‹ CartulaireChapitre 18 sur 48 · FONDATION DE PROUILLE · texte numérisé non relu

FONDATION DE PROUILLE

À la suite du miracle du feu et avant la conférence de Pamiers (1), Fanjeaux avait été témoin de faits qui occupent, dans l’histoire dominicaine, une place d'honneur, et qu'il faut raconter.

Le prodige qui venait de s’accomplir dans cette petite ville avait mis Dominique en lumière, Dieu s’étant plu, pour ainsi dire, à proclamer solennellement, par ce fait extraordinaire, la sainteté de son serviteur. Sans doute les hérétiques opiniàtres avaient de parti pris fermé les yeux à la lumière, retenus dans leurs erreurs par leurs serments et leurs passions. Mais il n’en fut point ainsi de tous ceux quin’adhéraient à l’hérésie que par préjugé, ignorance ou nécessité de situation; et tel était le cas d’un certain nombre de veuves et de jeunes filles appartenant aux meilleures familles de Fanjeaux et des alentours,

En ce temps-là, beaucoup de nobles et de chevaliers du pays étaient réduits à un état de gène qui ne leur permettait ni de tenir un train de maison, ni de donner à leurs enfants une éducation en rapport avec leur naissances; il n'était pas rare de voir des seigneurs de haut rang con-

(1) Juillet 1206. — Janvier 1207.

traints d’aliéner leurs terres et leurs châteaux pour payer leurs dettes, s’armer ou entretenir leurs hommes de guerre. Or, une telle pauvreté est mauvaise conseillère, et, pour en atténuer les effets, ces nobles ne craignaient pas de sacrifier les âmes de leurs enfants, en confiant à des hérétiques ceux de ces enfants qu’ils ne pouvaient élever selon leur condition. On voyait des frères, des sœurs, des veuves sans fortune livrer à l’hérésie les orphelins dont ils avaient la charge, les condamnant, par cette spéculation sacrilège, à perdre le bienfait de la foi qu’ils avaient reçu au jour de leur baptême. Ces enfants, instruits dans les pratiques de la secte, après un temps plus ou moins long, lorsque leur âge le permettait et que l’on avait des motifs sérieux de compter sur leur persévérance, étaient admis au nombre des hérétiques vêtus, et on leur imposait les mains. C’est ainsi qu'à Rabastens, Arnauda de la Mota et sa sœur, comme elles le déclarèrent ensuite devant le juge inquisitorial, furent confiées de bonne heure, par leur mère, à une Parfaite, tenant publiquement maison.

À Fanjeaux, en dehors des femmes que saint Dominique convertit miraculeusement, c’est Florence, mariée depuis à Pierre de Villesiscle, qui, à l'âge de cinq ans, est livrée à Guillelmine de Tonnens; c'est Arnalda de Frémac, contrainte par son oncle, Isarn Bola, d'entrer dans la secte; c’est P. Covinens, âgée de dix ans, que son frère, pour Je même motif, livre aux hérétiques; et ces enfants restent entre les mains des bonshommes, jusqu’à ce que saint Dominique les ait ramenées à la vraie foi.

Lorsque les cathares ne jugeuicnt pas suffisante la liberté dont ils jouissaient, ou bien ils remettaient ces jeunes filles à leur famille, ou encore ils les cachaient dans des refuges ignorés, et jusque dans des souterrains. Elles y demeuraient quelquefois plusieurs années sans aucune communication avec le monde extérieur. « Un jour,

raconte Étienne de Bourbon, une mère, voulant livrer sa fille aux hérétiques, feignit, sur leur conseil, de se rendre, avec son enfant, en pèlerinage au tombeau de quelque saint. Cependant, s’emparant de la jeune fille, les hérétiques l’introduisirent dans une demeure inconnue, la revétirent de leur habit, puis donnant les vêtements qu’elle venait de quitter à la mère : « Vous pourrez, lui disent-ils, affirmer à vos voisins que votre enfant a passé de ce monde à un monde meilleur, puisqu'elle est venue à nous, et que, reçue dans cette maison souterraine, elle est morte au monde.» La malheureuse femme suivit ces tristes conseils; elle paya même ‘au prêtre du lieu les droits de sépulture; heureusement la jeune fille, au bout de sept ans, parvint à s'échapper de sa prison, revint à la foi et révéla la ruse de sa mère. »

La secte avait même des couvents de femmes que visitaient souvent les ministres hérétiques etqui ne différaient, ni par l'habit qu'on y portait, ni par le genre de vie extérieur qu’on y menait, des couvents catholiques. L'enquête de Fr. Bernard de Caux {1) nous fait connaître un couvent de ce genre à Linars, dans le voisinage de Fanjeaux.

