LE TRE
cèses hérétiques ou églises particulières sont établies, l’une pour le Carcassès, une autre pour le Toulousain, une troisième pour l’Albigeois. Chacune d'elles a ses ministres qui se recrutent dans les rangs des Parfaits. Ce sont l’évêque, le fils majeur ou fils aîné, le fils mineur ou cadet, et le diacre qui a parfois un sous-diacre pour le suppléer.
La fonction de l’évêque est de prêcher, de visiter ses ouailles, Parfaits et Croyants. Il occupe toujours la place d'honneur, et quand il est présent, il préside toutes les réunions et les cérémonies de la secte. Absent, il est suppléé par le fils majeur, et, à défaut de celui-ci, par le fils mineur et, enfin, par le diacre, même en certain cas, par un simple cathare ou une Parfaite.
L'évèque et ses deux assistants, le fils aîné et le fils cadet, résident ordinairement dans les centres les plus importants. Le diacre habite les petites localités, où sa demeure est le rendez-vous des adeptes de l’endroit et des environs, Parfaits et Croyants; il y donne l'hospitalité aux étrangers.
Lorsque l’évêque vient à mourir, le fils mineur ordonne évêque le fils majeur, lequel à son tour ordonne fils majeur le fils mineur, et, enfin, l'assemblée des Parfaits élit un nouveau fils mineur.
Il ya un rit spécial d’ordination pour les ministres et un autre pour l’admission et l'initiation des Parfaits.
Les femmes, comme les hommes, peuvent devenir cathares, mais non les enfants en bas âge.
Tout Parfait est tenu de s'abstenir de manger de la viande, des œufs, du fromage : il porte un vêtement noir qu’il a reçu au jour de sa profession et extérieurement il vit dans le célibat (1). Il ne doit jamais rester ni manger sans le compagnon qui lui a été assigné; il promet, au jour
(tj) La femme cathare, sorte de diaconesse, contractait les mêmes obligations.
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de sa réception, de ne pas jurer ni mentir et de ne commettre aucune luxure, ce par quoi il entend le mariage et, une fois reçu, le Parfait ou la Parfaite se sépare de sa famille pour vivre avec un ou plusieurs autres membres de la secte dans une maison particulière. Il n’est pas rare : de trouver ainsi séparés le mari et la femme, les parents et les enfants, les Parfaits abandonnant à leur sort ceux des leurs qui sont restés fidèles à leur foi.
Le simple Croyant, pour être admis dans l'intimité des Parfaits et des ministres, pour être initié aux pratiques des cathares et assister à leurs réunions n'est soumis à aucune formalité, ni cérémonie, il suffit qu'il adhère au credo de la secte. Rien dans sa vice privée, comme dans sa vie extérieure, publique, ne le distingue des catholiques. Il n’est tenu à aucune des obligations imposées aux Parfaits; il n'a à rendre compte de sa conduite et de ses actes à qui que ce soit; pourvu qu’il croie, il peut vivre à sa guise et comme bon lui semblera.
L'hérésie albigeoise nie qu’il y ait un seul Dieu en trois personnes, et elle le remplace par deux principes suprèmes, deux dieux, dont l’un, essentiellement bon, est le créateur du monde incorruptible et permanent, tandis que l'autre, mauvais par nature, est le créateur du monde visible et transitoire, de l'homme par conséquent et des corps matériels; certains appellent Satan le dieu mauvais.
Le Dieu bon avait peuplé le ciel d'anges, créatures saintes composées d’un esprit, d'une âme et d’un corps glorifiés. L'Esprit-Saint, Jésus-Christ, Marie, Adam, l'archange saint Michel appartiennent à un premier chœur de ces créatures célestes. Depuis, Dieu n’a pas créé d’autres esprits supérieurs.
Or, un jour le dieu mauvais étant parvenu à séduire bon nombre de ces anges, tenta avec leur concours la conquête du ciel. Un grand combat s'ensuivit et, chassé par
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saint Michel, Lucifer entraina avec lui les vaincus et les enferma dans des corps matériels entièrement mauvais puisqu'ils ont été créés par lui (1).
Le salut pour les anges tombés ainsi sur la terre consiste à être réintégrés dans leur état primitif, c’est-à-dire, à reprendre leur corps glorifié et avec ce corps rentrer au ciel : mais cette réintégration n'arrivera que pour ceux qui,ayant reçu l'imposition des mains (2), garderont cette grâce ; quant à ceux qui n'auront jamais obtenu cette grâce, et aux enfants morts en bas âge, ils seront fatalement damnés à perpétuité; et de même que la félicité sera égale pour tous les élus, de même tous les damnés brüleront éternellement et endureront une peine identique, qu’ils aient été des enfants d’un jour ou des malfaiteurs endurcis.
