‹ CartulaireChapitre 16 sur 48 · SENTE TS · texte numérisé non relu

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pulations, ignorantes sans doute, mais loyales et sincères, si les chevaliers et les bourgeois ne les avaient empêchées de revenir à son obéissance.

Quelles furent les questions discutées à Servian? Dans la crainte de trop allonger son récit, Pierre de Vaux-Cernay, malinspiré, ne nousles faitpas connaître. Nous savons toutefois par lui cedétailimportant:l’apostat Thierry,acculé dans sesderniersretranchements, ne puts’empêcherde faire à l’évêque d'Osma cet aveu: « Je le sens, l'esprit d'Élie vous anime. » Et Diégo de répartir aussitôt: « Eh bien! toi, c'est l'esprit de l’Antéchrist quit’a conduit ici! » Le peuple, ajoute Pierre de Vaux-Cernay, bien que la crainte du seigneur Etienne le retint dans l’hérésie, voulut cependant, pour leur faire honneur, accompagner nos prédicateurs à leur départ, pendant près d'une lieue, sur le chemin de Béziers, tant avait été vive l'impression produite par leurs enseignements et leurs salutaires exemples.

Quelques années plus tard, en 1209, la veille de la fête de sainte Madeleine, Simon de Montfort se présentait devant Servian. Le châtelain et les chefs albigeois avaient pris la fuite. La place étant abandonnée, le comte de Montfort, selon le droit du temps, la confisqua à son profit. Peu après, à Saint-Thibéry, en présence des légats, de plusieurs abbés et évêques, peut-être même de saint Dominique, Etienne abjura solennellement ses erreurs, et entre autres promesses il s’obligea à n'avoir désormais rien de commun avec Beaudoin et Thierry. À ces conditions, le chef des croisés consentit à recevoir son hommage pour les biens et les chateaux qu’il lui rendait et que dorénavant il devait tenir en fief de lui et de ses descendants.

L'apostolat du sacrifice au service de la vérité inauguré à Servian eut un immense retentissement dans toute la contrée. Aussi, dit le B. Jourdain, les hérétiques mirent tout en œuvre pour empêcher ces heureux résultats.

« Les vaillantssoldats dela foi, continue Pierre de Vaux-

ot

Cernay, se dirigeant ensuite en droite ligne sur Béziers, vinrent attaquer cette ville (1). Béziers ne comptait alors dans son sein que très peu de catholiques, mais les Parfaits et les Croyants yétaient nombreux, aussi bien dans la cité que dans le bourg. Les consuls, le vicomte, l’évêque même pactisaient avec la secte. Pendant quinze jours, les discussions publiques et les prédications ne discontinuèrent pas. Les catholiques se fortifièrent et s’affermirent dans la foi, les hérétiques au contraire furent confondus et humiliés, mais non convertis. Opiniâtreté malheureuse qui devint funeste à cette ville si cruellement éprouvée, quand les croisés, le 22 juillet 1209, l’emportèrent d’assaut!

A Béziers, le B. Pierre de Castelnau se sépara, pour quelque temps, de ses compagnons d’armes et se rendit en Provence {2}. Frère Raoul, son collègue, et Diégo lui avaient vivement conseillé ce départ, tant son zèle avait excité contre lui la haine des sectaires déterminés déjà à attenter à sa vice.

De Béziers nos missionnaires vinrent à Carcassonne, autre fover de l’hérésie. Pendant huit jours, ils s’y adonnèrent avec une nouvelle ardeur à la prédication et à la réfutation des erreurs albigeoises, sans grand profit pour la cause dont ils étaient les champions. Du moins le silence gardé var le moine cistercien. sur le résultat obtenu, ne laisse que trop entrevoir qu’il fut malheureusement semblable à celui de la conférence présidée l’année précédente par le roi d'Aragon.

Peu à peu les intrépides défenseurs de la vérité se rapprochaient de Prouille et de Fanjeaux que la Providence destinait à être, en quelque sorte, le quartier général de

(1) Illi autem, recto itinerce procedentes, Bitterrensem aggressi sunt civitatem.