Le même trafic avait lieu à l’endroit des jeunes garçons nous en verrons bientôt un exemple instructif dans la personne de Pons Marcelli qui, réconcilié plus tard par Dominique, demeura attaché au saint pendant douze ans. Près de Villemur, dans le Tarn, Matfred de Palhac (2) est recueilli par des hérétiques de Verfeil : ceux-ci l’obligent à étudier la grammaire, espérant, lui disent-ils, qu’il deviendra une grande colonne de leur Eglise, « magna columna Ecclesiæ hereticorum. »

On l'enréla, quand il eut quatorze ans, en lui administrant le consolamentum d'usage; il vécut quatre années

(1) Bibl. publ. de Toulouse, (2) Doat, t. 22.

avec les Parfaits, et à dix-huit ans il fut réconcilié par Foulques, évêque de Toulouse. En cela, l’hérésie ne faisait qu'imiter l'Eglise catholique dont la coutume au moyen âge était de vouer au Seigneur des enfants dans les cloitres des cathédrales ou des collégiales, pour devenir, s'ils en avaient la vocation, des chanoines ou des prêtres employés au service particulier d’un sanctuaire.

Dans les monastères de femmes on recevait de même des jeunes vierges que l’on préparait dès leur enfance, en les associant à la vie des sœurs, à se consacrer à Dieu. Elles vivaient dans la clôture et devaient s'abstenir de toute mondanité dans la conduite et les vêtements, de toute intimité avec les personnes du siècle, garder le silence, pratiquer l’obéissance en toutes choses, rendre service aux sœurs anciennes, s’appliquer à la psalmodie, au travail des mains, à de saintes lectures, et, de cette manière, se rendre dignes d'être un jour les épouses de Jésus-Christ.

Cependant, depuis le miracle du feu, le Bienheureux Dominique, mettant à profit son séjour à Fanjeaux, ne cessait, tout en soutenant des discussions publiques contre les doctrines albigeoises, de prêcher dans l’église de Notre- Dame, dénonçant avec énergie ces doctrines et en démontrant la fausseté. Or, un soir, alors qu'après son sermon il s'était mis, selon son habitude, en prière, voici que se présentent à lui plusieurs des jeunes Croyantes élevées chez les Parfaites de Fanjeaux et que l’accent convaincu de sa parole d'apôtre venait de remuer profondément.

Tombant aussitôt à ses pieds : « Serviteur de Dieu, lui disent-clles, aidez-nous : si ce que vous avez prêéché aujourd’hui est vrai, voilà bien du temps que l’esprit d’erreur nous tient aveuglées; car ceux que vous appelez hérétiques, nous les avons crus jusqu'à présent; nous les appelons bonshommes, nous avons adhéré de tout notre cœur à leur doctrine, et maintenant votre prédication nous

met dans une cruelle incertitude. Serviteur de Dieu, nous vous en conjurons, priez le Seigneur qu'il nous fasse connaître quelle est la vraie foi, parce que dans la vraie foi nous désirons vivre, mourir et être sauvées (!). » — « Soyez courageuses, répond le saint, et attendez avec constance; j'en ai la confiance, le Seigneur, mon Dieu, qui ne veut la perte de personne, va vous montrer le maitre auquel vous avez adhéré et que vous avez servi jusqu'à cette heure. » «Il leur parlait encore, dit le Père Jean de Réchac, traduisant à sa manière les récits primitifs, et voilà Maitre Sathan contraintde vuiderpais, quisort d’entre elles, sous la forme d’un gros matou, fort hideux, d’une grandeur épouvantable, aussi noir en couleur que la cheminée d'enfer d’où il sortait, roulant en tête de gros yeux étincelants et effarez, desserrant ses griffes, grommelant ct faisant en son gosier le hurle et le siffle de dragon; enfin tirant d’un pié de long une langue tout ensanglantée dont il léchait la terre; il fit en leur présence trois virades; puis se ruant et s’agriffant à la corde des cloches, il grimpa jusques au haut du clocher, et enfin disparut, laissant en l'église une puanteur si horrible que tous les baumes de l'Arabie n'eussent pu contrecarer cette détestable senteur (2).»