Notre-Seigneur Jésus-Christ, la sainte Vierge, saint Joseph, saint Jean l’Evangéliste n’ont eu, d’après cette même doctrine, qu’un corps fantastique; si Jésus-Christ s’est incarné de cette manière, il n’est ni mort, ni ressuscité réellement, et les miracles qu'on lit dans l'Evangile n’ont été que des miracles apparents.
L'Ancien Testament est l’œuvre de Satan; les patriarches, les prophètes, Abraham, Jacob, Moïse, Jean-Baptiste ne sont que des anges créés par lui.
Dans la croyance albigeoise la notion du péché est totalement différente de ce qu’enseigne le dogme catholique. Ce n’est pas la transgression délibérée et réfléchie de la volonté de Dieu ou un désordre moral, mais un accident physique. Il résulte inévitablement d’un fait purement
(1) Une autre version enseigne que l'esprit d'Adam venu sur terre pour voir l'œuvre de Satan, fut pris par lui et mis dans un corps matériel comme dans une prison. Satan mit un autre esprit dans un corps créé de la même façon, ce fut l'esprit d’Eve. Ils s’unirent et il en sortit l'humanité qui, en définitive, quelle que soit l'opinion adoptée, n’est autre que les légions d'anges déchus renfermés pour leur expiation dans des corps de boue.
(2) Voir ce qu'est cette imposition des mains plus loin, page 88,
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matériel: l’adhérence à la créature visihle. Dès lors plus de responsabilité pour l’âme qui le commet, plus d’obligation de s’en repentir et d’en faire pénitence : rien ne saurait en purifier, sauf l'imposition des mains, mais elle suffit. Les maux et les épreuves de la vie d’ici-bas généreusement supportés ne comptent pas davantage pour l’expiation, et il n’y a pas non plus de purgatoire dans l’autre vie.
La doctrine cathare admet, comme le dogme catholique, deux sortes de péchés, les péchés mortels et les péchés véniels; mais autant que l’on peut en juger, il n'y a de péchés mortels que les suivants : prendre comme nourriture quoi que ce soit qui ait été engendré et soit susceptible d’engendrer à son tour, prêter serment en certains cas, tuer füt-ce le plus vil des animaux et surtout prêcher la croisade. Les autres péchés graves que proscrit la morale ne sont plus pour les cathares que des fautes vénielles ; du moins la doctrine hérétique se tait sur leur degré de gravité.
Les sacrements de l'Eglise ne sont d'aucune utilité pour le salut : on doit les considérer comme des inventions diaboliques, de vaines cérémonies. Il n’y a qu’un seul remède à tout mal : l'imposition des mains, l'unique sacrement du catharisme (1). Aussi tant qu'on ne l’a pas reçue, à quoi
bon comprimerses passions ? Pourquoi regretter ses fautes, travailler à se corriger de ses défauts? L’imposition des mains n'est-elle pas 1à? Pourvu qu'on l’ait reçue, aussitôt après la mort, l'esprit délivré reprend son corps glorieux et retourne au ciel laissant, ici-bas, le corps de péché qui ne ressuscitera jamais.