(2) Le 95 juillet 1205, Pierre de Castelnau était à Uzès.

saint Dominique dans le Midi. Mais avant d'y planter leur tente, ils entreprirent la conquête de Verfeil, dans le Languedoc. Ce château féodal était, dès le temps même de saint Bernard, célèbre par sa puissance militaire et le nombre de ses chevaliers. On en comptait plus de cent qui avaient à Verfeil une demeure conforme à leur rang, avec des dépendances suffisantes pour y loger leurs hommes d'armes et leurs chevaux de guerre; c’est pourquoi l'illustre abbé de Clairvaux avait cru nécessaire, lorsqu’il descendit dans le Midi, de se rendre tout d’abord à Verfeil, persuadé que s’il parvenait à éteindre ce foyer d'erreur, il aurait plus facilement raison partout ailleurs de l’hérésie cathare, tant était grande dans la secte la réputation de ce lieu. A peine arrivé dans cette ville, le saint convoque la population dans l'église, et lui prêche la vraie doctrine avec toute l’autorité qu’assuraient à sa parole sa grande éloquence et ses hautes vertus. Mais à peine a-t-il commencé à parler, que les notables quittent bruyamment et uvec éclat l’église. Le peuple imite leur exemple et le lieu saint reste désert. Animé d’un saint zèle, saint Bernard suit la foule sur la place publique, et recommence sa prédication. Les chefs et les ministres de

erreur se retirent de nouveau : la foule cette fois paraît disposée à écouter; mais, de toutes les maisons voisines, il se fait un vacarme si effroyable qu'on n'entend rien de ce que dit le prédicateur. Saint Bernard, indigné, secoue la poussière de ses pieds, et apostrophant les coupables : « Vous aussi, s'écria-t-il, vous êtes poussière et vous retournerez en poussière!» Puis il se met en route pour quitter la ville, et étendant la main vers elle, il la maudit. « Verfeil, que Dieu te dessèchel » « Deus desiccet tel» La malédiction du saint produisit son effet. Tous les fléaux s’abattirent successivement sur les habitants qui n’en demeurèrent pas moins opiniâtres dans leurs errements. Tels ils étaient du temps de saint Bernard, soixante ans aupa-

ravant, tels ils apparurent aux nouveaux apôtres qui, espérant en vain que le malheur les aurait réndus plus accessibles à la grâce, essayèrent de reprendre l’œuvre de salut tentée jadis par l'abbé de Clairvaux.

Cette fois pourtant, loin de décliner la lutte, les hérétiques les plus exercés, les plus habiles, Pons Jourdan, Arnald Arrufat et plusieurs autres, accoururent pour la soutenir. Mais qu'obtenir d'hommes capables d’argumenter comme il suit ? Il s'était agi, au cours de la discussion, si l'on en croit Guillaume de Puy Laurens, d'interpréter le texte de saint Jean (3-13): « Personne n’estmonté au ciel, si ce n’est Celui qui en est descendu, le Fils de l’homme qui est au ciel.» « Comment entendc:-vous ce texte ?» leur

demande l'évêque d’'Osma. — « Le Jésus qui parle ici

Ï , répond un hérétique, s'y proclame le Fils d'un homme qui est au ciel.» — «C'est donc votre pensée, répond

l’évêque, que le Père de Celui qui se dit être son Fils,

et qui est au ciel, est un homme ?»—«Assurément, » répli-

“quent-ils. — «Mais, ajoute Diégo, le Seigneur n’a-t-il pas dit par Isaie : « Le ciel est mon trône et la terre l’escabeau

« de mes pieds.» Par conséquent, si c’est un homme qui

siège au ciel et si ses pieds touchent la terre, la longueur

de ses jambes équivaut à la distance qui sépare la terre

‘du ciel.» — « C’est notre croyance, » répondent-ils de nouveau, et avec une témérité si sotte que Diégo ne pouvant

se contenir, s’écrie : « Maudits soyez-vous, grossiers héré-

tiques, je vous aurais cru quelque bon sens.» Ce qui ne

les empêcha pas de maintenir leur interprétation absurde

et leurs subterfuges, à l'encontre des catholiques; évi-

demment ces hérétiques ne voulaient pas être convaincus, et très probablement les saints prédicateurs durent

s'éloigner de Verfeil, comme saint Bernard, en secouant

la poussière de leurs pieds.