(1) Ancien bréviaire de Prouille cité par Percin. Dans Humbert, Etienne de Bourbon, Bernard Gui, il y a cette variante « qu'il nous révèle la foi dans laquelle nous vivrons, nous mourrons et nous serons sauvées.

(2) Jean de Réchac. — Vie de saint Dominique, t. I, p. 120. — Voici le texte latin de Constantin d'Orviète, E. de Bourbon, B. Gui, Thierry d'Apolda et de l'ancien bréviaire de Prouille. « Moxque viderunt de medio sui catum {eterrimum prosilire, magni canis preferens quantilatem, qui habebat oculos grossos et flammantes, linguam longam, latam et sanguinolentam et usque ad umbilicum protractam, caudam curtam; sursumque protensam, ct posteriorum turpitudinem, quocumque se verteret, ostendebat; de quibus fœtor intolerabilis exhalabat, Cumque per horam circa illas se volutasset, tandem per cordam campanæ ad superiora conscendens disparuit, fæda post se relinquens vestigia. » Dans l’enquête faite en vue de la canonisation de saint Dominique en 1233, Bérengère, l'une des neuf premières religieuses de Prouille; attesta, sous la foi du serment, avoir

Saint Dominique se hâta de consoler ces femmes terrifiées et confuses : « Vous pouvez, leur dit-il, juger, par cette apparition que le Seigneur a permise, quel est celui dont jusqu'ici, en adhérant aux hérétiques, vous avez été les esclaves. »

Complètement édifiées sur la valeur des fausses doctrines qu’elles avaient professées, ces femmes, reconnaissantes de la miséricorde dont Dieu venait d'user à leur égard, se convertirent à la vraie foi et rentrèrent dans le giron de la sainte Eglise.

Ce fut pour le cœur de Dominique le sujet d’une grande joie, une de ces consolations comme Dieu en procure de temps en temps à ses apôtres pour les soutenir dans leurs travaux et les animer à de nouveaux combats.

Pourtant cette joie n’était pas sans mélange. Au milieu du désarroi général, du désordre dansles idées etles mœurs qu'avait créés l’hérésie, la persévérance de ces nouvelles converties n'allait-elle pas courir de sérieux dangers ? « Comment, se disait le saint, ces âmes pourront-elles rester fidèles à la vérité, dans le milieu où elles ont jusqu'ici vécu, sollicitées par tant de séductions et d’entrainements? Ne sont-elles pas singulièrement exposées à retourner, selon l'expression de l’Ecriture, à leur vomissement?Et ne serait-il pas bon de fonder, pour tant d’âmes faibles menacées dans leur foi, un monastère qui les mit à l'abri de la contagion de l’hérésic? »

Préoccupé de ces graves pensées, le Bienheureux Dominique, le soir de la fête de sainte Madeleine, le modèle été témoin oculaire d2 cette apparition. Serait-il d'ailleurs impossible que Dieu ait voulu, par cette figure étrange d’un chat noir et horrible, offrir à ces femmes l'image saisissante et symbolique de l'hérésie qui est féline, ténébreuse, hypocrite? Une odeur suave et pénélrante s'échappa du corps de saint Dominique, à Bologne, lorsqu'on ouvrit son tombeau, en témoignage de la pureté de sa doctrine et de sa vie; pourquoi l’odeur infecte que répand cet animal

mystérieux n'aurait-elle pas eu pour but de faire entendre la corruption de la doctrine et des mœurs cathares?

ss

des âmes repentantes et pénitentes, s'était retiré en un endroit solitaire, hors des remparts de la ville, pour prier. De là, sous ses pieds, dans la plaine, son cœur, sinon son regard, cherchait le sanctuaire béni de Notre-Dame qu'il avait si souvent visité dans ses courses apostoliques et où il aimait à célébrer la messe. Il conjurait la douce Vierge Marie de lui inspirer ce qu'il devait tenter pour le bien des âmes ainsi exposées. Tout à coup, au moment où ses supplications étaient le plus ardentes, un globe lumineux, descendant du ciel, perce la nue et, après de nombreux circuits, s'arrête au-dessus de l'église de Prouille (1). Le Bienheureux voit dans ce prodige une réponse de Marie à sa prière. Le lendemain, 23 juillet, le saint revient à la même heure, à la même place, prier. Le prodige de la