(1) Si l'imposition des mains est conférée pour créer un ministre, on l'appelle ordinalion; « baptême de l'esprit ou du feu, si c'est pour introduire dans la secte, et, enfin, consolamentum si elle est administrée à la mort. Les catholiques appelaient cette imposition
des mains herelicalion, et le rit forma hereticandi, manière d'héréliquer. »
L’imposition des mains opère donc, par sa vertu propre, sans autre disposition requise que la foi en son efficacité: s'il arrivé cependant que le ministre ou le Parfait qui a consolé vient à déchoir de la sainteté que l'imposition des mains lui a communiquée à lui-même, le consolé tout aussitôt, füt-il déjà en possession de la félicité suprême, la perd ét est contraint de redescendre ici-bas subir une nouvelle épreuve jusqu’à ce que, au cours de ses transmigrations, il ait la bonne fortune de recevoir un consolamentum d’un bonhomme dont la solide vertu ne se démente plus. Voilà pourquoi le comte de Toulouse, Raymond VI, se faisait accompagner partout d’hérétiques et d’un livre des Evangiles, afin de pouvoir être consolé authentiquement s’il venait à tomber malade, persuadé d'être, par ce moyen expéditif, sauvé sans aucune autre formalité. Pour cette même raison, dit Picrre de Vaux- Cernay, les Croyants adonnés à l’usure, à la rapine, au parjure, à tous les vices, se livraient à ces désordres avec d'autant plus de sécurité et d'entrainement qu’ils n’en croyaient pas moins s'envoler directement au ciel, pourvu qu’à l’article de la mort le consolamentum leur en ouvrit les portes. « C’est par ce leurre et cette confiance dans une entièreimpunité, fruit nécessaire del’imposition des mains, dit encore Etienne de Bourbon,que leshérétiques gagnent à leur Eglise tant de pécheurs désespérés, d’usuriers, d'homicides et de ravisseurs du bien d'autrui ». « Ilen est de même, écrit Raynier Sacchoni, (et il les avait vus à l'œuvre), de ceux qui s'affligent de n'avoir pas donné pleine satisfaction à toutes leurs honteuses convoitises avant d’avoir fait profession dans l’hérésie; et c'est la cause pour laquelle de nombreux Croyants ne craignent pas de commettre l’adultère et l'inceste, à tel point que plusieurs, par honte êt horreur de ces débauches sans nom, se retirent de leur société. »
Le catharisme condamnait tout culte rendu à Dieu et à
ses saints; par conséquent, dans la secte, on ne trouvait ni jours fériés, ni dimanches, ni fêtes, ni temples matériels, ni autels, ni offices, ni prières, ni chants liturgiques. Toute ornementation pieuse, le luminaire, l’encens, les saintes images, la croix du Sauveur étaient interdits. Les rites étaient pratiqués et les prédications avaient lieu n'importe où. Dans le Débat d’Izarn, le catholique dit à l’évêque cathare, « Tu te garderas bien de prêcher en église nien place; tu ne consens à dire ton sermon que dans les halliers, les bois et les buissons. Là sont dame Domergue, Rainaut, Bernadon, Garsens ou Peironnelle qui filent leur quenouille, tout en expliquant l’évangile, ainsi en va-t-il; ainsi füt-il. L'un tisse, l’autre file, le troisième fait son sermon, racontant comment le diable est l’auteur de toute création. »
Des cérémonies religieuses du catharisme la plus importante sans contredit, est celle de l’imposition des mains. Qu'il s’agisse d'ordonner un ministre ou simplement de consacrer un Parfait, voici comment elle se fait : Au premier endroit venu, sur un banc même, celui sur lequel un instant auparavant on était assis, et, s’il n’y a pas de banc, sur un plat couvert d’un linge, on a placé le livre des saints Evangiles que l’on appelle «le Texte.» L’officiant et ses coopérateurs sont tournés vers l'assemblée composée indistinctement de Parfaits et de Croyants. Celui qui va être ordonné, baptisé ou consolé, s'approche, s’il le peut, et se tient debout. On lui pose les mains et le livre sacré sur la tête pendant qu'on récite le Pater, puis on lui donne le baiser de paix et dès ce moment il est ministre ou Parfait cathare. Cependant, si c'est le consolamentum ou le baptême qui est conféré, on y prélude par cet interrogatoire : « Ami, si tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à toute la foi del’église de Rome.»—«J’y renonce, répond le récipiendaire ». Le ministre ajoute : « Reçois donc l’Esprit-Saint des mains des bonshommes, » et il.
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lui souffle sept fois dans la bouche; puis se reprenant : « Renonces-tu, dit-il, à cette croix que le prêtre t’a faite avec le chrême au baptême sur la poitrine, la tête et les épaules. » — « J'y renonce. » — « Crois-tu que l’eau baptismale opère pour le salut ? » — «Non, répond-il, je ne le crois pas. » — « Renonces-tu au voile que le prêtre t’a posé sur la tête après le baptême? » — «J'y renonce. » L’abjuration terminée, le candidat est invité à promettre par une sorte de profession, comme il a été dit, de ne manger niœufs, ni viandes, ni fromage, de ne mentir, ni nejurer, de ne point commettre d'impureté c’est-à-dire engendrer, et enfin, de ne pas prendre de nourriture en l’absence de son compagnon. Quand il a fait ces promesses et reçu l'imposition des mains, on le revêt d’un vêtement noir, et le voici cathare Parfait.