À quelque temps de là, Simon de Montfort s’empara de la place qu’il donna à l’évêque de Toulouse. Foulques

restaura le chäteau et bannit les chefs cathares qui ne ces saient d’en imposer au peuple. La malédiction divine n’en continua pas moins à peser sur cette malheureuse population. Guillaume de Puy-Laurens déclare avoir connu dans son enfance, à Toulouse, un des vieux chevaliers de Verfeil tombé dans l’indigence et réduit à n’avoir pour monture qu’un misérable ronçin, au lieu d’un de ces beaux palefrois dont il était si fier à l'heure de sa prospérité. Diégo d’Azévédo, Frère Raoul et saint Dominique consacrèrent ainsi à de nombreuses et pénibles missions l'hiver de l’année 1205 et le printemps de l’année suivante, «s’en allant pieds nus de château en château, dit l’historien déjà cité, et mendiant leur pain de porte en porte, » heureux encore si on ne les accablait pas d’outrages et si on ne leur tendait pas des pièges et des guet-apens odieux, comme celui dont saint Dominique, un jour, fut victime, et qu’un naïf écrivain du seizième siècle, interprétant les vies des Frères, raconte en ces termes {1}: « Donc advintune fois, dit ce pieux traducteur, que une solemnelle disputation publiquement se devoit faire en une ville assés lointaine de là où il estoit; à laquelle se préparoient aulcuns honorables prélatz d'église et plusieurs docteurs en théologie, pour aler avec le constant champion Dominique. Mais quant l’humble prescheur Dominique vit que chascun se pourveoit de houseaulx et de cheval de loage, il leur dist : « Messieurs, ce n’est pas ici la manière de vaincre nos « adversaires : vous souviengne que quand Nostre Seigneur « envoya ses capitaines par le monde pour destruire les

(1) « La légende de Monseigneur Saint Dominique, Père et premier fondateur de l'Ordre des Frères Prescheurs, translatée du latin en françois, par Vénérable religieux et prescheur excellent, frère Jehan Martin dudit Ordre et du couvent de Valenchènes. » Saint Dominique, en cette circonstance, reprenait pour son compte, si l’on peut parler ainsi, l’exhortation dont il semble avoir été l'inspirateur et que son évêque fit entendre aux prélats et abbés présents à l'assemblée de Castelnau,

« herreurs qui régnoient, il ne les envoya pas à cheval, mais « à pieds. Item vous sçavez que toute maladie se guarit par « son contraire, comme très grande chaleur par froideur, « seicheur par moiteur. Ainsi donc, veu que nos adver- « saires sont remplis d’orgueil et de présomption, il est « expédient que nous nous armions d’humilité et de dilec- « tion ; et, comme il quièrent de apparoir aux hommes en « élation, il nous faut procéder par humiliation. Armons- « nous doncques du haubert de justice, de la seinture de « chasteté, du haulme de vraie confidence en Nostre Sei- « gneur, de l’escu de foi, les pieds chaussés de patience, « tenant le glaive de dévote oraison. Parquoy je vous prie « tous, qui voulez avec moy venir audit conflit et bataille, « que, comme moy vous deschaucés; et, à l'exemple des « apôtres de ïhesu Crist, entreprenons nostre voiage et « chemin; et ainsi, les pieds nus, entrons ou champ contre « nos adversaires et ennemis de l'Eglise catholique. »

« Ung esvesque qui là présent estoit, et tous les prélatz et docteurs qui se disposoient pour soy partir à cheval, voyant la grantet merveilleuse ferveur d’esprit qui estoit en Dominique, si se consentirent, et ainsi ensemble les pieds nus, se partirent, en recommandant toute leur entreprise à Dieu et à son vray serviteur Lominique.

« En cheminant vindrent à ung pas où trouvèrent deux chemins dont ne sçavoient lequel devoient entrer ou tenir. Etainsi, comme de ce entre eulx conféroyent, en leur compaignie se estoit bouté et ingéré ung hérétique, qui soubz l'ombre de vray crestian, avec eulx cheminoit, et estoit moult triste que tant honnorable brigade de clercs venoient à cette disputation, craignant que, par yceulx, leur fole opinion ne fust confondue comme advint.