() L'endroit de Fanjeaux d'où saint Dominique en prière vit descendre un globe de feu au-dessus de l’église de Prouille s'est, de temps immémorial, appelé en langue vulgaire : Seignadou, le signe de Dieu, et en latin : Signatorium. En 1493, Jean Sésale, curé de Fanjeaux, laisse dans son testament une maison au lieu dit « ad Signaloriurn. (P. Laurent, Testam. de J. Sésale, Carcass., 1886.) En l'année 1538, le 21 juillet, on érigea en cet endroit une grande croix de pierre et un oratoire vers lequel se rendaient tous les vendredis les processions paroissiales, depuis l’Invention de la Sainte Croix jusqu’à l’Exaltation, comme on le voit, dit Percin, dans les registres d'Alain, notaire de Fanjeaux. Sur le socle de la croix on lisait cette inscription commémorative citée par le P. Combefort : « Méditant en son esprit le dessei: de bâtir le monastère de Prouille, et regardant alors en quel lieu il le bâtirait, il vit (saint Dominique) un soir, estant en fervante prière, une grande flamme qui descendit à l'endroit où est maintenant basti ce célèbre monastère, d’où il colligea que Dieu voulait qu'il fut basti en ce lieu, qui avait été honoré du feu du ciel; Les habitans du dit Fanjaux eslevèrent en mémoyre et à l'honneur de ce grand saint un oratoire qui s'appelle le Seignadou, dans lequel il y a une croix de pierre blanche. »

L'ancien oratoire ayant été détruit, une belle croix en marbre blanc fut érigée en 1860 sur l'emplacement de la croix de pierre d'autrefois par M, l'abbé Cros, curé de Fanjeaux, grâce à la muni ficence de la pieuse vicomtesse Jurien, et l'inscription ancienne y a été reproduite. Non loin du Seignadou, près de l'église paroissiale, ou montre encore une maison que le B. Dominique aurait habitée et qu'en patois du pays on nomme le Bourquet Saint Domenge, c'està-dire la demeure de saint Dominique. Près de cetle maison est un réservoir d'eau creusé dans le roc, c’est une tradition qu’en ce lieu saint Dominique aimait à prier et versait d'abondantes larmes.

*SOpleO-CWIY ‘IL op erqdeisojoud aun said. p ‘nopeu$rog np nA OI[INOJY 9P 919JSEUOU 9"

VA

veille se renouvelle sous ses yeux. Cette seconde apparition ne lui suflisant pas, le soir du 24 juillet Dominique retourne au même endroitet, pour latroisième fois, le globe lumineux descend du ciel et, traçant dans l'air de nombreux sillons, se repose au-dessus du sanctuaire de la Vierge, comme jadis l'étoile qui conduisait les mages s'arrêta sur l’humble étable de Bethléem. Dès lors le doute n’est plus possible. C’est là, c’est à Prouille, que, de par la volonté divine, s’édifiera le monastère projeté.

L'église de Prouille dépendait tout à la fois de l’évêque de Toulouse et de la châtelaine de Fanjeaux, dame Cavaërs, qui avait sur cette église droit de patronage {1). Il fallait donc, pour y établir une maison religieuse, leur double consentement. Saint Dominique va les trouver; il leur confie son pieux désir et obtient sans difficulté la ces sion de leurs droits [2).

(1) Ces renseignements précieux nous ont été conservés par Percin (Monum, conv. Thol.) d'après un antique manuscrit de Prouille. — L'Acte de dame Cavaërs n'existe plus; celui de Foulques, évêque de Toulouse, inaugurera le cartulaire de saint Dominique dont cette introduction n’est que la préface.

