LES CONFÉRENCES
C’est, non pas à Caraman, près de Toulouse, mais à Servian (1), près de Béziers, que revient l'honneur insigne d’avoir été choisi pour premier théâtre des combats apostoliques résolus dans l’assemblée de Castelnau. Servian
(1) On trouve Caraman ou Carman dans tous les recueils qui donnent le texte de l'Histoire des Albigeois, par Pierre de Vaux- Cernay, comme aussi dans les Scriptores hislor. de Duchesne, la Patrologie de Migne, les /listoriens de France,la collection de Guizot, etc., etc. De plus, les éditeurs de ces recueils ont, pour la plupert, eu soin de signaler qu'il s'agit ici de Caraman, près de Toulouse. Or, comme ce Caraman est à cinquante lieues de Montpellier, nombre d'écrivains se sont épuisés en combinaisons invraisemblables, pour expliquer comment ef pourquoi les missionnaires auraient débuté par une localité aussi éloignée de leur point de départ et seraient ensuite revenus à Béziers pour remonter enfin vers Carcassonne, Toulouse et Verfeil. D’autres, forcés par l’évividence, ont imaginé entre Montpellier et Béziers un Caraman qui n’existerait plus aujourd'hui. Tous ont été induits en erreur par nc faute de copiste que chacun a reproduite sans contrôle et que rectifient les manuscrits 1T. 28, f* 5, des Archives nationales (quatorzième siècle), et le 18,334 de la Bibliothèque nationale de Paris (treizième siècle); car on ylit: « Exeuntes aulem a Montlepessulano venerunt ad quoddam castrum nomine Cervianum. » En eftet, c'est à Servian, à deux lieues et demie de Béziers, que vivaient les chefs hérétiques Beaudoin et Thierry, comme nous l'apprend l'Histoire du Languedoc (t. VI., éd. Privat}. Il est donc tout naturel qu'au sortir de Montpellier on ait inauguré à Servian la nouvelle tactique qu'on venait d'adopter.
OR
est bâti sur un rocher à pic, isolé au milieu d’une plaine vaste et plantée de vignes. Du sommet du rocher où est assis cet ancien château féodal, le regard s'étend sur les Cévennes au nord, les Pyrénées à l’ouest et la Méditerranée au sud. On aperçoit dans la plaine au loin Béziers, Agde, Cette, Pézenas, Saint-Thibéry. Or, le seigneur de ce château de Servian, l’un des plus nobles vassaux du vicomte de Béziers, protégeait la secte albigeoise. Il avait recueilli chez lui deux des principaux chefs de cette secte, Beaudoin et Thierry, et favorisait de tout son pouvoir leur prosélytisme parmi les vassaux de ses domaines.
Nous ne possédons aucune donnée certaine sur les antédents de l’hérétique Beaudoin : nous savons seulement que selon les usages cathares, il était le socius accrédité de Thierry. Sous le nom de Guillaume, celui-ci avait été jadis doyen du chapitre de l’église cathédrale de Nevers. Dénoncés, lui et Raynald, abbé du monastère de Saint- Martin, comme fauteurs et propagateurs ardents du catharisme, ils avaient été, en 1199, cités à comparaître à Sens, devant une assemblée des évêques de la Province. Là, invités à se défendre en toute liberte, ils avaient déclaré s’en remettre au jugement des prélats; et pendant que ceux-ci délibéraient, ils avaient pris la fuite et disparu. Les évêques les condamnèrent comme contumaces : l'abbé de Saint-Martin à être déposé, le doyen de Nevers à perdre sa haute dignité. Ce dernier, — qu’on nous permette cette expression, — chassait de race. Son oncle, Eudes de Châteauneuf, administrateur du comté de Nevers, au nom du comte Hervé de Donzy, s’était montré, dans l'exercice de ses fonctions, un tel oppresseur des malheureux et des petits, un sectaire si perverti, tellement capable de toute sorte de malversations, que, signalé pour ses méfaits au cardinal Octavien, légat en France, il fut, en 1201, condamné à Paris dans un concile des évêques du royaume et abandonné au bras séculier, Ramené ensuite à Nevers
par ordre du comte Hervé, Eudes de Chäteauneuf fut brülé vif et ainsi «expia, dit un chroniqueur du temps, ses crimes envers Dieu et envers les hommes, » Le doyen de Nevers, neveu de ce misérable, après sa condamnation, se cacha quelque temps, changea son nom de Guillaume en celui de Thierry, puisseréfugia auprès d'Etienne, chätelain de Servian, « Les habitants de ce bourg, écrit Pierre de Vaux-Cernay, prirent en grande vénération ce sectaire plus habile et plus rusé que les autres. Ils étaient fiers d’avoir chez eux,comme complice et comme chef,un ministre venu, disaient-ils, de la terre de France où l'on sait qu'est la source de la science et de la religion chrétienne. » Servian était devenu de ce chef une des principales places fortes de l’hérésie ; et dès lors on comprend : que les héroïques soldats de la foi, Diégo d'Osma, Dominique et les légats aient conçu la noble ambition d’inaugurer par la conquête de cette citadelle leur nouveau genre d’apostolat.
Lorsque du haut des remparts on vit ces zélés prédicateursmonter péniblement la colline, les pieds ensanglantés et en si piètre équipage, quand on apprit que c’étaient les légats du Saint-Siège, un évêque, ua dignitaire de l’unedes plus illustres Églises d'Espagne, qui venaient, en véritables pauvres du Christ Jésus, évangéliser Servian, l’étrangeté sublime d’un tel spectacle désarma le peuple. Il n’en fut point ainsi du châtelain et de ses indignes protégés. Pourtant, bon gré mal gré, ceux-ci durent accepter la discussion publique et contradictoire de leurs doctrines. Cette discussion dura huit jours. Le succès en fut si grand que la masse du peuple prit parti pour la vérité. De suite on eùt chassé de la ville les ministres cathares, naguère l’objet de tant de vénération, sile seigneur Etienne, qui en avait fait ses familiers et ses amis, ne les eût couverts de sa protection. Il en eût été du reste partout de même ; partout l'Eglise eût eu facilement raison des po-