« Icely doncques voyant que on doutoit dit ainsi : Messeigneurs, si vous me voulez suivir, je vous prometz de vous mener la plus droite et la plus briefve voie, qui, incontinent nous rendra à la ville où nous tendons, Quand

ce oyrent les ditz seigneurs, estimant que ce fust ung bon catholique, dirent que ouy; et ainsi le desléal homme malicieusement les séduit et déceut; car il les mena dedans ung désert et bois, auquel incontinent se trouvèrent sans voye et sans sentier. Dont les faloit, à pieds nuds, par buissons, parmy ronces et espines cheminer. Et le faulx hérétique, qui estoit chaucé, point ne se blessoit; mais au eueur grant joie avoit; mais les notables seigneurs fort estoient travaillés, et en tant grant angoisse, pour les dures pointures des espines, cheminoient que leurs cuisses desrayoient de sang. Lors le vray ami de Dieu Dominique ce voiant, en toute patience se print à chanter joyeusement : Te Deum laudamus.

« Lequel cantique fini, il dist ainsi : Mes très chers seigneurs, rejouyssés vous en Nostre Seigneur, car j'ai ferme fience que nous obtiendrons la victoire contre les ennemis de vérité. Je voy clèrement du ciel descendre sur nous ayde; mais premièrement falloit nos péchez purger lesquelz nous sont pardonnés par léffusion du sang que aujourduy respandons. Et pour tant faictes grant chère et ne vous sousies; car ceste male fortune et tribulation signifie de triomphe et de gloire adeption. Vous souviengne de celui qui dit : cum ipso sum in tribulalione, je suis avec luy en tribulation; et en ung aultre pas : Iuxta est Dominus his qui tribulato sunt corde, Dieu est près de ceulx qui sont en tribulation. Et ainsi, puisque nous avons Dieu nous ne debvons deffier que doyvions vaincre et confondre les mauditz pervers hérétiques.

« Ce oyant le faulx et desléal homme, qui ainsi les faisoit errer par le désert, et voyans la merveilleuse constance de saint Dominique et pacience, se prosterna à terre, criant mercy de l’inique et fraudulente déception par laquelle leur faisoit souffrir tant de peines publiquement confessant que il estoit. hérétique, et l’ung de ceulx contre lesquelz Al(s) aloient disputer; mais de ceste heure promettoit de

renier ct délaisser toutes faulses opinions, en réquérant pardon, et promettant de les remettre à droicte voie, et, en brief, directement les mener en la ville ou il prétendoient aler.

« Quant saint Dominique et ceulx qui estoient avec luy ce ouyrent, il furent moult consolés, espérant en l’aide de Jhesu Crist, que, si ilfs) avoient convertis unq hérétique, quant seroient en repos, il(s\ en pourroient convertir plusieurs. Laquelle chose apparut véritable, car les incrédules par vraye disputacion furent confondus, dont au cueur eurent grant tristesse ; mais aux féaulx crestiens ce fut matière de liesse. »

Vers le mois de juin de l’année 1206, arriva, selon sa promesse, l'abbé de Citeaux accompagné de douze autres abbés de l'Ordre, parmi lesquels Guy de Vaux-Cernay, le futur évêque de Carcassonne, dont saint Dominique, en 1212, administra le diocèse pendant que ce prélat préchait la croisade en France. Ces généreux apôtres, de concert avec leurs devanciers, se mirent promptement à l’œuvre, Un jour, à Laurac, dans les environs de Fanjeaux, Guy de Vaux-Cernay rencontra Thierry de Nevers et Bernard de Simorra, et, comme dans la discussion il les serrait de près, Thierry lui dit: « Longtemps la prostituée (l'Église de Rome) m'a possédé; mais jamais plus elle ne m'aura. » Ce cri du sectaire endurci est caractéristique et peint la situation.

Dans le même temps, l'abbé de Vaux-Cernay fut le témoin oculaire d'un fait merveilleux qui se passa dans le voisinage de Montréal, sur les confins de la paroisse d'Arzens. C'était le jour de la Saint-Jean-Baptiste, fête chômée par les catholiques. Les hérétiques, eux, ne respectaient pas cette fête, le Précurseur n'étant point à leurs yeux un prophète, mais un très malin esprit, et sans scrupule ils moissonnaient ce jour-là, Or, voici que tout à coup l’un d'eux, considérant la gerbo qu'il tient en sa main, la voit

tout ensanglantée. Il croit d'abord s'être blessé; mais sa main ne porte aucune trace de blessure.