(2) Nous ne connaissons le nom de la première bienfaitrice de l'Ordre des Frères-Prêcheurs que par un texte d’un ancien manuscrit cité par Percin, mais plusieurs actes authentiques conservés aux archives nationales et aux archives de l'Aude établissent qu'en effet il y eut, à l’époque qui nous occupe, une dame Cavaërs, châtelaine de Fanjeaux. La famille des Cavaërs était au treizième siècle une des plus notables de la contrée, — (Hist. Lang. ed. Prevat + 7. notes p. 241, 254, ctc.). Na Cavaërs eut une fille héritière de son nom, de sa fortune et de ses titres, dont on peut reconstituer le caractère et la physionomie à l'aide de documents jusqu'ici inexplorés ou inédits, L'étude n'en manque pas d'intérêt, puisqu'après avoir été à plusieurs reprises en rapports intimes avec la secte, cette fills de la noble bienfaitrice de Prouille mourut, quarante ans plus tard, religieuse Dominicaine, dans le monastère dû en partie à la générosité de sa mère. C'est entre les années 1223 et 1225 qu’il en est fait mention pour la première fois. Simon de Montfort, saint Dominique, dame Cavaërs sa coopératrice, ont tour à tour disparu de ce monde. Amalric de Montfort lutte en vain pour conserver les conquêtes de son père. Les comtes de Toulouse et de Foix, le vicomte de Béziers, les seigneurs du pays ont repris presque toutes les possessions perdues dans la croisade: Guilabert de Castres est réinstallé à Fanjcaux avec son cortège de Parfaits et de Parfaites, et on rencontre alors la

Le serviteur de Dieu se met de suite à l’œuvre et se hâte de construire l’humble nid qui doit, à l'ombre de la pieuse chapelle de Notre-Dame, servir de refuge aux futures épouses du Sauveur. Dès les premiers jours d’août, on commence le travail ct, aux flancs de l’église, on adosse une modeste habitation (qualemcumque habitationem), mais accommodée à toutes les exigences de la vie monastique (ad modum monasterii). Le 22 novembre, en la fête de sainte Cécile, le petit couvent suffisamment préparé recevait les converties de Fanjeaux, et enfin, le 27 décembre, fête de saint Jean l'Evangéliste, saint Dominique y établissait la clôture régulière et perpétuelle. En même

jeune châtelaine soit chez l'évêque cathare, soit chez les Parfailes Auda, F'ays ou Guillelmine de Tonnens. Avec plus de cent personnes, Na Cavaërs assiste chez Gallard de Festa à l'hérétication de Roger Izarn, frère d'Hélis de Mazerolles. Est-ce par conviction? ou n’estce pas plutôt parce qu'étant faible, livrée à elle-même, elle subit facilement l'influence des chefs héretiques et des membres de sa famille, leurs partisans,avec qui elle est en contact journalier ? Car à la même date elle fait au monastère, en la personne du Prieur de l'rouille, Frère Guillaume Claret, un don de notable importance, celui d’un lieu situé à Prouille et appelé La Mota, où dans la suite on construisit un moulin pour l'utilité des sœurs. Après 1225, jusque vers les années 1231 ou 1232, on ne trouve plus rien sur le compte de dame Cavaërs. C'est sans doute que, Louis VIII étant venu dans le Midi, les hérétiques et leurs protecteurs ont pris la fuite. La paix s’est faite, en 1229, avec le roi et l'Eglise. Alho Arnaud de Château- Verdun, proche parent de Na Cavaërs, s'est engagé sur l'honneur à être désormais vassal loyal et fidéle; mais bientôt, favorisée par les comtes de ‘loulouse et de Foix, l'hérésie redresse la tête. Alho Arnaud, malade à Montgradail, se fait consoler, et dame Cavaërs, présente au consolamentum, participe à l’adoration finale. Il n’y a donc pas lieu de s'étonner si, à quelque temps de là, en 1234, par donation entre vifs, elle abandonne tous ses biens (ne se réservant que l'usufruit) à son parent Pons Arnaud de Château-Verdun, à Batalha, fils de celui-ci, et aux enfants de l’hérétique défunt Alho Arnaud, tous adhérents notoires de la secte. On sent que Na Cavaërs est alors pleinement entre leurs mains. Pendant les annees suivantes, un silence complet se fait sur elle. Est-elle convertie? A-t-elle élé éclairée et ramenée par le bienheureux Guillaume Arnaud, venu, selon le mandat qu'il a reçu du Pape, faire l'inquisition à l'anjeaux, ou bien a-t-elle été touchée par les exemples dont elle a été témoin à Prouille, foyer de sainteté et de prières ardentes ? Elle cest du reste forcément soustraite à l'influence immédiate des hérétiques qui, en vertu de J'édit porté contre eux, par le comte de Tou- …

temps — on peut le conjecturer légitimement — les premières sœurs faisaient leur profession {1).

