hérétiques s’insurger contre lui. « Comment, disaient-ils à leurs croyants, pouvez-vous croire cet homme et ses semblables. Ils vous annoncent un Christ humble et pauvre avec tout un appareil de richesse, de bêtes de somme et d’équipages? Nous, nous vous préchons dans l'humilité, la pauvreté, l’abstinence; ce que nous vous enseignons, nous le pratiquons. » L'évêque, confus, laissa tout cet attirail et, pauvre et pieds nus avec le B. Dominique, il commença à prêcher en cette terre, et ce fut là la cause de l'institution de notre Ordre, Ceci, je l'ai recueilli de la bouche d'anciens Frères qui ont été avec saint Dominique en ces contrées. »
GT PR
moral que l’on puisse imaginer. D'un côté, on ne voulait, à aucun prix, être démasqué ; de l’autre, on commençait enfin à comprendre, grâce à l’évêque d’Osma et à saint Dominique, que pour refouler l'ennemi dans ses derniers retranchements, arriver au cœur de la place et l’emporter d'assaut, il n’y avait pas d'autre moyen que de renverser ce mur défensif qui dissimulait l'erreur et le vice aux regards superficiels de la foule.
On ignore trop, de nos jours, ce qu'était l’hérésie albigeoise; et comme, cependant, de cette connaissance dépend une intelligence vraie de la mission du B. Dominique et de la grandeur de sa prédestination, qu'on nous permette d'esquisser à grands traits les grossières erreurs et les honteuses pratiques de la secte, avant d’entrer définitivement en campagne avec le saint et son pieux évêque.
Le catharisme (1) n’est qu’une variété de la secte dualiste de Manès, importée au onzième siècle de Bulgarie par une femme de Philippopoli : on en constate, pour la première fois, l'existence à Orléans,'en l’an 1020. Pendant le cours du onzième siècle, cette erreur se répand dans presque toute l’Europe; et on la trouve, mais encore à l’état de société secrète, en Allemagne, en France eten Italie. Au douzième siècle, elle passe à l’état public par suite de l’incurie de certains évêques qui ferment les yeux
(1) De l'exactitude de ces renseignements sur l’hérésie cathare, nous avons pour garants des contemporains autorisés, d'accord dans leurs témoignages avec les hérétiques et leurs croyants eux-mêmes déposant devant les juges d’Inquisition. (V. Bibl. nat. Doar, et Bibl. de Toul., enquête de Bernard de Caux, 1245-1246.) Ces contemporains autorisés sont entre autres Pierre de Vaux-Cernay, Guillaume de Puy-Laurens, chapelain de Raymond VIT, comte de Toulouse, Raynier Sacchoni, jadis chef de la secte avant sa conversion (summa de catharis, etc.), le B. Moneta, disciple de saint Dominique (sum. adv. catharos), Luc de Tuy (de heresi Albig.), Etienne de Bourbon (de 7 donis s. Spirilus); voyez également le Débat d'Izarn; trad. Paul Meyer, Bern Gui Practica Inquisit., etc. etc.
ET
sur ses agissements et de la complicité des seigneurs dont elle autorise tous les désordres.
En l'année 1205, pour nous limiter aux provinces du midi de la France (1), théâtre de l’apostolat de saint Dominique, cette hérésie, des rives de l’Adour à celles du Rhône, se développe en toute liberté, principalement dans les places fortifiées du Quercy et de l’Albigeois,des comtés de Foix, de Béarn, de Comminges, de Toulouse, des vicomtés de Béziers, Carcassonne et Narbonne, même de la seigneurie de Montpellier, en Roussillon, en Cerdagne et dans presque tous les châteaux échelonnés sur le versant français des Pyrénées.
A cette date de 1205, le catharisme forme une société religieuse parfaitement organisée avec ses dogmes, sa morale, ses sacrements, son culte et sa hiérarchie,
Les cathares se disent chrétiens. Ils invoquent Jésus- Christ, se servent du saint Evangile : ils appellent leur Eglise l'Eglise des élus; mais en réalité leur système religieux n’est que le travestissement odieux du catholicisme, qu’ils défigurent pour le détruire plus sûremeni.
Cette Eglise cathare, dans son acception la plus large, se compose d’adeptes de deux sortes. Les Parfaits, que l’on nomme aussi bons hommes, bons chrétiens, amis de Dieu, et les Croyants, qui sont pour la secte ce qu’étaient les catéchumènes dans la primitive Eglise; les Parfaits seuls constituent l'Eglise proprement dite.
A l’époque de saint Dominique, dans le Midi, trois dio-
(t) Dans les premières années du treizième siècle les Vaudois, dont la secte avait pris naissance à Lyon, s'étaient déjà mélés, en Provence et en Languedoc, aux cathares albigeois. L'auteur de la nouvelle secte, Pierre Valdo, s'était mis de son chef à prêcher la pauvreté absolue, se servant de l'Evangile en langue vulgaire et, sans mission, il l'expliquait au peuple. Il se fit bientôt de nombreux disciples. Condamnés comme schismatiques par le Concile de Latran, les Vaudois ne tardèrent pas à se confondre avec les cathares et à en adopter les principales erreurs. "