« Qu'est-ce que cela? » dit-il aux autres travailleurs. Tous, aussitôt, regardent leurs gerbes et les trouvent de même tachées de sang. Leurs mains cependant sont intactes. Dieu permettait sans doute ce prodige, pour mieux

Saint Dominique égaré par un hérétique.— Fresque du P. Besson à Paint-Sixte, Rome.

accréditer en ces régions la mission de ses envoyés, particulièrement celle du Bienheureux Dominique, à la veille des grandes œuvres qu’il devait accomplir. C’est, en effet, dans le pays une tradition plusieurs fois séculaire, que venant de Carcassonne, avec ses compagnons d’apostolat, soutenir à Montréal une discussion solennelle, le saint aurait le premier aperçu les moissonneurs et leur au-

rait reproché leur faute, et la gerbe de celui qui tenta de le frapper se serait trouvée subitement couverte de sang.

Le champ où s’est produit cet événement extraordinaire s'appelle encore dans le pays « le champ des épis, » et le fait lui-même « miracle des épis. » La tradition en est demeurée toujours vivante ; elle forme le sujet d’un tableau saisissant que l’on voit au bas de la grande nef de la belle et antique église collégiale de Montréal ({).

Montréal, où nos missionnaires se rendaient lorsqu’eut lieu le miracle des épis, est une petite ville assise, à trois cents mètres de hauteur, sur un plateau qui forme l’une des dernières ramifications des Pyrénées françaises. De loin cette ville ressemble à une forteresse avancée, destinée à protéger la belle et riche plaine qu’elle domine à l’est. Plus au fond, à droite, est Fanjeaux sur une colline plus élevée, et à l’ouest, sur un troisième plateau, apparaît Villa-Savary. Or, en l'année 1206, à Montréal, comme dans toutes les places fortes du Midi, le catharisme régnait en maître. Des Parfaits et des Parfaites y tenaient publiquement maison.(?), ainsi que l’on disait alors. Nous connaissons les noms dela plupart de ces coryphées de l’hérésie (3).

(1) Lorsque le Révérendissime Père Larroca, Maitre Général de l'Ordre des Frères-Prêcheurs, vint, en 1886, visiter le monastère de Prouille, on lui montra « le champ des épis » et il exprima le désir d'y voir s'élever un monument commémoratif du miracle que nous venons de raconter. Le désir du successeur de saint Dominique s'est réalisé. Le monument existe sous la forme d'une croix en pierre, sur le piédestal de laquelle un bas-relief sculpté représente saint Dominique menaçant les moissonneurs du courroux du ciel. Mgr Billard, évêque du diocèse, en a fait la bénédiction le 7 octobre 1888, en présence d'un nombreux clergé, de plusieurs Dominicains et d’une assistance considérable de pieux fidèles.

(2) Tenebant publice domum.

(3) Les renseignements qui vont suivre nous sont fournis par les procès-verbaux officiels des enquêtes sur l’hérésie, faites de 1236 à 1246, par le B. Guillaume Arnaud, Fr. Ferrier, Fr. Bernard de Caux, etc. Voir Paris, Bibl. nation., Doat, t. XXII, XXII, XXIV, — Toulouse, Bibl. publ. municip., ms. 609.

C'étaient, parmi les Parfaits : Guillaume Bernard Coldelfi ct Arnald Guiraud, son compagnon ; Pierre Duranti, Arnald Terrat, lesquels avaient, chacun avec eux, plusieurs hérétiques vêtus (1). Parmi les femmes nous pouvons citer Fabrissa de Mazerolles, qui appartenait à l’une des meilleures familles du pays et dont la mère, nommée Auda, tenait, au même temps, maison à Fanjeaux; Braida, sœur d'une Croyante’zélée, Hélis de Mazerolles, belle-sœur ellemême de Fabrissa; puis Ferranda, Serona et Bona sa fille, Romeva et sa fille Pagana, vivant en commun avec d'autres Parfaites ou avec des jeunes filles qu’elles prépa: raient au consolamentum. Les demeures de ces cathares, hommes et femmes, étaient tour à tour et indistinctement le rendez-vous habituel de la noblesse et de la bourgeoisie de Montréal et de ses environs (2).