Elles étaient au nombre de neuf, car toutes les converties de Fanjeaux n’entrèrent pas au cloitre de Prouille (2). Voici leurs noms: Aladaicie, Raymonde Passarine, Bérengère, Richarde de Barbairan, Jordane, Guillelmine de Beaupuis ou Belpech, Curtolane, Raymonde Clarette et Gentiane. Saint Dominique leur adjoignit deux autres no-

louse, ont, une troisième fois, déserté Fanjeaux. Enfia le meurtre des BB. Inquisiteurs, à Avignonet, la veille de l'Ascension de l'année 1242, a peut-être achevé de lui ouvrir les yeux; car au mois de juillet de l'année 1243, Na Cavaërs, qui possède encore au lieu dit les Ortsveils (les vieux jardins) une condamine, la donne, spontanément et par acte authentique, à Dieu, à Notre-Dame, au Prieur frère Raymond, aux frères et aux sœurs qui vivent à Prouille. Ce n’est qu'un premier indice de ses dispositions meilleures ; elle ne tardera pas à faire davantage, elle se donnera elle-même et demandera à vivre et à mourir dans ce monastère qu'elle a vu en son enfance édifier sous les auspices de sa mère. À cette occasion, le 12 juillet 1246, dans la grand’salle de sa demeure, à Fanjeaux, elle renonça publiquement à ses droits seigneuriaux en faveur du comte de Toulouse, Raymond VII, présent à la donation. Na Cavaërs, entrée dans le cloître, y vécut religieusement jusqu'à sa mort « en bonne lame et avec l'habit monastique, » dit P. de Rebenty devant les enquêteurs royaux. N'y a-t-il pas dans cette esquisse, tout imparfaite qu'elle soit, des faits et gestes de cette femme, une explication lumineuse, une nouvelle justification de l'œuvre de saint Dominique, et ne montret-elle pas avec évidence combien ce grand saint fut divinement inspiré en fondant le monastère de Notre-Dame de Prouille ? (Archiv. Nation. — Archiv. de l'Aude. — Bibl. Nation. — Doat. — Hist. Lang., etc. etc.).

(1) Ces dates : 22 juillet, 2? novembre, 27 décembre, sont à remarquer : cest, en effet, en la fête de sainte Marie-Madeleine, modèle des âmes repentantes, déclarée, dans la suite des temps, la protectrice de tout l'Ordre des Frères-Prêcheurs, que le Bienheureux Dominique à la révélation du lieu de Prouille pour y fonder son monastère. Les sœurs commencent à habiter le monastère nouveau en la fête de sainte Cécile, la vierge illustre dont l'Eglise, dans sa liturgie, s'écrie : « Cécile, au son des instruments, chantait pour Dieu seul : Que mon cœur soit pur et que je ne sois point confondue. » Enfin, c’est au jour de la fête du disciple bien-aimé dont le cœur de Jésus fut le refuge adoré, que saint Dominique soumit les nouvelles sœurs à la clôture perpétuelle.

(2) Quarum aliquæ... apud sorores de Pruliano religionis habitum assumpserunt. (Const, d'Orviète, B. Humbert, etc.)

bles femmes : Messana et Guillelmine de Fanjeaux qui fut la première prieure {1).

Saint Dominique, dit le B. Humbert (2), plaça ces servantes du Christ sous la protection d’observances admirables, d’un étroit silence et d’une clôture permanente. IL leur défendit de parler à qui que ce füt du dehors, sansune compagne en mesure d'entendre toute la conversation. Il leur imposa, comme travail des mains, de filer; d’où cette réponse du frère portier des sœurs en 1340, lorsque le Provincial, faisant la visite régulière, l’interroge sur ce point. « Chaque année, répond le frère, on leur remet quinze quintaux de laine pure, bien lavée et choisie, et elles filent cette laine selon la coutume antique du monastère et l’ordre exprès de notre saint Père Dominique, lequel a exigé qu’elles se livrassent à ce travail aux heures où elles ne sont pas occupées à l'office divin, afin qu’elles évitent l’oisivité, cause de beaucoup de maux (3). »