Une autre cérémonie est celle de l’Adoration. A certains jours, quand par hasard des Parfaiis ou des Parfaites sont venus dans une localité, ou encore, avant de procéder à un consolamentum, les cathares s’asseyent sur un banc et chaque Croyant ou Croyante, l’un après l’autre, s'agenouille et s'incline en disant: « Bons hommes ou bonnes femmes, ou seigneurs (Domini), priez Dieu pour moi pécheur, afin qu’il me fasse bon chrétien et me conduise à bonne fin, »et il recommence ainsi jusqu’à trois fois, mettant entre chacune de ses inclinations un intervalle, de telle sorte qu'il se fait ainsi une procession d’adorateurs pareille à celle qui se pratique le vendredi-saint pour l’adoration de la vraie croix dans les églises catholiques. Cette adoration était une adoration réelle. De là vient cette exclamation dans le Débat d’Izarn : « Ces peines, celles de l’enfer, Dieu doit les imposer, les assigner plus encore qu’à aucun diable d'enfer, à vous, hérétiques, car vous vous faites prier et adorer comme Dieu ».
Une autre pratique religieuse est celle du service mensuel auquel tous, Parfaits et Croyants, participaient. Après
la prédication et l’adoration d'usage, sous la présidence du diacre ou de tout autre ministre, en face du livre saint, se faisait chaque mois la confession publique des fautes légères. « Pendant que l'assistance est prosternée le front contre terre, quelqu'un parlant au nom de tous, dit à haute voix: Nous venons devant Dieu et devant vous confesser nos fautes, car nous avons beaucoup péché en paroles, en œuvres, par le regard et la pensée, » et on se séparait (1).
Enfin chaque jour, avant de se mettre à table, les cathares des deux sexes se tenant debout récitaient un Pater noster, puis le plus ancien d’ordre ou de profession prenant entre ses mains le pain et le vin disait: Gratia Domini Jesu Christi sit semper cum omnibus nobis : il rompait le pain et le distribuait non seulement aux Par: faits, mais aux Croyants, qu’ils fussent voleurs, adultères et homicides, écrit Raynier Sacchoni ; car entre ministres, Croyants et Parfaits, hommes et femmes, c'est un pêlemêle absolument libre, une entière promiscuité de vie et de rapports.
Le cathare, enfin, s'attache à en imposer aux masses par ses apparences d’austérité, ses abstinences et ses jeünes etil s'en prévaut contre l'Eglise. Ce n’est pas qu'il soit désintéressé, personne n’est plus âpre au gain, et s’il n’amasse pas pour lui, il le fait pour les siens. Aux foires et aux marchés où il se rend, nul n’est plus retors, et quand il a amené un mourant à sa fausse doctrine, il ne manque pas de se faire attribuer quelque legs qu’il réclame ensuite avec insistance.
Hypocrite et dissimulé, il connaît tous les artifices pour séduire les âmes : « Là où il n’est pas connu, dit Luc de Tuy, il fait le dévot, il va aux saints offices avec le peuple pour les mieux discréditer et critiquer, Il se revêt de
(1) Rayn, Sacch,. (sum. de cathar.).
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dehors pieux, fréquente les sacrements, el promet des merveilles à qui se laissera instruire, et ainsi, il se fait écouter. Rencontre-t-il quelqu'un sans défiance, illui dit : « Je te conduirai à un tel qui ne ment, ni ne jure, par lui tu pourras sûrement aller au ciel, » Il répand des livres qu’il assure avoir été écrits par le Fils de Dieu, ou des objets religieux, des images grotesques des saints pour en dégoüter les fidèles, fait sur la doctrine catholique des commentaires moqueurs, propose des fables et des paraholes sous lesquelles il déguise les sophismes qu’il veut faire accepter. Quelquefois il se fait passer pour un jongleur de profession et, dans des chansons improvisées, il ridiculise les cérémonies de l'Eglise, les prêtres et les prélats (1). »
Si dans les discussions publiques on interroge sur la foi l’hérétique cathare ou vaudois, comme il sait qu'il sera vite démasqué, il emploie des expressions sophistiques, des paroles à double sens, des formules évasives et ainsi il donne le change et s'esquive, mais ne se laisse pas convaincre. Du reste, la secte est soumise à la discipline du secret, non seulement à l'égard du dehors, mais même entre cathares. Pour y demeurer fidèles ou pour cacher la connaissance de crimes contre nature, le parjure devient permis (2).
Et maintenant, sera-t-on surpris que de tels agissements, des doctrines semblables, qui ne tendaient à rien moins qu’à tarir les sources de la vie humaine, à désorganiser et détruire la famille et la société, qui encourageaient et favorisaienttous lesbrigandages, niaient Dieu, sa nature, ses attributs, ses perfections infinies; annulaient, autant qu’elles le pouvaient, la Rédemption ; damnaient les âmes même les plus innocentes, sauvaient les criminelles et les
(1) Luc de Tuy, Ét, de Bourbon et Moneta, Disput inter Palarenum et catholicum apud. D. Martène.
(2) C. f, Danzas, Etudes, t. V, p. 397. — Raynier Sacchoni.