On serait naturellement porté à penser que les Croyants fréquentaient de préférence les maisons des Parfaits et les Croyantes celles des Parfaites : pourtant il n’en était rien. Tantôt des Dames, Dominæ, se rendaient seules dans la demeure d'un cathare, et des chevaliers ou des bourgeois chez une Parfaite. D'autres fois aussi hommes et femmes s'y trouvaient ensemble, et jamais on ne se retirait sans avoir adoré les maîtres ou les maîtresses de la maison selon le rite prescrit. Si c'était à l’heure du repas, la bénédiction étant donnée, de la manière que nous avons dit, par l'hôte ou l’hôtesse hérétique, on se mettait à table, et l’on mangeait des mets permis ct bénits : que pouvait-il résulter d’une telle promiscuité de rapports dans des maisons privées où seuls les adeptes étaient admis? Nous le

(1) Jlerilici induli, veslili, souvent on se servait de cette expression pour désigner des Parfait à cause du vêtement noir qu'on leur donnait le jour de l'imposition des mains.

(2 Il est à remarquer que parmi ceux qui, d'après les procès-verbaux de l'inquisition, confessent avoir parlicipé aux praliques de

la secte, rarement so rencontre un homme du peuple, ouvrier ou paysan, | F Ë \ IUE.

laissons à deviner. Pendant ce temps l’église catholique était déserte et l’on n’y rencontrait plus que le pauvre monde dédaigné par les nobles et les bourgeois.

Le châtelain de Montréal était, en 1206, le fameux Aymeric qui périt si misérablement, en 1211, au siège de Lavaur avec sa sœur Guiraude, accusée d’inceste et d’autres crimes énormes. Blanche, leur mère, à la même époque, tenait, elle aussi, maison dans le voisinage de Fanjeaux, à Laurac-le-Grand. Sous le patronage d'Aymeric, l’hérésie et ses pratiques néfastes avaient libre cours à Montréal. Le seigneur donnait l’exemple. Souvent il assistait aux cérémonies cathares et il adorait, aujourd’hui l’hérétique Coldefi, demain la Parfaite Fabrissa.

À la nouvelle d’une discussion solennelle à Montréal, la foule s’y porta de toutes parts, et quatre chefs hérétiques des plus en vue : Arnald et Pons Jourdain de Verfeil, Benoît de Termes, Guilabert de Castres accoururent pour soutenir Ja lutte. Arnald et Pons Jourdain nous sont connus (1); Benoît de Termes était alors diacre pour la région du Carcassès (2), Guilabert de Castres était fils majeur

(1} Lelexte de Guillaume de Puy-Laurens dit : «Arnaldus Othonis; » mais Arnald Atho de Castel-Verdun ne fut hérétiqué qu’en 1231, à l'heure de la mort, et dans les procès-verbaux d'inquisition il n’est fait mention que d'Arnald de Verfeil fonctionnant avec Pons Jourdain, à moins toutefois que ce soit un Arnald Atho de la famille des seigneurs de Niort: ce détail du reste est d'une importance tout à fait secondaire.

(2) Benoït de Termes resta caché tant que Simon de Montfort et après lui son fils Amalric furent maîtres du pays. En 1222, un an après la mort de saint Dominique, le comte de l'oix ayant recouvré le château de Pieusse, un concile général de la secte s’y tint présidé par Guilabertde Castres. Les Parfaits du Razès jusque-là n’avaient pas eu d'évêque : ne sachant auxquels s'adresser des ministres de l'Eglise ce Toulouse ou de Carcassonne, ils en sollicitèrent un pour leur territoire. Leur requête fut admise et on statua qu'un membre de l'Eglise du Carcassès serait choisi et que l’évêque de Toulouse l'ordonnerait. En conséquence Guilabert de Castres ordonna évêque pour le Razès Benoit de Termes. Raymond Aguiler fut fait fils majeur et Pierre Bernard fils mineur.

C'est Benoît de Termes qui, vers cette même année 1222, donna le suprême consolamentum à Raymond de Roquefeuil, de la famille de

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