« Le saint, dit encore le B. Humbert, confia le soin de leurs âmes au ministère des Frères de son Ordre, établis hors de la clôture. Il garda pour lui-même, avec le titre de Prieur, l’administration spirituelle du monastère, déléguant pour l’administrer au temporel, sous son contrôle, un de ses plus anciens compagnons, Guillaume Claret de Pamiers; » «et ainsi, remarque le B. Jourdain, jusqu’à ce jour, les servantes du Christ, avec une grande vigueur de sainteté et dans une incomparable pureté d’innocence, rendent à leur créateur un hommage qui lui est éminem-

(D Les listes des noms des premières sœurs, données par Percin, Jean de Réchac, les Bollandistes, Echard, ne concordentpasentreelles. Nous les avons rectifiées d’après un acte authentique contenant la liste des sœurs qui étaient dans le monastère en 1211 (voir plus loin l'acte de donation de l'église de Bram au monastère de Prouille). Sœur Guillelmine de Fanjeaux fut Prieure jusque vers l'année 1229, si l’on en croit le manuscrit du Père Combefort.

(2) Serm. ad sorores. ;

G) « Visitacio monasterii Pruliani A: D. 1310 ». Ouvrage en cours de publication.

ment agréable, La vie qu’elles mènent en ce lieu les sanctifie, édifie le prochain, réjouit les anges et console le Seigneur.» «Elles ont pris, ajoutent le B. Humbert et Bernard Gui, le plus merveilleux accroissement en nombre et en mérites et, répandantau loin les parfumsde leurs vertus, elles ont provoqué beaucoup d’âmes consacrées à Dieu, à construire des monastères semblables à celui de Notre- Dame de Prouille (1). »

« Telles furent les prémices des institutions dominicaines. Elles commencèrent par un asile en faveur de la triple faiblesse du sexe, de la naissance et de la pauvreté, comme la rédemption du monde commença dans le sein d’une Vierge pauvre et fille de David. Notre-Dame de Prouille, solitaire et modeste, attendit longtemps encore au pied des montagnes les frères et les sœurs qui devaient lui étre donnés sans mesure et porter son nom jusqu'aux extrémités de la terre. Fille ainée d’un Père qui s'élevait lentement sous la direction patiente de Dieu, elle croissait elle-même en silence, honorée de l’amitié de plusieurs grands hommes et comme bercée sur leurs genoux... Une grâce particuiière sembla toujours attachée à cette maison. La, guerre civile et religieuse qui éclata bientôt après sa fondation n'approcha de ses murs que pour les respecter; et tandis que les églises étaient spoliées, les monastères détruits, l’hérésie armée et souvent victorieuse, de pauvres filles sans défense priaient tranquillement à Prouille, sous l’ombre toute jeune de leur cloître. C'est que les premiers ouvrages des saints ont une virginité qui touche le cœur de Dieu, et Celui qui protège le

(1) Le B. Humbert ct Bernard Gui parlaient cn connaissance de cause. Le premier, étant général de l'Ordre, fit la visite régulière du monastère en 1256, et Bernard Gui, étant Prieur, Inquisiteur et Provincial à Toulouse (1290-1310), visitait souvent cette sainte maison, l’objet de ses prédilections.

brin d'herbe contre la tempête veille sur le berceau des grandes choses (1). »

Avec la fondation de Notre-Dame de Prouille se termine la vie privée de saint Dominique et aussi cette Introduction à la vie publique du grand Patriarche de la famille Dominicaine. Nous laissons désormais la parole aux documents.

Devenu chef de mission à partir de l’année 1206, Dominique absout les hérétiques qu'il convertit; il fonde des monastères, institue l'Ordre qui porte son nom, s'occupe activement de son développement matériel aussi bien que de son progrès spirituel. Dans ce but, il ne craintpas de négocier et de contracter, il fait appel à la charité, à la protection des évêques et des seigneurs, sollicite la suprême approbation du Saint-Siège, et de nombreuses bulles poutificales en faveur de sa famille religieuse. Au cours de son apostolat, plusieurs de ceux qui ont entendu ses prédications, admiré ses vertus et ses miracles, se donnent à lui et se mettent sous son patronage et celui de son Ordre. Il se trouve enfin fréquemment en rapport avec des personnages éminents, tels que Simon de Montfort et les principaux chevaliers de la croisade.

Ce sont ces faits que feront revivre dans toute leur simplicité les nombreuses pièces de ce Cartulaire, fruit de patientes recherches et de laborieuses investigations.

(1) Lacordaire, — Vie de saint Dominique.

CARTUEFAIRE

OÙ

Page 1